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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/luniversitcath08pari
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.
TOUS yiii. — N» K, I8S9. I
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE
5
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE,
lléîïigc par :
MM. Aug. BoNNETTY , de la Société asiatique de Paris , l'un des directeurs de l'Université. —
Eug. BoRÉ , de la Société asiatique de Paris , voyageur en Per«e. — Léon Borio , processeur
de philosophie au collège d'Angers. — Edm. de Cazalès. — Alex. Combeguilles. — Em«
de CoNDÉ. — Cor , de !a Société asiatique de Paris, interprète des langues orientales à
Coustanlinople. — Ch. de Coux, professeur d'économie politique à l'Université catho!iquc
de Louvain. — J.-F. Danielo. — Léon Desdocits , professeur de physique au Collège
Stanislas. — Ph. Douiiaire. — Ed. Dumoist, professeur d'histoire au Collège Saint-Louis.
— Am. Duç^uESNEL. — L'abbé Foisset. — Théoph. Foïsskt, juge au tribunal de Bcauue.
— Jules de Franchetille. — L'abbé de GENorDE. — L'abbé Gerbet , vicaire-général
du diocèse de Meaux, un des directeurs de l'Université. — Eug. de !a Goi'RTHErie. — Alei.
GuiRAUD, de l'Académie française. — M. Jourdaiis. — F. Lallier. — Paul Lamaciib.
— Melch. de L'hermite . professeur de mathématiques au collège de Juilly. — H. Mar-
GERiN. — Comte de Montalembert, pair de France. — Moreat. — Hip. Morvonnais.
— Ern. de Moy, professeur de droit à l'Université de Munich. — Joserh d'ORxiGUE.
— A. -F. OzANAM. — A. Rio. — Cyi)r. Robert. — Alex, de Sai?»t-Ciiéro?î. — Labbé
de Salinis, directeur du Collège de Juilly, un des directeurs de l'Université. — L'abbé
de Scorbiac , directeur du Collège de Juilly , un des directeurs de l'Univcrî^ilé. —
M. Stbinmetz, de Bruges. — Raym. Thomassy. — Vicomte Alb. de Villeiveuve.
TOUE IIUITIEIIK.
ÎJati^
AU BURE.\U Di: L'IIXI VFUSl Ti: CA TllOLIQ l î:,
RUE S.V!NT-GU1LL.\UME , N" ^2A. (fAUB. S.-G.)
M DCCC XXXIX.
ERRATA DU HUITIÈME VOLUME.
S*^ 45 , page (»o ,
r
col.,
ligne 22.
S. Scstor
lisez
S. Neot
» 08,
20.
beauté du service
beauté consacrée ai
47, 550,
V'
col.,
47.
vers le bien et
vers
le mal
sur le bien et sur le mal
> 551 ,
51.
des sujets
du sujet
» 555 ,
15.
cruauté
crainte
» 354,
26.
altérations
alternalions
» 535,
48.
matériel
immatériel
» 559,
8.
.Chez
, chez
i p
15.
, chez
, Chez
» 1
20.
.11
,il
TABLE DES ARTICLES DU HUITIÈME VOLUiME.
( Voir la Table des matières à la fin du volume. )
43* Iwraison, — Juillet.
Cour3 d'Histoire de France ( treizième le-
çon); par M. Dumont 7
Cours d'Histoire sur l'origine , l'accroisse-
ment et l'influence des Ordres monasti-
ques ( deuxième leçon ) ; par M* Emile
Chavin 15
€ours de Droit criminel ( septième leçon) ;
par iH. Albert du Boys. 26
REVUE. — Jésus -Christ et sa, doctrine,
histoire de la naissance de l'Église, de
son organisation et de ses progrès pen-
dant le premier siècle, par F. Salvador ;
par M. A. Combeguille 35
Philosophie Catholique de l'Histoire, ou
l'Histoire expliquée , introduction ren-
fermant l'histoire de la création univer-
selle, par le baron Alexandre Guiraud,
de l'Académie française ; par un Pro-
fesseur de Théologie 55
Les Moeurs catholiques, ou les âges de foi.
Archéologie, littérature et philosophie ca-
tholique (deuxième article, suite et fin) ;
par M. Digbi 64
Les Pèlerinages en Suisse, par Louis Veuil-
/o<;parJH, Edouard Dumont. ... 78
La Chronique de Rains , publiée sur le
manuscrit unique de la bibliothèque du
Roi ; par Louis Paris , archiviste de la
ville de Reims, membre de la Société
des Antiquaires ; par M. Raymond Tho-
massy 80
Bulletins bibliographiques. — Grammaire
grecque, accompagnée d'exercices et de
questionnaires ; par Henry Congnet ,
chanoine de Soisions. — Le pieux Hellé-
niste sanctifiant la journée par la prière ;
par le même. — Grammaire grecque , ou
Exposition analy ti<iue , etc. , avec syn-
taxe ; par l'abbé Quod 84
44"» livraison, — Août.
Cours de Psychologie chrétienne (quatrième
leçon) ; par itf . J. Steinmctz. ... 85
Cours sur l'Histoire de la Poésie Chré-
tienne.— Cycle des apocryphes (huitième
leçon ) ; par AI. Douhaire S2
Cours sur l'Architecture des Églises de
Russie (deuxième leçon) ; par M. Cy-
ptien Robert i()/i
REVISE. — OEuvres philosophi(iues de
M. le président Riambourg , publiées par
MAI. Th. Foisset et l'abbé Foissel , an-
cien supérieur de Séminaire; par .)/. E.
Wilson 112
Psychologie expérimentale ; par L. - E.
Bautain , chanoine honoraire de Stras-
bourg, professeur de philosophie et
doyen de la Faculté des Lettres, etc., etc. ;
var M. Vabbé A. G 1^7
Utilité des Légendes populaires. — Les Vies
des Saints de la Bretagne-Armorique
d'Albert-le-Grand et de dom Lobineau ;
M' Jules de Franche^'ille 140
Éditions de Société de THistoire de France.
— De la Conquête de Constantinople ,
par Jeoffroi de VUlehardouin et Henri
de Fa/enciennes; par 31. Raymond Tho-
massy 147
Institutions charitables et Législation ; par
M. R. de Belleval 150
Distribution des Prix du Collège de Juilly, 155
Bulletins bibliographiques. — Histoire et
Ouvrages de Hugues Métel. — Nouvelle
Grammaire française simplifiée: par M.
Queyras. — Dante et la Philosophie
catholique au treizième siècle , par
M. Ozanam. — La Bible. — Les Pères
de l'Église. — La Raison du Christia-
nisme. — Archives curieuses de l'His-
toire de France ; par P. Danjou. —
Anuali délie scienz.e religiose,- \yAvVabbé
Ant. de Luca. — Collection des Conciles;
par M. L. de Malastrie. — Bonté et
Grandeur de Dieu; p&r Mllede Flau-
gergues'. 158
45" livraison. — Septembre.
Cours d'Économie «ociale ( quatorzième
leçon) ; par M. de Coux 165
Cours d'Histoire de France ( quatorzième
leçon) ; par M. Dumont 171
Cours d'Histoire sur l'origine , l'accroisse-
ment et l'influence des ordres monasti-
ques ( troisième Iccon ) ; par M. Emile
Chavin. 182
REVUE. — De la Cosmogonie de Moïse .
à propos de qucltiuos ouvrages nouveaux
sur la philosophie de l'histoire , les
sciences nalurclics et la linguistique (pre-
mier article) : par M. Jacomy-Regnier. 11)2
Cranmer, archevêque de Cautorhéry. pri-
mat d'Angleterre (premier article ); par
M. Manvy 205
Études historiques sur l'église de Viviers et
sur »|uel(iues particulsrités remartiua-
bles de sa cuustilution au nio>en âge ;
par M. Albert Du Boys 211
Histoire véritable des doctrines et des actes
de la compagnie de Jésus, par J.^B.
TAILLE DES ARTICLES DE CE VOLUME.
LccVere d'.iubigny : \)nT M, Edouard
Dumont. . . " 220
Histoire cl Tableau «lelTniver», par./. -F.
Diinielo; \^f\r }I . Eiigc le de la (iourtittie. •i2î
Du Travail iiilcllroluel en Fraïue, depuis
iS3T, par .)/. Amedce !)uqiicsncl ; par
AI. II. Morvotinais 229
ArchéoIof;le. — Promenade en lketrtf;ne.
— Vitré. Le Château des Uorliors. —
Madame «le 8évii,'iié ; par M, E. de (onde. 232
Le Comle de Varfeuil , ou les Combat» de
la Foi dans l'Adversité , par M. d'Exati-
villez ; par M. l) 236
Bulh'tins biblioyraphiijues. — Les petits
Poêles forées . Orphée, Hésiode. Pin-
dare, Théocrite, S\nésius; par .>/. Ful~
counet. — Tableau de la déficiiération
de la France: par .U. MadroUc.—Trac-
lalus de Justitià et .lure , auc tore Car-
rière. — Introduction hisloriipic et cri-
tique aux livres «le 1 Ancien et du IVou-
veau Testament; par l\ibbê Glaire. —
Les premières ÎNolionssnr les Sciences et
les .-iris: par âxhj. Set^uin 241
46'' livraison. — Octobre.
Situation de Rome : par Vabbë Gerbe t. . 245
Cours d'Astronomie ( douzième leçon ). —
Des Comètes; par M. Desiou^ls. . . 248
Cours sur l'Histoire de la Poés.c chré-
tienne. — C)clc des apocrvplits ( neu-
vième leçon ); par M. Douhaire. . . 2G2
REVUE. — Innocent III et ses contempo-
rains ( deuxième article ) ; par C, - /•'.
Audley 271
Abha>e de Cluny , avec Pièces justifica-
tives , contenant de nombreux frat,'mcns
de la correspondance de Pierre-Ie-Vé-
nérable et de >aint licrnard , par M. P.
Lorain , do}eii de la Faculté de Droit
de Dijon; par .)/. Ch. de ïiiancey. . . 291
\ie de saint Hu^^ucs , évtMiue de (^îrenoble ,
par Albert Du Boys i par M. Ludovic
Guyot 300
La Tiiébaïde des Grèves , Reflets de Rre-
ta^'ne , par M. A. Morvonnaix ; par
3/. Amédée Duquesnel 306
Saint Ai^nan , évèquc d'Orléans en 391 ;
par Madame la comlesso O. - M. de
Lernay 3'^'9
Rapport à M. le ministre de l'Intérieur
sur les prisons , maisons de fore»' , mai-
sons de correction et baj^nes itelllalir,
par M. Ccrfbecr ; par .)/. R. B. . . . 31<)
Bulletins Ltblioyraphitjiies. — La reli^'ion ;
periodico , lilosoJico , historico y lilera-
rio de Rarcelone. — Programme des
Cours (pji seront donnés pendant le se-
mestre d'hiver de l'année académique
1S39-18Î0 à ITniversité Calholi(|uc de
Louvain. — Essai sur le Panthéisme dans
les .Sociétés modernes; par iM. II. Ma-
ret , prêtre 318
àl'- livraison. — Novembre.
Situation de Rome. — Point de vue
(deuxième article ) ; par M. l'abbé Ger~
bet 325
Cours de PsychoIof,'ie chrétienne ( cin-
(|uième leçon) ; par M. J- Steinmctz. 328
Cours de Droit criminel (huitième leçon) ;
par Albert Du Jioys ' . . 237
Cours sur la Philosophie du Droit (neu-
vième leçon ) ; par M. Ernest de Moy. 354
REVIE. — Cinquième lettre d*un voja-
i;eur catholi(iue. — État du catholicisme
en Arménie ; par M. L. Bore. . . , 362
Histoire de saint Louis , roi de France ,
par M. le marquis de Villeneuve ; par
M. Danielo 374
Le Père André, de la compagnie de Jésus;
par ML 382
Etude sur un grand homme du dix-hui-
tième ( deuxième articU) ; par AI. Algar
Griveau 387
Dante et la Philosophie catholique au trei-
zième siècle, par A.-F. Ozanam, doc-
teur en droit , docteur ès-lettres ; par
M. P.-L 399
Bulletins bibliographiques. — Histoire du
Drapeau, d s Couleurs et des Insignes
de la monarchie française ; par AI. Rey,
membre de la Société des Antiquaires de
France. . / 404
48« livraison. — Décembre.
Cours d'histoire sur les Ordres monastiques
(quatrième leçon); par M. Chavin. . 405
Cours d'Astronomie (treizième leçon); par
.)/. Desdouits 414
Cours sur l'architecture des églises de la
Russie (troisième leçon) ; par M. (y-
prien Robert 425
REVl E. — Innocent III et ses contempo-
rains (troisième article); par .>/. ^«d/ey. 432
Cranmer, archevêque de Cantorbéry
(deuxième article) ; par M. Maury. . 447
>otice sur l'abbé Moehler; par M. Axin-
ger 462
Bulletins bibliographiques. — Des maria-
£;es mixtes. — La vie de Je us. — Abrégé
<lc l'histoire d'Angleterre de Lingard. —
Le calholi<|ue <le Spire. — Manuel des
principales < onfréries. — Mes vacinces
OH Italie, etc., etc 470
Aux abonnés de l'Université 476
FI> DE LA TABLE DES ARTICLES.
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
^ç\m<i$ ^^$^<>x^<^i^,
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.
Treizième leçon (1).
Dernière chute de Pempire romain ; double action
de la proyideoce dans celte révolution politique
et sociale. — Olybrius , Glycérius , Népos. —
Sidoniusévêque de Clermont. — L'Arvernic atta-
quée par les Visigoths et les Saxons ; un nouTeau
déprédateur ; brillans exploits et yerlus d'Ecdi-
cius ; révêque Paliens. — Négociations avec Eu-
rik ; saint Epipbane ; l'Arvernie soumise aux Visi-
goths. — Romulus-Augustule; Odoacre.
Nous avons constaté l'existence du pa-
ganisme, légalement insaisissable, et do-
minant intérieurement la société j paga-
nisme dans le pouvoir, essentiellement
despotique, c'est-à-dire, insouciant du
bien-être des peuples, et sacrifiant tout
à son intérêt propre , à sa suprématie,
à son orgueil ; paganisme dans les mœurs
publiques et privées, profondément sen-
suelles et frivoles; dans les subtilités de la
philosophie, superstitieuse et douteuse :
toutes dispositions essentiellement con-
traires aussi à la foi catholique, qui est
esprit et vie , esprit d'abnégation et d'a-
mour, vie de vérité.
De ces faits intimes devaient suivre
trois sortes d'événemens , les uns provi-
dentiels et imprévus, les autres naturels
et de production : 1" l'invasion , chAti-
ment commencé, suspendu et toujours
(t) VoirlRl2«leçond«n»lon«40,loni. Ti,p.24t>.
menaçant j 2^ l'épuisement social et la dés-
organisation administrative; 3*^ les divi-
sions intestines et la guerre civile.
Le pape saint Gélase , justifiant l'abo-
lition des Lupercales contre les païens et
les demi-chrétiens , qui attribuaient les
malheurs publics à l'abandon des tradi-
tions et des dieux de la nation, leur ré-
pondit : (1 Certains hommes, assis dans
« leurs maisons, ne sachant ni ce qu'ils
< disent, ni ce qu'ils affirment: pré-
« tendant juger les autres , quand ils ne
« se jugent pas eux-mêmes... : enseignant
» avant d'apprendre, sans examen, sans
« étude des causes, sans chercher la rai-
< son des choses, répr.ndent inconsidé-
€ rément ce qui leur vient à la bouche...
< Les Lupercales n-.anquaient -elles lors-
< que Alaric prit Rome '... On faisait les
< Lupercales lorsque Anthemius arriva,
< et il y eut uno affreuse contagion
< IMes prédécesseurs ont réclamé sans
< être écoutes. Les Lupercales ont con-
i linué , l'empire est aux abois.... i>ont-
« ce les Lupercales supprimées ou plutôt
« nos mœurs qui causent tant de vols ,
i d'homicides, d'adultères, d'iniquités,
» ropprci^ion des pauvres , la perte des
t bonnes causes, le succès des mauvai-
» ses , une perversité inouïe et générale ,
< et enfin, ce qui surpasse tout , la faus-
< seté envers Dieu, les sacrilèges, les
8
COURS D'IITSTOTRE DE FRAIVCE,
pratiques ninp^iquos, di'teslables iiK'^me
aux p-iïiMis ? N oili\ ce qui i\ii{ toutes
nos ailversitt^s Ou ue veut pas tjue
cela vienne par jugement divin, mais
par la rencontre d'une vaine supersti-
tion ; je ne m'en Otonne pas, on veut
couvrir ainsi les crimes el les UK^faits.
Les honiiues pr(3lendent employer l'ac-
tion ilu ciel el des astres, pour être
induits dans une erreur fatale , dans
une nécessité de pécher, et pour attri-
buer leur perversité au ciel , non à
leur propre cœur (1). > ]N'est-ce pas là
ce qu'avaient déjà dit saint Pierre-Chry-
solo^ue , Salvien? ce que répétaient con-
stamment les saints prélats , prt'tres et
solitaires? savoir: que toutes ces cala-
mités, «guerres, contagions, nielles,
« famines, n'étaient pas desmalheiirs des
•c temps j mais des chAtimens de Dieu »;
qu'il fallait renoncer aux vices, si on
voulait de la prospérité (2)? Il me semble
voir ici la grotesque figure de Gibbon,
fendant sa bouche d'un ricanement sar-
donique , pour défendre Vinnocente im-
pudence des Lupercales contre les préju-
gés et Vabsurdilé du saint pontife (3;.
Bien d'autres, comme Gibbon, satisfaits
de prendre leur pâture ici-bas, le nez en
terre, et n'estimant réellesque les choses
palpables, jusqu'où la superbe perspi-
cacité de leur intelligence peut s'allon-
ger, prétendent aussi ne rien admettre
qui dérangent la tranquillité de leur
circulation animale, politique ou litté-
raire: et pensant enchaîner Dieu par leur
scepticisme, ils nient toute intervention
de Providence céleste aux affaires humai-
nes, ou du moins ils n'y consentent pas.
Nais nonobstant, les événemens tom-
bent d'en haut, renversent toutes les
prévisions, les probabilités, et se font
comprendie de ceux qui regardent à la
lumière du soleil de justice. Dieu appa-
remment sait encore aujourd'hui ce qu'il
veut, et il n'a ])as perdu sa puissance
depuis qu'il annont^aità Jérémic leschA-
limt ns dont il allait frapper son pcu[)lc
endurci (4).
(i) S. Gelas., op. 2, eontru Amlromnrhum.
(«) S. Pelr. Chrys., serra. IG, «rt, 2i,43; Eu^cl..
Ëmes. Uoinil. 2i.
(5) Gibb. r>U.
(4; Voyez tlani le-» U, .///,/-':<)«< -/, l.nx.uel k^Wcs
L'invasion barbare était donc la coi-
gnée frappant déjà la racine de l'arbre,
et justifiant les paroles des nouveaux
^'Oj^ns.
Dieu a toujours ainsi en réserve des
coups inattendus et décisifs, mais sans
suspendre le cours naturel des choses,
qui n'exécute pas moins ses desseins, et
qui amène le chAliment au temps mar-
qué. La maladie tue aussi bien que le fer
ou la foudre , quoique plus lentement ;
les vices invétérés, sans amendement, et
surtout l'indifférence envers la foi con-
nue, c'est-à-dire, envers la seule régéné-
ration possible, détruisent à la fin une
nation indocile. Le vieux monde se mi-
nait par ses plaies secrètes, par son in-
curie obstinée. Comme il arrive alors
infailliblement, le mouvement s'allan-
guit , sans qu'on sache pourquoi ; il y a
un malaise général qu'on ressent et qui
ne se voit pas. L'organisation sociale se
relâche et se détraque ; et s'il survient la
moindre secousse du dedans ou du de-
hors , tout est compromis,- c'est une
crise, une explosion violente. Si le calme
reparaît un moment, si quelque énergie
se manifeste , c'est une intermittence qui
fait croire qu'on touche à la fin et que
tout se rétablit. On se trompe j la révo-
lution travaille sourdement ; car il reste
toujours l'agitation de l'ambition pri-
vée , la fièvre des états malades. Les mé-
diocrités surgissent de toutes parts, se
croyant d'autant plus habiles qu'elles
sont plus promptes et plus avides. Qui-
conque a la chance ou l'envie de s'éle-
ver, s'estime indispensable. La facilité de
parvenir en fait disparaître le péril et
l'instabilité. Plus la fortune est glissante,
plus on se hàtej car il faut si peu de
temps alors pour en tirer profit ! Tous
disent : Mo voilà. On ne voit plus que des
hommes d'état, et jamais il n'est plus
difficile d'en trouver. Cependant, il y a
toujours assez d'hommes pour conduire
les autres, si on voulait les connaître ;
mais les hommes de sens et de probité,
i[\\\ valent encore mieux pour adminis-
trer que les hommes de talent, ne pa-
raissent plus. Ou les ignore, on les éc.irte,
ou ils se retirent ; ils ne sont qu'une
gène , et l'état est livré à l'intrigue , pre-
mier et dernier signe des révolutions
politiiiues. Des princes faibles ne savent
PAR M. DUMOIST.
9
pas s'en défendre; des princes capables
ne le peuvent plus. Il en était ainsi de-
puis cinquante ans. Les 3Iagnus, les Con-
sentius, un moment appelés aux conseils
et aux emplois, ne vivaient plus que pour
leur famille et leurs amis. Ferréolus,
après avoir sauvé la Gaule et l'empire ,
avait dû céder le prétoire à des dépré-
dateurs (1). Que si quelqu'un s'élevait
encore par hasard avec quelque vertu ,
il ne tardait pas à se corrompre, comme
Arvandus , ou il ne pouvait tenir long-
temps contre les empêchemens au bien
et le dégoût du mal : enfin , un change-
ment de cour ou de règne renvoyait sans
retour les services les plus utiles. Sido-
nius , rentré dans sa patrie, n'eut pas à
se réjouir long-temps de voir Eutropius,
arraché par ses conseils au repos oà le
retenaient les dogmes de Plotin y unir la
préfecture à la philosophie. Au bout d'un
an, il parait qu'un autre ami de Sido-
nius, un autre disciple de la philosophie,
ce Polémius dont il avait fait l'épitha-
lame, exerça à son tour celte impor-
tante fonction. La Gaule, sans doute,
respira un peu (470 - 472) sous ces deux
administrateurs, selon ce mot prover-
bial du peuple des provinces , qu'une
bonne année ne s'évalue pas tant par l'a-
bondance des récoltes que par les hommes
qui tiennent le pouvoir (2 ; mais Eutro-
pius préféra un moyen , plus certain
d'être utile, si, comme on le présume,
c'est lui qu'on trouve évêque d'Orange,
peu après cette époque (3). Quant à Polé-
mius, la chute d'Anlhéraius dut l'en-
traîner.
En effet , la situation de l'état empi-
rant toujours, les païens, pour dernier
malheur, n'espérant plus que dans les
troubles, y poussaient de tous leurs
efforts; et les insensés, en voulant réta-
blir leurs institutions nationales, ache-
vèrent de perdre ce qui en restait. Rici-
mer , après une fausse réconciliation
avec son beau - père , vint l'attaquer à
l'improviste. H avait un parti puissant
dans le sénat. Une guerre civile, qui bou-
leversa Rome, finit par le meurtre d'An-
Ihémius (472). Olybrius, époux d'une
(1) Sid., epUi. }j-4, «j-13.
(2) Sid., ep. i-ii, G-u
(3) Sid. ,ep. GC
fille de \ alentinien III , eut la honte de
recevoir des mains d'un ambitieux re-
belle la pourpre théodosienne. Ce re-
belle mourut au bout de quarante jours,
et son empereur l'ayant suivi presque
aussitôt, le neveu de Ricimer , le Bur-
gonde Gundovald qu'Olybrius avait fait
patrice, put, à son gré, faire un empe-
reur un moment à son tour. Il choisit
l'obscur Glycérius (473). Alors TOrient
vint encore une fois au secours de la
vieillesse de Rome (1) , ou plutôt l'em-
pereur de Constantînople sentit le dan-
ger de laisser l'Occident à la merci des
ambitieux. Il envoya comme empereur
Jul. Népos , qui renversa Glycérius, et
le fit ordonner évêque de Salone (2;. Ce
fut le premier exemple de celte huma-
nité simoniaque et insolente , qui de-
mandait à l'Eglise par une profanation
la sécurité d'une domination nouvelle.
Le règne de ]N'épos fut un triste et der-
nier répit pour l'Occident. La Gaule s'en
ressentit à peine sous le coup du double
fléau qui l'accablait.
Sidonius avait lui-môme donné l'exem-
ple à Eutropius. Une grave maladie, en
lui faisant voir de plus près la fin der-
nière de l'homme, l'avait disposé pour
une vie toute nouvelle -, et à peine réta-
bli, sa réputation méritée fixa sur lui le
choix des Arvernes , pour succéder au
neuvième de leurs saints évéques *|47l).
On lui imposa l'épiscopat (3 . 11 s'en mon-
tra digne; il justilia , par son humble
piété et sa charité , les félicitations que
lui adressa le vénérable Lupus (i).
Sa vertu eut de quoi s'exercer dans les
malheurs de la (iaule et de l'Arvernie,
où se passa la dernière agonie de l'em-
pire. Eurik, quoique prive de la conni-
vence d' Arvandus, n'avait pas hésité à
suivre les conseils de ce traître, et agit à
force ouverte. Anlhéuiius, qui s'en dé-
liait, avait appelé comme auxiliaire le
chef breton lliolham , qui vint par la
Loire avec douze mille hommes tenir
garnison dans Hourges, par où Eurik
pouvait tourner et envahir les Arvernes.
(1) Si«l., Panog. Anlhom., V. 4;>2, 7.
(2) S. Gelas.» Contra Àndrotnnrh .\ PaaI. Diac.
hisl. NiscoII.;Tillenj. Anlh.. iO.
(.%) Sid.,ep. tfô; lircg. Tur., 2-21.
(4) Acberi , Spicilei;. ) fpisl. Lup.; bid., ep., O-l ^
J 7 7-y ,v-
10
COURS DmSTOmE DE FRANCE,
Le z(5ld Breton, ami de Sidonius, n'atten-
dit pas malhcureiiseinent la jonction des
troupes romaines. Dès qu'il apprit l'ap-
proche de renneini, il marcha contre
lui (471), fut complètement défait, mal-
^ré sa valeur, à Hourg-Déols, sur l'Indre,
et obli^'é df se réfugier chez les Burgon-
des. Ce combat devait être d'autant plus
décisif, que le roi ^'Oth avait aussi ses
auxiliaires dans ces hardis Saxons , qui,
(le la Chersoncse cimbrique se lançant
à l'aventure sur leurs barques le long de
la C.aule , tombaient inopinément sur
quelque ville maritime pour la piller,
sans s'inquiéter qu'elle fût romaine ou
bagaude. Quelquefois mûmeils s'y établis-
saient, comme ils avaient fait à Bayeux,
qui porte encore aujourd'hui dans ses
armes le lion des enseignes saxonnes. De
là ou d'un aulrre point , leurs ilottilles
de pirates poussaient des courses vers
l'Océan. Adovacre, qui, après la mort
d'Egidius. s'était emparé d'Angers, ainsi
que de plusieurs autres villes, se dispo-
sait à soutenir Eurik ; mais le comte Pau-
lus et Childerik , avec les Romains et les
Franks, survinrent contre les Goths , ar-
rêtèrent assez vigoureusement leurs suc-
cès, pour se reporter ensuite contre les
Saxons, et les chasser de la Loire (1).
L'Arvernie, non entamée encore, ne
fut pourtant pas sauvée. Un nouveau
préfet , Séronatus , peu effrayé du sort
d'Arvandus, brava plus effrontément la
justice (473). Ses fréquens voyages chez
les Visigoths le rendaient suspect, et il ne
reparaissait dans les provinces romaines
que pour opprimer. < 11 revient de Tou-
« louse, écrit Sidonius. Voilà que déjà
« son Evanthius contraint les habitans de
« déblayer le passa^'e, regarde si quelque
c feuille tombée d'un arbre ne salit pas
« le chemin. Il s'empresse de faire com-
< bler les troiis et unir le terrain. Il va
< devant sa bêle colossale pour la guider,
« comme le inuscuLus conduit la massive
« baleine à travers les bas- fonds. St'ro-
« nalus, aussi prompt à la colère que pa-
« resseux par sa masse , épouvante déjà
(1) Jornand., 4 J ; Sid., op., S-9; Grep. Tiir.,
2-li'. , il); Dubos , 3-10, 11. Il y a sur le lexle de
Grégoire de Tours, où il meDlionne la mort du comte
Paaliis , une petite difficulté que Dubos lève a»sez
bien , s il valait la peine de s y arrêter.
< par sa seule approche. Les Gabalitains
< désertent leur ville, épuisés d'impôts,
< poursuivis de jugemeiis frauduleux, ne
< pouvant pas même retourner dans leurs
I maisons, quand ils ont acquitté le Iri-
< but annuel. Un signe certain de son
« arrivée imminente , c'est la troupe de
« prisonniers qu'on traîne enchaînés, de
i quelque côté qu'il s'avance. Il jouit de
i leur douleur, il se repaît de leur faim,
< se faisant une gloire d'avilir des accu-
i ses avant de les condamner S'il s'a-
< doucit quelquefois , c'est par cupidité
i ou par vanité; jamais par compassion...
c Prends donc tes précautions contre les
< procès par un accommodement, contre
i les impositions par des quittances, afin
i que ce méchant homme ne trouve point
c de prétexte d'attaquer la fortune et la
« liberté des gens de bien (1). > On ne
pouvait, du reste, «l'entendre, sans rire,
i bavarder guerre devant les citoyens,
i littérature devant les barbares, et, quoi-
< qu'il ignorât les premières règles de la
< grammaire , dicter et corriger ses let-
« très tout haut, avec une impudente jac-
< tance. Incapable de soutenir un avis,
< il donnait des ordres dans le conseil,
« plaisantait à l'église, prêchait au festin,
î condamnait dans sa chambre et dor-
< mait sur son tribunal. Mais non moins
1 inique que ridicule, ce grossier Cati-
« lina extorquait tout ce qui tentait sa
i convoitise. Pour se soustraire à ses
< frauduleuses tyrannies , les uns s'en-
i fuyaient dans leurs villœ, les autres
I dans les bois , ou à l'abri des autels. Il
< remplissait les prisons de clercs, van-
« tait les Goths, insultait les Romains,
< foulant aux pieds les lois de Théodose,
i alléguant celles de Théodorik , et sans
< cesse à la recherche d'anciens délits et
i de nouveaux impôts (2). » Les Arvernes
aux abois soupiraient après Ecdicius,
alors absent, dont l'intrépide fermeté
faisait leur unique espérance. Ecdicius,
comme on le pense, rendit le courage à
ses concitoyens , puisque les Arvernes
ï ne craignirent pas de dénoncer et de
i livrer aux lois celui qui livrait les pro-
« vinces aux barbares. » Il fallait, en
effet, du courage pour entreprendre et
(i) Sid., ep. .;-I.'.
(2) Sid., ep. 2-1.
PAR M. DUMOWT.
11
poursuivre une telle cause , < Tétai hési-
f tant à punir Séronatus, tout convaincu
i qu'était ce grand coupable (1). > Il su-
bit pourtant la peine capitale, ainsi qu'un
autre gouverneur de je ne sais quelle
province. De pareils procès , même vic-
torieux, ne sont qu'un scandale de plus,
où se révèle tout ensemble dans l'au-
dace de la prévarication l'impuissance
des lois et la corruption du gouverne-
ment. Car, combien de déprédateurs pu-
blics qu'on n'osait , qu'on ne pouvait
accuser ! Qu'est-ce donc quand une sen-
tence judiciaire renvoie le brigandage
absous et constaté, l'infamie dévoilée et
impunie ?
Comme la plupart des faits vers cette
époque ne se démêlent que par conjec-
ture, il est encore vraisemblable qu'un
ami de Sidonius contribua à la punition
de Séronatus; car cet ami, nommé Au-
dax, était alors préfet de Rome; elle
bon évêque, qui accueillait la moindre
lueur d'espérance, voulait croire le mal
réparable, lorsqu'il voyait, par l'éléva-
tion d'un homme de bien , < qu'on tenait
I compte encore des bonnes actions :
« que le jugement du prince mettait
« dans la balance non l'argent, mais les
< mœurs (2). > Une trêve conclue avec
Eurik par l'intervention d'Avitus, fils de
l'ancien empereur (3), assurait peu le
repos de l'empire. Eurik trouva l'occa-
sion trop favorable de rompre avant que
INépos fût en état d'agir; et les intrigues
de Séronatus, comme celles d'Arvandus,
ayant été prévenues à temps, à défaut
de trahison, il recommença la guerre,
recrutant de force Gaulois contre Gau-
lois (4). Cette fois les Goths pénétrèrent
jusqu'à Clermont, et l'assiégèrent. Les
Arvernes se montrèrent dignes descen-
dans de ceux qui avaient résisté à César.
Ils soutinrent courageusement un siège,
presque sans espoir de secours , que de
la part d'Ecdicius (^i74). Cet illustre ci-
toyen , qui avait ranimé les études litté-
raires dans sa patrie par ses lalens, crn-
jH'cha de redevenir barbares ceux qu'il
avait achevé de rendre Romains. La
(!) Sid., op. 7-7.
('2) Sid., ep. «-7.
(ô) Sid., ep. 3-1, G-6, o-l2.
(4) Sid., pp. 3-12,6.
ville était rudement pressée, c lorsque
du haut des murs, croulant à moitié,
on vit un vaillant guerrier, suivi de
dix- huit cavaliers seulement, passer
en plein jour, en pleine campagne,
au travers de plusieurs milliers de
Goths. » Avec quelle admiration l'on
reconnut Ecdicius ! c Les ennemis , aa
seul bruit de son nom , à son seul as-
pect , saisis de stupeur, oubliant leur
multitude et sa faible escorte , ce que
la postérité aura peine à croire , quit-
tèrent l'assaut, et se retirèrent sur les
hauteurs au lieu de combattre. Les plus
braves d'entre eux , restés en arrière ,
tombèrent sous ses coups, et le laissè-
rent maître d'une plaine immense, sans
qu'il eût perdu un seul de ses compa-
gnons , moins nombreux que les cou-
vives ordinaires de sa table. Aussitôt,
rassemblant à ses frais une espèce d'ar-
mée, il assaillit à son tour l'ennemi,
le prenant à l'improviste si habilement,
qu'il taillait en pièces des escadrons
sans avoir à regretter plus de deux ou
trois de ses soldats -, infligeant tant de
défaites aux barbares, que pour en ca-
cher la honte avec le nombre de leurs
morts , quand la nuit ne suffisait pas à
les inhumer, ils coupaient la tête aux
cadavres. Ces misérables restes , qui
n'avaient le plus souvent pour sépul-
ture que les toits enflammés des chau-
mières, laissèrent les champs couverts
d'ossemens(l). ? Les Goths n'y purent
tenir, et levèrent le siège. Une joie im-
possible à décrire précipita les habi-
tans au-devant d'Kcdicius, quand il ren-
tra dans Clermont délivré. < La foule
< assiégeait sa maison et son passage.
*i Les uns essuyaient de leurs baisers la
poussière de ses vêtemrns ; d'autres
dégageaient ses chevaux du mors san-
glant et des selles trempées de sueur ;
d'autres détachaient les courroies de
son casque ou de ses bottines ; d'autres
regardaient curieusement ses armes,
comptaient les brèches de ses glaives,
cmoussés par le carnage , ou les coups
de pointe et de taille qui avaient percé
ses cuirasses. On embrassait aussi avec
transport ses compagnons ; mais toute
rimpéluosité de la joiç populaire s'a-
(I) Sid., ep. 3-r», 2; Grcg. Tur., 2-24; Jorn. is.
u
COURS D'HISTOIRE DE l RAJNCE,
( massait sur lui. H ne pouvait se tirer
< de la foule, où il recevait avec grAce
< toutes les ineplifs de fé'icilatioii et
( les tuniuUuajres embrassades , impor-
< tunités dont il remerciait comme d'une
I faveur (1 . » A ces exploits, dignes des
chants dun Homère, ce lit^ros aimable,
ce ht^ros chrétien, si peu connu , devait
ajouter une gloire plus rare et plus tou-
chante. 11 venait de sauver ses compa-
triotes du fer et de la llamme, il les sauva
encore des horreurs de la famine. 11 em-
ploya sa fortune à la subsistance des
pauvres; il envoyait jusque dans les
villes voisines ses serviteurs avec ses
chariots pour amener chez lui tous les
plus misérables; il ennourrit ainsi quatre
mille ; et quand l'abondance fut revenue,
il les fit reconduire chacun chez soi.
Grégoire de Tours ajoute qu'après leur
départ, une voix du ciel fit entendre ces
mots ; I Ecdicius ! Ecdicius ! parce que
» tu as fait cela, jamais le pain ne man-
i quera à toi ni à ta postérité , puisque
i tu as obéi à mes paroles et rassasié ma
« faim en nourrissant les pauvres (2). »
Les Arvernes furent aussi secourus
dans celte détresse par Patiens , évèque
de Lyon, « dont la charité ne se bornait
< pas à soulag^r les nécessités qu'il con-
< naissait, étendant sa sollicitude jus-
< qu'aux confins de la Gaule , et préve-
t nant les demandes par ses aumônes....
I Comme Triptolème, ou plutôt comme
< Joseph, il remédiait à la famine. Arles,
< Riez, Avignon, Orange, Viviers, Va-
I lence , Trois - ChAteaux et Clermont
t recourent de lui des blés et durent la
I vie à ses abondantes largesses (3). »
Ce ne fut pas assez ; le saint pasteur
envoya aux Arvernes le prêtre Constan-
tius , celui-là môme qui écrivit par son
ordre la vie de saint Germain d'Auxerre,
et aux instances duquel Sidonius publia
huit livres de ses Lettres. La retraite de
l'ennemi avait laissé aux Arvernes. avec
les maladies et la famine, la crainte d'une
nouvelle tentative , d'où le décoiiraj^e-
ment et une division fâcheuse dans les
esprits. On désertait la ville. Le pieux
prêtre , révéré pour la noblesse do sa
(1) »ld.,fp. .V.-.
(2) (jreg. liir.. '1-11.
(3) 6id.,fp,li 12,
naissance et pour ses vertus, vint, malgré
son griind ûj<e , ses infirmités et les ri-
gueurs de l'hiver qui comuiençait , aider
sidonius à rmietlre l'union et le courage
dans la population (1).
L'humble Sidonius ne parle point de
lui-niùme ; mais on sait par une lettre
de INlamert Ctaudien qu'il prodiguait
son bien aux pauvres , et par Grégoire
de lours qu'il emportait de sa maison,
à l'iusu de sa femme, devenue une sœur,
des vases de prix pour les donner aux
indigens. Papianilla , moins parfaite,
lui en faisait ensuite des reproches, et
allait les racheter des mains des pau-
vres (2).
Quoique les Visigolhs fussent à la fin
rentrés dans leurs quartiers d'hiver, le
péril, plutôt différé que dissipé, exigeant
toujours la même vigilance, les Arvernes
ranimés faisaient une garde assidue dans
leur ville, t Les jours neigeux ni la tour-
« mente des nuits ne pouvaient les en-
1 gager à quitter leurs remparts, i L'in-
quiétude ne commença de s'apaiser que
par l'arrivée du questeur Licinianus,
chargé par l'empereur INépos de porter
à Ecdicius le diplôme de Patrice, promis
déjà par Anlhémius, et de négocier une
paix durable avec Eurik. Licinianus < n'é-
■i tait point un de ces hommes qui ven-
1 dent les secrets de leur prince et qui
t cherchent plus de succès auprès de
i l'étranger pour l'ambassadeur que
i pour l'ambassade; > il méritait son rang
et sa réputation par ses talens et sa
loyauté. « Tout bon citoyen pouvait donc
■i encore et devait s'employer au service
i de l'État avec ardeur et sécurité , puis-
i que le principal acquittait les récom-
< penses promises au dévouement. > Com-
ment le nouvel empereur n'eut-il pas
paru digne d'éloges à Sidonius , et le
nouveau règne plus heureux ^3 ? On tou-
chait cependant à la dernière catastro-
phe, elpersonne ne s'en doutait.
Les négociations furent difficiles ; l'as-
tucieux barbare les traînait en longueur,
éludant la conclusion, et continuant ses
préparatifs de guerre pour avoir l'Ar-
v(!rnie par crainte ou par force. Il } eut
1) Sid., ep. 8-l«; 3-2.
(2) Sid., cp. 12: Gr«B. Tur.,2-22.
(3) Sid., ep. 3-7; J-iU, o-7.
PAR M. DUMOINT.
13
plus d'une alarme à Cîf rmont (1) ; « On
a dit que les Golhs se mettent en marche
€ vers le territoire romain- nous autres
t malheureux Arvernes , nous sommes
« toujours la porte de cette irruption ,
4 car nous donnons toujours ce sujet par-
<( ticulier à leur inimitié , que n'ayant
c pas encore porté leur frontière jusqu'à
(i la Loire, ils trouvent en nous le seul
tf obstacle qui les retarde , par l'aide du
« Christ (2). » Ce fut alors, qu'à l'imita-
tion de Mamertus , évêque de Vienne,
Sidonius institua les Rogations (475).
< Auparavant il y avait bien des prières
« publiques, mais vagues, tièdes , peu
« suivies et affaiblies par des repas, sans
« autre objet d'ailleurs que de demander
i de la pluie ou de la sérénité, ce qui ne
« pouvait également convenir au potier
I et au jardinier; mais dans ces fêtes
« nouvelles, on jeûnait, on priait, on ré-
« citait des psaumes, on pleurait les pé-
c chés (3). » Ainsi les craintes renais-
saient sans cesse. Dieu, qui juge les priè-
res comme les actions , qui , toujours
maître de ses bienfaits, accorde et refuse
comme il plait à sa souveraine sagesse,
réseivait les Arvernes à d'autres épreu-
ves. Eunk voulait absolument atteindre
la Loire par sa domination ; et comme
rien d'important ne se faisait plus sans
l'intervention des évéques, plusieurs pré-
lats du midi furent consultés, principa-
lement Léontius d'Arles, Fauslus de Riez,
Graecus de Marseille, Basilius d'Aix. Si-
donius apprit bientôt avec douleur qu'il
s'agissait sérieusement de céder l'Arver-
nie. Si on se rappelle l'espèce d'insou-
ciance avec laquelle il voyait les événe-
mens politiques dix -huit ans aupara-
vant , sa facilité de s'accommoder aux
circonstances, et ses dispositions à l'é-
gard de Théodorik, on remarquera en lui
un notable chaugement depuis qu'il a
reçu le caractère épiscopal ; jusque 1.'»
tout son patriotisme se réduisait à un
goût naturel pour son pays , avec une
haute estime des honneurs romains, de
l'élégance et de la civilisation romaine,
et un profond dédain de la grossièreté
barbare. Maintenant son zèle de pasteur
(1) Sid., op. 1-6, G, ÔVl ,\)-6 .a G , 10 , 7-10.
(2) Ib., 7-1.
(3) lb.,U-ll.
lui met au cœur un tout autre attache-
ment pour sa patrie, qui lui est devenue
chère par son troupeau. Car c'est une
vérité d'expérience chez les catholiques,
que le précepte général de la charité,
qui va jusqu'à inspirer, exiger au besoin
le sacrifice des prédilections les plus in-
times, loin d'affaiblir !a sensibilité et les
affections de la nature , les fortifie au
contraire en les épurant et y porte une
ardeur merveilleuse. Le pieux évèque
est tout ému à la vue de la domination
étrangère et de l'arianisme; le sentiment
national se réveille en lui avec la fer-
veur religieuse. Un certain Goth, Mof3a-
harius, sans doute un des prêtres ariens,
travaillait à répandre l'hérésie: en même
temps Eurik tendait ouvertement à dé-
truire l'exercice de la religion catholique
dans ses états, pour affermir son régne
en atténuant la foi des populations et
leur aversion secrète : < Je puis bien jus-
i tement, écrit Sidonius à Basilius d'Aix,
t sans offenser les autres évéques , dé-
4 plorer les ravages de ce loup cruel
< dans les bergeries de l'Église, où il va
î s'engraissant des péchés des Ames qu'il
I tue. Car l'antique ennemi, pour insul-
« ter plus aisément aux bêlemens des
t brebis abandonnées , commence par
f surprendre les pasteurs sommeillans.
< Je n'oublie point assez ce que je suis
i pour ne pas me rappeler que ma con-
t science a besoin de se laver par de Ion-
« gués larmes Mais comme le salut
« de tous surpasse la honte de mon in-
I dignité personnelle , je ne craindrai
< pas , quand on l'imputerait à vanité,
I pour éviter un pareil reproche , de
i défendre la cause de la vérité [\).t
t Que le roi des Goths, rompant l'an-
i ci( nue alliance, garde et étende par le
i droit des ariies les limites de son
I royaume, il ne nous est pas permis à
c nous pécheurs de l'accuser, ni à vous
i autres saints d'y résister. H:en plus, si
t tu me demandes ma pen>ée. il est dans
I Tordre que ce riche soit couvert de
< pourpre et île lin. el que ce Lazare soil
i frappé d'indigence el d'ulcères. H est
< dans l'ordre que. habitant celle Eiiypte
< i\gu(alâve, le Pharaon marche avec le
4 diadème, ribraclitc avec la holle. U
(1) Sid., ep. 7-G.
14
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE, PAR M. DUMOIST.
t'sl daiH l'ordre qiu\ brûlant dans cette
fournaise de Rahvlone, nous pleuiions
avec Jérémie, dans les san<;)ots et les
soupirs, l.i .lôrusaiem spirituelle, et
qu'Assur tonnant de son orj^ueil royal
foule aux pieds le Saint des saints. En
considér.int les vicissitudes du pré-
sent et les félicités h venir, je supporte
plus patiemment les malheurs com-
muns ; d'abord parce que, en regardant
ce que je mérite, j'estimerai trop léj^er
tout ce qui peut m'arriver de péniblcj
ensuite, parce que je sais certainement
que c'est le meilleur remède pour
riiomme intérieur, que l'homme exté-
rieur soit battu dans l'aire de ce monde
par les lîéaux divers. I\Iais il faut l'a-
vouer, quoique ce roi des Golhs soit
redoutable par ses forces, je redoute
moins ses batteries pour les murs ro-
mains que pour les lois chrétiennes.
La seule mention du nom catholique
est si aigre à sa bouche et à son cœur,
qu'on douterait s'il n'est pas plutôt le
chef de sa secte que de son peuple
Sachez donc promptement les maux
cachés de l'état catholique pour vous
hAter ouvertement d'y remédier. Bor-
deaux, Périgueux, Rodez, Limoges, les
Gabalitains, les Élusans , Bazas, Com-
minges , Auch et un plus grand nom-
bre d'autres cités , dont les pontifes,
moissonnés par la mort, n'ont point
encore de successeurs pour conférer
le ministère des ordres inférieurs, pré-
sentent une longue ligne de ruine spi-
rituelle. Cette désolation augmente
chaque jour... et les peuples, privés de
la foi, tombent dans le désespoir. Dio-
cèses et paroisses sont à l'abandon :
vous verriez dans les églises les toits
s'écroulant , les portes arrachées de
leurs gonds , l'entrée des basiliques
obstruée de broussailles et de ronces •
vous verriez môme, ô douleur! des
troupeaux couchés dans les nefs ou-
vertes, et broutant l'herbe qui pousse
auloïir des autels. INon seulement les
paroisses des campa^'nes sont désertes,
les assemblées saintes diminuent dans
les villes. Oue reste-t-il de consolation
aiix fidèles, quand non seulement la
discipline ecclésiastique, mais le sou-
venir même en périt? Si quelque clerc
meurt sans successeur, ce n'est pas le
< pr^^tre qui meurt, c'est le sacerdoce...
< C'est par vous que passent les traités,
< faites donc que les princes s'accordent
« en laissant libre l'ordination des évô-
< ques (1). »
( hiand les traités se consomment , ce
n'est plus seulement de la douleur, c'est
une énergique indignation, qui ne peut
se contenir ; < Tel est l'état de notre mal-
heureux coin de terre , que notre con-
dition valait mieux sous la guerre que
dans la paix... ISotre servitude est donc
devenue le prix de la sécurité d'au-
trui ! la servitude des Arvernes, à dou-
leur! les anciens frères du Latium, si
nous voulions remonter jusqu'à l'ori-
gine et à la race d'ilion. Mais si on
se tient au présent, ce sont eux qui
ont arrêté les armes ennemies; qui sou-
vent, loin de craindre les assauts, ont
porté la terreur dans le camp des as-
siégeans... Leurs succès vous profitent,
leurs revers ne tombent que sur eux...
Voilà donc ce que nous ont mérité la
disette endurée, le feu, le fer, la conta-
gion, nos glaives engraissés de carnage,
et nos combattans exténués de faim.
C'est dans l'attente de cette fameuse
paix que nous arrachions pour notre
nourriture les herbes de nos murailles,
qui souvent ne nous fournissaient que
des sucs vénéneux.... Rompez donc par
le moyen qui sera possible des condi-
tions de paix si honteuses. INous som-
mes prêts encore , s'il le faut , au siège,
aux combats , à la disette. Mais si nous
sommes livrés, n'ayant pu être forcés,
il est certain que cette lAcheté sera
votre ouvrage.... Pardonnez à des affli-
gés, excusez notre chagrin. Une autre
province livrée n'a que l'asservissement,
les Arvernes ont le supplice à craindre.
Du moins si vous n'avez pas la force de
nous préserver des derniers malheurs,
obtenez que la vie reste à ceux dont la
liberté doit mourir. Préparez un asile
aux exilés, une rançon pour des cap-
tifs, la subsistance pour des émigrans.
Si nos murailles sont ouvertes à l'en-
nemi , que les vôtres ne se ferment pas
à rhospitalité(2 .»
Si ces vives représentations communi-
(i) Sid,, t'p. 7-r..
(2) i)ià.,ep.7-7.
M. EMILE CHAVIN.
15
quèrent plus de fermeté aux négocia-
teurs, ils n'en réussirent pas mieux. ISé-
pos essaya Tintervention de saint Épi-
phane, espérant que sa vertu imposerait
à Eurik. Épiphane s'achemina vers la
Gaule, chantant des psaumes et priant.
Arrivé en présence du Visigoth, il lui
parla au nom de ce grand roi , auquel les
rois de la terre doivent s'efforcer de
plaire. Cette mission eut, dit-on, un
plein succès (1). Il faut donc que Eurik
ait renoncé à l'Arvernie , qui était la
principale cause du débat. Cependant la
même année, peu après cette négocia-
tion et avant la chute de Népos, l'Arver-
nie, on ne sait comment, passa sous la
domination d'Eurik; un Victorius, que
ce prince avait nommé duc de sept villes
du midi, parut tout à-coup à Clermont,
et réunit cette cité à son gouvernement.
Ecdicius ne voulant pas reconnaître pour
maître celui qu'il avait vaincu , se relira
chez les Burgondes ; Népos l'appela en
Italie , et envoya un autre patrice ,
Orestes, pour commander à sa place les
troupes de Gaule. C'est tout ce qu'on en
sait. On ne voit point qu'Orestes soit
venu en Gaule; au contraire, il se diri-
gea de Rome sur Ravenne, où était Népos
(1) ËoDod. YiUEpipb,
pour le déposer. L'empereur s'enfuit à
Salone, où cinq ans après son ancien ri-
val Glycerius le fit assassiner. Orestes
proclama son fils encore enfant, et au
nom de Romulus-Au^ustulus gouverna
l'Italie jusqu'à ce que l'Hérule Odoacre ,
un barbare auxiliaire, voyant qu'il ne
restait plus de l'empire qu'un nom , ju-
gea inutile de le conserver, tua le pa-
trice dans Pavie , et déposa ce diminutif
d'empereur, ombre dérisoire des deux
fondateurs de la puissance romaine (1).
]\'est-il pas vraisemblable qu'Orestes
s'était entendu avec Eurik, et que le
Goth lit aisément à saint Épiphane une
promesse , qui ne l'engageait à rien en-
vers ^'épos , dont il attendait la fin pro-
chaine ?Quoi qu'il en soit, c'en était fait
pour jamais de l'empire romain ; il avait
disparu misérablement comme la der-
nière fumée d'une mèche qui s'éteint.
Ici finit le récit que j'ai cru nécessaire
de retracer. La lecjon prochaine fera con-
naître, avec l'état social de la Gaule ,
l'arrivée de Clovis, la cause de ses succès
et de l'établissement des Franks.
Edouard Dumont.
(i) Jorn. 4o; Greg. Tur., 2-20; Tillem. Emp.
Odoacre, G, 10.
COURS D'HISTOIRE SUR L'ORIGINE , L'ACCROlSSEMEiM
ET L'INFLUENCE DES ORDRES MONASTIQUES.
DEUXIÈME LEÇON (1).
État du monde oriental. — Hérésies. — Persécution
des Vandales. — Saint Jérôme.
Au monasière de Tabennèse et aux
institutions de saint Pacôme se rattache
l'histoire de la solitude de Bethléem, car
saint Jérôme traduisit en latin la rè^le
de saint Pacôme, afin qu'elle pût servir à
Euslochia pour conduire les vierj^es qui
demeuraient avec elle, et que les moines
de Bethléem et ceux des autres monas-
tères latins pussent imiter les exemples
(I) Voir la i" leçon , n^ 42 , t. vu , p, Vi.U
et la sainte conduite de Tabennèse (t).
L'histoire de saint Jérôme jettera un
grand jour sur riiisloire monastique en
Orient, en nous expliquant pourquoi les
âmes les plus élevées, les plus p;raves et
les plus ardentes se réfugiaient dans la
solitude et es^nyaieut dans les pratiques
de la vie cénobi tique une nouvelle con-
stitution sociale. C'est un spectacle ef-
frayant que celui du monde orie'ntal à
celte épocjue. Rome, usée de luxe et de
débauche, livrait son cadavre aux Bar-
bares^ le monde entier semblait malade
(I) liolslenius, Codex regularum , 6, 33. — Bi-
varius , de Monaçhis, t, i . U , 259«
16
COLHS D'HISTOIRE SUR LKS ORDIIES MONASTIQUES,
et prî^i A mourir avec la ville qui avait si
loii^-lemps tenu ses desliiiées. L'Asie et
l'Afrique étaient raviif,'ies par la t;iierre,
la peste et la famine. Les mi^'ralions des
peuples barbares du ISord silloniKiieut la
terre en tout sens j ce n'était pas une
conquise, mais le passade destructeur
tl'un ^'rand Iléau de Dieu. Dans leur
première expiMition navale les Golhs
sacea^èrent le l'onl ; dans la seconde
l'Asie-Mineure ; dans la troisième la
Grèce. Dans les villes d'Achaïe et à
Rome , la peste faisait mourir cinq mille
personnes en un soûl jour (1) : et tous
ces mailieurs étaient la juste punition de
crimes atroces, de ces crimes qui ron-
gent une nation et la perdent. En Afri-
que le mal était universel (2). Carlbage ,
celle grande cité égale à Rome par ses
forces, sa puissance et sa splendeur, était
la ville la plus inique du monde (3); elle
était, celle ville d'Ezéchiel, ville de sang,
semblable à un vase d'airain couvert de
rouille [i).
Les liommes, après avoir quitté l'usage
ordinaire du mariage, se livraient aux
plus sales débauches (5) ; ils erraient dans
les rues couronnés de Heurs, répandant
au loin l'odeur des parfums, habillés
coaime des femnies , et la tète voilée
tomme elles. Les veuves, les orphelins,
les pauvres périssaient dans l'oppres-
sion : chaque jour, dit Salvien, leurs cris
pitoyables montaient vers le ciel, de-
mandant a Dieu la lin de leurs maux •
dans Texcès de leur douleur il.4 appe-
laient les peuples barbares pour Icb ven-
ger (6j.
(t) Naoi et peslilcntia lanla oxistebat, vul Romà,
ye\ \n Acbaicis urbibuà , ni uno die (|uinque luillia
hominum pari niurbo périrent. Histinia Angusla.
(2) In A fris vero lolum adraodiini iiialum. Sal-
tian., de (iubcrnat. Civ., lit), vu, éiliiion Baluzc,
1631.
(.") Qtjisnon omne^ Afros {jeneratitor sciai impu-
dicos :' Satvian.., lit), vu.
(4) V<e civilaii sanguinum , oUa cuju^ rubigo in
ea est. Ez'ch.^ cap. 'l\.
(IS) balvian. , lib. vu.
(G) yiii inueuiisccnleâ quotidiu ad Dcuin, ac rinem
maloruin inipncanlei , et, (piod •jravissiiuum est,
interdùm vi nimià amariludinij iiiam advcntum
liostium pos(ut.inlP>ï , aliqiiandn ;i Don impolravo-
lunl ul eversioncrn tandem a l)arl'dri> in commune
lolerarent quam soli a R9m<tiJiâ dule loleraTeraDl.
Sakian., lib. vu»
Ils vinrent ces peuples barbares : la
main de Dieu alla chercher aux extré-
mités de l'univers les Vandales, et elle
les poussa sur l'Afrique comme sur une
proie, (l'était un chAliment terrible : et
ces peuples , ministres de la colère di-
vine, confessaient qu'ils agissaient moins
par le mouvement de leur volonté que
par une impulsion invisible qui les dé-
terminait (1). En arrivant en face de
Carlhage, Genserik pouvait lui crier :
f Croyez-vous que je sois venu détruire
< votre pays sans la volonté du Sei-
< gneur ? Le Seigneur lui-même m'a
( dit : Entre dans ce pays pour le dé-
f truire (2). » Mais Carlhage ne pouvait
plus rien entendre; ou elle dormait dans
unassoupissement funeste, présage d'une
mort prochaine; ou ivre de voluptés,
elle était assise dans son amphithéâtre,
et étouffait de sa voix insensée le cri des
victimes de la guerre (3).
Je raconterai ici avec quelques détails
l'histoire de l'invasion des Vandales ,
d'après les documens précieux que nous
a conservés Victor, évèque de Vite. Les
moines ont combattu contre les Vandales
ariens, et ils sont morts pour laver de
leur sang la vieille terre africaine.
Les historiens sont d'opinions très di-
verses sur les origines vandales : ce qui
nous parait le plus solidement appuyé
par les témoignages et les conjectures
liistoriques , c'est que les Vandales
étaient une partie des grandes familles
gothiques (4). Ils roulèrent comme un
torrent dans laCiaule belgique, la Gaule,
l'E^spagne, et pendant que Placidia admi-
nistrait l'empire pour son fils Valenli-
nien lU, Boniface, général romain , les
(i) Ipsi deniquo fatebantnr non suum esse quod
facerent , agi enim se divino jussu ac perurgeri.
Salvian., lib. vu.
(2) Et nunc numquid sine Domino ascendi ad
tcrram islam, ul disporderem eam ? Dominus dixii
ad me : Ascende super lerram istam , et disperdo
eam. Isaiat , cap. 3(î.
(3) Frapor ut ilà dixcrim , extra muros et intrà
muros pnediorum el ludicrorum confundel)anlur,
vox raorieiitiura, vox Bacclianlium... tircuinsona-
bant armis muros populi barljarorum, el ercicsia
raritia'jiniensis insanicbal in circis, luxuriabat m
Itiealrià. Snlvian. , lib. vi.
(1) l'rocop., ti'' fiello randalico , lib. I. — Adrien
de Valois est d'un sentiment contraire. Voir ses au-
lorilv'3 ; Hcrum francicamm , lib. ni.
PAR M. EMILE CHAVIN.
17
appela en Afrique pour le soutenir dans méditait aussi une conquête spirituelle :
il était arien, et il voulait éiablir sa doc-
trine par la force, ^'ous reprendrons plus
tard riiistoire de l'arianisme en Orient.
Honoratus Antoninus, évêque de Con-
stantine . jeta le premier cri d'alarme, et
il encouragea les évêques au combat. Il
écrit à Arcadius, alors exilé pour la foi :
t Courage, âme fidèle: courage, confes-
« seur de la Trinité , réjouis-toi d'être
« digne de souffrir pour le nom du
c Clirist. Le serpent est tombé , il est
«étendu à tes pieds: je t'en supplie,
€ écrase sa tête, de peur qu'il ne se sou-
<i lève pendant l'agonie du martyre. Le
I Christ et ses anges tressaillent d'allé-
« gresse, et du haut du ciel ils se pen-
« client pour te contempler.... Élève ton
« cœur, l'archange qui est tombé combat
i aussi, il lutte contre toi : mais le Père,
I le Fils et l'Esprit saint sont avec toi .
« tu n'as rien à craindre. La tribulation,
< la spoliation , l'exil t'apportent le par-
î don de tes péchés; la mort t'ouvre le
< ciel.... L'Église catholique te compte
f déjà au nombre de ses martyrs, elle est
t prête à te rendre les mêmes honneurs
c qu'à son Etienne. >
Puis, après lui avoir exposé sa foi tou-
chant la sainte Trinité et ITncarnation,
il lui rappelle celte touchante histoire
du confesseur Théodore : < Tandis qu'il
était torturé sur le chevalet, un ange
éclatant de lumière se tenait à côté de
lui , essuyait avec un linge la sueur et le
sang, le consolait et adoucissait ses dou-
leurs: car on sent moins la douleur lors-
qu'on souffie pour le Christ (1).
On retrouve dans celle lettre toulc la
vigueur apostolique des anciens teuips.
Arcadius fut con^onimt' par une mort
glorieuse, et un grand nombre de saints
évêques et de moiues moururent pour
la foi.
Genserik tint peu de compte du traité ;
(I) Rogo te , prcmp capul ejus : non surgat iste in
agono raartyrii Ecco {^audet Clirislus el fnspirii
le; lataniur an[Tcli et adju>anl lo... tribulalio , e\-
spolialio , e\ilium reraissionom libi contulit pecca-
torum, mors aulem aperit iil>i régna cœlorum...,
Donec lorUis est iste, angélus non recessil ronso-
lans eum el refrigerans eum.... Minus (ormenta
senliuntur , quando pro Chrijlo pugnalur. — Celle
histoire du martyr Théodore se trouv aussi dan»
tes Ac(a Martymm sincera , de D. Ruinarf.
sa rivalité avec Aétius (an 428. Telle est
aux yeux des hommes la cause appa-
rente de la migration des Vandales en
Afrique (1).
Genserik , le terrible chef de ces bar-
bares, était d'une taille médiocre, il boi-
tait un peu à cause d'une chute de che-
val, son âme était profonde, il parlait
peu, il n'était point intempérant, mais
colère (2). Aussitôt débarqué sur le litto-
ral africain, il fit le dénombrement de
tous ceux qui le suivaient , et un passage
de i'évêque Possidius, où il rapporte que
l'armée de Genserik était composée de
plusieurs races de peuples, Alains, Goths
et Vandales, nous semble appuyer notre
opinion sur l'origine des Vandales (3).
Le premier mouvement de cette invasion
fut un brigandage et un massacre géné-
ral , s'étendant à tout ce qui était animé,
et même aux arbres fruitiers qu'ils cou-
paient ; non contens d'avoir désolé une
fois tout un pays, ils y revenaient encore
pour ne laisser rien échapper à leur fu-
reur (4). L'empire, qui chancelait sur sa
base comme un arbre frappé de la hache,
était impuissant et sans force en face
d'une si vigoureuse attaque. Valentinien
fit avec les Vandales une espèce de traité
dérisoire (5) : mais si l'opposition politi-
que des empereurs fut nulle, l'opposition
des évêques et des moines fut admirable.
Outre la conquête matérielle , Genserik
(1) Bonifaciuâ scnliens se non posse tulù Africam
tenere , cernensque periculum iiislare ; in perniciem
reipublicae effervescens, Vandalorum Alanorumque
genlem eum Genserico suo rege ab Ilispaniis evoca-
tos Africaî intromisit. Auctor Jlistorix itiscellœyijuœ
tulgù tub Pauli Diaconi nomine circumferlur y
lib. a.
(2) Krat statura mediorris et equi casa claudicans,
animo profundus , sermonc rarus , luxuria conlem-
plor , ira lurbidus. Jornandcs , De Rébus geticis ,
cap. S3.
(.') Manus ingens diversis lelis armata el bellis
exercilala , immanium hoslium Vandalorum el Ala-
norum commixtam secura habens Goihorum genlem,
aliarumque diversarum personas. Possidius, } ita
S. August,., édil. Tîenedict., tom. x; édil. de Lou-
vain , 1. 1.
(1) Elenim effusa hosliom multilado et ingens
iibique provinciarum devaslaiio , qu,T inrolis par-
tira extinctis, partira in fugam arlis ,ab>olutara de-
solalionis speciem, etc. Capreolus , Kpisl. ad Con-
cil. Eplies., apudUuinart., p. 428.
(;>) Procop., De B(Uo vandaUco , lib. i.
18
COURS D'HISTOIRE SUR LES ORDRES MONASTIQUES,
il s'empara de Carlhage(l . Salvien, dans
son livre de la Pnnulrnce , attribue les
malheurs de celle ville aux débauches
du peuple et à son irrévérence pour les
moines ; car lorsqu'un saint de Dieu ap-
paraissait dans C>arlhaf^e il était moqué,
maudit et poursuivi de la haine et de la
fureur (2). La rivale de Rome devint le
jouet de rirdiumanilé des barbares (3).
Le dévouement des femmes catholiques
était étonnant. Lne jeune Jille de Car-
thage, appelée Julie, fut emmenée en
Syrie, elle fut vendue comme esclave et
souffrit le martyre; les anges portèrent
son ûme dans le ciel pour célébrer les
noces de rA}:jneau, et de saints moines
de l'Occident traversèrent la mer pour
recueillir sa dépouille mortelle (4).
Ilunerik succéda à Genserik : la persé-
cution se continua avec une fureur tou-
jours croissante. Des visions effrayantes
présageaient les malheurs de l'Afrique.
L'évèque Paul vit un arbre immense dont
les rameau\ s'élevaient jusqu'au ciel et
ombrageaient l'Afrique; tandis que tous
se félicitaient de sa grandeur et de sa
beauté, Toilà qu'un àne du désert vint
se jeter contre le tronc de l'arbre, et le
renversa (5). L'évcque Quintianus se crut
transporté sur une haute montagne, où
il voyait un grand troupeau de brebis,
dans le milieu un homme les jetait dans
deux vases ardens (C). Eu effet , Dieu
frappa le pasteur, et le troupeau fut dis-
persé dans l'exil (7). Ils y étaient con-
(1) nie tiolala sacramenli religioDo Carlhaginem
dolo pacis iovadil. Iàiilor.,tn Uist. Vaud.
(2; Sancloi Dei irridt'bant , maledicebant , deles-
tabantur, ea omnia in illus peiu* facientos, qux in
Salvalorem Juda^orum impietas fecit. — Salvian., De
Prnvidentia , lib. VIi.
(3) Ludibriorum modo fada esl I)arbarorara.
Tbeodorilui , Kpitt. 29 ad Appellionem , apud Rui-
narl , p. 147.
(4) I). Ruinarl , Ui$t. persecutionit Yandal. ,
p. 453 ; in-8".
i>) Arborem usque ad cœlos ramia floronlibus ex-
tenàam , quae eliam dilaialione sua omnein pêne
Africam opacabat el cuiii uiu\ersis ,elc. — Vicl. Vi-
tensis , lib. ii , »dii. Raioari.,p. 29.
(6) Aderanl autem otium occisores qui earum
carnes olli^ bullientibuâ denM'r;;uhant. Et cuiii il.i
Tieret omnis illa ina(;niludo gri'^i-» cunsumpla «'si.
Ibid.
(7) Hunericus.... jam non solum socerdotes , t'I
cuBcti ordifli» dericos , 6ed cl uiooaclig<i atque lai-
duits par troupes : c'était l'arméedcDieu
chassée par les armées de la terre. Mais
les athlètes de la foi trouvaient dans leur
courage surhumain des consolations.
\ ictor, évoque de Vite , raconte :
< In soir que nous marchions, une
femme se présenta à nous ; elle portait
un sac et tenait un jeune enfant par la
main, (lomme nous lui représentions
qu'elle avait tort de se joindre à cette
troupe d'hommes, elle répondit : Bé-
nissez-moi, et priez pour moi et pour
cet enfant ; car , quoique je ne sois
qu'une malheureuse pécheresse, je suis
la fille d'un évéque. Alors nous lui de-
mandc^mes pourquoi elle était ainsi
dans la pauvreté , et pourquoi elle
était venue de si loin. Elle dit : Je vais
en exil avec cet enfant , de peur que
l'ennemi ne le trouve seul, et ne le
fasse passer de la voie de la vérité dans
celle de la mort. > A ces paroles nous ne
pûmes répondreque par noslarmes(l).»
Et les saints confesseurs continuaient
leur voyage en chantant le psaume 149 •
Chantez au Seigneur un cantique nou-
veau ; c'était le chant de victoire d'une
marche triomphale. Les peuples descen-
daient des villes et des montagnes avec
des flambeaux et présentaient aux saints
leurs enfans; ils disaient : « Vous nous
" laissez orphelins et vous marchez à la
< couronne 2) ! i Le désert même man-
qua à ces fugitifs; ils furent obligés de se
cacher dans de profondes cavernes où ils
mouraient de faim (3). Ceux qui étaient
jetés dans les prisons périssaient dans
des souffrances encore plus horribles (4).
cos quatuor circiter millia exsiliis durioribus rcle-
gal , et confessores ac martyres facil. Vict. Tanno-
nensis , apud Ruinart , p. 489.
(1) Cum hoc parvulo servo vcâtro ad exsilium
pergo , ne invenial eum solum inimicag, et a via
verilatis revoccl ad morlem. Ad bœc yerba repleli
lacryrais nibil dicere valuimus , nisi ut volunlas Dei
fierel. Vicl. Vilensis , lib. ii , p. ô2.
(2) Per vertices moniium et concaya valliom con-
currentes turbx lidelium ineslimabiles desccnde-
bant cereos nianibus gestantes , suosque infanlulos
Tesligiis marlyrum pra'jicienlcs.... Nos miseros re-
linquitis, dum pergitis ad coronas ? Ytct. Vilensis,
lib. II , p. 33.
(3) Alii in speluncis.... famé cl frigore ticti con-
Irilum et contribulalum spintum exlialabanl. Vicl.
Vilensis , lib. v.
(1) Vicf. \Htm\it lib. II, cap. \%
PAR M. EMILE CHAVIN.
19
Le siège de Carthage était alors occupé
par Eugène, homme d'une grande sain-
teté et d'un grand courage. Hunerik vou-
lut que tous les évoques d'Afrique se réu-
nissent à Carthage pour rendre compte
de leur foi. Eugène résista, il souffrit
beaucoup, et mourut dans l'exil (1). Les
évêques, au milieu de la persécution la
plus acharnée, adressaient au peuple des
exhortations admirables ; car la parole
de Dieu n'est jamais captive. D. Ruinart
a publié une homélie prononcée le jour
de la mémoire du saint martyr Cyprien,
évêque de Carthage :
( Du haut du ciel Cyprien prend part
à nos souffrances , il voit nos prêtres
dispersés, la pudeur violée , les sanc-
tuaires souillés et les autels profanés ;
car autrefois il disait avec amour aux
pécheurs et aux infortunés : Mon affec-
i tion est descendue jusqiCa vos souf-
4 frances. C'est avec une grande douleur
(^ qu'évêque il cherche son peuple, pas-
« leur son troupeau, martyr sa foi.... Le
4 bienheureux Cyprien est libre, lui que
< Carthage a vu captif Il prie pour
« nous, il dit à Dieu : Seigneur, pourquoi
4 avez-vous livré votre maison et votre
«héritage aux ennemis? Seigneur,
« levez-vous, rendez votre terre h vos
« serviteurs, rendez mes os à mon peu-
« plej que vos ennemis périssent et que
fl nous soyons dans l'allégresse (2).i)
Parmi tous ces saints confesseurs et ces
martyrs, nous devons surtout remarquer
sept moines qui imitèrent le courage et
la foi des sept frères Macchabées : Boni-
face diacre, Servus sous-diacre, Rusticus
sous-diacre , Libératus abbé , Rogatus ,
Septimus et Maximus moines. On cher-
cha d'abord à les séduire au parti arien j
mais ils s'écrièrent tous : « Il n'y a qu'une
foi, un Seigneur, un baptême. » On les
jeta dans une prison , et le peuple fidèle
venait en foule les visiter et les saints
fortifiaient sa foi (3). Leurs chaînes
étaient comme une parure de fête , et ,
(0 D. Ruinart a Irôs bien trailô cette partie de
Phistoire \andale , cap. xiii.
(!i) ... Exurgc, (luarc obdormis, Domine :' e\urge
et no repellas us(iue in (inem ; reddo tibi tuam glo-
riain , terrum luaiu tuis ledde , redde incis ossa
niea , etc. Ilomilia de S. Cypviunoy collection Kui-
narl , p. lOD.
(:.) Vopulu3 die ac noclo Çliristi martyres fre-
lorsque l'heure suprême fut venue , ils
marchèrent au supplice comme à un
banquet, chantant : Gloire à Dieu dans
le ciel, paix sur la terre aux hommes de
bonne volonté (1). La persécution se con-
tinua sous Trasamund. Eunodius nous a
conservé une lettre du pape Symmaque ,
dans laquelle il console les évoques afri-
cains déportés dans la Sardaigne et les
autres îles de la Méditerranée :
c Symmaque à ses très chers frères les
î évêques africains.
€ L'ennemi se croirait victorieux, si au
4 milieu des périls il pouvait briser et
4 dompter l'âme.... A vous spécialement
4 il est dit : Ne crains pas , petit trou-
4 peau ; car il a plu à ton Père de te don-
4 ner le royaume. Le glaive des méchans
« s'est appesanti sur vous; il retranchera
4 les membres mauvais de l'Église, et
4 placera les bons dans la gloire céleste...
4 II n'est pas besoin d'un long discours
4 pour animer votre ferveur. Que Dieu
4 donne la paix à son Église et vous con-
4 sole de vos douleurs (2)! >
Dieu entendit la prière de ses enfans
et celle du pontife suprême. Après lo
triomphe de Bélisaire, la paix fut rendue
à l'Église, les évêques revinrent de l'exil
(an 534). L'empereur Justinien rendit à
Dieu de solennelles actions de grâces,
qui sont consignées dans son code :
4 Aujourd'hui, par-dessus tout, Dieu a
4 fait un miracle qui surpasse tous les
4 miracles; il s'est servi de nous pour
4 rendre la liberté à l'Afrique, qui a gémi
4 pendant un siècle sous la tyrannie des
4 Vandales, ces ennemis de l'Ame et du
4 corps (3). >
Je ne devais pas négliger cotle histoire
de la persécution des Vandales, esquis-
sée par la main d'un martyr ; elle se rat-
tache à l'histoire monastique, et elle
nous fait connaître un peu dans les dé-
tails l'état moral et matériel du monde.
C'est pour les mi^mes raisons que je par-
quenlabat, cl ila ab eis doclrina cl virtuto lidei ro-
borabatur. — Passif SS. Munach. , oollorlion Hui-
nar( , p. lOl.
(1) Incrdcliant (uni fiducia ad suppliciuni, quasi
ad epuias conrurrenles , etc. Ibid.
(2) .... Vciiit inicr vos j;ladins porfidorum qui
marcida oocicsia' membra resecarot , oi ad criejtem
iîloriam saiia perducorel , etc. D. liuinart y p, «79.
(r>) Codfx Jiiftinianus , lib. i , lit. «7.
COURS D'IITSTOTRE SUR LES ORDRES MONASTIQUES,
lerai de rariaiiismc et des autres lidrc^sics
orioiitalos, qui n'ont ce que des inva-
sions barbares de la philosopbi»' dans la
foi ; ainsi c'est nne partie du tableau (jui
ne doit pas rester voilée. L'bisloire des
bérésies est inlimenienl liée i'j Tbisloire
monastique. Presque tons les ^'rands évo-
ques qui ont soutenu la foi par leur doc-
trine et par leur autorité avaient été
feiniés dans les institutions monastiques,
et élevés dans la solitude par les moi-
nes (1), qui constituaient alors en Orient
le véritable clergé: car seuls ils soute-
naient la vérité calbolique par les lu-
mières extraordinaires que l'esprit de
Dieu leur communiquait.
Arius était prêtre d'Alexandrie: c'était
un liomme d'une grande taille , maigre ,
d'un visage triste et grave: cbarmant par
la vivacité de sa conversation, il était
poète , musicien : il mit en chant sa doc-
trine (2). C'est un moyen que Valentin et
Harmonius avaient employé avec succès;
car ainsi le peuple se trouvait intéressé
dans la querelle. Arius fut condamné au
concile de Nicée en .32.3; il essaya de
l'hypocrisie : il présenta une profession
de foi captieuse au concile de Tyr, et
elle fut approuvée. Le monde allait se
trouver arien sans un moine devenu évo-
que (3j, Albanase. qui pendant quarante-
six ans fut tour à tour persécuté et reçu
en triomphe, et combattit sans se lasser
contre Arius. H était aidé des moines
d'Alexandrie, qui partageaient ses tra-
vaux et ses exils (4). L'hérésie arienne
s'établit par la force des empereurs , qui
plus tard firent (ieslois pour la détruire.
Lucius, fameux arien, qui avait usurpé
le siège d'Athanase. voulut exterminer
les moines caiholiques ; il parcourut
avec des soldats armés tous les monas-
tères de la Thébaïde et de JNitrie, portant
(1] Saint Albanase éleva plasieurt moines h l'épi-
scopal. DuUcau, liv. i, cb. 11.
(■i) On clianiail surioul dans les rues et dans les
pUccs publhjues sa T halte ^ (ilre cuiprunié dune
pièce efféminée du poèic Solade. — Baronius.
[7>) Le concile d*.4lt'xandrie , niarriuani le» raisons
qui lireiil souliailer au ptuplc de l'avoir pour évo-
que, dil qu'il ciail du nombre des ajcè/c«, tva tojv
aTXT.Twv, — Daroniu».
(4) ... A»: Aai^xv^p'.v» imoxi-ci jAivaÇovTiç, xat
ttTAy.Tïi E^wf.oôrixv. — Alhanatx Ojtera j lom. i,
p. li'JÔ. Paria , 1C27.
partout la désolation (1). Mais comme
toujours le pauvre e\il«', celui qui souf-
fre persécution pour la justice trouve un
cœur catholi(|ue qui le reçoit, ces moi-
nes confesseurs furent recueillis par la
pitié compatissante d'une femme.
Celte femme pieuse était ^lélanie ,
grande dame romaine. Le récit de son
voyage est vraiment épique. Elle partit
de l»ome avec Rufm, moine d'Aquilée;
alla en Egypte où elle visita le saint abbé
Rambo et la solitude de ^itrie ; elle passa
en Palestine, à Jérusalem, qui a toujours
été le but des plus pieux et des plus fré-
quens pèlerinages. C'était au plus fort de
la persécution arienne (2), Elle nourrit
pendant trois jours cinq mille moines,
elle les consola, elle prit généreusement
leur défense. Cette femme courageuse se
présenta devant le tribunal du gouver-
neur Palladius , résolue de mourir pour
la défense de la vérité ou d'arrêter la
fureur de cet homme. Par respect pour
l'illustre Romaine , Palladius laissa les
moines en paix (3).
Mélanie resta vingt-cinq ans à Jérusa-
lem et y pratiqua toute sorte d'œuvres
de charité envers les évoques, les moines
et les pèlerins. Elle revint à Rome ; sa
grande renommée marchait devant elle,
et son voyage fut une fête et un triom-
phe: saint Paulin, qui la reçut à Psole,
écrivit à Sévérus qu'il avait vu la gloire
du Seigneur dans cette femme admira-
ble (4). Mélanie quitta Rome une seconde
fois et vint mourir à Jérusalem : là était
son cœur . là était si patrie (5\ Cette
pieuse femme et le moine Rufm se trou-
vèrent engagés dans les erreurs d'Ori-
gène , mais ils moururent dans la com-
munion de l'Église catholique (6) : car
nous voyons que le pape Gélase appelle
(i) Vaslal Eremum et bella quicscenlibus indicil.
Ruiiu., lib. II , cap. 3. — Roswcid.. p. 4'iG.
(2) Gravi tum sedilione diabolicis facibus inflam-
mata. Paulin., Epitl. 10, ad Sererum.
(Tt) .Antevolans ad jndicem qui confiisus revfra-
lione pr,Tsonli« non i-xemlus osl infulflilahs irara,
dum fidei niiralur audaciarn ... Per triduum «juinque
niillia monacliuriim l.iientium ponibuj suis pavit.
Paulin., Epixt. 10 , ad Sev^r.
{V: El quani Lin^Ioin ft-minam.... ( si fcminam diri
lient lam viriliier chrisiianam ) vidimus gloriam
Dominl. — Paulin., Epitt. 10, ad Sever.
{.'>) Palliidtus, cap. 117.
(<») D. Uicronymj, Epitt, TJ ad Auguttinum,
PAR M. EMILE CHAVIN.
21
Rufin un homme religieux (1), et Cas-
sien, dans un de ses ouvrages adressé à
saint Léon, cite et loue Rufin comme une
autorité considérable parmi les auteurs
ecclésiastiques (2). Ainsi une vie si sainte
et si dévouée n'a pas été perdue pour le
ciel , car hors de l'Église catholique il
n'y a que des vertus sans âme et une sain-
teté d'illusion. Mélanie eut une petite
fille dont la vie fut admirable (3); dans
cette famille la sainteté était le princi-
pal héritage. Voilà l'histoire de l'hérésie
arienne dans ses rapports avec l'histoire
monastique d'Orient.
Au seizième siècle il y a eu recrudes-
cence de l'hérésie arienne ; elle est ar-
rivée comme une conclusion logique du
protestantisme. Cette question ; pour-
quoi niez-vous cette vérité plutôt que
cette autre vérité , est fort embarras-
sante pour un hérétique ; il est plus rai-
sonnable et en même temps plus com-
mode de nier radicalement la divinité de
Jésus-Christ : c'est écarter d'un mot le
Christianisme tout entier. Lorsque Mi-
chel Servet colportait par toute l'Europe,
principalement à travers l'Allemagne et
la Pologne, ses blasphèmes et sa haine, il
rencontra comme Arius et ses sectateurs
orientaux, des moines, qui soutenaient
la vérité et savaient mourir pour elle.
Nous assisterons plus tard à ces glorieux
combats de la compagnie de Jésus con-
tre tous les ennemis du Christianisme :
mais pour en finir avec Arius et sa doc-
trine, lisez dans la collection d'Alegam-
be (4) le martyre de ces généreux Jésui-
tes, et surtout du jeune frère Emmanuel
JNéri, massacré par les Ariens de Colos-
"war sur les sainlCvS hosties indignement
profanées. Cette scène est comparable
aux plus belles scènes des drames san-
glans de l'Église primitive. Continuons
rapidement l'esquisse des hérésies et de
la défense de la foi catholique par les
moines.
S. Saba et ses moines furent les princi-
paux destructeurs de l'hérésie d'Origène
avant qu'elle fut condamnée par le cin-
(1) Vir religiosus. Gelas,, c. 5 , dist. \^.
(2) lliiud conlomiionda ccclt'siaslicorum docloruin
porlio. <]u99ian., De Incarnat., lib. vu , cap. 27.
(.^) Vita S. Melaniœ , apud Suriuin , ôl dooemb.
(4) Alegainhe, Mortes illustres Suc. ./., etc., in-
folio; el Litler. ann. Societatis-Jesu, iOOU.
Toam via, — n» is, i83i>.
quième concile général de Constantino-
ple (an 553) (1\ Lorsque Nestorius, prêtre
de l'église d'Anlioche , nia que la sainte
Vierge fût la mère de Dieu , un simple
moine lui ferma l'entrée du sanctuaire;
et le moine Dalmace , devenu évêque de
Cyzique , le combattit par ses prédica-
tions (2). Le moine Auxence, sorti de sa
solitude,vintàChalcédoineoù il approuva
publiquement devant tout le peuple qu i
le vénérait ce que le concile avait décidé,
non par des raisonnemens humains ^
mais par L'autorité des divines écritures
et des anciens docteurs de V Eglise Z)
contre le moine Eutychès, qui soutenait
qu'il n'y avait qu'une seule nature en Jé-
sus-Christ. A Constantinople , lorsque
Basilisque publia un édit contre l'auto-
rité du concile de Chalcédoine, les moines
soulevèrent le peuple (4). INous pourrions
parcourir ainsi toutes les hérésies dans
leurs diverses et nombreuses ramifica-
tions, et toujours nous trouverions des
moines combattant sur la brèche pouu
la défense de la cité de Dieu. Mais c'est
surtout contre l'hérésie Iconoclaste que
leur opposition a été généreuse et achar-
née; tous les historiens, Lebeau, Maim-
bourg , etc., en ont îi peine parlé ; aussi
lorsqu'il en sera temps nous les venge-
rons de cet impardonnable oubli en pro-
clamant tout ce qu'ils ont fait alors
pour la foi de l'Église et pour les beaux-
arts.
Le monde oriental était ainsi troubh;
et agité; nous verrons le monde occi-
dental affligé de maux plus grands en-
core. Voilà ce qui accablait les esprils
les plus élevés de ce temps, ne trouvant
rien autour d'eux de stable et d'assuré,
voyant toutes les institutions périr, tout
ce qu'on avait cru jusqu'alors solide-
ment établi s'effacer, comme un flot de
la mer pousse un autre flot sur le rivage;
ils cherchèrent un abri, un refuge dans
les institutions divines du Christianisme.
Mais de leur solitude ils entendaient les
craquemens du colossal empire , el ils
(1) Vita S. Sab(P, iSdecomb., apud Surium.
(2) Labbo, ('(incil.j t. m.
(.">) .... ^on ex suis syllogisinis , scd o\ divinis
scripturis et praeciaris qui anU>a rueruni doctoribus.
S. Auxcntii vita, apud Bolland. , li februar. ,
p. 777.
(I) LabbC; Ccinci7., t. ly.
22
COUnS D'IITSTOIRE SUR LES OIIDUES MONASTIQUES
étaient cffrayrs, et leur Ame était pleine
de Irislesse. Conleinplcz toutes ces ^.'ran-
des lu'iirrs dt's premiers A^es de l'E^'liso.
loult's sont empreiulos d'une nu^lancolie
inexprimable , qui ne peut s'attribuer
qu'aux malheurs de la sociétt'. C'est sur-
tout ce (jui nous a frappé lorsque nous
avons étudié la vie intime de ces moines
docteurs et pures de l'Ej^lise ; et c'est
sous ce point de vue, et par leur corres-
pondance, que nous les ferons connaî-
tre dans riiisloire monastique. Faisons
maintenant en peu de mots l'histoire
d'un des hommes les plus éminens de
cette fjrande époque.
Saint Jérôme était né à Stridon, dans
la Dalmatie , vers Tan 329; il étudia à
Rome sous le fameux grammairien Do-
iiatus. Après avoir reçu le baptême , il
voyaj^ea dans les Gaules , et demeura
quelque temps à Trêves : il vint ensuite
à Aquilée; il y avait alors dans cette ville
une réunion d'hommes célèbres, i'évéque
Yalérien , l'iorentius, Bonose , Rufin ,
Chrysogone. Jérôme put jouirde la société
de ces moines savans autant que pieux. Il
parcourut ensuite diverses provinces de
rOrient, et s'étant arrêté dans le désert
de Chalcis en Syrie, il y embrassa la pro-
fession monastique. Depuis long-temps
c'était son projet, le plus ardent de ses
yœux ; il l'exprime ainsi à son ami le
moine Théodose et à toute sa commu-
nauté :
< Je voudrais bien être maintenant avec
< vous, et quelque indigne que je sois
i de vous voir, combien j'aurais de joie
« d'embrasser toute votre sainte commu-
€ naulé ! Je verrais une solitude plus
« agréable que toutes les villes du mon-
€ de , et des déserts habités, comme le
< paradis terrestre , par une multitude
< de saints. Mais puisqu'un aussi grand
t pécheur que moi ne mérite pas de vi-
< vre en votre compagnie, je vous con-
I jure du moins de prier Dieu qu'il me
c délivre des ténèbres de ce monde, .le
c vous l'ai déjà dit de bouche, je vous le
< répète encore aujourd'hui dans ccîtte
« lettre, il n'est rien q»ie je souhaite avec
' tant de passion (|ue de me voir affran-
« chi de la servitude du monde. Ména-
c gez-raoi ilonc par vos prières celle
t heureuse liberté; c'est à moi à vouloir,
( mais c'est à vous à m'oblcnir ja grûcc
de pouvoir exécuter ce que je veux.
Je suis comme une brebis malade qui
s'est écartée du troupeau ; ù moins que
le bon Pasteur ne me charge sur ses
épaules, pour me rapporter à la ber-
gerie, je seiai toujours faible et chan-
celant , et je toujberai lors même que
je ferai tous mes efforts pour me rele-
ver. Je suis cet enfant prodigue qui ai
consumé dans la débauche tout ce que
mon père m'avait donné, et qui, tou-
jours enchanté des plaisirs du monde ,
ai négligé jusqu'ici de venir lui de-
mander pardon de mes égaremens.
Comme tout ce que j'ai fait pour re-
noncer à mes désordres n'a aboui i qu'à
d'inutiles désirs et à de vains projets
de conversion , le démon ne cesse de
me tendre de nouveaux pièges et de
me faire naître de nouveaux obstacles.
H me semble qu'une vaste mer m'en-
vironne de tous côtés, et dans la situa-
tion où je me trouve, je ne saurais ni
reculer ni avancer; c'est donc de vos
prières que j'attends le vent favorable
« du Saint-Esprit pour continuer ma
(1 course et pour arriver heureusement
« au port (1). »
La vie de Jérôme dans ce désert fut
rude, il eut à soutenir bien des combats.
Écoutez -le lui même versant son Ame
dans celle de sa chère Eustochia, la lille
de Paula son amie de cœur. Après avoir
donné à cette jeune femme des conseils
pour la vie spirituelle, il lui raconte tou-
tes ses douleurs :
i Retiré dans cette vaste solitude toute
< brûlée par les ardeurs du soleil, et où
« les moines ne trouvent qu'une de-
I meure affreuse, je me tenais seul,
« parce que mon Ame était remplie d'a-
1 merlume. Le sac dont j'étais couvert
< avait rendu mon corps si hideux , que
< Ton en avait horreur, et ma peau de-
-i vint si noire qu'on m'eût pris pour un
i Éthiopien. Je passais les journées en-
< tières à verser des larmes , à jeter des
< soupirs; et bi j'étais quelquefois obligé
t malgré moi de céder au sommeil qui
< m'accablait , je laissais tomber sur la
< terre nue mon corps tellemen! dé-
« charné, qu'à peine les os se tenaient
(1) l'.pisl. ad Tlicodfjs., cdil. Lénédicline , l. n ,
in-fyliu.
PAR M. EMILE CHAVIN.
23
les uns aux autres... Enfermé donc que
j'étais dans celte espèce de prison à
laquelle je m'étais volontairement con-
damné pour éviter le feu de l'enfer ,
et n'ayant pour toute compagnie que
les scorpions et les bâtes féroces, je ne
laissais pas de me trouver souvent en
esprit au milieu des dames romaines.
Sous un visage défait et abattu par un
jeûne continuel , je cachais un cœur
agité et troublé par d'infâmes désirs.
Dans un corps tout de glace, dans une
chair déjà morte avant l'entière des-
truction de l'homme, la concupiscence
seule, et toujours enflammée , entrete-
nait un feu dévorant que rien ne pou-
vait amortir.
« Me voyant donc sans appui et sans
ressource, je me jetais aux pieds de
Jésus-Christ , les arrosant de mes lar-
mes , les essuyant avec mes cheveux,
et passant les semaines entières sans
manger, afin de dompter ma chair re-
belle et de la soumettre à l'esprit.
Bien loin de rougir de ma misère , j'ai
un véritable regret de m'en voir af-
franchi. Je me souviens d'avoir passé
très souvent les jours et les nuits à crier
et à me frapper la poitrine , jusqu'à ce
que le Seigneur, dissipant la tempute,
eût mis le calme et la tranquillité dans
mon cœur. Je craignais même d'entrer
dans ma cellule , qui avait vu naître
tant de mauvaises pensées. Animé con-
tre moi-même d'une juste colère, et
traitant mon corps avec la dernière ri-
gueur, je m'enfonçais tout seul dans le
désert ; et si je rencontrais quelque
vallée profonde, quelque haute mon-
tagne, quelque rocher escarpé, j'en
faisais aussitôt un lieu d'oraison; là.
Dieu mènic iii est le ti'niuin , nbiuit^
dans mes larmes, et ayant sans cesse
les yeux atttchés au ciel , je, nj'ini,)gi-
nais quel jueTois être en la coinp igme
des anges, et je chantais dans le trans-
port de ma joie : JNous courons après
vous attiré par l'odeuiv de vos par-
fums (I). 1
ISous tous qui vivons dans une époque
de trouble et de rénovation sociale, nous
soulfrons les mêmes douleurs, et nous
(1) Epis(. ad Kuttochiam, édil. bénédict., t. iv,
in-folio.
sentons au-dedans de nous le même com-
bat de la ciiair contre l'esprit, combat
indéfectible , qui a commencé avec le
monde et qui iinira avec lui. Heureux
si, comme saint Jérôme, nous répandons
sur nos plaies saignantes le baume adou-
cissant de la prière, si nous crions vers
Dieu :
« O mon Dieu , vous êtes ma lumière
< et mon espérance.
4 O mon Dieu, vous êtes ma sagesse et
ma prudence , ma beauté et ma dou-
ceur.
i O mon Dieu, vous êtes le jardin mys-
tique où mon âme, accablée de la cha-
leur du jour, va chercher le repos et le
rafraîchissement.
I O mon Dieu , vous êtes ma nourri-
ture , ce pain au-dessus de toute sub-
stance , cette viande céleste que vous
distribuez à tous les pauvres voyageurs
affamés.
« O mon Dieu, vous êtes mon vêlement,
et je m'envelopperai de vous.
« O mon Dieu, vous êtes le grand livre
écrit en dedans et en dehors , où cha-
cun vient lire la vérité et puiser la
science divine de votre amour,
i O mon Dieu , je veux me retremper
en vous avant le soir, vous prier tandis
que le soleil luit encore et qu'un peu
de force me reste; je veux m'entourer
d'actions bonnes, de souvenirs nom-
< breux et pacifians, pour que mon der-
i nier sommeil soit doux et paisible. —
« Amen (1). »
Saint Jérôme joignait au remède de la
mortification et de la prière, celui d'une
élude pénible et extrêmement laborieuse.
11 écrit au moine Rusticus ;
< Lorsque j'étais encore jeune, et q»»e
je viv s au fon l «lu diK,» i et ^[ ,,s ,,iie
el:oil.- solitude, je ne pouvais suppor-
ter les ardeurs de la coneiipi>ceiice
dont je me si niais embrasé, ma gi é
tous les soins qu^- je pien.iis d'amortir
par des jeûnes presque continuels ces
leux que la nature O(»rronipue allu-
mait dans mon corps; mille pfiisées
criminelles ne laissaient pas de les en-
tretenir dans mon cœur, l'our éearler
donc de mon imagination ces f.U'Iieu-
ses idées, je me lis le disciple d un so-
I (i) Croi* e{ doxiUury in-18, à Pari*, chrz Pcriise.
24
COURS DIHSTOTRE SUR LKS Orj)RES MONASTIQUES,
, litairc Juif, qui avait embrassé le Cliris-
€ tianisuir, ol aprrs avoir jjoùlé avec tant
t dr plaisir les vives ci brillantes fxpres-
< sionsde (hiintilien, la prol'onile et ra-
« pide éloipience de Cicéron , hs tours
< naturels et délicats de Pline, je m'as-
< suirllis à apprendre l'alphabet de la
« lan;;iie hébraïque et a étudier des mois
< que l'on ne saurait prononcer qu'en
, siKlant. Combien cette étude me coula !
« combien il me fallut vaincre de difli-
i cultes 1 combien de fois j'abandonnai
c mon dessein, perdant toute espérance
i d'y pouvoir réussir, et combien de fois
< je le repris m'efforçant d'en venir à
i bout par un travail opiniAtre ! Mais
i enlin , ^rAce au Seifjneur , j'ai la joie
* de goûter maintenant les doux fruits
i d'une étude dont les commencemens
« m'ont paru si difficiles et si dégoii-
i tans (1). f
L'éducation, comme elle est encore
aujourd'hui, était toute païenne : aussi
.lérôme avait eu beaucoup de peine à
quitter Platon et Cicéron pour Moïse et
.lérémie. Etant déjà à Bethléem, il ra-
conte à Eustocliia comment, ayant quitté
patrie, père, mère, sœurs et une table où
il avait coutume de faire bonne chère, il
était venu à Jérusalem pour servir Dieu.
« J'avais apporté avec moi, dit-il. les li-
I vres que j'avais amassés à Rome avec
« beaucoup de soin et de travail, et dont
f je ne pouvais me passer : tels étaient
« alors ma misère et l'excès de ma pas-
t sion , je jeûnais pour lire Cicéron.
« Après de longues et fréquentes veilles,
< après avoir versé des lorrens de larmes,
€ que le souvenir de mes péchés faisait
( couler du fond de mon cœur , je me
€ mettais a lire Platon, et lorsque, ren-
( trant en moi-même, je m'appliquais à
< la lecture des prophètes , leur style
< dur et grossier me révoltail aussitôt.
< Aveugle que j'étais et incapable de voir
< la lumière, je m'en prenais au soleil,
« au lieu de reconnaître mon aveugle-
< ment, iîéduit et troaipé de la sorte par
i les artifices du serpent antique, j'eus
< vers le milieu de la sainte quarantaine
< une fièvre qui , pénétrant jusqu'A la
< moelle de mon corps déj;'i épuisé par
« de continuelles austérités, et me tour-
Ci) Epitt. 18.
< mentant jour et nuit avec une incroya-
« ble violence, me dessécha tellement,
i que je n'avais plus que les os. Mon
< corps était déjù froid. On préparait les
I funérailles, lorsque tout-A-coup , dans
< un ravissement d'esprit, je me trouvai
c devant un tribunal. Ebloui de l'éclat
« dont brillaient tous ceux qui étaient
< présens, je demeurai prosterné contre
i terre. Le juge m'ayanl demandé quelle
< était ma profession, je lui répondis que
i j'étais chrétien. « Tu mens, me dit- il ,
I tu n'es pas chrétien , mais cicrronien ;
I car là où est ton trésor, là est aussi ton
< cœur (1). >
Alors les ministres de la colère lui
firent souffrir de grands tourmens ; il
promit de ne plus lire les livres profanes,
et dans la suite il fut plus passionné pour
les livres sacrés qu'il ne l'avait été aupa-
ravant pour les auteurs profanes.
Saint Jérôme, comme tous les anciens
maîtres de la vie spirituelle, conseillait
la vie cénobitique. 11 écrit au moine Pius-
ticus :
« H faut examiner d'abord s'il vous est
« plus avantageux de vivre en particulier
« dans la solitude, ou en commun dans
« un monastère. Pour moi , je vous con-
« seille de vous mettre en la compagnie
« des saints, de ne vous point conduire
(C par vos propres lumières, et de ne vous
« point engager sans guide dans des rou-
« tes qui vous sont inconnues, parce que
K vous ])ourriez peut-être vous écarter
«d'abord et vous égarer tout- à -fait;
« marcher plus ou moins qu'il ne faut ;
« vous fatiguer par une course précipi-
ce tée , ou vous arrêter et vous endormir
« sur le chemin. La vanité se glisse ordi-
« nairement dans tout ce que fait un so-
ie litaire. Pour peu qu'il jeûne et qu'il
« demeure dans sa retraite , il se repaît
« de l'idée de son propre mérite ■ il se
«méconnaît lui-même j il ne sait plus
« ni d'où il est sorti , ni ce qu'il est venu
« faire dans le désert ; et il ne saurait ni
« fixer son imagination , ni retenir sa
(f langue, condamnant tout le monde,
« malgré la défense que nous fait l'apô-
« tre saint Paul déjuger les serviteurs de
« Dieu ; ne se refusant rien de tout ce
« que son intempérance lui suggère, dor-
(i) l'pisl. 21 , o</ Km loch in m.
PAR M. EMILE CHAYIN.
25
« niant aussi long-temps qu'il lui plait,
« vivant sans crainte et au-delà de ses
« désirs, se mettant au-dessus de tous
« les autres. Je ne prétends pas par là
« condamner la vie solitaire ; mais je
< veux que l'on ne voie sortir de l'école
« des monastères que des gens qui soient
(f à l'épreuve de toutes les austérités qu'il
« faut pratiquer dès que l'on est entré
« dans le désert ; des hommes dont l'on
i'. connaisse par une longue expérience
« les mœurs et la conduite ; qui ne se
M soient jamais laissé ni abattre , ni vain-
ce cre par l'intempérance ; qui se plaisent
« dans la pauvreté; qui ne s'amusent
« point, comme font quelques moines
« impertinens et ridicules, à vanter les
•t combats imaginaires qu'ils soutiennent
« contre des spectres et des démons , afin
« de s'attirer par là l'admiration d'une po-
« pulace ignorante et crédule et d'attra-
« per en même temps leur argent (1). »
Voilà des conseils sages, mais voilà
aussi une amère satire contre les faux
moines , les solitaires hypocrites du cin-
quième siècle; car dès cette époque il y
avait des hommes qui abusaient de la
sainteté de la profession monastique
pour tromper les lidèles, thésauriser
l'argent des aumônes et commettre d'au-
tres crimes plus énormes encore (2).
Les occupations de Jérôme dans la so-
litude de Bethléem étaient saintes et uti-
les à la science ecclésiastique; il tradui-
sit l'Écriture sainte de l'hébreu en latin
et fit de savans commentaires. 11 para-
phrasait ,^ pour sa fille Eustochia, Ezé-
chiel, ce prophète des malheurs et de la
consolation du peuple de Dieu, lorsqu'il
vit arriver, dans l'abjection et mendiant
des secours et un abri, les hommes con-
sulaires et les grandes dames de Kome.
La ville dominatrice du monde venait de
tomber sous les coups des barbares du
JNord; elle était devenue le tombeau de
ses propres cnfans (3). Ces misères furent
(1) Hieron., Epist. Ifi.
(2) Voyez aussi une lellre à Eustochia.
{"») Qiiis crederel ut tolius orl)is exiracta vicloriis
Iloma corruerel ul ipsa suis populis et lualcr liorol
et sepulcram?... Quolidie sancla Beltilccm , nobiles
quundam ulriusque sexus alquo oranilius diviliis af-
lluoiites , susciperel niendii anlos. I). Ilicronym.,
Commetil. in Ezechicl, lib. ïu, edit. FrobcD, Basic,
JL8Ô7, ia-fvlio, tom, u, p, 100.
pour Jérôme une effrayante vision : il ne
crut plus à rien de durable sur la terre;
la seule chose importante est de se pré-
parer par les bonnes œuvres un viatique
pour le voyage éternel ; car dans ce
monde tout ce qui naît meurt , et la vé-
tusté y consume le travail deshommes (1).
Il reçut à Bethléem tous ces nobles exi-
lés, ces débris de la puissance et de la
grandeur : il quitta tout travail pour gé-
mir sur tant de douleurs, pour pleurer
avec ceux qui pleuraient ; il préférait
faire de bonnes actions à dire et écrire
de belles choses; il aimait mieux, dans
cette triste circonstance , réaliser dans
sa vie les préceptes divins qu'à les para-
phraser (2). Il appliquait à Rome et à ses
citoyens errans et fugitifs ces paroles
d'Ezéchiel :
« Maintenant , la fin est sur toi , et
« j'enverrai ma colère contre toi, et je
« mettrai contre toi toutes tes abomina-
« lions Ils verront venir épouvante
< sur épouvante Ils passeront d'un
« pays à un autre et seront emmenés
« captifs (3). » Et le souvenir de ces ca-
lamités rendit ses derniers jours tristes
et amers. Saint Jérôme mourut en 120.
Bethléem était devenue l'hôtellerie des
pauvres : cette terre de Palestine a tou-
jours été une terre sainte pour les chré-
tiens ; il semblait qu'on s'approchait de
la sainteté en s'approchant du Calvaire.
Saint Jean de Ghozéba , long- temps
après saint Jérôme, établit un monas-
tère entre Jérusalem et Jéricho. Tous les
jours il se rendait sur le graml chemin
de Jérusalem pour y exercer les œuvres
de la sainte chanté. 11 présentait du pain
et de Teau à ceux qui en avaient besoin;
(1) Nihil loncuin esl quod finora habet ; et oninis
reiro teraporuiu séries transacla non prodest , nisi
forlo bonoruin operuui sibi vialicum pricparaveril...
omuia orla occidunt el cuncla scncsiunt. D. lliero-
nyni., ihid.
(2) Quidoin quoni.iiu opem ferr«» non possunuis ,
eondolomus et lacryuias lacryrais ungimus... ; sine
•^^cmilu confluontes yidere non palimur srriptura-
runiqup rapimns Terba in opéra verlcre et non
dicere sanrt.i , sed facerc. D. Hieronyni., iV/i /.
(ô) Nunc linis saper to el immittam furorcm nieum
in le; et ponam contra te onines abominaliones
tuas.... <".onturbatio super conturbalionem >cniet....
lu iiansmigraliouem cl in caplivitalcm ibunt. Eie-
chicl , c, yii cl su.
COURS DE UKOIT CRIMINEL,
il se dépouillait de ses habits pour revô-
tir les pauvres qui étaient nus; il portail
j;ratuiteuu;nl jusqu'à Jéricho les far-
deaux lie ceux qui étaient trop charf;és;
il ensevelissait les morts et priait pour
eux (1). Ctf monastère, creusé dans le ro-
cher, existait encore au douzième siè-
(I) EYagre,lib. iv , c. 7.
cle (1). Ce sont encore les moines qui re-
çoivent aujourd'hui à Jérusalem et le cu-
rieux, iiui va explorer l'Orient, et le pè-
lerin , qui va prier et |)leurer sur le
tombeau de Jésus-Christ.
Émilk Chavin.
(i) Le Symichtn d'Allalius , Uao» Joao. Pbocai,
n" lî>.
M'<mc{$ ^ochU$.
COURS DE DROIT CRi3IlNEL.
SEPTIÈME LEÇON (1).
Coup d'œil réirospertif sur Athènes comparée à
Rome. — Droit criminel de Rome naissante. —
Loi dos XII tables.
l'our apprécier les ressemblances et les
différences des anciennes républiques
de l'antiquité, résumons les principaux
traits de l'histoire politique et judiciaire
d'Athènes avant de commencer celle de
Rome.
Cne mobilité inquiète et progressive
semble caractériser la physionomie du
peuple athénien. Yoyez-le, personnifié
dans Thésée, arracher aux douze chefs
de tribus des douze dômes de l'Atlique ,
l'autorité locale et patriarchale, et fondre
dans la cité centrale ces élémens rivaux ;
ôter au sacerdoce domestique et judi-
ciaire des pères de famille ses plus belles
attributions , pour en revêtir des magis-
trats nommés par la cité, et ch;irgés du
dépôt des choses saintes , en même temps
que l'interprétation des lois et des juge-
mens. Ces magistrats n'offrent d'autre
garantie conservatrice des vieilles tradi-
tions que d'appartenir à la première
classe de l'État 2 , au sein de laquelle ils
doivent cire choisis. Voyez encore le
même peuple d'Athènes se soulevant avec
(l) Voir la rr dans le n» 4n , l. vu , p. 2M.
^'ij Tbùàce arail fait iroii cladsc» dans l'étal , cl
avait repou&te do la participation ait poavoir tus
deui dernières, cdlcs de» ajricuiivura et de» aiU-
ftans.
Dracon contre l'aristocratie de l'Aréo-
page , et enlevant à ce corps auguste la
plus grande partie de son pouvoir judi-
ciaire pour le transporter aux Éphètes :
puis l'œuvre de Dracon renversée à son
tour, moins à cause des excès de sa sévé-
rité législative que par suite du peu de
ménageinent qu'il garde pour tout ce qui
a ses racines dans le passé. On ne brise
pas impunément la chaîne qui lie à l'ave-
nir les temps qui ne sont plus.
La réaction qui a lieu contre le code
draconien ne peut être momentanément
apaisée que par le thaumaturge Epimé-
nide. Il faut qu'un législateur sage et mo-
déré soit appelé par le peuple le plus
passionné et le plus léger à lui donner
des institutions qui ne choquent ouver-
tement aucun des intérêts des diverses
classes de l'Etat et soient entre elles une
habile transaction. Solon est chargé de
cette œuvre difiicile.
Une fatale imprévoyance ou les exigen-
ces insensées de ses concitoyens le con-
duisent à d'immenses concessions envers
la démocratie. Si d'un côté il restaure
l'Aréopage, s'il donne aux trois premiè-
res classes de l'État les magistratures po-
litiques et administratives , d'un autre
côté, il appelle la quatrième et dernière
classe à concourir aux jugemens des cri-
mes d'État. C'était livrer à la popuiace
ranlu|ue prérogative du sacerdoce et du
patricial; c'était ravaler la justiceaurang
d'un instrument d'arbitraire placé entre
les in.nns des i>lus basiÇjS passions, Alors
PAR M. ALBERT DU BOYS.
27
les partis ne cessent de s'arracher mu-
tuellement le pouvoir : la tyrannie de
Pisistrate s'établit sous les yeux môme de
Solon; puis l'oligarchie domine sous les
trente tyrans; Périclès fonde le despo-
tisme sur la corruption, qu'il déguise par
l'élégance des arts et le charme de la pa-
role; plus tard, la démagogie rè^ne avec
Cléon, le vil adulateur des passions po-
pulaires ; enfin , Philippe et Alexandre
sèment l'or à pleines mainsdans l'Agora ,
et achètent les orateurs d'Athènes, qui
vendent leur patrie après s'être vendus
eux-mêmes.
Épouvantés des excès et de l'instabilité
des gouvernemens populaires, la plupart
des philosophes soupirent après le régime
monarchique- Platon désire un tyran aidé
d'un bon législateur ; Stobée demande un
sage sur le trône.
On ne comprendrait pas qu'un peuple
pût supporter pendant une si courte exis-
tence tant de révolutions et de calamités,
si la légèreté, qui était la première cause
de ses maux, n'en avait été en même
temps le remède. Les Athéniens étaient
des enfans que des hochets disiraient des
plus grandes douleurs. Les persécutions
lyranniques , les guerres intestines , les
massacres des factions rivales étaient à
peine suspendus par des trêves de quel-
ques jours ; de riantes solennités se pré-
sentaient, et on s'y livrait avec l'ivresse
de la joie et l'enthousiasme de la supers-
tition. Pendant la guerre sanglante du
Péloponèse, on célébrait des fêles sur des
débris encore fumaiis ; l'athlète du jour
faisait oublier le héros de la veille ; une
palme remportée aux olympiques conso-
lait d'une défaite; pour de tels peuples,
les grandes douleurs n'avaient rien de
bien sérieux, rien ne pénétrait profondé-
ment dans ces cœurs et ces imaginations
mobiles.
Rome se présente dans l'histoire avec
une altitude plus grave et une phy-
sionomie plus sévère. Son berceau est
placé entre les terreurs de la sombre re
ligion des Étrusques et les niAles exerci-
ces de la guerre. Elle s'élève obscuré-
ment, à l'ombre du foyer domestique,
où règne le père de famille. Elle est pa-
tiente, parce qu'elle a foi en son immor-
talité. Elle croit devoir durer autant qtic
lerocher duCapiiole. Dans ses évolutions
sociales , elle procède avec lenteur.
Comme l'a fait depuis l'aristocratie an-
glaise , le patriciat romain dispute pied à
pied les prérogatives civiles et politiques
au peuple qui veut y participer. Jamais
il ne va au devant d'une concession ; il
résiste, il élude, il ajouî-ne, et ne flé-
chit que devant une insurmontable né-
cessité.
« Il faudra , dit Michelet , plus de deux
cents ans aux Latins , aux plébéiens , pour
monter dans la cité -, deux cents ans pour
les Italiens; trois cents ans pour les na-
tions soumises à l'empire. »
Le caractère oriental et primitif est
plus fortement empreint dans l'histo re
de Rome naissante que dans celle de la
Grèce. Le patriarchat s'y montre uni au
sacerdoce. Le père de famille conserve
dans la vieille Étrurie les traditions de la
religion et de son pouvoir sous l'emblème
d'un certain nombre de mystérieuses for-
mules. Lacité se compose de l'agrégation
de ces pères de famille.
Leur pouvoir y reste long-temps fort et
incontesté, et c'est là le plus grand an-
tagonisme qui existe entie la constitu-
tion romaine et la constitution athé-
nienne.
Pendant qu'à Rome le père avait le droit
de vie et de mort dans toute son étendue;
à Athènes , le père avait seulement , à
l'égard de son enfant, la faculté de ne pas
l'accepter comme membre de la famille.
S'il ne le levait pas de terre au moment
où il sortait des entrailles maternelles, il
exprimait par là que le nouveau-né de-
vait être vendu comme esclave. Il pouvait
aussi répudier ou désavouer son lils en-
core mineur. C'était le bannissement de
la famille substitué à la peine capitale.
A l'âge de vingt ans(t), lejeune Athénien
était inscrit dans la phratrie, et dès l'in-
stant où il faisait ainsi son premier pas
dans la cité, il était émancipé , affranchi
de toute dépendance dans sa famille na-
turelle. Il pouvait alors se marier et de-
venir chef (le famille à son tour.
Le père n'héritait pas du iils: et s'il
avait un enfant mâle , il ne pouvait tester
pour le priver de sa succession. Ainsi. le
droit atlique abolissait re\Ii('r«^<!alion ,
(1^ \ oir la Ss. Il de la dernière leçon. Mir le jujc-
mcnt de Socrale.
J»
COURS DE DKOIT CRIMIINEL,
pir'lt5rail oiivortcmeni \c. lils aux asceii-
clans, et coiisacrail à son ('^gard le prin-
cipe d'anVaMchissmifnt el de si^paratioii.
Le droit romani, au contraire, nous
pr<îsente le pure de famille comme étant
i\ la fois chof lelif^ieux, chef f,'uerrier et
chef polilii|i'L\ Tous les sceptres sont unis
dans sa niani. UansTenceintede sonfoyer
domosti(ine. au\ pieds de ses pénates, il
est roi absolu ; il est tyran. Avec la ter-
rible formule: Sacer csto Pcnatibiis , il
peut frapper de mort tout membre de sa
famille, et chacun de ses arrêts est res-
pecté comme un oracle.
Alors mêmeque la puissance paternelle,
soumise à des lois, recjoit quelques mo-
difications, l'enfant y est assujetti depuis
sa naissance jusqu'à la lin de sa vie. Le
père peut le mettre à mort, le vendre
jusqu'à trois fois, l'enchaîner et le faire
travailler avec ses esclaves. Le iils de fa-
mille a beau revêtir la robe virile , être
promu aux premiers emplois de la cité ,
il est toujours mineur à l'égard de l'au-
teur de ses jours. Le consul Spurius Cas-
sius est jugé et exécuté aux pieds des La-
res domestiques. Vers la fin de la répu-
blique, un complice de Catilina est pour-
suivi et mis à mort de la même manière.
Dans le système de la loi attique , le
mari est un protecteur et non un maître ;
au lieu d'achet»*r sa femme par une somme
d'argent et d'en faire sa chose, il reçoit
de son beau-père une dot pour subvenir
aux charges communes du ménage. Le
mariage ne se présente pas sous la forme
exclusive d'une répudiation de la part du
mari : la femme peut accuser le mari
aussi bien qu'être accusée par lui ; elle
trouve auprès des tribunaux justice cl
impartialité.
Dans la loi romaine primitive, la femme,
loin d'être l'égale ou tout au moins la
compagne du chef de famille , est consi-
dérée comme sa propriété, comme sa
chose. Le futur époux donne en signe
d'achat une somme d'argent à celui (jui
doit être son beau père; puis, avec le fer
de son javelot, il partage les cheveux de
sa fiancée , lui fait gouler le gAleau sacré,
confarredlio , et la fait ensuite asseoir ù
son foyer; de la sorte, tout se passe sans
le consenlem«'nl de la femnn'. D'une part,
il y a tradition; «le l'autre acquisition et
prise de possession. Après la (.vfifarrca-
tio, parait une autre forme de mariage
appelée voeniptio : cette forme nouvelle
est un progrès évident vers un adoucis-
sement de mœurs. Elle exige le consen-
tement mutuel des époux, et reconnaît
par-là à la femme le droit de vouloir et
de choisir ; elle ne la considère plus
comme Tinstrument passif de la généra-
tion et de la perpétuité de la famille;
mais alors encore la mère de famille n'est
considérée que comme la sœur de son lils,
erat mulier mater-familias viroLoco (iUœ.
Une fois qu'elle était entrée dans la mai-
son conjugale , le mari devenait son maî-
tre et son juge; il pouvait la mettre à
mort, non seulement dans le cas de vio-
lation de la foi conjugale , mais pour des
motifs légers; par exemple, lorsqu'elle
avait bu du vin et dérobé les clefs.
A Rome, l'autorité du père s'étendait
sur tous les membres inférieurs de la gc/z^,
sur les cliens et les colons qui s'étaient
groupés sous la protection de sa lance et
de ses Pénates.
Adversàs hosteni œterna aiictoritas
csto. Ilostis , Iiospes, c'était l'étranger
accueilli en vertu du droit d'asile. La ville
de Komulus fut fondée sur le droit d'a-
sile, comme celle d'Athènes, où nous
avons vu Orcste embrasser en suppliant
les autels de Minerve.
L'étranger à Rome devait s'agréger à
une famille et se soumettre à la sainte et
imprescriptible autorité d'un/Jc/e.
Ainsi, quiconque avait ley'a^ Quiritiurn,
le droit de la lance et du sacrifice, exer-
(jait une sorte de royauté religieuse et
armée dans le cercle de la famille agrandi
par la loi.
Les pères réunis sous le nom de Quintes,
formaient le sénat, présidé par le roi ;
dans leurs assemblées générales , ils ju-
geaient les crimes d'État et le petit nom-
bre de délits que chaque père de famille
ou patron ne voulait pas réprimer lui-
même parmi les gens de sa famille. La
formule de jugement public contre le
criminel condamné était celle-ci : Saccr
esio Jovi Capitolino. Toujours la pu-
nition du coupable se présente sous
la forme d'une expiation sacrée. Dans
l'enceinte du foyer domestique , sa tête
est dévouée aux dieux Pénates; dans la
cité, elle est dévouée à Jupiter, le dieu
prolecteur de la patrie, Lç père condamne
PAR M. ALBERT DU BOYS.
29
pour repousser loin de lui et de sa fa-
mille la solidarité du crime commis ; le
sénat condamne pour que cette solidarité
ne vienne pas atteindre l'État qu'il gou-
verne et représente.
Quant aux délits que les chefs de fa-
mille commettent les uns envers les au-
tres, il n'y a contre eux, dans le principe,
aucune autorité, nulla auctoritas. La
curie peut (1) seulement déclarer qu'ils
ont mal fait , improbe factum. Cette im-
punité est une espèce d'autorisation don-
née aux patriciens de se venger person-
nellement. La vengeance privée se pré-
sente ici comme une prérogative de caste,
de même que le duel fut dans le moyen
âge le privilège de la noblesse. Que , si
après quelque forfait inexpié, de grands
malheurs viennent menacer la patrie ,
alors un àesphres doit se dévouer; à dé-
faut du coupable, l'innocent paie la dette
de l'expiation. Curtius se précipite dans
le gouffre sacrée Décius se jette au milieu
des bataillons ennemis.
Ces hauts privilèges du patriciat ne du-
rent pas toujours. Par suite de la chute
des Tarquins et du parti étrusque , le
caractère religieux qui dominait chez les
pères conscrits fait place à un caractère
plus spécialement guerrier. Les combats
endurcissent les âmes. Le patriciat, en
quittant le liluiis augurai pour le glaive
et le javelot, devient de plus en plusdur,
farouche, despotique. Le patron se trans-
forme en tyran. Des lois atroces sont por-
tées en faveur des créanciers patriciens
contre les cliens leurs débiteurs; les ri-
gueurs de la discipline militaire contre
les (2) plébéiens enrôlés sous le drapeau,
font place à des rigueurs plus grandes
encore dans le repos de la paix. Le peu-
ple se lasse et se soulève; il se retire en
niasse sur le mont Aventin, hors de l'en-
ceinte sacrée de la cité. Ln se réunissant,
il s'est compté et il a compris sa puis-
sance. Celte révolte pacifique, Cf'tle sc-
ce^sio» jette la terreur chez les patriciens.
Les Yolsqucs, qui habitaient à quelques
lieues de Home, s'approchent et mena-
cent les remparts. Le patriciat a baissé
sa fierté; il négocie, il transige: il est
(1) Mictielel , llisloire romaine.
(2) Voir los pages lôo , l^iG et suivnnk'S du 1''
vol. Ue VUisUHtc romaine de M. Micbolei.
obligé de faire des concessions; il aban-
donne une partie de son autorité et de sa
juridiction antique : le tribunal s'élève
et siège sur le seuil où les Quirùtes gou-
vernaient mystérieusement et sans con-
trôle. La barrière tombe entre le peuple
et l'aristocratie. Une immense révolution
commence et s'accomplit peu à peu dans
le cours des siècles.
Cependant, malgré la création du tri-
bunal, les Quirites, retenant exclusive-
ment la connaissance des formules sa-
crées, sacra pri^ata et pubUcaj peuvent
seuls juger et appliquer la loi . et les dé-
lits qui échappent aux attributions du
père de famille siégeant au foyer domes-
tique, retombent dans celles des consuls,
ensuite des questeurs et des décemvirs,
puis enlin des préteurs qui siègent assistés
de quelques patriciens au foyer de la
cité.
On sait quelle fut dans les premiers
siècles la puissance de la forme emprun-
tée principalement au droit augurai des
Étrusques. Quelquefois,c'étaient des sym-
boles muets employés par le père de fa-
mille, comme quand il simulait un combat
pour disputer la possession d'un fonds.
D'autresfois, c'était l'emploi d'une langue
mystérieuse et sacrée dans les actes de la
vie privée et publique.
La connaissance du droit était donc
indissolublement unie à celle de la reli-
gion ; et en la gardant comme un privilège
héréditairement transmis, les patriciens
conservaient sous plusieurs rapports leur
antique suprématie. Les tribuns avaient
obtenu que la loi lût votée dans les as-
semblées populaires par tribus . et ils
avaient^arraché ainsi aux pères conscrits
une partie de leur pouvoir législatif ;
mais ceux-ci , toujours chargés de l'ap-
pliquer comme juges, comme adminis-
trateurs, comme chefs militaires, avaient
la faculté de l'annuler ou de la laisser
tomber en désuétude.
Les plébéiens de Uome ne pouvaient
pas se contenter du litre de souverains
législatifs au forum quand, aux pieds des
tribunaux des patriciens, ils n'étaient pas
même des personnes civiles; ils voulurent
ù toute forcesorlirdecellesilualion con-
tradictoire, et linirent par obtenir qu'on
rédigerait une constitution écrite (jui leur
rendit accessible la conuais^aiiccdu droit
9Ù
œuns DK nnoTT criminel,
et leur donnât une pince définitive dans
la cité. On conila d'abord cette mission
législative à dix st^nateiirs choisis parmi
les plus inshiiits. les plus t'tjuii.ibles et
les plus populaires. Appius. le plus cé-
lèbre d'entre eux, domina bientôt sescol-
lèi^ues , soit parle despotisme de son
caractère, soit par la supériorité de ses
connaissances. 11 se lit l'instrument du
mouvement démocratique . comme on
voit des loids d'Anf,'leterre se mettre à la
tête du parti radical : il fut prorogé dans
sa charge de décemvir. et l'adjonction de
quelques plébéiens qu'on lui donna en
cette qualité comme coopérateurs ne fit
que l'ailler à achever son ouvrage suivant
l'esprit dont il avait voulu l'empreindre.
Les républiques de l'antiquité . quand
elles ont voulu se donner un corps de
lois , ont toujours déposé leur pouvoir
entre les mains d'un homme ou de quel-
ques hommes renommés pour leur sa-
gesse ou leur profonde science. Cette
marche est indiquée par l'impossibilité
de rédiger un Code quelconque dans une
réunion populaire ou même dans une
assemblée délibérante assez nombreuse.
Le Code dont Appius fut le principal
rédacteur, est connu sous le nom de Loi
des Dcnze Tables. Ce monument législa-
tif ne nous est pas parvenu en entier ;
nous n'en avons que quelques fragmens
recueillis çà et là dans des citations de
divers auteurs. La science des Alle-
mands (I) a essayé de faire un corps com-
plet avec ces membres épars et mutités.
Dt'lachons à notre tour de cette recom-
position patiente les débris incohérens
qui pourront nous servir à construire
l'hi'^toire du droit criminel chez les Ro-
mains.
Une partie de la Loi des Douze Tables
ne fait que conserver par écrit d'ancien-
nes coutumes usitées depuis long-temps
dans la république. On y retrouve les tra-
ces d'une civilisation encore informe,
qui substitue nue procédure ^ d^ini sau-
vage, mais régulière . au terrible droit de
la vengeance personnelle. L'offensé ne
peut plus tendred'embuchesh l'offenseur,
la nuit , au détour du chemin : l'emploi
de la force lui est ''2) permis; mais il ne
(1) Voir le travail de Dirkscn sur ce 6uiel.
'2^ Doinde . manus . iDJeclio . eslo • in . jus . ducilo.
Frac. 2 , icrtia labula.
doit en faire usage que pour amener son
ennemi devant le juge, et pour récla-
mer en pleine place publique, au grand
jour ^1), la réparation de l'outrage ou
du tort qui lui a été fait; il peut même
demander main-forte à des témoins pour
contraindre le récalcitrant à se présenter
devant la justice: il lui doit un cheval,
s'il est malade, mais pas de litière. La
lutte judiciaire se rapprochera le plus
possible , dans sa forme et dans ses effets ,
de la lutte physique qu'elle est appelée à
remplacer. Ce sera un véritable com-
bat (2) , où le vaincu , s'il ne peut se ra-
cheter, appartiendra au vainqueur.
Celte étrange procédure est également
applicable au civil et au criminel , au
débiteur et au délinquant : il semble
monstrueux au premier abord que les
obligations ejc contracta et ex delicto
soient mises sur la même ligne, et que
leur violation entraîne des elfets sembla-
bles. D'après nos idées modernes, il n'y
a aucun rapport entre un contrat privé
qui lie deux citoyens, et la dette du cri-
minel envers la société dont il a troublé
l'ordre. Mais dans les idées des siècles hé-
roïques et à demi civilisés, celui qui a por-
té atteinte à la fortune ou à la vie d'un ci*
toyen est censé n'avoir commis qu'une of-
fense privée dont la réparation doit être
poursuivie, non par la société, mais parle
ciioyen lésé ou par sa famille. Les conspi-
rations contre l'Etat ou les délits contre
la religion sont seuls qualifiés crimes so-
ciaux. D'ailleurs, comme le meurtrier
peut se racheter par une composition
pécuniaire, tout se résout pour lui comme
pour ledébiteuren unequesliond'argent :
à défaut de la somme exigée ou due , l'un
et l'autre sont tenus d'abandonner leur
personne à l'offensé ou au créancier dont
les réclamations sont reconnues fondées
par la justice.
Entendez maintenant l'inflexible Loi
des Douze Tables dire au vainqueur ju-
diciaire quel usdge il doit faire de son
triomphe :
« Que le riche réponde (3) pour le riche;
(l) Solis . occasus . suprenia . leojpeslaâ . eslo.
Fr. î>, prima tabula.
['!) Si . qui . in . jure . minum . ronserunt. Tit.G,
fr. .;.
(.') Fr. I. .4s*i<tiio . vinJcx . ;issidtius . Cîto, — Pro-
lelario . quisquis . i^olet . viDdex . este.
PAR M. ALBERT DU BOYS.
31
I pour le prolétaire, qui voudra
t L'affairejugée, trente jours de délais
« S'il ne satisfait au jugement; si per-
« sonne ne répond pour lui , vous l'em-
t mènerez attaché avec des chaînes qui
< pèseront quinze livres ; moins de quinze
a livres, si vous voulez. — Que le prison-
« nier vive à ses propres frais- sinon,
« donnez-lui une livre de farine ou plus,
< à votre volonté (1). » Ainsi, la loi veut
bien fixer un maximum de rigueurs dont
elle permet au vainqueur de ne pas se
prévaloir. Continuons :
« S'il ne s'arrange point, tenez-le dans
«les liens soixante jours; cependant,
c produisez-le en justice par trois jours
i de marché, et là, publiez quelle est la
f quotité de la somme due (2).— Au troi-
I sième jour de marché , le coupable
t sera mis à mort, ou bien on pourra
I l'aller vendre à l'étranger au-delà du
I Tibre. Si plusieurs ont gagné le procès
«contre lui, ils peuvent couper et se
« partager son corps; s'ils coupent plus
« ou moins, sans fraude, qu'ils n'en soient
f pas responsables (3) ! >
Ce dernier paragraphe est tellement
révoltant, que la plupart des commenta-
teurs l'ont entendu dans un sens figuré ;
ils ont cru qu'il s'agissait du prix auquel
le malheureux captif serait vendu, et non
de son corps même; ils ignoraient jus-
qu'où a pu aller la barbarie humaine; ils
ne savaient pas combien la vengeance
privée était implacable et difficile à as-
souvir. Les temps héroïques touchent à
ceux des sacrifices humains; les peuples
ne remontent à la civilisation que par un
chemin de sang et de larmes.
(1) Tertia lab. , fragm. I. — Rébus . jure . ju-
dicalis . triginta . (lies . justi . sunlo.
Fr. .">. — Ni . judicatum . facit . aul . quips . endo .
em . jure . yindicit . secum . ducito . vincito . aut .
nervo . aul . compedibus . quindecim . pondo . ne.
majore . aut . si . volet . minore . vinrito.
(2) Fr. a. — Ëral jus inlerca paciscendi : ac , nigi
pacli forent, habobaniur in vincuHs dies sexaginla ;
inlcr eus dies Irinis nundinis conlinuis ad praUorem
in roncilium proilucebanlur , quantirque pecuniic ju-
dirali essont prccdicabatur.
(3) Fr. 6. — ïerliis aulora nundinis oapite po»-
nas dabant, aut trans Tiberim percgre vonuniibant.
Si plurcs forent , quibus rcus csset judicatus , secarc
si vellenl atque partiri corpus addicli sibi hoininis
permiseruut. Teriiis nundini.s parles sccauto. Si plus
niinusve secueiunt, &q fraude , eilo.
J'émettrais donc au moins un doute
sur la manière dont cette loi devait être
interprétée dans les siècles reculés où
elle n'était encore qu'une coutume peu
écrite. Plus tard, je pense en effet que
l'adoucissement des mœurs la modifia et
la rendit telle que les commentateurs
l'ont comprise. Ce fut un progrès sem-
blable à celui qui s'opéra , quand . au
lieu d'égorger les prisonniers de guerre,
on se contenta de les réduire en escla-
vage.
La pénalité tirée des anciennes coutu-
mes est d'une sévérité atroce. La peine
de mort y est prononcée contre ceux qui
mettent le feu à une maison ou à un tas
de blé placé près d'une maison, contre
ceux qui dérobent les fruits ou la moisson
d'autrui, qui envoient pendant la nuit
leurs troupeaux dans le champ d'un voi-
sin; leur supplice consiste à être pendu
aux autels de Cérès. Celui qui la nuit
coupe l'arbre de son voisin , doit payer
vingt-cinq livres d'airain ; pour quicon-
que chante des vers impies, le poison.
Les patriciens conservent encore ou éta-
blissent la peine de mort contre ceux qui
font des chansons diffamantes ou fout
partie d'attroupemens nocturnes. Les
plébéiens à leur tour obtiennent des ga-
ranties contre les patriciens oppresseurs.
Si le patron j dit la loi, machine pour
nuire au client , que sa tcte soit dé^'ouéc.
Fatronus si clicnti fraudein fecerit,sacer
esto. La terrible formule retombe sur ceux
qui eu ont tant abusé. Ce n'est pas tout, le
patricien conserve le pouvoir judiciaire :
il ne faut pas qu'il puisse violer impuné-
ment l'équité dans l'exercice de ces sain-
tes fonctions. Aussi la loi décide que
le juge suborne est puni de mort, le
faux témoin précipité de la tvche Tar-
péienne {\). De la sorte, les clieiis ou
membres de la gens que le patron ap-
pellera à se parjurer pour lui , seront
dans l'alternative ou des vengeances de
leur chef, ou des supplices infligés par le
législateur.
Au resie, la seconde partie de la Loi
des Douze /V/i'/cv contient rétablissement
d'une institution destinée à corriger dans
l'exécutiou l'atrocité des lois pénales. On
voit dans le titre l.V que le dioil est donne
(I) Aulu-Gelle, lib. i , c. 1.
32
COURS DE DROIT CRIMINEL,
au peuple de nommer (1) des quesleurs
pris parmi les patriciens , et charj^t^s de
présider au jn^MMueiit de tout crimi^ ein-
porlaiU la peine capitale; ces ijucsteurs
étaient appelés questeurs de parricides.
Le peuple peut nn^me se démettre du
privilé:;e de connaître (2) des crimes
d'État, et en renvoyer l'instruction et le
ju^'enient aux questeurs qu'il nommait
spécialement pour chacune de ces af-
faires.
L'institution des (;uesteurs semble avoir
eu pour but, au moins transitoire, de
poser une limite à la redoutable autorité
des décemvirs, qui, revêtus du pouvoir
exécutif et législatif, tendaient encore à
envahir en entier le pouvoir judiciaire.
Cette réunion de pouvoirs devait en-
gendrer, ainsi qu'on le vit en effet , la
plus monstrueuse tyrannie. Le peuple
voulut avoir des garanties contre l'arbi-
traire, du moins lorsqu'il s'agissait des
crimes les plus graves et des peines les
plus fortes; il voulut même une arme
dont il put user au besoin contre les dé-
cemvirs eux-mêmes, s'ils devenaient in-
justes et oppresseurs. Appius, qui voulait
flatter le peuple pour le dominer et pour
dominer par lui le sénat, consentit faci-
lement à ce démembrement de son auto-
rité. Il espérait toujours exercer une
immense influence sur le choix des ques-
teurs et sur la conduite de l'instruction
qui leur serait confiée. Il arriva pourtant
qu'après la réaction politique qui le pré-
cipita du faîte des honneurs , il fut vic-
time du pouvoir judiciaire (o) qu'il avait
réservé au peuple.
Çuœstorcs vient de fiun'siio , instruc-
tion , information. Les questeurs étaient
donc principalement considérés comme
juges d'instruction. Tout ce qui se rap-
(1) !.. II, ,2ô, De (trig.jar.; et Cicer. De Re-
publ., lib. Il, c. 31, edil. Aogelo Wai. — ijueeslores
consliluebanlur à populo, qui capitalibus rthus pra*-
essenl : iii appt'iljbanlur quiiilorcs parricidii , clc.
(2) La ngle généralo pos»;e par les xii labiés était
qae le parriridiutn w [louvail être jugé que par le
peuple dans les comices des centuries. CVji sans
doute une des concessions (jue Ot Appius aux pic-
béiens pour se rendre populaire.
(."5) Il se tua dans sa prison pour éviter la peine
capitale. Hans celte rirronstani c , le peuple ne
nomma pas de questeurs , et exerçti ses fondions
judiciaires par &C3 iribuDs cl par luimOme.
portait à l'information judiciaire était
de leur compétence. C'étaient eux qui
présidaient (1) à la torture, depuis appe-
lée (jHcslion : la torture était regardée
comme inséparable de toute instruction
en matière de crime capital ; elle ne se
donnait qu'aux esclaves.
Dans l'ancieime Rome, les maîtres eux-
mêmes pouvaient donner la question à
leurs esclaves, en vertu de la juridiction
du pouvoir paternel. Ils convoquaient
leurs amis et leurs hôtes au foyer de fa-
mille, devant les Lares domestiques, et
là ils procédaient au moyen de la tor-
ture (2) à leurs investigations judiciaires.
On dressait procès-verbal des réponses
qui étaient faites par les malheureux pa-
tiens, on le faisait signer par les témoins,
puis on fermait soigneusement les ta-
blettes où il était écrit, pour ne le pro-
duire qu'au jour du jugement.
Après l'établissement des quesleurs, la
question ordonnée en justice se donnait
publiquement au milieu du Forum.
La question fut soumise plus tard à de
nouvelles règles lors de l'institution des
préteurs. JNous reviendrons dans le cours
de cette histoire sur cet important sujet.
L'établissement d'une magistrature spé.
ciale nommée par le peuple pour les cri-
mes capitaux, marque une ère nouvelle
dans la procédure romaine. Les crimes
commis par les cliens des sénateurs
échappent à la juridiction du chef de fa-
mille pour tomber dans celle du ques-
teur ; ceux commis par les pères con-
scrits n'ont pas le privilège de l'impu-
nité , la loi ne fait plus acception (3) de
personnes, pas plus pour protéger que
pour condamner, i.nhn le meurtre et
l'assassinat ne sont plus abandonnés aux
poursuites privées, régularisées seule-
ment par une espèce de visa judiciaire.
Ces crimes sont compris sous (À) le nom
générique de parricidiuni. Les compo-
sitions pécuniaires ne sont plus arbitrai-
res : elles sont réglées pour toutes les
circonstances graves. Dans le cas de la
f l) Sigonius , De J urc italien.
{'!) Voyez la v leron , p. I08 , t. vu.
(.") T. i), fr. 1. Vêlant xii tabula* leges pnvis ho-
minibus irrogari. Cicvro , pro dçmu tua,
(i) Il parait cependant que la connaissance de ces
crimes oc fut ùléc aux décemvirs, puis aux consuls,
qui: lors de l'iDSlilulion dcâ préteurs.
PAR M. ALBERT DU BOYS.
33
rupture d'un membre , la vieille loi du J devait se présenter nu , les reins ceints
talion (1) est applicable, 711 c^^/;^eo7?^^5Cf7^
s'il n'y a pas d'arrangement ; et un peu
plus loin, l'indemnité est fixée à trois
cents «s s'il s'agit d'un homme libre, à
cent cinquante s'il s'agit d'un esclave (2).
Il semble qu'il y a un progrès immense à
compter l'esclave pour la moitié de la
valeur d'un homme libre, et à lui don-
ner des protections légales. Cependant
cette amende était peut-être instituée en
faveur du maître, dont les intérêts étaient
lésés par l'incapacité de travail de son
esclave. Pour un autre genre de délit con-
tre les personnes, les injures, la compo-
sition pécuniaire est fixée à vingt-cinq
livres d'airain (3).
La procédure criminelle et la pénalité
relatives aux crimes contre les person-
nes offrent des caractères particuliers
qu'il est bon de connaître. On avait le
droit de tuer le voleur pris la nuit en
flagrant délit, et le voleur de jour qui
se défendait avec une arme.
L'enfant convaincu de vol et désarmé,
était (4) amené devant le juge ou décem-
vir et battu de verges. L'esclave reconnu
coupable de vol manifeste était roué de
coups, et précipité du liaut de la roche
Tarpéienne.
Quant à l'homme libre et arrivé à l'Age
de puberté, il appartenait à celui au
préjudice de qui il avait commis le vol,
s'il ne se défendait pas, et si le crime
avait été commis en plein jour. On appe-
lait voleur manifeste celui chez lequel
on retrouvait l'objet volé, en observant
les cérémonies suivantes. Le proprié-
taire, qui se portait partie plaii^nante,
(1) Si membrum rapil, ni cum co pascit , talio
eslo. FesUi3,V. Talionis.
(2) Tit. a , fr. Z. Proplor os vero fiacluin aul col-
lisum trecentoruin assiuin pœna crut : al si servo ,
centuin cl quinquacinla. Gaïus , instilul., •; 22."i.
{7>) Til. V,. fr. 1. Si injutiam laxil . alleri . vi^inli.
quinque . œris . pœnœ . sunlo. A. Gellius , lit). \x ,
c.ip. 1.
(') Ex coleris autem manifeslis furibus liboros
verl)erari, addicique jusserunl , ei cui raciura fur-
lun> csset , si modo id liici fccissonl , neque so
4elo dol'ondissonl : servos itoin furli manilVsii pron-
sos verbcribus aflici el c saxo privcipilari ; sod pue-
ros impubcros pra>loris arbilralii verberari voluf-
rnnl, noxamquo ab bis factam sarciri. A. Gellius,
lib. Il , c. IK.
d'une toile de lin, un plat à la main , sur
le seuil de la maison soupçonnf'e . y en-
trer (1) dans ce bizarre appareil, et. s'il
y trouvait l'objet qui lui avait été dérobé,
il mettait la main sur le voleur, qui était
reconnu pour être voleur manifeste. On
retrouve dans cette espèce d'inforrra'ion
criminelle, les traces du vieux symbo-
lisme religieux. Le plat était le signe de
la demande. La nudité était une garan-
tie contre la fraude : le plaignant ne
pouvait pas , en cet état , introduire fur-
tivement l'objet, et se dire volé. Celui
qui était convaincu au moyen de ces cé-
rémonies payait le triple de l'objet volé,
s'il avait cette valei:r à sa disposition;
autrement il devait donner sa personne.
Celui qui était convaincu, mai-^ sans être
voleuj' 77ianifeste, payait le double de
l'objet dérobé. Ainsi la pénalité était
proportionnée à la qualité des indices et
non à la gravité du crime. En théorie,
une législation qui procède d'après de
pareils principes semble absurde. Dans
la pratique, elle a moins d'inconvéniens
qu'on ne pense. En France, jusqu'en 1789 ,
on a condamné d'après la qualité des in-
dices. Le criminel qu'on reconnaissait
manifestement coupable d'assassinat était
condamné au dernier supplice. Celui
qui n'en était que vi'Iu'mente/ncnt soup-
çonné était seulement envoyé aux galères
pour toute sa vie. Le même usage se pra-
tique encore dans plusieurs pays d'Italie.
En droit, il ne peut pas se justifier. En
fait, le jury, qui. abusant de son irres-
ponsabilité, doit pouvoir, (juand il n'est
pas pleinement convaincu d'un assassi-
nat, écarter la préméditation ou admet-
tre des circonstances attéiuiantcs, arrive
aux mêmes résultats qui" les tribunaux
criminclsd'ltalip. L'omnipotence du juge
produit les mêmes effets que les pres-
criptions étroit» s de la loi pénale fondée
sur la gradation des preuves. Les déceui-
virs s'étaient réservé la connaissance de
tous les crimes autres que les crimes ca
(l) Conccpti cl oblali furli pœna ex loge xii la-
bularum inpli t'sl. — Prircipil lex qui qua;rorc ve-
lil , luidus <|ua'ral , linloo cinclus , lancein habons ;
qui si qiiiil invoneril , jubol el lex furlum manifos-
lum esse. Gaïus , Inslitut. , lilt. iil , p. Il><). Voir
M. Miibelel, His(. romaine: Hujo , Histoire du
Droit romain.
34
COURS DE DROIT CRIMINEL
pilaux. Cliacuii doux reiulail ù son tour
la jiislice tous les tli\ jours (1), et avail
alors les lioimeuis des licteuis portant
les faisceaux. Ou sait l'abus que lit A|)-
piusde ce pouvoir judiciaire dans la nial-
lieureus»' alïaire de \ ir^iuie. Les plé-
béiens eurent Ifur Lucrèce , et le couteau
fumant de Virginius dévoua à l'exécra-
tion populaire la tyrannie des déceutvirs.
Dans notre siècle, où la philosophie de
I histoire a j;énéralisé la manie de voir
des symboles parlonl où nous étions ac-
coutumes à adint ttre des faits inléressans
et des événemens dramatiques, on n'a
pas manqué de contester U vérité du bel
épisode où Tite-Live raconte le meurtre
de Virginie. H est possible que la tradi-
tion et le chroniqueur aient embelli de
quelques ornemens le fait primitif^ mais
vouloir le nier d'uno manière absolue ,
c'est tomber dans cet esprit de système
au moyen duquel on pourrait bien, au
bout de deux mille ans. présenter Napo-
léon comme un type fabuleux et un sym-
bole historique, en contestant que ce nom
ait jamais été celui d'un personnage
réel. Une philosophie vraiment chré-
tienne doit se garder avec soin de cette
dangereuse tendance de la critique mo-
derne.
L n autre fait relatif à l'origine de la loi
des douze Tables a été également mis en
doute par les historiens et les juriscon-
sultes du dix-neuvième siècle, tant Alle-
mands que Français. Je veux parler de
l'ambassade solennelle (2) qui aurait été
envoyée de r»ome à Athènes r<in452 avant
J.-C. pour étudier les lois de cette con-
trée. On donne, il faut l'avouer, des rai-
sons assez solides à l'appui de ce doute.
II e>.t assez extraordinaire, ainsi qu'on le
remarque, que les historiens grecs du
temps n'aient fait aucune mention d'un
événement qui devait 11 itler à un si haut
degré la vanité nationale (3). D'ailleurs,
(1) Voir Tite-Livp.
(2) Elle aurait ou pour chcti principaux Spurius
Poithuiiiiu» , SerTMis Sulpirius et A. Manlius , per-
sonnages coiisulaireâ , ({ui seiaienl parlis mut truis
galères décorées avec loul le Une ((uc Rome pouvait
déployer h ceMe époque. Vo-r Tito-Liie.
(.") M. l'onreU't fi dirers auteurs de droit soa-
liennenl re systéiup. .M. .Michelti lappule sar des
raisons assex nrurcs : les premiers liisloriens de
Rome furonl leg Grecs el remonieoi ù la sccyndc
, PAR M. ALBERT DU ROYS,
trouve-ton dans la loi des douze Tables
(|uel(|ue imitation des loisde Solon?]Nous
avons déjà vu l'anlagonisme i\\\\ existait
entre la constitution de la famille ro-
maine et celle de la famille athénienne.
La pénalité n'offre pas non plus do rap-
ports bien intimes. Cependant, il y a une
disposition de la loi qui est la même
dans la législation desdécemvirs et dans
celle de Solon, c'est celle qui donne droit
de tuer le voleur de jour, qui se défend
avec une arme, et le voleur de nuit même
sans armes. Mais cette loi est fondée sur
un principe de défense personnelle qui
doit être commun ù tous les peuples.
Elle existait chez les Hébreux. Peut-être
y aurait-il de plus grands rapprochemens
à faire entre les procédures criminelles
des Romains et des Athéniens. Ainsi
quand les deux parties s'accordaient
avant le jugement, le préteur ratifiait
leurs accords, comme le juge était obligé
de le faire à Athènes. Le coucher du so-
leil terminait le jugement et fermait les
tribunaux, solis occasus suprema tcm-
pestas esLo. Petit fait observer que, sui-
vant la loi de Solon, les arbitres sié-
gtaient aussi jusqu'au soleil couchant.
INIais la similitude de lois et d'usages nés
de la loi naturelle et d'habitudes com-
munes à tous les peuples de l'antiquité
païenne n'a rien que de simple et de na-
turel. On pourrait tirer peut-être des in-
ductions plus puissantes de l'établisse-
ment des ^/iuci^iore^ parricidii. Cette in-
stitution semble se rapporter à celle de
l'archonte introducteur des causes de-
vant les cour.s de justice. L'idée de la
création des décemvirs eux-mêmes pour-
rail être rattachée à l'archontat d'Athè-
nes, qui comptait aussi dix magistrats
chargés de l'administration piincipale
des affaires de la répub ique.
Enfin. Cicéron cite cotnme étant pres-
que textuellement tirée des lois de Solon
la disposition de la loi des douze Tables
{guerre punique. Ils devaient accueillir avec partia-
lité cl ciiibeilir d\)rni-iii('nl toute tradition à laquelle
leur or(;ueil national était intéressé. Lis liisloiiens
que nous avons conservés ne s'accordent pas sur lo
lieu où celle ambassade aurait été envoyée. Titc-
Live ne la fait aller <|irà Athènes; Denis d'ilalicar-
nasse dans toutes les villes de la Grèce , excepté
Sparte ; Trébonien à Sparte seulement ; Tacite dans
toute» les villes connues, accHii quœ utquç cgrtgxa.
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
^
qui défendait le luxe des funérailles, | poindre pour les plébéiens. Cette légis-
et les lamentations qui les accompa- lation est toute pleine de cette dualité
gnaient (1). puissante qui ne s'éteignit qu'avec la ré-
Mais quand même on reconnaîtrait i publique; elle respire la lutte et le com-
dans plusieurs portions du droit public | bat entre le principe aristocratique et le
et privé adopté alors à Rome quelques i principe populaire. Placée comme un
emprunts faits au droit attique . et il i antique monument sur le seuil d'un nou-
faut avouer qu'il n'y a à cet égard que de ^ veau moiide , elle fut révérée par la caste
patricienne comme un témoignage de sa
splendeur des anciens jours; par le plehs,
comme la première garantie obtenue
contre une intolérable oppression. Les
jurisconsultes romains étaient élevés
dans le respect de ce code vénérable que
les àiècles entouraient de leur pres-
tige : leur patriotisme partial le mettait
bien au-dessus des lois de Lycurgue , de
Dracon et de Solon ; la loi des douze Ta-
bles était pour eux ce que la grande
charte d'x\ngleterre fut pour les Black-
stone , les Burke et les Erskine. Fi-
dèle aux vieilles religions légales de
sa patrie. Cicéron. au milieu du scepti-
cisme des derniers temps de la républi-
que , ne craignait pas de s'écrier : < Dus-
i sé-je révolter tout le monde, je dirai
c hardiment mon opinion. Le petit livre
< des douze Tables, source et principe
« de nos lois, me paraît bien préférable
« à tous les livres de philosophie, et par
< son autorité imposante et par sa haute
c utilité (1). >
Albert du Boys.
légères présomptions , on ne devrait pas
en conclure que l'ambassade dont parle
Tite-Live ait réellement eu lieu. Suivant
plusieurs autres auteurs, les décemvirs
eurent recours, pour la confection et la
rédaction de leurs lois, à un Grec banni
d'Éphèse, appelé Herraodore (2). Cette
espèce de secrétaire du décemvirat au-
rait bien pu mêler à l'ouvrage auquel il
concourut quelques élémens de la légis-
lation empruntée à la Grèce.
Disons pourtant que ces élémens y sont
tellement épars qu'ils peuvent à peine y
être aperçus. La dure et sévère physio-
nomie de la vieille Rome est fortement
empreinte dans ces tables d'airain. La
loi décemvirale , comme Janus , est à la
fois tournée vers le passé qu'elle résume,
et vers l'avenir, dont elle contient les
germes. La puissance paternelle et patri-
cienne y rayonne encore avec éclat,
mais un nouveau jour commence à y
(1) De Legib., lib. ii.
(2) Pline dit que l'on éleva une statue à Hermo-
dore sur la place des Comices ; Strabon aflirme
qu'Uermodore scripsil quasdam leges romanas ; et
Pomponius dit : fuisse decemciris leguin ferendarum
auctorem.
(!) Cicero, De Oralore , îib. iii.
REVUE.
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE ,
HISTOIRE DE LA NAISSANCE DE L'ÉGLISE, DE SON OHGAMSVTION ET DE SES
PROGRÈS PENDANT LE PREMIER SIÈCLE, |)ar F. SALVADOR, H vol. in-S\
Paris, 1830.
M. J. Salvador est juif: il a publié de-
puis (|uelques années une Histoire des
institutions de Moïse et du peuple hébreu ,
destinée, comme il nous l'apprend lui-
mOme, <> présenter les principe^: rpnsii-
tutifs de l<r sagesse infellectuelle et de
rorg;anisiition sociale des Juif\ sous un
aspect tout différent de ce ffu'on at^ait
coutume d'admettre , c'est-à-dire, à effa-
cer tout caractère merveilleux , lontf*
3()
JÉSUS-CIIRTST ET SA DOCTRTNK.
trace d'inspiralion rcli^'ieuse des livres
de l'ARcien Teslninenl, et à réduire Tliis-
\o\vc vl \.\ Irgislalioii mosaïques aux pro-
portions tlii pur iKiLuralisinc. Ce n'est
pas chose nouvelle assuréiiienl ({trune
sfinblablt* terilativ»'; nous avons assez
de livres ilans lesquels Abraham cesse
d'<Mre le pcre des croyaiis , pour devenir
un sage, un philosophe, fondateur de
la cite jiii\-c : où Ion voit I\loiî.e chanj^é
en un j;(^nie éiiiinemmeut constituant,
qui tient fort bien sa place entre Ly-
curgue et l'abbt^ Syeyès ; les prophètes,
les tins de Dieu , correspondre, dans leur
genre , aux êtres favorisés , (/u'on appel-
lerait de nos jours les en fans de l'intelli-
gence _, des arts, ou du génie, etc. Aujour-
d hui , le même auteur lente de pratiquer
absolument la mOme opération sur le
christianisme. C'est l'affaire de deux vo-
lumis//z-8", ni plus, ni moins, après
lesquels M. Salvadoi s'applaudira , sans
doute, d'avoir dit son dernier mot sur
les religions présentes et passées , en at-
tendant qu'il veuille bien s'exercer sur
les religions futures.
Plusieurs de nos lecteurs, ceux-là sur-
tout qui s'occupent de l'étude sérieuse
de la religion, ont peut-être remarqué
plus d'une fois que la lecture de certains
apologistes, môme renommés , du chris-
tianisme, vous laissait froids, mécon-
tens , faisait naître des diflicultés aux-
quelles on n'avait pas songé d'abord ;
tandis que, par un singulier contraste,
il arrive souvent que les objections diri-
gées contre la pureté du dogme catho-
lique ne font (lue rendre l'ûme plus ras-
surée , plus calme, plus forte dans ses
convictions, et plus disposée à bénir
Dieu de l'inestimable bienfait de la foi.
Ceci ne tient pas seulement aux défauts
particuliers des controverses, mais à une
cause plus générale et plus profonde, cpii
louche à la nature même des croyances
religieuses.
La foi ne s'établit pas, ne doit pas
s'établir, en général, par voie de raison-
nement, parce qu'elle n'est pas un pro-
duit (le la raisou huuiaine. De là vient
que toute religion (|ui ne dépasserait pas
la sphère de la raison . (jui pourrait
être démontrée matUénialn/uement , se-
rait fausse , par cela seul. La foi calho-
par voie d'enseignement et d'autorité ;
elle se révèle à l'inlelligence ainsi qu'une
luniicre surnaturel teéclairant tout ho f/i me
venant en ce monde. Telle est l'idée que
tous les peuples ont toujours eue de la
reli;,'i()n : ils ont vu en elle un fait d'un
ordre supérieur, une doclriiui enseignée
d'en haut, une loi, un véritable joug
imposé à l'esprit et au cœur, et jamais
un simple élément de l'activité humaine.
Aussi peut-on dire (jue toutes les objec-
tions qui attaquent l'autorité religieuse
tendent à détruire la notion mêuie et
l'essence d(^ la religion.
Quand nous disons que le raisonne-
ment n'est pas la voie naturelle pour
établir la vérité dogmatique , nous ne
prétendons pas que les hommes qui ont
été assez malheureux pour arrivera leur
complet développement intellectuel sans
connaître cette vérité , ou qui ont eu le
malheur plus grand encore de la repous-
ser, ne puissent être ramenés à la religion
par le bon usage de leur raison. Tel est,
au contraire, le moyen dont se sert sou-
vent la grûce divine , dans des cas qui ,
comparésà la loi commune, ne sont pour-
tant qu'exceptionnels. INous sommesd'ail-
leurs pleinement convaincus que toute
raison saine et droite, conduite d'après
les règles propres de sa nature, doit né-
cessairement arriver tôt ou tard à l'al-
ternative de se nier elle-même, d'expirer
dans le vide ou de se jeter dans les bras
de la foi ; mais il faut pour cela une
force de pensée , une constance de tra-
vail et un désintéressement des circon-
stances extérieures dont peu d'ûmes sont
susceptibles. La plupart des non-croyans
mal dirigés ou préoccupés de tout autre
intérêt demeurent en chemin ; les seuls
esprits d'élite ont le courage de pousser
jusqu'au bout, et l'on ne peut nier que
les exemples et aveux de ces derniers
n'aient beaucoup servi de nos jours à
faciliter la solution de la question reli-
gieuse.
Au fond, il n'appartient ni aux croyans
ni aux incroyans de changer cette ques-
tion. Le christianisme repose sur des
laits. Ces faits sont attestés non seule-
ment par des témoignages écrits, revêtus
de tous les caractères de crédibilité ,
mais par une tradition perpétuelle non
li(iuc est transmise au sein de l'Eglise, i interrompue , toujours vivante , ei par-
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
37
lant au sein d'une société instituée par
Celui-là même qui a fondé la religion
chrétienne, avec laquelle cette société
est identiliée. Cette société n"a cessé d'a-
Toir son organisation, son chef suprême,
ses ministres se succédant les uns aux
autres, se transmettant les vérités en-
seignées, et les communiquant aux mem-
bres répandus sur toute la face de la
terre. Elle a fait cela au milieu des per-
sécutions, des schismes, des discussions
et des critiques les plus envenimées, en
face des efforts réunis de la puissance ,
de la sagesse et de la science humaines,
sans jamais être arrêtée , ni hésiter un
seul moment dans sa marche. Chaque
fois qu'on a tenté d'altérer la pureté de
ses traditions ou de changer l'ordre de
sa succession pastorale, un cri unanime
s'est élevé pour arrêter les novateurs ou
pour les repousser au dehors. Sa foi est
la même qu'elle professait au sortir du
cénacle; ce qu'elle enseigne, c'est ce
qu'ont enseigné ses pontifes , ses con-
ciles et ses docteurs, sans altération,
sans variation, depuis dix-huit cents ans.
De plus , cette société se présente
comme rhériti^"re naturelle et néces-
saire , ou plutôt comme la continuation
d'une autre société divinement instituée
comme elle , qui a reçu le dépôt de la
vérité dès l'origine destemps, aveccharge
de le conserver jusqu'à l'époque déter-
minée long - temps d'avance . époque à
laquelle les ligures devaient faire place
à la réalité , l'attente et le désir à la pos-
session , la loi de rigueur à la loi de
grâce.
C'est ainsi que, présente dans tous les
temps, présente aux lieux les plus recu-
lés, remplissant le monde et les Ages,
elle apparaît non seulement comme l'au-
torité la plus imposante qui soit dehout
sous le ciel , mais comme la seule auto-
rité religieuse qu'il soit possible d'ima-
giner.
Son symbole ne repose point sur des
idées purement spéculatives , mais sur
des faits, des faits extraordinaires sans
doute , mais palpables et païens , pu-
blics , vus par une multitude de témoins
dont la plupart se sont fait égorger plu-
tôt que de les révoquer en doute ; des
faits acceptés par tout ce qu'il y a eu de
plus grand, de plus éclairé au monde;
TOMB VIII. — n» 43. t8.'l).
attestés par le témoignage des pontifes,
des docteurs et des martyrs , trois classes
de témoins qui ne cessent de se répondre
d'âge en âge, et qui marquent chaque
siècle du Christianisme d'un triple sceau
d'autorité , de génie et de sang.
Des faits de cet ordre sont désormais
hors de toute discussion. .Yoaz bis inidem;
dit la jurisprudence humaine. Or, ici la
cause a été jugée d'une manière assez
solennelle. Pour y revenir, il faut se ré-
soudre à renverser le fondement de toute
certitude traditionnelle, à professer le
plus entier scepticisme en histoire , et
c'est là que nous voyons aboutir chaque
jour les attaques dirigées contre la vérité
des faits évangéliques.
La philosophie du dix-huitième siècle
y est arrivée il y a long-temps. Ce fut
Dupuis qui , venu le dernier , se chargea
de formuler une explication de l'Évan-
gile, qui implique de la manière la plus
formelle la négation de l'histoire. De son
côté, le protestantisme allemand arrive
sur le môme terrain . poussé par ses
propres théologiens, tels que Eichorn,
Bauer. Daub, Herder, IN'éander, Ifegel,
et y parait déhnitivement installé par
îSchleiermacher et par Strauss. Eniîn, il
n'est pas sans intérêt de voir le judaisme
venir à son tour jusqu'à la même limite.
Son allure, il est vrai, n'est pas aussi
libre et déterminée que celle de ses de-
vanciers; il hésite encore, il tâtonne, il
a recours aux expédiens. Mais, quoi qu'il
en soit, le livre de M. Salvador, malgré
toutes les précautions oratoires dont il
s'entoure , ne peut être considéré . tout
au plus, que comme un temps d'arrêt mo-
mentané sur la pente à laquelle Strauss
et Dupuis se sont abandonnés , et qui ne
saurait manquer d'entraîner irrésistible-
ment tous ceux qui y posent le pied.
ISous verrons en effet que, quoiqu'^
M. Salvador se soit proposé ^ nous dit-il ,
de rctablir les faits , et qu'il affirme au
fond la rcalitc de l'Iustoire privée du
Fils de Marie (1; , son opinion ne diffère
pas beaucoup au fond de celle des au-
teurs qui ne voient dans l'Evangile qu'un
tableau lO/nposc ent il rement d'ima^in,:-
tion pour donner aux crojances de ses
(I) Pourquoi Phiétoire privée du fiU de Mari* >c~
rjil-€lle plus réelle que son histoire publique.^
38
.lÉSrS-CîîRIST ET SA DOCTRINE.
iin'cntcurx la forme et l' intérêt d'une lc~
f^endc , qu'elle y revient en dernier ré-
sultat , qu'elle est sujette aux uK'^mes in-
convénieus et aux uiômes objections. Ce
n'est donc pas sans raison que INI. Salva-
tlor proIVsse pour ces auteurs, et en par-
ticulier pour Strauss, une certaine sym-
pathie.
Mais avant d'aborder l'exposition de
son système , nous croyons important
d'arrêter un moment l'attention du lec-
teur sur les opinions philosophiques de
IM. Salvador, qu'il exprime du reste assez
clairement i\ l'ouverture de son livre. —
Les premières lignes de son premier cha-
pitre nous indiquent une loi générale de
l'espèce humaine , qui n'est autre chose
querapplicationdusystèmedelag^rfli'/7rt-
tion physique à l'histoire de l'humanité.
Cette loi est déterminée par deux ten-
dances, deux nécessites , dit l'auteur;
l'une qu'on peut appeler de répulsion ,
< qui , ayant exigé des hommes de se
disputer sur la terre pour la posséder et
pour la remplir, a opposé aussitôt des
obstacles multipliés à toute concentra-
lion, et explique en partie l'inquiétude
intérieure et les accidens qui ont excité
les races et les populations à rompre
leurs liens primitifs, à se diviser entre
elles; l'autre tendance, au contraire 7'^^-
traction) , en ne permettant aux hommes
de ne tirer ai^'antage de la plus faible
étendue de leur sol qu'avec beaucoup d'ef-
forts r(uni:> ^ à la charge de l'arroser de
leur sang et de leurs sueurs, a resserré
de plus en plus les liens capables de les
laire agir de concert , et a donné la ific
au principe moral d'association, d'unité
humaine et de convergence, t
D'après ces derniers mots , on voit que
le principe moral d'association et d'unité
humaines a son origine dans le besoin de
tirer avantat^e du \ol , en d'autres ter-
mes que l'intérêt purement matériel a
donné la yie à la société, au principe
moral (V//s.\ociafii>ti , aveu qui équivaut
l)ien , croyons- nous, à une profession
expresse de matérialisme.
D'antre part . il suit du passage qu'on
vient de lire, el (lesapi)lications de l'au-
teur, que l humanité est soumise, abso-
lument commn le système des corps pla-
nétaires, à deur nécessités constituant
un mouvement lalal de va et vient . une
oscillation perpétuelle qui régit el ex-
plique tous les mouvemens sociaux. Cela
posé, plus d'énigme, plus d'obscurité
dans la vie des peuples. Lne société se
forme-t-elle, devient-elle forte et puis-
sante, c'est /(• mouvement de convergence
qui prévaut; languit-elle, au contraire,
et la voit-on se traîner comme un grand
corps malade, tombant presque en dis-
solution, la tendance répulsive explique
le mal intérieur qui la consume... Appli-
quez le principe h l'établissement de la
religion chrétienne ; il est clair que la
naissance du fils de Marie a coïncidé avec
un moment cosmique , qui déterminait
lui-même le point de contact entre deux
périodes, deux cycles historiques; mo-
ment auquel le polythéisme , avec son
cortège d'idées et de mœurs sensuelles ,
ayant accompli sa révolution, laissait le
champ libre aux doctrines spirituelles,
à l'esprit d'amour, de paix, de sacrifice ,
en un mot, à toutes les évolutions de
l'élément chrétien. Pvien de plus simple,
comme on voit, que cette théorie, qui a
toute la simplicité et toute la naïveté du
fatalisme.
Maintenant qu'on est prévenu que le
matérialisme et le fatalisme sont les deux
prémisses de M. Salvador, on ne sera plus
étonné d'en voir découler le scepticisme
pour dernière conclusion, ainsi que nous
croyons l'établir plus tard.
Le plan adopté par M. Salvador lui
traçait la marche à suivre; exposer d'a-
bord l'état deschoses antérieures au Chris-
tianisme, afin d'en déduire toutes les cir-
constances favorables à sa formation. Car
c il n'existe pas , nous dit-il , de révolu-
tion dans le monde , qui ait réuni avec
autant d'énergie et de promptitude , au-
tour d'un centre commun, un nombre
plus considérable de vœux , d'idées, d'in-
térêts divers, où les circonstances aient
amené de plus loin ce concours extraor-
dinaire et si long-temps soutenu de né-
cessités physiijues et morales. »
L'ouvrage débute donc par trois cha-
pitres destinés à servir d'introduction,
dont le premier offre un résumé de l'his-
toire des peuples, depuis les plus nn-
ciensempires connus jusqu'à l'avénemenl
du Messie; le second reproduit l'état des
esprits et des croyances de l'antiquité;
le troisième s'attache plus particulière-
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
ment au développement historique et in-
tellectuel du peuple juif. Ces trois cha-
pitres mériteraient sans doute examen et
discussion, le dernier surtout qui n'est
autre chose qu'un résumé du système
philosophique de M. Salvador sur les
institutions hébraïques. Mais ceci nous
conduirait trop loin. Nous sommes d'ail-
leurs fort éloignés de contester que la
suite de l'histoire humaine ait été dispo-
sée de manière à préparer, dès l'origine
des temps l'établissement de la religion
chrétienne, afin de nous faire admirer,
comme dit Bossuet , la suite des conseils
de Dieu dans les affaires d'ici-bas, et de
nous montrer, comme s'exprime F. Schle-
gel, dans /e Chris Lianismey le pôle dwin^
placé au milieu des temps , d'oie part la
délivrance et le salut de la nature hu-
maine. C'est au contraire cet ordre de
considérations qui constitue la philoso-
phie de l'histoire ^ science éminemment
chrétienne par son origine et par son
but , qui ne perd son caractère scienti-
fique pour devenir une théorie fataliste
et incompréhensible , que lorsque , ces-
sant de s'appuyer sur les faits divins de
l'Évangile , elle tente de substituer à ces
faits extraordinaires , mais certains , un
concours extraordinaire aussi de néces-
sités physiques et morales ; lorsque de ce
concours extraordinaire de nécessités y
elle prétend Aéàu'weles principales (ou
plutôt les seules ) causes qui imposèrent
au. Christianisme de naître et de se consti-
tuer... _, sans qu'il soit nécessaire d'en
chercher d'autres en dehors des lois natu-
relles de l'espcce humaine; lois dont nous
venons d'apprendre à connaître claire-
ment la nature et la tendance.
M. Salvador passe immédiatement à la
discussion directe de la divinité du Chri-
stianisme, qu'il fonde uniquement sur
une critique plus ou moins hostile des
textes du JNouveau Testament. Nous lui
faisons observer qu'il résulterait de cette
manière d'envisager la question, que la
religion chrétienne n'a d'autre fonde-
ment, ni d'autre preuve que le texle sa-
cré de VKcriture. Celte position ne peut
ôtre acceptée par un catholique. Le Chri-
stianisme n'est pas seulement un système,
mais une société, une église; celte église
repose d'abord sur le fait public, social,
universel, et par-dessus loiit miraculeux
de son existence, qui remonte sans inter-
ruption jusqu'au Christ, et du Christ,
sous une forme symbolique , mais non
moins réelle, jusqu'à la création. Voilà
sa possession d'état , l'Evangile est le ti-
tre. Quand ces deux choses sont réunies,
il n'y a plus d'attaque recevable ; il n'y a
plus à .s'enquérir si le titre prouve la
possession^, ou la possession le titre. Nous
ajouterons toutefois que l'Eglise, en tant
que vivante , enseignante , en rapport
immédiat avec chacun des fidèles, em-
porte l'idée d'autorité logique sur le
texte sacré de l'Evangile , comme elle
possède par le fait l'antériorité de date.
L'Eglise, cette grande famille, a ses tra-
ditions orales et écrites, sa succession
continue, son histoire, son unité, sa
perpétuité, ses miracles , ses martyrs, ses
doctrines, ses pontifes, ses conciles, qui
la rattachent au titre primitif, qui le
consacrent, l'interprètent, et y suppléent
au besoin. On pourrait donc en dernière
analyse concevoir l'Eglise sans Evangile,
mais non point l'Evangile sans Eglise.
Telle est la doctrine qui découle de l'en-
seignement des pères. Saint Augustin dé-
clarait hautement qu'il ne croirait pas à
l'Evangile, s'il n'était ébranlé par l'auto-
rité de l'Eglise (1) ; et saint Irénée, l'un
des plus vénérables et des premiers or-
ganes de l'antiquité chrétienne, disait en
termes plus énergiques encore ; n Quoi
c donc! si les apôtres ne nous avaient
« laissé les Ecritures, ne faudrait-il pas
« toujours suivre l'ordre de la tradition ,
« qu'ils ont transmise à ceux auxquels
« ils conhaicnt les églises? Telle est la
« règle à laquelle se conforment beau-
« coup de nations barbares, parmi les-
*< quelles ceux (jui croient au Christ, .yr7;/.v
« papier ni encre {sine rharta et aira-
<( mento) , ont la loi de salut écrite dans
'( leurs cœurs par le Saint-Esprit, ^^ar-
(( dant religieusement l'antique Iradi-
( tion, croyant en un seul Dieu..., en Jé-
( sus-Clirist, l'ilsde Dieu... Ces hommes
( qui croient stnis lettres , sont barbares
. par le langage: mais par leur manière
«( de penser et d'agir par leur foi, ils sont
« très sages et agréables à Dieu (2). j>
(1) F.go Toro ETanjv'Ho non crodereui nisi nie ca-
IholiciB licclesiaî commoYcrel aucloriUi.... Conl.
Kpiil. fundam.jC. iî.
(2) Quid aulera si ncque aposloli quidera âcriptu-
40
JÉSUS-CHRIST KT SA DOCTRINE.
Celle doclriiie au rt*sle est lelleinenl
iiirhranlablr , elle rfssorl telleiiKMit des
lois de la naliUT liuniaine , que ceux qui
la repoussent en théorie, comme les pro-
testans , ne peuvent s'en écarter dans la
jualique.
>ous (levions opposer à M. Salvador
cette première fin de non-recevoir , alin
de bien préciser la question el d'établir
que si nous consentons à le suivre (juel-
(juefois dans sa critiiiuc des livres saints,
ce n'est pas que nous y soyons forcés, ce
n'est pas surtout pour faire dépendre
leur interprétation d'une discussion pri-
vée, mais seulement pour montrer, lors-
que l'occasion s'en présentera, à quels
excès aboutit celte interprétation libre
et individuelle j excès dont M. Salvador
peut encore servir d'exemple, après tout
ce qu'on a vu en cette matière.
D'abord , M. Salvador croit trouver une
objection insoluble contre l'inspiration
divineduISouveau Testament, dans l'exis-
tence de 7îz//frcn'er.s/o/Kv(c'estquatre tex-
tes originaux qu'il veut dire), qui offrent
une grande variété de rédaction, quel-
quefois même de véritables contradic-
tions. Quant aux contradictions, comme
elles n'existent que dans Tesprit de
M. Salvador, nous le renverrons aux
commentateurs qui ont traité assez pro-
fondément ces matières ^1). Mais n'est-il
pas sensible que l'objection dont il s'agit
revient plus forte et plus insoluble lors-
qu'on transforme l'homme-Dieu en per-
sonnage purement humain, en un philo-
sophe élaborant avec soin le corps de
ras reliquisgcnl nobis , nonne oporlcbal ordincra
seqai iradilionis , quam Iradiderant iis quibus com-
raillebanl Ecclesias :' Cui ordinalioni asscnliunt
mulu-c {jenlcs barbarorum , quorum qui in Christo
creduut , sine charta el atrameuto . scriptam lia-
bentes per spirilum in cordibus suis salulcm , et ve-
lercm Iradiiioncm diligonler cuslodicnlcs , in unum
Deum credentcs Cbrislum Jesum Dci tilium....
Hanr fidt'ra qui sine litleris credidcrunl , quantum
ad sennonom bar'jari sunt, quantum aulem ad ^»'n-
icnliam cl consueludinera, et conTersationem, prop-
ler (idem , sapienlissimi sunl et placent Dco
S. Iren., Adi. hœres,, lib. m, c. 4.
(I) L'nc lie ces contrailirtions el la principale que
relève M. Salvador consiste en ce que les trois pre-
miers éTangélistes ont surtout reproduit ce que le
Sauveur a opérr dan» le nord de la Galilée, tandi^
que saint Jean concentre parlirulieremcnt son récit
sur Jérusalem et les alentours.
doctrine religieuse qu'il voulait établir
au prix de ce qti'il avait de plus cher au
mou(!e, de son repos et de sa vie? Com-
nuMit expliquer alors qu'il ne se soit pas
allaché à formuler une seule rédaction
hirn j)r('cise ^ bien coniplcie, bien (i\'oncc
par .SCS douze disciples intimes P Tous
les hommes qui ont voulu donner une
impulsion morale ou intellectuelle i\ leur
siècle , ont du moins pris celte précau-
tion. Lycurgue et Solon rédigèrent leurs
lois; l'ythagore , Platon, Aristote, Con-
fucius avant eux , se sont donné la
peine d'écrire leurs systèmes; Mahomet
lui-même, qui tirait ses meilleurs argu-
mens du lil de son glaive, ne dédaigna
pas de tracer en lettres d'or, sur des
peaux éclatantes , le livre sacré de l'Isla-
misme. Jésus seul n'écrit rien, ne fait
rien écrire de son vivant, se contente de
prêcher des dogmes difficiles à croire ,
une loi plus difficile à observer, et se re-
pose du succès sur douze hommes ignares
el grossiers auxquels il reproche sans
cesse leur défaut d'intelligence. 11 peut
se faire que M. Salvador trouve cela tout
naturel , ce qui n'empêche pas qu'un
grand nombre d'apologistes n'aient trou-
vé dans ce seul fait et dans les dévelop-
pemens dont il est susceptible, une des
plus belles démonstrations de la divinité
du Christianisme.
Avant d'aller plus loin , nous déclarons
encore une fois que nous ne nous arrête-
rons pas aux objections renouvelées du
dix-huitième siècle , ou plutôt des héré-
tiquesetdesincrédulesdetouslcs siècles,
qui forment le fond de la critique de
M.Salvador sur le texte sacré. Assez d'é-
crivains, el qui occupent une assez belle
place comme représenlans de la science
cl du génie, ont consacré leurs veilles à
réfuter ces objections, pour que les Ames
droites el sincères puissent résoudre tou-
tes les difficultés que présente ce sujet.
Mieux vaut , croyons-nous, s'attachera
signaler les conséquences générales qui
dérivent nécessairement des principes
|)rofessés par M. Salvador.
ISous avons dit que, tout en reconnais-
sant à la viede Jésus-Christun cerlainca-
raclère de réalité, le système de M. Salva-
dor n'avait pas moins pour résultat de l'en
dépouiller complètement. Tour en con-
vaincre nos lecteurs, nous n'avons qu'à
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE,
41
considérer la manière dont il traite deux
circonstances assurément trèsessentielles
de la vie du Sauveur, comme de toute vie
réelle et imaginable : ces deux circon-
stances sont la naissance et la mort.
Relativementà la naissance de notre Sei-
gneur, non seulement il efface d'un trait
de plume tout le merveilleux des premiers
chapitres de saint Luc 3 non seulement il
conteste à Marie ses qualités de vierge ,
d'épouse et de mère (1) , mais il dénie les
circonstances qui ne présentent rien de
miraculeux, ni d'extraordinaire; le re-
censement opéré par le président Cyrinus
est attaqué par un passage de Josèphe ,
qui ne contredit point le texte, et qui,
fût-il aussi concluant qu'on le suppose ,
n'aurait, ce semble, aucun droit de pré-
valoir contre l'auteur sacré. L'adoration
des mages est un mythe destiné à figurer
à l'cgard de Jésus les hommages <^oloii-
taires des peuples j des rois, des sages
étrangers qui^dans la croyance des pro-
phcteSj devaient honorer un jour le peuple
d'Israël en la personne de son chef^ lors-
que ce peuple... serait pari^enu à sa pé-
riode éloignée d'inLelligencCy de majesté
et de justice; l'étoile correspond à l'étoile
allégorique mentionnée dans les livres de
Moïse ou aux météores nombreux que la
naissance et la mort des personnages cé-
lèbres de l'antiquité ne manquaient ja-
mais de produire; l'or et les parfums
déposés par ces visiteurs augustes ^ aux
pieds de l'enfant j expriment ^ sous un
emblème j que la royauté et le sacerdoce
auraient à se confondre cnlui, et que l'i-
magination orientale était prête à dé-
ployer toutes ses richesses au service de
la forme nouvelle sortie de la loi des Ilé-
(1) On pense bien que M. Salvador ne laisse point
passer les objeclions tirées des deux généaIo{;ies de
sainl Mathieu et de saint Luc. Nous u'eu aurions
point parlé , s'il no commettait une erreur assez
grave eu attribuant i saint Aujjustin une opinion
qui n'est nullement la sienne. D'aprôs M. Salvador,
saint Augustin aurait cru que la sainte Vierge itaii
de la race de Léci , t. 1 , p. 177, note ; c'est dans sa
dispute contre le manichéen Faustus qu'il aurait
fait cette concession. — Nous croirions que M. Sal-
vador prend ici l'opinion de Faustus pour celle de
saint Augustin , s'il n'avait soin do bien préciser
le passage où le saint docteur dit précisément le
contraire. On n'a qu'à lo cousuUvr {conira Fauslum
Duinirhinim. Lib. xxiii, D, l. ym, col. 060; cdil.
(jaume).
breux. Le massacre des Innocens n'a au-
cune réalité , toujours parce que Josèphe
n'en a rien dit ; son but est de Térilier
une image des prophètes et démotiver le
voyage en Egypte (1) ; enfin , le lieu même
de la naissance du Sauveur est une inven-
tion , une figure poétique trouvée pour
avoir l'occasion de rappeler un texte du
prophète Michée , cité en effet par saint
Mathieu ; Et toi, Bethléem ^ terre de
Juda, etc
Ces citations suffisant pour notre objet,
nous passons sans intermédiaire aux con-
sidérations que suggère à M. Salvador la
mort de N.-S.-J.-C. Elles sont bien autre-
ment expressives que ce qu'on a vu jus-
qu'ici ; car si la controverse ne portait
que sur les circonstances de la nativité,
dont nulle , il est vrai, n'a pu résister à
la critique de l'auteur, c'est la réalité
même de la mort qui va être mise en
discussion et présentée tout au moins
comme fort douteuse et contestable.
Le passage est assez curieux pour être
cité en entier :
I Aux yeux des adversaires du miracle
(et par conséquent aux yeux de M. Sal-
vador), ou bien la mort de J.-C. sur
l'instrument du supplice romain n'aurait
été qu'apparente et n'entraînerait d'autre
idée que celle d'un long évanouissement ,
suite matérielle de douleurs profondes ,
oubienquelquesdisciplessecretsseraient
descendus dans sa tombe; ils auraient
réussi à enlever son corps privé de vie ,
et cela sans en avoir même prévenu les
apôtres, à qui leur respect natif pour l'au-
torité nationale et l'effroi de leur Ame
avaient d'abord inspiré de se cacher avec
grand soin. Toujours est-ce indubitable
qu'on chercherait vainement à combiner
par la pensée /àvi d'aussi spécieux en
faveur de la première etdc laplus étrange
de CCS deux opinions, que le concours
suivant des données évangéliques.
(I) Après tant de né-alions, on est ngréabloment
surpris de voir M. Salvador reconnaître enfin comme
certain le voyage en Egypte. On se demande sur
(juol motif historique est fondée celte exception ;
mais rctoniuMionl s'accroît bien davantage , lors-
qu'on voit M. Salvador sur le point de reconnaiiro
deu.v vojajes au lieu d'u» et ne reculer que devant
les obstarlcs insurnutnlablrs que rencontrerait cette
opinion en prisse ne r de Iradilions nnsii exprets\re$
'[uc les Évangiles , t. i , p. 20o et suiv.
12
.lÉSU.S-CHRISr ET î)A DOCTIUJSE.
c La perle de la \io n'accompagne pas
do toute nccessité des blessures graves
aux exln^milcs des membres. ( Kt le coup
de lance ? direz-^'ous pcut-clre... ]\" anti-
cipons pas , /(• ioup de lance viendra à
point... J 1/autiquilé romaine offre des
exemples nombreux d'individus qui du
baul de la croix où le poids de leur corps
était soutenu par des liens (circonstance
à noter dans l'espèce j où le corps du cru-
cifié était soutenu par des clous ; mais
M. Salvador n'est pas homme à s'embar-
rasser des clous J , auraient exprimé l'in-
dignation de leur âme aux spectateurs,
auraient pu y respirer plus d'un jour ou
en être détacbés assez à temps pour
écbapper à la rigueur de leur destinée.
La femme toute-puissante du procurateur
et le centurion appelé à présider au sup-
plice, étaient dans les dispositions les
meilleures à l'égard de Jésus-Cbrist. {On
ne s'étonnera donc pas de trouver au
nombre des premières causes de la fon-
dation du Christianisme, l'influence des
femmes.) L'usage ordinaire et affreux du
brisement des jambes sous le fer, qu'on
n'épargne point aux deux patiens livrés
à ses côtés au même sort, fut loin d'at-
teindre sa personne. Le coup ou lapigiire
de lance , selon les expressions textuelles,
qu'un des soldats lui aurait porté dans
le flanc et qui n entraînait rien de déci-
sif, n'avait nullement pour but de donner
la mort ; il annonçait à la foule que la fa-
culté de sentir avait disparu et qu'on
pouvait se retirer sans incertitude.
i Iiien plus, le procurateur lui-môme,
homme degrandeexpérience sur ce point,
manifesta l'élonnement le plus vif dès
qu on l'eutaverti.que l'exposition du con-
damné , comprise entre l'heure de midi
et le coucher du soleil, vers Téquinoxe du
printemps , avait déjà amené son dernier
souflle. Eulin, et c'est ici l'un des rensei-
gnemens les plus essentiels , les textes
établissent qu'en dehors de tous les apô-
tres il existait des disciples secrets de
Jésus. Un de ces disciples secrets, un
membre du sénat juif qui avait prononcé
dans le jugement un vote de délivrance ,
obtirtt aussitôt <lu procurateur l'autori-
.sation de délier le corps. Il alla en per-
sonne le confier h une tombe récemment
construite dans son propre jardin , tout
près du lieu d'exéculion. cl un autre dis-
ciple du même rang y accourut chargé
d'une grande quantité d'aromates.
< Celte première supposition d'une
mort apparente , si on la dégage de tou-
tes les formes merveilleuses que l'enthou-
siasme et la bonne foi des croyances ac-
ceptaient alors avec tant de facilité ,
ramènerait donc jusqu'àun certain point
aux conditions d'un fait naturel l'appa-
rition ultérieure du maître parmi ses
sectateurs et les adieux qu'il leur aurait
adressés, à l'exemple de ^loïse et de Ly-
curgue. Mais quelle que soit la part qu'on
lui accorde, son intérêt véritable est de
faire arriver sous nos yeux l'opinion d'une
des sectes les plus anciennes de l'Eglise,
celle des dohetes. Suivant cette opinion,
Jésus n'avait eu à subir, durant sa pas-
sion, aucun mal réel ; loin de s'identifier
avec la nature méprisable de la matière
ou de la chair, il ne s'était offert au monde
que dans un état tout fantastique, tout
aérien, dans l'état familier aux dieux des
Grecs, qui prenaient des formes sans sub-
stance et se dissipaient en fumée (1). »
On ne saurait disconvenir que cette
opinion des dokètes, pour laquelle M. Sal-
vador n'a pas un mot de rr^probation, ne
vienne très à propos corroborer l'objec-
tion si complaisaniment développée con-
tre la réalité de la mort de notre Sei-
gneur. Rappelons maintenant ce qui a
été dit plus haut au sujet de sa naissance,
et d'après la manière de considérer ces
deux circonstances fondamentales , lâ-
chons d'apprécier la valeur laissée au
reste de l'histoire évangélique. La voici
réduite à sa nouvelle forme : deux ou trois
versets serviront à la mettre tout entière
sous les yeux du lecteur :
1. En ce temps-là, il est ne un enfant
dont le nom symbolique n'a rien de per-
sonnel. Cet enfant est né on ne sait trop
quand, on ne sait trop où , d'un pcre et
d^une mcre fort incertains. Sa naissance
est environnée de toutes les fables et de
tous les emblèmes dont s'est plu à Vem-
bellir l'imagination orientale.
2. Sa vie a été retracée en une suite de
tableaux qui tiennent beaucoup moins
du caractère de ihistoire que de la poésie
et du drame, qui néglige, selon ses con-
veuances, les conditions des temps et des
1 1) T. II, p. 101 el suiv.
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRIISE.
43
lieux j et qui sacrifie tous ses personnages
secondaires^ qu'ils soient réels ou inven-
tés, à Vidée dominante du sujet et à son
plus haut personnage.
3. Ce personnage est mort sur une
croix j selon toute apparence. Telle est
au moins la supposition la plus répan-
due:^ quoique tous les accessoires de cette
mort soient pareillement inventés dans
un but d'intérêt personnel, et qu^il soit
impossible de combiner rien d'aussi spé-
cieux qu^une certaine opinion qui regarde
cette mort même comme une chimère.
Telleesten dernier résultat la version du
nouvel Évangile, selon M. Salvador. ]\'a-
vions-nous pas raison de dire que, malgré
toutes ses précautions et ses efforts pour
s'attacher encore à quelque chose de réel,
il glisse rapidement sur la pente de Du-
puis, de Schleiermacher et de Strauss, et
que son système est sujet aux mêmes in-
convéniens que les leurs? Remarquez, en
effet, que quelque aflirmatif que soit le
ton de ces derniers, quelque assurance
qu'ils affectent en exposant leurs idées ,
ces affirmations et cette assurance ne sont
que leur fait personnel dont il est libre à
chacun d'accepter l'autorité , et que le
seul résultat qu'ils puissent obtenir, au-
quel ils tendent même, c'est d'élever plus
ou moins de doutes sur les faits évangé-
liques. Cela leur suffit ; ils n'en veulent
pas davantage et n'exigent pas de leurs
disciples une négation franche, absolue,
irrévocable. Or, en fait de doutes , d'in-
certitudes, de probabilités, d'hésitations,
ceux qui connaissent l'ouvrage de M. Sal-
vador n'hésiteront pas à lui donner la
palme entre tous ses concurrens.
Après s'être ainsi mis à l'aise avec les
événemens fondamentaux du Christia-
nisme, il reste un autre grand fait dont
il n'est pas aussi facile de se débarrasser :
c'est le Christianisme lui-même, ou, si
l'on veut, le Christ vivant et agissant au
sein de son Église, gouvernant les siècles,
secouant le monde pour le transformer
et le pousser à des destinées d'une gran-
deur inconcevable, créant une civilisa-
tion, des relations, des vertus nouvelles,
faisant jaillir d'un pôle à l'autre des Ilots
de lumière et d'amour. Comment tout
cela s'est-il fait? Comment le (Christ est-il
parvenu à fonder sa religion .'
La foi cluélicnnc rapporte principalc-
lement la fondation du Christianisme à
l'accomplissementdes prophéties de l'An-
cien Testament et aux miracles opérés
par ]N.-S. Jésus-Christ. Ces deux séries
défaits appartenant à l'ordre surnaturel,
la position de M. Salvador lui impose de
les rejeter. Voyons jusqu'à quel point
sont acceptables les hypothèses qu'il y
substitue.
Relativement aux prédictions qui con-
cernent le Messie, deux questions se pré-
sentent : l'une qui touche à la composi-
tion des prophéties , à l'inspiration et aux
intentions des prophètes , et l'autre à leur
accomplissement. Selon M. Salvador, les
prédictions annonçant un libérateur, un
sauveur, une ère de salut et de gloire ,
n'ont d'autre but que de spécifier et d'ex-
pliquer l'avenir du peuple juif. Ce 3Iessie,
cet envoyé qui doit sauver le peuple, qui
doit tantôt souffrir, tantôt être glorifié ,
c'est le peuple juif lui-même châtié ou
récompensé selon ses mérites ou ses
crimes. Ici, comme on voit, s'ouvre à
l'exégèse le champ des explications les
plus variées. Tantôt i la Judée ou Jéru-
salem , dépeinte sous la forme d'une
vierge, et fécondée par l'intelligence ou
par l'esprit, promet d'enfanter après de
longues amertumes, de violentes dou-
leurs, un peuple juste, un Fils puissant
et glorieux, destiné un jour à servir d'é-
tendard et de moyen d'alliance à toutes
les nations de la terre ; i tantôt » la môme
personnification nationale, l'homme de
droiture livré en victime aux plus amèrcs
douleurs, et déchiré par ses propres en-
fans , aurait ses membres dispersés ea
tous lieux , deviendrait la risée du monde
entier ; sa robe toute sanglante serait mise
en lambeaux, sa couronne de gloire se
changerait en déshonneur, et on le ver-
rait jeté , comme un mort , dans la pous-
sière et dans la fosse, mais pour revenir
de nouveau à la lumière, pour ressusciter
plus jeune et plus brillant, parce qu'il
ne convient ni à la penstîe qui a présidô
ù sa création, ni à l'intérêt des races hu-
maines de le laisser mourir. > L'auteur
cite à l'appui un certain nombre de textes
qjii peuvent se plier ù celte supposiiiou,
sans se mettre en peine s'il en est d'autres
et ass(V. nombreux qui deviennent abso-
luiueul inintelligibles, rsousnoushornous
à rappeler ccu.\ qui reprcscntcnt le Messie
11
.lÉSUS-CHRlST ET SA DOCTRINE.
comme souffrant sans l'avoir mérité ,
souffrant non pour lui qui est juste, Fils
de Dieu, mais pour les pécheurs; mis h
mort pour son peuple et par son peuple;
ceux encore où il est dit que le Messie
s'offre en sacrifice de lui-mrme, libre-
ment, jHircc ijuUL ia k'duIu. — ODicu!
les holocaustes et les ^'ic tint es ne vous ont
j)(2s t'it' (/gn'tiblcs , (dois j\n dit : Je viens.
Ksl-ce là le type d'un peuple cliAlié pour
:>es crimes?... Mais pour ne point s'arr^;-
ter à des citations qu'il serait facile de
multiplier, que devient cette attente uni-
verselle d'un libérateur, d'un 3Iessie, que
M. Salvador reconnaît lui-môme, et qui
entre dans la plus intime constitution de
riiébraisme ? ISulle discussion là-dessus.
Youlez-vous savoir ce que devient le
Messie dans Topinion de M. Silvador? —
i Le Messie, en hébreu Mochiarch , g\\
grec Christos , signifie l'homme frotté,
oint, parfum.é, ou, comme on dirait au-
jourd'hui , riiomme habillé, équipé pour
marcher à la tête des assemblées reli-
gieuses ou guerrières. > Quoi qu'il en
puisse ùtre , il n'en est pas moins vrai que
le îMessie frotic _, oint ou cqiiipc , comme
vous l'entendrez , était l'objet de l'attente
universelle des juifs, qu'ils étaient d'ac-
cord à fixer sa venue vers l'époque de la
naissance de Jésus-Christ, qu'aujourd'hui
môme une portion assez considérable de
juifs, ne pouvant autrement expliquer
leurs livres sacrés, sont contraints d'ad-
mettre que le iNIessieest déjà venu, quoi-
qu'il ne se soit pas encore manifesté;
tandis que tous les autres, tous, sans ex-
ception (sauf M. Salvador), l'attendent
encore; enfin, qu'en aucun temps, aucun
juil d'aucune secte, ni pharisien, ni sad-
ducéen, ni essénien , ni hérodien, n'a ja-
mais cru voir dans le Messie la person-
nihcation du peuple juif ( toujours à
l'exception de M. Salvador ).
Chose singulière ! nous allons voir cette
interpr«'lali(>n attaquée et fort ébranlé»;
par l'auteur lui-même, en traitant la se-
conde question relative à l'accomplisse-
ment des prophéties dans la personne du
Sauveur. Pourcjuoi cl comment en effet
l'Évangile ofire-l-il tant do traits de con-
formité avec les anciens oracles; confor-
mité tellement littérale, qu'on pourrait
«louter (juel(|uefois , selon l'expression
d'un l'crc , bi tcrUius d ciili e les prophC
tes ne sont pas plutôt des évangélistes ?
M. Salvador ne trouve rien de mieux que
de répéter ce qu'ont été forcés de dire tous
les adversaires du Christianisme , et de se
rejeter dans le système d'un parti pris
d'avance, d'une détermination arrêtée
entre Jésus et ses disciples, i On juge
soudain, dit-il, toute la portée de cette
détermination des historiens de Jésus,
qui s'étend sur les questions de doctrine
comme sur les points de fait , et qui les
excitait à réaliser matériellement en sa
personne toutes les images et toutes les
expressions de la poésie sacrée hébraï-
que. On assiste, en quelque sorte, avec
eux au développement du principe pro-
clamé en ces temps par le maître : //
faut que toutes les cJioses écrites dans la
loi de Moïse, écrites dans les prophètes ,
écrites dans les chants de David, se trou-
vent accomplies en jnoi. » Mais pour con-
cevoir ce principe proclamé h priori et
cette résolution d'exprimer dans toute sa
vie, dans les plus cruelles souffrances et
dans la mort, tout cequi estécrit^ il faut
bien admettre, de la part des apôtres et
de leur maître, et encore de la part de
toute la nation juive, la conviction que;
l'accomplissement des prophéties par le
Christ était une condition de première
nécessité; que le signe auquel on devait
reconnaître 1'^ IMessie consistait en cette
ressemblance parfaite avec le divin exem-
plaire tracé depuis plusieurs siècles, que
par conséquent son premier caractère
était d'être, d'avoir sa personnalité pro-
pre bien réelle, et nullement de se con-
fondre avec je ne sais quelle personnifi-
cation vague du peuple juif.
La discussion des miracles n'offrant
rien de neuf, étant au contraire loin de
reproduire dans toute leur force les ob-
jections faites et résolues depuis long-
temps, nous ne croyons pas devoir nous
y arrêter.
Les prophéties et les miracles ainsi
éliminés, nous arrivons à l'examen des
causes naturelles qui ont favorisé la fon-
dation du Christianisme. >ous ne pré-
tendons point passer en revue toutes les
raisons apportées par M. Salvador, qui
ne pèche pas assurément par le nombre
et la complication de ses moyens oratoi-
res. M)ns (leinariderons donr, la periuis-
nc mentionner que celles qui
1 res. i\oi
- I :3ion (le
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
nous sembleront plus remarquables, ou
par quelque apparence de fondement ,
ou par le mérite de la nouveauté.
Première cause. — Uétat du monde a
l'époque de la naissance de J.-C. Nous
avons dit un mot de ce système familier
aux adversaires, et le plus fort argument
qu'ils puissent employer parce qu'il a un
côté vrai. Il consiste à dire que les peu-
ples attendaient ; que tout dans le monde,
hommes et choses, événemens et doc-
trine, tout avait été préparé pour un
grand changement religieux et social.
]Vousreconnaissonscesprémisses,etnous
en donnons la raison. Vous, vous ne pou-
vez les expliquer, vous ne faites que les
admettre... Je me trompe ; vous concluez
hardiment de cq concours extraordinaire
de circonstances (expressions de M. Sal-
vador) qu'il n'y arien d'extraordinaire
dans l'établissement du Christianisme.
C'est là le plus grand effort de votre lo-
gique. Il est inutile d'observer que cette
preuve tout extérieure n'effleure même
pas et laisse subsister en leur entier les
caractères de divinité que la religion du
Cbrist tire de son propre sein. Qu'on
veuille bien le remarquer, car l'objection
tirée de Télat du monde est fort en vogue
aujourd'hui. C'est là un larcin de plus
que commettent nos adversaires ; c'est
une arme qu'ils voudraient nous dérober
pour la tourner contre nous, et qui s'é-
brèche entre leurs mains chaque lois
qu'ils tentent de s'en servir.
Deuxième cause. — L'adresse du jeune
niailrc de Nazareth (nous demandons
pardon d'employer le style de M. Salva-
dor), et surtout sa conduite à l'égard de
saint Jean-Baptiste, qu'il parvint à sup-
planter. Les rapports entre notre Sei-
gneur et saint Jean deviennent sous la
plume de IM. Salvador le canevas d'un
vrai roman; c'est une suite d'accords, de
refrodisseniens , de conditions , de scis-
sions qu'il a trouvés quelque part sans
doute ailleurs que dans rÉvangiie, et
dont nous n'avons pas à nous occuper.
Troisième cause. — Les stipulations
intervenues entre le maître et les apôtres ,
que M. Salvador trouve curieuses, et qui
le sont fort, entendues en son sens. Ces
stipulations existent , en elïet , cl nous les
trouvons clairement expiiuiécs à la lin du
xi\' chapitre de saint Mathieu , lorsque
saint Pierre disant au Sauveur: Foilà que
nous a^ojis tout quitté et que nous vous
avons suivi; quoi donc nous en reviendra-
^^7.'' Il entendit celte sublime promesse
qu'il n'est pas besoin de rappeler. Écou-
tons le curieux commentaire de M. Sal-
vador : i Quelque pauvres qu'eussent été
jusque-là les apôtres, et malgré leur
amour envers leur maître, Pierre fut sou-
vent l'organe de ses collègues pour faire
expliquer Jésus en termes précis sur la
part qui reviendrait à chacun d'eux delà
grandeur que sa propre personne se ré-
servait. Ils voulurent être assurés des
biens réels qui, indépendamment de l'é-
ternité promise à leur avenir, serviraient
à les dédommager de l'abandon complet
de leur famille et de leur profession ,
auxquels ils s'étaient résignés à sa voix ,
et de tous les dangers qui devaient en
être la suite. La réponse de Jésus... con-
siste à leur déclarer et à leur promettre
toutes ces choses :
i Ils recevraient le centuple, en maisons y
enchanips et en parenté^ de ce qui avait
été en leur possession ;
« Dans le royaume de la résurrection
prochaine et de choix... ils obtiendraient
douze trônes pour présider aux douze
tribus du nouvel Israël, qui verrait Jésus
assis sur un trône particulier comme sou-
verain prince;
« Enfin, ils auraient un droit absolu ,
dans riniervalle, aiouic sorte de secours,
à l'exemple du l'ils de Marie lui-même ,
qui vivait des libéralités dues à plusieurs
femmes guéries par sa puissance de leurs
vices ou de leurs maux. »
Nous croyons pouvoir, sans compro-
mettre notre cause, laisser subsister ce
chef dans toute sa puissance et loule sa
séduction. Le second n'est peul-ôlre pas
bien compris de nos lecteurs, et nous
aurons occasion d'y revenir en traitant
un système de M. Salvador, ou plutôt
une tentative de réhabilitation en faveur
d'une des plus aiUMcnnes hérésies con-
nues. Reste donc le premier motif, qui
n'est pas le moins curieux, puisqu'il con-
siste, selon notre auteur, à promettre
aux apôtres, dès celle vie (/// tcmpore
//0(% (l'cjprès le texte de saint Marc \ cent
pour un de tout ce qu'ils avaient quitté ,
maisons, champs, etc. , sans oublier pro-
bablement barques cl iilcli:. Si les apo-
46
Ji:SLS-CIIRIST ET SA DOCTRINE.
1res certes rnb^ricUrcnt celle slipulalion
(l'une maiiiùre aussi lilU-rale el aussi
nialériolk" (jue ^1. Salvador, ils (lurent
iMrebien délromin's par la suite et d'au-
tant moins eui|)iess(5s à verser leur san^'
poui un nKTÎIrc (jui les avait si cruelle-
nient abusc^s.
(^^uatrit'ine cause. — J^spril de prosély-
tisme cl de coïKfiu'le. iSousne suivons pas
toujours le intime ordre que M. Salvador,
cc! (jui ne peut nuire à la force de sesar-
gumens. — 11 a un ciiapitre exprès , con-
sacr(^ au prosiM) iisme de la religion chré-
tienne, ('et esprit existe effet au sein de
l'Église calliolique , et plus fort , plus ac-
IK que partout .lilieurs; il est jusqu'à un
certain point le j>rincipe de sa force ,
mais bien plus encore le résultat de son
institution divine. Tout cela est viai ;
mais vouloir matérialiser encore ce prin-
cipe, le changer eniin esprit de conquête
cupide et cruel, le comparer à l'esprit
de mahomélisme, ce serait sans doule
dépasser les bornes ; c'est pourtant ce
qu'entreprend M. Salvador, et en termes
assez énergi(|ues (I): < Quelle que soit,
dit-il, la renommée justement acquise
au Fils de Marie , il y a plusieurs distinc-
tions importantes à émettre sur ce sujet.
Ceux-là cèdent en par tic à une illusion qui,
pour lui donner encore plus d'éclat , se
plaisent à l'opposeravecune ferveur trop
exclusive à la sc^H-rité (va-), non moins fa-
meuse du prophète de l'Arabie, ou de leur
prédécesseur commun (.)/oi'.ît',ro//////Ci'Of/.v
devinez)... Moïse ordonna tropsouventà
l'épée de se montrer impitoyable! {fJt Ma-
homet aussi, n'est-ce pas^'') Mais dans l'at-
tente absolue (lu royaume deseconde vie,
qui occupait to»ite la pensée de Jésus, des
conséquences aussi terribles se manifestè-
rent clairement à %e^yQnx,desronséquen-
I es plus terribles peut-être, hcdwsti de leur
caractère moral et de la direction fatale
(ju'ellesonl si long-lemps imprimée à son
É/^lisp. Pourtant, loin d'hésiler à leur as-
pect, il se liAta do les accueillir, de les
développer et de leur donner une e^xpres-
.\ion qui n'a rien a rencontrer de plus fort
dans l'éloquence de Mahomel tN l'IJl-
SO>>E. > Est-ce assez clair?... Mais grand
Dieu ! de quoi s'a.;it-il donc?... U s'agit
d'un texte de saint Mathieu. « INe croyez
(l)T. I,p.liUU.
pas que je sois venu apporter la paix sur
la terre, s'écrie le nouveau maître; j'ai
apporté l'épée; je suis venu mettre le feu
sur la terre, el tout mon désir est qu'il
s'allume, etc.. > Ajoutez cette parabole
d'un roi qui, avant de livrer bataille, a
besoin de compter sur ses guerriers /
< Ce sont des guerriers véritables qu'il se
propose de former! s'écrie M. Salvador,
des guerriers qui , étant appelés à con-
quérir le royaume prochain (Quel
royaume , encore une fois?) le royaume
prochain de la résurrection des morts ,
doiventregarder d'un œil indifférent tou-
tes les conditions favorablesou contraires
de l'existence actuelle ; ce sont des guer-
riers enfin, réduits à l'état des athlètes,
qui se présentaient nus pour le combat... »
Tout s'explique enlin, et nous respirons.
Vous voyez que M. Salvador n'est pas
aussi méchant qu'il le paraît. Il parle
bien quelque part des exemples célèbres
d'inclémence et de barbarie que le Chris-
tianisme a eu si souvent l'occasion d'of-
frir à V univers ; mais il faut savoir passer
quelque chose, et ce n'est pas trop pour
un juif.
Cinquième cause. — Le dogme nou-
veau . — En général , M. Salvador entend
nos dogmes de la plus étrange facjon ; il
croit que celui de la sainte Trinité atta-
que l'unité de Dieu • l'incarnation pareil-
lement lui semble être Vassociation d'un
Dieu nouveau au Dieu ancien; la créa-
tion (qui le croirait), selon le sens des
Pères, revient au système du dualisme
absolu, t Si Dieu a tiré la matière du
néant, il fallait que le néant existât de
concert avec Dieu , ce qui donne tou-
jours deux j)rincipes (1). i
En effet, le principe être et le principe
non-étre.
^lais il est un nouveau dogme que
M. Salvador s'attache surtout à mettre en
lumière, comme renfermant le principe
de la puissance du lils de Marie et l'expli-
cation complète de ses succès. Ce nou-
veau dogme est celui de la résurrection
des morts, qui d'abord n'est pas si ;^oa-
ixv/zi^ puisque, d'après le litre d'un cha-
pitre de notre auteur, il constitue le
dernier terme du mariage des croyances
orientales avec les telles sacrés des Juifs.
(1)1. ll,p. liMi
JÉSUS-CHRTST ET SA DOCTRINE.
47
Quoi qu'il en soit, tout le secret des
triomphes de Jésus est dans ce dogme et
dans l'usage qu'il en fit.
Ce n'est pas sans répugnance que nous
nous voyons réduit à travestir et à pro-
faner en quelque manière nos plus sain-
tes vérités; mais il faut bien qu'on sache
ce que sont et où tendent ces systèmes
élevés à si grands frais et dont on fait
tant de bruit. Que le lecteur veuille donc
poursuivre jusqu'au bout l'examen d'un
de ces systèmes, qu'il est impossible de
mieux réfuter qu'en les exposant.
Le fils de Marie {pur homme) com-
mence donc par se convaincre et par
convaincre ses disciples, sans arrière-
pensée , de l'existence d'un royaume de
gloire et de délices, existant au-delà de
celte vie, qui devait être la récompense
de leur fidélité et de leur dévouement.
Cela fait, nul doute * que sous l'empire
absolu d'une croyance si féconde en mo-
tifs d'excitation, le premier besoin moral
était d'acquérir pour soi-même et de
faire acquérir aux autres par l'entraîne-
ment le plus généreux une place éter-
nelle dans le monde ainsi reconstitué , et
que la première manifestation de ce be-
soin emportait une puissance jusqu'a-
lors inconnue de gloire , de ferveur et
de zèle. Cette puissance se personnifiait
en Jésus-Christ. > La seule difficulté était
d'établir la doctrine ; mais remarquez
qu' i elle devait rencontrer les causes les
plus immédiates de succès dans les con-
victions religieuses répandues de toutes
parts et dans l'état de malaise des esprits
disposés par avance en faveur de toute
inspiration qui, loin de délier pénible-
ment le nœud des principaux ennuis de
la vie et ses principales diflicultés, se
proposerait de le trancher tout-à-coup
comme sous le fil d'une épce. > L'auteur
exprime ailleurs sa nième pensée en un
seul mot plus clair et plus piquant, le
charme des contrastes ; c'est tout dire. Le
monde, fatigué de voluptés sensuelles,
soupirait après les plaisirs de l'Ame ; les
intelligences abruties exigeaient une doc-
trine pure et élevée ; régoïsmc avait soif
de sacrifices; enfin, et pour dernier
contraste, cette doctrine «formait une
opposition absolue à l'école contempo-
raine et dominante des autres interprè-
tes de la loi, qui, ulaut minutieusement
renfermés dans les intérêts nationaux et
humains, ne demandaient compte que
des actions extérieures. ÎSouvel appât
tendu à la nation juive, sur laquelle le
Christ avait préconçu de s'appuyer pour
conquérir le monde (I). >
Le principe de résurrection une fois
reconnu , il ne s'agissait que d'en tirer
tout le parti possible ; c'est ce qui fut
exécuté admirablement. L'ère ou royau-
me de la résurrection fut divisé en deux
périodes : l'une, qui devait suivre la con-
sommation des siècles et le jugement
universel (c'est là le dogme chrétien tel
que nous le professons encore) ; l'autre,
beaucoup plus rapprochée, qui se rap-
porte à l'erreur des millénaires, et dont
nous avons spécialement à nous occuper.
Cette première époque devait être mar-
quée, comme on sait, par une première
destruction du monde actuel, une res-
tauration complète des choses, une ré-
surrection partielle des morts, et un
avènement glorieux du Christ , qui ré-
gnerait avec ses fidèles sur la terre ainsi
reconstituée. «Quant au jour précis, à
l'heure exacte de ces événemens (circon-
stance fort importante , comme on voit),
Jésus ne les déclara point, mais il les
renferma dans des limites sensibles (2) , »
des limites très rapprochées ^ qui ne dé-
passeraient point rcxistence de la géné-
ration alors vii>antc (3). La destruction
de Jérusalem et du temple devaient, en
un mol, « précéder de très près la con-
sommation des jours d'ici-bas : ils de-
vaient servir de signal à la première pé-
riode de la création du royaume cé-
leste (4). s
La position était nettement tracée; en-
core soixante-dix à quatre-vingts ans, nu
siècle au plus, et le Christ venait en per-
sonne, au milieu de sa gloire, escorté
de ses anges et de ses disciples, fonder
son royaume visible. Si les promesses
s'accomplissaient , tout était dit ; dans le
cas contraire, pas de diffictiltt* noti plus.
Le fils de Marie n'était qu'un vil subor-
neur, un faux jirophète justement chAtié,
qui n'avait plus de titre même apparent
à la croyance d'un seul disciple, qui ne
(1) T. I . p. 4iOei9uiv.
(2) T. Il, p. 50.
(,->) Ib.
(1) Ib., p. 5o.
18
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRIINE.
méritait pas surtout que, pour se sou-
mettre h toutes les riji^ueurs de sa loi . on
affronlAt la haine, les mépris du monde,
les dOcrels de .\t ron et de ses succes-
seurs. Qu'advint-il cependant^ i Après
une longue suite d'années et de généra-
tions (pas lout-i'i-fait , M. Salvador, mais
avant la lin d'une seule génération , de
ta gcncration alors vU'anle , comme vous
venez de le dire) Lorsque Tl^^lise eut
épiouvé sous ce rapport les déceptions
intérieures et les agitations qui sont une
i\Qs clefs historiques du poème révéla-
teur de l'apôlre .lean (notez en passant
(|ue le système donne une des clefs de
l'Apocalypse), lorsqu'il ne fut plus per-
mis de compter sur le retour visible et
prochain du fils de Marie (pourquoi donc
nous parler à'une Longue suite de généra-
tions), et qu'une foule de disciples des
écoles platoniciennes eurent introduit
un spiritualisQie spécial (petite nébulo-
sité à laquelle les lecteurs de 31. Salvador
sont habitués , mais qui ne fait rien à
l'affaire), qu'arriva-t-il enlia .^ Il fallut
attacher par adresse ou par <^oie d'auto-
rité un autre sens aux convictions du
maître et de ses disciples (I). > Voici l'in-
stant précis auquel les convictions font
place à Vadrcsse et à V autorité ; et il fal-
lut beaucoup, certes, d'adresse et d'au"
torité pour convaincre tout une société
d'hommes doués de raison, que le maître
avait été mal compris, qu'il y avait er-
reur de date , pour qu'on s'habituât à
dire (expression de 31. Salvador) que
cetle résurrection et ce royaume si pro-
chains devaient è!re retardés jusqu'à la
consommation des siècles, et qu'on slia-
biiuàt en même temps à monter sur les
échafauds, sur les chevalets, sur les bû-
chers , à se faire déchirer par les lions
trois siècles durant, pour rendre le té-
moignage du sang au plus hardi et au
plus slupide menteur qui se fût joué de
l'humanité.
( )n ne saurait s'imaginer toute la peine
que prend 31. Salvador pour é;lablir ce
système ; il y revient sans cesse, le déve-
loppe, ou plutôt reiiveloi)pe sous tous
les nuages qiie peuvent lui fournir son
érudition, sa pcns«'e, son style, et ceux-
là seuls qui ont lu rouvra;^e peuvent dire
(I) T. Il, p. il.
juscproù vont les ressources de l'auteur
en ce genre. Il y a emprunt manifeste
aux millénaires, que 31. Salvador nous
donne pour les vrais orthodoxes, les
seuls qui aient bien compris la doctrine
de Jésus. 3Iais c'est encore ici peine per-
due : car si M. Salvador se rattache aux
millénaires, les millénaires ne veulent
pas de 31. Salvador; deux abîmes les sé-
parent. Premièreoient, les millénaires
plaçaient dans un avenir fort éloigné , et
au moins illimité, cette première résur-
rection à laquelle 31. Salvador fixe un
terme tn's prochain avec tant d'insistance
et de bonhomie ; en second lieu, beau-
coup de millénaires reconnaissaient la
divinité de ISotre Seigneur j ceux qui la
niaient, comme Cérinthe, admettaient
cependant cnlui une véritable inspiration
divine , quelque chose de surhumain. Or,
cela suffisait pour donner à leur opinion
une couleur de vraisemblance qui man-
que à l'opinion de 31. Salvador, d'après
laquelle le fi!s de 3larie et ses disciples
ne sont plus disons le mot, que de
vrais fous, et toute l'Eglise chrétienne
qu'un vaste Bedlam. Ôr, soyons juste,
31. Salvador se respecte assez pour ne
pas dire cela.
Avant d'aller plus loin, nous signale-
rons une tactique de nos adversaires. On
a son système; pour l'étayer, il faut des
preuves ; pour en trouver, on se lance en
des dissertations à perte de vue. Or. de
même qu'il est extrêmement difficile,
impossible de trouver une seule bonne
raison, une preuve péremptoire en fa-
veur d'un système faux et absurde ; de
même aussi rien n'est plus facile que de
ramasser un bon nombre de ces demi-
raisons, de ces quasi-preuves qui ne prou-
vent rien, sans doute, mais qui ne lais-
sent pas que d'embrouiller la question et
d'embarrasser les esprits peu défians ou
peu éclairés. C'est à (pioi l'on s'arrête, et
c'est faire preuve d'habileté, puisque
c'est là le seul moyen de prolonger la
discussion; on prend donc ses positions,
on pousse un argument, et au moment
où le côté faible se laisse apercevoir on
passe à un autre, et ainsi indéfiniment.
La première hypothèse ne vous va-t-elle
pas? prenez la seconde ; en cas de refus,
voici la troisième, plus insoutenable que
les autres. Ou accumule ainsi preuve sur
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
49
preuve, on parcourt tous les domaines
de la pensée, physique, métaphysique,
histoire. Puis vient la récapitulation ; on
compte au lieu de peser, et l'on triom-
phe d'avoir accablé l'adversaire sous une
multitude de démonstrations qui, pour
dire vrai, valent autant l'une que l'autre.
Nous allons voir cette tactique mise en
œuvre par M. Salvador dans la disserta-
lion consacrée à la Passion du Sauveur,
dissertation que nous ne pouvons laisser
décote, malgré la longueur de cet ar-
ticle.
D'abord il est impossible de bien ex-
pliquer la Passion et la mort du Christ si
Ton ne les considère comme le résultai
d'un plan conçu long-temps à l'avance,
et suivi par Jésus avec une persévérance
qui ne se démentit jamais. « Telle eit la
première des causes qui ont présidé à sa
mort ; c'est sa volonté de mourir prove-
nant d'un ordre de convictions et d'en-
thousiasme conforme aux idées de l'épo-
que où il vivait , et conforme à l'interpré-
tation orientale des livres sacrés des
Juifs poussée à ses dernières limites. Si
ce n'était celte volonté absolue, toute sa
doctrine serait revendiquée, etc. (1) >
Si l'on veut bien y faire attention, ce
n'est là que le dogme chrétien de la ré-
demption, métamorphosé en une théorie
tout humaine et philosophique; mais.
loin de gagner au
change, nous avons
une absurdité à la place d'un mystère;
car (pour abréger), d'après M. Salvador
lui-même , la mort du Christ ne servait
de rien si elle n'était suivie de son se-
cond avènement visible, glorieux et très
prochain, sans lequel l'établissement
chrétien croulait par la base.
Telle est donc La j)/-emicre des causes
de la Passion. Passons aux causes secon-
des : la Passion avait pour but de repré-
senter plusieurs choses , deux au moins.
Premièrement, elle représentait //^/ ^/oc-
trine nouvelle qui trouve en elle < sa for-
me la plus extérieure, la plus sensible,
la plus historique en apparence Tou-
tes les croyances du Christianisme pri-
mitif y sont représentées en caractères
ineffaçables, de sorte que si le temps et
la ncccssitc ont concouru à changer ou
àmodider sa vraie wixiWYG ^ jamais lliis-
(I) T. II, i>. 9«.
toire ne s'est vue exposée à son égard à
perdre les traces de son origine. Le ta-
bleau vivant qu'il a laissé de lui-même
offrait un moyen imprescriptible pour
en revenir à l'exactitude précise des
faits (1). » Acceptons cel hommage rendu
à la véracité de Phistoire, mais ne lui
donnons pas plus de valeur qu'il n'en a
réellement; n'attendons pas surtout
qu'un seul fait soit précisé un seul,
et nous en aurions grand besoin; car
nous apprenons plus bas qu' < on s'abu-
serait étrangement si l'on allait croire
que les tableaux évangéliques relatifs à
la Passion du fils de Marie soient l'ex-
pression naïve des faits accomplis, la
description spontanée d'une catastrophe
actuelle; ils ont pour objet arrêté (et
c'est ici le deuxième symbolisme de la
Passion de Jésus-Christ) de réaliser sur
un nouveau plan les tableaux d'une autre
Passion qui frappe avec évidence tous
les yeux de la Passion longue, féconde
en avertissemens et terrible du peuple
hébreu personnifié , de la Judée, de Jéru-
salem, dont les malheurs présens et à
venir avaient excité tant de fois la verve
et les lamentations des prophètes (2). »
Je pense qu'on chercherait vainement
parmi les êtres corporels ou intellec-
tuels quelque chose de plus pliant, de
plus ductile, de plus fusible, de plus
élastique, de plus souple et par consé-
quent de plus commode que le symbo-
lisme j, quand on sait le manipuler avec
celte dextérité et cette assurance qui ca-
ractérisent un assez bon nombre de phi-
losophes contemporains. ^ otis voyez en
ce lieu : La Passion d« Notre Seigneur Jé-
sus-Christ représente à la fois le Chris-
tianisme et le judaïsme, qui pourraient
bien avoir quelque sujet (rélonnenient
de se retrouver tous deux dans la uu'^me
image. Nous ne tenterons pas en ce mo-
ment de les accorder entre eux, mais
bien de voir comment la dernière opi-
nion que nous venons d'exposer s'ac-
corde avec elle-uuMue.
En thèse : La Passion de Jésus réalise
la. Passion dit peuple héhrcu ; le Juif est
personnifié dans le (.lirist. Suivez l'.ip-
plication historique : Le peuple juif, en
(1) T. II , p. an.
(2) Ib., p. î)«.
jesus-curtst et sa doctrine.
la personne de Jésus, est reçu par le
j)euple juif dans les murs de Jc^rusalem;
le peuple juif s'empare du peuple juif
au jardin des Oliviers ; le peuple juif fait
comparaître le peuple juif par devant le
peuple juif: le peuple juif se crache au
visage . crie Toile f Vrencz le jicitplcjuif.'
Crucifiez le pcnjtle juif/ On peut al-
lei- i)lus loin encore ; nous nous bornons
a mettre sur la voie de cette étrange con-
fusion des juges, des témoins, des bour-
reaux et de la yiclime.
< Mais ce n'est pas tout, poursuit notre
auteur; il faut suivre de plus près la vi-
vacité du débat (1). i Le débat s'élance en
effet dans une critique longue et embar-
rassée de toutes les circonstances de la
Passion , où nous ne le suivrons pas.
L'Évangile y est convaincu d'avoir trop
flatté le portrait de P>late aux dépens du
peuple juif, et surtout aux dépens de
Harabbas. qui devient, sous la plume de
son compatriote, d'abord un homme es-
time, puis un personnage d'une influence
considérable , un prisonnier dislint^ur ,
considérable, remarquable, dit L'évangile
de IMatthieu {vinclum insignem) (2) ; en-
fin un homme de lete et d'action qui
aurait excité un soulèvement pour déli-
vrer son pays du joug des Romains, un
(iuillaurae 'J'ell malheureux, i On a jugé
à propos de dépouiller ce Darahbas de
son véritable nom , car il s'appelait Jé-
sus, fils d'Abbas, ou Bar-Abbas (3),
comme le fils de Marie s'appelait Jésus,
fils de Joseph ; ou liar-Joseph , comme
Pierre s'appelait Simon . fils de Jonas , ou
Har-Jone (îj. i> INous ne savons ce que
peut faire à la question que liar-Abbas
ait ou non porté le nom de Jésus. Ce
nom était fort répandu parmi les Juifs,
surtout vers les derniers temps, comme
le prouve l'histoire de Josèphe , et il sem-
blerait même qu'ils ne l'ont pas entière-
ment répudié depuis leur dispersion
(1) P. 101.
(2) w m;» cl n<».
J(X) En parlant des maniiscrils de» Efancilos dans
lesquels un enlevait déjii au lii.s d'Abbas son nom
nropro de JéiUs , Origéoe s exprime aioâi : In mul-
Itt exemplaribui non coHliuclur quod Barnbliat
clinmJetus direbatur , rt fursilun rertè ut ne lu/mni
Jetu contentât alicuiiniquorum.Or\^Qu.,inMalth.,
xxtii; note de }I,5a(i.
(4) P. 107.
parmi les divers peuples dont ils ont été
ol)Iif;és d'adopter la langue, comme le
prouverait au besoin le noui même de
I\L Siileddor Ce n'est pas notre faute
si le débat tombe sur ce terrain et devient
une (juestion de noms. Arrêtons lu tou-
tefois.
Un peu plus loin , M. Salvador se de-
mande ï pourquoi le fils de Marie, qui ,
au dir(' de ses annalistes, possédait le
don illimité des miracles, et qui ne dé-
daignait pas d'y recourir chaque jour, se
serait refusé de sa pleine volonté à im-
primer à sa parole le degré de force assez
efficace pour attirer aux interprétations
nouvelles l'esprit et l'Ame de ses conci-
toyens? > Ce n'est au fond qu'un miracle
de plus qu'on demande. Le Christ, dit-
on, n'avait d'autre moyen d'échapper
aux mains des Juifs que de les frapper
par IW'idence d'un miracle; et voilà
pourquoi ils lui en demandaient un,
< non pas de ceux qui entraînaient facile-
ment les classes populaires et dont on
citait les exemples en tout lieu, mais....
un signe grand , évident , en plein jour,
dans l'air, dans le ciel, un signe qui ne
leur laissât aucune arrière-pensée. » Un
miracle qui convertisse nécessairement
est une impossibilité , un non-sens, parce
que les spectateurs conservent toujours
l'usage de leur libre arbitre. Quelqu'un
n'a-l-il pas dit : Si je voyais ressusciter
un mort, je deviendrais , non pas croyant,
mais fou? IMais tout cela était-il bien sin-
cère? De bonne foi, comment ce miracle
eût-il pu nous être transmis autrement
que par l'Évangile ou la tradition? Que
si l'on veut s'en tenir là , on aura lieu
d'être satisfait; sans chercher plus loin,
les signes qui environnèrent la mort du
Sauveur sur la croix répondent , ce sem-
ble, à fontes les exigences des Juifs et de
M. Salvador. Les Juifs, du reste, n'ont
rien à faire ici, car ils n'ont guère con-
testé la réalité des miracles, qu'ils se
sont au contraire toujours ingéniés à ex-
j)liquer par l'intervention de causes sur-
humaines. I\este donc M. Salvador, que
les miracles touchent peu, puisqu'il les
considère comme un accessoire indis-
pensable et commun à toutes les reli-
gions (1).
(1) T. I, p. 214elsuiY.
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
61
Nous touchons enfin au dernier mot
de la Passion. Si Ton nous trouve long,
nous pouvons affirmer que nous omet-
tons une foule de détails très intéressans;
mais ce qu'on va lire est d'une nature
tellement extraordinaire, tellement pro-
pre à faire apprécier la portée philoso-
phique de l'auteur et en général des ad-
versaires du Christianisme, qu'il est in-
dispensable d'y consacrer un développe-
ment convenable. C'est un bel hommage
rendu à la religion catholique que de di-
vulguer les aberrations d'esprit de ceux
qui la combattent, et de faire voir que
les derniers venus d'entre eux ne peu-
vent guère prétendre sur leurs devan-
ciers d'autre avantage réel que celui des
incohérences et des contradictions.
Après avoir très bien défini la nature
du sacrifice qui consiste à renoncer, < au
physique ou au moral , à quelque posses-
sion très avantageuse ou très douce pour
soi, dans le seul dessein d'en faire passer
tous les avantages sur les autres,» l'au-
teur examine si la Passion et la mort de
Jésus emportent l'idée d'un véritable sa-
crifice. Non, répond-il, et voici la rai-
son : « En ne payant que d'un jour, d'un
seul jour de souffrances, trois années
d'une lutte morale, suivie de tant de suc-
cès et de gloire; en ne renonçant à la vie
qu'avec la conviction intérieure , très ar-
rêtée et très complète de la reprendre
mille fois plus brillante peu d'instans
{ffnès y pour devenir en corps et en unie le
dominateur d'un royaume nouveau , et
pour occuper en personne un trône sans
fin (figurez-vous un homme, un simple
mortel avec cette conviction très arrê-
tée, et dites le nom qui lui convient
Toutefois, M. Salvador regarde le Christ
comme un des plus grands personnages
de l'humanité, plus grand que Moïse à
certains égards) , avec celte conviction ,
disions-nous, t le fils de Marie cntraîne-
t-il l'idée d'un sacrifice trop inconceva-
ble?! Que si ce mot inconcevable vous
arrête un moment comme en suspens, h
quoi l'appliquer? Daignez écouter en-
core î ibien plus de quelque majesté
que soit toujours entouré le fait de se
dévouer pour une noble cause , de s(/cri-
fier sa vie jwur les hotnmcs ^ de so préci-
piter au-devant des angoisses d'une der-
nière henrc Une chose plus majes-
tueuse et plus difficile encore existe au
monde : c'est de vivre , de lutter avec la
vie elle-même , de la soumettre à des lois
imposantes qui la transforment en un
bienfait véritable, de défricher son
champ immense , si effrayant parfois
pour l'œil qui le mesure , mais tout rem-
pli des plus riches trésors (1). > D'où il
résulte que le Christ n'a eu aucune diffi-
culté à se dévouer à la mort; bien plus,
qu'il eût été plus difficile pour lui de
Vivre tranquille à Nazareth que de se
faire attacher à une croix.
Cette explication fondamentale de la
Passion est suivie de quelques considéra-
tions sur les sacrifices humains ^ par les-
quelles nous clorons nos citations.
« Sous le rapport physique, les sacri-
fices humains étaient en partie destinés à
servir d'expression extérieure et sauvage
à la loi suprême, en vertu de laiiuelle
toute sorte de principes d'activité et de
renaissance s'échappent du sein de la
destruction. Cette loi mêle la vie à la
mort d'une manière si inextricable qu'il
est impossible de déterminer les limites
de l'une et de l'autre ; en embrassant la
généralité de leurs actes, loin de les re-
connaître exclusivement pour des riva-
les, elles se montrent soumises à une
pensée unique , h une harmonie digne de
deux sœurs. » Il est bien pour un philo-
sophe qui veut et doit rendre raison tle
tout, de poser la loi ; mais c'est peu tant
qu'il ne donne point la raison de celte
loi. iM. Salvador croit pouvoir s'en dis-
penser ici, comme ailleurs, ainsi que la
suite va le prouver : < Dès qu'on se re-
met en mémoire rincroyable quantité de
sang humain qui a coulé sur la terre et
qui a pénétré tout brûlant jusqu'en ses
entrailles, // n'y a plus ni métaphy.ufjue
ni morale capables d\\rpli<]ucr pour<juoi
les choses se sont passées ainsi ; c'est à
des faits d'un autre ordre qu'il faut de-
mander du secours. C'est dans l'organi-
sation intime de notre petit monde quii
faut cherclier quelque cause: et puisijue
les débris des plantes renversées par les
orages ou par la main des hommes ont
été pour la terre elle-même l'une des
sources premières de son activité puis-
sante de végétation, qui suit si une reJa-
(I) r. Ha cl suiY.
JÉSUS-CîmiST KT SA DOCTRINR.
lion caclu-oirn pns existt^ dus l'origine,
et i)Oiir une jxrioilo indt^llfiie de. temps ,
enlre ce sanj; précieux et le développe-
ment tie sa puissance de création ani-
male'.' Du moins, kohu luir ionl/t/dic/ioit
iipiuiniuc qni mérite bien d'attirer un
instant nos rep;ards. C'est précisément
parce qu'elles sont devennes pins nom-
breuses et plus serrées sur la terre que
les populations ont perdu cl perdent
chatjue jour de leur goût el de leur en-
thousiasme primitifs à s'entre-détruire.
« Mais sous le rapport moral , la force
fccondiinte du sang est bien aittienicnl
vertu inc ipte dans ses effets j)hjsïques. Il
n'existe pas une seule vérité sociale de
<|uel(jiie importance qui n'ait obtenu du
sanj,' versé en sa faveur ou contre elle ^ nn
surcroît extraordinaire d'intérôt ou d'é-
nergie , et qui , tantôt sous le couteau
du prêtre des siècles les plus barbares,
lanlùt sous le glaive non moins rigou-
reux de la guerre et de la justice, n'ait
exigé des sacrilices humains (1). « Repre-
nons : que le lecleur suive le raisonne-
ment de M. Salvador; il trouvera qu'il
n'y a ni jnétaphjsique , ni morale capa-
ble d\\xpli(]ucr l'effroyable effusion du
sang humain dont le monde est inondé,
cl qu'il faut s'adresser à la physique. La
preuve de cette proposition est un (pii
sdii . Et le <]ui sait se prouve à son tour
par une contradiction apparente... IN'ous
avons encore deux questions à adresser
sur le second paragraphe. Comment se
fait-il qu'/7 n'y ait ni métaphysique ^ ni
morale ca])able d'expliquer l'effusion du
sang ; tandis (jue , sous le rapport morid,
1(1 force fécundante du sang est bien au-
trement certaine que dans les effets phy-
siques ? Comment encore p<nil-il cire
que le sang versé en faveur d'une idée
produise le même effet et lui donne la
même énergie que le sang versé contre
elle.' Le sang versé par les martyrs en
faveur de la pensée chrétienne , a-t-il
donné un surcroît d'énergie à la pensée
paK'unc ( antre la(/uellc et par kujucllc il
était rj'pandu ?
M. Salvador dit quelque part (lu'il
n'aime pas les généraliti'.s vagues. l'sl-ce
une lactique d'aller ainsi au-devant des
reproches qu'on serait tenté de lui adres-
(1) P. liîO, liil.
serV IS'accuse-t- il pas ailleurs l'école
chrétienne d'avoir fait de la passion du
Christ une affaire de tribunal.^ \ rai-
menl . M. Salvador?... 'Mais si quelqu'un
a oui)lié, comme il est possible, votre
chapitre de 1828 et la réponse de M. Du-
])in , vous avez soin de nous les rappeler
par une note (jui vaut une brochure. Que
ceux qui l'ignorent sachent donc que
M. Dupin publia , en 182S , une brochure
dont le titre au moins lit du bruit dans
le monde. Ce titre était, sauf erreur :
Procès de Jésus-Christ y ou Jésus devant
Cd'iphe et Pilate , réfutation d'un cha-
])ilre de AI. Salvador. Le chapitre en
question ne tendait à rien moins qu'à
prétendre que toutes les formalités judi-
ciaires requises par la législation juive
avaient été appliquées dans la passion de
Notre Seigneur, et que tout s'était passé
selon les règles de la plus stricte légalité.
M. Dupin, fort bon chrétien, et aussi
grand partisan de la légalité , crut devoir
prendre fait et cause ; il plaida vigoureu-
sement que tout, au contraire, était illé-
gal. D'abord, pas de jugement de mise
en accusation , incompétence du tribu-
nal , jugps récusables , témoins à charge
insuflisans , appréhension au corps, opé-
rée par le fait d'une espèce de brigade
grise, qui n'avait aucun caractère pu-
blic, etc., etc. M. Salvador, qui semblait
avoir passé condamnation , n'avait fait
qu'ajourner s;» réplique; il vient aujour
d'hui reprendre en sous -œuvre et dé-
truire une à une les fins de non-recevoir
opposées par l'adversaire. Pour nous,
nous demandons encore pardon au lec-
teur d'arrêter un moment ses i égards sur
cet affligeant spectacle. La mort et pas-
sion du Fils de Dieu réduite à une affaire
de procédure ! Oh ! nous comprenons
qu'un enfant d'Israël ait pu s'applaudir
(l'avoir attiré un chrétien sur ce terrain ;
mais il est diflicile que chez un baptisé
les susceptibilités de l'avocat aient pu
absorber jusqu'à ce point le sentiment
chrétien!
M. Salvador, en terminant ce qu'il
avait à dire de la passion, veut bien se
conformera un usage qu'il appelle, je ne
sais trop pourrjuoi , antique et solennel ,
en comparant la mort de Socrate à celle
de Jésus. Jean-Jacques a fait le même
parallèle, et il a conclu. Croyez-vous
que M. Salvador conclue? Nullement.
Tout ce qu'il nous apprend est que si,
d'un côté, la mort de Socrale est fort
belle j de l'autre , on n'en saurait faire un
crime à ses juges. Il cite à l'appui l'opi-
nion de M. Cousin (1); et nous avons le
plaisir de voir deux hommes , tous deux
grands admirateurs de la liberté de pen-
ser, qui lèvent le chapeau au nom de
Luther, qui surtout ne peuvent pardon-
ner à l'Eglise catholique d'avoir voulu et
de vouloir encore défendre sa foi et sa
liberté, trouver tout naturel qu'Athènes
ou Jérusalem se soient débarrassées d'un
novateur par la voie de la ciguë ou de
la croix.
Si nous voulons rappeler brièvement
les raisons que donne M. Salvador de
rétablissement du Christianisme, nous
trouverons les suivantes :
Elaguez d'abord les miracles , les pro-
phéties et les martyrs , il restera :
La folie évidente du fondateur, qui se
jette en fanatique au-devant de la mort,
bien convaincu qu'il va ressusciter peu
d'instans après.
L'imposture la plus grossière et la plus
mal b.^tie qui fût jamais , qui consiste
dans la promesse d'un second avénemenL
glorieux très rapproché. Promesse si
bien imaginée que son accomplissement
même emportait la destruction du Chri-
stianisme et le non-accomplissement à
plus forte raison.
Les disputes, les scissions, les schis-
mes sans lin de la primitive église. Ceci
constitue tout une dernière partie de
l'ouvrage de M. Salvador, sur laquelle
nous aurions du nous arrêter encore,
(l'est là qu'on retrouve les Lrois faces
qu'offre le premier développement de
l'Eglise , faces représentées par les trois
apôtres saint Pierre, saint Paul et saint
Jean ; les merveilles de Simon et d'Apol-
lonius opposées aux miracles de Jésus-
Christ et des apôtres ; les ruptures entre
(t) « L'esprit do son temps et non pas Anytus ni
l'arropago avait mis Socrale en cause et l'avait con-
damnt'. Anytus était cvidemniont un citoyen re-
coinniandablc , raréopago un tribunal é(iuilablc et
modéré, ci si Ton devait éprouver quelque étonne-
ment, ce serait que Socrate eût été accusé si lard et
qu'il n'eût pas été condamné à uuo majorité plus
forte. » Argum. do Wipohg. de SocraUj par M. Cou-
sin, 1«22.
TOMB VIII. — H» 13. 183».
JÉSUS-CimiST ET SA DOCTRINE.
saint Pierre et saint Paul
53
leurs voyages
et leur mort à Rome contestés • les er-
reurs et les déréglemens des premiers
hérétiques mis sur le compte des pre-
miers chrétiens , etc.
Le charme des contrastes. Il faut citer
encore de toute nécessité : ( Le besoin
général de chercher un refuge assuré
contre les calamités présentes dans les
béatitudes divines d'un monde futur. Le
charme perpétuel qui naît pour les po-
pulations des contrastes les plus tran-
chés les disposait à passer soudain
comme le début même du Christianisme
en a donné la preuve ^ d'une licence ex-
cessive de mœurs à toutes les exaltations
de la chasteté, des divagations de l'esprit
à la foi , du désir universel de comman-
der à Puniversalité de l'obéissance (1). »
Nous avons souligné ces mots ; comme le
début du Christianisme en a donné la
preuve; parce qu'il en résulte que le dé-
but du Christianisme prouve le charm&
des contrastes , de même que le charme
des contrastes prouve le début du Chri-
stianisme.
Enfin , une foule d'autres considéra-
tions de même nature qui , prises isolé-
ment, prouvent peu de chose, et qui
dans leur ensemble , prouveraient tout
au plus que le Christianisme n'a jamais
dû s'établir.
Le dernier terme auquel on puisse
conduire un adversaire par le raisonne-
ment, c'est d'avouer qu'il n'existe pas de
vérité absolue pour la raison humaine.
Au-delà, il n'y a plus qu'incertitude,
scepticisme , sous quelque forme (juil se
déguise, et peine perdue. Or, ainsi que
nous l'avons dit en commençant , l'ou-
vrage de M. Salvador aboutit directe-
ment à ce terme.
iNous n'en voulons d'autre preuve que
ce dernier passage, (pii peut être consi-
déré comme la conclusion du livre ;
«( S'il est vrai que, pendant dix huit siè-
cles, l'Eglise chrétienne tout entière ait
prêché aux populations sur ce point (il
s'agit de la passion du Clirist, et nous
pouvons généraliser la proposition sans
rien changer au sens) les erreurs de fait
et les injustices les plus certaines, alors
quel homme , quelle religion , (jucllo
(I) Page 519.
54
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
école oserait prt^leiidre à la f>osses.uon
absolue de la Write (1)? » Ne nous lais-
sons pas preniire h Tamphibolo^'ie de ces
(UMMiiers mots. Si par la possession dbso-
liic (le 1(1 \critc, on enleiul la connais-
sance entière, illimitée, inlinie de la vé-
rité, qui jamais y a prétendu, hormis
Die" seul ?
Ce qu'on a donc voulu dire , c'est la
possession d'une ^'critc absolue, d'une vé-
rité fixe , immuable, qui ne soit pas seu-
lement relative, d'une vérité, en un mot ;
car la vérité est ce qui est, ce qui dure et
ne chanf^c pas (2).
TNlais tout le livre de ÎM. Salvador ne
tend à autre chose qu'à contester à l'E-
Hise chrétienne la possession de cette
vérité.
Tirez la conclusion, et dites à quoi
servent tous les raisonnemens de M. Sal-
vador, qui neprélend plus à la connais-
sance de la vérité.
Un mot à la louange de M. Salvador. Il
(1) Page 90.
(2) S'il y avait quelque difficulté sur le vrai sens
de ces paroles , nous pourrions les expliquer par
d'autres passages de l'auteur. Nous n'aurions qu'à
citer répigrapbe même de son livre, qu'il a empran-
lée à VEccléniaste , mais en lui attribuant une signi-
fication entièrement sceptique : — Â chaque chose
ta saison^ à chaque pensée, sous les deux, son
temps. Lor5qu''on accepte cette devise en son sens ab-
solu et qu'on la déploie comme une bannière à la
tête d'un ouvraj^e , n'est-ce pas dire formellement
qu'on ne reconnaît aucune lérid- absolue, éternelle ?
Mais lorsqu'on a pris celte position , il faut en subir
les conséquences. Il y a donc lieu de sVtonner d'en-
Icndrc M. Salvador revendiquer en faveur de Dieu ,
de VCtre éternel, je ne sais quelle infaillibilité qu^i\
lui interdit do communiquer bor» de lui. T. U, p.î)l.
Vainement encore voudrait-on se rallacber à quel-
que cbose de solide et tenter de produire un seul
acte de foi en la vérité , en s'écriant : — Avant tout
In vérité, In ri'alilé elle-même! le règne particulier
de chaque idrr, de chaque chose pnssti' ; elle seule est
ttnhle , elle seule est éternelle! P. 1548. On oublie
qu'on a perdu le droit d'Invoquer le nom de Dieu ,
dont on ne peut plus affirmer l'existence d'une ma-
nière absolue y car qui vous a dit que Tidèe de Dieu
ne fera pas son temps et ne passera pas comme les
autres? Nous ne saurions voir autre chose dans ces
élans éncr^iqui's , mais vains, que les convulsions
d'un»' raison effrajéc du >iile affreux qui s'e>l fait
autour d'elle et qui s'agite violemment entre le
panthéisme et le sceptiritmê j dans une égale im-
puissance de vivre cl de mourir.
y a au fond de son Ame un beau senti-
ment de patriotisme , un noble espoir de
délivrance et de progrt^s pour les Juifs.
Nous nous associons A ce sentiment ;
nous partageons cet espoir avec autant
d'énergie et plus d'assurance que lui. 11
n'a pour lui que son vœu , les données
plus ou moins contestables de son intel-
ligence et l'attente vague d'un peuple
qui a perdu la lumière; nous , nous
avons les prédictions formelles de notre
foi. Oui, non seulement nous l'espérons,
mais nous le savons de science certaine :
Israël reviendra ^ et ses restes seront sau-
vés. Nous saluons cette grande époque,
et comme un jour de salut pour une na-
tion bien criminelle, que nous plaignons
toutefois , et que nous respectons ainsi
qu'un aïeul coupable dont le châtiment
a presque égalé le crime, et comme une
ère de glorification et de triomphe pour
le Christ , telle qu'on n'en aura point
vu. Car , selon la parole du grand Apô-
tre , en qui juifs et chrétiens semblent
trouver un lien commun : Si la chute
d'Israël a fait la richesse du monde , et
sa diminution la richesse des Gentils,
combien plus son retour plein et en-
tier (1)! Mais qu'ils le sachent bien , s'il
est en leur puissance de hâter ce retour
au bercail, ce ne sera pas en passant par
le protestantisme et le rationalisme; ce
ne sera pas surtout en appelant de nou-
veau sur leur tète les anciens anathèmes,
en s'incrustant plus profondément au vi-
sage le stigmate du déicide.
A. COMBECUILLE.
(l) Quod si delictum illorum diviti» sunt mundi ,
et diminutio eorum divili% sunt gentium , quanto
magis plenitudo eorum. /?om,, xi , 12. Saint Jean
Chrysostoine parapbrase ainsi ce verset : « Si , dit
l'apôtre , leur chute a été cause du salut d'an si
grand nombre ; si , lorsqu'ils ont été rejetés , tant
d'autres ont été appelés , songez à ce qui arrivera
quand ils reviendront. Il ne dit pas en effet : Com-
bien plus leur rhangement , ou leur conversion , ou
leur redressement! mais combien plus leur pléni-
tude ! ce qui veut dire lorsque lovs seront sur le
point de rentrer. Il dit cela pour montrer qu'il y
aura alors effusion plus large de la grâce et do don
divin, effusion presque totale, — Tcjto ^t iitti ,
f^tavu; /.ai rcre ro ttXecv tt/Ç yapircç Edou-îvov, xat
TY,; ^«peaç TCJ «Eoj , KAl 2XFA0N TO IIAN. »
6. Joan. Cbrys.,^^ Epitt, ad Rom. Homil. xix.
PHILOSOPHIE CATHOLIQUE DE L'HtSTOIRE.
5S
PHILOSOPHIE CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE,
ou L'HISTOIRE EXPLIQUÉE,
Introduction renfermant l'histoire de la création universelle , par le baron Alexandre
GuiRAUD , de l'Académie française.
L'on pourrait diviser en deux classes
les productions scientifiques et littérai-
res d'un siècle : les unes ne font que pré-
senter sous des formes nouvelles les no-
tions communes , les connaissances ac-
quises à tous, tandis que d'autres renfer-
ment des conceptions et des aperçus
nouveaux. Celles de notre siècle appar-
tiennent , en général , à la première
classe. Tout ce qui s'écrit de nos jours ,
qu'est-ce, si ce n'est une reproduction
de ce qui s'était déjà dit? et l'on ne se
donnerait pas une grande peine si l'on
voulait ramener à son origine véritable
et ancienne presque toute la science de
l'époque. Si l'on excepte les découvertes
qui se font dans les sciences naturelles ,
les ouvrages que l'on jette avec profusion
dans le public, ou ne méritent pas l'atten-
tion des esprits graves, ou n'intéressent
que par la couleur du temps que l'on
donne à ce que tout le monde sait, par le
point de vue attachant sous lequel on le
présente. Notre siècle se pique moins de
découvrir d'autres choses, qu'il ne s'étu-
die à voir autrement les choses. Toutefois
il peut revendiquer une qualité supé-
rieure qui semble lui appartenir exclusi-
vement, c'est celle de coordonner les no-
lions de l'esprit et les découvertes des
sciences, d'en étudier les rapports, et
d'élever sur une môme base tout l'édilice
des connaissances humaines. Cet esprit
de synthèse est un mérite, sans doute ;
mais outre qu'il annonce un point d'ar-
rêt dans la carrière de la science, il est
souvent pousse outre mesure , et les
aperçus philosophiques que l'on se per-
met en toute matière sont moins le ré-
sultat d'une appréciation antérieure des
faits que des notions à j)riorL auxquel-
les on s'efforce de les plier.
11 est cependant des ouvrages remar-
quables sous le point diî vue de l'inven-
tion, et qui peuvent appartenir à la se-
conde classe dont nous avons parlé. Nous
y comprenons celui de M. le baron (iui-
raud. En effet, il n'a pas puisé ailleurs
beaucoup de conceptions qui entrent
dans son système. Elles peuvent être
quelquefois plus ou moins défectueuses,
mais elles ajoutent au mérite d'être des
inspirations venues dans la méditation
du sujet celui d'avoir été prfondément ré-
fléchies. Nous y rencontrons, d'ailleurs,
des aperçus qui , réduits à de justes bor-
nes, peuvent servir utilement la science
et la religion. Nous nous proposons de
faire quelques observations sur ce nou-
veau système de la création universelle :
mais nous devons l'exposer d'abord sous
sa forme la plus simple , en empruntant
souvent, pour plus d'exactitude, les paro-
les de l'auteur, afin de faire mieux appré-
cier et le système lui-même et le jugement
que nous nous permettrons d'en porter.
Dieu, au commencement, créa l'esprit
et la matière, principes de toutes les
productions dans ces deux ordres d'êtres.
Car l'esprit actif de sa nature a besoin,
pour exercer au dehors sa puissance, du
secours de la matière, élément inerte et
passif. Or cette matière primitive, diffé-
rente de celle de ce monde, était éthérée
et lumineuse ; et l'esprit , émanation
abondante et magnifique de l'être infini,
c'était l'archange, Lucifer, destiné à fé-
conder et développer les germes des êtres
renfermés dans la première production
de la puissance créatrice. Celte f( conda-
lion ne pouvait toutefois avoir lieu, se-
lon les lois de la sagesse divine, qu'autant
qu'il resterait uni à Dieu et qu*il puise-
rait dans le sein qui l'avait enfanté l'é-
nergie et la règle de sa puissance.
L'archange ou l'esprit remplit d'a-
bord glorieusement sa destinée , et fit un
usage légitime des qualités supérieures
dont il était doué. S'unissant à la matière,
il anima et développa en elle et en lui-
r,G
PHILOSOPHIE CATHOLTQLi: DE L'HISTOIRE.
liic-me les f;ermes iW louL Pouvrage de la
création, cl h Piustant fureiil produits
des myriades d'aiif^es aux(juels corrcs-
])ondii'cnt cl fiirrnl unies des produc-
tions mati riolles analof^uos. Aîais ébloui
de la j,'loire (ju'il vient de iaire éclater,
il se Paltri!)ue à lui-nirme , se détache de
Dieu, se fait le principe et le centre de
sa puissance, et entreprend de produire
de lui-nu^uie hors de lui comme Dieu.
Au lieu donc de léconder la matière en
la perfectionnant par un développement
progressif, et Pélevant enlin jusqu'à la
région des esprits, il descendit jusqu'à
elle, la corporisa , la solidifia, et la pé-
nétrant de son énergie propre que ne fé-
condaient plus ni ne dirigeaient la puis-
sance et la sagesse divines, il produisit
en elle une œuvre informe dont nous re-
connaissons les traces dans ces ossemens
monstrueux cachés sous terre qui attes-
tent par leurs proportions démesurées
comme un essai et une ébauche de la
nature j et dès lors fut rompue l'harmo-
nie de la création primitive , et com-
mença cette lutte d'élémens qui a boule-
versé notre globe et porté le désordre et
la confusion jusque dans ses profondeurs.
Une partie des anges ne suivit pas Lu-
cifer dans cette déviation de son être , et
mérita d'être récompensée par un mou-
vement d'ascension vers Dieu , et l'ab-
sorption peut-être dans leur substance
spirituelle de la matière à laquelle ils
étaient unis: et cette perfection ajoutée
à l'état primitif des bons anges fut dans
la proportion des mérites et les distribua
en différentes classes qui forment la hié-
rarchie des esprits célestes reconnue par
l'Cglise. Les autres anges partagèrent
l'orgueil de Lucifer et furent enveloppés
dans sa disgrûce. Car, après qu'ils se fu-
rent détachés de Dieu, ils tombèrent
avec lui d'un élément dans un aulre et
toujours du plus subtil au plus condensé,
et produisirent dans les parties les plus
basses et les plus obscures cet épouvan-
table chaos, au sein duquel cessèrent
toute vie corporelle et tout mouvement;
compiiniésq\i'ils furent aussitôt par l'es-
prit de Dieu, (jui était porté sur les eau\
autour de celle masse immonde et dés-
ordonnée.
Cependant le \ «rbe de Dieu voulut
réparer le désordre causé par Satan et 1 laissé creuses et vides les parties du
féconder les élémens de la matière de-
venue captive. Il dit :Oue l<i iiunihrc soit;
et la lumière, que l'abîme avait étouffée
sans l'éteindre, brilla, non pas de son pre-
mier éclat tout spirituel, mais d'un éclat
(|ui put s'harmoniser avec les créatures
que le Verbe de Dieu allait vivifier ; et
alors s'accomplit pour Satan la division
de son essence lumineuse et de son es-
sence ignée, la séparation de la lumière
des ténèbres. Satan ne fut plus dès lors
lumière spirituelle et féconde, il devint
feu; carie feu n'est que la lumière con-
densée; et la main de Dieu le repoussant
sans cesse, il se renferma dans les en-
trailles de la terre, où il entretient parsa
présence et son activité un feu perpétuel,
La lumière (|ui avait brillé s'éleva dans
les régions supérieures, et ce fut le pre-
mier jour de la création mosaïque.
Le premier effet opéré par l'apparition
de la lumière fut la formation du iirma-
ment ; c'est-à-dire qu'elle attira à elle,
du sein du chaos , une partie de cette
matière non encore organisée, à laquelle
elle rendit , par l'épuration ascendante
qu'elle lui lit subir, sa première éthéréité
et cette faculté expansive qui lui lit sou-
lever la masse des eaux dont le chaos
était ceint et diviser ainsi celles que l'in-
lluence satanique retenait de celles que
l'influence divine avait assez épurées en
les touchant pour qu'elles pussent mon-
ter avec l'éther et même au-dessus de lui.
Notre atmosphère peut donc être consi-
dérée comme un espace neutre où les
deux influences satanique et divine se
combinent, se combattent quelquefois,
et où celle-ci intervient toujours avec
assez de puissance pour maintenir la
conservation de ce qu'elle a organisé,
(juelles que soient les luttes de l'influence
ennemie essentiellement destructrice. Et
ce fut le second jour.
Mais après que Dieu eut allégé le poids
des eaux sur la terre en les divisant par
l'étendue du firmament , et retiré au-
dessus même des eaux supérieures son
esprit qui comprimait cette masse chao-
tique, alors l'élément igné qui était de-
meuré en elle, reprenant son action ex-
pansive, enfla sur plusieurs points l'élé-
ment aride et l'exhaussa. Or ces exhaus-
semens partiels ayant nécessairement
PHILOSOPHIE CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE.
57
globe qu'ils n'avaient point soulevées, il
en résulta que les eaux eurent leur bas-
sin creusé tout naturellement, qu'elles
s'y retirèrent et que les continens qui
avaient surgi au-dessus d'elles furent pro-
pres à recevoir une organisation végétale.
La création matérielle semble termi-
née à l'apparition de la terre , et chacun
des élémens dépositaires des germes at-
tend l'ordre du Yerbe pour les dévelop-
per. Or ce développement s'opère sous
une double influence : l'une suprême ,
celle de la lumière et de l'eau qui en est
l'agent • l'autre inférieure , celle du feu
ou de Satan , car le feu et l'eau sont re-
connus par la science pour être les deux
grands modificateurs de la matière. Par
eux s'établit l'antagonisme qui constitue
la loi des êtres. La lutte est entre le feu
et l'eau : l'eau qui féconde, le feu qui
brûle. Satan, qui avait formé le premier
monde, concourt donc avec le Yerbe à la
formation du monde nouveau, et ta terre
produisit l'herbe verte faisant sa semence
et des arbres à fruits portant leur se-
mence. Et ce fut le troisième jour.
Les eaux que la puissance du Verbe
avait pénétrées et séparées des eaux in-
férieures se répandirent dans l'espace; et
se combinant avec la substance éthérée,
formèrent vraisemblablement les corps
sidéraux actuels, soleil, étoiles, planètes,
etc Et ce fut le quatrième jour.
Ces mêmes eaux supérieures et infé-
rieures, au commandement du Verbe ,
produisirent : les premières, les oiseaux,
et les autres, les poissons. Et ce fut le
cinquième jour.
Le sixième jour, la terre, déjà parée
d'arbres et de plantes , se peupla d'ani-
maux. Or les productions animées com-
me celles du règne végétal ne doivent
pas être attribuées à la puissance divine.
Elles sont plutôt l'ouvrage de Satan, qui
est forcé d'obéir au commandement du
Yerbe. La nature bestiale n'est, en effet,
qu'une animation satanique modifiée par
les inlhiences divines ou supérieures qui
agissent dans Tatmosphèrc. La bête ainsi
animée par Satan a été faite à son image,
comme riiomnie à l'image de Dieu. L'Ame
des bêtes est donc l'esprit même de Sa-
tan répandu dans la nature ; c'est l'Ame
universelle des anciens. Si elle se mani-
feste d'une uiauièrc imparfaite dans l'a-
nimal , c'est à cause de l'imperfection
des organes; et si l'animal souffre , c'est
parce que Satan a péché. Au reste , les
bêtes étaient plus parfaites dans le para-
dis qu'elles ne le sont aujourd'hui. Elles
avaient l'intelligence et la parole.
La formation du corps de l'homme ne
fut pas une production satanique. Dieu ,
qui le façonna de ses mains , en purifia
d'abord la matière de toute émanation
du principe igné. Son âme fut une éma-
nation de l'esprit de Dieu. Il s'opéra un
changement dans la forme du corps de
l'homme avant sa chute. Il n'y avait d'a-
bord en lui aucune distinction de sexe, et
Dieu lui avait donné la puissance de se
multiplier par l'action seule qu'il exer-
cerait sur la matière à laquelle il était
uni. Mais il manqua de force pour exer-
cer cette puissance. Il se laissa aller à la
langueur, au sommeil, et Dieu, par con-
descendance pour cette faiblesse, dit ; Il
n'est pas bon que Vhomme soit seul j et lui
donna une femme. Et Dieu cessa de pro-
duire et rentra dans son repos.
La destinée que l'ange avait d'épurer
la matière et de l'élever progressivement
à L'état d'esprit fut déférée à l'homme,
^ïais, par sa désobéissance aux ordres de
Dieu, il se mit dans l'impuisssance de
la remplir. Il s'opéra alors un change-
ment plus considérable dans son corps
comme dans son âme. Son corps, en
particulier, fut pourvu d'organes néces-
saires à des besoins grossiers qui n'exis-
taient pas dans l'état d'innocence. 31ais
par Jésus-Christ il a recouvré cette des-
tinée. Son corps sera définitivement
transformé par la résurrection, et avec
lui toute la nature. Tout ce qui est rela-
tif à sa condition présente cessera. Les
sexes seront effacés. La femme retour-
nera à son principe; elle rentrera dans
riiomme pour ne former avec lui qu'une
seule chair.
Telles sont les idées qui dominent dans
l'Histoire de la Création universelle de
IM. le baron Guiraud. Elles pourront bien
surprendre dos esprits peu accoutumés
à sortir de la sphère des notions commu-
nes et positives. Nous comprenons, en
effet, que pour juger et apprécier un
travail île cette nature, il faut savoir
(lonntM* un libre essor à la pensée et ne
pas trop craiadie la nouveauté et la har-
68
J'IIILOSOPHIE CATHOLIQUI:: DE L'HISTOIRE.
tliesso des conceptions. INlais nons con-
fessons, en niOuie temps, que c« n'est
point là une conci'Sbion faite an nom vi
A rmlenlion droite de fauteur, mais une
position que l'on est forcé de prendre si
1 on ne veut pas s'c'^arer soi-même; que
ce n'est point bienveillance, maisjustice.
Les merveilles de la création et de la
restauration de toutes choses apparais-
sent à l'intelligence qui les découvre
comme des beautés nouvelles cachées au
commun des hommes, et dépassent tou-
jours par leur grandeur, malgré nos ef-
forts, les bornes de notre esprit. INous
sommes donc disposés à justifier et à
louer tout ce qui mérite des éloges ou se
trouve à l'abri de la censure. C'est déjà
beaucoup que de concevoir un système
vaste comme l'ouvrage de Dieu et d'en
accorder les parties. Cet effort tout seul
donne un titre bien mérité à la recon-
naissance et à l'admiration publique. La
fécondité de l'esprit est toujours une
qualité supérieure. Mais nous dirons
aussi avec liberté et franchise, notre
pensée sur ce qui nous a paru hasardé,
inexact, même un peu étrange. En rele-
vant les beautés du tableau, nous n'en
voilerons pas les défauts qui le déparent.
L'idée d'un monde primitif, son bou-
leversement progressif causé par un dés-
ordre volontaire et coupable survenu
dans le monde des intelligences , cette
destinée commune de perfection et de
décadence donnée h l'esprit et à la ma-
tière est une conception qui non seule-
ment échappe à la censure de la foi ,
mais donne encore à l'ouvrage de la
création un caractère de magnificence
et de sagesse. Il n'est pas indigne de
Dieu de se représenter le chaos non
comme un premier essai de sa puissance,
mais comme le débris d'un monde ruiné
par la révolte de la créature. La confu-
sion et le désordre où étaient alors les
élémens de l'univers peuvent très bien
être attribués à la faute d'une intelli-
gence créée plutôt qu'au dessein do l'in-
telligence suprême, en qui tout est ordre,
sagesse et beauté.
Portant plus haut nos regards, qui sait
même si l'œuvre de Dieu n'a pas par-
couru plusieurs périodes analogues ; si
sa justice et sa miséricorde, sans cesse
aux prises, pour ain^i dire, avec l'or
gneilde sa créature, n'ont pas tout détruit
sans cesse pour tout restaurer? Nous au-
rions peut-être là la notion originelle
de ces successions indélinii^s d'absorption
et de développement du panthéisme in-
dien. iMais tout en laissant un libre cours
à nos pensées , il faut se mettre en
garde contre la séduction de nos con-
ceptions propres ; et parce que nous au-
rons trouvé une explication des mystères
du monde qui nous paraîtra digne du
Créateur et de son ouvrage , il ne faut
pas croire qu'on ne puisse les compren-
dre autrement , ni donner à nos inven-
tions si incertaines, si souvent témérai-
res, l'autorité d'une révélation. L'auteur
s'est donc montré trop sévère, trop ex-
clusif, lorsqu'il a dit que Dieu n'avait
pas pu procéder par ébauches , pag. 269.
Car le système qui fait commencer tou-
tes choses par le chaos n'est pas dé-
pourvu de vraisemblance. La puissance
divine, si libre dans son exercice, serait-
elle forcée de se déployer d'abord dans
toute son étendue? Elle ne le pourrait
même pas : sa fécondité dépasse toujours
ses propres productions. Si donc elle doit
se restreindre, pourquoi ne pourrait-elle
pas se réduire jusqu'aux premières ébau-
ches de l'être? La différence de perfec-
tion qui sépare les créatures n'est rien
par rapport à sa plénitude. Elle aurait
d'ailleurs agi toujours selon son infinité
par l'acte même de la création. Que si
l'on dit que sa sagesse avait besoin de se
manifester d'abord comme sa puissance,
cette sagesse aurait eu son mode de ma-
nifestation dans le perfectionnement
progressif de ce premier jet de la puis-
sance créatrice. Depuis même que Dieu
a mis la dernière main à l'univers, tout
ne paraît-il pas commencer par un état
élém.entaire? Chaque classe d'êtres n'a-
t-elle pas son chaos, et ne faut-il pas le
travail de plusieurs périodes pour les
amener à leur perfection définitive? Dans
cet ordre de production, il y aurait eu,
à la vérité, moins d'éclat et de magnifi-
cence au commencement , mais aussi
plus de mesure et plus d'ordre dans la
suite. Or l'action de Dieu n'est-elle pas,
ce semble , plus ordonnée qu'étendue ?
Ne se monlre-t-elle pas , dans son com-
mencement , plus faible que forte, et
ncst-ce pas là celle douceur avec la-
PHILOSOPHIE CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE.
sa
quelle la sagesse atteint ses fins? L'on ne
peut nier que le monde ne soit soumis à
la loi du progrès. Il faut donc qu'il ait
commencé par un état moins parfait.
Pourquoi pas par l'état informe du chaos?
Toutes les formes de l'être créé eussent
alors été le résultat de cette loi univer-
selle. Si cette loie st digne de Dieu, pour-
quoi n'y pas soumettre tout l'exercice
possible de sa puissance? Il a toute l'é-
ternité pour faire passer sa créature du
néant à sa perfection indéfinie.
L'intervention de Satan et de ses anges
dans la destruction du premier monde
et la formation du chaos ne répugne pas^
elle satisfait même à la croyance chré-
tienne qui mêle cet ange rebelle aux
désordres de l'univers et lie ensemble
deux faits incontestables et analogues , la
confusion du premier état du monde
matériel et le désordre survenu dans le
monde moral par la révolte de Lucifer.
On peut bien supposer primitivement un
ordre de choses semblable à celui du
monde mosaïque j car le premier homme
était le maître et le chef de la nature ,
non pas seulement en la faisant servir à
son usage, mais encore en la pénétrant
de son action puissante, et en l'associant
inévitablement à son sort. Centre d'une
force immense, il devait l'emporter dans
sa sphère d'activité et lui faire subir sa
loi. Elle l'a subie, cette loi. Nous la
voyons étrangement défigurée depuis que
l'homme a altéré en lui l'image de Dieu.
Mais elle a commencé à recevoirde J.-C,
le nouvel Adam , une influence régéné-
ratrice, et elle attend, dans les gémisse-
Hiens de la captivité, sa délivrance et sa
glorification définitive. L'archange avec
les esprits qui lui étaient soumis pouvait
donc avoir entre ses mains la destinée ds
la créature matérielle. Son obéissance à
la loi de son créateur dans l'exercice de
la puissance qu'il en avait reçue aurait
assuré à cette matière primitive un per-
fectionnement progressif, et les produc-
tions magnifiques qui en étaient sorties,
s'élevant sans cesse vers des régions su-
périeures, auraient subi des transforma-
tions successives qui les auraient rappro-
chées de la nature des esprits; comme
aussi sa révolte renversant ce bel ordre
aurait jeté la confusion dans les élcmens
de l'univers et amené sa ruine totale.
Il y a d'ailleurs dans celte explication
du chaos une conception bien conforme
aux principes d'une saine philosophie.
La matière n'aurait pas une existence
indépendante de l'esprit ; elle serait sou-
mise dans son développement et dans sa
forme à l'action d'une force placée au-
dessus d'elle^ rejetée au dernier rang de
la création, sa destinée serait de repré-
senter des phénomènes d'un ordre supé-
rieur , d'être l'image sensible des mer-
veilles invisibles. Ne convient-il pas, en
effet, qu'à la production la plus impar-
faite de la puissance créatrice réponde
la plus basse fonction, celle de servir
d'instrument pour figurer des manifes-
tions plus parfaites de cette même puis-
sance?
Au reste , en admettant un monde pri-
mitif, il faut nécessairement rattacher sa
destinée à celle du monde des intelli-
gences. Car il répugne de le voir, sous
l'action immédiate de Dieu , tomber par
des altérations successives dans la con-
fusion et l'immobilité du chaos. La main
du Créateur, lorsqu'elle n'est pas gênée
par l'action désordonnée de la créature,
soutient et perfectionne son ouvrage. La
même puissance qui l'a fait, doit au
moins le conserver; et Dieu ne peut pas
plus altérer ou détruire sa créature que
se repentir de lui avoir donné l'existence.
L'histoire qui nous est connue de ses
desseins nous montre, en effet , qu'il ne
trouble l'ordre établi et ne détruit que
pour punir et exercer sa vengeance. Le
chaos, considéré comme dernière pé-
riode de l'action créatrice, eût été un
véritable désordre qui eut du être attri-
bué à Dieu lui-même ; car le désordre
proprement dit est la destruction d'un
ordre antérieur. Les défenseurs du sys-
tème de l'origine chaotique de la créa-
tion savent écha})per ù ce défaut. La con-
fusion originaire de l'univers est moins,
dans leur opinion, un désordre, que le
premier état ék^mcntaire de l'ordre. La
loi du progrès ii laquelle Dieu voulait
soumettre l'exercice de sa puissance, de-
mandait qu'il conimençAt par les pre-
miers rudiuicnsde l'être. Or, la première
ébauche, quelque grossière qu'elle soit ,
d'un ouvrage magnifique, n'est pas indi-
gne (le la sagesse de l'ouvrier.
Cette intervention des an^^es dans le
m
PIIILOSOPIIIE CATHOLIQUE DE L'JTISTOIRE.
î^oiJvernemcnt du premier monde ne se-
rait, au reste, que le commencement
d'un dessein suivi dans des temps post<^-
rieurs. La croyance gt^nérale des peuples
et celle de l'Église, est que les esprits cé-
lestes priSident à l'ordre prt^senl de l'u-
nivers. De là il est bien permis d'inférer
que la loi générale veut que Dieu confie
aux créatures intell ij^entes supérieures
une partie de sa ])uissance pour la dis-
position du monde matériel. Que celte
puissance aille, comme le pense l'au-
teur , jusqu'à concourir activement au
développement des formes et à la pro-
duction des espèces résultant de l'asso-
ciation diverse des élémens primitifs,
c'est ce qui n'est pas aussi bien établi. 11
n'est pas toutefois impossible que la mu-
nificence divine ait enrichi la créature
faite à son ima^e de cette puissance pro-
ductrice, et ail voulu mettre en elle une
force qui retraçût, à un certain degré, la
puissance même de créer. Peut-ôtre se-
rail-il permis d'y voir un dessein réclamé
par sa bonté et sa sagesse. Mais il est
possible aussi que, jaloux de mettre dans
ce monde inférieur le caractère d'une
dépendance absolue de son Créateur, il
ait seulement confié aux espritsj, minis-
tres de ses volontés, le soin de le conser-
ver dans Pétai où il l'avait mis.
Le premier ange aurait-il encore pro-
duit des anges semblables à lui , et cette
puissance de développement exercée sur
les germes primitifs de la matière, au-
rait-il pu la porter sur lui-mrme , et par
une reproduction et une fécondation de
sa nature, donner l'existence à d'autres
esprits dont il aurait peuplé et embelli le
monde V C'est la une question (jui touche
à des mystères trop profonds pour être
pleinement éclaircie par la raison hu-
maine. Appliquée à l'Ame, elle avait été
agitée par les premiers docteurs de l'E-
glise , saint Jérôme et saint Augustin , et,
dans sa plus grande généralité, elle a été
résolue affirmativement par les héréti-
ques des premiers siècles, par les défen-
seurs du système philosophique des éma-
nations dont elle était la base. Sous le
point de vue plus restreint de saint Au-
gustin , les scholastiques l'ont examinée
avec plus de précision et de rigueur, et se
sont arrèlé's à l'impossibilité métaphysi-
que de la génération des ûmCû. Leur con-
clusion a été résumée dans ces paroles
de Pierre Lombard : Anima in cor porc
fornuito infitndiliir et infmidendo crca-
ttir. Ce serait traiter M. le baronGuiraud
avec trop de sévérité et peut-être d'in-
justice , si nous combattions son système
par l'autorité seule de l'école, si nous le
jugions faux et absurde par cela seul
qu'il est opposé à l'enseignement com-
mun des théologiens du moyen âge. ^ous
sommes forcés d'avouer que l'opinion de
la génération des esprits n'est point con-
traire à la foi, et que l'opinion qui lui
est opposée et qui a prévalu n'enlève pas
au philosophe la liberté de ses concep-
tions en celte matière, parce qu'elle ne
se rattache pas nécessairement à aucun
pointde la doctrine chrétienne, et qu'elle
n'a pas reçu la sanction de l'Eglise. JNous
irions même plus loin. Wous penserions
qu'on pourrait établir par des raisons qui
ne seraient pas méprisables la possibilité
de celte génération des esprits. Pourquoi
refuser à un être plus parfait et plus puis-
sant que l'homme le privilège de la re-
production de lui-même que l'homme a
reçu. IN'otre intelligence bornée et maté-
rialisée, pour ainsi dire, par la vue des
phénomènes de ce monde , se refuse sou-
vent à concevoir rien de supérieur au
delà, et nous poussons sur la question
présente l'ignorance, j'ose dire, la gros-
sièreté jusqu'à nous convaincre que les
esprits n'engendrent pas , parce qu'ils ne
sont pas composés de parties , comme si
la génération emportait nécessairement
la division, comme si la plus belle préro-
gative de l'être demandait la condition
de la matière. Dieu est-il matière pour
engendrer son fils? Est-il matière pour
faire sortir de son sein des esprits? Sans
doute ces productions divines diffèrent
essentiellement de celle des créatures;
mais, puisqu'il nous plaît de voir une
image de cette puissance productrice
dans l'homme qui est matière , pourquoi
la refuser aux purs esprits plus puissans
<'t par conséquent plus féconds que
l'homme? IS'ous descendons jusqu'à la
plante pour y découvrir une représenta-
lion, grossière sans doute, de la géné-
ration divine; et, en remontant l'échelle
d<'s êtres, nous répugnons à nous arrêter
a ces pures intelligences, toutes resplen-
dib.sanlcâ de la muuiiicence de leur Créa-
PHILOSOPHIE CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE.
61
leur, pour y contempler l'image d'un at-
tribut qui fait le fond de l'être de Dieu ,
qui est la source même de sa puissance
créatrice.
Toutefois , nous accusons l'auteur de
V Histoire de la Création universelle d'a-
voir fait, d'une opinion philosophique
opposée au sentimentgénéralement reçu,
un des points fondamentaux de son sys-
tème. Il aurait pu insinuer sa pensée ,
montrer par le raisonnement et l'analo-
gie qu'elle n'est pas sans vraisemblance ,
et jeler quelque jour sur une question si
importante que l'on n'examine plus,
parce qu'on n'en sent pas assez la gra-
vité. C'eût été là une discussion à part
qu'il aurait bien pu appliquer à la géné-
ration de l'homme , mais nullement à la
production des anges. Car il n'est venu ,
ce nous semble, à la pensée d'aucun
écrivain ecclésiastique qu'il s'est opéré
dans le ciel une multiplication des es-
prits par voie de génération , et que tous
les anges sont les enfans de Lucifer.
ISous ne saurions non plus approuver
ce qu'il avance sur la nécessité pour
l'ange de s'unir à la matière pour exer-
cer sa fécondité. Le concours de deux
élémens actif et passif est bien, dans l'é-
tat présent de la nature , une condition
nécessaire de la production des êtres ;
mais il n'est pas du tout certain qu'il en
soit ainsi dans l'ordre des pures intelli-
gences. Nous sommes porté à croire que
le besoin pour l'homme de s'unir à un
autre principe pour se reproduire est
plutôt impuissance de sa part que le ré-
sultat de la loi universelle des êtres.
iNous concevrions plutôt qu'une créa-
ture portée à un haut degré de perfec-
tion dut engendrer comme Dieu par une
action exercée sur elle-niêmc.
Wous ne voudrions pas cependant qu'il
fut permis de conclure de \h que l'homme
dans son premier état d'innoceucc n'eut
pas eu besoin de la femme pour engen-
drer, et qu'elle lui fut accordée par con-
descendance pour sa faiblesse. L'auteur
reproduit sur cette question les idées de
l^aader. Quoi qu'il en soit de la probabi-
lité intriusè(iue du système du philoso-
phe allemand, nous pouvons bien avan-
cer qu'il ne repose sur aucune autorité
grave. Quelques Pères de l'église, entre
autres saint Augustin, ont bien pense
que les hommes, avant le péché , se fus-
sent multipliés selon un mode plus par-
fait, analogue à l'état d'innocence de la
nature humaine ; mais aucun n'a dit que
la formation de la femme fut une déro-
gation à l'ordre primitivement établi ,
causée par la faiblesse de l'homme. Plu-
sieurs ont regardé le sommeil d'Adam
non comme un affaiblissement volontaire
de ses forces, mais comme une extase.
N'est-il pas écrit que Dieu lui envoya ce
sommeil? Rien n'indique qu'il ne faille
prendre dans le sens propre ces paroles:
Il n'est pas bon que Phomnie soit seul.
L'union de l'homme et de la femme a été
considérée, d'ailleurs, comme la figure
de l'union plus haute de J.-C. et de son
Église. Dieu aurait-il été prendre dans la
dégradation de son ouvrage une image
des mystères futurs? Le système de Baa-
der diffère, sans doute, de l'opinion
d'Amauri- mais ceux qui voudraient le
défendre devraient se rappeler cette pro-
position du docteur scholastique , con-
damnée par le concile général 4' de La-
tran ; Si homo non peccasset, in dupliceni
scxurn partitus non fuissct, nec gcnera-
tus, sed co modo quo angeli sancti mul-
tiplicati fuissent homines.
Nous avons parlé jusqu'ici de la puis-
sance de Lucifer encore soumis à Dieu.
Nous devons dire notre sentiment sur le
pouvoir qui lui est resté après sa chute.
Que l'auteur se fiit contenté de reculer
jusqu'au monde primitif l'origine des
productions fossiles, personne n'eut ou
le droit d'ébranler sa conviction et de
lui contester, h cet é^'ard, l'indcptMidance
de sa pensée. Tout au plus aurait-on pu
lui observer que, nonobstant quelques
irrégularités dans la dispositicn descou-
ches terrestres, qui peuviMii être attri-
buées à des accidcns, l'on remarque un
ordre général qui répond exactement .ui\
productions des jours île la créatuni, et
que cette corrélation invite puissamment
l'observateur à prendre dans la création
mosaïque l'explication de faits géologi-
ques. JMais il a porté plus loin ses induc-
tions. Il a vu dans les débris des végétaux
et des animaux ensevi^lis dans la Icmmo
les restos d'une production satanique ;
production qui atteste, en effet, selon
Ini , par ses proportions gigantesques et
informes, l'aclion d'un pouvoir désor.
m
lILOSOPIIlb: CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE.
tlonné. C'est là . nous le pensons, une er-
nuir. l/aiialo^'i(^ fiappanle entre ces pro-
(iiiclions et celles des temps poslériours ,
leur similitude parfaite, surtout dans le
rè^ne vé^'tMnl , la ré;;ularitt^ souvent re-
nianpiaMc des formes sont, à notre avis,
des preuves irrt'cusables de l'ideulilé du
principe de la première et de la seconde
création. Lucifer, sépart^ de Dieu, ne de-
vait plus avoir de puissance pour l'ani-
mation de la malitl-re, pour ledcveloppe-
nient des germes. Car pourquoi, si celte
puissance lui était restée, n'aurait-il pas
pu piovoquei' un développement analo-
î;ue dans le principe spirituel et pro-
duire d'autres an^es ?
L'erreur devient plus grave lorsque
l'auteur fait intervenir Satan dans toute
la création des six jours, l'homme ex-
cepté; lorsqu'il nous représente l'uni-
vers sorti du chaos comme une œuvre
mixte résultant de la combinaison de
l'action de Dieu et de celle de Lucifer,
de la lumière et du principe igné. En
vérité, cette conception nous paraît
étrange et ne saurait être favorablement
accueillie par les esprits, je ne dis pas
religieux , mais éclairés seulement par
les lumières d'une saine philosopliie.Qui
a janiiis cru que Dieu se soit seivi de la
puissance qui restait au démon pour
produire les merveilles de la nature;
qu'en ce qui regarde les produits corpo-
rels des élémens , il se soit tenu, en ar-
rière? Qui a jamais pensé que la nature
bestiale n'est (ju'une animation satanique
moiliIi(''e par les inlluenct s supérieures
qui agissent dans l'atmosphère : que
l'Ame des bètes . c'est l'esprit de Satan;
qu'elles souffrent à cause diî son péché ;
que la guerre déclarée autrefois aux
bêtes était un combat contre Satan, etc.,
etc....? Ce pouvoir donné au démon
dépasse manifestement les bornes que
l'enseignement de la théologie, que
la croyance des chrétiens lui assignent.
Qu'il ai^isse en certaines rencontres sur
la nalurt; et occasionne quelquefois des
désordres notables , que sa puissance
sur les corps soit très étendue, le chré-
tien ne saurait le nier ; mais il sait en
même temps qu»i cette puissance est en-
chaînée , suitoul depuis I.-C. ; qu'elle ne
s'exerce que par une permission divine
€t pour le mal j ((uc son action est plutôt
une anomalie dans le monde que le
principe régulier du mouvement et de
la vie, et que Dieu a réservé aux bons
anges le gouvernement de l'univers. Cou-
,sY///, dit saint Thomas, toLam creaturam
( orjioralcni (idnnnislrari à Dco, minis'
(cno cin'f^elonim (I).
H ne nous est pas possible de donner
plus de développement à nos réilexions,
et de suivre dans tous ses détails le sys-
tème de M. le baron Guiraud. 11 faudrait
un volume. JNous comprenons qu'on ne
saurait entamer de discussion utile en
celte matière qu'en prenant les ques-
tions une à une, et les considérant sous
les points de vue qu'elles peuvent offrir.
Or, elles se rattachent à un ordre d'idées
trop élevé et trop étendu pour pouvoir
être traitées dans les limites d'un article.
Aussi nous contenterons-nous, en iinis-
sant, d'indiquer quelques propositions ,
ou fausses ou peu exactes, qui ont
échappé à l'auteur.
JL n'y a iV omnipotent , d'éternel ^ d'ir-
résistible pour Llionime que la grâce de
Dieu. Pag. 3.
JSos fautes sont suscitées en nous,
PRESQi E TOUJOURS , par cet esprit du
mal (le démon). Pag. 5.
L'esprit et la matière sont une émana-
tion de Dieu riédiate ou immédiate.
Pag. 21.
Ce sont les créatures qui ont donné
naissance à la forme. Pag. 23.
Le corps principe est obligé de con-
quérir.... un état qu'il eut possédé par
la simple obsen'ation de sa loi naturelle.
Pag. 28.
JVulle intervention secondaire ne vient
se placer entre i homme et lui (Dieu) ,
dans le buisson ardent où il révèle sa
mission à Moïse. Pag. 41. Voyez Act. des
Apôtres, chap. vu, vers. 30.
L'esprit j ai Hit du sein du Paraclet....
le f^crbe produisait cette sorte d'ovaire
universel (/u'on appelle matière. Pag. 104.
\ oy. Lvang. selon saint Jean, ch. 1,
vers. 3.
La création mosaïque tout entière,
moins V homme cependant, appartien-
drait au k'érbe. Pag. lOO.
J^es Pères, trop influencés peut-être par
/« V traditions de l'école philosophique
(1) Àd Ephes., c«p. 2.
PHILOSOPHIE CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE, ê5
païenne , cherchaient à s'éloigner le
moins qu'il était possible de cet enseigne-
ment (la destruction du monde par le
feu). Pag. 189. Voy. Ep. 2 de saint Pierre,
c. 3, V. 10.
Le premier jour mosaïque fut aussi le
jour du jugement pour le monde angéli-
que.... La miséricorde de Dieu rendit à
leur nature ceux des anges rebelles que
le repentir avait purifiés après leur chute.
Papf. 223.
Ne nous serait-il pas permis de dire
que les astres du firmament sont encore
animés par des anges y sans doute en état
d'épreuve? Ibid.
Les deux seuls corps sans péché qui
ont paru sur cette terre se sont élevés
d'eux-mêmes dans le ciel, ceux de la
Vierge-mère et de son divin fils. Pag. 264.
L'homme créature mixte, placée entre
Dieu et Satan comme pour servir à ce
dernier d'entremise. Pag. 273.
Nous ne concevons pas les motifs de
toutes ces distinctions entre la nature et
la grâce. Pag. 387.
Sans l'explication que nous donnons ,
Daius serait fondé dans ses propositions.
388.
Après avoir fait connaître le fond du sys-
tème de M. le baron Guiraud, nous nous
abstiendrions de parler de la forme dont
il l'a revêtu si, sous ce dernier rapport,
il ne méritait l'attention du lecteur. Le
style en est correct, élégant, clair, abon-
dant, rapide; l'on reconnaît une plume
exercée et dirigée par le sentiment du
bon goût. On désirerait cependant plus
de cette simplicité de discours qui con-
vient à une discussion de celte nature.
C'est quelquefois plutôt la parole imagi-
née et nombreuse de l'homme de lettres
que le langage bref et concis du philoso-
phe. Ce défaut, qui tient aux habitudes
de l'écrivain, n'erapèche pas qu'on ne
voie clair dans sa pensée , et que toutes
les parties de son système ne s'offrent
sous un point de vue distinct. 11 sert
même à donner à la lecture un nouvel
attrait.
Pag.
Mais ce que nous devons relever sur-
tout, c'est l'intention droite, le senti-
ment de foi et la conviction vraie et pro-
fonde qui ont dirigé M. le baron Guiraud
dans la conception de son système etdans
l'exposition qu'il en fait- Ce n'est point
là une de ces productions où le cœur et
l'esprit de l'auteur s'effacent pour ne
faire paraître que le fruit aride de ses
recherches j où le style , destin^^ à pro-
duire au dehors le fond de l'Ame, ne sert
qu'à le masquer et à substituer un lan-
gage appris et étudié au produit spon-
tané de la nature. M. Guiraud dit ce qu'il
sent, ce qu'il a éprouvé , nous oserions
dire ce qu'il a vu ; et il le dit avec le sen-
timent d'une foi vive et sincère, dans le
dessein et l'espérance de faire une œuvre
utile à la religion. L'on découvre, sous
le voile de sa parole, le cœur du chré-
tien qui brûle du besoin de venger sa foi
des dédains et des vaines attaques de la
science , et de forcer cette science, si in-
dépendante et si fière, à rendre hom-
mage à la croyance de l'humble fidèle.
C'est déjà un service éminent rendu à la
religion que de dévouer à la défendre
un talent que le public a plus d'une fois
reconnu et admiré, que de refuser ses
travaux et ses veilles à des productions
auxquelles les éloges et les applaudisse-
mens serdient acquis d'avance, et de les
consacrer 5 des recherches et des con-
ceptions religieuses dont la destinée est
incertaine, mais qui doivent avoir tou-
jours pour résultat d'apprendre aux es-
prits légers et ignorans à respecter une
religion qui entraîne vers elle les hom-
mes remarquables du siècle. Les catho-
liques trouveront aussi dans cet hom-
m.ige de la scienro un motif puissant de
s'attacher à leurs convictions religieuses.
Ils remercieront ces écrivains de science
et de foi du bien (ju'ils en reçoivent, leur
exprimant toutefois le regret qiu^ leurs
conceptions ne soient pas toujours sans
reproche comme le sentiment qui les
inspire.
Un professeur de théologie.
■»t»0'tg5»
64
LES MUTURS CAI flOLlQUES.
[.ES MOI l lis CATIIOLIOLKS, OU LES AGES DE EOI.
Aiu.iiKouK.iE, i,iTTi:i;\rriiE et imulosoimiie catholique.
DF.rxiiMf: vrticlf: ((). — (siite f.t fin.)
( Le I'. INIahilIon dil, dans son tiaih'
sur les hludcs f/iorN/sfii/ui's , que l'un des
plus f^rands j^i'iiies de cet A^e qui Liait
ik' dans riu'M"('si(* fui converti à l'K^iisc
par l'clude de 1 histoire ecclésiastique.
JNéccssaire à tous, nous devons remar-
quer que cette étude importe surtout à
ceux qui sont eni,'a;^és dans ce que lord
J)acon appelle les murs étroits et bornés
de la science naturelle ; car, en retra<jant
riiisloire de la philosophie naturelle, de
telles personnes prennent l'habitude de
rélléchir sur les erreurs des hommes
dans les ii^es successifs , sur les absurdes
fantaisies mises au rebut de l'opinion par
les A^es suivans , c'est ainsi que , gra-
duellement et sans le savoir, ces person-
nes deviennent incapables de croire à la
transmission constante des mêmes vé-
rités religieuses à travers un long laps de
temps, fait certain cependant, et dont
une accointance avec la science et les
coutumes des âges chrétiens les eût con-
vaincus.
Ouant à l'utilité de l'étude de l'histoire
pour les théologiens, dans le but de leur
fournir des argumens, des exemples et
des moyens d'éviter l'erreur sous le rap-
port populaire ou vulgaire, Melchior
Canus en parle au long dans ses Lieux
f/u'ologi(/ucs (2),
IMais pour ne point paraître offrir des
instructions à ceux dont il serait au con-
traire convenable que j'en reçusse, je
passe à la remarcjuc qu'en dernier lieu ,
le but et le sujet de cet ouvrage peuvent
paraitrc d'un intérêt et d'une utilité par-
ticulière pour les personnes qui habitent
«les pays séparés de la couiniunion ca-
tholicjue, et loin des coutumes et des
UH/urs traditionnelles de la vie chré-
tienne. C'est dans de telles contrées que
l'on peut dire que c'est principalement
avec les esprits des anciens temps, avec
leurs saints et héroïques ancêtres, qui
ont existé dans des siècles de loi, que les
siècles vivent et conversent. 11 n'e^l
(1) Voir le 1^' an. Uao» k n" 42, l. yii, p, iJl.
(2) Lib. XI.
point d'hommes d'un esprit cultivé et
d'une susceptibilitédélicate qui souffrent
des privations telles que les catholiques
dans les pays dont nous parlons; car le
sentiment du beau et du juste est conti-
nuellement entretenu dans leurs esprits,
et même ra'fhné et exalté, tandis que la
matière sur laquelle il pourrait s'exercer
au dehors lui est soustraite; exclus des
temples augustes, qui s'élèvent comme
des monumens de leur ancienne foi, ils
n'ont aucune de ces ressources locales
que la sagesse des Ages religieux avait eu
soin de fournir à des âmes comme les
leurs ; ils ne peuvent pas contempler con-
tinuellement des objets qui, par leur
grAce et leur grandeur, servent aux sain-
tes pensées de rempart contre les impres-
sions de la vanité : pour les appeler aux
saints of/ices, aucune tour solennelle
n'envoie dans les airs les volées imposan-
tes de ses cloches; la forme extérieure
des choses cesse d'être divine, car ils ne
voient aucun lieu public de réunion et
de solennité sanctifié par les emblèmes
de leur religion; bornés, enchaînés et
traversés, leurs rites ne sont que des rites
tronqués ; pour eux, il n'est plus de nuit
sanctifiée par le chant des hymnes et des
cantiques ; les beautés même de la na-
ture leur sont enlevées, et appropriées à
des desseins tout contraires à ceux aux-
quels on les avait originairement des-
tinées ; tout beau site, toute plaine et
tout charmant rivage, est réclamé pour
les usages du luxe ou de l'utilité sécu-
lière; car les sectes nouvelles semblent
avoir la conscience qu'il n'y a nulle con-
nexion entre elles et les divines harmo-
nies du monde naturel et matériel. IMais
ceux qui sont du troupeau éternel ne
possèdent, dans les recoins les plus pau-
vres et les plus obscurs d'un faubourg
éloigné, que quehpie édifice frêle et
nouveau pour être le sanctuaire du Dieu
de gloire.
C'est donc pour eux que les livres, et
particulièr(înienl les annales des Ages
chrétiens , oont un élément de vie tout-à-
LES MOEUBS CATHOLTOUES.
65
fait essentiel; c'est pour eux qu'un Bède
et qu'un Alcuin sont chers et précieux,
et qu'il n'y a point de jouissances plus
Tives que de se promener le long des ri-
vages de rindisfarne que bat la mer, et
au milieu des temples d'Iona, où le maî-
tre des îles se repose de ses travaux mor-
tels.
On dit que le cas le plus fâcheux est
celui où l'on connaît des choses admira-
bles dont la nécessité nous force de nous
tenir éloignés. Cette pensée de Pindare
peut bien être appliquée à ces rares
chrétiens qui se trouvent dans de tels
pays, et qui poursuivent leur route soli-
taire à travers des régions qui semblent
abandonnées de Dieu, de la lumière et
de Ja joie; comme le héros de Virgile et
sa compagne, sans rien voir, et dans la
nuit, ils vont par les ombres , par les pa-
lais déserts et les empires vides de Plu-
ton : à chaque pas , ils rencontrent des
spectres de douleur et d'ennui. C'est la
triste vieillesse, c'est la crainte, c'est la
faim aux sinistres inspirations, c'est la
honteuse indigence, ce sont des formes
terribles à voir, c'est la mort et la souf-
france; c'est ensuite le frère consanguin
de la mort , le sommeil , ce sont les joies
mauvaises de l'ûme, c'est la guerre meur-
trière qui se tient debout sur le seuil , ce
sont les lits de fer des Euménides et la
discorde insensée (1).
Voilà le spectacle que les catholiques
ont sous les yeux , et encore faut-il qu'ils
paraissent insensibles aux actions impies
qui se font autour d'eux; autrement, ils
entendraient des menaces terribles, ex-
primées en termes semblables à ces ter-
mes de Caron : ; C'est ici le lieu des om-
bres , du sommeil et de la nuit. ^lais il
n'est pas permis de charger sur la barque
du Styx ce qui est encore vivant. »
Ces nations inlidéles avaient coutume
de crier : Qu'il n'y ait point de catholi-
ques parmi nous; il ne leur est pas per-
mis de se montrer ici! Ce qui était comme
s'ils eussent dit : Il n'est pas permis d'ad-
mettre des vivans parmi des morts. Pen-
dant ce temps-là, chaque chose sert à
leur rappeler le souvenir de leurs saints
et puissansancCtres; encore debout leurs
tours et leurs dômes magniiiques portent
(I) /Eneid. ti, 208.
dans chacune de leurs arches une voix
pour vous parler de la sagesse catholique,
et chaque fenêtre nous montre quelque
saint canonisé. «Le lieu qu'ont embelli
les anges est béni . bien que les voleurs
y viennent ensuite. >
Et quoique les tombeaux des catholi-
ques et de leurs saints aient été depuis
long-temps violés, et que les pierres sé-
pulcrales qui contenaient leurs vénéra-
bles cendres aient été renversées et ré-
pandues sur la voie publique, leur vertu
vit encore par une sorte de tradition va-
gue dans la mémoire du peuple; cils
sont loués même par le méchant, tandis
que cependant ils laissent sa route sans
l'y suivre. »
Les villes elles-mêmes ne portent pas
d'autre nom que celui du saint ou du
martyr qui leur a donné de la renom-
mée, comme un saint Alban. un saint
ISestor, un saint Ives , ou un saint Ed-
mond. Les flancs de nos monts solitaires
ont encore des croix dont la forme gros-
sière atteste leur origine saxonne, et
parmi le simple peuple de ces montagnes
il y a encore de pieuses mains pour les
défendre de la profanation. La douce con-
tenance des saints rois et des saints ab-
bés, gravés sur la pierre, plane encore
au-dessus des portes solennelles des tem-
ples vénérables ; à côté d'une inscription
pompeuse et d'une vanité presque païen-
ne, on distingue souvent l'antique in-
scription qui demande humblement des
prières pour le repos d'une Ame. Là aussi
coulent les mêmes eaux noires sur les
vagues desquelles a si souvent pleuré à
minuit le son des cloches du couvent,
ou retenti la faible voix de l'homme des
saints ordres, se hâtant d'accomplir sa
tâche de charité. Voyez-vous là-bas les
arches en ruines de celte abbaye, sur les
bords d'une rivière plus solitaire que les
routes qui traversent les vastes déserts :
c'est CroNvland : et à cette heure calme et
solennelle, .où le jour va poindre, et
où l'hirondelle, se souvenant peut-être
de ses anciennes douleurs, recommence
son chant plaintif; où nos esprits, plus
libres des liens de la chair et moins re-
tenus par la pensée, sont en quelque
sorte remplis d'une sainte divination ^l),»
(I) Danle, Purgat., ix.
b6
LES M()i:URS CATHOLIQUES.
vous vous approchez et vous niellez à
genoux sur le lieu sacrt'î, el les murs, de-
puis loi <;-leuips ih'serlstlu sancluaire en
luiues, s'clouueiit à la vue du pieux
t'iranfjer qui semble porler seul le ilani-
bcau de In foi il travers un monde que la
nuit a surpris. Où esl maintenant cette
foule dévole assemblée pour le dernier
sacrifice ? Où esl cotte pompe riche el va-
riée, cesvélenuns magnifiques, ces bril-
lantes pierreries el lous ces beaux orne-
mens des aulels pour un jour de fùte ?
^os vieux historiens s'arrêtent avec dé-
lices sur la f;loire de ce lieu. Ils décri-
venlen détail les autels d'or, les fenêtres
richement peintes, les orj^ues solennels
placés eu haut au-dessus de l'entrée, les
candélabres d'argent massif et les croix
de procession , les présens splendides des
rois Merciens . des empereurs d'AUema-
<^ne et des princes de France , les beaux
biUimens . le i,'rand hospice pour les pau-
vres , et les salles pour les nobles hô-
tes (l) ; voilà ce que disent les historiens,
nous laissant le soin de nous représenter
à nous-mêmes la pieuse altitude de l'âge
qui médite la grûce riante de la jeunesse
angélique. les joies innocentes de l'é-
tude, les délices de la vérité et de la
paix , la psalmodie , la douce intonation
de la prière sublime, le silence, la cha-
rité, la foi si souvent attestée au tom-
beau de saint Gulhlace, la vie des saints
et la mort des justes.
Hélas! tout cela est passé ; il n'en reste
plus que ia désolation, dont le seul as-
pect glace le cœur ; quelques arches qui
s'écroulent et que chaque hiver menace
de coucher sur le sol ; une rangée de mi-
sérables cabanes qui abritent quelques
vieilles "ens (jui semblent ignorer Dieu
aussi bien que sou Chrisl : gens grossiers
et sensuels, à tel point qu'ils ne savent
pas s'il y avait là quelque chose de tel
qtie le Saint -Ksprit, el qui sont prêts à
assurer au voyageur que ces murs étaient
aulrefois un»* prison . un lieu de fortifica-
tion romaine; tandis qu'autour de vous
» étend un marais tomhre et sinistre , où
le .;ibet peut frapper votre vue plutôt que
la croix, et le signe de mort plutôt que
le signe de la rédemption.
(l) Vide Ingulphus, Hist. p. D. — Uitl. Croylan-
dcruù't rtrum anglic. Hcriploreiy i. i.
La terre elle - môme semble être en
deuil ; « c'est là la terre ténébreuse et
couverte du brouillard de la mort ; c'est
là la terre des misères el des ténèbres,
où nul ordre ne règne, mais où habite
une horreur éternelle. Hélas! que reste-
t-il donc au pauvre voyageur, si ce n'est
de se frapper la poitrine et de continuer
sa plainte accoutumée? Malheureux, que
ferai-je ? où fuir^. !\lon âme se trouble
profondément; mais toi, Seigneur, viens à
son aide! Où est ma force maintenant,
et qui a égard à ma patience? C'est toi,
Seigneur, qui es mon Dieu,
i Cependant , celui qui a rendu les na-
tions gucrissablcs (1) ne laisse personne
sans lui donner ce qui lui est nécessaire
pour les besoins particuliers de son âme,
el sans les moyens de lui donner un exer-
cice salutaire. Dans les temps les plus
fâcheux, il y a des traits qui les excu-
sent, el des objets d'imitation tels que
ceux que l'historien romain spécifie en
disant que < c'est la nécessité même su-
bie avec courage et des morts sembla-
bles à celles qu'a louées l'antiquité (2). >
Quoique notre pompe ait besoin d'ad-
mettre cette pâle compagne; quoique,
dans noire désir du retour du règne de
la vérité , nous n'ayons que des vœux et
des larmes, pauvres acolytes de l'ima-
gination , cependant il survit encore
quelques uns de ceux qui ont saint Tho-
mas pour gardien pour nous encourager
et nous diriger dans notre voie, ^lous ne
pouvons pas jouir de l'avantage de Sa-
muel, qui ne sortit point du temple,-
mais il est des chapellps sur les collines
éloignées, et en partant du pied de leurs
brillans autels pendant l'obscurité de la
nuit, el ayant pour compagne du che-
min les étoiles, et pour soulagement le
chant répété de quehjues douces mélo-
dies qui semblent encore errer autour de
nous, nous pouvons marcher vers notre
demeure, el espérer (]ue chacun de nos
pas aura été compté par un ange.
H ne nous esl point donné de fréquen-
ter les assemblées du peuple saint qui ,
dans les vastes cathédrales , adore el ré-
pète avec d'innombrables voix l'hymne
(1) Snnabil($ fecit nationei orbit tcrrûrum, 6ap.,
cap. I, V. 11.
(2) Tacil.,^ù^, lib. i,û.
LES MOEtmS CATHOLIQUES.
solennel qui marque le retour de quel-
que saint temps ; mais nous pouvons nous
promener seuls dans les bois et chanter
le Stahat Mater ^ tandis que le rossi-
gnol prêtera les notes lentes et plainti-
ves de sa voix pour prolonger encore et
rendre plus profondes les notes de ce
chant mélancolique : alors nos larmes
tomberont sur les fleurs sauvages , et
nous nous sentirons en communion avec
les saints morts, avec ceux qu'ils ont
chantés si souvent, tristes et soupirans
comme la Béatrix du Dante (1), et soupi-
rant sur un tel mode , que Marie , pros-
ternée rfu pied de la Croix, était à peine
plus changée qu'eux.
Oui , terre bien-aimée , terre qui sou-
riais si bien aux esprits humbles et doux ,
terre deux fois convertie (2) , et trop
belle pour être à jamais perdue, tu es
toujours chère à tous tes enfans, mais
doublement chère à ceux qui déplorent
ainsi ta destinée ; car tes douces prairies
se couvriraient de l'émail des fleurs pour
orner les triomphes de Jésus-Christ dans
la victime de l'autel; tes bois solennels
offriraient un abri à l'ermite solitaire , et
tes clairs ruisseaux fourniraient des ra-
fraîchissemens aux tabernacles des jus-
67
tes; tes jardins donneraient des roses
pour répandre devant le Saint- Sacre-
ment, et tes villes et tes hameaux enver-
raient leur joyeuse jeunesse, leurs en-
fans beaux comme la race des créatures
primitives pour commencer leurs lancées
de fleurs : quoique maintenant discor-
dant ou muet , tu es encore un noble in-
strument; des mains ignorantes et sans
art ont voulu en jouer jusqu'à ce qu'elles
t'aient brisé en mille pièces; mais tout
démonté ou brisé que tu sois, vienne
à s'élever un maître qui sache ranimer
la corde catholique, et tu pourras ren-
dre encore les accens les ])lus doux.
C'est une remarque de Frédéric Schle-
gel , qu'un amour constant du monde
(1) Paradit , ch. xvii.
(2) L^une par Ips missionnaires du papo EIpu-
Ihère, et Taulro par lo moine Aui;uslin. Les prèlrcs
(l'An{;lelerrc portaionl sur leur aube et sur leur
épaule {jauche le si^jnc de Tunilé de lu loi de ceUe
double conversion. Ce signe était , selon Marlenuc
et la cbronique de saint Bertin , quasi tocipes $uper
assutas , fermé par lo haut ; il était ouTcrl par le
bas pour indiquer le symbolo qu'il rcprcseotait.
romantique, des âges moyens et de leur
chevalerie n'a pas cessé de caractériser
la poésie anglaise alors même que la phi-
losophie négative de ses sophistes l'est
venue remplacer (1).
Et quoique, en même temps, et pour
des raisons dont l'explication n'exige
point un sphynx , quoique la plainte des
étrangers soit très juste quand elle dit
qu'il n'est point de pays dans le monde
civilisé où la littérature et les antiquités
des ancêtres soient plus négligées qu'en
Angleterre; il est également vrai aussi
et encore plus remarquable que dans ce
pays plusieurs vieilles coutumes catholi-
que? du moyen âge nous ont été trans-
mises comme si elles avaient été conser-
vées dans la glace pour être l'étonne-
ment des autres nations. Il est vrai
qu'elles ont perdu toutes leurs qualités
vitales; qu'il n'y a plus d'esprit qui les
vivifie, ni d'âme oui les dirige; mais la
forme, quoique morie et sans mouve-
ment . conserve encore quelque chose
d'imposant et de majestueux , et . qui plus
est, de gracieux et d'aimable.
En vérité, on pourrait composer un
livre sur le catholicisme latent de plu-
sieurs habitons de ce p:îys. où tout ce
qui a du poids et du prix est , après tout ,
ou une résurrection, ou un reste de la
pensée ou de l'établissement catholique.
11 me semble que ce ne serait pas aller
trop loin que de faire entendre , d'après
des principes généraux , que la jeunesse,
au moins dans un tel pays, ue pout ja-
mais être essenliellt'uient opposée au ca-
tholicisme. Les froides, les sèches néga-
tions, et ce ton dédaigneux, qiif^lque
bien adaplés qu'ils soient aux poitrines
d'où ils sortent , ne sont pas compatibh's
avec le naturel chaleureux et si généra-
Icnienl confiant du jeune Ai;e.
^'il a entendu les paroles du saint Évan-
gile . compris des enfans aussi bien que
des écoliers bonlTis de vanité; s'il a été
familiarisé avec les peintures des artistes
catholiques qu'un goùl pour les beaux-
arts aura laissé paraître par hasard de-
vant lui; s'il a vu de toutes parts les
images et les souvenirs des martyrs et
des saints : s'il a été élevé dans un pays
où abondent , en dépit du vandalisme fa-
(1) Philosophie der GeschichU, ii , 260.
LES MOEURS CATTÎOLÎQUES.
G8
nalique et coniiiiercial , des ruines d't'ili- 1
lices sacrrs et i\vs nionuiiuMis de l'an-
ciciinc loi; s'il a vibitt' le cloilre cU'soU' ,
vu la haute eatht^drale et entendu la clo-
olie solennelle ; si parfois il a appris à
rt^péler cjiielque récit louchant sur la
^rautlour et la sainteté des temps qui ne
sont plus, quelque beau passage des li-
vres ctonnans des doux honnues de Dieu ;
s'il a appris à nourrir son imagination
des leçons mystérieuses de la douce piété
chrétienne , eu vain les pédafiogues et les
docteurs mondains lui demanderont d'a-
dopter les protestations des hommes qui
doutent , qui s'abstiennent et refusent
d'écouter l'Kglisej il est catholique dans
son cœur , dans son genre , dans sa ma-
nière de penser, môme dans plusieurs
liabitudes de sa vie, et il doit continuer
d'être tel jusqu'à ce que l'ûgc et le monde
aient terni l'or de sa belle nature.
Ces considérations serviront encore à
justifier ma première assertion que l'é-
lude vers laquelle je me propose de diri-
ger l'attention dans ces pages aura un
intérêt domestique tout spécial. Il en est
qui , la conscionce troublée par la honte
de leur injustice ou par celle des autres,
trouveront sévères quelques parties de
ce livre; et néanmoins, comme Caccia-
Guida a dit au Dante : i Toute la vision
sera manifestée; et que ceux-là me lan-
cent des ruades qui auront le dos blessé ;
mais bien qu'au premier mot ma voix
puisse paraître rude et mal venue parmi
eux . s'ils la méditent et la digèrent, elle
se changera pour eux en une nourriture
vivihante. > Avec un peu d'indulgence
pour le style profane, nous trouverons
que Pindare a raison quand il chante;
t (jue les anciennes vertus retrouvent une
nouvelle force qui s'est changée dans les
ûges: car la terre ne produit point ses
fruits dans une succession de temps non
interrompue, et les arbres ne donnent
pas leurs llcurs odoriférantes dans toutes
les saisons de l'année, mais seulement
à de certains intervalles; de même aussi
la force de la >erlu chez les mortels est
soumise au gouvernement du destin {{.. -
Cependant, l'exposition des vertus ap-
partenant aux Ages de foi, et une recher-
che diligente des coutumes et des mœurs
(1) Nçm. u<J. XI.
de l'antiquité chrétienne, doivent avoir
du prix, particulièrement pour ceux sur
lesipiels l'iniquité de l'orgueil est mul-
tipliée; car ce n'esl que par le souvenir
des esprits bienheureux qui furent jadis
sur la terre et qui sont arrivés au ciel
si grands en renommée (jue toute muse
doit en orner son triomphe (1), alin
qu'elle apprenne à sentir la misère de
ceux qui sont encore dans ce monde,
et qu'à la suite du mauvais exemple tout
s'égare.
J'ai trouvé moi-même, tandis que je
vivais dans un pays catholique, que ces
exemples pris du moyen Age , ces exem-
ples des mœ*urs et des coutumes de la vie
chrétienne, de la charité et du zèle, de
la sainte pénitence et de l'innocence an-
gélique, de la richesse et du temps, de
la beauté du service de Dieu et des pau-
vres , perdaient la moitié de leur intérêt,
parce qu'ils ne différaient en rien de ce
qui se passait tous les jours sous les yeux
de chacun , et de ce qui était familier,
comme toutes les circonstances de la vie
domestique.
Mais dans les pays infidèles, à moins
que ce ne soit dans les murs d'un collège
ou de quelque famille singulièrement fa-
vorisée, ces mêmes choses semblent être
tout-à-fait de l'histoire, sinon de la poé-
sie, et appartenir à un autre monde, ou à
un autre temps à jamais passé. C'est par
l'étude qui rappelle les images de l'an-
cienne sainteté et l'ancien règne de la
vérité, que les hommes sont rendus ca-
pables de tirer des leçons même des
pierres de leurs abbayes ruinées, qui
sembleront leur dicter cette prière so-
lennelle : < Sauvez-moi, Seigneur, puis-
que le saint même a failli et que les
vérités ont diminué chez les enfans des
hommes (2). >
Ce n'est pas un avantage indigne d'at-
tention que celui qui résultera de l'étude
historique des Ages de foi , puisqu'à notre
dernière heure il peut devenir pour nous
un appui et une source de consolation :
car combien sera douce alors la pensée
que peut-être par la grâce du Très-Haut
nous serons admis à voir l'assemblée des
grands et saints hommes avec lesquels
(1) Dante j Paradis ^ cli. xtui.
(2)Ps. 11.
LES MOEURS CATHOLIQUES.
de telles études nous auront rendus de-
puis long-temps familiers ; d'entrer dans
ce pays pour lequel sont déjà partis tous
ceux qui ont été l'objet de notre amour
et de notre respect! Là seront des prin-
ces sous le règne heureux desquels l'É-
69
glise eut la paix et la liberté ; les doux
confesseurs et les humbles qui auront
couru pour suivre le Christ.
Mais en vain tout-à-fait aurons-nous fait
ces études, si nous n'en pouvons tirer
cette consolation : < De quoi te sert le bien
d'autrui, si le tien tu le négliges (1)? >
Mabillon, dans la Préface de son h^ Siè-
cle bénédictin , parle de ceux qui Tout
aidé dans le travail de cette vaste en-
treprise , et mentionne en particulier
un jeune homme, Jean Jessentus, delà
plus grande espérance , qui avait com-
mencé à fournir quelques notes , et qui
fut enlevé par une mort soudaine pen-
dant un voyage en Lorraine d'où il reve-
nait avec lui. Mabillon ajoute ces paro-
les touchantes : i Je souhaite que ses mé-
ditations sur la gloire des saints lui aient
profité pour une vie meilleure 3 je désire
surtout qu'il ne tourne point à ma propre
confusion qu'après m'étre occupé tant
d'années durant des actes des saints, je
sois encore si éloigné de leurs exemples. »
Mais je reviens à parler en général du
plan et de l'objet suivis dans les recher-
ches suivantes. C'a été souvent un sujet
d'étonnement et de plainte que la direc-
tion exclusivement classique donnée dans
les temps modernes aux études de la jeu-
nesse ; et bien qu'il fût facile de découvrir
la cause qui a produit ce fait de partia-
lité qu'il ne faut certes pas, comme on
l'a dit , chercher dans l'aridité et la bar-
barie de l'ancienne littérature chré-
tienne , il nous suffit de porter ici témoi-
gnage à la justice de cette plainte. Car
en fait, quoi de moins raisonnable que
de soutenir que la connaissance de l'his-
toire et des mœurs des anciens Grecs et
des anciens llomains était plus essen-
tielle au complément de l'instruction des
chrétiens que la connaissance des usages
et des institutions de leurs propres an-
cêtres et de leurs pères en la foi : qu'un
étudiant anglais, par exemple, doit rire
familier avec Tile-Live sans jamais avoir
(l) Dante, Purj., cli. x.
TOMB YIll. — NO 43. 1831).
entendu parler d'Ingulfe ou de Guil-
laume de Malmesbury • qu'il doit connaî-
tre toutes les sentences de Démosthènes,
sans savoir que saint Chrysostome était
peut-être son égal en éloquence et en
grandeur; qu'il doit trembler de corrom-
pre son latin en jetant les yeux dans
saint Jérôme, dont Érasme disait que
s'il avait eu un prix à donner à Cicéron
ou à lui, il serait tenté de le donner à ce
père de l'Église plutôt qu'au grand ora-
teur romain ?
Ah! puissent ces esprits de l'ancien
monde faire connaître la conviction qui
maintenant les possède , en réponse à la
multitude de voix qui s'élèvent conti-
nuellement de la terre pour célébrer
leur louange ! Ils conseilleraient à leurs
ardens admirateurs de placer leur affec-
tion sur des modèles plus divins; ils
parleraient en termes semblables à ceux
de Yirgile, quand, pour la première fois,
il rencontre le Dante : 1 rsous avons vécu
dans un temps de biens faux et menteurs ;
nous avons chanté des conquêtes terres-
tres ', mais pourquoi retournes-tu dans
cette fatale région"^ pourquoi ne gravis-
tu pas cette délicieuse montagne qui est
le commencement et la cause de toute
joie? A Rome coula ma vie sous le doux
Auguste , au temps des divinités fausses
et fabuleuses : barde j'étais, et pris pour
objet de mes chants le fils pieux d'An-
chise, qui fuit de Troie lorsque la flamme
dévora les hautes tours d'Iliou ,• mais toi
pourquoi retournes-tu à des temps pas-
sés? pourquoi ne montes-tu pas cette belle
montagne, la cause et la source de toute
joie (1)? I
Je sais bien que des livres ont été faits
récemment, et je n'en saurais dire le
nombre, dans le but déclaré d'instruire
les hommes de l'esprit et des mœurs du
moyen Age; mais sans désirer m'arréter
à faire sonner mes louanges et à con-
damner les ouvraj^es de ceux qui ont
écrit avant moi sur ce sujet, qu'on uie
permette de porter contre quelques uns
de nos historiens contemporains cette
même plainte que fit Deuys d'Halicar-
nasse contre ces hommes qui avaient osé.
dit-il, composer des histoires dans le seul
but de les rendre agréables aux rois bar-
(I)I)anlo , rEvffr, cli. i.
7<^ LKS MOEURS CATÎIOLIQURS
hnres qui linissaicnl Romo; rt qi)i poi r
n.ilter ûc lois piiiict's t'criviicntdes li-
vres où la j\!s!ire manquait lotit aussi
bien que la vt riti* (().
Ces farauds de la terre, ces barbares,
qui haïssaient si cordialement Rotr.e ,
n'ont pas cessé d'avoir des correspoii-
dans nonibreux parmi les écrivains que
n'arrête poinl le respect pour les clefs
de saint i^erre.
Les anciens nous ont laissé un excel-
lent exemple en portant le plus vif
intérêt à tout ce qui avait rapport aux
anti(|uités de leur pays et aux coutumes
de leurs ancêtres. Cicéron nous dit qu'il
avait écrit avec soin un ouvraj^e sur les
mœurs , les inslilutioiis des anciens, sur
la discipline et le gouvernement de la
ri'pnblif/iic {2\ Denys d'IIalicarnassc dit
aussi dans le premier volume de son his-
toire : Je commencerai par les récits les
plus antiques , que les anciens historiens
ont omis et que l'on ne j)cut jdus retrou-
ver sans peines et difficultcs ^ quoique
ailleurs cependant il parle d'un écrivain
qui en avait l'ait une collection (3). Plante
renchérit encore sur le conseil de Pin-
dare, et dit c qu'ils sont sages ceux-là
qui se plaisent aux vieilles fables (4). >
IM.iutenanl, ce ne serait certes pas trop
«l'adirmer que les coutumes et les mœurs
du moyen Aj^e sont dignes de tout autant
d'attention de notre part que cette vie
que l'on appelle homrrique^ et que ces
mœurs des pythagoriciens dont parle
Socrate 5»; que sa littérature offrira la
plus inléressanle variété à ceux qui
croient avoir asssez entendu parler du
dur EuristhOe et des autels de l'in-
(Anie liusiris . et des autres vers qui
continuent d'arrêter tant d'esprits
vides et oisifs, l^nfm , ces anti(|uilés
du moyen Age, qui sont nos antiquités
domestiques , pourraient lournir une
ample matière pour exercer avec le plus
grand avantage notre diligfiuct; et nos
reclicrrhes, eussions - nous l'industiie
d'un Chiysippe, rpii était assez curieux,
comme le dit Cicéron (6), pour recueillir
(1) Anli<i. nom., lib. i , î.
(ij Tusculan. , i;b. iv , i.
(.-.) Lib. I, G8.
{:.) Plal. de Hep., lib. x.
(0) IiMCu/on., 1 , 1J.
des exemples dans toutes les histoires.
Saint Ambroise nous apprend qu'il
avait lui-même éciit un livre sur les
îna'urs des j)cres ({).
îMais il ne serait pas difficile de trouver
uti ouvrage qui enlrAt en plein dans les
détails de la société rhrétientie chez nos
ancêtres. Dans la composition de ces vo-
lumes, je m'aiderai des intéressans écrits
qui nous restent du moyen Age ; écrits
dont nous pouvons dire avec bien plus
de justice que ne le disait Ouintilicn des
vieux auteurs latins : « C'est là certaine-
ment qu'il faut aller chercher la sainteté
et pour ainsi parler la virilité aujour-
d'hui que nous nous somuKîs laissé éner-
ver par des délices jusque dans notre
manière de parler (2). > C'était un prin-
cipe admis chez les anciens de professer
un graîid respect et une grande admira-
lion pour les vieux auteurs. Cicéron et
Virgile tirèrent de l'or d'Ennius; Ho-
race pensait que la lecture des livres des
anciens était la meilleure consolation de
la misère du présent ; « O campagne ! s'é-
crie-t-il, quand le verrai-je , et quand me
sera-t-il permis de lire tantôt les livres
des anciens, et tantôt de goûter le doux
oubli d'une vie inquiète (3)? » Les Ro-
mains pari aient avec enthousiasme de leur
Atlius , de leur Pacuvius, de leur ISé-
vius, pour lesquels ils avaient le respect
le plus religieux. Ainsi, Quintilien di-
sait , en parlant d'eux : < Révérons ces
vieux arbres de nos bois sacrés, dont les
troncs à demi tombés ont en eux quel-
que chose de très vénérable que le leujps
même semble respecter tout eu les dé-
truisant. »
Sans parler des ouvrages d'un saint
Thomas ou d'un Anselme et d'autres
dont les noms vivront moins pour l'hon-
neur des hommes que pour celui de la
sagesse et de l'éloquence, il y a une foule
d'ouvrages qui datent de celle période
ojibliée du moyen Age dont la renommée
n'a aucun éclat. Dans ces ouvr.iges,
comme dans un ancien temple, il n'y a
pas autant de grAce et d'élégance que de
piété; mais ils contiennent cependant
maintes sentences brillantes , cl maintes
(l) Fpixt., liî). vi, 37,
l'I) Intlitut., lib. 1 ,».
(3) Lib. Il , J>alir. U , v.
CG.
LES MŒURS CATHOLIQUES.
71
choses bonnes à lire pour le bien des
mœurs. On voit que ce n'est point une
eau de pluie que leurs auteurs y ont re-
cueillie ; mais que c'est une source vive
qui jaillit de leur sein.
Ce sera de ces ouvrages c comme d'une
fontaine sainte et auguste , que coulera
notre discours (1). » Je les citerai , mais
sans tenir aucun compte des disputes et
des controverses que les écrivains mo-
dernes ont élevées entre eux. Mabillon ,
en s'occupant d'éclairer les actes de
l'ordre des Bénédictins, jugea nécessaire
tout d'abord de n'approcher de ces choses
si anciennes qu'avec l'esprit d'un ancien,
un esprit libre des disputes des temps
plus modernes , et préoccupé seulement
de servir la cause commune de la reli-
gion chrétienne (2). Ce sera aux yeux de
quelques uns une recommandation qu'ici
la vérité ne se produise point comme
dans un ouvrage de raisonnement, où,
comme dit M. de Donald, elle ressemble
à un roi dans un jour de bataille; mais
plutôt comme dans un jour consacré au
sentiment, où le même la compare à une
reine au jour de son couronnement, et
au milieu de la pompe d'une fêle, de la
splendeur d'une cour , des acclamations
de tout un peuple , des décorations et
des parfums , enfin , de tout ce qui est
gracieux et magnifique.
Et comme Alexandre Borgia avait
coutume de dire de l'expédition des
Français contre Naples, qu'ils étaient ve-
nus avec de la chaux dans les mains pour
marquer leurs logemens , plutôt qu'avec
des armes pour combattre, ainsi plusieurs
diront peut-être avec lord Bacon qu'ils
aiment mieux celle entrée de la vérité
qui vient paisiblement avec de la chaux
dans les mains pour marquer les esprits
capables de lui fournir un logement et
un asile, que celle qui vient avec une
humeur querelleuse et conlentieuse (3);
j'irai donc <,^ù et \U sans crainte de sortir
de mon sujet , dussé-je ressembler à Iso-
crate composant l'éloge d'Hélène. Car je
croirai que mon lecteur fera comme le
jeune homme qui dispute avec Cicéron
dans le premier livre de ses TuscuLancs^
(1) Cicer., Tmculan., lib. t, 13.
(2) Prœfat. in iv. sœcul, Itencd.
(3) On thc niivmcment of Icarhng , ^ 4.
quand il répond qu'il se souvient du su-
jet de leur conversation dont ils s'étaient
éloignés, et ajoute : i Mais je souffrais
facilement qu'en parlant de l'éternité tu
t'éloignasses de ton plan. > Les auteurs
de nos jours ont dû être plus sages dans
le style de leurs discours que la Minerve
même d'Homère. Cependant , Euripide ,
soit comme philosophe , soit comme
poète , n'obtient pas dans l'estime des
hommes sensibles une place plus haute,
parce que dans son débat avec Eschyle ,
il avait prouvé que dans les Ombres il
n'avait jamais dit la même chose deux
fois (1) ; et c'est Platon lui-même qui est
si amoureux de cette maxime : Çua?it au
beau et au juste, répétez-le deux ou trois
fois (2).
Et nous , nous sommes sur le sol du
catholicisme , c'est-à-dire sur le terrain
de l'infini en grandes pensées et en gra-
cieuses harmonies ; un terrain qui est vi-
vifié par cette chaleur dont la douce
énergie donne naissance aux fleurs et
aux fruits de la sainteté ; fruits qui ja-
mais , qu'on s'en souvienne , ne furent
cueillis sur un autre sol.
Dans quelque direction que nous tour-
nions nos pas sur ce saint rivage , nous
trouverons d'inépuisables richesses de
vertu, de sagesse, de beauté, de gran-
deur , pour charmer le sage qui pourra
découvrir alors la vérité des choses claire
et profonde dans un abime de lumière,
pour ravir cette imagination de la jeu-
nesse et pour satisfaire dans tous , cette
soif perpétuelle et incréée qui nous
pousse vers le lieu où règne la forme
même de Dieu. Une telle course, envisa-
gée sous le rapport du nombre des ima-
gos matérielles que l'amour et la vérilé
ont revêtues sur cette terre , n'offre pas
l'espoir d'une prompte terminaison: r!lc
nous préparerait plutôt à un ouvrn^'o di-
gne du titre de celui que Christine de V\-
san écrivit et appela le Chemin de lon-
gue cstude.
Mais si la description de l'armure d'un
héros peut justement occuper autant de
vers qu'Jlomèri' et Virgile en ont consa-
crés à celles d'Achille el d'Énéc, quelle in
dulgence ne peut-on pas accorder à celui
(l) Aristoph., lianiv.
72
LES MOEURS CATTIOLTQUES.
qui s'efforcerait de mettre sous les yeux
lies hommes la grandeur et la sainteté
de la vie et de la mort des hommes de
l'ancien ré|;ime catholique? Ce sont lu
les choses, dit Socrate , que l'on devrait
apprendre à se chanter h soi-môme. "J'out
cela viendra s'incorporer devant l'esprit
comme sur une tablette peinte , alin (lue,
selon le dire du poule , si nous vivons et
rt^fléchissons seuls , la mémoire, comme
lin roi, prince souverain, peut cepen-
dant conserver pour nous une magnifi-
que galerie de peintures riantes ou tra-
giques.
Cependant je ne remplirai point ce
livre de ces sentences qui , comme la
paille et la laine, serventà envelopper les
objets précieux pour les conserver pen-
dant le cours d'un voyage difficile. Ici le
passage se fera dans des ûmes tranquilles
et généreuses , à qui je puis offrir ces
précieux fragmens tels que je les trouve,
sans perdre de temps à les envelopper
dans ce remplissage de ma propre créa-
tion.
Cardan fait voir l'avantage d'une telle
méthode, quand il dit : < La brièveté du
langage est d'un usage excellent pour les
personnes d'une science et d'une habileté
compétentes, mais elle peut être nuisible
pour les personnes ignorantes et stu-
pides : pour ceux qui ont la faculté de
comprendre plusieurs choses en peu de
mots , ce style impressionne l'Ame avec
plus de force , il jette plus de lu-
mière , et empêche mieux les choses de
s'évanouir dans l'oubli ; il n'engendre
point l'ennui . et tandis qu'il accroît
l'autorité de celui qui parle, il augmente
aussi dans l'auditeur le désir de les
entendre (1). >
Cette manière de représenter le lion
en montrant ses griffes était grande-
ment estimée des anciens ; ils s'étu-
diaientàmettre dans leurs écrits la plus
grande brièveté et la plus grande conci-
sion , afin de dire beaucoup de choses en
peu d'espace; tandis que les modernes,
qui ne peuvent rien lier à moins de le
toucher avec leurs doigts, sont inenpa-
bles de rien comprendre, à moins fju'il
ne soit déduit du llux non interrompu
d'un discours.
(i) Hicron. Cardan, de Prudentia civil\, cap. i,
C'est à peine si nous allons au-delà de
l'écorce des auteurs anciens , qui écrivi-
rent avec l'art et le soin le plus grand ;
de sorte que bien des choses gisent en-
core profondément ensevelies dans leurs
livres , qui paieraient amplement la
peine, et qui pourraient faire la répu-
tation d'un homme. C'est encore ce que
remarque Cardan , qui cite l'exemple de
Platon qui, haïssant Aristippe et Cléo-
brole, écrivit qu'ils étaient à Égine tan-
dis que Socrate était en prison (1) ; car
c'était un fait qu'Égine n'était qu'à vingt-
cinq mille pas d'Athènes.
On pourrait apprendre aussi de plu-
sieurs écrivains du moyen âge à parler
serrement y presse loqui ^ bien que ce
soient leurs ouvrages qui ont fourni les
précédens pour justifier les fréquentes
citations poétiques dont ces pages seront
semées. Ainsi , le Temple de V Honneur ,
par Jean Le Maire, adressé à la duchesse
de Bourbonnais et d'Auvergne, fille de
Louis XI , est composé de prose et
de vers, à l'imitation de l'ouvrage
de Boétius, sur les Consolations de la
Philosophie (2)^ ainsi que le Doctrinal
de la Courj de Pierre Michaut , le ber-
ger d'honneur, d'André de La Vigne , le
iManuel royal y de Jean Brèche, et la
Vie de Louis de la Trcmouille , par Jean
Boucher.
On peut remarquer en général que les
écrivains de cette époque aimaient à en-
fermer dans leurs ouvrages le cercle en-
tier de la sagesse. C'est ainsi que dans le
fameux Trésor de Brunetto le PMorenlin,
que l'on dit être un enehdssement des
choses div'ines et humaines, la théologie
vient s'unir aux beautés de la littérature
païenne.
Peut-être aussi, dans ce livre, trou-
vera-t-on matière à éclaircir la proposi-
tion d'Aristote , que toutes les vérités
s'enchaînent et se donnent la main (3) ;
et celle de Platon, quand il dit que
notre Ame lui paraît semblable à un
livre (1). Sa forme ne ressemblera point
A celle que les écrivains des guerres don-
nent à leurs histoires, ni à celle que l'on
adopte pour relater la condition indivi-
(1) Phœdon.
(2) Gouget, liihUn. française, x, p, 70.
{'] .lUhic, M , i3.
(î) Philebus.
LES MOEURS CATHOLIQUES.
duelle des états particuliers, ni à celle des
maigres annales qui sont si ennuyeuses
et si repoussantes ; mais ce sera un genre
mêlé, comme celui que propose Denys
d'Halicarnasse , un genre composé de
toute idée positive et théorique , qui
puisse être agréable à ceux qui se livrent
à l'étude de la police des nations , à ceux
qui se dévouent à la spéculation philo-
sophique , comme aussi à ceux qui cher-
chent un doux et tranquille délassement
dans la lecture de l'histoire (1).
De sorte que le plan que je me propose
ici exigerait un écrivain , comme l'an-
cien moine de Cluny , Udalrique , qui
recueillit avec soin les anciennes cou-
tumes de ce lieu , et dont il est dit ;
t C'était un Père instruit, et tirant de sa
trésorerie des choses nouvelles et ancien-
73
nés , dont il enrichissait les autres; » on
pourrait dire ici ce que Pindare chanta
de lui-môme ; « J'ai dans mon carquois
plusieurs flèches qui sonnent pour les
sages, quoiqu'elles aient besoin d'un
interprète pour le vulgaire. > Enfin l'en-
semble de cet ouvrage peut être appelé
une rapsodie , car il est composé de frag-
mens extraits d'ouvrages d'hommes qui ,
comme Homère , florissaient dans un âge
héroïque , et qui naquirent dans des an-
nées meilleures.
La règle qui préside à ce genre de com-
position n'est pas indigne d'un auteur
chrétien , car le scholiaste de Pindare
nous informe que les rhapsodes com-
mençaient toujours par le nom de Ju-
piter. Rien de plus que des fragmens re-
cueillis dans un esprit de respect, ne
peut être ici recherché; comme les abeil-
les butinent sur toutes les fleurs dans les
bois , de même nous effleurons ici toutes
les paroles d'or des hommes :
Floriferis ut apes in sallibus omnia limant ;
Omnia nos itidem depascimur aurca dicta (2),
Assurément , si Ton avait l'ambition
de se donner de hauts motifs de défense
pour avoir adopté un tel genre de com-
position, on pourrait en produire ici de
nombreux exemples. Plante et Tércnce
prirent plusieurs scènes d'anciens poêles,
(1) Anliq. lîom. , lib. i.
(2) Lucrèce , lib. n.
et le cardinal Bona en appelle à Pexem-
ple de Virgile , de Cicéron , d'Aristote et
même de Platon, qui transporta dans
son Timée une grande partie de l'ouvrage
de Philolaùs. Homère lui-même en four-
nit un exemple , comme Eustathe le fait
voir. Apollodore avait coutume de dire
que si l'on eût tiré des livres de Chry-
sippe ce qu'il avait emprunté aux autres,
il n'y resterait plus rien que des pages
vides. Saint Jérôme remarque que les
écrits de saint Ambroise sont remplis de
sentences d'Origène. La seconde partie
de la Somme de saint Thomas est prise
tout entière du Speculu?n de Vincent de
Beauvais. Et une telle méthode est abso-
lument inséparable du plan de celui qui
essaie d'exposer les anciennes mœurs et
les anciennes manières de penser, de
celui qui parcourt les monumens des
grands hommes (1), ce qui est l'objet
qu'on se propose ici ; « car j'aborde pour
base les choses de l'art et la gloire d'au-
trefois, et n'ose vous en ouvrir les sources
sacrées (2).> L'on peut objecter au plan
de cet ouvrage qu'il engage à soutenir
un système arbitraire qui nous empêche-
rait de voir la vérité de l'histoire. Avant
de répondre à cette accusation , je ferai
observer que le mot systhne ou systéma-
tique peut être employé dans deux
sens, dont l'un est bon et digne d'éloge,
et l'autre digne d'être blAmé et rejeté. Il
est pris dans ce dernier sens dans ces
phrases, qui affirment que quelque chose
n'est qu'un pur systhne ou conforme à
un système ou à un autre. Par là on veut
dire , comme le remarque Frédéric
Schlegel , que l'on n'entend pas affirmer
qu'il ne repose sur aucun fondement
quelconque, que c'est une pure création
du caprice, mais plutôt , peut-être, que
bien qu'il puisse contenir plusieurs vé-
rités, il n'embrasse pas la vérité tout
entière ; en un mol , qu'un enchaîne-
ment systématique n'est qu'un échafau-
dageextérieur, visible et totalement illu-
soire; aulicu qiifdanslescnsbonet droit,
nous pouvons dire qu'un ouvrage est un
système, ou qu'il est systématique , en
faisant allusion à la liaison intérieure
(1) flncide, m, \. 102, et Gcorg., n, >. 171.
(2) Id.
74
LES MtlLURS CATHOLIQUES.
cl à l'unité vivante ci unifornu; nui le
ptnètrc d'un J)Oui h l'autre (1).
Dans ce dernier sens, tout livn; (|iii
est écrit dans Irsprit du catholicisme
doit C'ire un syslènie, c'esl-iVdire qu'il
doit embrasser l'ensemble de la vérité.
Tout imparfait que soit son arran^'e-
ment, ne lùt-il (junne rhapsodie, il doit
encore Être sysLciiuiLiquc, dans le noble
et juste sens de ce mot. Et dans le fait
ce n'est que cette vue calliolique des
choses, saine daivs son plus haut degré
de clarté, et que Dante décrit dans cet
inimitable passage , vers la lin de son
PiinuiLs j où il dit « qu'il regarda , et
que dans la profondeur de la splendeur
éternelle , il vit dans un volume relié par
l'amour tout ce que contient l'univers.
Je distinguai toutes les propriétés des
substances et des accideus réunies, et
dont l'une cependant éclairait toutes les
autres, j
Plusieurs saints hommes, comme saint
Benoit, avaient atteint à la mûme pro-
fondeur autrement que par une fiction
poétique, cl en avaient donné la descrip-
tion, tandis que ses effets pratiques
avaient été la joie et la consolation de
tous les justes. L'expression s'en trouve
aussi dans les chants sacrés: « Je me pro-
menais dans l'immensité , dit David ,
parce que, Seigneur, j'ai cherché tes
commandemens (2). >
Il est vrai cependant que je ne m'arrê-
terai pas pour recueillir les objets dé-
gradans et odieux que je pourrai ren-
contrer en chemin. Nous lisons dans Ho-
mère que , lorsque Jupiter suspendit la
balance fatale, et que le plateau d'Ilcc-
lor descendit, Apollon l'abandonna aus-
sitôt. La Muse doit abandonner aussi
toutes les choses maudites, condamnées
et abandonnées de Dieu. Je ne les recher-
cherai point, ni n'en ferai le sujet de
mes plaintes interminables. « Comment
mes vers ont-ils injurié l'Etat? demande
Euripide ; ai-je retracé l'histoire de i'hè-
dre auiK'cnent que d'après les faits? —
Selon les faits, c'est cela môme, répon-
dit Eschyle , mais vous n'eussiez pas dû
reproduire ce (|ui était mal, ni l'expo-
(1) Philotophic dcr tpracUc, p.
(2) Psaume cxtiii 17 . ôo.
ser sur la scène pour pervertir l'esprit
de la jeunesse (1). >
lien est qui sont encore à convaincre de
la sa;^M'sse de nos écrivains modernes ,
qui s'accordent avec Euripide poursoule-
nir qu'il est plus utile d'exposer sur ia
scène toutes les turpitudes de ces fables
domestiques, quederessembleràEschyle
dans la haute et super-humaine gran-
deur de son sujet.
Que personne néanmoins ne s'alarme
ici pour lavérité;noiis ne croyonspasquc
ce soit une faute pardonnable d'inventer
ou de publier des mensonges sur les
saints, quelqu'admirablcs qu'ils pussent
paraître, bien que Pindare dise i qu'il
est permis aux mortels de faire de beaux
actes en l'honneur des immortels (2). »
A strictement parler cependant , la
meilleure histoire de ces âges moyens
doit se tirer d'une série de mémoires
biographiques relatifs aux grands et
saints pesonnages qui llorrissaient depuis
le temps de Charlemagne et d'Alfred jus-
qu'à la fm de ces mêmes âges. Frédéric
Schlegel a dit : < J'aimerais mieux recher-
cher la véritable qualité d'un état chrétien
durant cette époque , dans une série de
portraits représentant les hommes qui
furent grands dans le sens chrétien , et
qui gouvernèrent d'après les principes
chrétiens, que dans toute autre déhni-
tion scientiiique (3).»
Mais tout est plein de pédantisme.
L'histoire n'est considérée que comme
une mine , dont les hommes de tout sys-
tème politique peuvent tirer des maté-
riaux utiles à Vi luslralion de leurs théo-
ries respectives. Et quand on proteste
hautement contre une telle application
de l'étude historique , ils sont encore
comme des machines à recherches ,
qui , lorsqu'ils assistent à la représenta-
tion d'une solennelle tragédie, ne sont
occupés que du soin de découvrir par
fjuels fils et quelles poulies les scènes
sont changées, où le mécanisme du
théâtre conduit, sans recevoir jamais une
seule pensée riante de l'harmonicî de
cette pompe héroïque. Coml)ien plus
sages et plus pénélrans sont ceux qui
(I) Aristoph., Ranœ , lOJÔ.
Cl) Olymp., I.
''}) Philosophie dcr gcscJiischlc, II.
LES MŒURS CATHOLIQUES.
75
sont dans l'ignorance de ce qui se passe
derrière la scène , et qui ne s'occupent
qu'à se conformer aux intentions du
poète , qui étaient d'instruire, de plaire
et d'émouvoir !
Que ce soit par l'effet d'une pure va-
nité que les hommes sont si altenlifs
aujourd'hui à faire preuve de la puis-
sance analytique de l'esprit, bien qu'elle
soit mal appliquée, ou bien par un mo-
tif plus profond, et mentionné par saint
Jérôme , quand il dit : « Ils déchirent les
saintes intentions^ et se croient payés de
leur zcle si personne à leurs yeux n'est
plus saint (1) ; ou bien encore par ce faux
principe qui amena la philosophie mo-
derne , et qui dispose les hommes à voir
sans cesse et sans exception, comme le
poète Wordsworlh dans son Excursion,
tous les objets morts , sans liaison et sans
vie ; à diviser, à diviser encore ; à briser
ainsi toute grandeur. » Le grand objet des
recherches modernes semble consister
à forger desargumens qui obligeront les
hommes à renoncer à leur admiration
pour les anciens actes de vertu , et d'ar-
river à la conclusion qu'il n'est personne
qui leur puisse montrer quelque chose
de bien. Le poète a bien raison de sentir
qu'il est triste d'entendre des répétitions
ennuyeuses d'un sens où l'âme est morte,
où le sentiment n'a plus de place, où la
science, débutant mal par de froides re-
marques sur les objets extérieurs, finit
par des conclusions de pure forme. Un
professeur distingué de l'Académie de
Paris se plaint des Allemands, et dit:
« Dès qu'un Etat social leur parait noble
et bon , vu sous un grand aspect, ils le
regardent avec une admiration et une
sympathie exclusives, ils ont une incli-
nation générale à l'admiration et aux im-
pressions ; les imperfections, les défauts
et le mauvais côté des choses ne les
frappent que très peu.
« Singulier contraste ! dans la sphère
purement intellectuelle , dans la recher-
che et la combinaison des idées, aucun
peuple n'a plus d'étendue d'esprit ni
une impartialité plus philosophique, et
quand les faits sont de nature à s'adresser
à l'imagination et à exciter des éniolions
morales , ils tombent faciloment.dans des
(I) Epiilol. xxTui.
préjugés étroits et dans des vues bornées ;
leur imagination manque de hdélité et de
foi ; ils perdent toute impartialité poé-
tique ; ils ne voient point les choses sons
toutes leurs faces et telles qu'elles sont
réellement (1).»
Cette longue censure dogmatique ne
prouve, autant qu'on la puisse compren-
dre, autre chose que le bon sens qui guide
l'imagination qu'elle condamne. Le péché
et le mal ne sont que des négations dans
la vue universelle de la création : et pour
les personnes dont l'esprit est uni à la
force et à l'essence de toutes les choses
créées , ils sont comme s'ils n'étaient
pas ; ils ne détournent pas un moment
leur vue de l'immensité de cette grande
gloire pour laquelle leur cœur rend des
grâces continuelles.
On peut objecter encore à mon plan
qu'il ne suppose pas une attention sufti-
sante pour distinguer le caractère parti-
culier de chaque âge dans les annales de
la société chrétienne , et que , consé-
quemment, et dans l'hypothèse la plus
favorable pour lui , il tendrait à ne don-
ner qu'une idée très confuse de riiistoirc
de cette époque. Mais rien n'en peut être
plus éloigné que la prétention de don-
ner une histoire de cet âge dans aucun
des sens ordinaires de ce mot ; l'objet en
vue est de montrer en combien de détails
la vie et les institutions des hommes
étaient alors inspirées par l'esprit chré-
tien ; et si la succession des âges n'y est
pas toujours distincte, c'est parce qu'une
telle distinction eut été tout â-fait inu-
tile dans le but que je me propose. Et ,
après tout , pour ce qui regarde la plus
grande partie dos sujets (jui seront ici
traités, tous les âiijes de l'Eglise sont uns
el idonliques, de la même manière que
lorsque l'âme est unie à Dieu, iournant les
yeux vers le point où tous les temps sont
prt'sens , il n'y a plus pour elle ni passé,
ni futur, elle est en possession de l'éter-
nité , elle est dans le sein de cette éter-
nité immuable qui est Dieu même, elle
possède toute chose.
Je ne nie pas que, sous quelques rap-
ports , il y ail pour les timides amis de
la vérit(' lieu de penser qu'il y a de la
nouveauté et du danger dans la carrière
(O Guiiol, (''.Hn d'ilùtviic wiotït/ «if , It, G.
7R
i.ES MOEURS CATHOLIQUES.
<iui s'ouvre ici devant nous. Quoi de plus
dan^'ereux , dira ton , que de lenler
l't^lo^'C de ces A^es, de ces anciens temps,
que tant d'Iiouiuies croient avoir éié en-
sevelis dans les ténèbres et la barbarie .*
et pourquoi voulez-vous, avec une voix
isolée , renouveler la mémoire de leur
louan^'e? J'admets que , dans quelques
pailles, nous puissions arriver à des eaux
sales et troubles • mais convaincus néan-
moins, mal^'ré les argumens des so-
phistes , que sous ces eaux il y a tou-
jours d'excellentes choses, je demande
seulement, comme Platon , si étant très
jeune et ayant la connaissance de plu-
sieurs rivières , il ne me serait pas per-
mis d'essayer d'abord de les passer seul,
laissant en sûreté ceux qui me conseille-
raient d'attendre, et de voir si elles ne
seraient pas guéables , même pour ceux
qui sont plus Agés? Si j'en puis donner
la preuve , ils pourront passer aussi •
mais si elles n'étaient pas guéables , il
n'importerait nullement que je m'expo-
sasse au danger (1). i
rsous entrerons donc dans une foret où
nulle trace de pas n'a frayé un chemin,
mais qui peut ressemblera cette forêt de
Colonne , la forêt des sombres destinées,
quoique florissante de toute la verdure
d'un printemps de Grèce, quoiqu'elle
abonde en lauriers , en oliviers , en
vignes , et que le rossignol y fasse enten-
dre son éternelle chanson (2).
^on , je n'y trouverai pas les traces de
plusieurs modernes qui m'aient précé-
dé , car il n'y a pas chance d'y décou-
vrir desminesd'or et d'argent, ou toute
autre chose qui se puisse ciiauger en
monnaie ; je n'espère pas davantage que
plusieurs m'y suivent plus tard. Je ne
suis qu'un glaneur solitaire dans les
champs que le temps a dévastés ; mais
le plus faible peut faire quelque chose :
et, comme le dit un père de l'Église ,
« quelquefois ce qui a été laissé par un
parfait peut être trouvé par un enfant.»
Ce sera bien quelque chose, dans ce siè-
cle , de détourner (juelqu'un de la véné-
ration que l'on porte à la pensée de
l'ignoble Capanée : < Psous sommes beau-
coup meilleurs que nos pères, » et de
(1) Plat., Lois, liv. x.
(2) Sophocle , OEdipc Col.
pouvoir dire non seulement par dévo-
tion , mais d'après la base de la véracité
hislorif|ue : < C'est assez, Seigneur, et je
ne suis pas meilleur que mes pères. » Ce
sera (pielque chose de faire au monde or-
gueilleux considérer que tous les grands
hommes ne sont pas de sa suite , et qu'il
en fut qui préférèrent la foi et la piété
envers Dieu.
Mais quels que soient le danger que
l'on oppose et l'apparence de la nou-
veauté , qu'il soit bien entendu que le
tout est écrit dans l'esprit de la plus
humble soumission au jugement de notre
sainte mère l'Église catholique . et que si
quelque chose dans mon livre était dans
le moindre désaccord avec ce jugement,
je la renie, et, selon son degré de désac-
cord , je l'abhorre de toute la sincérité
de mon cœur, et de toute la franchise de
mes paroles.
Dans un petit ouvrage qui a passé au-
trefois sous les yeux de peu de person-
nes que le hasard ou une amitié person-
nelle y rendirent attentives , dans cet
ouvrage qui essayait d'exposer les usages
de l'ancienne chevalerie, peut-être ai-je
tracé le commencement de la carrière
dans laquelle je vais maintenant entrer.
Ici nous avons besoin d'un plan plus
simple encore, et l'on peut s'apercevoir
que nous nous mouvons déjà dans une
sphère plus libre, vu qu'en imagination
nous approchonsplusprèsdela limite où
finissent tous nos désirs. Ici doit cesser ce
mélange de grAce et de terreur que nous
nous permettions quand nous étions avec
les enfans de la terre et des ténèbres; le
burlesque et l'ignoble doivent en dispa-
raître; nous entrons en quelque sorte
dans le cercle d'espérance décrit par le
Dante, qui inspire la modération dans
la tristesse et une mélancolie toujours
douce , qui a déposé toute la misanthro-
pie de ce bas monde et des enfers. Les
fiers chevaliers , sévères et inflexibles
dans leurs jugemens , doivent disparaître
maintenant ou laisser peu de traces, et
nous paraîtrons, bien qu'il y en ait qui
l'attribueront à un plus grand degré de
faiblesse, avoir perdu la mémoire des
agitations de ce monde ; et, quoique le
sujet de ce livre soit si fort au-dessus de
moi, il n'est pas besoin de m'accuser
(l'une grande présomption, car ce ne
LES MOEURS CATHOLIQUES.
77
sera fii comme un prêtre , ni comme un
homme d'un ordre sacré , que je propo-
serai mes pensées; mais ceux qui parlent
devant leurs supérieurs avec des égards
respectueux ne retiennent pas leur voix
sans vie entre leurs lèvres.
Je ne pourrai que faire entendre les
choses en sons imparfaits, et me présen-
ter comme le dernier des frères , celui
qui a la charge de garder la porte exté-
rieure de la sainte clôture , ou peut-être
comme le dernier venu parmi de rudes
étrangers dans une salle commune; et si
parfois il s'y trouvait quelque chose de
téméraire et d'exagéré , il suffira de se
rappeler que ces étrangers ont long-
temps fréquenté les cours orgueilleuses
de la chevalerie mondaine, et que le
temps est nécessaire non moins pour
guérir les maladies de l'esprit que les ma-
ladies du corps. La mer elle-même est
encore agitée long-teraps après la tem-
pête; ses vagues se retirent et reviennent
encore , encore elles se brisent contre le
rivage , et ce n'est qu'après un long inter-
valle qu'elles retrouvent leur ancienne
tranquillité.
Ah! vraiment, pour mettre les hommes
en rapport avec les esprits des grandes
et bonnes époques écoulées, il faut une
langue non habituée au babil de l'en-
fance, i Je ne m'en crois pas digne moi-
même, et nul autre ne le croira non
plus; si donc je m'aventure en ce voisi-
nage , craignez que ce ne soit dans un but
insensé (!);> car quelquefois il m'arri-
vera de jeter, même au milieu de la mu-
sique des cloches angéliques, la sauvage
mesure de ces contes qui m'ont charmé
jadis. Tout rudes qu'ils soient dans leur
carillon, ils me rappellent les pensées
des temps anciens. Alors, l'ancien or-
gueil commencera à se réveiller, et,
comme le dernier ménestrel dans la tour
de rsewarck, celui qui autrefois aima
toute la pompe de la chevalerie , com-
mencera-t-il à parler aussitôt i du bon
comte Francis, mort et trépassé; du
comte Walter, que Dieu mette en paix
son Ame, jamais plus brave guerrier ne
courut au combat.» Ainsi, parlant de
choses bonnes à dire autrefois, mais mcil-
(i) Dante , V Enfer, \u
leures à taire aujourd'hui j et ensuite con-
tinuant de dire qu'il désirerait avec pas-
sion pouvoir redire un ancien chant qu'il
ne pensa jamais avoir à chanter de nou-
veau, pour lui aussi ce chant de légende
pourrait parler c des faits anciens depuis
si long-temps dans l'oubli, des preux
dont la mémoire n'est plus, des forêts
maintenant détruites et stériles , des
tours qui n'abritent plus que le lièvre ,
des mœurs depuis long-temps changées,
des chefs qui ont si long-temps dormi
sous leur dalle grise que l'inconstante
renommée a effacé leurs noms de ses
rôles. >
Hélas! il faut admettre, en effet, en
terminant ce discours préliminaire,
qu'en faisant allusion par pure inadver-
tance à ce pouvoir séducteur des trom-
peuses images et à cette variété de sujets
qui se combattent dans les liens de l'i-
magination, nous a\"ons mis à découvert
une source de danger assez réel pour
nous faire avancer dans notre voie avec
précaution, avec crainte et tremble-
ment ; car c'est le conseil du sage qu'Al-
bert-le-Grand nous donne quand il dit
que nous devons nous abstenir des vi-
sions, des images et des choses corpo-
relles, parce que si notre âme plait à
Dieu plus que tout le reste, c'est qu'elle
est nue et dépouillée de ces formes et de
ces images ; parce qu'il est certain que si
la mémoire, l'imagination et la pensée
ont souvent le loisir de s'appliquer à de
telles choses, il s'ensuivra que l'âme se
confondra avec les choses nouvelles ou
avec les reliques des choses anciennes,
ou qu'elle sera dilft^remment affectée par
d'autres objets, et l'esprit de grâce et de
vérité se sépare de ces pensées , matéria-
lisées en quelque sorte et sans intelli-
gence.
En conséquence, un véritable amant de
Jésus-Christ doit être tellement uni d'in-
telligence et de cœur à la volonté et à la
bonté de Dieu: il doit être si éloigné de
tous les fantôQies et de toutes les pas-
sions, qu'il ne doit point remarquer s'il
est méprisé ou honoré, de quelle ma-
nière il prie, pourvu que ce soit d'une
manière qui le transforme en la resbcm-
blance divine, de manière à ne plus voir
d'autres créatures ni lui-même, si ce
n'est en Dieu; de mamèrc à n'aimer que
78
m:s pèlerinages en suisse.
Dion , h ne p<»n<;pr h pprsonno . pas m<^me
à soi . si ce n\'st on Dieu.
Ce sont ers peustS's qui dissipent les
tént^bres (^p.iisses (hi momie et qui gu(*-
rissent les blessures de ceux qui pleurent
de voir le païen venir. Je m'tH'rierai donc
avec le Dante en ces mots : « Vraies,
ft «^ratid Albert! vraies sont tes paroles:
sur mon cœur elles rt^pandeut un tendre
esprit de douceur, et guérissent ici-bas
ce que le mal corrompt. »
Voilà donc rintroduction du grand ou-
vrage de M. Digbi ; et pourtant elle n'en
donne pas encore une idée suflisanle et
complète; on voit que, malgré quelques
obscurités et quchpies longueurs qui dis-
paraissent dans les autres cliapitres, cette
introduction est remarquable et intéres-
sante. On sera charmé de suivre l'auteur
dans les vieux livres, dans les vieilles
chartes, dans lesvieillescatbédrales, dans
les vieilles abbayes, dans toutes ces vieil-
les choses si bonnes, si pleines d'intérêt,
mais si oubliées de nos jours.
Cet important ouvrage a exigé un
grand travail, de longues études, des
recherches immenses ; la traduction
seule, faite avec la conscience que met
à toute chose M. Danielo, ne sera pas
elle-même une tôchc légère, surtout dans
un temps où il a sur les bras de si grands
travaux. Mais on sera rassuré à cet égard
si l'on sait ropiniûlreté ardente et infa-
tigable avec laquelle l'auteur travaille.
Aussi, déjà tous les ouvrages qu'on en a
annoncés, tels que V Histoire el Lablcau
de l'univers; VJIisloire de la reine IHan-
chc et de sa fille JsabcUe; le Tableau de la
vie conteniplafive dans le monde antique
et tlans le monde moderne, ou bien avant
el après le Christ ; les Essais de littcra-
ture orientale; VJJistoire du suicide chez
tous les peuples et dans tous les ûges, el
puis enfin un petit Traite de cos//iof;onic
et de inythologiej traité indispensable au-
jourd'hui et qui manque entièrement à
l'instruction publique ; aussi , disions-
nous , ces ouvrages , auxquels il travaille
avec tant de soin, sont-ils tons à peu près
terminés, et susceptibles de paraître dans
peu de temps. Il ne faut pas s'en étonner j
une vie libre, laborieuse et entièrement
consacrée à l'étude est féconde ; le temps
se multiplie sous la main qui sait en
user, et une chose une fois bien sue en
apprend plusieurs autres.
Ce sont MM. Poui$ieI[;ae-Rusand , rae Haute-
feuille , n» 9, à Paris, el Richelel, imprinifur-
librairo au Mans, qui publient la traduction des
Mœurs calholiques de M. Digbi.
»<HH>«
LKS rÉLEIlLNAGES EN SUISSE, p.vu Louis Veuillot (1).
Après tant de voyages en Suisse, voici
sur un sujet si rebattu un ouvrage en-
core plus neuf que son titre. C'est un
vrai catholique visitant en pieux pèlerin
un pays dont la foi a fait toute la gloire;
il y a remarqué, il a compris ce que les
rapides touristes, qui courent h; monde
seulement pour voir . n'ont pas même
vn. Son observation est constamment
fine et profonrle; son style a un carac-
tère d'originalité naturelle fort rare au-
jourd'hui, 011 tant d'écrivains font tant
de grimaces pour paraître originaux.
Aussi pas une page ne languit dans ce li-
vre ; rien de plus varié, de plus piquant,
de plus touchant , avec un tact de conve-
nance chrétienne <\u\ en fait une lecture.
non seulement exempte de danger pour
les yeux les plus innocens, mais, je puis
dire, pieuse autant qu'intéressante. Les
deux senlimens qu'on y trouve sans cesse
sont une vénération solide pour les or-
dres religieux et le mépris le plus logi-
que pour les doctrines protestantes. Une
citation en dira plus que tous mes élo-
ges: je prends dans le chapitre du cha-
let, t. ^S p. 13G :
« Il a fallu monter longtemps pour
l'atteindre, car l'été s'avrinceel la neige
s en va Le myosotis des Alpes, les re-
noncules, les pompons d'or , les lys sau-
vages, mille Heurs charmantes que les
botanistes ont défigurées de noms igna-
res, se liAlent de naître : leur jour de so-
(1) Chez CdDuei, libraire , rue Casicltc, 8. 2 toI. pciii in o', prix : 3 fr.
LES PÈLERINAGES EN SUISSE.
79
leil est venu. Non, rien n'est joli , rien
n'est charmant et pur comme les fleurs
des Alpes. On est confondu de tant de
fraîcheur et de variété, de tant de formes
élégantes et d'insaisissables parfums.
Cela donne appétit. Certes, ils n'étaient
pas dignes de vous brouter, douces fleurs,
les horribles professeurs, herboristes, la-
tinistes et autres, qui vous ont attristées
de tant de noms hideux. Vos véritables
noms, je vais vous les dire : Toi, qui t'é-
panouis là si blanche, tu t'appelles fille
des neiges, loi , touffe d'étoiles pâles et
bleues , tu t'appelles couronne des an-
ges , et quelque chérubin , en se jouant
là-haut, t'a laissée tomber de son front;
toi, sombre , pensive et parfumée , ton
nom est fleur de la croix ; et toi , si can-
dide et si rose, tu naquis après le pre-
mier sourire de 3Iarie enfant , et pour
cela tu te nommeras sourire de Marie;
et toi, petite grappe écarlate, dont le suc
est un dictame , sang de Jésus ; et toi ,
toujours inclinée, pure et rêveuse, du
premier mot de la plus douce des priè-
res, Ave; et toi, rêve du ciel, parce que
sur ta hampe élancée, la fleur éclol apiès
la fleur, et s'élance toujours comme l'es-
pérance en Dieu. Suaves merveilles, une
science grossière vous a débaptisées,
comme autrefois en France l'impiété
avait débaptisé les hommes j reprenez
vos noms célestes, et devenez ainsi pour
ceux qui vous contemplent autant de
souvenirs de la foi, autant de promesses
du paradis
« Amis à qui j'écris ces lignes, vous
voulez donc une silhouette du chalet?
prenez garde, il y va d'une illusion. Mais
délinissez d'abord le chalet vous-mêmes,
et voyons comuie vous l'entendez. Le
chalet, séjour de l'innocence et des dou-
ces rêveries, est l'habitation du pasteur
des Alpes ; on le trouve au sein des mon-
tagnes, prés des hautes cimes, sous l'om-
bre des mélèzes et des sapins.... • Sui-
vent les tapis de gazon odorant , les per-
spectives lointaines, les lacs, les échos,
les danses des jeunes filles et des heu-
reux montagnards, après un repas frugal
c composé do biftecks d'ours, de rôtis de
chamois et de laitages tandis (|ue les
vieillards, fumant leur pipe, assis sur le
seuil, causent des intérêts <lu pays, et
(ont répéter à leurs pclils-cnfans les
grands noms de Tell et de Yinkelried. >
«Et vraiment c'est bien là le chalet
tel que nous le connaissons, tel que
les touristes nous le décrivent, que
les vaudevillistes nous le montrent, que
les petites filles et les capitaines retrai-
tés nous le chantent avec accompagne-
ment de piano. C'est le chalet comme
beaucoup de gens le rêvent et vont le
chercher à leur grand désappointement.
Il y a pourtant quelque chose de vrai
dans ce portrait rosé , mais il s'en faut
qu'il soit exact, et pour ma part j'en suis
aise , j'y ai gagné le plaisir de l'inat-
tendu. »
Je veux laisser le môme plaisir au lec-
teur qui verra ce chapitre , et j'en déta-
che seulement un passage qui touche à la
vie des montagnards : « Dure existence,
en vérité, et qu'il faut avoir vu accepter
si paisiblement pour la croire supporta-
ble. Ces ouvriers des Alpes sont engagés
au nombre de huit à dix , tant hommes
qu'enfans, pour garder, traire, soigner
une cinquantaine de vaches et fabriquer
le fromage. Ils vont à la montagne quand
les premiers pâturages sont découverts,
et n'en redesccmient plus qu'à la fin de
la saison. Durant tout ce temps, ils vi-
vent de petit-lait, de crênie, de séret.
Jamais de viande, jamais de fruits, ja-
mais de vin, encore moins de liqueurs
fortes ; à peine du pain, si on peut appe-
ler pain des palets de croule mince et
dure qu'on leur donne souscebeau nom,
et qu'ils nomment eux-mêmes fort exac-
tement des briques, i.es nécessités de la
vie sont simplifiées à l'égal de la nourri-
ture. Pour vêtement, un pantalon de
grosse toile, une chemise, une mince ca-
lotte do paille; pour lit. un grand cadre
rempli de foin; pour vaisselle, une sou-
pière de bois , et chacun une cuiller du
même métal, qui sert en même temps de
tasse, de verre et d'assiette, comme le
lait est à la fois la nourriture et la bois-
son. Rien de plus mais si. j'oublie la
pipe : chacun a la sienne, même le der-
nier marmot. Après cela ne chercher
plus rien; tout le reste serait du super-
flu, et ils se font une certaine gloire de
n'en point avoir : et puis, où le place-
rait-on';' »
Tout est écrit de ce genre ferme, gra-
cieux cl naif : ce dernier Irait si vrai cl
ao
si iiuprévii, (|u'oii me permette l'expres-
sion, est (lu Lacordairc. Et tout ce qu'a-
joute l'auteur sur les mœurs de ces pau-
vres moulai^fiards, sur leur foi simple et
forte, soulicut aussi bien la coiiiparaisou
pour le style et pour la pensée. 11 nous
peint si parfaitement leur indi-jence et
leur douce résij^nation! il nous fait as-
sister si délicieusement à la prière du
soir au chalet ! et ses réflexions sur tout
cela sont si justes, si précises , si frap-
pantes, en un mot, si catholiques, qu'on
ne peut s'empôcher d'aimer l'auteur au-
tant que son talent.
Il y a environ quinze mois que, se
trouvant à Rome pendant la semaine
sainte, il assistait à la magnifique céré-
monie de la bénédiction pontificale urbt
et orbi , le jeudi saint; il s'agenouilla
comme tout le monde, presque involon-
tairement, car il ne connaissait pas en-
core la foi : il se releva chrétien. Ce
n'est pas là une conversion ni une âme
vulgaire. iSon livre est empreint de la
LA CHRONIQUE DE RAINS.
première joie de cette conversion , et
chaque jour il en ressent plus solidement
le bonheur. Les catholiques compren-
dront surtout l'intérêt d'un tel ouvrage,
qui, sous une forme très amusante, porte
des coups de maître à l'incrédulité.
Beaucoup d'ouvrages de fantaisie amor-
cent la curiosité du lecteur par des titres
aventureux et singuliers, qui vous font
toml)er souvent dans l'ennui de chapi-
tres vides et fades. 11 n'en est point ainsi
de ces Pèlerinages. Soit que vous les
ouvriez au chapitre du Saint genevois, à
celui de Fribourg, de Pierre Canisius,
de Louise de Rick (charmante légende
du moyen âge), du Braire homme, des
Protcstans et des cloches catholiques ,
vous y trouverez le même charme. Pour
mon compte, pendant trois jours, je n'ai
interrompu la lecture de ces deux petits
volumes que malgré moi, et je ne suis pas
arrivé à la fin sans regret ; mais je re-
commencerai.
Edouard Dumont.
LA CHRONIQUE DE RAINS ;
Publiée sur le manuscrit unique de la Bibliothèque du Roi par Louis Paris , archiviste
de la ville de Reims , membre de la Société des Antiquaues. (Tcchner, place du
Louvre, nM2.)
M. Louis Paris, dont nous serions heu-
reux de pouvoir faire apprécier la ré-
cente publication, est depuis long-temps
connu comme éditeur de la Chronujue
du moine JSestor, qu'il a traduite durant
son séjour en Russie. iSous n'avons pas à
parler de ce chroniqueur ni de son ou-
vrage, qui est aux annales si peu con-
nues de l'ancienempire moscovite ce que
le texte de Orégoire de Tours est à notre
propre histoire. jNous rappellerons seu-
lement qu'il existait au onzième siècle,
entre la France et la i»ussie, des rap-
ports établis par le mariage d'Henri J«i
avec Anne, lille de Loradislas, et que ces
rapports, à peu près oubliés ou laissés
dans le vague* el l'incertitude, ne peu-
vent être bien déterminés que depuis la
publication des pièces inédiles données
par M. Louis Paris dans son cdiliou do
la Chronique de Nestor. Il s'agit aujour-
d'hui de la Chronique de Reims. Or, si
l'éditeur a pu rendre la première profi-
table à notre histoire, combien plus la
seconde , qui fait connaître l'antique et
célèbre cité du sacre de nos rois , et en
quelque sorte leur capitale religieuse !
Au moyen âge, la ville de Reims fut tou-
jours le centre des rapports de l'État
avec l'Église nationale, le premier théâ-
tre où se consommait l'alliance de nos
pouvoirs politiques avec la chrétienté.
Il serait donc superflu d'énumérer toutes
les ressources que l'histoire d'un royau-
me fait, comme le dit Gibbon, par des
évcques , doit emprunter aux annales
(l'une cité aussi importante. Deux exem-
ples suffiront pour montrer quelles lu-
mièies nouvelles elles jettent sur l'his-
toire générale du moyen âge et sur celle
des lettres aussi bien que de la politique
nationale.
Mais d'abord un mot d'explication sur
le nom donné à la Chronique découverte
par M. Paulin Paris, membre de l'Insti-
tut et l'un des employés de la Bibliothè-
que royale -, elle avait été signalée par
lui dans son Romancero Français. « Nous
l'avons appelée, dit-il , la Chronique de
Reims ^ parce que les détails minutieux
qu'on trouve dans ce curieux monument
sur l'échevinage de Reims , le sacre des
rois et les démêlés de l'archevêque Henri
de Braine avec les bourgeois, ne peuvent
se rencontrer que chez un historien du
diocèse, sinon de la ^>ille de Reims. »
M. Louis Paris ne pouvait donc mieux
faire que de consacrer, par une excel-
lente publication, le nom que la chroni-
que avait reçu de son frère • et ces deux
écrivains champenois ont également bien
mérité de leur ville natale. J'aime, je
l'avoue , ce patriotisme qui attache un
nouveau fleuron à l'histoire d'une cité,
s'intéresse à l'illustration de ses annales
et compte les intérêts de la science lo-
cale au nombre des véritables intérêts
municipaux.
Nous avons dit que notre histoire po-
litique trouverait de précieux éclaircis-
semens dans la publication de M. Louis
Paris : en voici la preuve à propos d'une
question bien controversée. On connaît
la belle allocution de Philippe-Auguste
avant la bataille de Bouvines , lorsqu'il
offrit la couronne au plus digne, et pro-
voqua par celte offre inattendue le refus
et l'enthousiasme de ses barons. M. Aug.
Thierry , dans ses Lettres sur Vhistoire
de France, suspectant avec beaucoup de
raison le désintéressement du monarque,
mais oubliant son habileté , qui ne fut
jamais sans magnanimité ni sans coura-
ge, traita de scandale historique la po-
pularité de celle scène pleine de gran-
deur. Rien assurément n'en démontrait
la fausseté , et ce motif aurait dû rendre
l'auteur plus indulgent pour le pauvre
moine dont la chronique contemporaine
mentionne pour la première fois l'action
attribuée à Philippe-Auguste. Le chro-
niqueur en question , habitant au fond
des Vosges , éloigné du royaume de
France et du théAtre des événemens, n'é-
tait sans doute pas à l'abri d'un soupçon
LA CHRONIQUE DE RAINS. 81
d'erreur. Mais aujourd'hui le doute mê-
me est levé; car la Chronique de Reims ,
à peu près contemporaine et écrite dans
le nord de la France par un homme t à
qui on ne peut contester d'avoir vécu
parmi les plus éminens personnages de
l'époque, s vient confirmer de son témoi-
gnage irrécusable la vérité d'une des plus
belles pages de notre histoire.
Grâces donc soit rendues à M. Louis
Paris, qui nous apporte une preuve aussi
péremptoire et aussi désirée. C'est un
devoir pour chacun de l'avoir tout en-
tière sous les yeux. Voici comme s'ex-
prime le chroniqueur de Reims :
« Au diemanche matin li rois se leva et
fist sa gent issir de Tourney armes et
banières desploijés , et ses araines sou-
nans , et ses escièles ordenées. Et tant
errèrent qu'il vinrent a 1 pouciel qu'on
apièle le pont de Bouvines j et si avoit
une capièle ou li rois tourna pour oïr
messe , car il estoit encore matin , et le
canta li vesqùes de Tournay. Et li rois oï
messe, tous armes. Et quant la messe fu
dite, si fist li rois aporter pain et vin, et
fist tailler des soupes et en manga une.
Et puis dist à tous céans qui entour lui
estoient : « Je proi à tous mes boins amis
qu'il mangascent avoec moi, en ramau-
brance des xii apostles qui avoec nostre
Signour burent et mangièrent. Et s'il en
y a nul qui pense mauvaistié ne treche-
rie, si ne s'i aproce mie. >
« Lors s'avancha un sire Engherrans
de Couchi et prist la première soupe. Et
li quens Gauthiers de Saint-Pol la secon-
de , et dist au roi : — < Sire , wi en c'est
jour vera on qui icrt traitres ! » — Et dist
ces paroles pour çou que il savait bien
que li rois l'avoit en souspeclion , por
mauvaises paroles. Et li quens de 5an-
cerre prist la tierce et tous li autre ba-
ron après, et i ot si grant presse qu'il ne
porent tous avenir au hanap.— Et quant
li rois vit çou si en fu moult lies et lor
dist : < Signeur vous iesles tout mi home,
et je suis voslrc sires, quels que je soie,
et vous ai moult amés, et portés grant
honneur, et donnr don mien largement
et ne vous lis onkes tort ne desraison ,
ains vous ai toujours menés par droit.
Pour <jou, si prie à vous tous quo vous
'tardés w i mon cors et m'ouneur et la
vostre. El se vous vécs que la corone soit
82
LA ciiiioMguu: di-: rains.
iiiius emploie en l'iiii de vous qu'en moi,
je iiii olroi volculiers el le voel de Loin
Ciicr ei de boint^ volcnlc. »
< (Jiiant li baron l'oirenl eiisi parb^r,
si comencièrenl à plorer de pilit^ et di-
sent : « Sire, pour Dieu niercln ! nous ne
volons roi se vous non ! Or clievauciés
hardieuient contre vos aiiemis , cl nous
sommes tous apparelliéc de mourir avoec
vous(l)! >
l'armi les lacunes historiques que la
Chronique de Reims permet de combler,
nous pourrions cilei- encore une guerre
de llicbard (iu'ur-de-Lion contre les Es-
pagnols, qui n'est mentionnée par aucun
hislorien. Mais (|u'est-cc qu'une guerre
de plus au milieu de tant d'aulres guer-
res , de tant de faits d'armes et de ba-
tailles qu'on rappelle année par année,
et qu'on enregistre si scrupulensemcnl ?
La physionomie guerroyante de Richard
est assez connue j cherchons plutôt en
lui le troubadour, le i^entius hotii et Le
granC sires ^ prisonnier du duc d'Autri-
che, el délivré par le ménestricr Rlondei.
Certes , on se récrie depuis long-temps
contre le mérite exagéré des poètes et
des chroniqueurs du moyen Age. Je ne
veux pas examiner tout ce que leur litté-
rature a perdu à être exploitée par l'igno-
rance ou le cliarlatanisme ; mais je sais
qu'on m'opposera difiicilement un récit
plus naïf et mieux accidenté que celui
où l'on voit Rlondiaus le ménestrel à la
recherche de Richard , arrivant en Au-
triche au pied d'un château -fort, gagnant
les bonnes grûccs du chAteiain , el dé-
couvrant la prison de son maître; puis,
de retour en Angleterre , annonçant aux
barons qu'il a retrouvé le roi, dont la li-
berté ne peut être achelée qu'au prix
d'une rançon.
^ous nous laissons aller au plaisir de
donner tout ce récit, persuadé que le
lecteur nous en saura (pielque gré. (^)uant
à sa valeur hisloricjue, elle est, ou peut
dire, inappréciable, puisque ce récit (îst
le seul témoignait; autiHinlicpie ((\ii nous
soiL parvenu de la découverlc de Richard
par son ménestrel.
L'intérêt (pu s'attache au caractère de
ce dernici' mérite (juelc|ues mois de bio-
graphie :
(1) Cliap, XX, p. 140.
Rlondei, dit M. Louis Paris, surnommé
de I\'csles, du lieu de sa naissance, a été
l'un des chansonniers les plus estimés
du douzième siècle j son dévouement au
roi d'Angleterre n'a été connu jusqu'à ce
jour (jiie par le récit du président Fau-
chet, dans son livre des Anciens poêles
français.
« J'ai une bonne chronique Irançoise,
dit-il, qui dit que le roy Richard ayant
eu querelle outre-mer contre leducd'Aus-
triche, n'osant passer par l'Allemagne
en estai cogneu, et encore moins par la
France, pour le doute qu'il avait de Phi-
lippe-Auguste, se déguisa, etc » Fau-
chet cite ensuite un assez long extrait de
sa chronique, qui s'accorde de tout point
avec la nôtre : le style en est seulement
plus jeune. L'auteur de l'article Dlondei,
dans la Biographie Michaud , dit que
cette chronique de Fauchet fut écrite
en 1455: et il est à remarquer qu'on a
souvent élevé sur la réalité de ce précieux
épisode des doutes, en raison seulement
du défaut de monumens à peu près con-
temporains. La publication de la Chro-
nique de Reims détruira complètement
la force de cet argument négalif. — De
toutes les chansons que Rlondei a com-
posées, il n'en reste que vingt-neuf: elles
se trouvent à la Ribliothèque royale ,
Cabinet des Manuscrits. — Sinner, dans
ses Extraits de <iuelques poésies des dou-
zième et treizième siècles^ cite une admi-
rable chanson du roi Richard, que M. Pa-
ris a publiée dans son édition de Yille-
hardouin. il l'avait composée en prison
dans les états du duc d'Aulrichc. \oici
le chapitre de sa chronique :
CHAPITRE VIII.
Cornent ti rois Kicars fu mis liors de prison par
Dlondiel le incneslrel.
« Dés oremais vous dirons del roi Ri-
chart que li dus d Osterriche tenoit en
prison ; et ne savoit nus nouvieles de lui,
fors seulement li dus et ses consaus. Si
avint qu'il avoit longuement tenu 1 mé-
nestrel. qui nés cstoit deviers Artois, cl
avoit anom Rlondiaus. Cius afferma en
soi qu'il qucrroil son seigneur par ti)Utes
terres tant qu'il l'auroit trové ou qu'il
eu oroit novièles. VA se mist en chemin
et tant cira 1 un jour et Pautrc, par laid
LA CHRONIQUE DE RÂINS.
83
et par biel, qu'il ot demouré an el demi, |
n'onques ne pot oïr nouvièle del roi. Et j
tant aventura qu'il entra en Osterriclie
ensi comme aventures le menoit. Et vint |
droit au casliel où li rois estoit en pri- I
son. et se hiébrega ciès une vaine femme,
et li demanda à cui cis castiaus estoit,
qui tant estoit biaus et fors et bien séans?
Li ostesse respondi et dist qu'il estoit
au dus d'Osterricbe. — <i O bièle ostesse,
dist Blondiaus, a-il ore nul prisonier de
dens? — Cierles, dist-elle. oil . un qui ja
estoit bien a llll ans : mais nous ne
poons savoir qui il est ciertainement.
Mais en le garde moult sougneusement et
bien espérons qu'il est gentius liom et
grant sires. » Et quant Blondiaus entendi
ces paroles si fu merveilles liés et li sem-
J)la en son cuer qu'il avoit trouvé çou
qu'il quaroit. Mais ains ne fist semblant
al ostesse. La nuit dormi et fu aise et
quantil oi legaite corner lejour si se leva
et ala à l'église proijer Dieu . qu'il li ai-
dast; et puis vint au castiel et s'accointa
au caslelain de laiens , et dist qu'il es-
toit menestreus de viièle et volontiers
deraouroit avoec lui, s'il lui plaisoit. Li
castelains estoit jouenes chevaliers et
jolis et dist qu'il le retentoit volentiers.
Adonc fu liés Blondiaus et ala querre sa
viièle et ses nestrumens j et tant servi le
castelain qu'il fu moult bien de laiens et
de toute la maisnie et moult plot ses sier-
Tîces. Ëusi demoura laiens tout l'iver,
onques ne ne pot savoir qui li prisoniers
esloit. Et tant qu'il aloit 1 jour es liestes
de Pasques par le jardin qui estoit lès
la tour, et regarda enlour. savoir se par
aventure poroit veoir le prisonnier. Ensi
comme il estoit en celle pensée, li rois
regarde et vit Blondiel et pensa coment
il se feroit à lui conoistrc ; et li souvint
d'une cancbon qu'il avoient fait entr'-
eaux deux , que nus ne savoit fors que
eux deus. 8i comenclia haut et clèrement
à canter le premier vier. car il cantoit
très bien. Et quand Blondiaus l'oï, si sot
ceriainement que c'estoit ses sires. Si ot
a ruer le plus granl joie qu'il ot onques
mes à nul jour. Et se parti maintenant
dou vergier et entra en sa cambre oii il
gisoit , el prist sa viièle et comruclia ù
vicier une note , et en violant se déliloii
de son signeur qu'il avoit trouvé. Ensi
demoura Blondiaus desclù à Tenle-
consle, et si bien se couvri que nus ne se
pierchut de son affaire. A dont vint Blon-
diaus au caslelain et lui dist : < Sire, s'il
< vous plaist , je me iroie volentiers en
< mon pays , car lonc tans a que je n'i
< fui. — Blondiel bieau frère , ce dist li
c castelains , ce ne ferez vous mie , se
« vous m'en crées. Mais demorés encore
i et je vous ferai grant bien. — Ciertes ,
« sire , dist Blondiaus , je ne demouroie
i en nule manière, y Quant li castelains
vit qu'il ne le pooit retenir, si li oclria
le congier et li donna boineroncbinoeve.
A tant se parli Blondiaus dou caslelain
et ala tant par ses journées qu'il vint en
Engictère et dist as amis le Roi et as ba-
rons, où ii avoit le Roi trouvé et coment.
Quant il orent entendu ces nouvièles si
en furent mouU liés. Car li rois estoit li
plus larges chevaliers qui onques cauçast
esporon. Kl prisent consel enlr'aus qu'il
cnvoieroient en Osteriche au duc pour
le roi raiiembre ; et eslurent 11 cheva-
liers qui la iroient. des plus vaillans et
des plus sages. Et tant alèrent par lor
journées qu'il vinrent à Osteriche au duc
et le trouvèrent en 1 sien castiel et le
saluèrent de por les barons d'Englelerre
et li disent: < Sire, il vous mandent et
prient que vous prendés de lor signor
raenchon : et il vous en douront tant
qu'il vous venra en gré. > Li dus lor res-
pondi qu'il s'en conselleroit ; et quant il
s'en fu conselliés si dist : i Signeur se vous
le volés ravoir, il le vous convient raca-
ter de 11. cens mil mars d'eslerlins; et
si n'en reprendés plus ma parole, car ce
seroit paine pierdue. — A tant prisent
si message congiet au duc, et disent que
ce reporteroient il as barons et puis si
en eussent consely. Adont revinrent en
Englelere, el disent as barons çou que si
dus lor avoit dit. Et il disent que jà
pour çou ne demouroil. Adonc fisenl
apresler lor raenchon el le fisent en-
voier au duc. Et li tlus délivra le roi.
Mais anchois si list douner boine sûreté
que jamais il n'en seroit moliesté.
< Ensi avinl (jue 11 rois Richars fu
raiiens ; el fu recheus en Engleterre a
grant honneur ; mais sa terre en fut
moult grevée elles églises del règne,
car il lor convint mellrc jusques as ca-
lices, et cantèrcnt loue tans en calisccs
d'eslain. •
84
BULLETINS BTBl
Tel est le passage plein de f:^rAce el de
fraîcheur qui confirme nn trait histo-
rique di:,'n(' d'rtrc pronv(^ par un tel rc-
cit : l'aventure fort contestt'e jusqu'à
nos jours de lUondel le nn^nestrel et du
roi l\ichard. ^lal^ré la ctMchre romance
connue de tous: C) Ilicluird/ ô mon liai/
elc, l'histoire, qui ne s'en rapporte
qu'aux titres autlientiques, aurait pu
mettre en doute le dùvoùment du géné-
reux trouvère et le reléguer dans le do-
maine des lictions clievaleresques. C'est
ce qu'a fait Uapin Tlioyras. En racontant
JOGRAPHTQUES.
la captivité de lUchard-Cœur-de-Lion,
il ne daigne pas m^me faire mention de
son ménestrel. Aujourd'hui cette omis-
sion n'est plus permise, grAce à la pu-
hlication de la Chroni<iue de Reims. Pour
la mémoire de Blondel comme pour la
scéiMî vraiment homérique de Philippe-
Auguste à Bouvines, les faits sont rétablis
sous leur véritable jour ; et ces faits, sans
doute, parlent assez haut pour constater
les services rendus à la science par leur
éditeur.
Ràimond Thomassy.
GRAMM.MRE GRECQUE , accompagnée d'exercices
et de questionnaires, par Hemu Co:ignbt , cha-
noine de Soissons , el de la Sociélé Asiatique do
Paris. A la librairie de Périsse frères, à Paris et
ù Lyon ; prix : 3 fr.
C'est avec plaisir que nous voyons un livre aussi
utilo sortir des mains d'un membre du clergé; il
suffit en effet de jeter les yeux sur la grammaire de
M. Congnet pour distinguer tous les avantages qu'elle
offre sur les autres grammaires dont on se sert dans
les classes. Nous allons les énoncer ici succincte-
ment.
Comme cette grammaire éîcmenlaire et complète
est destinée en même temps aux élevés el aux pro-
fesseurs, trois lettres marginales indiquent ce quo
les uns el les autres doivent apprendre ou passer
sous silence dans leurs premières leçons. A la lin de
cliaque chapitre se trouvent des questionnaires fort
bien faits , qui ont pour but de s'assurer si les élè-
ves ont bien compris les règles, et qui les aident à
les appliquer. — Les matières aussi nous ont paru
mieux distribuées.
La deuxième partie de l'ouvrage, ou la syntaxe ^
correspond avec la première , chapitre par chapitre,
article par article, avantage qui ne se trouve dans
aucune autre grammaire. La disposition typographi-
que n'est pas à dédaigner dans une grammaire. Ici
rien n'a été épargné , aucun sacrifice n'a coûté pour
arriver ù parler aux yeux de l'cnfatit. On peut exa-
miner la disposition des déclinaisons, des paradig-
mes des verbes , des prépositions , etc. Cette gram-
maire offre toutes les ressources possibles pour les
thiv\e% aussi bien que pour les versions. La .syntaxe
offre pour les thèmes une heureuse innovation : sous
le titre de formules supplëmtnlairet y M. Congncl
donne à la fin de chaque chapitre des règles pour
traduire du Irunçais en grec. Les travaux des Mal-
ihaîi el des huhner y ont été mis à la portée des éco-
liers. — Ainsi s'explique le succès de cet ouvrage
classique. Plusieurs petits séminaires ou pension-
nats à Paris , Verdun , Beauvais , Laon , Versailles ,
Meaux , Reims, Chùlons , Soissons, Liesse, Mont-
cosnel , Fismes , OuIchy-le-Chàtcau, Nantes, Avon,
Chauny, etc., l'ont adoptée pour renseignement.
Les missionnaires du Canada Pont introduite dans
leurs collèges. Des hellénistes disliogués de la capi-
tale , des inspecteurs de l'Académie de Paris l'ont
accueillie , aussi nous ne doutons pas qu'elle ne soit
bientôt admise par le Conseil royal de l'Instruc-
tion publique.
LE PIEUX HELLÉNISTE sanctifiant la journée
par la prière , par Henri Congnbt ; à la librairie
classique de Périsse frères, à Paris et à Lyon.
Vol. in-32 ; prix : 1 fr. 23.
C'est une bonne idée que d'avoir composé ce petit
manuel ; il ne peut qu'être agréable aux hellénistes
qui commencent déjà à comprendre le grec, et il
leur sera même utile pour se rendre la langue fami-
lière. On trouve dans cet opuscule les prières du
matin et du soir et des principaux exercices de la
journée , l'ordinaire de la messe , la passion de N.-S.
Jésus-Christ , les prières pour la bénédiction du
Saint-Sacrement , les principales hymnes et proses
de l'Église, la dévotion à la Bainle-Vierge, et enfin
les vêpres du dimanche.
GRAMMAIRE GRECQUE , ou Exposition analytique
et complète des élémens de la langue grecque ,
avec syntaxe , suivie d'un traité entièrement neuf
sur la formation des mots ; par l'abbé Jules Quod,
professeur de langue grecque au petit séminaire
de Toulouse ; cartonnée , 2 fr. iiO; typographie de
J.-B. Paya, à Toulouse. Toulouse, J.-B. Paya,
imprimeur-libraire, hôtel Castellano , et au petit
séminaire. — ll],"l).
Comme M. l'abbé Congnel , M. l'abbé Quod a
donné une grammaire qui prouve des études sé-
rieuses sur la constitution intime de la langue grec-
que. M. Quod n'a pas trailé avec autant d'étendue
toutes les parties de la syntaxe, mais ce qu'il en a
(lit suffit; il a voulu faire une grammaire claire,
courte et eompUle pour les commençans , et les
juges les plua éclairés ont trouvé qu'il avait réussi.
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
Mm($ j^tj^$x^{0èx<\\i($^
COURS DE PSYCHOLOGIE CHRÉTIENNE.
Quatrième leçon (!}.
Récapitulation. — Des états de l'àrae où nos actions
revêtent un caractère moral en l'absence de la li-
berté et du libre arbitre. — Éclaircissement sur
les prévarications; la prévarication considérée
dans son essence , dans ses rapports et dans ses
conséquences; de la prévarication des anges;
mythe de la chute de Lucifer ; de la prévarication
de rhomme primitif; de ses conséquences; i^ses
conséquences de rapport; 2» ses conséquences
subjectives; S» ses conséquences objectives; des
causes fmales et du triomphe de la justice et de la
miséricorde. — De Tivresse. — Du sommeil ma-
gnétique.
Dans notre dernière leçon nous,avons
examiné cet état de l'Ame, où la liberté
et le libre arbitre se trouvent interrom-
pus par des causes naturel! es. L'iiorame
étant ainsi privé de son caractère dislinc-
l'il' (i'ùlve intelliiient et moral, n'est plus
un agent responsable, parce que la vo-
lonté (si m^me elle conserve une certaine
action difficile h constater) n'est pins
éclairée par la mémoire et par Tenten-
flement, et par conséquent il n'y a plus
«le responsabilité morale possible. Il sera
peiit-élre ulile de répéter ici qu'en par-
iant de causes naliircLlcs , nous avons
employé le mot naturelle à défaut d'une
épitlièle plus propre ; non pas comme
(t) Voir a iir leçon, n' il, l. tii , p. -551.
fujiM VIII. — rk" \\. IÔ5'v>.
synonyme de physique, mais dans son
sens le plus étendu, comme indiquant
l'universalité des êtres sortis du sein de
Dieu, qui est l'unité primitive et lecentre
absolu. Ainsi, nous n'avons pas borné
notre examen à l'influence du sommeil ,
de l'évanouissement, du délire et de cer-
taines affections analogues ; nous avons
abordé la question des causes purement
spiriluellas. Dans nos observations sur
cette matière intéressante , nous avons
essayé d'éclairer notre sujet par des con-
sidérations pathologiques , paria tradi-
tion générale et par l'enseignement de
l'Eglise.
Il existe une seconde cat^^orie des
états de l'Ame, où elle se trouve aussi
privée de la liberté et du libre arbitre,
mais avec cette différence très impor-
tante, que ces états sont précédés d'une
prévarication personnelle ; et que , par
conséquent, celui qui les provoque, celui
qui les invite ou qui les permet, reste
responsable de tout le désordre qui peut
en résulter.
La circonstance distinclive ici, c'est
la prévarication préalable^ j or, avant de
commencer notre examen de l'état de
l'Ame sous rmflneuce de ces niodilica-
lious qui résultent de l'action de l'ivresse
cl du sommeil magnétiiiue, il sera peut-
être couYcnable do prébculof «luelqucs
c
S6
COURS DE rSYCTIOI
observations sur les prévarications en
i;i^néral , dans leur essence, dans leurs
rapports et dans hMirs cons(''qucnces.
L'iiomnie, rtre libre el moral, est pour
nous un fait, dont il ne nous ai)partient
nullenicnt de ciiorcher la raison. Pour-
quoi Dieu a-t-il trouve bon de soumettre
à une certaine l'épreuve non seub^uent
l'bomnic, mais les anges mcnies V c'est
iiuo fiurstion qui dépasse les forces de
noire entendenienl. IMus d'une inlelli-
gence puissante a failli en tenant la ba-
lance entre la liberté de l'iiomme et la
préscience de Dieu. Il nous suffit donc
de savoir que l'iiomme étant libre est
tombé par sa faute.
Si nous envisageons la prévarication
dans son essence , nous verrons , qu'en
dernière analyse , elle se réduit ù une
rspèce d'impossibilité malbémati([n(î, —
à un îioii'scus , comme tout ce qui est
en dcbors de l'ordre. C'est la partie qui
se pose comme égale au tout; la volonté
de la créature qui s'érige contre la vo-
lonté suprtïmc. Cette a])surdité se con-
çoit dans riiomme décliu , à cause de
Taveui^lement qui le caractérise; mais
que les anges , que l'homme innocent ait
pu s'insurger contre la puissance divine,
c'est une chose que nous ne pouvons pas
môme concevoir. Tout ce que nous pou-
Tons dire lâ-d(i5sus, au point de vue
philosophique, c'est que la prévarica-
tion est nécessairement renfermée dans
la liberté, in potentiel. La prévarication
de l'homme diffère de celle des anges
dans l'espèce ; mais ce qu'elles ont en
commun, c'est la trahison euvcis le chef
légitîttie , et la soumission , directtî ou
indirocle, à celui qui s'arroge ces préro-
?i,ativcs , et c'est là le point de vue prin-
cipal sous lequel nous l'envisagerons.
La prévarication, quant à l'homme,
envisagée dans ses rapports objectifs et
subjectifs , dépend , en quelque sorte ,
cl''une prévarication antérieure. L'ensei-
gncnieni calîioliciuc nous donne l'hislo-
rique de ce malheur, et nous expliqua
comment Thommc s'est laissé entraîner
par les séductions d'un C-Arc dont la na-
ture était bien supérieure à la sienne.
Avant la cîn't'^ de l'homme , il y avait
dé 'e spirituel une per-
lur.auoii iLini.'.e , iail dcnl nous trou-
vcn^i des trac:.'", non n.ulcmc^ii dans la
OCTR CTÎRÉTTENNE,
mythologie grecque, mais aussi dans les
théogonies de l'Kgypte et de l'Inde; on
pouriail même ajouter dans les tradi-
tions de tous les peuples.
11 existe sur cet le matière une ancienne
tradition que nous rapporterons ici sans
chercher à en établir ni l'origine; ni la
valiMU- ; c'est le mythe de la chute de
Lucifer : on y trouvera au moins une
pensée profonde
Au point de vue purement subjectif
(abstraction faite de tout enseignement )
nous concevons Dieu réalisant en dcdiors,
dans l'ordre fini, les types de sa divine
essence Or, par la révélation, nous sa-
vons que la nature divine est trinaire ;
que le Père a généré le Fils, et que du
Père et du fils procède le Saint Esprit,
Voici donc le mythe dont nous venons
de parler; il rentre toul-à-fait dans celte
idée , et nous donne la clef de la préva-
rication primitive.
La première réalisation objective de
l'idée divine, a été la création des intel-
ligences célestes. Toute création ayant
pourbut une manifestation de la gloire de
Dieu , nous ne voyons là-dedans qu'une
reproduction , dans l'ordre lini , de cer-
tains types qui ont existé de toute éter-
nité. La création étant, en résumé, l'er-
jfression de l'idée divine, le premier acte
de sa toute-puissance a été la création
des anges, et à la tète des trois premières
hiérarchies se trouvaient trois êtres d'une
perfection transcendante. ÏMichaël, l'ange
de la puissance et le prince des légions
célestes, représentait la première; per-
sonne de la très sainte Trinité. A la tèle
de la seconde hiérarchie se trouvait Lu-
cifer, l'ange de la lutnicrc el de la jta-
role , représentant dans l'ordre fini les
perfections el les attributs du Verbe, la
seconde personne de la très sainte Tri-
nité, (iabriel, l'autre de la vie, (|ui figu-
rait la puissance vivifiante de l'Esprit
saint , se trouvait à la tète de la troisième.
Les anges , par un ])rivi!ége spécial de
leur nature, étant initiés, jusqu'à un cer-
tain point, dans les conseils de Dieu,
avaient connaissance de l'incarnation fu-
ture du Verbe. Ils savaient que ce mys-
tère devait s'accomplir dans une créalure
de race inférieure ; et Lucifer, l'ange du
\ erbe , regardant cette assimilation à la
ualurc divine, d'uuc nature iuféricurc,
rAR M. J. STEINMETZ.
S7
comme un tort fait à lui et à vSon ordre ,
conçut dans l'aveuglement de son or-
gueil le projet insensé de s'asseoir, par
la force, sur le trône de la puissance su-
prême.
Sans vouloir examiner l'autorité de
cette tradition , nous observerons que,
dans le point essentiel , elle est parfai-
tement d'accord avec l'enseignement for-
mel de l'Eglise. La chute de l'homme a
été certainement précédée par celle des
anges; et dans cette prévarication pri-
mitive , celle de notre race trouve sa
racine et son explication. Dès lors , l'a-
charnement des mauvais esprits conire
Adam et contre tous ses descendans de-
vient intelligible , puisque ces êtres fai-
bles et inférieurs ont été créés pour oc-
cuper dans la gloire la haute position
que Lucifer et ses compagnons ont per-
due par leur faute.
Pour comprendre la malice de cer-
tains actes , qui , au premier abord , pa-
raissent assez indifférens , il est néces-
saire de comprendre non seulement la
question de la prévarication de l'homme,
mais il est également nécessaire de la
considérer constamment dans ses rap-
ports avec la grande perturbation qui l'a
précédée. Pour prendre un exemple dans
la vie ordinaire, c'est une chose assez
indifférente de laisser flotter aux vents
un lambeau d'étoffe de telle ou de telle
couleur -, mais la question change de na-
ture quand il est arboré comme le dra-
peau d'un ennemi cruel et implacable.
Ainsi, dans l'ordre moral, il n'y a pas
d'acte , quelque peu important qu'il pa-
raisse, qui ne soit une déclaration de
principes ; et c'est pour cela que le péché
revêt un double caractère. Ce n'est pas
seulement une séparation du bien, c'est
de plus, et nccessaircnicnt^ une adhésion
au mal. On ne peut pas quitter la ban-
nière de Dieu , notre souverain légitime,
sans s'enrôler dans les rangs de ses en-
nemis.
H faut bien nous pénétrer de ce fait
pour apprécier cet acte de notre premier
père , qui a eu pour nous des consc-qucn-
ces si funestes. Manger un fruit défendu
nous parait une chose si peu iuiporlanle,
que nous soniun s comme stupi Tiiis de-
vant les malheurs inappréciables qui en
sont résultés. Mais au point de rue phi-
losophique, il faut changer la formule,^
et , abstraction faite de l'acte , il faut con-
sidérer surtout l'intention: alors nous
verrons que l'homme a volontairement
et sciemment quitté le service de Dieu :
il a voulu aussi lui s'asseoir sur le trône
de Dieu : il a voulu être semblable à Dieu,
connaissant le bien et le mat W
L'homme dans son état primiiif n'avait
pas la connaissance du bien et du mal. Il
avait, à la vérité, la perception du bien,
mais non pas la connaissance du mai.
L'épouvantable apostasie des anges re-
belles lui était totalement inconnue. Il
possédait sansv doute une certaine con-
naissance négative du mal, connaissance
tout-à-fait spéculative, nécessairement
impliquée dans la connaissance du bien j
mais la connaissance proprement dite,
la connaissance pratique, il ne l'a acquise
que par son propre acte, en se mettant
en opposition formelle avec la volonté
divine. Il a mangé de ce fruit défendu,
qui avait la propriété fatale de lui ouvrir
les yeux sur un ordre de faits qu'il de-
vait absolument ignorer : voilà sa pre-
mière prévarication, la prévarication de
race, la seule possible dans son état d'in-
nocence , car Dieu ne lui avait défendu
qu'une seule chose. L'homme ayant fait
irruption dans un ordre infini^ la préva-
rication a revêtu une qualité analogue,
et il se trouve écrasé en présence de cette
lutte épouvantable du bien et du mal;
mystère à jamais inconcevable pour lui ,
mais dans le tourbillon duquel il se
trouve emporté. Cette connaissance fu-
neste , que la mythologie représente
comme un feu céleste dévorant les en-
trailles de celui qni l'a dérobé, est carac-
térisée dans la (Venèse comme une préro-
gative divine toul-à-fait étrangère à la
nature de l'homme. Erre Adani quasi
inms ex nobis fiictus est, sciens honum et
jnalinn (2); et ahn qu'il ne consommât
point son malheur en mangeant de l'ar-
bre de la vie, et ne rendît ainsi sa faute
irrémédiable, il fut chassé du paradis
terrestre, emportant avec lui la malé-
diction de Dieu, fliûiedirtn terra in opcre^
liio; in laboribus conicdes ex câ cttncUs^
^l) .Aicrionlur ocuU voslii el crilis sit-ul l»ii .
scK'iius bouuiu ol luuluiu. Gcn, Z , Y* !>•
(^) c;cn. Z , T. 22.
88
COURS DE PSYCHOLOGIE CTTRÉTIEINNE ,
(lichits vitiV tnœ (1). S'il avait maii-îL' de
Tarbre de la vie, ce qu'il était libre de
faire , et ce qu'il aurait corlaincnimt fait,
sans riiitervention spéciale de la divine
miséricorde, sa nature sérail devenue
semblable à celle de son séducteur, et la
rédemption devenait désormais impos-
sible.
A cette première prévarication de race
avec toutes ses tristes conséquences ,
pour établir la véritable dynamique du
mal , il faut ajouter les prévarications
secondaires des individus , des familles ,
lies nations; dette épouvantable dont la
justice rigoureuse de Dieu demandera
compte un jour.
Les conséquences de cette triste révolte
de rbomme contre son Seigneur légitime
ont suivi immédiatement le crime. Les
prévarications secondaires n'ont rien
cbangé à la nature de la perturbation
primitive ; elles n'ont fait qu'augmenter
son intensité. Ces conséquences peuvent
se diviser en trois classes distinctes :
1^ les conséquences de rapport j 2'j les
conséquences subjectives , et 3° les con-
séquences objectives. Nous n'essaierons
pas d'établir quels furent les rapports
de l'homme avec la nature dans le l^ara-
dis terrestre, séjour de bonheur où tou-
tes les facultés physiques et morales de
l'homme devaient se développer jusqu'au
moment de son passage du temps dans
l'éternité par une modification spéciale
de sa nature (probablement en mangeant
du fruit de l'arbre de la vie). Nous nous
bornerons à passer en revue les consé-
quences/p^/c/io/og^i^^/e^. D'abord, quant
aux conséquences de rapport, la raison
de l'homme s'est trouvée violemment sé-
parée de la raison divine, qui est sa lu-
mière naturelle et son complément né-
cessaire • de plus , de libre qu'il fut, il est
devenu l'esclave de celui qui l'a séduit.
De là la nécessité du Christ comme libé-
rateur , et de l'Eglise comme moyen de
communication avec Dieu.
Mais il y a eu d'autres conséquences,
des conséquences purement subjectives.
L'homme, selon l'avertissement de Dieu,
a été frappé de mort au moment même
de sa désobéissance. Dans ce fruit était
renfermé le ferment do la morlj ses cf-
(») Ooi., T. ly.
feis pour le corps furent un dérangement
iiisensibUî dans l'agrégation de ses molé-
cules : dérangement qui a enfanté la lon-
gue liste de maladies auxquelles il est
sujet et (jui aboutissent toutes à sa de-
struction; car toute maladie implique un
dérangement de l'organisation. En pas-
sant de l'ordre matériel à l'ordre spiri-
tuel , nous observerons des effets analo-
gues. Comme toutes les maladies du
corps peuvent être attribuées à deux
causes, dont l'une (l'inanition) est repré-
sentée par le signe — , et l'autre (la ré-
plélion) par le signe -j- ; ainsi dans les
maladies de l'âme , tous les symptômes
ont leur origine ou dans l'ordre positif
de la concupiscence , ou dans l'état né-
gatif de l'ignorance. L'ignorance et la
concupiscence! voilà les causes uniques
de nos maladies morales. Quand l'âme
est affaiblie par l'ignorance du vrai bien ,
le bien apparent, par suite de la concu-
piscence, produit en elle une véritable
inflammation qui aboutit à la passion, la 4
lièvre de l'âme.
Mais l'homme, par le péché, n'a pas
seulement changé son essence et sa des-
tinée : il a môme troublé le monde exté-
rieur, et cet acte fatal a été suivi de la
révolte générale de la nature. Ceci est
important comme expliquant le travail
pénible et opiniâtre qui est devenu la
condition de notre existence morale et
physique. La matière qui était destinée à
ctre la servante de l'homme, est devenue
une esclave rebelle ; lors même qu'elle
est disciplinée à l'obéissance, elle reste
morne et ombrageuse et ne cède qu'à la
force , cherchant toujours à échapper
âux liens qui la retiennent. Le travail
matériel , qui est la suite d'une malédic-
tion spéciale , n'est que le symbole d'un
travail autrement pénible, le travail in-
tellectuel, qui à lui seul sufhtpour dé-
tourner la plupart des hommes des voies
de la science.
Pour compléter cet éclaircissement sur
les prévarications, il nous reste la haute
consolation de les envisager dans leurs
causes finales, c'est-à-dire dans leurs rap-
])orts avec la justice et la miséricorde de
Dieu.
Jl est vrai que, par suite de la préva-
rication primitive , l'homme se trouve
placé daos une position tout-à-fail anor-
PAR M. J. STEINMETZ.
89
maie. Il est aussi digne de remarque que
chaque prévarication particulière , tout
insignifiante qu'elle est , renouvelle en
quelque sorte l'attentat originel contre
l'autorité divine. Mais Dieu , qui ne per-
met jamais le triomphe permanent du
désordre , place toujours le remède à
côté du mal. Comme il est souveraine-
ment et nécessairement juste, il lui était
impossible de pardonner l'offense d'A-
dam , de môme que les offenses de ses
descendans , sans une satisfaction équi-
valente. Or, l'offense étant infinie, une
telle satisfaction était rationnellement
impossible. Mais voici que, quittant l'or-
dre rationnel pour l'ordre de la foi, la
miséricorde de Dieu trouve un remède
ineffable pour ce malheur infini, et son
divin Fils se revêtant de la nature hu-
maine , par son obéissance et par sa mort,
efface la dette accumulée de sa race^, —
oui, de sa race, car il s'est fait homme.
Ainsi le Christ , par sa sagesse et sa
puissance infinies , a non seulement re-
médié aux prévarications de ses frères ,
il y a même trouvé une source féconde
d'amour et de gloire. Dès cette vie même,
l'homme sage portera toujours ses re-
gards jusqu'aux causes finales, car elles
seules donnent un sens aux choses. Alors
et toutes nos misères de corps et d'Ame,
et cette immense douleur de toutes les
créatures, que saint Paul compare à un
enfantement pénible, deviennent autant
de causes de joie , parce que nous savons
que l'heure de la rédemption du règne
définitif de l'ordre, approche. Le péché et
toutes ses tristes conséquences, les souf-
frances et la mort môme, ne sont plus
pour lui que des signes négatifs de la
gloire éternelle et il tire de tout des mo-
tifs pour louer la sainte volonté de Dieu ,
jusque dans ses propres infirmités : r/uœ
infirniitatis meœ siuilj gloriubor[\). Com-
bien ne nous épargnerions-nous pas d'an-
goissesetdedécouragemens si nous nous
laisionsunehabitude de ne jamais séparer
un fait de la loi générale qui le domine!
Pour terminer une digression qui nous
a été imposée par le sujet de cette le(;on,
nous observerons que dans Tétai actuel
dos choses, l'homme se trouvé placé en-
tre deux principes opposés, le bien et le
(1) 2 ad Cor., c. il) y. ôo.
mal, et que son premier devoir est de
conserver intacts les moyens que Dieu
lui a fournis pour distinguer l'un de l'au-
tre. Or ces moyens sont au nombre de
deux, la mémoire et l'entendement , qui
sont destinés à éclairer et à guider sa vo-
lonté. C'est donc un fait assez remarqua-
ble que, chez tous les peuples, il existe
une substance qui paraît spécialement
destinée à troubler Taction de ces facul-
tés. La forme eu est variée , mais la
base est identique, c'est toujours de Val-
cool. Les noms vulgaires de cette sub-
stance ont une signification très pro-
fonde, en tant qu'ils constatent la na-
ture de l'abus dont elle est l'objet. Au
fait, l'emploi des boissons spiritueuses
paraît introduire dans le corps de celui
qui s'en sert un esprit nouveau j la vie
parait renouvelée par cette eau fatale ;
mais la pente est dangereuse, et ceux-li
mêmes qui les emploient comme de sim-
ples excitans , ont bientôt raison de dé-
plorer leur témérité, car l'organisme ne
résiste pas long-temps à leur action dé-
létère. La mémoire et Tentendement s'af-
faiblissent peu à peu et finissent par se
détruire totalement. Mais il existe un
danger plus grand; cette substance ex-
cite un délire factice, pendant lequel la
raison est renversée de son trône et
l'homme ravalé au-dessous du niveau de
la bête. Pendant cet état, les facultés in-
tellectuelles étant ou suspendues ou dé-
rangées , il peut s'ensuivre les consé-
quences les plus fatales. L'ivresse est un
véritable délire , avec cette différence
que le délire résulte ordinairement d'un
accident physique , tandis que l'ivresse
est un acte dont les conséquences sont à
notre charge.
Dans les pays où l'on a voulu éviter ce
désordre, en défendant par la loi reli-
gieuse l'usage de toute boisson fcrmcn-
U'c , on a substitué l'opium. L'ivresse de
l'opium paraît différer beaucoup de celle
que produit lalcool: d'abord, abstrac-
tion faite de la diversité des sujets, il pa-
rait que rimaf;i!iation est toujours acti-
vée d'une manière extraordinaire ,• de
plus, dans l'ivresse ordinaire, les effets
coniuitMiccnt à diminuer , du monient
qu'elle a atteint le maximum; tandis que
l'.iclioii de l'opiuui conserve sa puis-
bautc pcudauL plusieurs heures. Ou voit
90
COURS DE PSYCnOLOGlE CHRÉTIENNE,
forcer la matière; c'est dispenser son pa-
souvont , dans les environs de Conslanli-
iioplc, des lioniinis passer la joiirm tî
t:nliiTe immobiles sous l'influence de
celle puissante drof^ue. A les entendre,
ils sonl hausportésdans un monde idc'wl.
Le dernier îles niendians aclièle ])our
quel{|ucs sous de quoi faire oublier sa
misère; Joules les splendeurs de l'Orient
sont à ses pieds. 11 se promène sur les
rives mai^nifiques du Hospbore , entouré
de la. ^'loire dos sullans; il traverse des
jardins délicieux où les arbres charités de
ileurs odoriférantes résonnent des cliants
de mille oiseaux au plumaj^e d'or et d'a-
zur; alors, il se repose dans un palais
splendide: on lui sert les mets les plus
délicats, tandis que le doux mur::jure
des fontaines , dont les eaux tombent
dans de riches bassins de marbre , l'in-
vite au repos. Mais toutes ces brillantes
illusions coûtent cîier à celui qui s\v
abandonne. Ln corps livide et décharné
rend témoignage aux ravages terribles
que causent ces excès criminels,- rare-
ment les lèvres qui ont touché cette
coupe enchanlerresse peuvent s'en sépa-
rer, et une mort prématurée attend celui
que la folie n'arrête pas en chemin.
Il appartient plutôt au moraliste qu'à
celui qui se met au point de vue scienti-
lique d'énumérer les tristes effets de l'i-
Tresse sur le corps et sur l'Ame. Pour
nous, il suffit d'avoir constaté la diffé-
rence capitale qui existe entre la suspen-
sion de la volonté par des causes natu-
relles et l'abdication libre de l'exercice
de cette haute faculté.
Cependant l'ivresse, comme tout antre
phénomène, a sa loi générale dont il ne
serait peut-être pas difficile de trouver
la formule. Elle entrerait probablement
dans une formule générale; car fume dé-
pend, jusqu'à un certain point . du corps,
et le corps est soumis aux lois i^énérales
de la nature. Nous pouvons dire, qu'ad-
mettant pour un instant, par l'hypothèse,
l'exisleiu e des «îspiils animaux, tout dé-
veloppement extraordinaire est aux dé-
pens du sujet. Comme dans la mécani(pie
le frottement est en raison de la vitesse,
de même toute sur-excitation de rAme(il
serait peut-être plus juste de dire en ce
cas, du cerveau) a lieu à ses propres dé-
pens. Or, abstraction laite de la question
morale, il D'y a ricu a ga;;ucr à vouloir
trimoine en véritable |)rodigue. Sans
doute il y a certaines conditions de l'or-
ganisuMî qui sont particulièrement favo-
rables au développement des facultés de
l'Ame , et ces conditions venant à man-
quer par la maladie ou par d'autres cau-
ses (|ui on dépendent , peuvent être réta-
blies momentaiu' nient , par l'usage des
stimulans ; mais ce mouvement forcé
que nous donnons ainsi à l'organisme ,
linit par le déranger davantage et par le
détruire. L'histoire contemporaine nous
offre plusicfurs exemples d'hommes célè-
bres qui ont eu recours à ce moyen. La
délicatesse nous défend de produire des
noms propres. Cependant il est de la
connaissance de tout le monde, qu'un
célèbre auteur allemand, bien connu par
ses contes fantastiques, travaillait tou-
jours à proximité d'une carafe i}C(iau-dc.-
^•^e;et à la fin du siècle passé, dans un
pays voisin , les plus brillans discours
politiques étaient dél)ités par des hom-
mes sous l'influence du même stimulant.
Il y a sans doute dans l'ivresse un élé-
ment grotesque , qui nous empêche de
l'envisager sérieusement dans ses consé-
quences morales et philosophiques : mais
tous les péchés ont une fausse surface
qu'il faut briser avant d'arriver à leur
véritable forme ; et l'ivresse , dans ses
différentes progressions, est un désordre
assez grave , ses effets sur l'âme ( par le
corps) sont assez importans pour justi-
fier cette peine. En résumé, l'ivresse est
une prévarication formelle , par laquelle
l'homme fait l'abdication de sa liberté,
en s'abandonnant à l'action des forces
aveugles, ou, ce qui pis est, aux sugges-
tions des esprits pervers.
La révélation nous représente Satan
comme le prince de ce monde ; il a donc
des sujets et des moyens de gouverne-
ment. 11 a ses traditions et ses inities ,
n'en doutons pas. Comment l'homme a-
t-il appris à extraire des substances les
plus salutaires et les plus diverses ce
produit délétère et identique qu'on nom-
me de L'esprit ? C'est ce que nous ne re-
chercherons pas : libre A chacun d'y voir
une tradition titani{[ue, une inspiration
diabolique, ou une découverte ordinaire.
Dans cette dernière hypothèse nous pren-
drons lu libcité de Liirc observer que
PAR M. J. STEINMETZ.
91
nulle découverte ne peut être l'effet du
hasard. Dans un ordre de choses soumis
à l'action providentielle, le hasard est
un mot qui n'a pas de sens. Or chaque
découverte se manifeste dans le temps ,
selon un plan p;énéral et toujours sous
l'influence de l'esprit du bien ou de l'es-
prit du mal.
L'intervention permanente de la puis-
sance diabolique dans les affaires de ce
monde est un fait que nous perdons trop
souvent de vue. Cette intervention revêt
des formes diverses et change selon les
siècles. Dans un siècle comme le nôtre,
qui se remet à peine d'une perturbation
profonde ; qui sort d'une tourmente qui
a renversé toutes les institutions , tant
civiles que religieuses, il ne faut pas de-
mander quel sera le moyen capital
qu'emploiera l'esprit des ténèbres, pour
détourner les hommes des choses saintes.
En présence du scepticisme, tous les au-
tres moyens deviennent inutiles. Quand
le doute a éteint dans les masses la vie
de la foi; quand il les a précipitées dans
tous les vices, et les a séparées de la
puissance réparatrice des sacremens, il
est peu nécessaire de passer outre et de
troubler Tordre naturel du monde exté-
rieur. Dans les siècles de foi, la posit'.on
était toute différente et les faits sont en
harmonie avec le principe. Ainsi , c'est
dans le moyen ûge et surtout au moment
de l'établissement du protestantisme
qu'ont eu lieu ces nombreux cas de sor-
cellerie et de possession dont les détails
nous étonnent ou nous amusent selon
noire poiiàt de vue. INous-mêmes nous
les prenons très au sérieux, quant au
fond; laissant cependant aux hommes le
droit de se tromper dans les détails,
nous y voyons un moyen puissant pour
détourner les hommes des croyances vé-
ritables. Les phénomènes surnaturels qui
ont eu lieu dans ces circonstances ont
un attrait irrésistible pour certains es-
prits, et bien que ces efforts extraordi-
naires ne soient pas absolument néces-
saires dans notre siècle, il faut (pic la
tradition diabolique se transmette , il
faut que les initiés se recrutent, pour les
temps à venir; car le règne de la super-
stition succède toujours ù celui du scep-
ticisme . comme la tyrannie surgit de
l'anarchie.
Ce préambule indique assez la positioa
que nous comptons prendre à l'égard du
magnétisme. Loin de nous cependant de
vouloir qualifier de diaboliques tous les
faits curieux qui ont été observés dans
les expériences sur le sommeil magnéti-
que. jNous croyons, au contraire , qu'il
faut en attribuer un grand nombre à la
supercherie et au compérage. La cupi-
dité des uns et la crédulité des autres ont
rendu le magnétisme une véritable af-
faire de tréteaux. De plus il est possible,
nous regardons même comme très pro-
bable, que dans beaucoup de faits quali-
fiés de jnagnctiques il n'y a autre chose
que des phénomènes extraordinaires qui
relèvent de certains lois jusqu'à présent
inconnues. Nous sommes disposés à faire
la partla plus large aux moyens naturels.
Ainsi , ces cas extraordinaires de percep-
tion visuelle par la nuque et par Tabdô-
men pourraient à la rigueur recevoir
une explication naturelle, puisque tous
les sens paraissent reconnaître une loi
commune , qui est le contact de Tobjet
avec le tissu nerveux de l'organe spécial.
Il est donc ]ihysiquemcnt possible , que
dans un état donné du système nerveux,
la puissance visuelle soit étendue sur
toute la surface du corps; et, en adop-
tant l'hypothèse des ondulations et l'exis-
tence d'un lluide beaucoup plus subtil
que la lumière , sa prolongation indéfi-
nie , même à travers les corps opaques ,
ne serait pas une difficulté insurmojita-
ble. JNous disons ceci pour le cas de
somnambulisme naturel, car le sommeil
magnéti(iuc artificiel est pour nous tou-
jours un crime : en outre de ce principe,
que le libre arbitre est un privilège ina-
missible et que l'homme n\\ i>as le droit
de confisquer sa volonté au profit de qui
que ce soit. Or il est constant que dans
le magnétisme le patient ne percjoit et
ne veut que par l'intervention de l'opé-
rateur.
Si nous voulions entrer dans les faits,
nous trouverions de quoi justifier ample-
ment ce que nous venons d'avancer ;
mais nous préférons nous attacher au
principe. Car dans les traités volumi-
neux qui existent sur cette matière, il
serait difficile de dire où la bonne foi a
manqué , et impossible de tirer une ligne
de dcmarcalion cnlrc les faiU nalunls
92
POÉSIE rxELIGIEUSE. — CYCLE DES APOCRYPHES,
cl les ti\i[<^rfi(ib(>li«/iir.<:. Copcndanl l'ana-
lo^'ie c|u'offrrnt jiIusitMirs de ces laits
avec ce (]ui se passe dans les possessions
cl dans la sorcellerie suffil pour ouvrir
les ycu\ h celui que le prt''jup;(^ ne rend
pas coniplctenient aveugle.
ISe croyons donc pas que cette puis-
sance redoutable de l'ange prt^varicaleur
soit anéantie, parce que, pour le mo-
ment, il emploie des moyens moins ter-
ribles. IS'ous savons que la fin des siècles
sera tt^moin des prodiges (épouvantables,
de rantechrist, qui seront de nature à
tromper les élus mômes , si la chose était
possible. Mais elle ne l'est pas , parce
que le tribunal suprême, qui est l'unique
juge de pareils faits , subsistera toujours,
r.clairé par l'Ksprit divin, il ne peut ja-
mais devenir la victime de l'erreur. Le
simple lidèle doue, aussi long-temps qu'il
reste dans l'unité, n'a rien a craindre,
parce qu'il participe à la vie commune
de l'Lglise dont il est membre.
La soumission que nous devons à Dieu,
notre cn'atctu- et notre n'clemptcury est
une soumission absolue. Sa domination
ne permet aticune réserve, et nous devons
être informés de la nature et des consé-
quences de tous nos actes. Songeons bien
que l'ignorance et la curiosité sont aussi
des crimes, puisque nous possédons les
moyens de dissiper l'une et de réprimer
l'autre ; et que chaque prévarication par-
ticulière , en se rattachant à la prévari-
cation primitive, revêt en quelque sorte
un caractère infini. Ces considérations
peuvent nous servir de motifs dans nos
rapports avec ce qu'on est convenu d'ap-
peler le magnétisme.
J. Steinmetz.
COURS SUR LllISTOIRE DE LA POÉSIE CHRÉTlENîsE.
CYCLE DES APOCRYPHES.
HUITIÈME LFCON (1).
Légende du JuiT-ErraBl, personnification du peuple
juif. — Seconih' période du cycle des apocryphes ;
développemenl ei Iraiisformalioii des légendes. —
Poènie de ^S'otre-Vame-Sainle-IUarie.
Quand Jésus naquit dans l'étable de
Bethléem , il ne Tint pas que des pasteurs
h son berceau, disent les légendes; il s'y
amassa aussi une foule avide et curieuse.
Quand les sages de l'Orient traversèrent
Jérusalem pour se rendre auprès du r«oi
pouveau-né, celte foule fut grande en-
core à leur suite. Elle fut immense au-
tour du l'ils de l'homme, le jour où il fit
son entrée dans la ville de David, l't
alors elle chantait: Ilosanna! Gloire à
celui qui vient an nom du Seigneur ! Trois
jours après , elle criait : Qu'il meure , et
que son sang retombe sur no;> tètes!
(I) Voir la Tir leçoD , n" 40 , t. m , p, 27o.
Celte foule mobile, au cœur sec, à l'Ame
dure; ce peuple, si facile aux larmes et
à la colère , qui tuait ses prophètes et
puis après les pleurait sous la cendre;
qui disait à César (dont il délestait la do-
mination) : Yenge-moi ! afin que César
le délivrât de l'homme qui avait osé lui
reprocher ses vices; cette race juive, en-
fin , frappée , pour son impitoyable or-
gueil , d'un inexplicable anathéme, a été
dans le moyen Age l'objet d'une légende
dont la célébrité est encore populaire,
mais dont le symbolisme profond n'est
pas universellement compris: c'est celle
du Juif errant , la dernière du cycle des
apocryphes, celle qui en forme comme
la clef de voûte. Qui n'a entendu sur les
grands chemins le mendiant en accom-
pagner sa plainte ' .\ous savons tous, dès
l'enfance, grAce à la ballade de l'aveugle
et aux grandes images du colporteur de
gravures à deux sous , la lamentable bis-
PAR M. DOUHAIRE.
93
toire de cet éternel voyageur, qui jamais
ne s'arrêtBy et qui ,
Par beau ou mauvais temps
Marche iDcessammenl.
Nous l'avons tous vu, dans son habit dif-
forme et très mal arrangé , franchissant
les montagnes, un bourdon à la main ,
et recommençant pour la cinquième fois
le tour du monde. Sur les rochers , les
pâtres des Alpes nous ont arrêté devant
les vestiges gigantesques de ses pas, et
les vieillards nous ont affirmé que leurs
pères avaient vu ses formes fantastiques
dans la brume des vallées (1). Plusieurs,
sans doute , au récit de ces bonnes gens ,
ont fredonné en riant ce couplet :
Est-il rien sur la terre
Qui soit plus surprenant
Que la grande misère
Du pauTre Juif-Errant.
Pourtant, rien n'est moins de nature à
faire sourire que cette légende, quand on
la considère dans l'esprit du moyen âge.
Pour nos aïeux , pour ceux du moins qui
avaient l'intelligence des mythes chré-
tiens, l'histoire du Juif-Errant n'était pas
l'histoire d'un homme, mais celle d'une
nation entière. Sous le voile de cette iic-
tion, il y avait pour eux une sombre
réalité. Cet homme fantastique était à
leurs yeux l'image du peuple déicide.
Cette vie sans fin et sans félicité, cette
existence éternellement agitée , cette
destinée étrangère à toutes les consola-
tions de la terre , leur représentaient la
condition désolée de la race maudite
d'Israël. Ahasvérus était dans la poésie
chrétienne l'opposé de Saint - Christo-
phe (2). Saint-Christophe figurait le peu-
(1) Le Molterberg , situé au-dessous du Motter-
liorn , est un glacier très élevé du Valais, sur le-
quel la Visp prend sa source. D'après lo dire du
pays, il y a eu \h anciennement une ville considé-
rable. Le Juif-Errant passa une fois par celte ville
et dit : Quand je passerai par ici une seconde fois,
là où il y a maintenant des maisons et des rues , il
n'y aura plus que des arbres et des pierres; et
quand j'y passerai une troisième fois , il n'y aura
plus rien que de la neige et do la glace. A présent
on n'y voit plus que neige et glace. ((îriinm , Trn-
dilions allemandes^ t. i, p. i;ô i de lu tradudion.) —
rius loin , Tauleur parle de la trace des pas du Juif-
Errant.
(1) M légende de SainlCbri^lophe ^ légende au
pie chrétien , tel que l'ont fait l'espé-
rance et la foi; Ahasvérus était l'image
du peuple juif dans l'état où l'ont réduit
Tanathème et le désespoir.
Quel est l'âge de ces deux symboles
(car tout porte à croire qu'ils sont con-
temporains) ? A quelle époque ont-ils pris
possession des imaginations chrétiennes?
On ne saurait le dire exactement. Les
élémens manquent à la solution de ce
problème historique (1). Toutefois , s'il
était permis d'appliquer à la légende du
Juif-Errant les renseignemens que four-
nit l'érudition sur celle de Saint -Chris-
tophe , qui lui est parallèle , elle remon-
terait au treizième siècle. Du moins se-
rait-ce d'alors que daterait sa propaga-
tion dans la foule et sa popularité. Quant
à sa conception, nul doute qu'elle ne
soit plus ancienne : tout fruit qui éclôt
au grand jour a long-temps germé dans
le sol. Le treizième siècle est la grande
époque du développement de la poésie
chrétienne, le moment où commencent
à s'épanouir de toutes parts à l'air du
monde les rêves mystiques du cloître.
C'est le temps des créations idéales, celui
où se réalisent sur tous les points et
dans toutes les sphères les spéculations
des âges antérieurs. C'est la période la
plus brillante du règne de l'Evangile,
reste purement imaginaire, est l'une des crcalions
les plus curieuses du moyen âge. Nulle conception
n'a été plus populaire. Il n'y avait pas d'église , il y
a cinquante ans , qui n'offrît , peinte ou sculptée ,
l'image de cet bomme colossal qui porte le Christ
sur ses épaules à travers les flots. L'aspect mon-
strueux que lui avaient donné presque parloui les
artistes do la décadence , a fait proscrire ce groupo
dont l'attitude et les dimensions cflraynient les en-
fans. On ne le rencontre presque plus nulle pari,
et là où il subsiste encore par hasard , on en ignore
la signification. L'interprétation de ce symbole, qui,
dan» les conceptions de la poésie chrétienne , se
place au pôle opposé du Jiiif-Krrant , pourrait de-
venir l'objet d'un travail intéressant. Déjà les frères
Boisseréo en ont reproduit dans leur Musée du
moyen dgf rescjuisse primitive. Espérons qu'il se
trouvera un sa vaut chréiicii pour nous en ré\éler le
sens.
(l) Trois auteurs alleuiaiuls se sont occupés de la
légende du Juif-Errant sans beaucoup rédairrir.
Voyez rhilt» , ^rlelrma hi-iloricr dcJuihro itnvti<r~
(ali ; Witleniberg , 10G8 , in-1". — Srhultî , OisseV'
(atio de Jtidœo non morlali; Regiom., IG<»». —
\iil(Mi, lUsserf. in (jud Icpidam fabulnm de Jud<VO
tmmutliili examinai j Ueliusl., 17JG,ia-l".
91
rOLSIE RELIGIEUSE. — CYCLE DES ArOCRYniES,
celle où Ips cpiivroschriUicnncs s'emprei-
gnent pins pirficiili^remenl du double
carachMT de la force cl de rainour.
La ié^'cjid*' (lu .Uiif-Errant n'accnserait
pas le treizième siècle par sa concop-
tion, (ju'i'ile le iMi>pplIt'rait toujours par
la vive charité qu'elle respire. La bien-
veillance et la compassion font en effet
le trait distinctif de ee tableau d'une race
pour laquelle il semble qu'on ne devrait
rencontrer, h une telle distance, que
l'horreur et le mépris. TSul sentiment
d'ai°;reur ou de dédain ne perce dans le
récit symbolique de ses destinées. L'é-
crivain chrétien est non seulement sans
liel pour Ahasvérus . mais il s'intéresse à
ses aventures et s'attendrit visiblement
sur ses maux. A la vérité, Ahasvérus est
un Juif plein de respect pour les évéques,
qui leur parle avec politesse et suit leurs
sermons à l'église. Mais , bien qu'il se
frappe la poitrine à la lecture de l'Évan-
gile . et qu'il reconnaisse que Jésus était
la bonté môme, il n'en reste pas moins
au fond dans son impénitence et son in-
crédulité. L'intérêt que prend le légen-
daire à son sort est donc bien réellement
gratuit. C'est le fait de cet ardent amour
de I homme qui . à la même époque, fai-
sait agiter la question du salut de Platon
et des sages de la Grèce, et dont la cha-
leureuse exubérance nous a déjà frap-
pés dans la partie de la légende de
saint Brcndcn , relative à Judas Isca-
riolh.
Il faut ravouer pourlanl, ce dernier
n'est pas traité ici avec autauL de Uiisé-
ricorde (]ue dans la légende que nous
rappelons. Sa vie , qui fait le principal
épisode de celle du Juif- Errant, forme
avec elle un contraste qui ne nous semble
pas sans intention. Ahasvérus est un
homme ardent, rempli de préjugés, de
violence ei d'orgueil ; mais c'est d'ailleurs
un artisan sincère et probe., pour lecjuel
on se sent dispos*; au pardon. Judas, au
contraire, est une créature infAme. un
être aux instincts vils et bas, qui n ins-
pire que répugnance et dégoût. Le rap-
prochenient de ces deux types juifs dans
un même récit avait évideuiunMit une si-
gnification. Si nous conjecturons bien ,
il exprimajl la distinction qu'on faisait
au moyen âge entre les Juifs. Ahasvérus
icprèsculjit ic Jui[ aveugle, maib iiou-
nète homme, pour lequel on espérait le
salut . à la fin des temps; Judas Isca-
riolli figurait le Juif menteur, traître
et cupide, pour lequel il n'y avait point
de pitié, même dans les trésors de la
charité divine. Ainsi serait expliquée, si
cette interprétation était juste , l'espèce
de contradiction qui pouvait exister, au
premier coup d'œil. entre la bienveillance
pour les Juifs qu'atteste la légende, et la
haine que révèle l'histoire. Il y avait deux
hommes dans le Juif du moyen âge,
Ahasvérus et Judas Iscarioth. C'est Ju-
das qu'on proscrivait et qu'on humiliait ;
c'est Ahasvérus qu'on faisait associer au
festin épiscopal et dont on plaignait l'in-
fortune.
Ce mot de festin, que nous venons
d'écrire, fait allusion au début de notre
légende. C'est dans un repas, en effet, se-
lon la fiction toute germanique de l'au-
teur, qu'elle est censée être racontée par
le Juif-Errant lui-même.
< L'an cle notre Seigneur 1500, 1600, ou
1700 (la date varie avec les éditions, qui
ont toutes la prétention de rapprocher
l'événement et d'en faire une histoire
contemporaine), l'évêquedeSlewich voya-
geait par le pays de Wittemberg, allant
à Hambourg, pour de là, se rendre dans
une petite ville nommée Salen, et visiter
un de ses amis appelé Franciscus Eysen,
théologien et homme d'un grand es-
prit (1). Après s'être complimentés, les
deux amis se mirent à discourir de contro-
verse. Le discours étant tombé sur la pré-
dication, M. Franciscus Eysen dit les pa-
roles suivantes : i Messieurs, comme vous
savez que, selon mon devoir , je suis ob-
ligé de faire mon sermon lundi prochain,
qui est la fête des trois llois, j'invite toute
la compagnie à s'y trouver. Vous me fe-
rez un sensible plaisir. Si vous voyez
quelque chose i corriger dans ma pro-
duction, je vous prie de m'en faire part;
je le recevrai comme venant de nies meil-
leurs amis. »'
L'auteur ajoute que , le jour du ser-
(I) Nous reproduisons, on l'épurant des faatcs
de lan[;ue dont l'onl surrhargée les différtn» édi-
it'urs , la tradaclion abri{^ée de la légende du fuif-
Lrrant , publiée en langage vulgaire, vers la fin du
51 i/ume sitcle. et (lu'oiU ( opiéc en rallérani les im-
piiUicuiâ pvu ftcrupuleux de U JiibUolkiijM PUuç.
PAR M. DOUHAIRE.
ds
mon venu , les amis tinrent parole, et se
trouvèrent tous au pied de la chaire du
prédicateur, qui lit merveille. Durant le
sermon , monseigneur de SIewicIi , qui
apparemment n'y donnait pas toute son
attention , avisa un homme fort vieux ,
ayant une grande barbe blanche , et qui
paraissait suivre le prédicateur avec un
vif intérêt. Chaque fois qu'il entendait le
nom de Jésus , il se frappait la poitrine
et poussait de profonds gémissemens.
L'évéque, pensant que cet homme ex-
traordinaire avait quelque chagrin mor-
tel sur le cœur, chargea un de ses domes-
tiques , à qui il le montra , de le suivre
avec soin quand il sortirait de l'église, et
de l'inviter à venir à la maison de M. Ey-
sen. L'étranger se rendit sans difficulté
à l'invitation du prélat, qu'il trouva à
table avec ses nombreux convives. Il fit
d'abord quelques difficultés pour répon-
dre aux questions de l'évéque ; mais ,
pressé par ses sollicitations et celles des
convives , le Juif-Errant (car c'était lui) ,
touché de cette bonne hospitalité germa-
nique , consentit à s'asseoir à côté de l'é-
véque de Slewich, et à raconter son his-
toire. Nous allons le laisser parler. Le
récit de ses jeux d'enfant va amener une
ingénieuse et touchante légende sur l'o-
rigine du. bois de la croix.
CHAPITRE II.
La naissaDce et les premières années du Juif-
Errant.
I Je suis né de la tribu de Nephlali ,
après la création du monde .'J002, trois
années avant que notre roi ilérode fît
mourir ses deux cnfans Alexandre et
Arislobule, par ordre de l'empereur Au-
guste. jMon nom est Ahasvérus. JMon père
était charpentier de son métier; ma mère
était couturière, elle travaillait aux ba-
bils des lévites, lesquels elle savait bro-
der en perfection; mes parens me tirent
apprendre à lire et à écrire , et quand je
fus un peu plus avancé en Age, on me
donna ù lire le livre de la loi et celui des
prophètes. Outre ces livres qu'on me
donna, mon père en avait un grajul qui
étuil vieux cl relie cnpaieUcmin. dont il
avait hérité de ses ancêtres , dans lequel
j'ai lu des choses admirables; je vous en
dirai quelque peu , à cause qu'il touche
à mon histoire.
« Quand notre premier père Adam et
sa femme Eve eurent deux enfans , savoir
Gain et Abel , ils crurent qu'un de ces
deux enfans serait le Messie, et qu'il leur
pardonnerait le péché de désobéissance.
Leur espérance s'évanouit bientôt, car
Caïn tua son frère Abel , pour laquelle
mort Adam pieu ra pendant cent ans.
Enfin, ayant encore eu plusieurs enfans,
fils et filles , et voyant que le temps de sa
mort approchait, il appela son jeune fils
Seth , et lui dit : Allez vous-en au Paradis
terrestre , et demandez à l'ange Gabriel,
qui est avec une épée flamboyante pour
le garder, qu'il me laisse encore une fois
entrer dedans avant de mourir. Seth, qui
ignorait tout cela, s'y en alla, trouva
l'ange comme il lui avait dit, et fit son
message. Mais l'ange lui dit : Votre père,
ni vous, ni vos descendans n'entreront
jamais dans le Paradis terrestre , mais
bien dans le céleste. Ayant dit cela, il lui
laissa voir de loin ce charmant lieu de
beauté, où son père et sa mère avaient
demeuré, et où ils avaient commis le pé-
ché de désobéissance.
»( Quand Seth eut vu ce charmant sé-
jour, il en fut surpris et en eut une telle
tristesse qu'il se mit à pleurer. Sa dou-
leur fut fort vive; il s'en alla; mais
l'ange le rappela et lui dit : f^otre pire
doit bientôt mourir ; tenez j voilà trois
pcpins du fruit de L'arbre de fendu , ci
lorsque votre pcrc sera mort j mettez ces
trois pépins sur sa langue, et enterrcz-lc
ainsi. Et puis Seth s'«'n alla, et accomplit
avec exactitude tout ce que l'ange lui
avait commandé.
11 faut savoir qu'au même endroit où
Adam fut enterre, quelque temps .ipiès
il crût trois arbres , qui , avec le temps ,
vinrent toujours de plus en plus grands
jusqu'ù ce (|u'ils portèrent leur fruit, qui
était si beau à voir, qu'on ne pouvait rien
souhaiter de plus agréable A la vue; mais
il était amer au goût et fort sablonneux ;
il n'était pas mangeable : c'est pour cela
que ces arbres demeurèrent là , et qu'on
n'en lit aucun cas.
. Quand nos ancêtres fui eut menés es-
clavci eu i^ovpte, Moisc vit une forêt ar-
96
rOÉSIE RELIGIEUSE. - CYCLE DES APOCRYPHES,
dente iti où il parla h Dieu : c'est daus
cette inénie lort'l qu'il prit la verj^e avec
laquelle il fU tant de prodi^^es, comine en
présence de Pliaraon il lit chanj^'er celte
verge en serpent , lit ouvrir la mer , lit
sortir une fontaine hors d'un rocher, et
beaucoup d'autres miracles (pie vous
pouvez lire dans la sainte Ecriture.
u Quaml nos pères furent venus dans la
Terre promise, ils commencèrent à hAtir
des villes et de grands chAteaiix pour se
défendre contre leurs ennemis : il faut
savoir que lesdits arbres dont nous avons
ci-devant fait mention, étaient encore en
leur même endroit: ils étaient sur une
montagne où la ville de Jérusalem fut
bAtie, et ces arbres demeurèrent hors
des murailles de la ville , jusqu'à ce que
le Roi-Prophète , David , après la mort
du roi Saiil, les ht entourer de murailles,
et ht bAlir auprès une demeure pour lui,
à cause que les fruits de ces arbres étaient
extrêmement beaux à la vue , et qu'il ne
se pouvait rien voir d'aussi charmant.
Une fois, ayant cueilli trois de ces pom-
mes, il en coupa une en deux; il n'y
trouva autre chose que de la terre ; dans
la deuxième il y trouva écrit : Chasche-
c'rt^, c'est-à-dire, il accepte ceci en amour i
dans la troisième il trouva toute la pas-
sion de rsotre-Seigneur Jésus-Christ, la-
quelle le l\oi-Prophète avait prédite dans
ses Psaumes. Enfin , pour abréger l'his-
toire . après différentes guerres entre les
rois d'Israël et d'autres pays , la ville de
Jérusalem fut détruite de fond en com-
ble , après avoir été ruinée plusieurs
fois. J^e palais de David était sur ladite
montagne, et lesdits arbres éloignés de
ladite ville d un quart de lieue ; et cela
est demeuré dans son entier jusqu'à ce
qu'Antipater. père du roi llérode (1) . fit
abattre le palais et lesdits arbres en l'an
3î).3(), pour rendre le terrain plus spa-
cieux, qui était un endroit destiné à faire
mourir les malfaiteurs ; et celte monta-
gne fut appelée C.olf^ola. Lesdits arbres
furent menés dans la ville de Jérusalem,
proche du Temple, contre une grande
murailic, où je me suis assis plusieurs
foisdessus, ctoù j'aijouéavec mescamara
(I) Erreuk hisloriquo. Ifc.roile 1 n'clail pas fils
d'Antipalcr, maM son ncvrvi. Il avail eu pour père
Aridlobulc ; lib d U(.iodc-lc-(jraud.
des plus de mille fois. Ce sont les mêmes
arbres qui ont servi à faire la croix où
iNotre Seigneur Jésus-Christ a été cru-
cilié. »
Jj'idée de faire mourir le Sauveur des
hommes sur une croix provenant d'un
pépin de l'arbre fatal dont le fruit avait
séduit et perdu le genre humain dans ses
auteurs; l'idée plus ingénieuse encore
de faire croître ce pépin dans la cendre
de nos premiers parens , nous a toujours
paru l'une des plus attachantes imagina-
tions de la poésie du moyen âge. On la
verra s'embellir plus tard, quand l'au-
teur, racontant la passion de Jésus-Christ,
nous montrera la croix , faite de l'arbre
qui avait crû sur la tombe d'Adam et s'é-
tait nourri de sa substance , s'élever sur
cette même tombe, et le sang divin du
Rédempteur couler jusqu'à la cendre gla-
cée du père des hommes et la ranimer.
Mais revenons , pour le moment, à l'his-
toire du Juif- Errant ; elle renferme en-
core quelques détails mythiques intéres-
sans.
Ahasvérus avait neuf ans quand un
jour il entendit son père dire à sa mère
qu'il venait d'arriver à Jérusalem trois
rois, qui cherchaient après un roi nou-
vellement né , qu'ils voulaient adorer.
Il courut après eux, dit-il, et les at-
teignit au moment où ils allaient entrer
à Bethléem. 11 les décrit comme nous les
représentent tous les tableaux du moyen
Age : les deux premiers grands et forts ,
le troisième d'une stature ordinaire avec
le teint noir et la figure africaine. De ce
moment jusqu'à la fuite en Egypte, le ré-
cit d'Ahasvérus ne contient rien d'impor-
tant ou qui ne soit dans les Évangiles.
Mais le voyage de la sainte famille à
travers le désert est plein de ciconstan-
ces merveilleuses, empruntées sans doute
à quelque évangile apocryphe , qui doit
n'être pas arrivé jusqu'à nous ; car ,
à quelques exceptions près , nous ne les
avons trouvées dans aucun des recueils
connus.
(1) Celte tradition des trois rois ne proure pas
•lu tout , comme on a touIu le dire , la date relative-
ment récente de la légende du Juil-lirranl, puisqu'il
est prouvé qu'elle remunlo, dans tous ses détails, aux
niiquièmc et sixième sièc les de PiicUse. Voy. Thilo,
Cudcu. afocr>jj)hut , p. 3o8.
PAR M. DOUHAIKE.
97
<i Quand la sainte famille partit pour
s'en aller en Egypte , dit Ahasvérus , il
faut savoir que Marie , regardant de
temps en temps derrière elle , aper-
çut des soldats qui venaient ; elle en
eut une telle épouvante qu'elle fût
tombée de son âne , si Joseph ne l'eût
secourue. Ils aperçurent un grand
chêne sous lequel ils s'allèrent promp-
tement cacher; et sitôt qu'ils furent
dessous , les branches du chêne s'a-
baissèrent , et par ainsi ils furent cou-
verts : les soldats passèrent leur chemin
sans apercevoir la sainte famille ; quand
ces assassins furent passés , les branches
de l'arbre se dressèrent comme aupara-
vant , et la sainte famille poursuivit son
voyage.
« Le jour après ils vinrent dans le dé-
sert ; ayant fait un assez grand chemin ,
ils eurent une nouvelle alarme , voyant
qu'il sortait hors d'un trou deux assas-
sins , qui prirent d'abord Joseph et Ma-
rie avec son enfant, et les menèrent un
peu à l'écart, où ces voleurs avaient leur
demeure ,• ils demandèrent à Joseph et à
Marie d'où ils étaient? Marie devint
toute troublée. Dans cet instant , Jésus
regarda ces voleurs avec une mine riante,
et leur toucha tellement le cœur, qu'in-
continent il fit délier Joseph, car quand
ils le prirent ils le lièrent d'abord. Un
d'eux commanda à sa femme d'apporter
un linge blanc pour l'Enfant-Jésus, et fit
donner à boire et à manger à Joseph et
à Marie. Il faut savoir que la femme de
ce voleur avait un enfant hydropique, et
comme elle avait pris l'Enfant-Jésus et
l'avait lavé et mis de nouveaux linges,
elle en lit autant au sien; mais voyez
tout à coup quel miracle ; la mère n'eut
pas plus tôt lavé son fils dans la même
eau où Jésus avait été lavé, que voilà
l'enfant guéri : le voleur et sa femme fu-
rent bien surpris de voir une telle chose.
Joseph et Marie furent bien servis , et on
leur donna la meilleure chambre pour
se reposer; le lendemain au malin, le
voleur hîur donna à déjeûner, mit iMa-
rie dessus son Ane, les conduisit jusqu'à
ce qu'ils furent sur \o. grand clioinin , cl
leur souhaita un bon voyage. Il adressa
ces paroles à Jésus : « Seigneur .j e crois
pour certain que vous êtes plus (prun
houune , car je n'ai pas eu le cœur de
vous tuer; vous êtes les premiers gens
qui soient sortis de ma maison en bonne
santé , et pour cela , Seigneur , ressouve-
nez-vous de moi et de ma misérable vie, >
et il s'en alla en pleurant. Celui-ci est le
môme voleur , selon le témoignage de la
sainte Vierge, qui fut crucifié avec Jé-
sus , et qui dit : Seigneur , ressouvenez-
vous de moi quand vous serez dans votre
royaume.
< La sainte Famille, poursuivant son
voyage , arriva hors du désert environ
midi; Marie descendit de son âne pour
prendre quelque peu de repos , à cause
qu'elle était fort fatiguée; elle se mit à
l'ombre sous un dattier , pendant que
Joseph s'en fut chercher quelque peu
d'herbe pour son âne. Marie regardant
en haut de l'arbre, vit que les dattes
étaient mûres, et comme ce fruit parais-
sait fort beau, elle aurait bien souhaité
d'en manger; mais elle ne pouvait pas y
atteindre, à cause que les branches étaient
trop hautes; mais comme elle avait un
grand désir de manger de ce fruit , voilà
qu'une branche de cet arbre s'abaisse
jusque sur son giron : elle en cueillit tant
qu'elle en voulut : Marie et Joseph en ii-
rent leur repas. La datte est un fruit à
peu près comme les citrons , mais un peu
plus grand , approchant du goût des
oranges.
« Enfin, ils poursuivirent leur chemin,
il faut savoir que le pays d'Egypte est
éloigné de la Judée de seize journées d'un
homme qui sait raisonnablement mar-
cher; étant arrivés eu Egypte, parfont
où la sainte Famille passa, tous les faux
dieux d'Egypte tombèrent à la renverse;
quantité d'Egyplious vinrent adorer la
sainte Famille; d'autres Ei^yptiens vin-
rent réprimander leurs gens de ce qu'ils
se prosternaient en terre pour des gens
qui n'étaient pas plus qu'eux : mais ceux-
ci leur répondirent : iVcv dicu.r sont tom-
bés en leur présence, jwnrquoi ne ferions-
nous pas de f/iérne.' Après quelque ten^ps
de séjour en Egypte, un ange apparut à
Joseph dans sou sommeil, et lui com-
manda de retourner en Judée, où le roi
lléiode était mort misérablement.
Les circonstances que nous venons de
rapporter ne se renconlrent pas dans
tontes les éditions de la légeiuii-. l'.lles
manquent nolamiuenl dans tous les excni-
98
ror.sîn reltcteuse. —
plaires d'une dalo un pcMi récenle. l*ro-
bablenient ellesaiiroul paru trop apocry-
phes aux niodcnies cclileurs de la IhbUo-
ihi-ijiic JJlcuc. Ces messieurs sont si scru-
puleux d'habilude!
I ISous ne suivrons pas yMiasvérus dans
sa narration, qui en beaucoup d'endroils
manque dinh^rîl, bien ([u'il y soil pres-
que exclusiveuienl question de Jésus et
(le ses parons, l.e l)on U'^j^endaire qui le
fait parler trouve aux petits détails de la
vie de famille un charme qui ne serait
pas goûté par tout le monde. JNous ve-
nons immédiatement aux scènes de la
Passion, dont le récit amène l'affreuse
légende de Juiias Iscariolh, cet autre type
du Juif déicide.
* Je vous conterai sa généalogie, dit
Ahasvérus. Son pore était sorti de la
Iribu de r»uben ; il était jardinier, et il
faisait quelque négoce en terre et en ar-
bres. (^)uand la mère fut enceinte de son
dernier enfant, qui était ce même Judas,
elle songea qu'elle enfanterait un enfant
qui avait une couronne en sa main, la-
quelle couronne il jetait en terre et bri-
sait avec ses pieds. De là, ce même en-
fant alla près de son père, qu'il tua.
Quand cela fut fait, il s'en alla au tem-
ple, où il brisa tous les ornemens , vo-
lant tout ce qui était de quelque valeur,
et puis s'en alla.
« Sa mère étant éveillée et fort alarjnée
d'un si terrible rêve, le conta à son mari,
qui alla demander partout ce que pou-
vait signifier un tel songe; à la lin on
lui dit (|ue cela signifiait (fii'il aurail un
fils i/ui tuerait un roi cl son pcie, et au-
rait une si grande avarice pour amasser
de l'argent, qu'il ferait toutes les nic-
chanceti's imaginables .
i Quand le père de Judas eut entendu
cela, il fut fort triste; et pour éviter un
si grand malheur, lui et sa femme pri-
rent resolution entre eux que dès le mo-
ment ((ue l'enfant sérail né de le mettre
dans une cassette sur une rivièio, afin
que le courant de l'eau l'emmenAt. C(;la
arriva connue ils avaient projeté : Judas,
étant Agé de dix jours, fut porté par son
père dans la rivière du Jourdain, laquelle
se décharge dans la mer Méditerranc-e (1 ).
Cette cassette dans laquelle était Judas
Cl) Ou sa il 4uiour<l'liai qu au lieu Uo ne rcudrc
CYCLK DES APOCRYPHES,
fut poussée par le vent dans l'île de Can-
die. J^e roi de cette île se promenant avec
sa femme, apercent cette cassette llotter
sur l'eau. 11 lu lit chercher pour voir ce
qu'il y avait dedans. Elle fut ouverte, et
on y trouva un bel enfant, auquel on
donna quelque rafraîchissement pour le
fortifier, parce qu'il était très faible. Le
roi donna ordre qu'il fut élevé. Quand il
eut atteint Tûge de six ans, il le fit nom-
mer Judas, parce qu'on voyait à seshabil-
lemens que c'était un enfant juif.
< Judas fut élevé avec le fils du roi
pour lui servir de compagnie. Le jeune
prince était d'un an plus vieux que Ju-
das. Quand ils vinrent plus en âge, il re-
marqua que Judas dérobait de l'argent
ou quelque autre chose , et par ainsi qu'il
s'accoutumait à voler. Le jeune prince le
dit au roi son père, lequel fit appeler
Judas, et le fit incontinent fouiller. On
lui trouva de l'argent, des bagues de
grand prix et quelques joyaux, qu'il
avait pris à la reine et au prince. Le roi
le fit fouetter, et lui dit : f^ous n'ctcs pas
mon fils, encore que vous en portiez le
nota ; vous n'êtes qu'un enfant trouvé que
l'on a tiré de Veau , et vous n'avez été
élevé à la cour que par charité. Judas, à
ces paroles, eut une telle rage au cœur
de n'être point ce qu'il pensait être , qu'il
prit la résolution d'en tirer vengeance.
S'imaginant que le jeune prince était
cause de son malheur, il épia le temps et
comment il s'y prendrait. L'occasion se
présenta bientôt. Étant allés se prome-
ner ensemble, et arrivant dans un petit
bois, il prit une bûche, et lui en donna
un si grand coup sur la tête qu'il le tua.
Ayant fait cela, il prit la fuite du côté de
la mer, où il trouva un vaisseau qui al-
lait en lOgyplej de là il revint ^ pied à
Jérusalem , où il trouva l'occasion de se
mettre au service chez un grand sei-
gneur, parce qii'il était circoncis, ce
qu'il ne savait pas lui-même. On lui ap-
prit la loi des Juifs et les coutumes dis-
raid.
«Quelque temps après, son maître
l'envoya acheter de.» pommes, et lui en-
seigna la maison. Celait justement celle
de son père; mais il ne la connaissait
dans la lUi-rfil^rranée , le Jotiidaia SO décharge tout
JiDlilcmcnl duiii la Ittcr-Morle.
PAR M. DOUHAIRE.
99
pas ; et comme il avait toujours envie
d'amasser de l'argent, il monta sur la
muraille du jardin, et commença à cueil-
lir des pommes. Son père se trouvant là
par hasard, lui dit : Pourquoi venez-vous
me voler mes pommes? et lui dit encore
quelques autres paroles piquantes. De
quoi Judas entra en fureur, le prit par la
tête, et lui donna tant de coups qu'il le
laissa pour mort : puis il prit ses pom-
mes , et s'en alla. Le lendemain , sa mère
vint faire ses plaintes à son maître, et
lui dit que son mari était à la mort des
coups que Judas lui avaitdonnés. D'abord
on le mit en justice, et on porta contre lui
cette sentence, que d'abord que le blessé
serait mort il épouserait la veuve : ce qui
est arrivé peu de temps après. Par ainsi
Judas se maria avec sa propre mère, et
puis on lui donna le surnom à'Iscariothy
qui signifie en notre langue ;;ze;^r^r/e/' ou
homicide. Il vécut long-temps avec sa
mère, et a été connu sous le nom de
Judas Iscarioth.
€ Judas vivant ainsi avec sa mère, il
arriva qu'allant se coucher et ôtant ses
bas . sa mère aperçut que les deux doigts
d'un pied étaient attachés ensemble. Elle
lit un grand cri en disant ; O Seigneur!
je vois que mon songe n'est que trop vé-
ritable et qu'il est accompli ; car les or-
teils de l'enfant qu'ils avaient mis en la
rivière étaient aussi ensemble; et plus
cette femme regarda Judas, plus elle
trouva en sa physionomie que c'était son
lils; et ce qui le vérifia encore mieux,
c'était une tache grise qu'il avait aux
tempes comme son enfant avait pareille-
ment; et voilà comme Judas fut re-
connu. »
Ce mélange do souvenirs juifs et
païens, cet amalgame d'horreurs em-
pruntées à l'histoire d'iJIùlipo, de Moïse
et de Pilale, caractérise à merveille le
moyen ûge, où toutes les traditions llot-
taient confuses, et où l'imagination des
écrivains faisait arme de tout. S'agit-il
pour eux d'un grand roi à mettre en
scène? Vile , le trouvère se met à l'œu-
vre ; il invoque son érudition, fait poser
devant lui David, Enée, Alexandre,
Charlemagne, et de leurs traits réunis il
fait une merveilleuse ligure de monar-
que qui lî;:jure admirablement sur un
champ de bataille, et qui tronc à ravir
dans une cour plénière. Même procédé
pour faire un sage : c'est alors à tous les
philosophes passés qu'on emprunte les
élémens de cette création. C'était ici le
plus criminel et le plus vil des hommes
qu'il fallait peindre; le légendaire a fait
appel à ses livres, il leur a demandé ce
qu'ils avaient de plus noir, et il a été
servi à point.
Revenons à Ahasvérus, dont Judas
.nous a éloignés. Nous l'avons dit, c'était
un homme du peuple, d'une instruction
médiocre, d'une intelligence bornée, et
partisan fanatique des Scribes et des Pha-
risiens. Curieux et avide de nouvelles, il
était sorti au premier bruit de la marche
du Christ pour se rendre au lieu du sup-
plice.
« J'étais à ma porte, dit-il dans un ré-
cit que nous reproduisons intégralement
pour n'en pas effacer la forme et la cou-
leur populaires, et je vis les gens courir
en répétant : On va crucifier Jésus! Je
pris alors mon enfant sur mes bras pour
le lui faire voir. En ce moment, j'aperçus
Jésus qui venait chargé d'une lourde
croix , sous laquelle il chancelait ; il s'ar-
rêta devant ma porte , voulant se reposer
un peu. .Alais moi , prenant cela pour un
grand affront, je dis à Jésus-Christ ces
paroles fort aigres ; Allez, allez, allez-
i>ous-en de tnaporle^je ne veuapas quhin
scélérat se rej)ose là. D'abord Jésus me
regarda d'un air triste, et me répondit :/e
vais et je reposerai; vous, vous marcherez
et vous ne reposerez pas , vous marcherez
tant que le monde sera monde , et jus-
(juau dernier jour du jugement. Allez ^
vous me verrez assis à la droite de mon
Père pour juger les douze tribus t/ui me
crucifieront. D'abord j'ai mis mon enfant
en bas de mes bras, et j'ai suivi Jésus.
La première personne que je vis, ce fut
\ éronique q\ii vint essuyer la face de
Jésus avec un linge, et sa face y demeura
empreinte ; nu peu plus loin, je vis Ma-
rie et d'autres feunnes (|tu pleuraient , et
vis passer wn ouvrier qui avait une
manne, avec des clous et un marteau. U
prit un des clous, et l'approcha au nez
de Marie en ili«aiit : f'ojez, femme, c'est
avec ces clous *fue votre fils sera cloué.
Je m'en allai avec lui jusqu'à la monta-
gne. Liant venus là, ils prirent la croix et
la mii'cut pai .tenu; puis il:> imèul do
100
POÉSTE HELIGIEUSE. - CYCLE DES APOCRYPHES,
grands trou»; peiulanl fjiie los autres va-
lets (lu boiirreaii drpouillùren! Jt^sus.
Etant (iépoiiillt^ tout nu on prt^sence de
tout h' monclt'. aucuns dt'lournèrcnt U»urs
yeux pour ne point voir un si triste spec-
tacle , tl'autres riaient et s'en moquaient,
^l.irie ôtant le liuj^e de sa t«)te, l'envoya
pour couvrir la nudité de Jésus. On le
crucifia , et la croix fut posée dans le
même endroit où Adam avait été enterré
et là où étaient les arbres dont j'ai parlé.
Après que Jésus eut prononcé quelques
paroles, il mourut. Alors l'air s'obscur-
cit et il survint une grande tempête; les
morts sortirent de leurs tombeaux, les
rocbers se fendirent, et au pied de la
croix la terre se fendit en deux. Longin
vint avec une lance, et perça le côté de
Jésus, qui était mort; il sortit encore du
sang de la plaie , et ce san^^ coula dans la
fente qui était au pied de la croix, le-
quel précieux san^ arrosa les corps
d'Adam et d'Eve, lesquels avaient été là
enterrés, et qui étaient réduits en cen-
dres. Longin était borgne ; sitôt qu'il eut
percé le côté de Jésus-Christ, il coula du
sang sur sa main, et sentant quelque
chose en son œil, il le frotta avec sa
main ensanglantée, et d'abord il recou-
vra la vue. Ouelque temps après , il se fit
baptiser, et il est mort martyr. >
«Quand le Juif-Errant eut un peu re-
posé, et que chacun dans la compagnie
eut dit son sentiment sur son histoire, il
reprit ainsi :
I Aussitôt que Jésus-Christ fut mort, je
jetai la vue sur la ville de Jérusalem pour
la voir encore une fois, car j'étais comme
contraint de la délaisser; par ainsi je
commençai mon voyage , et ne savais pas
où j'allais. Je passais de hautes monta-
gnes ; partout où je vais je n'y saurais
rester. En ce moment môme, il me sem-
ble. Messieurs, ajouta-t-il eu faisant une
profonde révérence à la coni])agnie, que
je suis sur des charbons ardens; encore
bien ipie je sois assis, mes jambes se re-
muent. et j'éprouve une grande impa-
tience de marcher. >
Ce qui s»»it dans le récit d'Ahasvérus
pourrai! rire d'un grand intérêt pour
J'hisloire si nous possédions les exem-
plaires originaux de cette légende : c'est
l'histoire de quatre voyages faits succès- lome la compiif^me ,
les parties du J pour la cioquièuje f
sivem^nt dans toutes
monde. Il pouvait y avoir là d'imporlans
renseignemens sur les opinions du moyen
âge touchant l'état et les populations des
contrées inconnues du globe; malheu-
reusement ces pages ont élé mutilées si
souvent et d'une façon si stupide,[qu'elles
n'ont plus aucune valeur, ^ous ne cite-
rons donc que celles qui terminent le ré-
cit d'Ahasvérus; elles sont graves, et
laissent dans l'Ame une involontaire im-
pression de tristesse.
i Après avoir parcouru tout le monde,
je retournai en Judée; mais je n'y trou-
vai plus ni parens ni amis , car il y avait
déjà cent ans passés que je ne faisais
que marcher. Aussi j'avais un grand
chagrin de vivre si long-temps. Je délais-
sai encore une fois Jérusalem , puisqu'il
n'y avait plus personne qui me connût,
avec intention de me mettre dans tous
les périls imaginables pour y perdre la
vie; car j'avais un mortel ennui de vivre
si long temps; mais tout ce que je fis
fut peine perdue , parce que la parole de*
Dieu devait être accomplie. Je me suis
trouvé en plusieurs batailles, et ai reçu
plus de deux mille coups d'épée et d'ar-
quebuse sans pouvoir être blessé, étant
invulnérable ; mon corps est dur comme
un rocher, toutes les armes qui se puis-
sent imaginer ne sauraient me nuire. J'ai
été sur mer, et plusieurs fois j'ai fait nau-
frage : je suis sur l'eau comme une plume
et ne me saurais noyer. Pour le boire et
le manger, je m'en passe fort bien; pour
les maladies , je n'en ai jamais, et ne puis
mourir. J'ai déjà parcouru le monde
quatre fois , et j'ai vu de grands cliange-
mens partout , des pays ruinés , des villes
bouleversées, que je serais long-temps à
vous raconter.
« Quand le Juif-Errant eut fini son his-
toire , il se leva pour s'en aller ; mais l'é-
vêque lui dit de rester encore un peu, et
lui présenta de l'argent pour faire son
voyage. Le Juil-Krrant lui répondit ; Je
n'en ai pas besoin ; je })eu\ facilement
demeurer plusieurs années sans boire ni
manger, encore que je sais le faire aussi
bien qu'un autre. Touchant mes habille-
m(;ns, bas et souliers, je n'en ai pas be-
soin, parce qu'ils ne s'usent jamais.
•t Et faisant une profonde révérence à
toute la compagnie , il se mit en marche
ois. )
PAR M. DOUHAIRE.
101
Voilà, dans sa forme populaire, cette
célèbre légende que le peuple lui-même
oublie de jour en jour, et dont on ne
saura bientôt plus que la complainte,
d'une naïveté plus que suspecte , que se
transmet oralement la caste des men-
diansde profession. C'était pourtant une
conception d'une rare profondeur ; le
mythe même en était très poétique.
Quelle figure plus grande et plus saisis-
sante, en effet, que celle de ce voyageur
éternel, condamné par une sentence di-
vine à tout voir passer sans passer jamais
lui-même? ]Xe voit-on pas jaillir sponta-
nément et comme de soi une épopée gi-
gantesque de la vie de ce solitaire et
étrange témoin des révolutions humai-
nes? Nous ne nous étonnons pas que le
dix-huitième siècle n'ait fait avec cette
donnée qu'un mauvais roman satyrique ;
les hommes de ce temps réduisaient à
leur taille tout ce qu'ils louchaient. Mais
nous sommes surpris qu'un écrivain de
la trempe et de la portée de M. Edgard
Quinet n'en ait tiré qu'une obscure et
morte formule de philosophie de l'his-
toire (1).
Nous voici arrivés au terme de cette
première période du cycle des apocry-
phes, que nous avons appelée l'époque
déformation. La légende du Juif-Errant
clôt la série des compositions isolées qui
doivent se fondre plus tard dans ce vaste
poème. Le moment de cette transforma-
tion approche; un drame se prépare
dont les larges contours vont s'ouvrir
pour recevoir tous ces élémens épars,
toutes ces légendes isolées qui ne se rat-
tachent encore l'une à l'autre que par le
nom des personnages qui y figurenl.
Laissez se lever le quatorzième siècle et
s'organiser les confréries dramatiques , et
quelque clerc du béguinage de Vaien-
ciennes ou de toule autre ville viendra
par son art rhctorical (2) harmoniser et
vivifier tout cela dans le Mystlre de La
Passion. L'Histoire de la Nativité et le
Proici'angile de saint Jacques, dûment
ornés et amplifiés, en feront les prcniiè-
(1) Voy. le J uif- Errant , Toman aUribué au comte
de Trcssan, 2 vol. in-1», 1775. — Ahasvcrus ,
poème, par Etig. Quinel , 1 vol. in-»".
(2) Voyez fUudcs sur les Mi/stères , par 0. Leroy,
1 \ol, in»". l»aris , UacheUe , 1»57.
TOUK Vin. — H» 4f, lU.'O.
res journées; les légendes des apôtres et
des disciples, celles en particulier de La-
zare et de Marie-3Iadeleine , fourniront
au poète les principales scènes de la Pas-
sion ; V Evangile de JSicodhne, la légende
de Pilate, celle de Judas Iscarioth, dé-
fraieront les derniers actes du drame.
Seule, la légende d'Ahasvérus n'y trou-
vera pas place; cette sublime épopée
n'aurait pu y entrer qu'à titre d'épilo-
gue, et, d'honneur, c'eût été abuser de
la patiente piété des spectateurs; le mys-
tère, sans l'épilogue, se composait déjà
de vingt-cinq journées !
Mais avant d'arriver à cette grande et
suprême coordination, lesLégendesévan-
géliques avaient reçu pour la plupart de
riches développemens, et avaient été réu-
nies en groupes de dimensions plus ou
moins grandes. Wousparlerons une autre
fois des préludes dramatiques qui ont
préparé le Mystère de la Passion. Au-
jourd'hui nous terminerons cette leçon
par Panalyse d'un poème sur la sainte
Vierge, qui pourra donner une idée des
inspirations que la muse chrétienne em-
prunta aux fictions du cycle des apo-
cryphes.
Ce poème fait partie d'une Bible en
vers du treizième siècle , dont le manus-
crit appartient à M. Leroux de Lincy,
qui, le premier, Pa fait connaître (1\ Il
porte le titre particulier : De Nostre-
Danie sainte Marie. Le poète débute par
faire un appel à l'attention de ses lec-
teurs:
Si vos volez que je vos die
De Dieu et de sainte Marie,
Or faites pais , si in"cscol«z ,
Comment nostrc sires nasqui
Kl qui sa mère engenui (2) ;
Aussi comme sainte Anne fut née ,
(jui aine ne fu d'onime eni;onrèe.
Mais par le terdre d'un coutel (ri).
En la caisse saint Eanouel.
Là fût sainte Aniio cn[;onnuie,
<l^)ui fut mère sainte Marie.
Puis il continue :
< Mille ans après la désobéissance du
(i) Le Livre, des Légendes, page 21 ; l vol. iii-3 ,
Paris, 1îk"(;, flioz Silvostro.
(2) Engendra.
(."») Par W frollcnienl, le nelloiomcnt d'un cou-
Icaii.
102
POÉSin RELIGIEUSE. — CYCLE DES APOCRYPHES,
premier homme , Dieu transporla l'ar-
bre de vie dans le jardin de saint Abra-
ham. Un aiif^e vint avertir que sur cet
arbre le l'ils de Dieu serait crucitié ; (jiie
la fleur de cet arbre donnerait le jour ii
un clu'valier qui mettrait au monde, sans
le concours d'aucune l'emme , la mère
d'une vierge que Dieu ciioisirait pour
mère. >
:^lalf;rè la diflicullé qu'il y avait à ren-
dre clairement ces détads généaloj;iques,
noire poète, dit i^I. Leroux de Lincy,
s'en tire très bien.
« Ami , dit l'ange, entends-moi. L'ar-
bre que tu as ici planté, est celui où
Dieu sera crucifié, où son cœur sera
percé et où coulera son sang^. De la ileur
naîtra la mère d'une vierge dont Dieu
fera sa servante : elle sera la mère de
notre Seigneur, le roi du ciel , le Créa-
teur (1). >
Le grand prodige arriva tel qu'il était
annoncé. Abraham avait une fille qui
respira les parfums de la fleur de l'arbre,
et qui devint enceinte. Pour prouver son
innocence devant les Juifs qui l'accu-
saient, elle consentit à entrer dans le
feu, nue, en chemise. Les flammes, res-
pectant la jeune lille, se changèrent en
fleurs.
« 11 n'y eut pas un seul tison , pas un
charbon qui ne devint une rose, une fleur
de lys ou d'églantier (2;. »
Un tel miracle, on le pense bien, réta-
blit l'honneur de la jeune fille. Elle n'en
donna pas moins le jour à un enfant qui
devint chevalier, puis roi , puis empe-
reur, et possesseur, sans cju'il en connût
toutes les propriétés, de Varbre de vie. J I
(1) Amis , disl-il , enten à ml;
Tu as un arbre planté ci
Où Diex sera crucefiés ,
Les cuers perciés et aUucliiés :
El si sera cuvert de sanc
El colera aval son flanc.
El de cestc dor naislra
l'ns (heviiliers qui panlera
La Mitre à icelle pucèie
Dont (James Dieu fera s'auccie :
Mcre «era noslre Signor,
Le roi des cifl , le Creator.
(2) Onqups n'i oi un sat tison
ijui fusl enpuis de viT charbon ,
Qui ne fusl \asp de rosier,
Uu llor de Ijs ou d éjlanlifcr.
paraît pourtant qu'il soupçonnait quel-
que vertu à l'arbre; car, pour guérir des
malades , il en coupa un fruit qu'il di-
visa en différentes parties, et il essuya
ensuite sur sa cuisse le couteau dont il
s'était servi. Mais , ô prodige ! le suc gé-
nérateur de l'ai bro s'introduisit dans la
cuisse !
< Quand il vit le coutcati mouillé par
le fruit, il l'essuia sur sa cuisse, qui
enfla, et qui produisit la plus gentille
damoiselle qu'on ait vue; ce fut sainte
Anne, que Dieu aima tanl (I). >
La cuisse de l'empereur Fanouel {c^eat
le nom qu'il a dans le poème^ grossissait
clia(|ue jour outre mesure. En vain con-
sultait-il les médecins les plus célèbres
et les clercs les plus lettrés, nul ne pou-
vait trouver remède à son mal (2j.
11 lui fallut attendre neuf mois avant
d'être délivré, et alors il accoucha, par
la cuisse, d'une charmante petite fille.
Fanouel n'en fut pas moins honteux
d'être devenu ainsi père , quoiqu'il eût
pu s'appuyer, dit 31. Leroux de Lincy,
de l'exemple de Jupiter et de quelques
autres dieux. Il appelle aussitôt près de
lui un chevalier de conhance, et lui or-
donna de porter au milieu des bois sa
progéniture , et de la tuer sans miséri-
corde. Le chevalier obéit; mais au mo-
ment où il allait frapper la victime , une
colombe descendant du ciel , lui dit :
< Chevalier, ne frappe pas cet enfant ;
de lui naîtra une vierge que Dieu choi-
sira pour mère (3;.»
Le chevalier écoule avec soumission
l'ordre divin ; il dépose la jeune lille
(I) Quant il vit le cautel moillié
De son beau fruit qu'il ut taillié,
A la cuisse le ressua
Que la cuisse s'en enpraingna
D'une raoult gente damoiselle
Conques nus lions ne vit plus Ix^lc;
Ce fut sainte Anne, dont je chaol,
Que dam«9 Dicx parania tant.
{'Z) Aine n'i vint mères tanl sénés ,
Fisiciens , ne clercs lellré> ,
Oui seust ilire la dolor
De la cuisse rempércor.
(r.) Chevalier frère , or te tien quoi :
Relien ton cou , parole à moi.
N'occire pas celé ineschine :
De li istra une virgine
Oii Dex char cl sanc praiidcra
Qiunl en terre desceodera.
PAR M. DOUHAIRE.
103
dans un nid de cygnes qu'il aperçoit près
de là.
( Puis Dieu prit soin de l'enfant : un
cerf lui apporta sa nourriture; il était
beau, et avait des bois superbes qui pro-
duisaient des fleurs de toutes les sortes.
Chaque jour, quand la jeune fille criait,
le cerf, lui offrant des fleurs, parve-
nait à l'apaiser si bien qu'elle s'endor-
mait (I). >
Ainsi éleve'e, l'enfant grandit vite. A
l'âge de dix ans, c'était déjà une fille
accomplie.
Un jour que Fanouel chassait , il ren-
contre le cerf miraculeux, le poursuit,
le blesse; et le pauvre animal se réfugie
sous le nid de la jeune fille , qui recon-
naît son père et lui demande grâce pour
le cerf sa nourrice.
< Saint Fanouel voit son enfant ; il
parle doucement , et dit : Belle, qui es-
tu ? — Sire , répond l'enfant , ne le sais-
tu pas? Je suis la fille que tu portas dans
la cuisse ; le chevalier auquel tu com-
mandas de me tuer me laissa ici (2). >
Fanouel , très étonné , emmène sa fille,
et la marie à Joachim , chevalier de son
empire. De celte union naquit 3Iarie,
mère de Dieu.
De ce moment, les faits perdent de leur
étrangeté, et le poème n'est plus guère
que la traduction libre des divers évan-
giles apocryphes qui racontent la vie de
sainte Anne et la naissance de la sainte
Vierge.
(Ij Puis fu Dex garde de l^enfant :
Par le sieD saint commandemenl
Li li euvoya sa provende
Par . 1 . cerf qui est en la lende ,
Qui mult estait paraus et biax
El durement estait isniax :
Cornes avait mult assises,
Flors i avait de maintes grises.
Chaque jor est desos le ni :
Quant li enfant jetait . 1 . cri
D'une dos Hors le rapaisait ,
Taut qui li enfès s'endormait.
(2) Saint Fanoiax voit son enfant ,
Li a parlé moult doucement.
Courtoisement le salua
Kt bi'Iement lui demanda :
« Uele , dist-il , et qui ies-tu ?
« — Sire , disl-èle , ne s<*s-tu ?
(( Je sais celc que tu portas ,
u Par ta cuisse t'en délivras.
<( Li chevalier ici me misi ,
M Cui comiuaada» qui m'occ»isl. »
Ce début , que nous avons brièvement
analysé d'après M. Leroux de Lincy, qui
n'a fait connaître lui-même que cette par-
tie du manuscrit, est un curieux échan-
tillon du mélange d'inspiration chevale-
resque et religieuse , dévote et profane,
pédantesque et crédule, qui caractérise
les rares productions chrétiennes des
Trouvères. Il y a ici en effet de la Lé-
gende et de l'érudition, de la mytholo-
gie et de la Bible ; le tout arrangé en ma-
nière de roman féodal. Ce bon Fanouel,
qui s'est inoculé dans la cuisse une génie
damoiselle, rappelle évidemment Jupiter
et l'étrange grossesse qui donna le jour
à Bacchus; niais il fait souvenir en même
temps des divers passages de l'Ancien
Testament, où, dans la hardiesse de son
langage oriental, l'écrivain sacré dit que
les fils sont sortis de la cuisse de leur
père. Quant à la fleur de l'arbre de vie
qui enfante le chevalier dont la fille de-
vait donner le jour au Sauveur, qui n'y
voit une réalisation matérielle et quelque
peu enfantine de ce texte : Egredieiur
virga de nidice Jesse , et flos de radice
ejus ascendet {!) ?
M. Leroux de Lincy a cherché vaine-
ment dans les apocryphes l'origine de ce
mythe : nous n'avons pas été plus heu-
reux. Mais s'il ne nous a pas été donné
d'en découvrir la source . nous avons pu
en constater les dérivations. Le nom de
Fanouel ou Phamiel , et l'histoire de
la gestation merveilleuse, se retrouvent
dans la plupart des Légendes en prose de
sainte Anne , et dans les histoires popu-
laires de la sainte Merge, postérieures
au quinzième siècle (2). Nous les rencon-
trerons encore avant la lin de ce cours.
P. DOLHAIRE.
(1) Isaie, il, 1.
(2) Cette légende de Fanouel a été dès le temps
où elle parut rohjet d'une Tive critique. L'auteur du
Litre des Légendes cite un manuscrit du Ireiiiénie
siècle du poémo do la Luncepiion, de Uoberl-Wace.
où se trouve ce passage :
Anne do Bclhléem fu née ,
De flour i\v fu pas cn[;enrée,
Ce saicbiez-Toas certainement
Mais d'omme cooceue churuellemeni,
l rlics et cil soient confondu
(Jui croient un roman qui fu ,
Oiit dist ifue de fl^ur icA iciiuc
:iciiHi« Anne et cngcnuc.
1U4
coins irAl'vCHITECTUnF, DF.S ÉGLISES DE RUSSIE,
1CctUV$ H ?im.
COURS SUR L'ARClllTECTURL DUS UC.LISES DE 1,A UUSSIK.
Deuxième leçon (1).
CoDlinuation de la iloscriplion de KijoT. — Le cou-
vent des Folchorifs. — Les catai oinbes ou kryples
de Kijov. — Légendes kijoviennes. — Le purga-
toire russe.
Le couvent des Pctcluries a 550 sagè-
nes de circonférence. Son entrée est pré-
cédée d'une petite place en demi-cercle,
dont les deux murailles latérales sont
couvertes de grandes fresques. Elles re-
présentent d'un côté l'introduction du
Christianisme en Oukraine par des pré-
lats et desmoinesgrecsvélusen hasiliens,
et qui apportent processionnellement, de
Khersoii au grand Vladimir. unelNladone
miraculeuse : car c'est presque toujours
ainsi que se convertit une tribu slave.
Puis le couvent des Petchcries est fondé;
on le voit avec le paysage qui l'entoure^
mais le plan de l'édilice et du temple a
été malheureusement repeint et changé
de siècle en siècle. Pourquoi les évoques
du moyen Age, qui excommuniaient pour
des motifs souvent si légers, n'ont-ils pas
songé à déclarer excommunié quiconque
essaierait de dénaturer les peintures na-
tionales et autres monumens? Combien
de documens perdus sans retour auraient
été par là conservés à l'histoire ! De l'au-
tre côté de la place sont peints les bustes
de tous ces saints des Petchéries , dont
^estor , dans son J^atcr icntic , nous a
transmis les merveilleuses légendes, com-
plément nécessaire de la vie des solitai-
res d'Orient. Vêtus de noir et dans le
costume basilien, chacun d'eux a son
buste enchâssé dans une grande étoile,
comme pdur signifier qu'il règne au fir-
mament , parmi les astres de Dkmi ,
image empruntée au symbolisme sidéral
des gnostiques. Sous ces grandes peintu-
res sont exprimés, dans de petits carrés,
des martyres et des scènes bibliques, tels
(I) Voir la i'« leçoo dans le n'' 12, t. vu, p. Î31.
que les quarante saints plongés nus dans
rétang de glace.
Au fond de celte place étroite, est
le portail du couvent, surmonté d'une
IMadone colossale, entre deux person-
nages également gigantesques , Antoine
et Fêodosc,\Gs fondateurs de la /^/////r.
Un long porche voûté , orné de même
de saints icônes , et surmonté d'une
chapelle à coupolette dorée , intro-
duit dans la cour carrée du monastère,
flanquée de petites maisons, la plupart ù
pignon allemand, c'est-à-dire en pyra-
mide échelonnée. Dans chacune habite
un solitaire, qui a devant sa porte un pe-
tit jardin avec quelques arbres et des
fleurs. Au centre de cette vaste cour, en
partie pavée, brille , svelte et dégagé, le
magnifique Sobor^ moins étendu que la
Sophie j mais que je regarde cependant
comme le monument le pins grandiose
de la Russie , pour la hauteur de ses
murs et de ses voûtes, et l'ampletir ma-
jestueuse de ses neuf coupoles dorées ,
les plus belles peut-être de l'Orient chré-
tien. La porte d'entrée est précédée ,
comme à la Sophie, d'une petite ter-
rasse flanquée de deux chapelles laté-
rales, qui proéminent comme d'énormes
piliers bontans hors du plan carré du
Sobor, et leurs murs couverts en dehors
de grandes peintures historiques, sons
lesquelles une quarantaine de petits car-
rés représentent toutes les paraboles de
l'Évangile, l'enfant prodigue , la poutre
dans l'œil d'autrui , le mauvais arbre
avec la coignée , etc. Un baptême du
Christ surmonte la porte en arc maures-
(|iie,
1 1 faut descendre plusieurs degrés pour
entrer dans cet anti(ine et sombre Soboi-,
où le culte russe est né , et que visihnt
constamment, depuis sept siècles, les
pj'U'rins en bure grise on en pe:iu d'a-
gneaux blancs; Slaves des deux rivages,
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
105
qui se mêlent à celte limite où le sla-
visme oriental embrasse celui d'Occi-
dent. On les voit se prosterner en faisant
de nombreux signes de croix, se coucher
d^ms la poussière et se relever allernali-
vement, au milieu des centaines de cen-
taines de cierges , qui , brûlant chaque
matin , mêlent à l'encens leurs nuages
de fumée , et illuminent à la fois les mys-
tiques profondeurs du temple et les poé-
tiques ténèbres de la liturgie gréco-russe.
L'étroit et long trapèze, sans aucune fe-
nêtre, est entièrement couvert de pein-
tures, qu'une faible clarté laisse à peine
distinguer. Ce qui frappe principale-
ment , ce sont les portraits en médaillon,
sur fond azuré, des saints moines des
Petchéries. Chacun a la tête surmontée
d'une étoile, peut-être celle qui, dans
le mystique Bas-Empire , était censée lui
servir de lumineuse demeure. Aux chré-
tiens orientaux de ces temps, les âmes
apparaissaient sous la forme d'astres
brûlans. Peut-être avant d'ouvrir le tem-
ple à leurs néophytes, les premiers moi-
nes de Kijov les arrêtaient dans cet obs-
cur trapèze pour leur expliquer les lé-
gendes des stylites et des ascètes qui ont
fondé l'église russe , et dont les moines
actuels ont retenu une partie de l'ef-
frayante austérité.
L'intérieur de cette cathédrale , carré
exact, tout-à-fait disposé à la russe, ne
diffère des Sobors de Moskou que par
les chapelles sombres qui l'entourent.
La grande coupole seule est ouverte in-
térieurement , et l'œil s'étonne de son
élévation extraordinaire , augment(?e en-
core par la lumière qui l'inonde , pen-
dant que le reste du temple est dans une
mystérieuse obscurité. Ses peintures sont
malheureusement modernes : mais il n'en
est pas de même de celles du vaste ico-
nostase, qui monte dans celte coupole
tout resplendissant de pierreries et de
vermeil. Ses rangées de personnages , de
grandeur naturelle, litiirgiqucmcnt dis-
posés , portent tous les caractères d'un
style très ancien. Ornées d'or cl d'ar-
gent , séparées entre elles par dos colon-
nes spirales à fiils dorés et chargés d'a-
rabesques , ces figures , toutes isolées , à
types orientaux , sont quelquefois très
remarquables commo dessin et vivacité
de coloris. Daus les obscurs cnloncemcns
des bas-côtés, brillent de toutes parts, à
la lumière des cierges sans cesse brùlans,
les gigantesques têtes des Madones venues
de Byzance. Outre ces petites chapelles ,
il y en a deux grandes aux extrémités du
transept, et qui remplacent les bras de la
croix 5 mais elles ont une voûte très basse
et sont séparées par des portes d'avec le
carré intérieur, de sorte qu'elles forment
comme deux églises à part, chacune avec
son iconostase.
Tout le Sobor , murs et voûtes , est à
fond bleu, sur lequel sont peints des su-
jets historiques , des fleurs, des arabes-
ques. La voûte centrale, ici comme dans
la plupart des cathédrales russes , a en
hauteur plus de trois fois sa largeur ;
tandis que celles des bas-côtés figurent
presque une catacombe. Au reste , les
unes et les autres ont leur arc extrême-
ment surbaissé, ainsi que tout ce qui data
du moyen âge ruthénique : elles sont
presque plates ; les nervures croissantes
et longitudinales n'y sont que légère-
ment indiquées , souvent par de simples
lignes peintes. Les bas-côtés portent les
galeries de l'église supérieure, appuyées
aux quatre gigantesques piliers de la
large mais courte nef, au pied desquels
sont les sièges en bois des chantres, ex-
haussés comme des tribunes. De la base
au sommet de ces piliers , sont peints ,
de grandeur naturelle, les saints confes-
seurs, colonnes de l'église gréco-russe.
Mais l'Occidental s'étonne lorsqu'il voit
adossé au premier de ces piliers, en en-
trant , le comptoir mercenaire du moine
noir et voilé , qui vend les cierges et les
amulettes , et même durant les oftices
compte et recompte ses piles de soroks
et de koj)cks.
A l'extérieur du Sobor sont murées
plusieurs pierres sépulcrales de divers
siècles, usage inconnu à Moskou, et qui
sent la l'oiognc cl rAllemagne. Le clo-
cher entièrement isolé, à l'orientale , ne
surnionto point, comme on le voit pour
la Soplu't: et tant de monastères russes ,
la porto (rentrée de la Laiirc ; mais il est
dans l'intérieur même de l'enceinte. Son
carré so loruiine on une masse octot^oiie
élanooe à uno hauteur très considoraide:
quoiciuc d'architecture moderne , quoi-
((uo loruiée d'étages superposes , chargés
de ressauts , et percés diunombrablcs ie-
106
COLTvS irARCfnTFCTnnE
n(''trcs, niiiÀÏ fjiio I(* sont colles de fous
les >obors, relie tour est nt^iiinioins une
(les plus belles de la Russie. Sa hauteur
de Ali sni;ènes et sa hardiesse <^tonnenl
IVril qui se repose sur sa einie, long
eo!ie don- à lanterne , forme sacramen-
telle de tout campanile orthodoxe,
Ln peu plus loin est la petite ci;lise de
.'<aint pierre et sûini Paul , <*};alement
assez ancienne , à porte moresque et 5
colonnes bizarres, prt^c(^d(^e d'un porche
à icônes, avec des bancs pour les pèle-
rins, et qui est oblong au lieu de s'éten-
dre en lari^eur. Là commence le chemin
de pierre, qui descend aux petchéries.
Entre celle é;^lise et le clocher, le mo-
deste palais du métropolite, jadis pa-
triarche de toutes les Russies , occupe un
des quatre côtés du monastère. Il est en-
core plein des souvenirs du dernier ar-
chimandrite , Eugène , l'un des plus
grands archéologues qui aient existé chez
les Slaves . et qui, malgré ses nombreux
ouvrages imprimés, en a laissé encore
un plus grand nombre en manuscrits ,
qui gisent ici oubliés dans la bibliothè-
que poudreuse du couvent : tant la
science est peu favorisée en Russie. La
charité en retour continue de s'y exercer
comme dans les temps primitifs : sous le
portiqtie d'une autre église à grande
coupole dorée (car tout couvent russe
renferme au moins sept ou huit temples),
au fond d'une petite cour à gauche en
entrant, on voit chaque semaine des trou-
pes de pèlerins, étendus sur leurs four-
rures où souvent ils ont passé la nuit,
recevoir leur dîner des moines dont le
réfectoire est voisin. L'hospitalité est res-
tée la vertu des orientaux.
Chaque fois que je passais devant la
Lanrc , je m'arrêtais avec un nouvel
élonnement : car autant ses neuf vastes
coupoles en ellipses étincelanles , ran-
gées trois par trois sur le Sobor, pro-
duisent de loin un effet magique sur
l'imaginalion, autant de près elles satis-
font la raison par leurs espacemens, leur
hauteur et la beauté harmonieuse de
leurs proportions. C'est une des magni-
ficences les plus vraies qu'offre l'Orient
chrétien. Rien plus nombreuses et plus
impressionnanlesJe. cou pôles du Arc//?/c
moskovite n'ont pas à beaucoup près U
même majesté.
DES EGLISES DE RUSSIE,
Enfin l'heure était venue de dcscendie
aux r///r/ro//i6fs : je suivis le vieux nioiiic
ù longue barbe, au regard morne* , qui ,
un /lambeau à la main , devait m'initier
au mystère des ténébreuses pcicJu'rics.
Ces grottes sacrées d'où l'Église russe est
sortie, comme l'Église latine de celles
de Rome, sont le monument funéraire
chrétien le mieux conservé de l'OritMil. Les
catacombes de ladrèce , si on avait pu les
étudiera fond, seraient sans doute bien
plus intéressantes: mais elles ont dis-
paru avant que la science archéologique
ait pu s'en occuper. On sait seulement
que les Grecs y employaienl un luxe
étonnant , et en creusaient partout où
ils s'établissaient. Ils ont porté cet usage
jusque dans la Sarmatie , où celles de A't-
jo\' remontent à une époque ignorée , et
se perdent dans les fables scytliiques. Ces
labyrinthes que le peuple dit tout pavés
de métaux précieux et qui passant sous
le Borysthène étaient censés s'unir aux
grottes de Tchernigo^ , d'où ils se pro-
longeaient jusqu'à Moskou , ont été dé-
crites dans le Patcriconc de ÎN'estor dont
malheureusement les langues usuelles de
l'Europe n'ont encore aucune traduction.
Une dissertation latine de 178 pages a
paru, il est vrai, l'an 1674, à Hambourg
et Jena, dans un gros volume in-12, in-
titulé: D^i'/rf/.v K'on dcr Bêche j i\Iindani,
expert nienta... natiualiuTii rennn. Im-
médiatement après le traité De Lunariis
hcrbis et rébus noctii liicentibus ^ par Con-
rad Gessner, on y trouve les Religiosœ
Kijo^'ienses cryptœ y swe Kijoi'ia siibtcr-
ranca , et.... a scxcentis annis dUonini
atqiie hcroutn Grtvco-Ruthenoruiii nec-
dum cornipta corpora , par Jean Ilcrbi-
nius. Ce petit livre curieux est devenu
excessivement rare , et ne renferme d'ail-
leurs aucune description des grottes , où
l'auteur semble n'être pas même des-
cendu. C'est un simple extrait, avec cri-
ti{iue, du Patcrirone de ÎN'estor sur ces
momies vénérées : en voici l'analyse.
u (Juel homme, dit le voyageur dans
sa préface, pouvant visiter cette ville
devenue si fameuse par la lutte inces-
sante de ses A o\rtA\9 contre les Tati'.rs ,
cl qui se vante de posséder les restes de
Troie, les tombeaux de Priara, d'Hector,
d'Achille , d'Ajax , des héros Helléniques
cl Dardaniens, ne partirait pas avec joie
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
107
pour le Borysthène? > Après quelques
pages semblables, notre Allemand entre
en matière.
Chapitre premier. De la signification
de petchérie , mot dérivé du polonais
pietchara j qui est synonyme d'Aj^og^e'e
ou krypte j du grec xpjiTTsïv, creuser, en-
fouir. Le slavon piets désigne ionie grotte ^
cellule ou sépulcre.
Chapitre deuxième. Origine de Kijov:
elle ne peut être l'ancienne Troie , au-
trement Homère aurait parlé du passage
des cataractes par la flotte d'Agaraem-
non. Ainsi c'est une fable que les corps
gigantesques et incorruptibles d'Hector
et de Priam gisent dans les Petchéries.
Mais cette ville fut dès la plus haute anti-
quité des A^Ô5<2A:5^ nation de faucheurs,
dont le nom vient du slavon kossa, faux,
et qui en maniant cette arme , servit ja-
dis dans le camp d'Alexandre-le-Grand.
(Il est inutile d'observer que Kijov n'est
ni Troïen, ni Kbsak , mais purement
slave ; ce n'est qu'au xvi* siècle que les
Kosaks y vinrent, et en trop petit nom-
bre pour en transformer la population.
D'ailleurs ces guerriers étaient la plupart
des réfugiés Polonais.)
Chapitre troisième. Les Petchéries creu-
sées au plus tard au x» siècle par des mis-
sionnaires grecs, venus chez les Roxo-
lans ou Russes orientaux. Ce peuple cinq
fois baptisé retournait à chaque fois aux
idoles. Première conversion par les apô-
tres saint André, saint Paul et saint An-
dronic; deuxième par Cyrille et Méthode,
apôtres des Polènes ; troisième par des
prêtres inconnus en 878, d'après Baro-
nius, tome 9^ de ses annales ; quatrième
par la princesse Olga; cinquième par
Vladimir et SvialoslaY en 1()08.
Chapitre quatrième. Ces catacombes
furent le refuge des premiers chrétiens
Rulhènes, persécutés par les princes ido-
lâtres et par les cruels Polo\>lsi.
Chapitre cinquième. Creusées non dans
le roc, mais dans un sable dur , comme
la pouzzolane du Latium, ces cavernes
ne passent point sous le Borysthène , et
ne vont point jusqu'à Smolensk , ni jus-
qu'à Dniestre y comme l'a écrit Florus Po-
lonus en 1G66. L'archimandrite de Kijov
assure Herbinius que tout cela était
faux.
Chapitre sixicnie. Ces labyrinthes seul
néanmoins d'une telle étendue qu'on n'en
saurait pas plus sortir sans guide qu'on
ne sortait autrefois de ceux de Minos.
On y trouve d'innombrables cellules et
môme de beaux temples : c Templaj An-
tonio et Theodosio auctoribus , faberriniè
constructa. »
Les chapitres suivans renferment des
commentaires diffus sur une lettre qu'In-
nocent Ghiziel , archimandrite de la Lau-
re , écrivit à Pauteur en 1674. Après avoir
établi l'authenticité des reliques véné-
rées aux petchéries, cette lettre finit en
ces mots : < L'incorruptibilité accordée
à ces corps ne peut être qu'une récom-
pense de leur sainteté; il est impossible
d'en attribuer la conservation à travers
tant de siècles aux inflnences du terrain,
puisque d'autres morts enterrés dans les
mêmes lieux se sont dissous en poussière.
Bien plus , quelques crânes desséchés y
distillent une huile salutaire, qui chasse
toutes les maladies. Par Pintervention de
ces saints les aveugles voient, les éner-
gumènes sont délivrés du démon, et des
miracles de jour en jour plus grands
s'accomplissent. Quant à Pétendiie des
souterrains, nous sommes dans Tincerli-
tude depuis qu'un tremblement de terre,
il y a soixante ans, a fait ébouler les voû-
tes en plusieurs endroits. Ces choses
étant, je conjure ardemment nos saints
qui n'ont point vu et ne verront la cor-
ruption, de vous prendre sous leur tu-
telle et de vous procurer le salut (1). >
< Ghizif.l. »
< Mais, répond Herbinius, J.-C. seul est
incorruptible. Comment peut-on dire que
les saints de Kijov ne connaîtront jamais
la corruption , si llénoch et i:iio nu'^me
doivent la voir venir sur eux, et puisque
tout ce qui porte la tache du péché ori-
ginel subira cette conséquence. Au reste,
bien que très lentement ces corps se des-
sèchent néanmoins et diminuent peu à
peu , s'ils n'ont pas encore disparu, c'est
peut-être par la volonté de Dieu, qui
permet ce genre d'édification à un peu-
ple simple. N oilà tout ce qu'on peut ac-
corder, en reconnaissant même que ces
(l) On sélonno de lire dans M. Schuil/lor ces pa-
roles »iui;uliores : <« Les calacombcs passent sous le
flouvo qu'on enlcnd gronder sur sa télo , lorsqu'on
yibito fC9 voùies souicrraincs. »
108
COUnS IVAUCFIITECÏUAE
ermites ont vi^cii en saints, comme les
])ropht>tcs litM)r<Mi\ (|ui jadis se retiraient
dans des ^'lollrs paroilles. A leur exem-
ple, ces moines (rOrient ont V(\'u ciia-
cnn dans la cellule qu'il s'était creusée j
il y priait des années, et mort on l'y em-
l>aumail h Téf^yptienne dans des bande-
lettes, pour qu'il y reslAl jusqu'au juge-
ment dernier; sa cellule devenait son
tombeau. Cette immobilité de la vie as-
cétique orientale n'a pas encore pleine-
ment cessé de nos jours. »
Les pères du mysticisme russe sont
donc enterrés ici ; chacun d'eux brille
par une vertu ou par un genre de com-
bat. Voici le duc de Tchernigov, Nicolas
Sviatoch , qui renonça librement à toutes
les gloires du monde pour se couvrir du
cilice ; plus loin est Moïse le magjar, qui
résista à tous les charmes de l'amour
d'une Polonaise , et donna son cœur à
Dieu seul; celui-ci est Arétas, moine
avare, et puis pénitent; là est Érasme,
long-temps tiède et paresseux, mais qui
finit par devenir exemplaire; ces deux
frères, Evagrius et Titus, se haïrent
long-temps à mort avant de s'embrasser
dans une môme cellule. Voilà des ran-
gées d'igoumènes mitres : Polycarpe,
Pimènc, ISikon, Stéphane, Barlaam;
deux évoques de Psovgorod, INifon et M-
cétas, qui fut d'abord reclus dans ces
grottes ; un autre de \ ladimir, et Suzdal,
nommé Siméon; le prélat thaumaturge
Esaias, Jean raffligé, Euslrale le jeûneur,
l'eunuque Ephrem, le médecin Agapet
(jui sut guérir de tous les maux, le pein-
tre Alympius au merveilleux talent; les
deux iidèles amis , Basile et Féodor ; le
martyr Kukcha, le moine captif INikon;
les ascètes Jérémic, Polycarpe, Oriésifor;
les reclus Laurent et Afanase ; les thau-
maturges Prokhor et (Grégoire , le prètie
Damien, le triste Isaac tenté tonte sa vie
par le diable; Matthieu le voyant, ob-
servateur des spectres, dont il sent la
prés» nce et interprète les volontés ; enlin
des tètes oléifères de reclus dont on a
perdu les noms; «car, dit Nestor, dorjt
on voit ici l'humble dépouille, cominc
les fils d'isracl durent , suivant la jjpo-
messe, égaler en nombre les étoiles du
firmament, de même en est-il pour les
saints des petchérics. Oui, notre Kijov
est uii ciel : Aulomc le iluthtnc , qui in-
DES ÉGLISES DE t\USSIE,
cendiait tous les cœurs de son divin
amour, en est le soleil; il marche pré-
cédé (le sa Vénus ou étoile avant-conr-
rière , saint Ililarion, qui avant le lever
du soleil russe sur notre montagne avait
déjà creusé à Berestov la crypte où il vé-
cut en priant. Le brillant Mercure , qui
illumine nos nuits, est l'admirable évé-
que de Suzdal, saint Siméon, dont le ta-
lent et l'étude isont parvenus à trans-
mettre, dans leurs détails véridiques, les
vies des saints Pères kijoviens à toute la
chrétienté. Enfin, dans notre ciel parait,
comme une lune magnifique, l'élève
d'Antoine , qui , ayant reçu de lui l'exem-
ple et les règles de la vie ascétique, lui
succède avec le flambeau, éclairant dans
les ténèbres de la luxure mondaine les
planètes ses sœurs Il y a en outre
dans nos cryptes des centaines d'étoiles
d'hommes pieux, qui luisent aux yeux
du pèlerin. >
D'après ce passage, écrit Herbinius,
on a composé une couronne suspendue
à une chaîne dans le Sobor de la madone
Petchérienne, dont cette guirlande est le
diadème; et sur chaque étoile est écrit
le nom d'un père, depuis les deux plus
grosses, qui sont Antoine et Féodose,
le soleil et la lune, jusqu'aux plus pe-
tites. Autour du cercle on lit en slavon
le texte : Qui. numerat multitudinein
sieilainni , cl omnes nomine suo vocal.
Tels sont les cycles héroïques de Kijov
souterraine. A l'auror(; pascale de chaque
année, l'archimandrite ou le père qui
est de service , descend avec les prêtres
dans ces cryptes , encense les tombes,
et crie aux morts : Frcres , aujourd'hui
Chrislos , brisanl le dard de la inorl ,
esi sont vivanl du scpulcrc. Les assistans
répondent : Oui , Chrislos est vraiment
ressuscilc. Puis on s'en va silencieuse-
ment à travers les rangées de tombeaux.
Nestor, an chapitre dernier de son /-'^^//cr-
iconc y raconte qu'une fois, à cette cé-
rémonie, sous le règne du grand prince
Siméon-Alexandro Vitch, et sons l'ar-
chimandrite Nicolas, à la nouvelle ap-
l)()rtée par le prêtre Denis , les caveaux
s'ébranlèrent de tontes parts, et la voix
des morts s'entendit: Oui ^ père Diony-
sos, le Christ notre maître est vraiment
I es iisiilé.
Le chapitre douzième d'iler bjuiu;» liuile
des crânes oléifères. Car plusieurs de ces
corps, malgré leur sainteté , se sont dis-
sous entièrement , et il n'est resté que
leurs crânes. < De qui sont ces têtes , dit
le Patericone ? on l'ignore ; ce qui est
sûr, c'est qu'elles sont saintes, puisque,
dépouillées de toute chair et de toute
humidité , elles distillent une essence
huileuse , douée de la vertu des mira-
cles... En effet, si l'on prouve que Tesprit
de Dieu habitait dans Samson , parce
qu'entre ses mains des eaux pures jailli-
rent de la mâchoire d'âne , à combien
plus forte raison l'huile des têtes kijo-
viennes ne démontre-t-elle pas la sainteté
de ceux qui les ont portées, comme les
reliques de Nicolas Mirlekiskj , de Deme-
Irius Oléifer, et d'autres où se recueillent
un onguent salutaire Ces choses sont
des mystères. L'huile symbolise la misé-
ricorde et la paix donnée aux hommes
dans la personne de ]\oé, à qui la co-
lombe apporte le rameau d'olivier.... Ce
jus tiré de l'olive signifie encore la pru-
dence, la douceur, la vivifiante lumière
des êtres que le martyre a réunis à notre
Sauveur, dont le titre même de Christ
indique l'onction; et c'est pourquoi sa
fiancée l'Eglise le salue par le cri : Ton
nom même est une huile répandue. »
Chapitre treizième. Causes physiques
de ce phénomène. Supposé que les moi-
nes ne fraudent pas , ce qui est peu sup-
posable depuis tant de siècles que cette
merveille existe , Tliuile des crânes de
Kijov peut résulter des miasmes humi-
des, qui, sortis de tant de cadavres, s'at-
tachent à ce qu'ils trouvent de spongieux
comme les crânes, et en découlent par
les pores transformés en huile médici-
nale; car les semblables sont guéris par
les semblables, ainsi qu'on paralyse le
poison par d'autres poisons ou antidotes.
Ons'altendait peu à trouver ici cetaxiome
de l'oméopalhie moderne.
Chapitre quatorzième. Les popes sont
pour les lUilhcnes des anges tliéophores.
Ces chrétiens se prélendcnt hs seuls /'/vz-
voslavnij ou orthodoxes, mais en m(>me
temps ils sont déplorablemcnt iconolâ-
tres {i canota trtv abominaiidi).
Chapitre quiiizienie et dernier. Le sla-
von issu de l'hébreu : catalogue compa-
ratif des racines de ces deux idiomes. Le
sldvon dyil cire ran^ic paimik:> (|uciqucs
PAR M. CYPRIEN ROBERT. 109
langues capitales du monde. Rutheni
Borysthenidœ docti j Moscovitœ vero bar'
bari.
Après avoir relu ce curieux livre d'un
critique Teuton, je descendis par une
pente rapide la montagne, dont le mena-
çant Petchersk occupe le sommet, et aux
bases de laquelle sont creusées les cata-
combes de la Russie. L'escalier long d'un
quart de lieue, et couvert en bois, qui
mène du couvent à ces grottes , tombe
enfin sur une petite place solitaire, de-
vant une chapelle déjà moitié crypte,
toute tapissée de vieilles icônes votives
revêtues en métal. Là , se trouve l'entrée
des souterrains -, sous la galerie funèbre
qui les précède , est peint le fameux
Monitarst^o. A la lampe qui brûle de-
vant cette peinture, le vieux moine allu-
ma son cierge, et me prit par la main j
comme la sibylle du Pausilippe, lors-
qu'elle introduisait l'étranger dans les
ténèbres de l'Achéron. Moi, pareil au
myste des initiations antiques , j'étais
plein d'attente et de respect. Il m'expli-
qua les vingt-deux stations expiatrices
dontse compose le purgatoire des Russes,
et qui furent , dit-on , dévoilées à une
voyante, pieuse muse de saint Basile,
qui déclara celte vision orthodoxe. L'âme
extatique avait été conduite à travers ces
vingt-deux degrés , qui correspondent h
autant de crimes , et autant de châlimens
contre la colère, l'ivresse, l'impureté,
la paresse, la médisance, la calomnie.
Chacun de ces vices est représenté par
des démons hideux et fétides, aux formes
bizarres, qui rappellent les dieux mons-
tres de l'Inde, et qui sont chargés de sup-
plicier les coupables. Enveloppée sous
cette légende , l'origine du MouUarstvo
remonte évidemment aux écoles gnosti-
ques, qui avaient conservé une partie de
la croyance néoplatonicienne aux voya-
ges et migrations de lame à travers les
différens cieux. On sait d'ailleurs que le
rite oriental a girdé beaticoup plus (jue
celui d'Oeciilent le caractère plastique
et judaïque dans les cérémonies. \ l'épo-
que de Constantin et de ses fils, il y eut
en (irèce uiuî sorte de rapprochement
entre ll-glise et le vieux paganisme mou-
rant, qui léguait, comme le centaure, sa
loge sanglante ."i son vainqueur. Ixappro-
cUcmtiU dont l'EglibC laliuc, dcji bépa-
110
COURS n'ARCHlTECTURE DES ÉGLISES DE RUSSIE,
rée de la cour ft du pouvoir temporel ,
fui pr»VN<M-v(S' (Invniita^e.
Oiioi (ju'il en soit , les stations du piir-
f;atoiresonl iei travers(^cs par PAnie sous
la fi^Mire d'un enfant, conduit par deux
an:;es ailt'S, rép(*l(S vinj^l-deux fois : l'un
Mane et pur, l'anlre noir et hideux, à
ailes de chauve-souris, et plus ou moins
^'rimaçant. Au point de départ s'ouvre
une cild à murailles, tours et portes hy-
zanfines: c'est la cité de l'univers. An-
dessus de celte cosmopole brille le dis-
que rou^e de l'astre de la nuit, symbole
des ténèbres qui couvrent la vie terrestre.
A chaque station , plusieurs groupes de
démons ru^issans tAchent de s'emparer
de l'Ame, qui, aprc^s les vingt-deux
épreuves, soutenue par son génie blanc,
franchit un arc triomphal . au-dessus du-
quel brille la lune blanche et presque
éclipsée par l'éclat naissant du jour. Au-
delà de celle porte, Jésus-Christ en ju<,'e
suprême, sur son trôïie entouré de ché-
rubins, attend IMme tremblante. Les ex-
piations purgaloriales sont finiesj celui
qu'elles ont purifié monte au ciel, celui
qui est resté obstiné dans le mal tombe
dans l'abîme éternel. Un pareil juoni-
ttirsiK'o , mais avec moins de détails, est
peint d'ordinaire sur la porte du réfec-
toire de chaque couvent pour avertir les
moines entraiit au lieu de leurs seules
jouissances physiques, que d'affreuses
peines expient les abus.
Les cryptes kijovienncs se composent
de deux étages ou cavernes: la première,
attiihuée h saint Antoine, est la plus
grande, la plus riche en reliques illustres
de métropolites, princes, év<^ques; c'est
le ciel supérieur. La seconde, dite de
Féodose, est moins ornée, quoiqu'elle
ail encore des sanctuaires et de spacieu-
ses cellules, où dorment les pères obscurs
et tout le peuple des saints, ^ous notis
enfoncAmes par un couloir étroit dans la
première caverne. Ses mille détours, ses
portes secrètes, ses escaliers, laiitôt
montant, tantôt descendant, semblent
indiquer l'inlenlion des fondateurs de se
ménageides retraites en cas de persécu-
tion; c'est un vaste labyrinthe de cham
bres et de corridors, où (jà et là sont
taillés des bancs de repos pour les pèle
rins et les moines d'autrefois; souvent
des verrous ferment rentrée des cellu-
les; d.ins de petites églises souterraines
brûlent des lampes. Wullc! part, la voûte,
laillee dans le sable dur, ne pose sur
d'autres étais que des colonnes et des pi-
liers taillés dans ce roc tendre: la ma-
çonnerie parait A peine autour des prin-
cipales portes. Aussi ces catacombes
n'offrent-elles qu'une faible miniature de
celles de Rome et de INaples; cependant
le vandalisme restaurateur des moines
brille là comme partout : pas une figure
du moyen Age n'est restée, soit aux ico-
nostases des chapelles, soit au fond des
arcades funèbres qui recèlent les bières
en bois des saints. Par une inconcevable
barbarie, on restaure annuellement ces
bières : chaque année on donne aux mo-
mies un nouveau trousseau , et l'on re-
touche les peintures des légendes qui
surmontent les tombeaux. Ainsi , excepté
les murs et les corps môme des confes-
seurs, tout est ici entièrement moderne,
mais moderne à l'orientale j de sorte que
le voyageur en parcourant ces nombreu-
ses rangées de momies, embaumées
comme celles d'Egypte et de Syrie, peut
se croire un moment aux catacombes
chrétiennes du Liban. Chaque profes-
sion , chaque dignité sociale y conserve
son costume : le patriarche tout doré;
le prélat avec mitre cl crosse; l'ermite,
le frère lai, tous y portent un habit dont
la magnificence est en rapport avec le
degré d'honneur propre à chacun durant
sa vie. Un écrileau proclame le nom du
mort au-dessus de chacune de ces tom-
bes, simples comme celles des tsars et
des moujiks, comme celles de tous les
vieux croyans. Partout j'ai remarqué que
l'absence d'ornement sculptural ou ar-
chitectonique est le caractère distinctif
des sépultures orthodoxes.
la seconde caverne, sans communi-
cation apparente avec la première, est
également précédée d'une petite cha-
pelle à peintures, mais elle renferme
dans son sein beaucoup moins d'apparte-
mens, ce qui fait croire qu'elle ne servait
point de demeure aux vivans , mais élait
simplement pour les morts; elle n'a que
six cent trente-sept pieds de longueur,
tandis que l'autre en a quatorze cent.
Ces grottes ne m'ont présenté, comme
art, qu'une seule chose remarquable :
c'est une chapelle, parmi beaucoup d'au-
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
111
très insignifiantes, qui a sa porte sainte
posée sur deux colonnes, que surmonte
un arc en fer à cheval; l'extrême simpli-
cité des chapiteaux et de tout l'ensemble
de celte chapelle portent à la croire pri-
mitive. Ainsi , un arc moresque, perdu
dans ces solitudes, y aurait été fait par
des Byzantins en même temps que les
Arabes faisaient ceux de l'Alhambra. Il
y aurait en Russie plus d'uue preuve à
recueillir pour démontrer que ce qu'on
appelle art moresque n'est au fond que
l'art byzantin. Nous parcourions ces ran-
gées de moines du onzième et douzième
siècle, enveloppés de bandelettes, et
dont les os noircis et décharnés sont
pourtant restés intacts. Le prêtre qui me
conduit s'arrête devant chacun d'eux
pour me raconter sa vie ; il y en a de si
extraordinaires que je regrette de ne
pouvoir les mentionner ici; mais celte
Histoire des Pcrcs de Kijov, tirée des
sources slavonnes, mérite un travail à
part.
Je regardais avec terreur les étroites
fenêtres carrées, chacune aujourd'hui
garnie d'une ou deux vitres, par où l'on
passait le pain et l'eau aux malheureux
enfouis pour leur vie dans ces cellules,
pratiquées aux parois des corridors, et
souvent trop étroites pour qu'ils s'y pus-
sent coucher. Dans des temps barbares
comme ceux d'alors, il fallait sans doute
des prodiges d'ascétisme pour attendrir
les cœurs durcis des grands de la terre;
il fallait de tels martyrs pour fonder
l'Église en Scylhie. Ce genre d'ermites,
qu'on nomme en russe d'un nom qui cor-
respond à celui de iiiurcsy n'étaient pas
toujours isolés. On montre une cellule
où douze d'entre eux vécurent ensemble,
et la légende les dit fils d'une même
mère; on montre aussi un saint dont le
corps s'enfonce de plus en plus dans la
terre, au dire du peuple, qui observe
avec anxiété de combien de lignes il
baisse par génération, car quand il sera
tout-à-fait enfoui l'univers finira.
J'arrivai enfin à la tête de mort placée
sur une tombe , et d'où découle constam-
ment une huile miraculeuse, dont les
popes oignent les lèvres de leurs fidèles.
Cette particularité uic rappela des reli-
ques semblables sur le Rhin et ailleurs;
et l'abus qu'on en fait jeta dans mon âme
de pénibles réflexions, qui m'accompa-
gnèrent jusqu'à ce que je fusse remonté
vers la clarté du jour. Un beau soleil
brillait alors, et colorait l'ardente ver-
dure et les vignes qui recouvrent ces
grottes des saints russes, comme elles
revêtent les catacombes italiennes. Mais
les images des murés planaient sur mon
imagination; je me rappelais le texte
d'Hélfotj qui prouve qu'il y en eut en
France comme en Orient. « La coustume,
dit-il, estoit autrefois à Vienne en Dau-
phiné de choisir un religieux que l'on
croioit estre le plus avancé dans la per-
fection et le plus digne d'estrc exaucé de
Dieu, et on le renfermoit dans une cel-
lule afin qu'il y passast le reste de ses
jours dans la coulcraplation et qu'il y
priast sans cesse pour le peiiple ; c'estoit
aussi la pratique de la plusparl des mo-
nastères, non seulement d'hommes, mais
encore de filles. Il y en avoit, entre au-
tres, dans le monastère de Sainte-Croix
de Poitiers; et Grégoire de Tours a des-
crit les cérémonies qu'on observoit dans
la réclusion de ces saintes filles, ^lais
ces reclus d'Europe avaient au moins un
petit jardin , où ils pouvaient faire quel-
ques pas ; ceux des laurrsd'Orii'ut étaient
plongés comme dans des sépulcres. En
Russie, ces espèces de slylites occu-
paient le plus haut degré dans la classe
des anachorètes dits parfaits, en slavon
sc/ufiniks, et revêtus de Vluibit angclifjiic
comme ne participant plus aux faiblesses
de la nature humaine.
CYrniKJN Robert.
— ii^|«OH^g"'
112
c»:dvres de m. li: pjik.sideint riamrouiu;.
REYUE.
<h;i\iw:s PIIII.OSOIMIK.HF.S DI:; m. lk piiésioem iuamboukg,
riihlicrs par MM. T.-U. Iolsslt, cl Fabbc Foisslt , ancien supérieur
de scniinaiie (1).
Voici 1111 hoiiimc dont la renommée
Iillt^raire n'a pas eu dans le monde un
i^raiid retentissement, un philosophe
dont les travaux n'ont él6 jusqu'ici ap-
précies que d'un public restreint, quoi-
que nombreux. En convenant de ce fait,
nous ajouterons avec confiance et con-
viction que rénumération des écrivains
pliilosopiirs de ce temps serait incom-
plète, (ju'il y aurait lacune dans l'his-
toire des travaux qui ont de nos jours
rxercé une influence sur le mouvement
des idées en philosophie, si une place
honorable n'était réservée à M. le prési-
dent Kiambourg. Quels sont, pour obte-
nir une telle distinction , les titres à pro-
duire? A'est-elle pas un prix assuré pour
celui qui unit à la véritable intelligence
des questions, à une raison qui les jui^e
avec fermeté, le don de bien exprimer
son jugement; pour celui enfin qui , ne
relevant d'aucun maître, a su se frayer
une voie que personne n'avait précisé-
ment ouverte? Tous ces mérites se re-
trouvent en M. Riambourg. Par les senli-
mens et le fond des doctrines, il entre
assurément jusqu'à un certain point en
communauté avec d'illustres contempo-
rains dont nous rappellerons bientôt le
nom. ^lais les procédés de son esprit
sont tout autres que les leurs, et sa mé-
tliode semblerait le rapprocher des ad-
vers.Tiresde ses principes; enfin, les de-
voirs d'une carrière publique, aciive,
laborieuse, constamment associés aux
m«''ditatiors de la pensée, lui donnent
aussi un caractère paiticulicr. Suivant
nous, leju-cment d'un livre du ^enre de
celui que nous avons sous les yeux est
bien avancé quand une vraie connais-
sance de l'auteur est acquise. Nous envi-
sagerons donc M. Itiambourg sous divers
points de vue : les uns , théoriques ; les
autres, personnels. Occupons-nous d'a-
bord du principal, c'csl-à-dirc du fond
de sa doctrine.
Si les œuvres de M. Riambourg eussent
été déjà publiées quand a paru l'ouvrage
de M. Damiron, intitulé Essai sur l'his-
toire de la ]iliiloso])liie au dix-neuvicme
sicclCj nul doute qu'il n'eût été rangé par
la critique de l'ancien c^lobc. dans l'école
théologique , et l'aurait été avec justice
en admettant qu'il suffit pour appartenir
à cette école d'une foi catholique sincère
hautement avouée et de la résolution
prise de repousser toute opinion con-
traire aux dogmes chrétiens. 3Iais si l'on
eût prétendu indiquer sous cette désigna-
tion des esprits concentrés dans l'élude
et l'amour de la religion au point de dé-
daigner les opérations de la pure raison
et les observations psychologiques, au-
cun des écrivains classés dans cette caté-
gorie ne lui aurait appartenu réellement,
et M. Riambourg aurait dû moins que
tout autre y prendre place.
M. de Ronald , M. de Maistre ; plus
tard , M. de Lamennais, dans WEssai sur
l'indiffcrcncc; 31. Rallanche , INI. d'Eck-
stein, avec M. de Chateaubriand, dont il
est difficile de circonscrire la gloire par
le nom de philosophe : voilà les hommes
de qui l'influence a le plus contribué .î
ramener les esprits dans les voies de la
religion. Tous tendent au môme but;
mais ils suivimt des routes si difftrenles
(ju'il y a (iuel(|uc ciiosc de forcé à les
(1) Chez Dcbtcourl , libruirc , rue dc5 Sainls-Pcres, \i\)\ ô Toi. in-ii'. l'rix : IJfr.
OEUVRES DE M. LE PRÉSTDE^'T RIAMBOURG.
grouper sous le litre d'école. Pour peu
qu'on étudie leurs œuvres et qu'on les
compare, on est d'abord frappé de la
distance qui sépare le point de départ de
chacun d'eux, de la liberté entière avec
laquelle chacun pose les prémisses dont
il fera sortir ensuite toutes ses déduc-
tions. Ils ont cela de commun , que tous,
leur marche une fois tracée, la suivent
sans s'inquiéter des autres, sans même
se préoccuper beaucoup de leurs adver-
saires; tous sont des esprits synthétiques
ou veulent l'être, et, comme il arrive,
tous ont leur synthèse particulière.
Ils se ressemblent encore par un autre
point: tous donnent au mot philosophie
la même étendue; tous en le prononçant
ont le même objet immense sous les yeux,
quoique chacun l'envisage sous un aspect
qui lui est propre. Venus à la suite d'une
époque qui a vu les doctrines les plus
générales se mêler à tant d'événemens,
les principes métaphysiques devenir so-
lidaires de tant de catastrophes, il est
arrivé, même aux plus philosophes d'en-
tre eux, que l'abstrait et le positif se
sont fréquemment unis dans leur polé-
mique ; comme leurs adversaires du dix-
huitième siècle, i!s ont considéré les
questions à la fois dans leur théorie et
dans leurs résultats; comme eux, ils ont
appelé philosophie tout labeur de l'es-
prit humain, pourvu qu'il s'appliquât à
des sujets généraux. Mais la philosophie
ainsi conçue n'a plus les caractères d'une
science; sans commencement et sans fin
possibles, sans autres limites que celles
de la pensée, dont elle est le noble et
puissant exercice, elle est immense
comme elle.
On ne peut le nier cependant, il est
une science de la philosophiez cultivée
par tous les peuples sortis de l'enfance -,
science spéciale, quoique bien vaste en-
core, dont au dix-sepiiènie siècle Des-
cartes et Malebranche sont en France les
rcprésentans plus que IJossuel et Pascal;
au dix-huitième siècle, Locke et Condil-
lac plus que llousscau et \oltaire. C'est
cette science qui doit être enseignée dans
l<«s chaires publiques, et qui par suite
des circonslauces l'est sans suite, sans
(Misenil)le et sans lixilé; c'est à elle (|ue
M. Hiambourg a consacré ses laborieux
loisirs. Dans l'ordre des travaux de l'in-
113
lelligence, ce n'est pas seulement la hau-
teur de la fonction qu'un homme se
charge d'accomplir qui doit lui assigner
un rang dans l'estime; souvent c'est pour
lui un mérite de moins entreprendre
lorsque la tûche qu'il s'impose lui paraît
essentiellement utile , et qu'en promet-
tant moins de gloire elle exige pourtant
de grands efforts. Naturellement assez
riche de raison pour dédaigner tout faste
de logique, soutenu par une instruction
forte et variée , doué d'un discernement
calme et d'une équité d'esprit qui le ren-
dait singulièrement propre à l'exposition
historique, à l'analyse et à la critique
des systèmes , M. Riambourg avait par-
faitement mesuré la nature de ses tra-
vaux à ses facultés; je dis la nature, non
l'étendue, car l'œuvre à laquelle il vou-
lait consacrer le reste de sa vie dépassait
trop évidemment les forces humaines. Ce
qu'il a laissé, et qu'il considérait seule-
ment comme des lambeaux de cette œu-
vre, sufhra, nous en avons la confiance,
pour lui maintenir dans la mémoire des
hommes éclairés une juste réputation.
Revenons à la philosophie et à son en-
seignement actuel. Elle exerce sur la
jeunesse une puissante influence, quel-
quefois salutaire, souvent dangereuse,
alors même qu'elle semble perdre toute
action sérieuse par suite de la succession
rapide de professeurs qui ne font que pa-
raître, et chez qui pourtant, durant
leur passage, les idées ont eu le temps de
changer deux ou trois fois. Cette mobi-
lité ne doit pas empêcher de reconnaître
dans l'enseignement philosophique une
sorte de marche suivie et certaines pha-
ses bien distinctes. Ainsi , professée au
premier temps du rétablissement des
études sous le consulat et sous l'empire
dans une direction toute sensualist?, la
philosophie a reçu tout-à-coup, il y a
vingt-cinq ans, uiu^ impulsion différente;
depuis , il s'en est b<*aucoup fallu qu'elle
ait toujours été rassurante au point île
vue chrétien: mais enfin elle a cherché A
relever l'honime, elle l'a rendu moins
hostile aux doctrines religieuses , elle lui
a ineul(|ué des idées et des sentiniens
dont la religion peut tirer parti pour les
tourner à mieux. Les catholitjues doivent
ap|)récier tout ce qui est bon en soi et
^ ^avoir gré de tous les services; ils n'ou-
114
irUVRES DE M. LE PRÉSrDENT RIAMBUURG.
blinront donc pas qu'un homnin sup(j-
rienr, devonn drptiis iMuslro dans la |)0-
litiquo. rt qui. j<*!t'' par les circonstances
dans renseignement de la philosopliie,
n'a fait })Our ainsi dire que la traverser,
a éf«* le premier auteur de cette rc^action
subite, véritable r»h oint ion (pii depuis
s'est continnt^e constamment, quoi(|UC
sous des formes diverses.
(Mioi qu'il en soit , la philosopliie de
nos jours, qu'elle ait pour organes des
hommes voués à l'enseignement ou des
écrivains, émet souvent des doctrines
hasardées, mt^me d.ingfreuscs; elle doit
donc ^tre l'objet d'une surveillance con-
tinuellement active. Cependant les hom-
mes célèbres dont nous avons cité les
noms, le regard probablement fixé sur
de pins pressans besoins, ont générale-
nient consacré i>eu de temps et de soin à
ce genre d>' polémique (I). I\I. de Ronald,
sans doute, a touché dans ses McLangcs
philosophiques à pins d'une question
alors agitée dans les écoles ; y\. de Mais-
tre, en mainte occasion, et particulière-
ment quand il veut réhabiliter la théorie
des idées innées, à combattre les systè-
mes contemporains en métaphysique;
M. de Lamennais agit d'une manière ana-
logue dans VE^sai sur L'indiffrencc.
Mais aucun de ces hommes célèbres ne
s'est imposé la tAche de discuter article
pir article les doctrines généralement
répandues, et d'attaquer en quelque
sorte pied à pied, sur leur propre ter-
rain , les hommes «n crédit près de la
jeimesse. Cette lAche , M. Riambourg a
pu se la croire réservée, et il l'avait con-
nue dans toute son étendue possible. C'é-
tait une œuvre complète et immense en
ce genre qn'il voulait accomplir, et pen-
dant le peu d'années qu'il lui a été doniu';
(Vy consacrer, il va déployé, avec une fer-
meté de principes inébranlable, une sa-
gacité et une modération qui y sont bien
rarement unies an même degré; rien de
plus attachant cpic de le voir reprendre
<în sons-œuvre les idées des autres pour
les réduire au vrai \ son scrupule ù ten-
dre justice aux hommes les plus éloignés
de ses doctrines, sa disposition cmpres-
(I) Il faut oïccpltT M. (rEtks(cin , à qui Ton doil
en ce gcnro un ,;rdiiJ nuiubre de morceaux de cii-
lique excellente.
sée à leur concéder tout ce que lui per-
met sa conscience, sont admirables.
VA c'est maintenant (jue nous pouvons
voir dans toute sa clarté le caractère in-
contestable d'originalité du président
Riiambourg. Chez qui rencontre-t -on
cette rare impartialité philosophique?
Chez un homme qui n'a jamais conclu la
politique, si ce n'est au point de vue de
parti et avec un sentiment passionné. Où
brille celte intelligence de toutes les
idées, quelles qu'elles soient, lors môme
(ju'elles se déguisent sous les formes les
plus modernes et les plus étranges? Ch<;z
un homme d'un Age avancé, ne quittant
guère sa ville de province, nourri dans
les études d'un autre siècle, disciple de
Port-Royal, au jansénisme près. Autre
contraste : ses travaux attestent une in-
struction philosophique très étendue;,
qui n'a pu s'acquérir que par une appli-
cation persévérante, et qu'on ne rencon-
tie pas toujours égale chez ceux qui
font profession de consacrer leur vie à la
science ; et lui , la science ne vint jamais
l'occuper avant que les devoirs multi-
pliés d'une carrière laborieuse ne fussent
tous accomplis. D'abord, élève de l'Ecole
polytechnique, puis avocat, juge, pro-
cureur-général , président à la cour de
Dijon , jamais son zèle ne s'est un instant
alangui , jamais personne intéressée n'a
pu soup(jonner que d'autres soins que
ceux de sa fonction eussent place dans
son esprit ; et cependant quand le magis-
trat savait ainsi se réserver pour l'élude
de la philosophie des momens de liberté,
il n'y voyait pas le premier objet de sa
pensée: elle était pour lui bien plutôt un
moyen qu'un but. Métaphysicien par
goût et par disposition native, il se sen-
tait avant tout fervent catholique ; mais
il était de ces fidèles que saint J'aul ap-
pelle avec tous les saints à comprendre
quelle est 1(1 largeur, la longueur^ la
hauteur et Itt j)/ofoiideur du mystère.
i*our lui, comme pour Pascal, pour Ma-
lebranche, les limites précises du natu-
rel et du surnaturel se montraient peu
tranchées, et s'il discernait toujours
comme émanant de sources différentes
la philosophie, qui apparaît comme
l'œuvre de l'homme , et la religion, qui
est reconnue Pauvre de Dieu, il ne les
considérait pas comme aussi distinctes
OEUVRES DE M. LE PRÉSIDENT RIAMBOURG.
11$
dans leur objet , et croyait probablement
avec de grands esprits qu'une séparation
trop absolue entre elles serait la néga-
tion de l'une ou de l'autre j il ne médi-
tait rien de moins qu'une apologie chré-
tienne complète par la philosophie et par
l'histoire. L'examen critique de tous les
systèmes achevé , le sien se serait trouvé
produit, et ses travaux polémiques suc-
cessifs seraient devenus par leur ensem-
ble et naturellement une œuvre dogma-
tique. Mais ici ressort encore une des
particularités de cet excellent esprit. Lo-
gicien à la manière du dix-septième siè-
cle, et remarquable surtout dans ies dis-
cussions de pur raisonnement , il sympa-
thisait avec les hommes de nos jours qui
attachent, dans l'intérêt de la religion, une
importance principale aux témoignages
tirés des traditions antiques. Libre de
toute préoccupation exclusive, il ne con-
fondait jamais sa méthode pour la dé-
monstration de la vérité avec la vérité
même. Ainsi, quand de vifs débats, aux-
quels Rome a mis fin, divisaient l'Église
de France, le bon sens élevé de ]\L Piiam-
bourg cheminait irréprochable entre les
deux partis, profitant de tout, jugeant
tout, et devinant d'avance une concilia-
tion vers laquelle tous aujourd'hui gravi-
tent, qu'ils s'en doutent ou non.
L'ouvrage que méditait ]M. Riambourg
n'a jamais été même ébauché dans son
ensemble, et comme l'observent ses esti-
mables éditeurs, supposer seulement
qu'il pût être terminé était une illusion
de l'auteur. Les trois volumes publiés en
1838 comprennent différens travaux qui
concourent tous à exprimer sa pensée gé-
nérale, quoique sans liaison sensible.
Ainsi, l'on y remarque deux composi-
tions courtes, mais complètes, qui
avaient déjà été publiées comme ouvra-
ges indépendans ; on y retrouve encore
de précieux morceaux insérés dans di-
vers recueils^ puis des fragmoiis inédits,
et plusieurs questions traitées daiis un
but tout spécial. Les qualités qui distin-
guent l'auteur se font partout sentir;
elles rassortent plus ou moins selon les
sujets.
La collection s'ouvre par VKculc
d' Athènes. Dans cet ouvrage, imprimé
une première fois en 1829, l'auteur a
mis en discussion, sous la forme du dia-
logue , les diverses doctrines de la philo-
sophie antique; il s'est même permis
d'énoncer, sous le nom des philosophes
grecs, des argumens qui datent des
temps modernes, lorsque les anciens,
dans la bouche desquels il les place, ne
les auraient pas désavoués. Le ton de
cette controverse est convenable et di-
gne ; elle aboutit, de discussion en dis-
cussion, de concession en concession, à
rendre évidente l'impuissance du raison-
nement pour donner une solution com-
plète, et à l'abri de la critique, à l'en-
semble des questions qui intéressent au
plus haut degré l'iuimaiiité, puisqu'elles
décident de sa destinée et de ses devoirs.
Mais cette conséquence, qui résultf*,
comme à l'insu des interlocuteurs , de
leur argumentation contradictoire, tou-
jours faible dans la défense , quoique vic-
torieuse dans l'attaque, se produit sans
effort, sans partialité contre les hom-
mes, j'ajouterai sans injuste déduction
pour les idées qui , dans ce naufrage où
elles vont toutes s'abîmer, conservent
leur valeur comme témoignage de ce qui
peut sortir de puissant et d'ingénieux du
cerveau des grands hommes. 3L Iliam-
bourg était bien loin de ce zèle malha-
bile reproché quelquefois à des écri-
vains, et qui les pousse à infirmer dans
l'exposition les raisonneuiens de leurs
adversaires pour les réfuter avec plus
d'avantage. Par scrupule de conscience
plus eue O! e que par modération d'esprit,
il se maintenait e.i ce genre au-dessus de
toute faiblesse.
Mais il n'eût donné qu'une œuvre in-
complète s'il se fût borné i\ reiulre sensi-
ble la misère radicale de tonte philoso-
phie, et n'eut en même temps fait recon-
naître à la lumière de quel flambeau
l'homuie peut en effet conduire en sécu-
rité sa pensée sans rien sacrifier de son
énergie. Un cj)i/ogue, remarquable de vi-
gueur de style et de fermeté logique,
termine VJ-uolc ti Jlhcucs et lui sert de
conclusion. Les caractères dislinctifs de
la révélation y sont d'abord nettement
retracés; puis, pour parler comme ses
éditeurs, < la question réduite à ses vé-
ritables termes, l'auteur démontre en
peu de pages , par des preuves tout exté-
rieures et palpables, où il faut clicrcher
non seulement l'unitine révélalion, mais
116
OTUVRKS DE M. LE PRÉSIDENT RTAMBOURG.
riinique Église qui vienne du ciel. > L'au-
teur commence par cHablir victorieusc-
nuMil (jiril n'y a «raulic icfii^^c* assuré
contre If sc«'plicisnic (iiio la loi à la r('-
viMalion; puis il pose en maxime irréfra-
gable (jiie le scepticisme, impossible à
riiommc, est à la fois contraiiuî h sa rai-
son et à sa nature; il justifie judicieuse-
ment cette dernière pens(?e. lY'ut-(^tre ce-
pendant devait-on attendre ici une dis-
cussion plus d«Seioppée et plus appro-
fondie; là était la réponse triomphante
aux conclusions désespérées qui sortent
du dialogue, et c'était pour 1\I. Riam-
bourg, qui tlans le reste de l'épilogue ne
peui apparaître que comme apologiste
chrétien, une occasion de plus de se
montrer philosophe. ISi le temps le lui
avait permis, il se réservait probable-
ment de donner à ce point de contro-
verse l'étendue qui aurait ajouté à l'ou-
vrage un nouveau degré de mérite.
A la suite de V Ecole d'Allwncs sont
placés les travaux polémiques insérés
par l'auteur dans divers recueils. On y
trouve encore aujourd'hui une lecture
solide et d'un véritable intérêt. On y
puise avec les doctrines les plus sages
d'excellentes leçons dans l'art difficile
d'apprécier les opinions d'autrui : mais
pour estimer ces morceaux 5 toute leur
valeur, il faut embrasser d'un même
coup d'œil le temps actuel et l'époque
où ils ont été donnés comme articles. On
nous pardonnera donc ici une sorte de
digression. IM. Kiambourg ne peut qu'y
gagner ; en reportant sur le passé des
souvenirs devenus plus impartiaux après
ilix années, on est conduit h rendre un
témoignage flatteur au discernement du
crilicpie : en considérant le présent , on
s'étonne en combien de points ses prévi-
sions se trouvent déjà justifiées.
IVappelons-nous 1828. ce temps de la
vogue du journal le (jlohe, et des succès
de M. Cousin à la Sorbonne. Les spécu-
lations, les éludes philosophiques étaient
alors en grand honneur : ceux qui se
présentaient comme les interprètes de la
science se distinguaient alors par uti ta-
lent réel, de l'instruction, une manière
sérieuse , des senlimens élevés. Ils se
prononçaient avec assurance sur de gra-
ves questions, et promettaient pour un
temps rapproché la solution satisfaisante
d'immenses problèmes. Sans doute, entre
ces hommes qui déclaraient tous avoir
puisé leurs idées premières à la même
source, des germes de dissentiment com-
mençaient à poindre sur la méthode et
la doctrine , deux choses qui n'en font
qu'une , comme l'a si bien établi M. Cou-
sin ; mais ces divergences encore légères
ne troublaient en rien l'accord unanime
de leurs flatteuses espérances. Cependant
depuis , les communes prétentions auda-
cieuses se sont comme effacées, et les dé-
bats naissans , remplacés par d'autres
soins, n'ont point eu de suite. INe faut-il
pas s'étonner du peu de persistance de ces
hommes ilistingués quand il s'agit d'une
science à laquelle ils déclaraient avoir
voué leur vie '.'Ils ne pourraient présenter
comme excuse les temps de crise que
nous avons traversés : c'était pour eux
une raison de redoubler d'ardeur, après
que le plus illustre d'entre eux s'était
chargé d expliquer , par les évolutions
indépendantes de cette science souve-
raine, tous les changemens sociaux , tons
les faits de quelque valeur, et jusqu'à
l'avènement des hommes dont l'influence
se fait sentir ici-bas.
Nous chercherons à déterminer les
causes du mécompte qu'il nous a fallu
subir. Pour cela , au lieu de constater
avec M. Cousin l'empire exercé par la
philosophie sur les faits, nous serons
conduits à faire ressortir une action qui
se montre au moins quelquefois et qui
est tout opposée. Nous examinerons si,
précisément dans les vingt-cinq dernières
années, ce ne seraient pas les hommes et
les événemens, en tant qu'ils modifiaient
les situations personnelles, qui auraient
agi d'une manière singulièrement puis-
sante sur les vicissitudes de la philoso-
phie. L'assertion est grave ; nous ne
pourrons la justifier sans remonter assez
haut et sans en venir aux noms propres ;
nous lAcherons de le faire avec modéra-
tion et mesure.
La vie purement philosophique , cette
vie réduite à l'activité de la seule pensée,
supérieure aux circonstances du dehors,
ne connaissant d'.iutres événemens que
ses progrès , d'autres sujets d'inquiétude
(jue ses lenteurs, a toujours été rare et
didicile; elle est comun^ impossible au-
jourd'hui. Comment l'homme suivrait-il
ŒUVRES DE M. LE PRÉSIDENT RTAMBOURG.
117
sa carrière en ligne droite sans regarder
autour de lui dans ce continuel tremble-
ment du monde! Quand M. Roycr Col-
lard opéra la réaction spiritualiste que
nous voyons se prolonger et dont on ne
saurait assigner le terme , lui aussi asso-
ciait d'autres préoccupations graves aux
méditations abstraites. Ce n'est pas assez
dire. Jeté par sa volonté hors de sa poli-
tique , à laquelle sa jeunesse avait pris
part avec chaleur , il ne nous repro-
chera pas de supposer que les ensei-
gnemens puisés au sein d'une révolution
impie , joints aux instincts d'une nature
élevée et aux souvenirs d'une éducation
hautement morale, étaient entrés, con-
curremment avec le jugement de sa rai-
son, comme motifs déterminans dans sa
direction philosophique. Lorsqu'il im-
portait et mettait en honneur de ce côté
du détroit la judicieuse et patiente mé-
thode de l'école écossaise, il en appré-
ciait la sagesse, et sa raison y adhérait;
mais il l'aimait surtout pour ses consé-
quences. C'était avec une satisfaction de
sentiment autant que d'esprit qu'il faisait
disparaître la statue-homme de Condil-
lac sous la lime d'Edimbourg , et déga-
geait de ses grossiers débris l'homme
réel apparaissant comme une force es-
sentiellement une, active, libre, repon-
sable ; enfin, l'homme, du spiritualisme
auquel le philosophe se sentait attaché
par toutes les puissances de la raison et
par les traditions qu'il respectait le plus.
JNul doute qu'il ne considérât du nic^me
point de vue ce qui se faisait par d'autres
autour de lui. Quand IVl. Laromiguière ,
sous l'impulsion du mouvement nouveau,
reconnaissait dans Valtcntioii un prin-
cipe actif , il ne devenait ])as pour cela
disciple d'Edimbourg. IM. lloyer Collard
n'en regardait pas moins sa iléclaration
comme une précieuse conqut^te. Soyons-
en surs, au contraire, ISL Jouflroy, ipii
suit la méthode écossaise avec fidélité,
acceptant pour lui et pour les sIjmis la
mission dtî reconstruire l'édifice du vrai,
et (le publier la loi nouvelle, mais décla-
rant aussi que << l'opinion qui attribue
le; faits de conscience h. un principe dis-
tinct de tout organe corporel , i)ciit jus-
qu'ici titre considérée comme une hypo-
thèse " , blessait, bien plus celui qu'on
appelle son maître, qu'il ne l'cùl lait par
Toas >iii. — • N" 41. lar.y.
quelque infraction aux procédés de Reid
et de Dugald Stewart. On peut appliquer
à M. Royer Collard . en philosophie . ce
qu'un publiciste a dit de lui en l'indi-
quant comme chef et fondateur de l'école
dite doctrinaire en politique. «. 11 s'y est
trouvé lié moins par une communauté
de doctrines que par des habitudes d'es-
prit analogues (1). »
La restauration rendit M. Royer Col-
lard à sa destinée. En fermant sa car-
rière philosophique après trois années
d'enseignement, elle ouvrit celle de ses
disciples. Pour ceux-ci , la science ne
pouvait être de prime-abord ce qu'elle
avait été pour leur maître : une forme
sous laquelle s'exerce, à défaut d'autre,
la vocation décidée d'un homme à agir
sur la société. Leur jeunesse les avait
jusqu'alors soustraits à toute sérieuse
préoccupation des intérêts publics j ils
achevaient de se former aux derniers
temps de l'empire, quand la force, ré-
gnant sans contrôle, semblait affranchir
les théories de toute responsabilité; ils
avaient à demander à leurs talens nais-
sans , à s'assurer, par des efforts soute-
nus, un avenir dans l'enseignement pu-
blic. La philosophie dut donc leur ap-
paraître sous deux aspects , d'abord
comme science purement spéculative et
abstraite , puis comme source et matière
d'une profession spéciale. Si un senti-
ment d'un autre ordre avait pu trouver
en outre de l'écho parmi eux, c'aurait
été celui de l'indignation contre l'op-
pression des idées, en général . sous l.i
force brutale du despotisme niililaiic;
mais aucune prédisposition n'appelait,
croyons-le, vers uiu» école plutôt que
vers une autre ces enfans d'une époque
sans traditions, on pourrait dire sans
principes. Quand ils changèrent d'opi-
nion à la voix d'un nouveau maître, au-
cun penchant ne vint secoiuler chez ces
jeunes hommes le jugement de leur es-
prit. Us ont renoncé alors aux hypothc
ses de Condillac ; mais ce ne fut pas de
leur pirl repoussement direct pour les
conséquence-; matérialistes qui eu décou-
laient ; ce fut bien plutôt volonlc tle pro-
scrire toute espèce d'hypothèse et faviMU*
(I) M. lie Carnô , Vues sur l Ilisloirr ronlempo^
raine.
118
ÛTUVRES DE M. LE PRÉSIDENT RIA^MBOURG.
pour uiio mctiioile plus rigoiirpuscmenl
expérimentale, lis ont consenti à resser-
rer la seience dans les bornes de la psy-
chologie, lis se sont résip;nés à assii^ner
pour dernier terme aux conquêtes de la
j)l»ilosophie la d(?couverte de faits primi-
tifs et géfu^raux, qui eu\-mtïmes. invinci-
l)lement inexplicables, apportent cepen-
dant h l'esprit qui les discerne une satis-
faction, celle de lui icndre compte des
faits particuliers plus rapprochés, que
riiomnie aperçoit d'abord parce qu'ils
l'entourent ; mais cet aveu des limites de
la science fut sans fruit pour eux. Leur
intelligence s'est trouvée conduite vers
le mystère et contrainte de s'arrêter de-
vant lui : mais c'est à peine s'ils ont lixé
leur retiîard sur ce mystère , que Reid
contemplait avec respect , que M. Royer
Collard , son interprète original , entre-
voyait sans doute et qui ne l'offusquait
pas. Conlens de l'étroit domaine que la
pensée peut parcourir sans craindre le
poids d'écrasantes obscurités , ils ont
adopté virtuellement cette maxime , que
M. Cousin proclamait plus tard dans une
intention un peu différente : « Ce qui est
au-dessus de ma raison, ce que je ne
comprends pas, n'existe pas pour moi. »
Leur vuo, qui ne se dirigeait pas au-des-
sus fî'eux, se tournait avec complaisance
au-dessGus. Ils se flattaient qu'une fois
arrivés aux faits primitifs, ils seraient re-
connus par le res'e des hommes comme
parvenus plus haut qu'eux, et seraient
par conséquent en mesure de leur don-
ner des ensoignemens et leur tracer des
règles. Celte espérance, jointe à la jouis-
sance de ne rien sentir au-dessus de soi,
leur suffisait. C'eût été un prodige que
des hommes si distingués , dans le pre-
mier orgueil de la jeunesse, sous 1 in-
iUience de l'éducation de l'empire , se
lussent élevés à concevoir de plus nobles
besoins!
De semblables dispositions ne met-
taient, il est vrai, en droit d'espi-rer
quils oprrasscnt en France une ])rolonde
restauration morale; mais du moins,
dans l'ordre de la science, pouvait -on
attendre beaucoup de ces hoainies (|ui
voyaient s'ouvrir devant eux un long
Lvenir. Qu'ils miss. «ut de l'ensemble , de
a pcrbévéi ance dans leurs efforts , et ils
dévoient allucher leur nom à un monu-
ment philosophi({ue vaste et durable.
La psychologie , dans laquelle l'art
d'observer et de constater les faits joue
le rùle principal , se prête mieux (jue
toute autre branche de la science au
concours des travailleurs, et il n'est pas
douteux que vingt années d'applic ition
el de persévérance dans cette voie n'eus-
sent amené de grands progrès. Cepen-
dant, ((iiaud noJis faisons de bonne foi le
compte de ces vingt années, nous retom-
bons dans la surprise; malgré les espé-
rances données par les premiers débuts,
malgré les promesses de I82t{, qu'ont-elles
produit? Quelques essais qui suffisent
pour faire apprécier les dons heureux
que leurs auteurs ont reçus du ciel el
donner le regret qu'ils n'en aient pas
tiré plus de parti ; des traductions utiles,
aucun ouvrage important qui leur soil
propre. Mais ce qu'il y a de pis , plus de
concert réel après quelques années. Si
l'on célèbre encore l'école écossaise, ce
n'est plus d'une voix unanime, et ceux-
là même qui continuent de s'en déclarer
les adeptes, ne se ploient qu'avec impa-
tience et sans suite aux obligations que
ce litre impose. Les sérieuses études psy-
chologiques, les investigations patientes
sont rares et isolées. IMais surtout la
modestie, la réserve, la patience, ces
vertus philosophiques d'P^dimbourg, dis-
paraissent bientôt. Elles sont remplacées
par le faste des promesses, par la plus
étrange présomption à résoudre déliniti-
vement les plus obscurs problèmes.
Les jeunes philosophes qui se propo-
saient naguères d'être les savans anato-
misles de l'esprit humain , jettent tout-
ù-coup le scalpel . montent sur le tré-
pied : qui d'entre eux ne s'est pas mis en
devoir de rendre son oracle? Le secret
de l'humanité, de l'univers, de Dieu, ils
vont nous le dire.... et ils n'ont rien dit.
De toute celte période, qui pouvait être
si fructueuse, rien ne subsistera. Le pos-
sible (ju'on devait tijulcr a été négligé;
l'impossible présomplueusement essayé
est resté impossible. Certes, il y a eu Ja
le sujet d'un grave mécompte , el nous
devons en rechercher la cause : celle que
nous lui assignerons est peu philoîophi-
(|ue. A notre avis . si les jeunes disciples
de ."M. Royer Collard se sont détournés
(h; la Yoi.\ ouveric devant eux , si tant
OEUVRES DE M. LE PRÉSIDENT RTAMBOURG.
119
d'espérances légitimes ont él6 déçues, il
faut l'imputer au grand fait politique
qui domine cette époque, au fait de la
restauration. Une plus longue durée du
règne de Napoléon, que les destinées de
la philosophie occupaient peu , aurait,
nous n'en doutons pas, maintenu celte
science dans la voie d'un progrès lent ,
mais réel; sa chute sur ce point aussi a
tout bouleversé. Voici comment un effet,
assurément bien éloigné et secondaire,
est sorti, suivant nous, de cette crise dans
le cours des destinées du monde.
La restauration a ouvert pour la France
une ère de discussion, où les plus graves
intérêts se débattent. L'influence qui
s'obtient sur l'opinion par la contro-
verse , est devenue le principal moyen
d'action sur le pays. Le don de convain-
cre et celui d'entraîner par des raison-
nemens déduits d'idées générales, a pris
le rôle que remplissait, sous Napoléon,
le don d'éblouir par la gloire et de con-
tenir par la crainte. Quand le cours des
traditions est violemment brisé chez un
peuple ; quand aucune puissance irrésis-
tible n'y fléchit plus la volonté des hom-
mes, la démonstration ou la séduction
qui la simule sont les seuls principes de
force, et l'élude subtile de la philosophie
prépare merveilleusement à exercer cet
empire. Comment les brillans élèves do
l'i'cole normale n'auraient-ils paspromp-
lement reconnu que les habitudes d'es-
prit qu'ils avaient prises et les facultés
qu'ils avaient fortiiiées en eux dans un
autre but, les disposaient à la vie politi-
que et les appelleraient peut-être un jour
à l'exercice du pouvoir ^ A quelle source
sainte auraient-ils puisé la vertu de res-
ter inattaquables à l'ambition?
C'aurait été cependant l'élouffer hc-
roïc|uement dans leur cœur, que de se
maintenir avec fermeté dans la voie de
l'école écossaise , et de se vouer exclusi-
vement à la psychologie. Quel chemin ,
je le demande, aurait j)u frayer dans le
monde une vie consacrée à de scrupu-
leuses investigations sur les facultés es-
sentielles h l'esprit humain, et les pro-
cédés qu'il suit en raison de sa nature.
Ce lra>ail d'cbsorvalion et d'analyse ne
sera jamais apprécié que d'un monde
d'exception; il exige, dans ceux qui
rcnlropronncul, dos liabiludes de con-
centration et d'isolement méditatif in-
compatibles avec l'influence sur les au-
tres hommes. Ainsi s'explique peut-être
pourquoi l'on vit les plus avancés de nos
jeunes philosophes renoncer bientôt aux
études psychologiques , et comment le
mot éclectisme j inscrit sur leur ban-
nière , signala la direction nouvelle où
s'engageait leur pensée. Choix sincère ,
assurément, exempt de calcul et d'ar-
rière-pensée , mais qui eût été habile s'il
eût pu eire prémédité. Nous avons dit en
quoi l'austère méthode d'Edimbourg fait
presque forcément obstacle à la fortune
de ses partisans dévoués. Ajoutons que
l'éclectisme nous semble apporter natu-
rellement à ceux qui se passionnent pour
lui les avaniages opposés.
Au point où il se place, l'éclectique a
sous les yeux un iiorizon sans bornes :
toutes les idées, tous les systèmes, toutes
les opinions possibles sont de son do-
maine. L'ontologie, la morale, la reli-
gion, la politique, la législation , l'es-
thétique, n'offrent point de question sur
laquelle il n'ait son mot à dire. Mais ce
mot prend toujours et partout la favo-
rable apparence d'une parole concilia-
trice ; l'éclectisme prétend soustraire
l'Ame aux préventions, et affecte de pro-
scrire les jugemens passionnés; il semble
ainsi emprunter son principe autant au
cœur qu'à l'esprit, à la volonté qu'à l'in-
telligence. Par ce côté , et par la facilité
d'étendre l'application du système à tous
les sujets, il devient accessible à bien
des gens qu'une philosophie plus dog-
matique aurait bientôt rebutés ou fati-
gués sans fruit. Près de ces personnes ,
au contraire, s'il est un moyen de pren-
dre faveur, c'est assurément d'exposer
ea regard deux doctrines opposées qui
lixent d'autant mieux la curiosité, qu'on
les montre plus exlrt^mes; c'est de faire
ensuite jaillir de leur conflit une opinion
moyenne à laquelle on déclare s'arrêter.
Pour peu que chaque auditeur ou lecteur
voie celle doctrine déiinilive se dessiner
dislii>clcmeuL sur les deux autres qui lui
servenl comme de repoussoir, il se per-
suadera porter sur le problème enti(M'
un jugenieut éclairé; et (juand il adop-
tera la solution qu'on lui présente , il
croira (|u'il se décide en pleiiu": connais-
sance de cause. Que celui qui use de cette
420
rrrvREs de m. u: rRÉsioENT RiAMr.oi
méthode ail l'art d'y joindre riMoii d'iin-
partialité protectrice qui n'exclut pas la
chaleur ni nu'^nie Tt^xaltation et la vc'Iil'-
mencc , et il aura conquis la sympathie
de toutes ces Ames candides, jeuiu's en
niajoriltS (|ui aiment à voir les questions
lie fait qui les touchent prendre la cou-
leur de questions de principe; ou encore,
dont la vie morale se consume à pour-
suivre l'heureux moment où tout le
monde va s'entendre sur tout, moment
qui fuit sans cesse devant eux sans les
ch^sespérer jamais.
iM. Cousin est le seul qui nous ait mon-
tré en France réclectisme sur une grande
échelle. Toutes les idées, toutes les scien-
ces morales rentrent dans son domaine,
la religion comme la politique et l'his-
toire. La religion d'un peuple était alors,
pour !M. Cousin, le symhole d'une doctrine
philosophique ; sa politique était la
même doctrine mise en action, son his-
toire en était l'explication par les faits.
Dans tous les systèmes, suivant ce phi-
losophe , on s'est trop préoccupé du
fini ou bien de Vin fini. Le juste rapport
du fini à l'infini n'a été bien senti en re-
ligion que par le christianisme, bien réa-
lisé en politique que par le gouverne-
ment représentatif. Or le christianisme
et le gouvernement représentatif sont
deux formes de l'éclectisme; et c'est un
des caractères de leur excellence. Dans
sa critique ingénieuse et calme des phi-
losophes contemporains , M. Damiron se
déclare éclectique, lui aussi s'est chargé
d'appliquer l'éclectisme à la religion ;
mais il est loin d'établir, avec M. Cousin,
entre l'Évangile et sa doctrine une sorte
d'identité. L'Evangile, au contraire, ne
fournit à son choix qu'un des élénicns du
vrai, et c'est en dehors de lui qu'il pré-
t(Mid en trouver la plus haute expression.'
chologie qu'il enij
de ses décisions. En
osait aborder l.i qn
(lui:; ni es finissent .'
tour l'avènement p
dogme, il abando
voie de l'observât
lancer dans la plus
conjecturale des *
a décorée de nos je
Sophie de l'histoire
règles écossaises n
tée même par ceux
faire les attaques d
le christianisme.
ÎMalgré leur div
points, il est remai
sophes émules s';
dans deux prétenti
de juger les droits
que h la créance de
de mort porté co
tien , celle de doi
monde. Nous nous
autorisait chez euj
ce qui les excitait
La fidélité aux d<
INous avons vu c
pas de scrupule à
un sentiment de a
en eux , loin de 1
voies hasardeuses,
Les sérieux scrut
aussi peu avancée
gie prise au point
auraient attendu
par la solution d<
préliminaires des
des peuples avant
dicteurs de leurs
auraient-ils voulu
non dans les homn
tériel avant de lei:
ŒUVRES DE M. LE PRÉSIDENT RIAMBOURC
d'une vérité, a dit Bossiiel. La consé-
quence exacte de celte maxime dite à un
docteur catholique de si grande autorité.
est que le travail qui consisterait à dé-
gager de toutes les erreurs les racines de
vérité qui leur servent de support et leur
donnent la vie, serait un travail évidem-
ment éclectique qui pourrait être essen-
tiellement chrétien. Mais j'irai plus loin.
L'éclectisme repose sur cette idée, que
tout système émané de l'esprit humain
n'a d'autre valeur que celle d'un minerai
précieux dont il faut séparer la gangue :
mais alors la raison prescrirait de cher-
cher ailleurs que dans les systèmes le
moyen à l'aide duquel on pourra y re-
connaître et en extraire le métal rare et
pur. Et qui donc pourra fournir celte
pierre de touche indispensable, sinon ce
qui a toujours été considéré dans le
monde comme principe de vérité en
vertu des traditions et en dehors du rai-
sonnement : la religion.
Nous voici bien loin de toute idée d'an-
tagonisme entre la foi et la philosophie.
Cependant, c'est un fait que nos éclecti-
ques, au risque d'ôter à leur système sa
seule base possible, nos Écossais, sans
s'inquiéter s'ils ne s'écartaient pas des
voies de la psychologie, ont tous pris à
tâche de mettre le christianisme en cause.
Les uns l'ont traité ouvertement en enne-
mi, les autres ont affecté à son égard les
formes de la protection. Deux procédés,
moins différens qu'ils ne semblent au pre-
mier abord. Autre sujet digne de re-
marque : La guerre que lui faisaient il y
a dix ans ces hommes est maintenant
comme assoupie j elle est généralement
remplacée par des protestations bien-
veillantes , qu'on peut croire sincères.
Après cela, comment ne pas présumer
fluence , leur gloire se
ment de jeunes et ai
désiraient acquérir du
ciété, et qui n'y apport
que leur puissance d
raient - ils pas été in:
sionnés pour la philos<
Or, s'ils eussent adm
hypothèse, qu'il peut
obéissance à des vérit
ne sondera jamais Tii
c'eût été au moins se
cette philosophie. Bi(
fussent venus à recont
que l'homme réservai
forces intellectuelles <
culte du mystère , il
cile de leur démontn
doit être la meilleurt
réduit forcément celle
à la raison, à des pr<
ment étroites et mode
nace de déchet pour la
philosophes qui pen
régner en souverains
humaine. Il leur fut r
vrai, une belle tâche
spéciale, circonscrite
recte sur la société, e
en rien à leur ambitio
traire, au point où ils
ne s'ouvrait pas devani
perspective.
Quand ces philosopl
de raison et d'amour (
çaient d'arrêter chez U
généreux l'élan qui h
questions immenses qi
tive d'autre solution (
de la foi, ils se gardaie
chez les hommes pral
généralités: des paroi
i:i2
OEUVRES DE M. LE PRÉSIDENT RIAMROURO.
on dix reposera la seule autorité léf;i-
huM', àeu\ appartiendra le véritahlo sa-
ceriiuce. lii loi^ique inùne i^ natnrelle-
nitMit, et nous n'oxnj,'éroiis rien ; eux-
mônies, tians plus d'un maniieste, dont
nous pourrions citer les paroles, ont ad-
mis e\plicileuient ces consécpieuces, qui,
pour (^tre rif,'Ourcuses, n'eu font pas
moins sourire.
J.a couliancc nu*lre d'illusions qu'in-
spire la jeunesse lut sans doute pour
beaucoup dans ces prétentions; mais les
circonstances politiques contribuèrent
bientôt à lorlilier celte exaltation natu-
relle . et la ciiangèrent en un esprit d'au-
dace et de Téritable hostilité.
A la chute de JNapolcon, les élèves de
l'École normale partagèrent unanime-
ment, on pourrait dire, la joie qu'excita
dans presque toutes les classes de la so-
ciété la lin de la.guerre et des vexations
impériale?. Cependant le rélablisseaient
«le la vieille dynastie rendait une réac-
tion contre ce sentiment inévitable : elle
ne se fit pas attendre. De nombreuses fa-
milles répandues sur le sol entier, habi-
tuées dans l'ancien régime au respect de
tous, liées à la fortune de l'antique
royauté par des avantages sociaux anti-
ques aussi, les avaient vus brisés du même
coup qui frappa la couronne. Conmient
au retour des Bourbons auraient-elles
étouffé l'espoir de reconquérir au moins
en partie leur situation perdue et une
prépondérance incontestable dans la so-
ciété.^ Cette consé(iuence forcée d'un
rapprochement Ters le passé tourna
promptement en un commencement
d'opposition malveillante la satisfaction
qu'une multitude de gens avaient éprou-
vée aux premiers jours de la restaura-
tion. L'homme se passionne et oublie
vile, surtout quand sa vanité l'alarme.
Des gfns d'esprit, confians en eux-mê-
mes et non exempts d'ambition , comme
les élèves de l'École normale, ne devaient
pas rtrc les moins susceptibles; le soup-
çon que des faveurs ou du pouvoir pour-
raient être accordés sur d'autres motifs
que la distinction personnelle les révolta:
par leurs taleiis et leurs habitudes sé-
rieuses d'esprit ils furent conduits à s'é-
riger en arbitres du mérite, et à plaider
au nom de la raison «i d»' l'ér^alilé natu-
relle, sous la forme dc:>intércs.',te de la
pure théorie, la cause du gouvernement
par les classes riches et éclaiiées, cause
à laquelle le fait de l'affaiblissement des
clas.M's autrefois prépondérantes assurait
plus que la meilleure lo^ifjue un succès
conforme à leurs désirs. Ils eussent peul-
ctre pris patience si des obslacles directs
et positifs, rencontrés par chacun d'eux
dans la carrière tracée devant lui , ne fus-
sent venus donner h leur opposition le
caractère d'une lutte passionnée.
Tous appartenaient A T Université; plu-
sieurs attiraient sur eux par leurs paro-
les et par leurs actes la surveillance,
mèuie la défaveur de l'autorité qui gou-
vernail l'instruction publique. Des mani-
festations choquantes d'indifférence reli-
gieuse furent encore l'occasion de mesu-
res de sévérité qui accrurent leur irrita-
lion; justes en elles-mêmes le plus soii-
vent. elles coïncidèrent avec les essais
de restauration catholique fondés sur
l'alliance de la puissance civile et de la
puissance religieuse , essais qui , de l'aveu
de tous aujourd'hui, furent si funestes
aux deux intérêts qu'ils étaient appelés à
f.-îvoriser. Une sclilarité malheureuse
s'établit entre le trône et l'autel, et les
mécontenfemens , éveillés par la crainte
de l'influence aristocratique, se tournè-
rent bientôt avec une vivacité bien plus
grande en apparence contre ce qu'on ap-
pela jésuitisme et congrégation : ainsi se
forma graduellonient contre la religion
et ses ministres une sorte d'hostilité gé-
nérale, qui en 1826 et 1827 atteignit
toute sa violence.
Des temps semblables offraient une
belle occasion pour dresser en face de la
bannière de la religion le drapeau de la
philosophie, et poser la question de la
î rééminence de l'une sur l'autre. Des ex-
cursions peu prudentes de M. Cousin,
sur le dom ine de la religion et de la po-
litique, eurent pour résultat la clôture
de son cours; les disgrAces universitaires
deM>l. Dubois, Jouffroy, Damiron, don-
nèrent naissance au journal /c Clobc. Sa
polémique, habituellement contenue par
un sentiment de dignité et par un louable
dég(»ût pour les allures révolutionnaires,
di'qrassa queh|uefois toute mesure. Duc
d»'s occasions où ressortit le plus l'esprit
anti-chrétien qui animait alors ses rédac-
teurs lut la publication , soua forme de
OEUVRES DE M. LE PRÉSIDEIST RIAMBOURG.
123
supplément au journal, d'un article in-
titulé : Comment les dogmes finissent,
qui fit alors grand bruit, et dont M. Riani-
bourg a extrait plusieurs citations. Dans
ce morceau, l'extinction définitive du
dogme ancien , l'avènement prochain du
dogme nouveau sont clairement expli-
qués 3 le droit de déterminer les caractè-
res du nouveau dogme, celui d'initier les
peuples à sa connaissance , de les diriger
dans ses applications morales, y sont re-
vendiqués pour les philosophes avec une
assurance que seraient loin d'avoir au-
jourd'hui ceux qui affectaient ces pré-
tentions étranges.
La même présomption a cessé d'exister,
et nous attribuerons sa fin à une cause
analogue à celle qui lui avait donné nais-
sance, à un grand fait politique, à la ré-
volution de juillet. En rapprochant cer-
tains hommes du pouvoir, elle leur a fait
sentir leur impuissance à exercer une
action morale sérieuse sur les popula-
tions, et le désir leur est venu de lavoir
aux mains de l'autorité religieuse, qui en
avait usé jusqu'alors au grand profit de
tous. La révolution leur procurait en
môme temps dans le gouvernement une
influence qui les consolait de renoncer à
ce qui avait fait long-temps l'objet de
leur ambition.
La politique du Globe n'est pas de no-
tre sujet. M. Riambourg n'y a fait que
des allusions très indirectes. Le Globe
professa généralement en ce temps de
bonnes maximes, tendant à substituer
aux violentes passions de gauche un sen-
timent plus impartial. On peut seulement
regretter qu'elles ne soient pas constam-
ment restées présentes au souvenir de
ceux qui les produisaient alors, depuis
qu'une révolution les a rapprochés du
pouvoir et des affaires. Quant au carac-
tère de sa philosophie, nous croyons
qu'il est maintenant facile de le saisir.
INous avons montré comment l'action
combinée de diverses causes jeta l'école
philosophique de la restauration dans
une voie de présomption aventureuse,
bien écartée de celle que lui avait tracée
son fondateur. Mais tout en s'affranchis-
sanl complètement dans le fait, les élè-
ves de l'École normale n'en continuèrent
pas moins de reconnaître pour maîtres,
31. Royer-Collard et les Écossais. C'est
qu'en effet ils étaient bien jeunes , et
avaient peu produit pour avoir le droit
de se dégager de tout antécédent , et de
se proclamer chefs d'école. L'embarras
de cette double situation se fait sentir
jusque dans leurs travaux les plus spé-
culatifs. Après avoir célébré la méthode
expérimentale et la réserve écossaise, on
les voit émettre des doctrines et s'arro-
ger une autorité qui leur sont directe-
ment contraires.
Il en est résulté dans les écrits de ces
jeunes philosophes de fréquentes con-
tradictions et une confusion d'idées sur
laquelle le talent même le plus limpide
ne parvient pas à faire illusion. 31. Riam-
bourg a parfaitement fait ressortir ces
défauts. Mais éloigné par les goûts d'un
autre âge, par ses habitudes de magis-
trat, enfin par son séjour en province...,
du théâtre où s'exerçaient les personnes
qu'il entreprenait de juger, il s'est ha-
bitué à considérer les écrits plutôt que
leurs auteurs, à examiner les propor-
tions et les déductions logiques, plutôt
sous le rapport de leur mérite intrinsè-
que qu'en vue des motifs qui les faisaient
émettre. 11 y a des cas où cette méthode
de critique est bonne , où elle est seule
permise. C'est quand elle est appliquée
après coup aux travaux d'hommes émi-
nens dont les méditations , après tout
une vie consacrée aux études philoso-
phiques, ont fini par se réduire en sys-
tème. Mais la même méthode n'est pas
sans inconvéniens, si on l'emploie pour
apprécier les essais contemporains de
jeunes esprits encore livrés aux pieniié-
res agitations de leurs pensées. Inévita-
blement bien des assertions, auxquelles
ceux qui les ont avancées ne tiendront
bientôt plus, sont prises là trop au sé-
rieux; en même temps bien des incohé-
rences, qu'expliquent très bien le mou-
vement, les passions, et rintluence des
conjonctures, prises au point de vue
abstrait restent incompréhensibles, l ne
critique ainsi laite, dans les mains d'hom-
mes d'un autre temps, n'aura pas pour
eux tous les mérites d'une histoire, puis-
(ju'elle néglige les causes. I.lle enregis-
trera pourtant une multituilede maximes
et d opinions qui ne peuvent plus avoir
qu'une valeur historique. îMalgré ce genre
d impcrlccliou, V Ecole de Va ils n'en sera
121
(rnVHES DE M. LE 1•RÉS1^K^T IUAMBOIjTxG.
pas nioin*; liio louionrs avec un intc^n'^f
sonlcmi vi un prolit rt'cl.
Avant (io finir sur ce point, nous sen-
tons le l)esoin de protester contre le sens
trop sévère que Ton pourrait prtiter h
qnel(pies expressions des paj^es qui pré-
ct'denl. On jiourrait nous accuser d'insi-
nuer (pie les seclaleurs de lY'cole t^clec-
tique écossaise ont constamment et sciem-
ment subordonné leurs doctrines à des
vues intéressées. Loin de nous de leur
iin|niler un si odieux machiavélisme;
seulement nous ne nous croyons pas obli-
j;és de les croiie exempts des faiblesses
communes ù presque tous les hommes.
Or qui n'a pas constaté comme facile-
nuMit la raison s'accommode aux désirs,
surtout dans la jeunesse, et comme la
passion sait fausser le juçi^ement à son
insu en le forçant à observer les choses
d'un point particulier où elles changent
de face! Quanta la présomptueuse ambi-
tion de substituer l'autorité de leur pen-
sée .'i celle de la foi chrétienne, et leur
influence h celle du sacerdoce, nous fe-
rons remarquer qu'elle ne leur fut pas
particulière. Depuis vingt ans on la voit
partager partons les hommes de quelque
"valeur, qui, séparés par l'éducation ou
quelque circonstance des croyances chré-
tiennes de leurs pères, avaient conservé
de l'élévation dans l'esprit , avec un vif
sentiment moral , ou de la chaleur dans
l'Ame. C'(''tait assez pour souffrir profon-
dément du vide que raffaibiisseuuînt de
la foi antique creusait aussi bien dans la
socié'té que dans les cœurs. Ces hommes
ont compris que ce vide était contraire
à la nature, ils en ont conclu qu'il n'était
pas besoin d'une force surnaturelle pour
le rorabler. Puis prenant une intention
droite pour une vocation , ils ont résolu
de rendre à l'humanité le plus grand des
services: leuresprit. sans autre guide que
leur désir. s'<'st lancé dans les recherches
difficiles, dans les combinaisons ardue»,
et bientôt ils ont cru reconnaître dans les
fanlôuu's que créait leur imagination
échauffée, tous les caractères de la vé-
rité qui faisait faute au monde.
A la considérer dans son principe, on
ne peut int'cnnri.iitre (pie cette «•( range
disposition n'émam; d'honorables ins
tincts. Héduitc par l.i rrih.wion aux ré
•^uli-il:, (|u'cllc peut pioduirc, clic en
court l(î ridicule. On a vu naguère suc-
comber sous le ridicule des hommes dis-
tingués aussi , mais dont l'exaltation .s'é-
tait manifestée par des actes si bizarres
«pi'iis ont concentré l'allenlion sur eux,
et mis comme dans l'ombre d'autres
chercheurs (pii, plus mesurés en appa-
rence , ne leur cédaient guère au fond en
délire. Le monde civilisé tout entier a
coiniu les saint-simoniens et les a dé-
clarés extravagans. D'après son plan ,
INI. Riambourg ne pouvait se dispenser
de soumettre leurs doctrines à une dis-
cussion raisonnée.ll a déployé dans cette
critique les précieuses qualités qu'en
toute occasion nous avons été à portée
de remarquer en lui. Il est difficile, en
effet , de mieux analyser un système , de
mieux montrer sous leurs diverses faces
les théories dont se compose le saint-si-
monisme. Dans la partie métaphysique ,
M. Riambourg est i)hilosophe; dans tout
ce qui a trait à l'organisation de la fa-
mille, et à l'héritage, on reconnaît le
jurisconsulte ; mais pour ce qui touche
à la question sociale, peut-être les opi-
nions politiques si arrêtées de l'auteur
ont-elles eu trop d'iniluence sur son ju-
gement. Toujours juste, indulgent même
pour les personnes, il n'en juge pas moins
le système avec une extrême sévérité.
Pson seulement il réprouve les thèses im-
morales, mais il ne voit guère dans l'en-
semble (pie la dernière expression du
principe révoliilionnaire. Là encore, je le
crois, certaines circonstances ne lui ont
pas permis de se rendre compte de tous
les faits. Ainsi l'on ne peut nier que les
saint simoniens n'aient été les premiers
au sein du matérialisme, à reculer de-
vant les conséquences de leurs doctrines,
ù comprendre l'impossibilité de fonder
la société sur l'intérêt personnel, à recon-
naître dans la religion le seul bien social
cllicice. à rendre à l'Eglise unejustice his-
torique à peu près complète. Beaucoupde
folif's se mêlaient h cela , je le sais; mais
cela révélailpourlant une tendance qu'un
catholique zélé n'aurait pas du suivre
d'un (cil mécontent, indifférent même,
IM. Riambourg, par la disposition d'es-
prit (pu; nous avons dt^jà indiquée, a été
plus frappé de l'absurdité du .système
xiiiil simonien . que du mouvement d es-
pnl dont il acte le [iremier signe. 11 n'a
œUVRES DE M. LE PRÉSIDEINT RIAMBOURG. 125
Le second volume contient encore plu-
sieurs morceaux de bonne critique, et le
Plan d'un cours d'histoire pour un petit
séminaire. Rédigé sur la demande d'un
respectable évêque, ce dernier opuscule
pas suffisamment compris que les adep-
tes eux-mêmes, séduits par le mot pro-
grès dont ils ont tant abusé, attachaient
bien plus de prix à ce mouvement qu'à
la justesse intrinsèque de leurs apho-
rismes.
L'examen du saint-simonisme clôt TE-
cole de Paris. JNous sommes forcés de
passer rapidement sur plusieurs opuscu-
les , quel que soit leur mérite réel. i\e
pourrait-on pas j en mettant de côté les
mystères j conserver intacte la croyance
d'un Dieu? telle est la question traitée
sous ce litre : le Prohlcme insoluble. Nous
n'avons pas à dire que M. Riambourg
se décide pour la négative. Mais l'im-
puissance de l'homme à échapper au
mystère ne peut se prouver que par une
savante analyse de l'esprit humain. Le
philosophe déploie là toute sa sagacité.
« Si je n'étais avant tout chrétien , avait-
< il dit, j'appartiendrais à l'école écos-
i saise. > Le caractère de son talent s'ac-
corde bien avec cette inclination. Les
mêmes qualités , jointes à une grande
force logique, se font remarquer dans le
morceau qui suit, intitulé : Faut-il s'é-
tonner qu'il y ait des mystères ? Ce mor-
ceau rappelle beaucoup l'école de Port-
Royal. Un travail digne de plus d'intérêt
encore, et qui a une valeur historique,
est un rapport lu en 1823 à l'Académie
de Dijon, sur la question de laCcrtitude.
C'était le temps des premières discus-
sions soulevées par M. l'abbé de La Men-
nais. Aucune autorité ne s'était encore
formellement prononcée, et déjà l'esprit
judicieux du président Riambourg savait
réduire la question à ses véritables ter-
mes, et la résoudre dans une suite de
déductions simples mais rigoureuses. Cet
écrit répandu à temps aurait pu prévenir
de grands maux, s'il n'était vrai qu'une
théorie même hasardée, mais qui divine
les esprits profondément, restera long-
temps impénélral)le aux traits (i(^ la rai-
son. Si elle a des partisans nombreux et
zélés, on peut être sur qu'elle eniprunlc
cette puissance à des passions , ou à de
bons sentimens qui ont à se produire.
(Jiiaïul les urics ou les autres se seront
fait jour, le jugement de chacun sera dés-
intéressé, et le moment du triomphe de
la vérité sur ce puiul particuliei" arri-
vera.
a dû être pour ]M. Pàambourg l'objet
d'une véritable affection ; car un de ses
plus vifs désirs a toujours été de voir les
études du clergé acquérir un nouveau
degré de force, d'étendue et de variété.
Mais j'ai hâie d'arriver au dernier ou-
vrage de l'auteur, à celui où Ton trouve
le plus d'unité, au volume intitulé : Ra-
tionalisme et Tradition.
On sent en lisant cet ouvrage que l'au-
teur a eu principalement en vue les
chrétiens sincères, occupés d'études phi-
losophiques, et que son but a été de bien
tracer la voie qu'ont à suivre aujourd'hui
les défenseurs de la foi. On y voit cepen-
dant dominer ce qui forme le caractère
distinctif de son talent. Ici encore, il
prend à tûche d'exposer sur chaque ques-
tion toutes les opinions émises avant lui,
et de les réduire au vrai par une discus-
sion sérieuse et impartiale. Tous les sys-
tèmes prennent ainsi place dans son œu-
vre , et c'est encore par la critique qu'il
arrive à établir sa propre doctrine. Les
idées qui ont cours dans le monde ne
peuvent remonter qu'à l'une ou à l'autre
de ces deux origines : ou elles sont nées
de la puissance delà raison humairie, ou
bien, révélées dans le principe, elles ont
été transmises d'Age en A^c par tradi-
tion. Ici s'ouvre un grand débat ; la ré-
vélation en fait a-t elle existé'.' Ceux qui
le nient ou qui ne s'en iuquiéleul pas ,
forment l'école rationaliste. Ceux qui y
croient, au contraire, sont sinon chré-
tiens, du moins dans la voie du christia-
nisme. I\lais lors même qu'on accepte le
fait d'une révélation , il s'en faut que le
problème philosophique soit pleinement
résolu. 11 reste A éelaircir quel est dans
le trésor de nos idées, tel que les temps
l'ont formé, le fruit du travail de la pen-
sée: quelle est au contraire la part qui
revient aux croyances traditionnelles.
SelotKiue l'on décide cette question d'uiu^
manière i>lus ou moiiis traneliée dans un
sens ou (l.ins l'autre, on peiu'lie veis le
ralionalisuu' ou Ton tend à accepter le
|0U^ huMifaisaul de la foi.
Djus la discussion qu'il établit avec les
i2n
CITUVRES DE M. LE VRÉSTDENT RTAMBOURG.
rationnli<;tr<; , ^^. Rianibourg reproduit
dans un ordrr nu^lliodicjuc cl pit^'is tons
1rs ar^uiniMis (jii'll avp.it semtVs jusquo là
dans sa polt*ini(ino. Mais lorsqu'il abordtî
les questions rrialivcs A la tradition, son
esprit sr montre sons nn jour nouveau,
IV^rndition vient se combiner avec la logi-
qu<^et la psycbolo;;ie. et l'ouvrai^c prend
i^l nn certain point une forme liistorifjue.
L'auteur entreprend d'assigner h la ré-
vélation et h la raison leur pari respec-
tive dans le domaine des idées, et de
fixer les époques où Tune et l'autre ont
tour à tour exercé la principale action.
C'est (|u'unc école récente, née au sein
du catholicisme, excliîsivement tr.idi-
lionnelle en théorie, quoique très ration-
nelle en pratique, avnil inquiété ^î. Riam-
bourg par ses propositions absolues.
Zélé partisan des études orientales et de
tontes les recheicbes s\ir l'antiquité, il
craint qu'un entralnpment irréfléchi ne
leur donne bientôt une importance exa-
gérée , et ne prétende en tirer des consé-
quences qu'elles ne renferment pas. Il
s'élève contre les rapprorhemens quel-
quefois forcés qu'une interprétation en-
thousiaste voudrait étrblir entre nos
doj^mes et ceux de la Chine et de l'Inde ;
il plaint le temps dépenséà chercher sous
des mythes obscurs et souvent révoltans
une pensée qui ne reposa jamais dans
leurs profondeurs. Mais \h , pas plus
qu'ailleurs, son intention n'est de dé-
courapjer des fortes études les hommes
reliLîieux. Ce qu'il veut au contraire avec
chaleur, c'est, en prévenant quelques
abus, faire tomber les préventions que
bien des esprits nourrissent contre les
découvertes modernes. Il aspire an mo-
ment où , animés d'un même zélé, tous
les chrétiens studieux marchorit d'un pas
éj;al à la conquête de la sciences sans en-
goùment comme sans préjugé. M. Rinm-
bourj:; ne s'avfuglait pas sur les faiblesses
de ses amis; il les jugeait comme ses ad-
versaires sans partialité avec discerne-
ment et prévoyance.
l.st-il besoin que nous terminions pur
nn lésiimé cet article déjà bien long.
Nous ne le pensons pas , car nous croyons
inutile une répétition abri'gée de nos
sincères éloges. "Mais de plus , pour les
philosophes du genre de celui qui nous
occupe, la chose devient très difficile. Il
n'en est pas sous ce rapport des esprits
modérés, vi^jilans, (jui saisissent toutes
les faces diverses des choses, et sont tou-
jours prêts à porter appui h la vérité et
à la rai5«on partout où elles leur sem-
blent attaquées, comme des esprits pas-
sionnés et systématiques. Ces derniers
changent souvent de point de vue ;
l'axiome qui leur était sacré, l'année sui-
vante sera peut-être échangé par eux
contre un axiome tout opposé: mais
chacune de leurs productions pourra
être ramenée à une pensée unique, et se
résumera facilement dans une proposi-
tion fondamentale. Leurs œuvres prises
isolément auront au plus haut degré
le cachet d'unité , quelles que soient
les contradictions de leur vie. Chez les
premiers, au contraire, l'unité bien
moins sensible dans les travaux réside
et persiste tout entière dans la per-
sonne et dans les intentions. C'est pour
cela qu'en commençant cet article , nous
avons fait entendre que pour bien ju-
ger l'auteur de ces œuvres philosophi-
ques il fallait connaître l'homme. Isolre
but serait rempli et notre satisfaction en-
tière, si nous espérions que les pages
qu'on vient de lire rendront plus facile-
ment appréciables le caractère si élevé
ol impartial, l'esprit si sagace de M.
Riambourg, et l'imporlance des volumes
publiés après sa mort par des amis dé-
voués, si distingués eux-mêmes, presque
ses disciples, et sur lesijuels il a long-
temps exercé la légitime influence que
donnent une raison puissante et d'émi-
nentes vertus.
E. WlLSOW.
PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.
127
PSYCHOLOGIE EXPÉIUMENTx\LE ,
PAR L. E. r,AUTALN ,
Chanoinu honoraire do Strasbourg, professeur de philosophie et doyen do la faculté des lettres ,
docteur en théologie, en nièdecine, Os lettres, etc. (l).
Nous nous sommes engagés , dans uii
premier article (2), à rendre compte d'une
manière détaillée des deux volumes de
Psychologie expéri/nenlale _, publiés par
l'abbé Bautain.
Dans îc présent article, nous nous bor-
nerons à V Introduciion placée ert tôte de
cet ouvrage, ot qui sert d'introduction
générale au cours entier de philosophie,
dont la psychologie expérimentale est
l'une des branches.
Cette partie de l'ouvrage , résumé de
l'enseignement philosophique dont nous
nous occupons, est présentée en para-
graphes serrés, non développés, tels q'.ie
le professeur les dicte dans ses cours,
comme textes de développemetis. Nous
chercherons à bien faire connaître le
sens et la portée de ce travail , par quel-
ques citations du texte et quelques dé-
veloppemens qui en manifestent l'esprit
et en fassent voir l'application au temps
présent.
Quel est le principe et le terme de la
philosophie chrétienne? Telles sont les
deux questions extrêmes, et id(MUiq!ies
au fond , dont s'occupe cette introduc-
tion.
I
Le principe <Î8 la philosophie chré-
tienne n'est pas une proposition pre-
mière dont se déduise tout nue doc-
trine, et son terme n'est pas une vloctrine
formulée, déduite de cette proposition
première. Le principe et le terme de la
philosophie chrétienne sont un état de
l'Ame humaine.
îSi la philosophie chrétienne est celle
qui se fonde sur la parole du Christ;
s'il est vrai que le Christ a dit : i Prati-
<i quez mes paroles, et vous connaîtrez
« la vérité; » s'il est vrai qu'il a dit ;
« Le commandement que je vous donne,
« est de vous aimer les uns les autres j »
il s'ensuit que la connaissance de la vé-
rité découle pour riio'.nmede la pratique
du commandement, et que lecomman-
denient étant l'amour , la vérité pour
l'homme vient de l'amour.
Cette assertion aussi simple qu'an-
cienne, maisénoncéeeldéveloppéeseien-
tifiqiiement , constitue à nos yeux l'ini-
portance et l'originalité des travaux du
professeur de Strasbourg. Cette solide
vérité, grAcn à Dieu, s»' répète fréquem-
ment de nos jours; mais il était bon de
la voir philosophiquement développée
dans tout le cours d'un enseignement.
La vérité vient de i'amour. Cette pa-
role vient de la bouche du Christ, com-
mentée dans la vie pratique, de la ma-
nière la plus lucide, par un très grand
nombre de saints, exposée même dog-
matiquement au moyen ûge par Hugues
de Saint- Victor et son école, et pratiquée
par saint Thomas qui puisait, disait-il .
sa science aux pieJs du Crucifix , dans
son amoin* pour sou Sauveur. C'est aussi
cequ'adit saint Paul : « Je nevcu\ d'aulre
« science que celle de Jésus crucilié. >
Et cependant il semble assez nouveau,
peut-être un peu forcé, d'engager les
philosophes <^ aimer pour connaître. Le
divorce de la tète et du cœur est bien
ancien parmi les hommes qui pensent.
Peut-être même est-il peu de penseurs
aux yeux desquels on ne paraisse con-
fondre deux ordres de choses bien diffé-
rens, en énonçant seienlill :jmMneut que
la lumière philoH)pIii(iuc vient de l\i-
moiu'.
C'est qu'en effet la sphèie des senti-
mens et la sphère des idées sont deux
sphères très distinctes. L'homme dont la
vie se porte vers rinlelligcncc cl la rai-
(1) Paris, chez La^uy fn-ros, rur Bouihon-lc-Chiilcau , I. '1 vol. in-3\ prix : llfr.
(15) Voir le n' ol>, l. vu , p. ii«j.
128
1\SVCK0L()GIF, FXPKIUMF.NTALE ,
NOM sT'puisP ordiiiaiiiMiient N» C(rur, cl
celui dont \c t (iMii- scconccMilrc cii amour
laisse birn souvenl toinhcr la science
comme vainc.
Toute Ame aimante, en (jui rinlclli-
f^cnce est tHeillée, sent nn anla;;onisme
coulimiel entre son esprit et son cœnr.
Lors(iu'elle se porte vers l'amour, elle
sent que son esprit se replie surlui uicme,
perd l'étendue, perd la couleur et la va-
riétt^ ; elle sent (pie son inlclli^'once re-
devient simple VA dciiuce comme l'in-
telli^'ence d'un enfant. Si elle se porte
vers la lumière , son entendement se di-
late et sou cœur semble s'épuiser.
Dans tous les ordres reli^'ieux, on prive
de science l'esprit des nouveaux frères,
pour que leur cœur apprenne à vivre de
prière et d'amour. Dans celle épreuve ,
leur cœur s'échauffe et leur esprit pûlit;
puis, lorsqu'ensuite la science redevient
un devoir, l'intelli^'ence reparaît avec
sève, mais l'Ame se plaint que sa ferveur
s'éteint.
L'amour et la lumière sont donc deux
sphères distinctes, cl qui semblent même
aujourd'hui bien moins se soutenir que
se combattre.
Et cependant le commencement de nos
ténèbres, c'est la séparation de ces deux
choses ((ue Dieu avait unies, l'amour et
la lumière. Dieu est amour. Dieu est lu-
mière, et nous sommes faits à son image.
La science perd la force et la vie quand
elle n<î la tire pas du cœur; l'amour ne
se répand point sur la terre, ne parvient
pins à dominer les hommes, quand il ne
se rend pas visible par la lumière.
\ oilà pourquoi , lorsque les hommes
d'amour et de prière négligent la science
comme vaine , ils déposent le sceptre in-
tellectuel . le sceptre qui doit régir l'es-
prit humain: et c'est alors que l'esprit
des siècles s'égare sans direction.
Loisque de leur côté les hommcîs de
scien(MMU(''prisenl l'amour, comme source
de science, lorsqu'ils disent: Le cœur
est le foyer des illusions; lorsqu'ils eu
viennent à s'endurcir contre tout senti-
ment pour suivre les conséquences rigi-
des de leur esprit, lorscju'ils chassent
du domaine sciciiiirnjuc l'amour, la foi,
pour s'enfermer e\clusiv<Muenl dans la
pensée, n'arrive-l-il pas alors que leur
esprit sans base, rcnon(,anl, autant qu'il
h^ j)eul, à l'altraclion centrale du cœur,
stî pcril, s'évanouit cl se dissipe dans le
domaine sans lin de la pensée ?
Il y a donc une alliance idéale et né-
cessaire en soi, entre la lumières et l'a-
mour; et cependant, dans la piatique et
dans le fait, il y a opposition et diver-
gence entre les deux.
L'antagonisme du cœur et de l'enlende-
inent est un état invétéré dans l'homme,
une habitude de l'esprit humain : c'est
presque une condition de notre vie pré-
sente, un vice originel de la constitution
de l'homme déchu.
Eh bien ! c'est là le mal que la philoso-
phie chrétienne, appuyée sur la vie chré-
tienne, doit chercher à détruire. Dans
cette destruction même, se trouve la so-
lution du grand problème philosophique.
Ce point , nous rafiirmons ici, sans le
développer en ce moment.
Reprenons les conséquences de cette
première idée, que le principe philoso-
phique c'est l'amour.
Tout le mal scientifique , le cercle des
égaremens, des illusions et des ténèbres
de l'esprit, vient de la séparation même
de l'esprit et du cœur, qui n'est elle-même
qu'une conséquence de la séparation de
notre cœur de Dieu.
C'est faute d'amour que l'esprit le plus
haut se dégrade , et ne craint pas de se
livrer à des erreurs que repoussent l'i-
gnorance et la simplicité : c'est faute d'a-
mour que les plus belles intelligences
osent affirmer des cho5es que repoussent
les enfans et les femmes par un instinct
de cœur qui les tient dans le vrai.
Par exemple , ce n'(îsl qu'une intelli-
gence abstraite du cœur qui peut tomber
dans l'apalhie de l'éclectisme, et surtout
dans l'impur panthéisme, cette niaise-
rie de l'esprit isolé , qui ne voit pas ce
qui peut l'empêcher d'identifier toutes
choses, le bien avec le mal, la haine avec
l'amour. L'esprit peut être panthéiste;
le cœur, s'il n'est vicieux, ne peut pas
Pêlre. Au spectacle du monde , l'esprit
est spectateur, mais le cœur seul est juge.
L'esprit ne voit (jue faits, lois et formules,
effets et causes, évolutions logiques et
nécessaires : il trouve sa joie dans ce
spectacle où le mal est beau comme le
bien ; l'un n'est pas plus logique ni dra-
malJiiuc que laulrc. Mais le cœur cm-
PAR M. L. BAUTAIN.
129
brasse l'un . repousse l'autre , parce que
le cœur aime la justice et hail l'iniquité,
s'il est vivant.
Tout esprit séparé du cœur, s'il tra-
vaille et s'il marche, quel que puisse être
au point de départ son degré de lumière
et de foi , descend en proportion exacte
de sa vitesse et de son énergie vers la
destruction de tout dogme . la neutrali-
sation de toute parole de vérité, vers la
face ténébreuse du monde. Mais un es-
prit fondé sur un cœur droit, quel que
soit son degré d'ignorance . s'il travaille
et s'il marche, remonte en proportion
de sa vitesse et de son énergie , vers la
lumière, l'affirmation, vers la face lumi-
neuse des choses et le foyer de la vé-
rité.
On peut poser que l'esprit tombe dans
les ténèbres et dans le froid en propor-
tion de son éloignement du cœur. Et
quel que soit l'amour qui règne dans un
cœur, pur ou impur, l'esprit demeure
au moins dans l'affirmation d'un système
s'il se maintient uni au cœur -, mais il
descend jusqu'à la négation de toute doc-
trine s'il s'en sépare.
L'affirmation d'une doctrine positive
suppose toujours comme principe un
amour. Si c'est l'aflirmation du sensua-
lisme, il faut du sensualisme vivant, un
amour vigoureux de la terre et point
désenchanté . dans le cœur de celui qui
l'annonce. Ln homme sans nulle passion,
un esprit franchement isolé, rigoureu-
sement critique , niera l'épicurisme au
m«'^me degré et au même titre que toute
autre forme philosophique.
Le principe subjectif de la philosophie
est donc le cœur de l'homme, et l'ori-
gine des différentes doctrines philoso-
phiques vient des états divers du cœur
humain.
Là où se trouve le cœur d'un homme,
là est aussi son trésor intt'llecluel , sa
doctrine implicite ou explicite.
Si le cœur est plongé dans les sens , il
en résulte le matérialisme, système phi-
losophique toujours vivant parnii les
hommes, tant ([iie le sensualisme est
pratiqué.
Si notre cœur s'attache aux charmes
de la nature et à l'intelligente admiration
de ses beautés, plutôt qu'a la jouissance
de ses formes et à leur possession égois-
tique, il produit ces gracieuses théories,
délices de l'imagination, beaux rêves des
esprits colorés et des cœurs jeunes, foice
poétique du platonisme.
Si notre cœur s'élance avec excès vers
la lumière , la cherche sans sobriété , se
pose dans un désir avide de la contem-
plation, de la science à tout prix, c'est
là la voie mystique dans le sens dange-
reux, c'est un ambitieux amour delà
lumière créée sans véritable amour de
Dieu. Dans cet état , l'homme fait effort
pour devenir lui-même la source de la
lumière, et il s'éloigne de la lumière in-
créée que la seule pureté peut atteindre,
et qu'on n'obtient qu'en passant par la
croix, et ses ténèbres et ses souffrances.
Enfin, lorsque le cœur se donne à
Dieu, libre et pur de tout autre amour,
alors, si l'àme cherche la science et la
vision, elle est dans la philosophie chré-
tienne, dont il est dit : « Bienheureux
< ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils
{ verront Dieu. >
Ainsi, la voie philosophique véritable
est celle-ci : Appuyer son e>prit sur son
cœur, son cœMir sur Dieu.
iSous le croyons, il y a un extrême à-
propos à dire ces choses en ce moment ;
car c'est la voie par laquelle seule nous
pouvons aujourd'hui lutter contre l'ob-
scur mélange des doctrines innombra-
bles , incohérentes , qui pèsent sur les
esprits.
jNous sommes environnés de doctrines
sans amour, sans pratique et sans foi ;
fruits d'une exaltation maladive de l'es-
prit sous un grand ville de etrur. Des sé-
ries de pensées confuses , indiftérentes,
rontraires. et cependant toujours prêtes
à s'unir dans im fastidieux syncrétisme
pour se séparer aussitùt; des voix molles,
sans vigueur d'assertion, faibles, mais
innombrables, luttent et se neutralisent
dans la splière vague de l'esprit isob'-.
Fantômes inconsislans, qui nagent dans
l'air et ne s'appuient jamais sur terre,
sur la terre rtSistante de la pratique et
de l'action; qui s'isolent de toute base
d'amour, de pratique et dévie; qui pnr-
l(Mit comme ces esprits étranges qu'un
écrivain connu crut voir eu songe . ils
s'énouijaient à partir de leurs lèvres, sans
souffle de poitrine, sans éprouvei- nulle
émotion; ils avaient l'art de maintenir
130
PSYCHOLOGIE EXPKIUMENTALE,
rij;oureu<;cinenl isolrs rnn tic l'autre leur
parolt; cl leur ((iMir.
CroNons-iiotis donc que ces Cantôines
peuvent rrsistrr lorsqu'une parole chré-
tienne, fondt'e sur la prali(|iie et sur l'a-
mour, leur comuKuule de se dissiper V
(.'.onuue l'épée sul)Nt;.'ntielle du Ik'îios
chassait les ombres vaines qui s't'car-
taient sans rési>tance devant un corps
réel, ainsi, croyous-ie hien , l'épée vi-
vante de la taj^esst^ du Chri.>>t, qui est
substance parce qu'elle est amour, peut
t hasser du ciel de la l'rance ces vaj;;ues
Iraiuées de panlliéisine, ces miasmes de
doute et de fatigue spirituelle, ces théo-
ries sans cœur, et percer jusqu'au tiel
serein dans l'atmosphère éteint qui nous
ul)sède.
Eli bien! si dans celte confusion , dans
cette fadeur générale de parole, si nos
efforts, nièuje j)0ur la cause de Dieu,
semblent aussi trop souvent faibles et
iu)puissans h trancher sur le bruit, d'où
vient ce mal? quel en est le remèdfî?
Avouons-ie, (juand cetie faiblesse et cette
stérilité se font sentir, c'est manque de
cet état cordial, humble et puissant, qui
donne aux plus simples paroles le sel et
le mordant, la sève et la fécondité.
Si ce (fu'on appelle aiîjourd'hui le nou-
veau mouvement catholique dans la lit-
térature, la science, la politique et la
philosophie , doit prendre de l'impor-
tance et obtenir un résultat européen et
historique , la condition de ce succès
c'est que, plus que jamais, quiconque
prétend combattre par celle cause se re-
cueille en son cœur devant Dieu , et re-
vienne avant tout à l'amour comme base
de science , de sa},M;ssc et de force : quii
quiconque s'est mis à écrire se mette à
pratiquer.
Lue autre cause de la médiocre in-
lluence d.; celte nouvelle tendane;; vient
de son attitude b'^'èrement craintive à
l'égard de rantorité spirilLclle. Elle ïie se
seul pas encore tout à-fail soutenue, et
ciainl. sans l'oseï- dire, de ne pas l'ctrcî
assez. Cest iiu'en effet l'autorité ne put
encore accorder sans réserve son tjop
puissant appui à toutes nos bardiessi s
littéraires, piiilosophiques et scienlili-
ques. Pour cela , qii'atlend-elle.^ Le voici :
1^'autorilé, suilout l'autorité centrale,
le sié^c do Piomc, cherche avant loul
dans ses enfans le caractère chrétien
foudamenlal, l'amour, ou, ce qui est
même chose, l'humilité , ipii est en nous
la capacité pour l'amour; i caritdtis Lo-
chs huinilitas , i dit saint Bernard; l'hu-
milité est le lieu de l'amour, (hiand
Home trouve dans une Ame ce caractère,
il semble qu'elle lui dise : < Allez en
paix ; ama et die qiiod vis. i Mais elle
tient pour suspectes même les meilleures
paroles de quiconque ne s'est pas fait
reconnattre à ce litre.
L'autorité catholique attend donc des
{^ciges solides d'amour , de vie pratique,
d'humilité, de pureté, de désintéresse-
ment d'esprit , avant de reconnaître
comme légitimes et comme appartenant
au Christ, les nouvelles forces qui se
développent.
Une remarque d'un très grand sens
vient d'élMî faite dans ce recueil (1),
c'est que l'état passé du clergé gallican
(qui n'est plus le nôtre aujourd'hui), état
Uianifeslé p.>r celle tendance, non h se
séparer , mais à se distinguer du centre
de l'unité d'une manière réfléchie, pr<^-
méditée et formulée, avait en propor-
tion éloigné de l'amour pour réléguer
davantage vers la science l'ensemble de
nos travaux et de nos efforts. < ISous n'a-
vons plus assez hardiment professé la
vcrilc dans VamoiWy > doctrine essentiel-
lement romaine , essentiellement cen-
trale dans l'Église catholique. jNous nous
sommes trop posés dans le domaine spé-
culatif j nous y avons suivi trop loin le
philosophisme sans cœur ; nous avons em-
ployé ses armes impuissantes; nous avons
accordé que l'amour et la foi devaient
rester dans les limites du cœur , sans se
mêler aux choses de la raison, de même
qu'on accordait quel'induencede l'Eglise
(hi Sauveur, se bornant au for intérieur,
au salut de chaque Ame, n'avait pas droit
de se mêler au m<juvemenl social ; doc-
trines contraires au progrèfcde la science,
comme au salut des peuples, comme à
l'enseignement invariable de l'Eglise
mère, cœur de l'Eglise universelle.
Donc, et sous tous les rap,)Oits, la
marche à suivr<; , la voie unique et né-
cessaire , la voici : retour de l'intelli-
gence vers le cœur, de l'esprit vers l'a-
(1; i>umOrQ de fvvriçr^ arlicio iaiilulé Imaid,
PAU M. h BAUTAIN.
131
moiir, de la pliilosophie et de la science
vers la pratique et vers la foi : retour du
cœur vers l'unité centrale , vers Dieu, et
vers le cœur de son Eglise.
Quand les travaux des savans chrétiens
s'appuieront entièrement sur ces bases,
on verra prendre à la science catholique,
sur tout ce qui porte à côté d'elle le nom
de science, l'ascendant qui convient à la
vérité sur l'erreur.
De là vient, disons-nous, et l'impor-
tance et l'a -propos de l'enseignement
philosophique dont nous nous occtipons ;
car il est tout entier dans ce sens : il
pose scienlifiquement l'amour comme
principe et comme terme ; dans son plan
général et dans tous ses détails , dans ses
conseils et sa méthode , c'est en vertu de
ce principe qu'il marche, et c'est vers ce
terme qu'il lend. La première page et la
dernière du livre traitent de ce point.
Citousen quelque chose :
« Le sujet de la philosophie, c'est
I l'homme, le seul être de ce monde qui
« ait la conscience de lui-même et de ce
« qui l'affecte, le seul qui sache aimer
« ou réfuter son affection avec motif.
I L'homme est aimant de sa nature
« comme il est libre et inlelligenl. Il
« aime dès qu'il vit, avant de connaître
« et de se connaître, avant qu'il soit ca-
« pable de choisir l'objet de son affec-
i tion. Il aime ce qui lui est semblable,
< analogue ou homogène. H tend vers ce
< qu'il aime, et parce qu'il l'aime. Qu'est-
< ce donc qu'aimer? qu'est-ce que Ta-
< mour(l)?
« L'amour , dans le sens universel du
« mot, est le principe créateur de toutes
« choses. Il est la source de la vie, la loi
« des intelligences, le lien sacré qui unit
« toutes les créatures du ciel et de la
« terre. L'amour spécial, humain, l'a-
« mour dans l'homme est l'expression du
« besoin foncier qu'il a de la vie ; c'est la
« tendance du moi vers un non i/iui , le
'< penchant du sujet vers un objet, alin
< (h; se l'unir ou de lui être uni. Gar-
i dons- nous de coufoudje Vnmour, qui
« appartient ;\ l'Ame, à ce qu'il y a de
( plus pur, de plus céleste dans l'homme,
« avec la convoitise de l'esprit , avec la
« concupiscence de la chair ou les appé-
(l) Inlrçiluclion , |j G,
« tits du corps. L'homme appelé ce qui
« répond au besoin de sa vie physique;
'( il convoiLe ce qui flatte son goût et s'y
attache; mais il n'aime, il ne peut ai-
mer véritablement que ce qui est ho-
mogène à sa nature physique, analogue
à son besoin foncier. La créature hu-
maine ne saurait aimer que ce qai lui
est égal ou supérieur , comme sa haine
ne peut s'appliquer qu'à ce qui est à
son niveau, ou à ce qui la dépasse. > (^ 7.)
î L'amour humain a sa source dans le
besoin profond de la vie, dans !e senti-
ment que l'homme acquiert de sa dé-
pendance de la source de toute vie;
dans la conscience vague de sa limita-
tion, de son impuissance à se suffire h
lui-même, à vivre par lui et pour lui
seul. Il n'y a pas de vie sans mouve-
ment, sans action et réaction, sans
communication. L'homme est-il dans
l'abondance? il tend à communiquer
son bien-être, à en faire part li ses sem-
blables pour .se les attacher, pour s'en
laire aimer ; il ne jouit vraiment de ses
biens matériels et spirituels qu'à celte
condition. Est-il dans la pauvreté, dans
le dt^n\iement? il cherche . et poursuit
ce qu'il croit propre à le soulager ou à
le satisfaire. Dans l'un et l'autre cas ,
c'est le besoin de vivre qui le presse :
du besoin senti naît le désir, et du désir
vient l'amour. > (§ 8.)
4 3Iais si l'amour de la vérité est la
condition de la science de la vérité ;
s'il n'y a point d'amour sans désir, ni
de désir sans le sentiment intime et
profond de la privation de quelque
chose qui est essentiel à notre bien-être,
de quelque chose que nous ne possé-
dons point en nous-mêmes, (|iic nous
ne pouvons nous donner , qu'il faut at-
tendrez et recevoir d'ailleurs, il sera
vrai de dire (|ue la capacité de l'indi-
vidu pour la science philosophique est
en raison de son besoin senti et réflé-
chi , reconnu et avoué d'un bit n qui lui
maïuii.e ; en r.iison de la conviction
qu'il aura acquise que son existence
réclame un soutien , que sa vie spiri-
tuelle ne peut se passer d'aliuieni ; et
il sera encore vrai de dire cjuil ny a
point de philosophie réelle, point de
science pîiilo^opliique possihie la où
rhommc prétend se suflirc a lui même,
m
rSYCîIOLOGîF KTPKnniENTALE,
< puiser la sn'onro o\ la v«'îrilé vu lui : la
a où l'oif^iiril dissimula le besoin , où lY*-
< i^oisnic ('loiilfe l'aiiiour. » {j 9.)
(!e sont l;"i ipielques uns des parap^ra-
phcs de riutroduction. Nous eu raj)i)ro-
chous ici les dernières pafjes du livre (|ui
uionlient (jue l'amour est la eousonnua-
liou de la science, comme il en est le
principe.
4 11 y a dans l'Iiomme un besoin plus
profond que le besoin de connaître,
c'est celui d'ainu^r. L'inttdli^encc est à
TAme ce que la vt'rité est au bien ; et
comme le bien est la consommation du
vrai, l'amour est la consommation de
la science, iîavoir, c'est vivre par l'es-
prit; aimer, c'est vivre par l'Ame; vi(î
plus profonde , puistjue l'Ame est la
racine de l'esprit, et que l'intelligence
en est une puissance. Aussi , ce qu'il y
a de plus ('levt' dans la science, toutes
les merveilles de la contemplation ne
suffisent plus h une Ame en qui le be-
soin foncier de sa nature s'éveille. La
vi^ritr, si belle qu'elle soit, lui paraît
froide, la science vaine, si elle ne re-
(joit la vie en substance, et elle ne peut
la recevoir ainsi qu'en aimant : car l'a-
mour seul unit intimement à l'objet, et
il n'y a de bonheur que par l'union et
dans l'unité.
< IMais il y a des degrés dans l'amour
comme dans l'intellij^ence , depuis le
désir le plus grossier des sens, jusqu'à
l'amour le plus pui-. II y a de l'Ame
dans tous les degrés de l'amour, car on
n'aime qu'avec TAme : mais tantôt elle
aime purement , imraédiatenuMit ce
qui est analogue à sa nature ou ce qui
lui est supérieur j tantôt elle aime mé-
diatement, avec mélange, (juaud son
désir n'airive h l'objet qu'A travers le
corps, les sens , l'imagination , la rai-
sou, l'esprit; ou quand elle aim(; ce
(jui est d'une nature inférieure A la
sienne. Alors son amour s'abaisse et
rlle se di^grade. Le seul objet digne de
son attachement c'est le Di»Mi supri^-m»;,
la source de tout bien, l'I^tre p.ir ex-
cellence. Aussi le cherche-l-(dle in-
sliuclivemiMil par toutes les voies et en
toutes choses , cl lorsqu'elle se pas-
sionne pour une créature, pour un 6tre
lini, c'est (ju'cllc croit y trouver le
bien infini qu'elle aime et la joie sans {
« terme qu'elle espère. L'illusion de la
« passion humaine est de chercher le vé-
< ritable bien où il n'est pas. De là le
< mécompte qu'elle éprouve par la va-
< nité de son objet, dès qu'elle le pos-
i sède, comme ces fruits de la mer INIorle,
< dont les couleurs éclatantes excitent la
« convoitise, et qui tombent en pous-
t sière dans la main qui les touche.
I l'.n Dieu seulement et dans l'amour
< de Dieu, l'Ame humaine peut trouver
i le boidieur dont elle est avide, parce
< que l'infini , dont elle est, peut seul as-
c souvir sa faim , combler le vide de son
< Être. C'est pourquoi l'homme ne peut
< parvenir à la vraie félicité, comme à
« la vraie science , que par une ascension
< continue et soutenue, passant succes-
« sivement par les degrés de l'intelli-
« gence et de l'amour, son esprit et son
< Ame s'élargissant et s'épurant toujours
a davantage, jusqu'à ce qu'il entre en
< rapport immédiat avec la vérité uni-
€ verselle , avec la bonté infinie , avec
< Dieu manifesté dans son éternelle lu-
I mière. H commence par aimer ce qui
i frappe les sens, ce qui réjouit le corps :
I c'est l'amour animal. 11 aime ensuite
« ses semblables, d'abord ceux qui lui
c sont unis par les liens du sang et dans
< lesquels sa frêle existence trouve se-
< cours et protection ; il les aime , parce
t qu'il est sorti d'eux, parce que sa fai-
< blesse et ses besoins l'attachent à eux.
i Dans le cercle de la famille , surtout
c (juand il en devient le chef, son amour
< s'étend, en se donnant à d'autres êtres
< pour lesquels il s'oublie souvent lui-
< même. Au-dessus de l'amour de la fa-
< mille est l'amour de la patrie , se dé-
( vouant au bien commur» dans l'unité
« nationale, image inférieure, mais belle
« encore, du Dieu suprême qui se donne
« à tous et n'excepte personne. Au degré
c supérieur est r.nnour de Ihumanilé ,
< qui, ne s'appuyant plus sur des uïotifs
« humains, n'a pu naître dans le cœur
i des hommes qu'après qu'il leur eût été
< révélé qu'ils ont tous le même Père
( dans le ciel. Ik doivent donc vivre en
i frères; et de là la fraternité chrétienne
« que l'Kvangile a établie dans le monde
i sous le doux nom de charité. L'amour
i de Dieu et de tous les hommes en I)i<Mi,
t voilà le plus i)ur amour, l'amour })ar
PAR M. L. EAUTAIN.
133
€ excellence , celui qui développe l'âme
€ dans toute sa capacité , et qui peut
€ seul la rendre infiniment heureuse ,
€ parce qu'il la met dans un rapport in-
ï destructible avec le principe même de
€ sa vie. Le but de l'amour est de s'unir
< à l'objet aimé, pour devenir semblable
< à lui et n'être plus qu'un avec lui. La
< tendance de l'amour de Dieu dans
< l'homme , c'est d'agir comme Dieu et
« de réaliser, autant que l'humanité le
< comporte, la perfection divine. « Soyez
« parfaits comme votre Père céleste est
< parfait. » Tel est l'idéal de la charité
I chrétienne; idéal qui a été réalisé sur
» la terre dans une vie humaine, par
« celui qui nous l'a apporté du ciel ,
< par le Yerbe divin fait homme. Jésus-
i Christ nous a appris par sa parole et
< par ses actes, par sa vie et par sa mort,
€ à aimer comme Dieu aime ; il nous a
« appris à aimer quand m('//^e ^ malgré
< les ingratitudes , les outrages et les
i persécutions. < Si vous n'aimez que
< ceux qui vous aiment , vous ne faites
I pas plus que les publicains et les païens.
€ Aimez ceux qui vous haïssent, bénis-
< sez ceux qui vous maudissent , faites
< du bien à ceux qui vous font du mal ;
< c'est par là que vous ressemblerez à
< votre Père qui est dans le ciel. > Ce
< qu'il nous a enseigné, il l'a fait; il a
< aimé les hommes jusqu'à mourir pour
€ eux ; il a donné son sang pour les sau-
< ver; et depuis ce temps l'homme sait
« qu'il n'aime bien que quand il est prêt
< à sacrifier sa vie pour ce qu'il aime.
i Depuis ce temps des milliers d'hom-
< mes , de femmes et d'enfans , ont pu au
< nom de Jésus-Christ et par sa charité
f qui les pressait , se dévouer pour
« leurs semblables qu'ils ne connais-
« saient pas , qui ne les aimaient pas ,
« qui souvent même étaient leurs persé-
« cnleurs et leurs bourreaux. Depuis ce
< temps il y a eu continuellement sur la
i terre, partout où la parole de Jésus-
< Christ a germé , des martyrs de la loi
« et de la charité , des héros de l'amour.
< l/I!van^'ile en appelant tous les hom-
« mes à l'unité et en travaillant ù les
< unir en Dieu par Pamoiir le plus ex-
i cellenl (jui absorbe tous les autres, a
< montré au genre humain sa vraie des-
< linatiou et l'unique moyen pour y par-
ToaiB vm. — N" 41, iiiôî).
i venir. < Qu'ils soient un ! > Voilà le but;
i et c'est le dernier vœu du Christ. < Ai-
f mez-vous les uns les autres, comme je
i vous ai aimé.) Voilà le moyen ; et c'est
i le commandement nouveau! j
< La parole de Dieu est donc à la fois
t la lumière de la science et l'âme de la
i civilisation. Le monde moral tourne
< autour de cet axe depuis le commeu-
€ cément et surtout depuis la venue de
« Jésus-Christ ; et c'est pourquoi la phi-
< losophie , amour de la sagesse dans
c son vrai sens, et qui doit en montrer
< le chemin aux hommes , doit aussi s'ai-
< tacher de toute sa force à la parole qui
c a tout fait, qui porte en elle les idées
< de toutes choses ; et qui ainsi peut
i seule fournir à toutes les sciences les
( principes éternels de leur développe-
i ment. Il n'y a plus aujourd'hui de phi-
< losophie platonicienne, de philoso-
c phie aristotélicienne, de philosophie
< stoïcienne ; ces doctrines n'existent
« plus que dans Phistoire , comme des
c préparations à l'unique philosophie ,
< parce qu'il n'y a qu'une seule sagesse,
i la sagesse de Dieu, manifestée par son
I Verbe. Il n'y a de philosophie possible
c en nos temps que la philosophie chré-
f tienne : en elle réside l'espoir de la
! science , de la civilisation et du pro-
< grès de l'humanité (1). >
Oui, la solution du problème scienti-
iique comme celle du problème social
est indiquée dans l'Évangile : mais elle
n'est pas encore acceptée dans le monde,
quoique la civilisation chrétienne dans
ses crises successives et même dans ses
écarts, converge vers l'une et l'autre.
(^u'on prenne le texte de l'Evangile et
le commentaire de l'Eglise et qu'on y
croie scientifiquement , politiquement ,
comme on y croit religieusement : on y
verra les solutions cherchées par le be-
soin des peuples et le besoin de l'esprit
humain.
On souffrira de scepticisme et d'anar-
chie tant qu'on regimbera contre cet ai-
guillon.
Il est lemp^ de prendre au sérieux les
vérités évangéiiques , d'en vivre à travers
toute la vie , dans la prière , dans la pen-
sée, dans la vie sociale et privée.
(I) Psychologie xpérim., i. ii, p i«W.
134
PSYCHOLOGIE rAPKRIMENTALE ,
Nous le voyons, les sciences dans leur
ensemble, et la philosophie surtout , la
jxïlilique enropt^tMiue et toute la civilisa-
lion moticrue eu )uassp en sont aux il(;r-
niers embarras. 11 devient clair, ce sem-
ble , qu'on ne peut plus sortir de là que
par une catastrophe ou par la Tranche
acceptation des conseils du Christ, guide
lu^cessaire de notre marche.
Pour nous borner aux choses d'intelli-
j^enco , oui , l'espoir de la science , de la
lumière que veut l'esprit humain, réside
dans la philosopliie chr(^,tienue ; et la
philosophie chrétienne est celle dont la
base est l'amour.
Mais, comme nous l'avons dit, l'anta-
gonisme de l'esprit et du cœur est un
état invétéré dans l'homme. J-.'âme et
l'entendement semblent deux termes op-
posés qui se neutralisent l'un par l'autre ;
la science nous enlle et l'amour nous
aveugle.
Donc il faudrait, en toute rigueur,
changer de vie pour sortir de ce cercle
vicieux : il faudrait une transformation
de notre état interne. Il faudrait l'ascé-
tisme chrétien , la puriiication , la mort
mystique de Jésus-Christ , toute la voie
de la croix.
Fonder la philosophie sur l'amour,
c'est donc planter la croix de .lésus-
Christ dans le domaine philosophique.
Dieu veuille l'y hxer , pour délivrer
l'esprit incertain de ce siècle de ses té-
nèbres et de ses langueurs.
ir
Tsons avons vu que le principe de la
philosophie c'est l'amour.
l'J maiulenant quel est l'objet dont la
philosophie est l'amour? Quel est le
irrme vjms lequel tend l'amour philoso-
|)lii(|ue?
C'est la Sagesse.
Mais qu'est-ce que la Sagesse? — C*est
relie dont parle l'Écriture sainte au livre
de la Sai^rsse. Un chrétitiu n'en peut vou-
loir d'autre.
i J'ai été créée dès l'origine et avant
( les siècles, dit la Sagesse , et je de-
« meure jusqu'au siècle à venir.... Celui
t qui m'a créée s'est reposé dans mon ta-
i bernacle. Ixclcs. 2i.)> < La Sagesse est
< le miroir de la majoslé de Dieu , l'i-
< mage de sa bonté... (Sag., viii.)» i Elle
i est la mère de l'amour pur, enseignant
i la vraie science. »
Ces paroles et les autres des livres sa-
pientiaux, appliquées par les Pères tantôt
à Jésus-Christ comme Dieu, tantôt à son
humanité, appliquées par l'Eglise i'i la
\ ierge très pure . devenue mère de Dieu,
sont commentées par saint Augustin de la
manière suivante (l).
Sans exclure aucun autre sens, il les
applique à la demeure céleste , spiri-
tuelle, appelée tabernacle de Dieu, dont
il est dit : < h'cce tahcniiiculuni Deicutn
hominibus. i
< A otre séjour , ô mon Dieu , n'est
i donc rien de terrestre ni de semblable
< au ciel corporel sensible : c'est quel-
i que, chose de tout spirituel , tenant en
< quelque manière de votre éternité : il
( est incorruptible: vous l'avez fait de
( nature à subsister toujours.... C'est la
« Sagesse créée, première de toutes les
< créatures. >
I La Sagesse incréée est éternelle com-
< me vous-même, ô Père tout-puissant :
< elle vous est parfaitement égale : c'est
< par elle que vous avez créé le ciel et la
i terre et tout ce qu'ils renferment : c'est
t le seul souverain principe de toutes
« choses : en un mot, c'est votre Fils uni-
« que qui est la Sagesse incréée. >
i Mais votre demeure est la Sagesse
i créée, spirituelle par sa nature, et de-
« venue lumière par la contemplation
f de la lumière. »
< Et celte Sagesse créée est la céleste
(i Jérusalem , celle ville toute libre , qui
I est notre mère commune, qui est et qui
< sera élernellemenl votre ciel (2). »
H y a donc une Sagesse incréée, le
Verbe-Dieu , et comme intermédiaire en-
tre l'esprit de l'homme et le \ erbe divin,
il y a cette Sagesse, Sagesse créée, lu-
mière illuminée, et devenue lumière par
la contemplation de la lumière : < (Jiiw
conlcnipLalUmc LiiiiiuiLs Ltmcii esL, t
De même que dans la vie la piélé du
chrétien s'adresse à Jésus-Christ pour
parvenir au l*ère , et s'adresse à Marie ,
ynère de Jésus, pour parvenir à Jésus-
Christ; de même que chaque chrétien
(1) lUt'dit., rhap. \i\.
(•1) S. AuQ., Uvdil.j cbap. XIX et xx.
PAR M. L. BAUTATN.
135
n'est pas seulement en rapport avec Dieu
par la prière et la vie intérieure , mais
surtout et d'abord par l'Église notre
mère , épouse de Dieu : de même l'intel-
ligence de l'homme et son amour pour la
céleste vérité tend à son terme extrême,
la Sagesse incréée , par la médiation de
cette Sagesse créée , appelée la maison de
Dieu, son temple , le tabernacle où Dieu
se communique aux hommes (l\
Cherchons quelque reflet de cet énoncé
théorique, fondé sur l'Écriture et sur la
tradition, dans l'expérience de notre pro-
pre cœur et dans la vie de l'humanité.
Quand un homme est touché de Dieu,
quand Dieu met au fond de son cœur l'a-
mour du bien et de la vérité, alors la mo-
tion qui l'inspire et le saisit dans les
mortelles ténèbres où les hommes sont
couchés, lui dit d'abord : i Lève-toi et
marche. > Et l'homme marche et tra-
vaille avec ardeur et joie. Il marche et il
croit à un but. Il marche vers une patrie
dont il s'est souvenu. Qu'il sache ou non
que cette patrie est le ciel même et le ta-
bernacle divin , il marche vers un idéal ,
vers un avenir de lumière , vers l'idéal
d'un monde dominé par le bien. Il mar-
ciie vers une terre promise dont il porte
en lui la promesse et dont il cherche la
réalité. Il porte en lui le reflet et l'image
de tout un monde de lumière et d'amour:
il en poursuit le corps et la substance.
Tout homme tend vers un pareil monde
ou du moins tous s'y sentent poussés.
Is'y a-t-il pas pour tous les hommes
une voix qui nous pousse dans la vie ,
comme dans la science , sans nous per-
mettre d'arrêter : une voix qui nous ex-
cite par l'expérience à toujours avancer;
qui , dans notre voyage terrestre, à tra-
vers la science ou la vie, nous porte
comme un voyageur plein de jeunesse et
d'avenir qui rêve toujours dans le loin-
tain une nature plus riche et plus belle.
<,hielle est cette voix qui ne cesse de nous
dire ; < Il y a mieux , il y a mieux ! i
Quelle est cette voix? quel est ce but?
C'est la voix de Dieu même qui ne
cesse de porter chaque homme vers le
but de la vie : qui pousse chaque homme
(I) Voyez Vlntroduclion, p. 0 , et la noie 6,
p. 4S , au lome premier do lu Ptycholog^e expéri-
mentale.
et toute l'humanité vers le royaume de
Dieu , vers sa sainte volonté réalisée dans
toutes les créatures en la terre comme au
ciel, vers le nom de Dieu glorifié, vers
la sphère de lumière que pressent toute
intelligence et dont tout cœur a senti
l'attrait.
Tous les hommes sont poussés vers ce
but. Tous sentent cette impulsion et cette
inspiration. Aucun homme ne travaille-
rait, l'humilité cesserait d'avancer , si le
secret pressentiment d'un but meilleur
que le présent , d'un monde de lumière
et d'amour ne pressait le cœur de cha-
que homme.
Sans doute la plupart prennent le
change. Bien peu vont jusqu'au terme
sous l'impulsion reçue : bien peu préten-
dent à l'amour éternel , à la beauté su-
prême : bien peu résistent aux séductions
partielles de repos et d'amour qui les ar-
rêtent et les détournent dans la voie sa-
crée de la vie. Mais cependant chaque
pas dans la carrière, dans la vie ou dans
la pensée, annonce le but suprême dont
l'attraction peut seule produire un mou-
vement humain.
Voilà des faits humains, des faits uni-
versels. Il est un terme absolu , positif,
au travail de la vie comme au travail de
la pensée.
La marche de l'humanité, dirigée par
la Providence, développe un état dernier
qui est le but du travail humain. Aidée
par Dieu qui lui donne la force d'agir et le
plan du travail , qui la dégage du mal
par le mystère du Christ , l'humanité en
se développant et en se purifiant édifie
le temple de Dieu : elle-même devient
ce temple saint en s'unissant et en se
conformant à la Vierge divine, épouse
et mère de Dieu , temple de l'Esprit
saint.
Voici maintenant le sens philosophi-
que des données précédentes et leur ap-
plication à l'état actuel de la science.
Le panthéisme allemand , qui est la pé-
riode philosophi(|ue dernière, se réduit
à ceci :
« La marche du monde est le dévelop-
pement de Dieu. Dieu cherche à obtenir
pleine conscience de lui-niiMn;' en s'.'\-
posant. »
< Dieu -principe est rextrêinc passé,
Dieu-terme est rcxtrêmc avenir. Dieu
i.3(;
PSYCHOLOGIE e\pi:rimentalk,
siij«H, Dicii-objrl , sont \cs deux pôles de | clltM rrlablir dans \o. niondo lo rovnump
l'univers. >
< Dieu se développant pour se voir est
le foyer du monde : et Dieu développé
se possédant et se réflécliissanl dans sa
totalité est la limite , le but, le terme cx-
tr«'me du mouvement de l'univers. >
( Dieu l'ère est le centre du moiule : le
monde est Fils de Dieu : riiomme est l'Es-
prit de Dieu, j;loritiant l'un par l'autre.
Et ces trois termes forment la J'rinité
consubstanlielle. >
Kli bien ! la connaissance cbrétienne de
la Sagesse, telle que l'Écriture la décrit,
répond au panthéisme en lui substituant
la vérité dont il présente la monstrueuse
image. Voici ce que la philosophie ca-
tholique répond au panthéisme :
La Trinité consubstantielle c'est Dieu :
Dieu absolu, parfait, avant toute créa-
ture et tout développement.
Le but de la marche du monde n'est
pas le développement de Dieu.
Ce n'est pas Dieu qui se réalise , c'est
son idée qui se manifeste et sa volonté
qui se fait.
L'idée de Dieu est le terme du monde :
c'est l'idéal vers lequel marche l'huma-
nité, pour lui devenir adéquate et obte-
nir ainsi conscience d'elle-même et con-
science de Dieu.
L'idée de Dieu, soit en elle-même soit
dans sa réalisation, est ce que la tradi-
tion chrétienne appelle : IVom glorifie de
Dieu, temple de Dieu, tabernacle de
Dieu, royaume de Dieu , Et^lisc de Dieu ,
Epouse de Dieu. Et c'est aussi ce que
l'Ecriture sainte appelle « miroir sans
tache de la grandeur de Dieu , image de
sa bonté. >
Ce n'est point Dieu-objet en face de
Dieu-sujet : ce n'est point Dieu se con-
cevant et se réfléchissant lui-même dans
son iniinie perfection : ceci se passe au-
dessus du monde, dans le sein de la Tri-
nité.
Mais cette capacité pour concevoir la
lumière éternelle c'est la Sagesse créée
que Dieu daigne rendre . lumière par la
< contemplation de la lumière, lumière
< illuminée par la lumière illuminan-
I te > 1,. »
Et l'homme, poussé par Dieu, doit en
(I) S. Auj;., irc(/if.,cli. XIX.
(lu l^^niphî divin , la i^loire du nom divin,
par la marche et par le tr.iv.iil , par la
pensée et par la vie. ()ne s'il ngil ainsi
rjiomme sera fait enfant de Dieu.
Et ce développement du nom divin
dans l'univers n'est pas le cours commun
du monde qui se fait par la succession
des années et des jours , par le passage
des générations sur la terre : le nom di-
vin se glorifie et se développe dans W.
monde par Jésus-Christ et les hommes
qui le suivent, à travers et malgré le
monde , pour le sauver.
Ainsi le panthéisme s'est égaré faute de
connaître la Sagesse, objet d'amour du
philosophe chrétien.
l^ntrons dans quelques détails plus
précis sur la nature de l'objet philoso-
phique.
(1 (^)u'est-ce que cette existence mysté-
< rieuse dont le philosophe se dit ama-
< teur, qu'il recherche avant de la con-
< naître, dont il attend la satisfaction de
< son besoin foncier, le complément de
« sa vie , la science , la félicité? Qu'est-ce
c que la Sagesse? qu'est-elle en elle-
i même? qu'est-elle par rapport à
< l'homme (1)?
< Si le mot de philosophie n'est pas un
c vain nom, s'il implique la notion de
« deux termes, d'un sujet aimant et d'un
< objet aimé , il faut admettre l'existence
< de cet objet distinct de l'homme, non
< moi en face de son moi , mais en rap-
c port avec lui et répondant à son besoin
1 foncier, à son désir. Or, ce que
< l'homme désire naturellement, ce qu'il
c veut instinctivement, ce qu'il recher-
< che et ce qui lui plaît toujours, c'est le
I bien et la vie , c'est ce qui porte le ca-
« raclère de la bonté, de la vérité, de la
I beauté ; et encore une fois, comment
< rechercherait-il naturellement le bon,
< le vrai et le beau, si leur prototype
< n'existait en puissance dans son irilel-
< ligence, s'il n'en portait le caractère
i sacré dans son Ame. dnns son esprit,
< dans toute sa personne? Si aucune
< beauté particulière ne lui parait par-
< faite ou sans di-faut , si aucune ne ré-
< pond complètement à l'idée vague qu'il
« a de ce qui est beau, c'cbt que lidéal,
(I) Iniroducliony S <L
PAR M. L. BAUTAIN.
137
< l'archétype de toute beauté plane con-
( stamment devant lui, à savoir, la Sa-
ï gesse elle-même se réfléchissant plus
« ou moins purement , quoiqu'à son
<i insu, dans son miroir intérieur ou dans
i son entendement. »
C'est là l'objet suprême vers lequel tout
homme est poussé. La marche de la vie et
le progrès de l'homme consistent à se dé-
gager de tout autre objet, de toute autre
forme, pour arriver au terme légitime de
l'espérance humaine.
Sans parler des créatures individuelles
et des biens accidentels auxquels le cœur
de l'homme peut s'élever, le premier
objet général auquel l'homme se trouve
attaché quand il nait à la vie , c'est le
monde physique. L'homme y vit physi-
quement et s'en nourrit. {$ 21.)
Le monde physique peut devenir objet
philosophique. De là le a sensualisme _,
tf VépicurismCj le matérialisme et toutes
« ces doctrines ignobles et superficielles
< qui tendent à retenir ou à ravaler
€ l'homme au niveau de l'animal, qui ont
< leur base dans la concupiscence de la
i chair j et leur terme dans la matière. i>
(§22.)
Mais l'homme , par le développement
des facultés de l'esprit et l'influence de la
parole, s'élève ordinairement au-dessus
du monde matériel, cesse de s'identifier
à lui, et s'en dégage assez pour le voir à
distance dans sa forme et dans sa beauté.
Cela même est le second objet général
auquel chaque homme s'attache dans ses
années d'adolescence ; c'est le second de-
gré du développement ; c'est l'âge de la
poésie j de Vesthétiquc, de l'imagination ;
c l'objet, c'est la figure du monde, la
« nature vue en spectacle. >
Ce spectacle de la nature peut devenir
objet philosophique, et donne lieu à une
philosophie d'imagination, comme le
monde physique, aimé pour sa sub-
stance, donne lieu à une philosophie des
sens. Ce degré philosophique a son fon-
dement dans le besoin de f l'homme de
voir, de contempler et d'admirer la belle
nature , dans la concupiscence des yeux.
•(§2.1.)
Après cette période , la raison prend le
dessus; «elle arrête la fougue de Tima-
< gination , elle en lompèrc le feu cl l'é-
i clal; les images loui-à l'heure si scdui-
€ santés se décolorent, le désenchanle-
< ment commence, et h peine l'homme
c a-t-il prêté une oreille attentive aux
i dictées de la raison qu'il acquiert la
< conscience d'un besoin nouveau, plus
c noble et plus général que les précé-
< dens, le besoin de l'ordre, de la jus-
« tice, du beau moral. Enfant, le sens
< des saveurs, le goût et le besoin de
< l'alimentation physique dominaient en
« lui; adolescent, c'était le sens de la
« vue, de la lumière, le besoin d'images,
< de tableaux, de spectacles. > L'objet
auquel l'esprit de l'homme s'attache
alors , c'est la loi^ la loi soit dans la na-
ture, soit dans l'ordre social, soit dans
l'exercice de la raison et de la parole. La
logique , l'art de la parole , le droit so-
cial, les préoccupations politiques ex-
clusives, la science des lois de la nature
répondent à ce degré. (§ 25 et 26.)
La loi et la raison deviennent objet
philosophique ; c'est le degré du ratio-
nalisme. Dans ce degré , l'homme se con-
temple opiniâtrement lui-même , et le
danger de ce degré , c'est que « la raison
c se persuade qu'elle porte en elle la
( majeure absolue, le principe universel
< de la science, le critérium de la vérité,
€ qu'elle peut remonter par induction
( jusqu'à l'origine des choses, ou dé-
< duire de ses notions pures , comme elle
i les appelle, une métaphysique cer-
< taine, une morale catégorique, qu'elle
« peut être à elle-même sa lumière et sa
i loi, se diriger par sa propre force dans
c les voies de la vie, et n'obéir qu'à elle ;
( philosophie stérile, produit de la con-
« centration de la volonté et de l'exalla-
i tion de l'esprit , fruit éphémère de Vor-
i gucil de la vie. > (ii 28.)
Il est à remarquer que beaucoup
d'hommes s'arrêtent au premier degré du
développement et au premier objet, le
monde physique.
D'autres s'arrêtent au second degré,
au second objet, à la nature vue en spec-
tacle.
D'autres enfin au troisième degré, ce-
lui de la raison se posant dans la loi lo-
gique, naturelle et sociale, telle que ce
monde la comporte, telle qu'elle est dans
la sphère de l'espace et du temps.
Tant d'houinn's s'arrêtent à ces pre-
miers degrés que l'existence d'un degré
138
PSYCHOLOGIE E\^[^^\lME^TALE,
suprriour tic (li'vnloppCinenl n'est ni g<^-
ncraUMiicnt connue ni vulf:jairenient ad-
mise.
Et crjM'iid.nil il est certain que < l'exer-
< cicc Iff^'ilinie de l.i raison dans ia
< splière de l'espace et du temps conduit
( l'Iioiunie au pressentiment de quelque
( cliose d'absolu, d'universel, qui doit
< faire ia base de ce qui est relalii et
< continrent. Ce pressentiment naît dans
< son Ame quand la vérité l'a touché de
< son rayon divin, et alors le besoin de
< connaître se fait sentir ; alors aussi il
i lui faut des objets plus purs, plus no-
i blés et plus vrais que tout ce qu'il a
< connu jusque là. Le pressentiment de
« la vérité lui donne une sorte de foi va-
« ^ue en l'existence d'un monde supé-
( rieur à celui où il vit actuellement,
< dun monde où doivent régner la
< beauté, la vérité, le bien. Quel homme
i n'a pas trouvé parfois dans son inté-
i rieur, à des époques sérieuses et en
( certains momens de recueillement,
< les traces de ce mystérieux pressen-
i tinicnt et de celte foi obscure ? >
(5 30.)
Si l'homme éprouve alors un besoin
intime auquel rien de périssable, rien
de terrestre ne répond, s'il a foi en la
vérité d'un monde supérieur et en la pos-
sibilité de le connaître , il faut admettre
une philosophie qui corresponde à ce
besoin; et l'objet de cette philosophie,
c'est la Sagesse éternelle, manifestée
dans le monde des intelligences. (j3I.)
Mais ce degré que l'homme pressent en
vertu de sa nature , il ne l'atteint pas en
effet par lui-même ou par le cours natu-
rel de son développement; l'iaton l'a
pressenti sans en atteindre la substance.
L'intelligence humaine agissant parelle-
m<^me et en tlehors du Christianisme,
s'arrête h cet égard dans \es/>ir/tualLsnic,
Vide (dis me, le pdtUhcLsnie, pris dans son
meilleur sens; mais ces doctrines qui
élèvent l'homme en science spéculative,
I le laissent dans l'ignorance d»' sa na-
< Inre foncière et de sa position préî-
« sente , dans l'ignorance; de son origine,
c de sa loi , de sa fin et des moyens de
< l'atteindre. » (,3L)
< Il faut donc une doctrine plus élevée
« et plus profonde, plus vaste et plus
« complète que telle dont nous venons
de parler; une doctrine qui révèle à
l'homme les mystères de l'Iioiume, qui
lui dise d'où il est et ce qu'il est dans
la hiérarchie des êtres, dans l'ordre
des existences, d'où viennent les con-
tradictions qui le divisent en lui même;
une doctrine qui lui montre la voie
unique par laquelle il peut avancer, se
perfectionner, arriver à la science de
la vérité, et par elle A la vraie liberté,
à la paix véritable, à la vie foncière,
garant de l'immortalité; une doctrine
qui lui découvre les obstacles qui s'op-
posent à son progrès, les ressources
qu'il porte en lui, et les moyens qui lui
sont offerts du dehors pour les sur-
monter. Or cette doctrine par excel-
lence, enseignant les plus hautes vé-
rités dont l'homme est capable en ce
monde, l'initiant aux mystères divins
par la vertu de la parole divine, c'est
celle du Christianisme, par laquelle le
philosophe devient en toute vérité dis-
ciple de la Sagesse.) (532.)
Ici, «l'objet, c'est la Sagesse suprême
et ses lois; non plus la sagesse de la
chair ou des sens , la sagesse de la pen-
sée ou de l'esprit propre , la sagesse du
siècle, du monde ou du temps, la sa-
gesse humaine enfin, mais la sagesse
divine, idéale et prototype de toute
sagesse, beauté universelle, mère et
modèle de toute beauté particulière,
source de toutes vertus, et qui. à tous
les degrés du développement spirituel
de l'homme, est toujours, qu'il le sa-
che ou qu'il l'ignore, l'objet de son
amour et le but de ses recherches ; car
c'est elle , cette sagesse originale et
primitive, qui fait la beauté du monde
et de la nature, la justice des actions
morales et des lois, la vérité de l'idée
et de la science , la beauté de la vertu
et de l'amour : c'est la îMona.^ des
déistes, la Dias dvî l'idéaliste, la So-
j)/iia des Grecs, la Schwadah des In-
diens, la Chochtnah des Hébreux, la
raison universelle des modernes. »
{i 33.)
Cette idée, entrevue par Platon, ex-
posée plus ou moins heureusement par
le néo-platonisme aidé des écritures
chrétiennes, très répandue dans la phi-
losophie indienne . est développée pure-
ment par nos livres sapientiaux, et vil
PAR M. L. BAUTAIN.
139
dans toute sa force et toute sa vérité dans
la tradition catholique 1).
On lit dans l'Ecclésiastique ces paroles
fondamentales : < Le Verbe de Dieu au
i plus haut des cieux est la source de la
c sagesse C'est le Très-Haut, le Dieu
< souveraindominateurquiTa crééedans
« le Saint-Esprit, qui l'a vue. qui l'a
I nombrée et mesurée, et qui l'a répan-
( due sur ses ouvrages (2\ »
« Remarquons que le texte sacré
c nomme le Souverain dominateur, son
< Verbe et l'Esprit , comme auteur de la
c sagesse, et la sagesse est posée comme
c une existence objective en face de son
I créateur ;3). >
C'est là le sens du long et remarquable
commentaire de saint Augustin, dont
nous n'avons cité qu'une partie (4\
« Cette sagesse, objet de l'amour du
i vrai philosophe, serait donc l'effet pri-
i mitif, pur et universel de la raanifesla-
« tion de Dieu extra se ; c'est elle que
* saint Paul désigne quand il dit que ce
< qui était invisible en Dieu est devenu
c visible depuis la création du monde.
« Ce n'est point l'Être-Dieu , la substance
i Dieu, Dieu dans son absolue st-iu-, qui
« serait devenu visible par la création ;
c c'est Vidée divine posée par la puis-
( sance divine, qui est devenue visible à
( toute créature intelligente, faisant
< partie intégrante de l'univers (5). »
C'est là < l'idée vraiment philosophique
i et mère de la science , puisque son
i idéal , ou la sagesse , renferme tout ob-
c jet de science. »
Résumons ce qui précède, et con-
cluons tout ce travail.
Le principe de la philosophie, c'est
l'amour. Sans amour pratique et vivant,
(1) Voyez la noleô, p. 4o.
(2) Ecdéi., ch. 1, Y. 3, 9, 10.
(3) P*yc*.,p. 49.
(4) Médit., ch. xviii , iix , xx.
(5) Ftych.,f. .SO.
la science n'est plus qu'une science de
tête, vide de substance et d'âme, et
fausse par cela même.
L'objet de cet amour, le but ou terme
philosophique, c'est la sagesse, idée di-
vine, universelle, intermédiaire entre
l'esprit de l'homme et Dieu.
Dans cet objet ou forme universelle,
toutes les intelligences des hommes
pourront s'unir, se pénétrer comme elles
seront pénétrées de Dieu; c'est là le but
suprême que poursuit en ce monde l'a-
mour de la sagesse , et qu'il atteint dans
l'éternité.
La science philosophique ainsi conçue
est le reflet du culte catholique, tel qu'il
est pratiqué par les moindres fidèles.
Le panthéisme moderne , dont le prin-
cipe d'erreur consiste à méconnaître l'i-
dée de la Sagesse créée, idée de Dieu qui
n'est pas Dieu , s'est développé , chose re-
marquable , au milieu des peuples chré-
tiens qui ne reconnaissent pas l'Église ,
épouse de Dieu^ il a germé parmi les
peuples séparés qui, de propos délibéré,
refusent de penser à 3Iarie, épouse de
l'Esprit saint. C'est rejeter l'élément
passif, t lumen illuminaturn (l), i et c'est
absorber tout en Dieu.
Aussi, c'est par l'Église et sa vertu,
c'est par Marie et son intercession vi-
vante, c'est par le grand mystère que
représente la Vierge , mère de l'Homnie-
Dieu , que la philosophie chrétienne
triomphera.
L'abbé A. G.
1) s. Aug., JfedK.jCh. xix.
P. S. Nous répétons à la fin de rel arUcle ce que
nous avons déjà dit on insérant le premier ariicle
de M. Tabbé G., c'c*t que ce sonl ici ses opinions
personnelles et non en tout celles des directeurs de
VI niv*'riHé. Il nous a paru que nos abonnes seraient
bien aises de Toir la doctrine de M. Bautain , qui a
eu du relcDlissement, exprimée par on de ses dis-
ciple».
110
UTlLITt: DES LEGl:^DES l'OPULAlIlE.S.
UÏILlTi: DES Li:(.EM)ES POPULAIRES.
LES MES DES SAIMS DE LA IU;i:TA(;NE-AKM()KIQLE D'ALBEin-LE-GRAM»
ET DE DOM LOIJLNEAIJ,
iiocdilccs par M. Mior.vc de KIiRDA^LT (1) et par Tabbc Tkesvaux (2).
1.
La science et la litlérature se préoc-
cupent beaucoup de la Bretagne depuis
quelques années; elles fouilleront encore
long-temps dans son vieux sol sans en
épuiser la mine féconde. La lîretagne a
SCS philologues qui sondent les mystères
de sa langue celtique , ses antiquaires qui
explorent ses ruines druidiques et chré-
tiennes, ses peintres qui reproduisent
ses sites et ses costumes varies; de jeu-
nes poètes révèlent la poésie de ses lan-
diers et de ses grèves, Turquety celle de
sa foi. Dans cette préoccupation géné-
rale, on semblait oublier ce qui devait,
ce semble, attirer tout d'abord l'atten-
lion, les légendes écloses sur cette terre
religieuse. M. "Miorac de Kerdanet et
TabbéTresvaux réparent cette lacune en
publiant, l'un les Vies des Saints de la
Bretagne- \rniorique d'Albert-le-Grand ,
l'autre le même sujet traité par dom Lo-
hineau.
Albert-le-CVrand rapporte les légendes
breloinies telles qu'il les a recueillies;
professant un grand respect j)0ur la tra-
dition, il ne l'altère jamais dans son œu-
vre qui en est un reflet fidèle; son style,
(l'une gracieuse naïveté, convient mer-
veilleusement à la tAche qu'il s'impose;
M. de Kerdanet a pu le surnommer avec
vérité le Lafontaine de la légende. Cette
naïveté pieuse a souvent quelque chose
de touchant, comme, par exemple, lors-
que réclamant une prière jiour prix de
ses veilles, il termine ainsi la préface de
son livre ; «Adieu, ami lecteur, priez
pour moi. > M. de Kerdanet vient de réé-
diter cet ouvrage, sans y rien changer,
mais en renrichissant de notes et d'ob-
servations savantes qui complètent et
rectifient le texte d'Albert le-drand ;
elles expliquent la légende par Thisloire,
mais elles prouvent aussi que l'histoire
peut puiser dans la légende de précieux
documens dont elle n'a pas encore assez
songé à s'enrichir, et elles présentent
ainsi , sous le point de vue de l'utilité de
la légende, un aperçu en partie neuf et
fécond. Ainsi, par exemple, la légende
bretonne qui met souvent en scène le roi
Arthur pourrait offrir des éclaircisse-
mens à la question aujourd'hui débattue
des origines des romans de la Table-
Ronde. L'abbé Tresvaux n'a pas travaillé
dans le même sens que M. de Kerdanet,
Voulant faire de la Vie des Saints de
Bretagne un ouvrage exclusivement de
piété , il a dû nécessairement se préoccu-
per davantage des vertus des Saints que
des légendes qui .s'y rapportent ; son livre
renferme plusieurs vies nouvelles. Par un
laborieux travail il a refondu complète»
ment l'œuvre de dom Lobineau, lui a
donné un caractère tranché en y mêlant
des méditations élevées et édifiantes.
Dom Lobineau écrit au dix-huitième siè-
cle, dominé par ce froid esprit de criti-
(jue qui franchissait alors jusqu'au seuil
des couvens ; il se pose à un point de vue
tout autre que celui d'Albert-le-Grand;
il modifie et supprime à sa guise, en les
déclarant plus nuisibles qu'utiles, les lé-
gendes traditionnelles que ce dernier
rapporte fidèlement en en proclamant
(1) Les Virt des Saints de la Bielagne-Àrmori(jHC , par Alberl-Ie-(irand , ayec des noies el observa-
tioDs historiques el critiques , par M. Miorac de Kerdanet. Chez Isidore Pesron , rue Pavée-Saint-André-
des-Arts, iô.
(2) Les Viri drt Snin(x de Brelngne et des. Prr.^^nnnet d^iine rminenic pirlr qui ont vécu dam cette
province y par dom Lolmicau ; revues et auguicntéis par l'abbé Trcsiaux. thci MOqui[jnon junior, rue
de& (jrdndà-.^uguslJQS , U , (> ^ol. m o" j prix ; 50 fr.
UTILITÉ DES LÉGENDES POPULAIRES.
Ui
Putilité. Cest un mal, selon nous, que
cette tendance critique destructive des
traditions populaires. Comme Albert-le-
Grand, nous croyons à l'utilité de la lé-
gende; nous ajouterons ici quelques
exemples et quelques observations en fa-
veur de cette vérité encore contestée de
nos jours.
Du reste, l'opinion publique s'est de-
puis quelque temps singulièrement mo-
difiée sur ce point : il y a peu d'années,
la légende était une superstition , aujour-
d'hui elle est une poésie ; la sanction pu-
blique tend à faire encore un pas, à l'ad-
mettre comme une utilité. Le succès de
la p^ie de sainte Elisabeth de Hongrie ,
par le comte de Monlalembert , a surtout
contribué à réhabiliter la légende en
France, à la faire considérer comme
l'une des branches de la poésie. C'est une
poésie en effet ; au moyen âge c'était à
peu près la seule ; à son état primitif elle
était la littérature du peuple, agrandie
aux dimensions du roman épique, celle
des classes élevées. Une autre littérature
est venue remplacer celle-là pour les
hautes classes; mais il n'a pas surgi éga-
lement une nouvelle littérature popu-
laire, à moins que l'on ne veuille appe-
ler de ce nom les romans de corps-de-
garde ou la poésie d'almanach. Pourquoi
donc vouloir étouffer l'antique poésie
légendaire au sein des populations oii
elle subsiste encore? Les affections déli-
cates du cœur, le sentiment en un mot,
fleur mystérieuse qui demande le plus
souvent pour éclore la lumière de l'édu-
cation, est généralement peu développé
chez les classes inférieures ; en revanche,
l'imagination l'est à un haut degré, elle
réclame un aliment, c'est la faculté do-
minante du peuple. Aussi c'est par elle
que les idées ont le plus de prise sur son
esprit. Voilà pourquoi une littérature est
pour lui un besoin , voilà pourquoi la
poésie légendaire a été et peut ôlre en-
core pour lui d'une utilité immense. On
n'a pas encore assez calculé toute la por-
tée du rôle rempli par la légende dans la
régénération spirilualiste du monde nou-
veau; l'ensemble des légendes nées sur
tous les points de la chrétietilé formerait
le poème complet du catholicisme; il
n'est peut-être pas une seule des plus
hautes ventes chrétiennes , de ces vérités
métaphysiques et spiritualistes d'un dif-
ficile accès même pour les intelligences
élevées, qui n'ait revêtu la forme à la
fois merveilleuse et simple de la légende.
Apportant sous son vêtement féerique
ces idées régénératrices, la légende s'as-
seyait avec elles au foyer du pauvre ; en
séduisant son imagination, elle faisait
descendre à son insu des vérités dans son
cœur, et chaque apparition de l'ange aux
merveilleux récits y laissait après lui,
comme font , dit-on , les esprits célestes ,
une trace lumineuse qui éclairait les ac-
tions de sa vie.
Dieu nous garde d'avoir tendance h ad-
mettre cette opinion d'oulre-Rhin, qui
transforme en mythes les miracles. IMais
cette erreur, comme tant d'autres, a pour
base une vérité ; les miracles sont le plus
souvent des faits symboliques. Ainsi, par
exemple, le fait de la résurrection du
Christ a pour sens caché la résurrection
de l'âme à la grâce. En niant le fait du
miracle et en laissant subsister le sym-
bole, on est arrivé à en faire un mytlie ,
erreur qui n'est qu'une vérité incom-
plète. Comme le dit Bossuet. < Dieu est
le maître de disposer de ses créatures,
soit pour les tenir sujettes aux lois géné-
rales qu'il a établies, soit pour leur en
donner d'autres quand il juge qu'il est
nécessaire de réveiller par quelque coup
surprenant le genre humain endormi. »
Aussi, selon l'observation de îM.de Ker-
danet, des miracles ont pu être utiles en
Bretagne , comme ils l'ont été dans toutes
les autres régions , pour convertir le peu-
ple à la foi, et ensuite pour l'y mainte-
nir. Mais parce qu'il est impossible de
démêler dans les légendes le vrai du
faux, doit-on pour cela les supprimer 7
iSon , sans doute. Les miracles étant faits
et symboles sont à la fois une manifesta-
tion de la puissance divine et un ensei-
gnement; d'où il résulte que eeu\ que
rapportent les légendes, lors même qu'ils
ne sont pas un fait réel, sont encore
souvent un enseignement utile. Aussi
Gerson disait-il au concile de Constance :
i L'Église recjoit toutes ces choses et per-
met de les lire, non qu'elle détermine
(ju'il soit de nécessité de salut de les
cioire, mais parce qu'elles sont utiles
pour inspirer des seutiuu'us de piété et
pour Cdilier les fidèles. » C'est à ce point
f13
UTILITÉ DKS LÉC.ENDES POPULaIUKS.
tl»^ vue d'iililiit' (jnr nous nous arriMcrons
plus particiilM^rrnuMïl clans ces qiiohjue.s
mois sur Ifls IcjçtMules biotoniies, dont
les bizarreries font souvent sourire ceux
qui n'en p(''nèhenl pas le sens caclu'r.
Ui^unir ici les léj^endes les plus saillantes
<|ue renferme la province, c«^ ne serait
pas donner une idée juste de la ^,'énéra-
lilt^ des légendes qu'elle contient; pour
plus d'inipartialilé. nous nous ])ornerons
h donner queU|iu's unes de celles que
renferme, dans un rayon d'une lieue, le
coin do terre que nous habitons. C'est
assez dire que nous choisissons au ha-
sard les premières qui nous tombent
sous la main ; penl être suniront-elles
pour inspirer à quelques étrangers le dé-
sir de lire l'œuvre de doni Lobineau et
d'Albert-le-Grand, à quckpies compa-
triotes la pensée d'intciroger quelquefois
la mémoire plus savante encore de nos
vieux conteurs bretons.
II.
La plupart des contrées de Bretagne
possèdent dans quelque vieille chapelle
le tombeau de quelque saint national,
source féconde d'où la légende locale ré-
pand h ]>leincs mains ses merveilles dans
tons les alentours. 11 en est ainsi dans la
presqu'île de Rhuis, étroit promontoire
qui s'avance dans l'Atlantique, en for-
mant par sa cole-nord le golfe du ^lor-
bihan. Vers rexlrémité de cette pres-
qu'île, que les vieux chroniqueurs nom-
ment le paradis terrestre de la Bretagne,
saint (iildas-le-Badonique construisit un
monastère au sixième siècle; là, dans
une église romane attenant à une abbaye
en ruines. Ton voit encore aujourd'hui
son tombeau et ceux de trois autres
saints gallois ou bretons. Par une parti-
cularité assez remarquable, ces saints
chrétiens ont pour mausolée des dolmen
druidi(piesj il y a peu d'années, l'on y
voyait encore le tombeau d'un cin(|ui( uie
saint bieton : mais le conseil de faijri(|ue
jugeant qu'il déparait son église, l'a lait
employer dans la construction d'une mu-
raille. Des tombeaux qui renferment ces
reliques vénérées émanent les légendes
populaires (|ui peuplent eu foulo le
p.«ys.
A peine a-l-ou fait quchjucs pur> 30us
la c^te qui borde les ruines du vieux cou-
vent d(î saint (iildas, (jue l'on icnconlre
une source miraculeuse (jue le saint, se-
lon la tradition, lit jaillir sous le pied de
son cheval en franchissant d'un bond
l'espace qui sépare le rivage d'une lie
voisine. On attribuait à celte fontaine la
vcilu de guérir de plusieurs maux, entre
autres de la rage, que les Bretons appel-
lent ciroug saint GueLLas (mal de saint
(rildas). H y a peu d'années, à la fêle du
saint, on se rendait processionnellement
à cette fontaine , dont les eaux depuis
douze siècles ont sans doute opéré bien
des cures salutaires, ne fut-ce que par
l'action puissante de l'imagination rassu-
rée, seul remède humain à ce mal terri-
ble fréquent sur nos grèves. Le peuple
marchait quelque temps sur les galets
du rivage, sa grande voix se mêlait à la
grande voix de l'Océan; puis, gravissant
les énormes rochers du Grand-Mont, il
parvenait à la source vénérée qui coule
jusqu'à la mer par les fissures du roc, en
faisant naître sur son passage des venures
de mousse de diverses couleurs qui lui
donnent l'aspect des plus beaux mar-
bres. Ce pardon n'existe plus; on ne voit
plus le jour de saint Gildas la procession
se dérouler sur la plage. Cette suppres-
sion, comme tant d'autres que l'on opère
chaque jour dans les mœurs antiques de
notre pays, est-elle un bien? Il ne nous
appartient pas de le décider; seulement,
nous ferons observer qu'en supprimant
ces coutumes , en effaçant des mœurs
bretonnes leur poésie, on supprime
quelque chose de bien plus important
encore, des prières. Ces coutumes, il est
vrai , ne sont pas toutes fondées sur des
faits réels; mais la plupart s'appuient
sur des faits possibles, et toutes publient
une grande et salutaire idée, la plus mo-
ralisante que l'on puisse jeter au sein des
populations, la croyance à la domination
sur la nature dont l'homme s'investit par
la sainteté.
rius loin, sur la même côte, au fond
d'une baie sablonneuse où la lame vient
mourir sans obstacle, un vieux château
élève ses six tours démantelées; là vit
encore le souvenir de saint (îildas, et la
h'gende fait un enseignement de ces rui-
ms en y plaeant la scène d'une histoire
Iraditlonncllc tout-à-lail analogue à celle
UTILITÉ DES LÉGEISDES POPULAIRES.
143
de Barbe bleue. Peut-être ne lira-t-on pas
sans quelque intérêt la légende qui sans
cloute a donné naissance au conte; on
sait quelle influence les récits populaires
de la Bretagne-Armorique ont exercé sur
les idées du moyen âge, qui leur a em-
prunté le sujet de son plus beau cycle
épique.
III.
Le comte Comorre s'était épris d'une
iriolente passion pour Triline, princesse
d'une merveilleuse beauté, fille de Gué-
rok, comte de Vannes. Mais sa réputa-
tion de cruauté semblait être un invinci-
ble obstacle à cette union; il avait déjà
contracté plusieurs alliances illustres . et
personne n'ignorait qu'il égorgeait ses
femmes dès qu'il les savait enceintes.
Comorre employa Pcntremise de saint
Gildas, qui, dans Pespoir d'éteindre la
guerre qui divisait les deux princes, lui
obtint la main de Trifine, en répondant
au père , au nom du ciel, de la vi? de sa
fille, f Cependant, dit Albert-le-Grand,
< se firent les préparatifs des noces. Co-
f morre se rendit à Vannes, et épousa «;a
i dame dans le chasteau de Vannes, et
< l'emmena avec soy dans ses terres (1) ,
i la traitant assez respectueusement jus-
< qu'à ce qu'il sentit qu'elle fust grosse;
< car alors il commença de la regarder
i de travers. Ce qu'apercevant la pauvre
< dame, et craignant la fureur de ce
i cruel meurtrier, résolut de se retii-rr h
i Vannes, vers son père, pour y accou-
« cher, et puis après s'estre délivrée de
I son fruit s'en revenir vers son mary.
< Cette résolution prise, elle lit d'un
I bon matin équiper sa haquenée, et
i avec peu de train sortit avant jour du
« chasteau, et tira le grand galop vers
« Vannes. Le comte, à son réveil, ne la
« trouvant pas près de soy, l'appelle, et
< la fait chercher partout; mais ne se
« pouvant trouver, il se doute de l'af-
< faire , se lève , s'acouslre pronte-
t ment, prend la botte , monte à cheval,
(1) La légende ne dési{;nc pas lo cbàloau de Co-
morre, mais semble le placer ailleurs que dans la
presqu'ilo de Rhuis. I.cs gens dupa)? >oyant sous
leurs yeux los ruines d'un chàlcau féodal . ont cru
naturellement qu'il atait été le théâtre de celte lé-
gende. Je rapporte la croyance populaire.
la suit à pointe d'ospron , et enfin l'at-
irape à l'entrée d'un manoir, hors les
faubourgs de Vannes. Elle, se voyant
découverte , descend de sa haquenée,
et . toute éperdue de crainte . se va ca-
cher parmy les halliers, en un petit
bocage, là auprès: mais son mary la
chercha si bien qu'il la trouva. Lors
la pauvre dame se jette à genoux de-
vant luy. les maina levées au ciel, les
joues baignées de larmes, luy crie
mercy; mais le cruel bourreau ne tint
compte de ses larmes, l'empoigne par
les cheveux, luy desserre un grand
coup d'épée sur le col , et lui avasie la
teste de dessus les espaules, et, lais-
sant le corps sur la place, s'en re-
tourne chez soy.
c Le triste père, tout éploré, alla voir
le corps de sa chère fille, lequel il lit
apporter en ville, et le garder couché
sur un lict funèbre dressé en ia grande
salle du chasteau de la flotte, défen-
dant de Penterrer jusqu'à son retour.
11 prit la poste, se jeta aux pieds de
saint Gildas, luy raconta toute Paffaire
comme elle estoit advenue, et le
somma de luy tenir promesse luy ren-
dant sa fille en vie. Saint Gildas le
consola, luy promit de recommander
celle affaire aux prières de ses reli-
gieux: puis, ayant pris sa réfection,
partirent de compagnie tirant vers
Vannes. Mais avant que d'y arriver,
saint Gildas s'escarla vers le cliaste.iu
où denieuroit Comorre, lequel avoit
fait lever les ponts et baissé toutes les
portes, se doutant bien que le saint
abbé viendroit le reprendre de sa
cruauté et perfidie. Le saint »»stant ar-
rivé au bord du fossez. conunençi à
crier à la sentinelle et demander en-
trée: mais le guet avoit ordre de ne
rien répondre. Ce que voyant le saint
abbé, et qu'il ne gaignoil rien, il lil
une promenade tout à l'entour du
chasteau par dehors, sur la contres-
carpe des fossez : puis, les genoux on
terre, pria Dieu qu'il luy plust cliaslicr
la dureté et obstination de ce déloyal.
Sa prière achevée , il prit une poignée
dépoussière, la jeta contre le chas-
teau, lequel tomba tout à l'instant et
blessa grièvement le comte Comorre;
puis saint Gildas vint retiouver le
in
UTILITÉ DIÙS J.i:(;EiM3KS POPULAiriRS.
I coiiiU" (iiKToU. ot poiii suivirent leur
( chemin.
« Estant anivri \ annrs, il nionladans
< hi salU^ où cstoil j;isant h; corps, prùs
< (lu(|iicl se mit à genoux, et exhorta tout
« le peu[)le la pri^stMit a prier Uieu as-
somhlcment avec luv. La pricre linit;,
il N.ipprocha du cori)s, et prenant la
leste , la luy mist sur le col , et parlant
i\ la (lefuiicle, lu\ dil tout haut : Trititie,
au nom île Dieu loul puissant, Père,
Fils et Saint-Esprit, je te commandes
que tu te lèves sur bout , et me diesoù
tu as esté. A celte voix, la dame res-
suscita, et dit devant tout le peuple,
qu'après la séparation de son ûme d'a-
i vec son corps, les anges l'avoient ravie
< el cstoient tout presls de la placer au
« paradis parmy les saints; mais qu'aus-
« sitost que saint ('^ildas l'eust appelée,
i son Ame s'cstoit réunie à son corps. »
L'on voit que la légende jette une
teinte mystique sur le caractère trop mé-
lodramatique du conte, et qu'ici, comme
ailleurs, elle renferme en elle plus d'un
enseignement religieux. Une simple invo-
cation donnant à une poignée de pous-
sière la force de renverser une forteresse,
n'est-ce pas un récit bien propre à don-
ner l'idée de la puissance de la prière au
paysan qui passe fous ses ruines. — Lon-
geant moi-même un jour les douves de
cette vieille demeure féodale, un paysan
breton, que je ne fais pas intervenir ici,
je vous prie de ci oire , ])0ur l'inlérèt du
récit, m'apprit une simple histoire qui
semblait faire une vive impression sur
lui en lui rappelant la brièveté de la vie.
La duchesse Anne . me disait-iî , voulait
faire paver en pièces d'or ce château.
En faisant niveler le terrain à cet effet,
<dle aperçut une taupe sans mouvement,
et s'étonnait beaucoup de ne pouvoir la
réveiller. Par un raffinement de com-
plaisance, ses courtisans avaient empê-
ché l'idée de la mort d'arriver jusqu'à
elle, pour qu'elle ne vînt pas troubler
son bonheur d'ici-bas. Les ouvriers la lui
expliciuèrent. Dès lors, renonçant à son
projet, elle versa dans le sein des pauvres
l'or qu'cMh^ voulait employer à orner sa
demeure d'un jour, alin de s'acquérir un
titre à celle de l'éternité.
l.ncore un souvcîriir avant de (|uilter ce
Mouxmaaoir. Du haut du donjon à moi-
tié (h'nioli, ou voit un promontoire par
deL^i la mer. A l'horizon du golle. vers
son extrémité, est une chapelle abandon-
née que la distance empêche d'apeice-
voir. J.'un des saints dont les reliques re-
posent dans l'abbaye de saint (.ildas, se
consacra longtemps en ce lieu h la vie
éiémiliciue. On raconte sur la construc-
tion de celte chapelle des choses mer-
veilleuses. Là les jeunes (illes viennent
en secret prier le ciel de bénir leurs
amours: par une coutume bizarre, elles
y apportent des épingles en offrande
lorsqu'elles désirent voir le mariagevenir
consacrer leurs affections. Sans doute,
la naïveté de ces jeunes lilles nous fait
d'abord sourire; mais en y rélléchissanl,
ne trouve-l-on pas quelque chose de tou-
chant et d'éminemment utile dans ces
simples amours mis sous la protection
d'un saint ? L'intention ne communique-
t-elle pas aux moindres faits le caractère
de l'invocation? Une épingle donnée en
offrande peut être une aussi belle prière
qu'une parole fervente. Comparez cette
jeune lille de nos falaises, guidée par la
légende , venant mettre ses plus chères
affections sous la protection du ciel, à
l'ouvrière de nos villes s'ornant l'imagi-
nation des œuvres de V. de Kock, et ju-
gez (juelle est la plus poétique et la plus
salutaire de la littérature populaire d'au-
jourd'hui et de celle d'autrefois.
IjCs légendes bretonnes ne se conten-
tent pas de converser avec le paysan dans
les ruines qui bordent ses champs; sur
les rochers de ses grèves elles poursui-
vent le marin sur les floLs; elles avaient
inventé les scènes maritimes bien avant
nos romanciers modernes. Sans quitter
ces vieilles tourelles sur lesquelles je
vous ai fait monter, vous pourriez aper-
cevoir de lourds chasse-marc es bretons
louvoyant au large en grand nombre;
soyez sûrs qu'en passant en vue de terre,
conteurs de leur naturel, les matelots de
Téciuipage rediront souvent les histoires
traditionnelles que ces côtes leur rappel-
lent ; ils se raconteront, par exemple,
(jue saint G ildas un jour naviijua aussi
sur ces mers d'une façon étrange ; et
celte anecdote. quel(|ue bizarre qu'elle
puisse paraître, les fera ressouvenir que
la foi est toute puissante dans le péril.
i Le diable, dil Albcrl-ic-Grand , por-
UTILITE DES LÉGENDES POPULAIRES.
Ui
tant envie au saint et à ses religieux,
les inquiétoit de spectres et de fantos-
mes, ne les laissnn!: aucunement en
paix. Mais voyant qu'il ne profitoit rien
à cause de la diligence que le saint
abbé porloit à garantir ses raoynes de
ses embnsches, il résolut de jouer d'un
autre ressort et de perdre le saint
pour plus aisément venir à bout des au-
tres : pour à quoi parvenir il depescha
à Blaret quatre démons accousîez en
moynes qui se disoient religieux de
saint Philibert (avec lequel saint Gil-
das avoit contracté une estroitte amitié
lorsqu'il alla en Hybernie). lequel, di-
soient-iis, estoit nouvellement décédé,
et qu'on ne fesoit que l'attendre pour
l'inhumer : partant le suplioient de
s'embarquer hâtivement dans un ves-
seau qu'ils avoient ammené. Le saint
abbé alla à l'église faire sa prière, et
sceut par révélation qui estaient ces
faux moynes: néanmoins il le dissi-
mula pour lors, et ayant pris le livre
des évengiles qu'il avoit escrit de sa
propre main, il le mit reverement dans
une petite caisse qu'il cacha en son
sein au desceu de ces faux moynes, prit
son bréviaire, son chapeau, son man-
teau et son bourdon, et s'embarqua,
et les ancres levées . les voiles tendues,
le vesseau s'élargit en pleine mer; de
sorte que , sur l'heure de prime, ils se
trouvèrent avoir perdu terre de veiie
de toutes parts. Alors saint (Vildas dit :
Or ça, frères, que l'un de nous tienne
le gouvernail, et les autres disent les
primes, et pour plus hâtivement nous
en acquitter, baissons la vergue du
grand mast. Ces faux frères lui répli-
quèrent : Si vous retardez tant soit
peu notre course, vous n'arriverez pas
à temps au monastère. IS'importe, re-
pond saint (lildas. ne manquons pour
cela de rendre nos devoirs à Dieu.
Alors l'un d'eux se mettant en colère
contre le saint, luy dit brusquement :
Ah! que lu nous romps la teste avec
les primes. Saint Gildas voyant qu'il
ne gaignoit rien, commença le Dcus in
luijuloriiuiï , s'estaut jellé a gtMUUix, et
tout î\ rinstant la baniue disparut et
tout son attirail, ri les quatre moynes,
et le saint se Iro iva seul sur les vagues
de la mei-.
< Se voyant dans ce danger, il se re-
i commanda à Dieu et acheva ses pri-
( mes : puis, ayant osté son manteau ou
; froc, se mit dessus, et en attacha le
( bout à son bourdon pour cueillir le
< vent, s'en servant de voile, et cingla
< en cette sorte jusques à la cos.e d'Hy-
f bernie. >
Dans une autre scène de mer, relative
à saint Bieuzi. ce ne sont plus des dé-
mons . mais bien des anges qui forment
un équipage surnaturel. C'était un di-
manche, le saint disait la grard'messe à
ses paroissiens assemblés : il entend tout-
à-coup un tumulte dans l'église ; c'est un
seigneur qui perce la foule: il vient
trouver le saint prêtre à l'autel , et le
prie d'interrompre l'office divin pour se
rendre en toute hâte à son manoir. Sans
doute il craint pour la vie d'une épouse,
d'une til!e chérie ; vous n'y êtes pas ; l'un
de ses chiens est atteint de la rage: il
veut que le saint vienne le guérir par un
miracle. Sur son refus formel, il lui as-
sène sur la tète un grand coup de son
épée. qui l'enlr'ouvre et y reste enfoncée.
Le meurtrier s'enfuit effraye de son
crime; mais le saint breton, sans s'en
émouvoir, le glaive enfoncé dans sa plaie
qui ruisselle, continue à offrir avec re-
cueillement le sacrifice de la croix....
L'office achevé, il se dirige expirant vers
la côte de l'aden. Là, sur la grève, il
trouve un vaisseau mystérieux: les mate-
lots sont des anges, qui le conduisent
jusqu'aux pieds de saint Gildas pour re-
cevoir sa dernière bénédiction et mou-
rir.
Quelquefois aussi l'influence de ces
traditions religieuses enfle les voiles des
navires de nos côtes pour les guider vers
quelque pèlerinage célèbre. Si. par exem-
ple, vous vous trouviez, à un certain
jour de l'année, sur les grèves du Mor-
biiian, le golfe aux trois cents îlots,
vous pourriez voiries habitansde ce petit
archipel breton dirigeant processionnel-
lemeiit vers sainle Anne leur flolille pa-
voisée, en chantnnt sur les vaguas un
cantique guerrier en souvenir de l'abor-
dage d'un vais«;eau sarrasin par un na-
vire do gurrre monté par des l'raiiçais et
des Bretons. Les Français furent tués jus-
qu'au dernier; mais les r.retous, ayant
lait un vœu à la mère de la \ icrge, cou-
140
UTILITÉ DES LKGENDES POPULAlIiES.
lurent à riix seuls \c vaisseau int;créanl,
sans qu'aucun d'eux fùl blessé; et chaque
aniu'c U»s marins du f^olfe exiU'uUMit lidc-
lenienl le vœu tle celle procession ma-
rine , faite il y a des sii>cles par leurs an-
c^lres.
iSoiis sommes loin d'avoir raj^porlé
toutes les légendes iiuii i eiileiiue un hori-
zon rétréci; leur accumulation sur ce
point si borné lait ju^jer de leur multipli-
cité, (le que nous en avons cité peut faire
entrevoir leur caractère distinctif. Les
légendes de la Ureta^jne sont loin de ren-
fermer toutes les richesses poétiques des
légendes chrétiennes de l'Orient • mais
elles présentent de remarquables exem-
ples d'énergiques vertus, un caractère
tranché d'utilité pratique. La croix de
granit de ses sentiers, le men-liir de ses
landes, un rescif , une ruine isolée, sont
pour le paysan, pour le marin breton,
autant de pajçes éloquentes où ils relisent
sans cesse ces simples poésies qui culti-
vent leur esprit en édiliaut leurs ûmes,
gravent dans leur cœur les vérités les
plus hautes, les principes les plus purs,
tout en nattant les caprices de leur ima-
gination.
Deux grands hommes ont vécu dans
ces lieux dont nous avons rapporté quel-
(jues légendes : saint Gildas, auteur des
livres précieux de Kxcidio BriLlaniœ et
yicris corrcclio j qui eurent une grande
influence sur son époque, et Pierre Abai-
lard, furent également abbés du monastère
de saint (iildas de Rliuis. Le souvenir du
philosophe , et même de l'amant célèbre,
s'est complètement effacé de la mémoire
du peuple ; la vie du saint est écrite dans
ses traditions en caractères inelïaetibles,
et même nous avons vu les nombreuscis
p()j)ulations protestantes du |)ays de
thalles, chez lesquelles il passa, il y a
douze siècles , en faisant le bien, s'iricli-
ner de respect à sou nom. C'est (pie la
gloire du saint est la seule gloire com-
plète d'ici-bas; l'homme illustie n'est
connu (|U(; de cette petite portion du
genre humain que l'on nomme la classe
lellréiî ; le saint, lui seul, recueille l'ad-
miration de l'humanité tout entière. Ce-
pendant nous lisions dernièrement dans
les Lcllrcs d'un voyci^cui-, d'un illustre
pseudonyme, le regret éloquemment ex-
primé de voir la gloire délaisser toujours
hi vertu pour ne s'attacher qu'au génie,
bien des lecteurs sans doute se sont
laissé aller à admettre cette pensée, sé-
duils par le style prestigieux qui l'ex-
prime, sans songer qu'elle ne pouvait
avoir de réalité dans l'époque catholique.
Un saint, en effet, dans son acception
humaine, n'est-ce pas l'homme devenu h
jamais célèbre par la vertu? L'apothéose
de l'homme orgueilleusement puissant
n'cst-elle pas remplacée dans le monde
nouveau par la canonisation du chrétien
humblement vertueux? Comment donc
peut-on déplorer de voir la vertu rester
élernelleracnt dans l'ombre après que le
Christianisme l'a entourée de tant de lu-
mineuses auréoles?
IM. JMiorac de Kerdanet et 31. l'abbé
Tresvaux ont fait une œuvre éminem-
ment utile en rééditant les ouvrages épui-
sés d'Albert-le-Grand et de dom Lobi-
neau , et en les enrichissant, l'un, d'ob-
servations savantes, l'autre d'éloquentes
méditations. Un complément nécessaire
à leurs travaux, c'eut été une traduction
bretonne de ces légendes. Un grand
nombre de nos paysans savent lire, mais
seulement leur vieux langage celtique.
Un jeune prêtre de talent travaillait à
cette bonne œuvre lorsque la mort est
venue l'interrompre. Espérons que sa
pensée trouvera un continuateur j l'œu-
vre en est digne. Ou a coutume de ren-
fermer dans des chAsses d'argent les os-
semens de saints, qui, promenés au mi-
lieu des populations, sont quelquefois un
remède à des maux physiques ; un livre
dans lequel on a recueilli leurs vertus
n'est-il p.is comme une chîksse précieuse
renfermant leurs reliques morales, qui
peuvent aushi guérir bien des plaies de
rame?
Jllks de Euanciibvillk.
HISTOIRE DE L'EMPIRE DE CONSTA^TI^^0PLE.
147
CMtîon^ i^( (A M^mài i>^ Ci^î^toîtc i^c fvan«-
DE LA CONQUESTE DE CONSTANTINOBLE,
PAR JOFFROI Di: VILLEHARDOLIN ET HENRI DE YALENCIENXES.
Édilion faite sur des manuscrits nouvellement reconnus et accompagnée de notes et commentaires
par M. Paulin Paris, membre de l'Inslitul.
Le plus féodal el le plus chevaleresque
de nos chroniqueurs nationaux, Joli'roy
de V'illehardouin el Froissard , sont, des
écrivains du moyen âge , ceux qui se sont
fait la meilleure part dans l'admiration
des étrangers. Le premier fut le père de
noire liistoire en langue française, en ce
sens qu'il a composé en français la pre-
mière chronique importante dont nous
ayons conservé l'original. Le second est
connu par ses merveilleux récits de
prouesses , de nobles faits d'armes et de
vie de châteaux , par l'abandon inimita-
ble de son style conteur et la richesse in-
épuisable de son coloris. jMais ce n'est
point là ce qui leur a mérité à chacun la
faveur particulière dont nous parlons.
S'ils l'ont obtenue l'un et l'autre à deux
siècles d'intervalle , c'est par d'autres
motifs j c'est parce qu'ils ont eu l'heu-
reuse idée d'écrire nos annales au mo-
ment même et sur les lieux où elles se
confondaient avec les annales des peu-
ples voisins. De là l'intérêt général qu'ils
ont su donner à leurs ouvrages, et la
préférence dont ils ont toujours été l'ob-
jet de la part des étrangers.
Par les mêmes moyens que Froissard
se rendit cher à l'Angleterre à la lin du
quatorzième siècle, au commencement
du treizième Yillehardouin n'avait p:is
moins bien mérité de l'aristocratie véni-
tienne. Aussi la sérénissime et dominante
république n'oublia point la RcLution de
lu prise de Cunstanlinople en 1204, par
les barons français réunis à ses vaillans
soldats. Après avoir partagé avec la
France la gloire de celle aventureuse ex-
pédition, il ne lui restait plus qu'à s'as-
socier à la renommée littéraire du chro-
niqueur français vn essayant de publier
la première édilion do son ouvrage.
C'est ce que fit le sénat de Venise en
1573, après que François Contarini, son
envoyé dans les Pays-Bas, eut découvert
un manuscrit du seigneur Joffroy de
VïUehardouin y mareschal de Champa-
gne et de Ronianic. Mais les difficultés
de celte première publication lui ayant
bientôt paru insurmontables, il se vit
forcé de l'abandonner , et ia copie du
précieux manuscrit resta déposée dans
les archives de Saint-!Marc. En 1585,
Blaize de Vigenère , gentilhomme bour-
bonnais attaché au duc de jNevers, fil ini
primer à Paris, pour la première fois,
celte relation de la prise de Constanti-
nople. Le vituix langage du chroniqueur
y était accompagné d'une traduction mo-
derne généralement hdèle. et de courtes
oijoervations historiques dont le savant
Du Gange devait profiter soixante-douze
ans plus lard. INIais d'abord une seconde
édilion de Yillehardouin parut à L}ou
eu IGOl , avec une épître au roi liés
chrétien Henri IV. Grâce à ces dvxw édi-
tions et au mouvement réorganisateur
imprimé parce sagemouaicpie, la science
de l'histoire nationale s'éclaira d'un jour
tout nouveau, et avec elle l'iiisloire do
l'Europe chrétienne au moyen Age.
La narration de Villehardoniu parut
un foyer de lumières où cliaciui pouvait
prendre la clarté qui lui manquait. Paul
Kamusio, iils du fameux auteur des na-
vigations, y puis» largjMneiit pour les an-
nales de l'Italie, el le jésuite d'Oulreruan
pour celles de la province de Flandre.
Ce dernier, dans sa CoustantinopoU^
bel^ica , poursuivit au-delà des limites
du vieil hiîitorien le récit des exploits et
de la domination des l'rançais dans la
GrèocLnlin parut le travail de Du Gange,
(jui lit oublier lous ses devanciers en re-
148
HISTOmi- DE L'KMinRE DK CONSTAMTrPfOPLE.
produisant leurs nirilleurs coninientairos
ri j()if,'iiaul i» Irurs (h'couvertes les rcîsul-
l.ils « (11* sou ardtnL-; patience el de sou
ailuiirahle sai;acitr dans la reehercluî et
dans remploi de tous les monuniens iné-
dits ou peu connus (I). »
< Ce (|ue Ion doit le plus louer dans
son édition de Villeliardoniu , dit !M. 1\
Paris, c'est l'érudition avec laquelle l'au-
teur compulse et met en usaj^e les écri-
>aius du r>ns l.mi)ir(\ La collection dite
la byzantine s'imprimait alors à l'impri-
merie royale : V Histoire de l'empire de
Con.stantinople dut naturellement en for-
mer l'une des parties. Mais si les secours
fournis par Aicétas , Acropolis, ÎSicé-
phore (Vrégoras et quelques autres, suf-
fisaient bien pour attester jusqu'à l'évi-
dence la bonne foi, la sincérité, le bon
sens de Villebardouin , il fallait d'autres
secours pour résoudre avec la dernière
précision les problèmes topograpbiques;
les difticultés que présentaient la lecture
des noms propres et la nécessité de rat-
tacher aux personnages cités les indica-
tions historiques que d'autres documens
pouvaient fournir. C'est là, il faut en
convenir, la partie faible du travail de
Du Cange ; la topographie du vieux chro-
niqueur est généralement assez mal éclai-
rée ; les autorités byzantines n'y sont pas
toujours invoquées à propos , et les mo-
numens historicjues de l'Occident lou-
(l) I.o plan et rélonduc du travail de Du Can[;e
sont ind.qut'S par le litre sous li-qucl il le lit paraî-
tre. O fui son premier ouvrage, et il avait plus de
quarante ans quand il Tacheva : «; Uiiloire de rcm-
pire de Constanlinople sous les empereurs français,
dlTist'e en deux parties, dont la première contieDl
l histoiri: de la cooiiiiesle de la ville do Constanli-
nople par les Français et les Vénitiens; érrite par
Geoffroy do Villebardouin, revue et corrigée en
ct'Ste (■dition nut le Msc. de la Bibliothèque du Roi,
et illustrée d'observations bistoritiups el d'un glos-
saire pour les termes de l'auteur à présent hors d'u-
sage; avec la suite de cette histoire jusqucs en l'an
1210, lirée de Phisloire de France Msc. de IMiillips
Mouskes, chanoine et depuis évè(iue de Tournay.
La seconde contient une histoire générale de ce que
les Français el les Latins ont fait do plus mémora-
ble dans l'empire de C. I*. depuis (lu'ds s'en renili-
rent uiailres , jusques à ce que les Turcs s'en mmiI
emparez; justitiées par les écrivains du temps et p. ir
plusieurs chroni(|ue5 , chartes et autre» pièce* non
encore publiées. - - l'.iri-. , de Pimprimeric royale,
msi. i> 1 vol. io-f' doûoipa-cs.
jours patiemment étiuliés, ne comblent
pas le défaut de bonnes cartes que notre
savant critique ne pouvait , plus (jue les
contemporains, consulter comme nous
en avons aujourd'hui la commodité.
Ajoutons qu'au début de sa grande course
littéraire Du Cange n'avait pas l'immense
lecture qui lui fut nécessaire pour coui-
poser son admirable Glossariuni ad
scriptores mcdicv et infinnr Ldtinitdli.s. >
Tout ce qui manquait à Du Cange,
INI. Paulin Paris l'a eu à sa disposition,
l'-t d'abord Du Cange lui même, avec tous
les fruits de son érudition : puis l'édition
mieux élaborée de Yillehardouin , pu-
bliée en 1822 par D. Brial , dans le Re-
cueil des historiens de France ; enfin la
découverte de deux manuscrits nouveaux
et tous les secours de la science mo-
derne. C'est ainsi qu'il a profité du per-
fectionnement des cartes géographiques
pour l'indication des lieux et la concor-
dance de leurs noms anciens et nou-
veaux: car une des grandes difficultés
du texte de Yillehardouin , que n'a-
vait pu résoudre aucune édition anté-
rieure, était dans l'intelligence de sa to-
pographie. Le chroniqueur champenois,
comme tous ses contemporains d'Occi-
dent, ignorant le grec ancien et mo-
derne, avait écrit en roman les noms de
lieux et de personnes comme il les avait
entendu prononcer , et nullement d'a-
près l'orthographe des textes qu'il ne
pouvait lire. De là le bizarre travestisse-
ment qui rendait méconnaissable la plu-
part de ces noms. Ainsi la ville de ISicée
était appelée la Aif/uc ; Larisse tlevenait
Larche ; et l'Euripe, Aégrepont , qui fut
aussi le nouveau nom de file d'Eubée.
Mais que ce ne soil point là un objet de
reproche pour notre historien ; car les
Grecs dénaturaient bien mieux encore
les appellations latines ou romanes. La
meilleure excuse des uns el des autres
est la différence des intonations dans la
langiu; de ces divers écrivains. Ouoi qu'il
en soit, dans la thronicpiede Villebar-
douin. l'obscurité qui régnait dans l'in-
dication des lieux avait encore été aug-
mentée par les fautes des mauvais co-
pistes ;ce qui rendait presque impossibles
à suivre les niouvi^mens militaires et la
marche des croisés; mais grûce au se-
cours des doux nouveaux textes manu-
HISTOIRE DE L'EMPIRE DE CONSTANTINOPLE.
crits, la plupart des doutes ont élé levés,
t l'intérêt de la conquête a redoublé
comme la clarté de son récit. D'un autre
côté ces leçons, échappées jusqu'à pré-
sent aux recherches des érudits, et pré-
férables à toutes celles qu'ils avaient em-
ployées , a rendu à Villehardouin la
clarté et l'élégance qu'on lui refusait et
tout ce qui constitue son rare mérite
d'écrivain. En un mot, justice a été faite
de tous les reproches qu'on lui avait
adressés , et toutefois non sans quelques
motifs, avant la découverte des manu-
scrits en question , qui seule a permis de
rectiiier les incorrections des manuscrits
précédens. Or, l'importance de ces recti-
fications s'étend à toute Thistoire litté-
raire du moyen âge, mais particulièrement
aux origines de la langue française et à la
question toujours pendante des rapports
de la langue d'oc et de la langue d'oïl. On
sent dès lors combien de systèmes auront
à se modifier, et combien la philologie,
qui a raisonné sur un textefaulif de Ville-
hardouin, doit pécher par les fondemens!
Pour détruire les erreurs accumulées
sur cette partie de la science, il n'y avait
plus qu'à les expliquer et à raconter leur
histoire. C'est ce qu'a fait M. Paulin
Paris.
€ Tout nous force, dit-il, à reconnaître
dans le n. 9644 (celui qui sert de base
aux accusations portées contre le père
de notre histoire en langue vulgaire) un
manuscrit enluminé, exécuté, et sans
doute long-temps conservé dans la ville
de Venise. Cela prouvé, il ne faut pas
s'étonner d'en trouver le style infecté
des suites d'une prononciation mauvaise
et inexpérimentée. Comme tous les an-
ciens textes français copiés en Italie, ce-
lui de notre chroniqueur a subi de cruel-
les atteintes. De là des bévues, des fautes
étranges de style, des négligences impar-
donnables, dont on a jusqu'à présent fait
retomber la faute sur l'historien (1), tan-
dis qu'il n'eu fallait accuser que les habi-
tudes de langage d'un copiste du quator-
zième siècle. »
Mais enliu un texte plus ancien et plus
(I) Villehardouin non scripsil lingua Parisiens t
sed Turonensi ; nain habeo libros velusliori's lin;;ua
Pariàiensi ({ui nielins loijuiinlur; sod uianna diffo-
reniia in >irinis eliani quoad lingaas.(.S'ra//j/<r(fn((,)
TOMK YIU. — N^^ iî. U\yj.
149
correct permet de revenir aujourd'hui
sur un premier jugement qu'on avait cru
sans appel. Villehardouin n'est plus res-
ponsable des fautes de ceux qui nous
avaient transmis son ouvrage; il faut
donc lire son livre dans son livre même,
c'est-à-dire dans le texte publié par
M. Paulin Paris. C'est là désormais qu'il
faut étudier et l'histoire et l'historien.
L'œuvre et l'auteur sont également di-
gnes d'intérêt. Mais combien celui ci mé-
rite une étude approfondie pour tant
de qualités précieuses qui le distinguent.
Comme il sait disposer habilement les
faits et enchaîner rapidement leur récit !
et puis quelle netteté de style! quelle
harmonieuse précision! Au courage che-
valeresque dont il donna tant de preuves
signalées, Villehardouin réunissait l'é-
loquence de l'orateur et l'expérience de
l'homme d'État; comme il eut la plus
grande part à toutes les négociations, et
qu'il fut à toutes les grandes affaires mi-
litaires, on a de la peine à comprendre
qu'il ait eu le temps de décrire l'expédi-
tion romanesque que son récit nous fait
si bien connaître. Quoi qu'il en soit, on
peut dire que son livre est un modèle de
candeur et de véracité. Obligé de parler
souvent de lui, il le fait toujours sans af-
fectation et avec une modestie que l'on
ne saurait trop recommander à ceux qui
doivent capter la bienveillance de la pos-
térité et l'intéresser toujours à leur pro-
pre gloire.
Enfin nous ne saurions mieux justifier
l'importance de la publication de IM. P.
Paris qu'en citant encore une lois ses pro-
pres paroles sur le caractère de la chro-
nique en question et sur la comparaison
de son auteur avec le sire de Joinville, le
second fondateur de notre histoire en lan-
gue vulgaire.
< Le sire de Joinville écrivit un siècle
après Villehardouin : il est naïf et loyal ;
il sait bien tout ce qu'il raconte, et il ra-
conte tout ce qu'il sait sans Iropd'ordr»*
et sans aucune espèce d art. Passioiinj-
pour tout ce qu'il y a de bon , de grand,
de religieux dans les personnages qu il a
connus, il ne remonte pas à la cause d( s
cul reprises, il n'en discute pas les nio} eus
d'exécution. C'est le fidèle retentissement
d'une foule de sons qui jadis avaient
frappé sou oreille. Mais il c^t facile de
10
150
TNSTITUTIOMS ClIAniTARLES.
icconnailrr que \o l»on stMtdchal avait
recM df la nalure les vertus du chtivalitr
plulùt que les taleiis de i'(k'rivain. Tout
«Ml lui nous cliarme aujouicl'hui dans son
stylr , les dt^fauls aussi bien que les qua-
lités; mais comment un di^'ne serviteur
tli^ s.iinl Louis, nous racontant, la larme
encore dans les yeux, tout ce que son
cœur avait j^ardé du saint roi, aurait-il
j»u ne pas nous intéresser ! Joinville d'ail-
ieurs était l'expression fidèle de la che-
levarie au treizième siècle. H aimait son
Dieu, son pays, son cliAteau, ses com-
paj^uons de ^nierre et de cour. INous re-
trouvons tout cela dans son livre, et nous
ne désirons pas y trouver autre chose.
Mais bien des critiques, en plaçant .loin-
ville en rep;ard de A illeliardouin,ont cru
devoir accorder sur tous les points l'a-
vanla;,'c au premier, ^ous sommes d'un
avis entièrement opposé ; car le récit de
\ illehardouin nous semble une œuvre
réellement digne des plus beaux mor-
ceaux historiques de l'antiquité grecque
et romaine. Jamais homme de guerre et
de conseil n'écrivit avec plus de préci-
sion . de clarté, d'intérêt et de sincérité,
la relation d'une jurande conquête et de
tous ses résultats. Chez lui pas un mot,
pas une pensée que le goût le plus déli-
cat ou la raison la plus haute ne doive
avouer. Depuis le moment solennel du
tournoi d'Aicri-sur-Aisne , nous demeu-
rons enchaînés par la sympathie la plus
vive à la suite des croisés, et dans les
diflicultés sans nombre dont leur enthou-
siasme chevaleresque pouvait seul triom-
pher. Cependant Joffroy de Villehar-
douin, en nous inspirant tant d'admira-
tion pour ses compagnons d'armes, n'a
jfimais pour but de nous amener à de pa-
reils sentimcns ; il blâme , il loue, il dis-
cute. Attaché de cœur au parti de ceux
(|ui désiraient poursuivre l'expédition, il
ne déverse pas l'injure ou les reproches
sur ceux qui vouloient L'osl di'pecicr;
d'un seul mot il exprime le blûme et d'un
seul la louange. Kt puis quelle exactitude
dans les détails importans ! Quel vivant
tableau du siège et de la prise de Cou
stantinople, de l'élection de l'empereur,
de la déroute d'Andrinople! .le ne crains
donc pas de le dire, quand on rassem-
blera en faisceau les diverses qualités qui
brillent dans le récit de la conquête de
Couslantinople, on sera forcé de placer
le plus ancien de nos historiens au rang
des Thucydide et des Xénophon, des Cé-
sar et des Polybe. »
L'intérêt qu'inspire la chronique de
Villebardouin domine trop celle de son
continuateur, Henri de Valenciennes ,
pour qu'il convienne de nous arrêter à un
aussi faible accessoire. Quant h la carte
topographique destinée à faciliter l'in-
telligence du uiareschaL de Champagne
et de Iiofiiaiiie, elle a été exécutée avec
une netteté remarquable par M. Gom-
bauld, attaché au dépôt de la guerre. A
côté des noms de lieux consacrés par le
chroniqueur du moyen âge, elle repro-
duit avec soin les appellations delà géo-
graphie ancienne ou bien celles de la
géographie moderne, selon l'intérêt qui
peut en résulter pour la plus grande
clarté du récit; n'oublions pas enfin que
M. P. Paris a soumis ce dernier travail à
VoinniscLcnce de RL Hase, le Du Cauge
(le notre époque , et qu'une pareille ap-
probation justifie à l'avance tout ce qu'on
était en droit d'exiger du savant éditeur.
PiAIMOiNU TmoMAnS^ .
LNSTITLTIOiNS CIIAUITABLES, — I.ÉGISLATION.
^ou«; avons souvent entendu reprocher
aux r.illioliques <le vouloir concentrer
dans les mains de la religion le mono-
pole d« la charité. H faut s'entendre sur
<•(» point. Les cnlholKjues applaudissent
.'i Ions ceux qui font le bien avec des
caurs purs et des iutcnlions droites;
mais ils pcirrnt q»u*, lorsqu'il s'agit de
soulager rinforlune, de venir en aide A
l'humanilé souffrante, la religion et les
dévoueuiens (ju elle iusi.)ire ont une puis-
sance d'efficacité à huiuelle rien n'est
comparable. S'il était besoin d'un nouvel
exemple à l'appui de cette vérité, con-
l'uMuée par l'expérience des siècles, nous
reuipruntei ions à un dopumcnl remar-
INSTITUTIONS CHARITABLES.
151
quable qui est sous nos yeux; nous vou-
lons parler d'une pétition adressée aux
Chambres par la Commission administra-
tive des hospices de INancy.
L'ancienne capitale de la Lorraine pos-
sède trois établisseDiens charitables,
ayant chacun sa destination spéciale, et
recevant Jes malades, les vieillards, les
enfans trouvés ou orphelins. Dépouillés
de leurs biens par la révolution, ces
trois hospices se trouvaient réduits à la
situation la plus précaire; et pour pour-
voir à rinsuffisance de leurs revenus, la
ville était obligée de prélever annuelle-
ment une somme considérable sur ses
deniers communaux. Il est certain que,
de 17% à la hn de 1818, toutes les tenta-
tives d'améliorations ou de réformes res-
tèrent ù peu près sans résultat. Gênée
par les exigences et les entraves de ce
système de régie ou d'économat j, qu'on
veut imposer maintenant comme une rè-
gle absolue, la Commission administra-
tive d'alors s'efforçait en vain de surmon-
ter les difficultés qui l'environnaient; et
les choses empirèrent à tel point, qu'un
déficit de 22, CUO francs fut constaté.
La position n'était pas tenable; il était
nécessaire d'entrer sans retard dans de
nouvelles voies. Pour cela, la Commis-
sion administrative eut recours aux sœurs
de Saint-Charles, congrégation précieuse
que la contrée était habituée à vénérer
et ù bénir : un traité par abonncmenL fut
conclu avec ces dames le 0 novembre
1818. Nous devons ici, on le conçoit,
nous abstenir des détails. Qu'il nous suf-
lise donc de dire que, moyennant des
pFLX de journée de beaucoup inférieurs
aux chiffres du revient des vingt années
précédentes, les sœurs de Saiat-Charles
se chargèrent d'administrer trois mai-
sons importantes, qui avaient assuré-
ment grand besoin de leur esprit d'or-
dre, de leur sage et habile direcliou.
l'ius tard, les dames de Saint-Charles re-
connurent qu'elles pouvaient supporter
une réduction encore sur les pjix, et
elles s'y soumirent avec cette abnégation
dont elles avaient déjà donné tant de
preuves.
La gestion des sœurs porta bientôt ses
fruits, et dépassa toutes les espérances
qu'on en avait conçues; Wiboiincnicntrc-
para les malheurs do Vécontjnun. Depuis
cette époque, les hospices ont vu s'effec-
tuer une énorme diminution dans leurs
dépenses: on na plus eu recours aux
emprunts; le déficit, légué par le passé,
a été comblé ; le mobilier a été renou-
velé ; les bâtimens ont été augmentés ;
enfin la ville de Nancy a pu borner à 8 ou
10,000 francs sa subvention annuelle, qui
s'élevait autrefois à 27, à 30, quelquefois
même à 36,000 francs.
Et remarquez que l'économie n'a pas
été le seul avantage du nouveau système.
Jamais les pauvres n'avaient été reçus en
si grand nombre, ni si bien traités sous
aucun rapport; jamais établissemens de
ce genre ne furent si admirablement te-
nus. Les hospices de Nancy ont la répu-
tation méritée d'être des hospicei-niodif-
les ; on vient de loin pour eu faire un
objet d'observations et d'études, < les re-
i gardant avec raison, disent les pétK
i tionnaires, comme l'exemple de la
. perfection relative, comme la meil-
t leure solution réalisée qui existe d'un
I grand problème philanthropique :
< Moyennant le chiffre le plus modique
< oïL la dépense puisse descendre ^ pro^
» curer à l'humanité ffialheureuse la plus
i grande somme de soulagement piijsi-*
i que et moral possible. >
En présence de succès pareils, faut-il
s'étonner de l'approbation si entière et
si énergique donnée par les conseils mu-
nicipaux et les préfets de toutes les épo-
ques au traité passé avec les sœurs? Faut-
il s'étonner de la reconnaissance et d#
l'attachement voués aux religieuses de
Saint-Charles par les habitans de Nancy?
La vérité est que ichose rare de uotr^^
temps) justice complète est rendue aux
hospitalières ; et ou l'avouera , dans le
suffrage constant des autorités locales,
témoins et juges des faits, dans la sym-
pathie universelle de la population, il y
a bien de quoi consoler ces femmes res-
pectables du mauvais vouloir d'un ins-
pecteur, envoyé de Paris, dont ie rap-
port se trouve, du reste, réfuté avec au-
tant de verve que de logique, à la suite
de la pétition ijui nous occupe.
L'abonne/nciu , couclu. en 181^, a clé
renouvelé plusieurs fcis. Le bail aujour-
d'hui en cours d'exécution est le
si.xitfaie. et devait durer juscju'iMi 1814.
Mais \oï\d quesurvitiil uu^ luslrucltuu
162
INSTITUTIONS CHARITABLES.
niinistt^riellp, on date du 20 novembre
1S3G, qui prescrit l'ori^janisation et le v6-
gime lies l'cononuits dans tous les li()s()i-
ces, et interdit ee système (Vabouncmctit
amidhle, qui peut cependant, on doit en
convenir, avoir d'assez heureuses const^-
quences. Nous n'avons certes pas besoin
de rechercher à quel ordre d'idt^es admi-
nistratives se rattache la mesure dont
nous parlons; il n'est que trop facile d'y
reconnaître cet esprit exclusif d'une cen-
tralisation qui, sans tenir compte des
lieux ni des circonstances , veut que rien
n'échappe à la règle inilexible et uni-
forme qu'elle établit, d'une centralisa-
tion qui prodigue les emplois et les sa-
laires , et mérite si souvent le reproche
de multiplier à l'infini les rouages dis-
pendieux et inutiles.
Ainsi, on veut bien encore accepter les
sœurs comme infirmières ; on veut bien
les laisser au chevet des malades ; mais
on ne veut pas qu'elles puissent jamais
être chargées par les commissions admi-
nistratives de la gestion intérieure des
hospices. Il y en a qui, comme celles de
Nancy, ont prouvé , par une pratique de
beaucoup d'années et par d'incroyables
succès, une éminente capacité ménagère.
JN'importe, l'exclusion va les atteindre.
On pense rencontrer chez des économes
civils plus de lumières, et apparemment
aussi plus de désintéressement et d'abné-
gation personnelle !
La circulaire du 20 novembre devait
porter le trouble au sein d'une foule d'é-
tablissemens de bienfaisance. Comme il
était naturel de s'y attendre, des plaintes
n'ont pas tardé à se produire ; des récla-
mations sont venues de toutes parts,- et,
à dater de ce moment, l'administration
centrale s'est vue obligée (pour rappeler
des paroles prononcées à la chambre des
pairs) de soutenir une véritable lutte con-
tre les administrations charitables.
Placée dans des conditions spéciales,
la commission des hospices de Nancy
croyait n'avoir rien à craindre, du moins
pour le présent. Elle ne doutait pas que.
l'exécution de la mesure, objet d'une si
vive réproi)ati()n , ne fût, en tout cas.
suspendue , (juanl à elle, jusqu'au terme
lixé pour la durée de Vabonnenient con-
clu avec les sœurs; car il lui semblait
impossible qu'un eût la pensée de don-
ner h la circulaire un effet rétroactif,
et de briser un contrat librement formé.
Naine espérance! deux letfifîs ministé-
rielles , dont la dernière est du 10 juillet
18.'{<S. annoncèrent que l'économat devait
êlr(^ organisé dans les hospices de Nancy
comme dans les autres. Seulement , et à
titre de délai de faveur, on consentit ^
ajourner cette organisation jusqu'au l»-''
janvier 1840.
Un tel résultat dut surprendre au plus
haut degré la commission administra-
tive, qui avait fait tout ce qui était en
elle pour éclairer la religion de M. le
ministre de l'intérieur. M. le ministre
avait eu notamment sous les yeux une ré-
cente délibération du conseil municipal,
qui se termine en ces termes : « En ré-
< sumé , le conseil , fjui n'est dans cette
<i circonstance que L'organe de la popu-
i lation entière de la ville , déclare à
< V unanimité et avec le sentiment d'une
< profonde conviction, qu'il regarderait
< comme finfstf. tout changement dans
« le mode actuellement suivi par l'admi-
c nistration des hospices de Nancy. »
Yoilà ce que pensent, ce que proclament
les élus de la cité, ses représentans lé-
gaux. Tout changement leur paraîtrait
funeste; et on avouera que le mot n'a
rien d'exagéré, lorsqu'on saura que pour
subvenir , à Nancy, aux dépenses qu'en-
traîne Véconomat, pour pourvoir au trai-
tement de l'économe et à celui des em-
ployés, il faudrait supprimer nécessaire-
ment quarante-cinq lits de malades/
C'est à la suite des circonstances que
nous venons d'indiquer, que la commis-
sion administrative des hospices de
Nancy s'est déterminée à s'adresser aux
chambres j elle a demandé, par une pé-
tition , 1° qu'on respectAt le contrat sy-
nallagmatique régulièrement passé avec
les sœurs, et en plein cours d'exécution ;
2" qu'il lui fût permis de renouveler ce
contrat à l'avenir, de préférence ù un
régime dî* économat qui, à raison des frais
qu'il comporte, aurait pour conséquence
immédiate de diminuer d'une manière
déplorable les ressources des trois hos-
pices, (hi'on adopte, si l'on veut, Véco-
tioniat comme règle géiu'rale, disent les
pétitionnaires; mais que ce ne soit pas
uîie règle sans exceptions.
.Nous voudrions qu'il nous fût possible
INSTITUTIONS CHARITABLES.
153
de reproduire ici une discussion forte
de choses , où la dialectique la plus ri-
goureuse s'allie à un style toujours clair
et élégant. La pétition des hospices de
Nancy est un travail important et com-
plet qui mérite de survivre à la circon-
stance. Aucun argument n'est omis , et
chaque objection est réfutée. Il y en a
une qu'on était allé puiser dans un arti-
cle d'une vieille loi du 16 messidor an 7,
article qui veut que tout marché pour
fournitures d'alimens ou, autres objets
nécessaires aux hospices civils soit ad-
jugé au rabais j et après affiches ^ dans
une séance publique de la commission.
Mais cet article, dirigé contre l'avidité
des spéculateurs, a été promulgué à une
époque où l'on ne pouvait pas avoir en
vue le concours des congrégations reli-
gieuses, qui étaient encore supprimées ;
et il est tombé depuis dans une désué-
tude notoire. Ajoutons qu'en le suppo-
sant môme en vigueur , il faudrait dire
que c'est une disposition purement ré-
glementaire y souvent modifiée par des
ordonnances, et quelquefois par de sim-
ples instructions .
Malgré de vives instances, la chambre
des députés a passé à l'ordre du jour; il
est juste de dire que cette décision n'a été
été prise qu'à une très faible majorité.
Après un débat animé, où la cause des
hospices a été défendue avec conscience
et talent, la chambre des pairs a ren-
voyé la pétition de Nancy et plusieurs
autres semblables à M. le ministre de
l'intérieur. Nous avons remarqué , au
nombre des opinions émises à la tribune,
un discours de M. le marquis de Barthé-
lémy , discours sul)stantiel , nourri de
faits, plein de logique et de précision.
M. de Barthélémy part de ce principe si
simple et si vrai , que V intérêt des pau-
vres est la loi suprême lorsqu'il s'agit de
l'administration du bien des pain'res , et
il se demande si l'intérêt des pauvres de
Nancy réclame le maintien de Tordre de
choses actuellement établi. L'affirmative
ne lui paraît pas douteuse. < Les hospices
( prospèrent, dit il, et leurs dettes sont
< payées ; les subventions de la ville ont
« été réduites de plus des deux tiers, et
< cependant le nombre des pauvres ad-
< mis dans les maisons charitables s'est
< accru; de nouveaux bAlimens ont été
construits, et tous ces bienfaits sont
le fruit de la bonne gestion économi-
que des religieuses , qui a permis de
porter à 65 c. pour les malades , 45 c.
pour les vieillards , 28 c. pour les or-
phelins, les prix de journée qui avaient
été, en moyenne, dans les vingt années
qui avaient précédé leur administra-
tion, de 1 fr. 2 c. pour les malades,
77 c. pour les vieillards, et 55 c. 2[3
pour les orphelins. Il convient d'ajou-
ter que ces dames ont joui de produits
divers qui augmentent leurs prix de
journée de 4 c. environ en moyenne.
< L'utilité de leur administration a été
tellement sentie par le conseil munici-
pal de Nancy que, dans sa première dé-
libération relative à cet objet, il a re-
mercié la commission administrative
de l'immense bienfait qu'elle avait
procuré à la population: et que, dans
ses dernières délibérations, ce conseil,
totalement renouvelé depuis 1830, qua-
lifie de funeste la décision ministérielle
qui annullele traité. Les préfets, qui se
sont succédé à Nancy depuis 1818, ont
tous applaudi au mode de gestion des
hospices. Aucune plainte, chose bien
rare, n'a môme retenti dans la presse
locale sur cette gestion. Nous devons
donc la considérer comme parfaite-
ment utile aux pauvres.
î Si elle présente, à un haut degré, ce
caractère , serait-il prudent de la dé-
truire, pour la reconstituer ensuite, si
on venait à reconnaître que le régime
des économats , bon peut-ôtre dans un
grand nombre de localités, est suscep-
tible de recevoir des exceptions? >
Plus loin , le judicieux orateur s'ex-
prime ainsi, au sujet des économats:
•t Le régime exclusif des économats offre
« de grands inconvéniens. 11 est funeste
«t dans les petits hospices , où le traitc-
« ment de l'économe absorbe la plus
« claire partie des ressources; quelque-
« fois. dans lesgraiidesvilleselles-mômcs,
« un autre système pourrait ôtre pré-
« féré. On a vu les hospices de Bordeaux
« fleurir à roinbre du régime dit paier-
ie iiel ou de ^'cstion économique. Lu seul
« trésorier général y existait pour tous
« 1rs hospices. Ce trésorier, responsable
« envers l'administration . justiciable de
K la cour dc5 comptes, était en rapport
151
mSTlTUTTONS CIIAIU lAlîLlvS.
* avrc Irj; «i.imcs suju^rinure et (^ronome
« do chnijuc nni^on, cliarg(''(vs drs (h^-
« tails du s(M'vic(\ Il pourrait paraître
« sans iiiconvr^niiMit , et peul-rlro nn^'uif^
« nvantaiircux. de ne pas dt^tiuirtMiu rô-
K f»inie qui , d.ins bien des local ilés, pour-
« rail pr^srntor de hons nVsuItnts. Kn
« matière de philanthropie et de ciiarité
(c publique, on ne saurait quelquefois,
<f sans craindre d'affaiblir ou de tarir
« les sources do la bienfaisance, contra-
« rieret amoindrir I action des personnes
« honorables chariçi^es de dispenser les
" secours. On peut contester sur ce point
« Tutilité d'un régime uniforme , qui ne
« s'approprie pas toujours au caractère
« du peuple , aux besoins et aux habitu-
« des de chaque localité. L'année der-
« nière la chambre i'aparfaitementsenti,
« lorsque, délibérant sur le projet de loi
« relatif aux aliénés, elle a autorisé les
« départemens h traiter à forfait avec les
« établissomens privés pour lé place-
« ment de leurs malades. J'eus l'hon-
« neur, dans le cours de la discussion,
t de parler à la chambre du bel élablis-
« sèment de ÎVJaréville, prés Nancy, tenu
« par les dames de Saint-Charles, et dans
• lequel les aliénés de la Meurthe et des
« départemens voisins sont admis au
w nombre de 6v50 , et, h la complète sa-
t' lisfaction des préfets et des conseils-
« généraux, moyennant le modique prix
« de 70 à 76 c. par jour. »
On voit que M. le marquis de Bar-
thélémy n'est pas de ceux qui seraient
disposés à tout sacrifier à une vaine pen-
sée d'uniforniitc, < l'eu importe, dit-il,
< en iinissant. que le bien ne se fasse pas
< partout de la même manière , pourvu
< qu'il soit fait, sous le juste contrôle
< et sous la sage tutelle de l'adminislra-
< lion, par des mains pures et éclairées.
< Laissons cours, dans notre patrie, à
« tous les nobles sentimens; et lorsque
« Témulation enfante parmi nous tant
« de grandes choses, ne privons pas la
i chariié do son puissant secours. »
Des ci ta lions et aient la meilleure preuve
k l'appui de notre opinion sur le discours
de Al. de Harlhélemv. INous n'ajouterons
qu'une chose; c'est (ju'il est à souhaiter
i|ue cet honorable pair monte plus sou-
vent ta la tribune. Les (|uestious de liberté
reJif^icuse trouveront en lui un défcnseui
zélé, et ayant rinielligence de la position
actuelle. Sa pince est désormais mar(|uée
à côté de M. de Montaleuibertet de quel-
ques autres défenseurs des doctrines ca-
tholiques.
La question s'est bientôt reproduite,
par une autre voie, à la Chambre des
Députés. I\l. de Golbéry et deux de ses
collègues ont déposé une proposition
conrtie en ces ternies : i Les commis-
« sions administratives des hospices pour-
« ront confier, de gré h gré, la fourniture
4 des alimens et autres objets nécessaires
< à ces établissemens. aux congrégations
< de femmes reconnues par le décret du
< 18 février 1809 , sans qu'il soit besoin
< de recom-ir aux formes prescrites p<ir
» la loi du IG messidor an vti et par
t l'ordonnance du 'M octobre 1821. Néan-
« moins, ces marchés seront soumis à
r l'approbation du préfet, qui prendra
c l'avis des conseils municipaux. > On
av?.it objecté aux pétitionnaires de Nailcy
la loi de messidor. Les honorables au-
teurs de la proposition supposent cette
loi encore existante, et ils en deman-
dent l'abrog-ition en ce qui touche les
communautés hospitalières. Quoi de plus
sage, du reste, que ce qu'ils réclament?
Ouoi de plus propre à concilier tous les
intérf'ts? Tci, il n'y a pas même de pré-
texte aux déclamations, il ne s'agit pas
de Créer un privilège ni un monopole
au profit des congrégations religieuses;
il s'agit d'accorder une juste latitude,
une intelligente liberté d'option aux com-
missions administratives ; et, comme si
ce n'était pas assez de la conhance qu'ins-
pirent les tuteurs des pauvres, on exige ,
pour surcroît de garanties, l'assentiment
des autorités locales.
Eloqucmment appuyée par M. Henne-
quin , qui ne manque jamais h la défense
fie ce qui est bon et vrai, la proposition a
été pri'^e en considération par la ("hambre.
Alnis. nous l'avouerons, c'est avec un péni-
ble sentiment de surprise que nous avons
entendu la commission conclure au rejet.
Tout en rendant justice aux convictions
catholiques du rapporteur (M. de Carné),
nous ne lui dissiunilerons pas que ses
raisons nous Ont paru fort peu probantes.
La coinmi<sion. dont il a été l'organe,
semble recoimaitrc les inconvéniens de
Vi'œnofnai jtn tant du moins que sys-
DISTRIBUTIOiN DES PRIX DU COLLÈGE DE JUILLY.
155
fème exclusif et absolu. Pourquoi donc
refuse-t-elle aux administrations chari-
lables le droit d'apprécier et de choisir,
selon les lieux et les circonstances?
Quoi qu'il en soit , la proposition de
M. de Golbéry resie dans sa vérité, et
elle sera discutée à la session prochaine.
Espérons que cette discussion amènera
un résultat tel que doivent le désirer les
amis des pauvres, et qu'on n'interdira
aux pieuses lilles de saint > incent-de-
Paul ou de saint Charles aucun genre
de dévouement, aucune occasion de sa-
crifices. R. DE Bellevxl.
DISTRIBUTION DES PRIX DU COLLÈGE DE JUILLY.
La solennité ordinaire de la distribu-
tion des prix du collège de Juilly a eu
lieu le 19 août , sous la présidence de
monseigneur l'évêque de i\Ieaux. On sait
quels souvenirs d'étude et de science
s'attachent à cette maison. Quoique la
position qu'occupent les propriétaires
et directeurs actuels , MM. de Scorbiac
et de Salinis , dans notre journal , nous
interdise des éloges, il nous sera per-
mis cependant de dire que Juilly n'est
point déchu entre leurs mains, et que
c'est encore un des premiers établisse-
mens pour le choix et le progrès des
éludes. C'est aussi là que tous les ans les
chefs des établissemens de la province
viennent prendre des exemples et des
renseignemens que s'empressent de leur
donner les directeurs actuels avec une
politesse toute fraternelle.
La séance a été ouverte par le discours
suivant, prononcé par M. Léon Roré :
Messieurs,
Tout est dit sur les avantages, sur la
nécessité des études historiques. Aussi
n'est-ce point pour un pareil sujet que je
viens solliciter une attention disputée
par la plus vive , la plus douce et la plus
légitime impatience. Chargé de l'honneur
de porter la parole devant une assemblée
choisie et imposante , je vais, sans es-
poir de la remplir, tenter celte tAche
difficile en vous soumettant quelques
brèves considérations sur l'esprit de l'his-
toire, ou, pour parler plus rigoureuse-
ment, sur la philosophie de l'histoire,
qui forme h Juilly robjel d'un enseigne-
ment spécial.
L'ouvrage le plus parfait que l'on pos-
sède sur cotte waUèrc, c'e^l el ce sera
sans doute encore long-temps le Discours
deBossuelsur l'Histoire universelle. Qu'il
me soit permis de commencer par mettre
sous la sauve-garde de ce génie souve-
rain des idées qui n'ambitionnent d'autre
mérite que d'être reconnues pour appri-
ses à son école. Le souvenir de Rossuet,
comme Taigle, son emblème, plane sur
le monde entier: mais il appartient spé-
cialement au diocèse dont Juilly fait
partie, et rien en ce jour ne pouvait nous
le rendre plus cher ni plus auguste que
la présence de celui (1) que la voix de
Rome, d'accord avec des vœux unani-
mes, a choisi pour neuvième successeur
du plus illustre de nos évoques.
On parle beaucoup aujourd'hui , Mes-
sieurs, de philosophie de l'histoire. Cette
préoccupation des esprits correspond
évidemment à un besoin de notre épo-
que ; et, en effet, dans un temps où
l'activité scientifique embrasse tous les
objets de la pensée , il est bien naturel
que l'on demande à l'histoire , éclairée
par la philosophie, ses plus hautes in-
structions.
Qu'est-ce donc que la philosophie de
l'histoire ? Est-ce une science à part ?
est-ce une science positive ?
Sans prétendre donner une délinilion
complète, on peul dire que la philoso-
phie de l'histoire est la connaissante
certaine des principales lois qui prési-
dent i'i la vie morale et au développement
de l'hunianilé.
^ ous l'ave/, tous reconnu. Messieurs,
dès que vous avez pu systématiser vos
éludes, il faut à l'histoire universelle un
point culminant d'où elle voie se dérou-
lai) Mgr AUou, sacré à Meaus. le '23 a>ril 1830.
i:)G
DISTRIBUTION DES PIUX i)U COLLÈGE DE JUILLY.
Irr, d'où elle saisisse l'ensemble des faits.
Ce point de vue gt^néral lui est aussi ut^-
cessaire tiuf If, sont aux niatliruiatiqutvs
les axiouies d'où dt'Toulent leurs lliéo-
rèuics. Aulrciuenl, l'histoire uiiiversolle
devient une simple chronique, ou plutôt
une masse confuse d'accidens racont(Vs
les uns à la suite des autres, sans liaison
rt^elle, sans conclusion définitive; elle
niaïuque à sa principale oblij^ation, qui
est de ramener l'analyse à la synthèse,
la variété à l'unité. Mais en m(}me temps
il faut que la notion des principes par
lesquels elle prétend expliquer le cours
des choses soit exacte, soit inébranlable;
car à quoi bon de vagues hypothèses,
d'incertaines spéculations sur le point le
plus grave de la science et de la vie, sur
notre destinée à nous tous membres de
la grande famille humaine ?
11 est clair, dès le premier coup d'œil ,
j)Our tout esprit non prévenu , que le
monde moral , pas plus que le monde
physique, n'est à lui-même son unique
mobile et sa dernière raison. Au-dessus
de l'humanité prise en masse, comme
au-dessus de chacun de nous, règne une
▼olonlé, une force supérieure. Malgré
leur liberté incontestable et leur activité
que rien n'arrête , les hommes . à eux
seuls, ne font point, ne mènent ])oint
les événemens. A grand'peine l'individu
peut-il se diriger lui-même dans la voie
qu'il a choisie ; sa volonté est courte,
faible , incertaine ; ses vues sont chan-
geantes , ses moyens d'action toujours
plusou moins limités ; il heurte à chaque
instant contre des obstacles. Comment
condtiirail-il le monde, lui, l'aveugle,
fjtii ne sait si souvent où il pose ses pro-
pres pas'i'Encore moins attri!)uerez-vous
h une collection d'êtres borni's et fra-
giles une impulsion . une direction pour
Inqnelle ils ne se sont jamais entendus
ni no s'entendront jamais, et qu'arrête-
raient, d'ailleurs, mille difficultés insur-
montables, lors même qu'une idée et une
volonté communes les auraient réunis.
L'humatiilé. encore une fei<;, n'est donc
point ù ell«;-même sa dernière loi. son
suprême arbitre. Deux <''lémens se mêlent
ici sans se conloudre, et restent distincts
en agissant simultanément : l'un, inhé-
rent à riioinuie . tVsl-adire , sa libie
acti>ilé. le déploiement facultatif de ses
forces dans la sphère qui leur est assi-
gnée; l'autre, indépendant de tout, élevé
au-dessus de tout, lequel ordonne, dis-
pose, en un mot, goitverne en dernier res-
sort. Oui, Messieurs, une puissance sou-
veraine , plus forte que tous les hommes
ensemble , sans cependant toucher à la
liberté d'ini seul, pousse irrésistiblement
les sociétés vers le but qu'elle a marqué,
les maintient dans lem- orbite tracé d'a-
vance, et de temps à autre, par de sou-
daines péripéties, dont nous sommes
toujours les instrumens volontaires sans
toujours les comprendre, renouvelle,
po\ir ainsi dire de ses propres mains, la
face de la terre.
Cette puissance souveraine, l'antiquité
la nommait le Destin, le monde moderne
l'appelle la Providence. Eh bien ! la phi-
losophie de l'histoire , prise dans sa plus
grande généralité, est à la fois la con-
naissance spéculative et la preuve par
les faits de l'action de la Providence sur
le monde : en d'autres termes, de l'action
de Jésus-Christ , le Hoi éternel des siè-
cles {\) , à qui toute puissance a été don-
née aux deux et sur la terre (2). Point
de milieu : ou l'on remontera jusqu'à ce
principe , jusqu'à cette source unique
des lois du monde moral, ou bien un
scepticisme impénétrable enveloppera
comme un triple voile les premières, les
plus importantes questions sur l'origine,
la nature et la destination du genre hu-
main.
La science réduite à ses seules forces
ne sait où attacher le premier anneau de
la chaîne des faits. Car il n'y a pour les
commencemens du monde qu'un point
d'appui, un seul qui n'ait pas été ren-
versé: la Genèse. On a suffisamment es-
sayé de s'en passer dans le dernier siècle,
et même de le ba'tre en ruines ; mais
dans le nôtre on est forcé d'y revenir,
parce q»ie hors de là l'on ne trouve que
du sable mouvant pour asseoir l'édifice.
Et en vérité , si la passion n'expliquait
tout, ne serait ce pas une chose inexpli-
cable (jue l'on ait voulu rejeter le plus
ancien , le plus authentique des histo-
riens, le seul (|ui nous offre un récit rai-
sonnable de la naissance du genre hu-
(I) Timolh.,! . 17.
{'!) S. Malt.; XXIII. i'ô.
DISTRIBUTION DES PHIX DU COLLÈGE DE JUILLY.
157
main et de ses premiers pas ; que l'on ait
voulu le rejeter uniquement parce que,
en tête de toutes choses i! a placé Dieu?
]Mais, en y regardant de près, on le com-
prend sans peine. C'est que l'ancien et le
nouveauTestament sont indissolublement
liés , et qu'il n'est pas possible d'admet-
tre le Dieu-Créateur de la Genèse sans
être poussé par la logique et parles faits
jusqu'aux pieds du Dieu Sauveur de l'É-
vangile. La création, en effet, telle qu'elle
est racontée par Moïse, la chute de l'hu-
manité entière dans la personne du pre-
mier homme, et la rédemption par Jésus-
Christ , voilà les trois données néces
saires , les trois grands faits générateurs
de la marche du monde , en dehors des-
quels il ne reste plus qu'une inexplicable
comédie dont nous serions à la fois les
tristes spectateurs et les acteurs encore
plus malheureux. < Otez Jésus-Christ du
« centre de l'histoire , a dit Frédéric
i Schlegel , et vous la dissolvez, vous lui
« enlevez son lien, son ciment intérieur,
i lequel n'est autre que la divine per.
I sonne du Messie qui a apparu au point
i d'intersection des temps anciens et des
« temps modernes La foi en Jésus-
< Christ, continue le même auteur, voilà
« le fondement et la clé de voûte du
< monde entier : sans elle l'histoire uni-
I verselle est une énigme sans mot , un
I labyrinthe sans issue, un vaste amas de
I décombres et de fragmens d'un édifice
« inachevé, une tragédie sans dénoue-
« ment (1). »
Vous le savez, Messieurs, l'ardente ac-
tivité intellectuelle qui anime la généra-
lion présente, s'est particulièrement por-
tée sur l'histoire. On ne saurait trop
applaudir à cette heureuse direction. De
tous côtés il se prépare entre les grands
faits historiques miouxcompriset les lois
fondamentales de rhumnnilé expliquées
par le christianisme , qui seul les expli-
que ; il se prépnrc, disons nous, une ma-
gnifique harmonie, dont on entend déjà
les préludes. C'est là . on peut le procla-
mer hardiment, un des points \cs plus
iniportans de l'espèce de vérification
scientifique de l'Église, destinée à éclai-
rer notre siècle. Mais aussi, reconnais-
sons-le bien , celle autres proniul^.Uiou
(I) Philosophie dei Gcschich(e , 2'" Band , s. ♦».
de la bonne nouvelle , ménagée par l'a-
mour infini de la Providence, n'appor-
tera , comme la première, la paix qu'aux
hommes de bonne volonté. C'est la vo-
lonté qui ouvre ou ferme, même à Dieu,
la porte de notre âme.
Quoi qu'il en soit , Messieurs, une al-
liance intime, une alliance offensive et
défensive doit se former de nos jours en-
tre la vraie philosophie et la véritable
histoire. De cette union résultera l'en-
semble de preuves le plus puissant que
la science ait à opposer à l'erreur. De
même que l'unique sagesse réelle se
trouve dans la religion chrétienne , de
même aussi la seule connaissance , la
seule raison complète des faits, le chris-
tianisme étant lui-même un fait , le fait
par excellence, auquel tout se rapporte
et tout est subordonné. En un mot. Mes-
sieurs, de nos jours comme au dix-sep-
tième siècle , la philosophie de l'histoire
n'a définitivement d'autre méthode à
suivre que celle de Bossuet. en rattachant
les nouvelles acquisitions de la science à
son immortel ouvrage, qiii n'a rien perdu
de sa grandeur ni de sa force, parce qu'il
est immense, parce qu'il est indestructi-
ble comme la religion sur laquelle il en
a dessiné le plan. Et pour nous appuyer
encore une fois de l'aulorité de ce grand
évêque , nous citerons , en finissant , les
simples et admirables paroles de sa let-
tre à Innocent XI , où il exposait lui-
même, avant de l'avoir réalisée, l'idée
fondamentale de son discours sur l'his-
toire universelle.
i Nous avons cru , dit il, devoir tra-
< vaillcr.... à une histoire universelle qui
« eût deux parties , dont la première
comprît depuis l'origine du monde
jusqu'à la chute de l'ancien empire ro-
main et au commencement de Charle-
ma'^ne, et la seconde depuis ce nouvel
ompire... Dans cet ouvrage on voit pa-
raître la religion toujours ferme et in-
ébranlable depuis le commencement
du monde ; le rapport des deux testa-
mens lui donne cette force , et l'Evan-
«^ile , qu'on voit s'élever sur les fonde-
iixms de la loi, inoutre une solidité
qu'on reconnaît aisément tHre à toute
(•preuve. Ou voit la vérité toujours vic-
torieiiM^, les hérésies renversée"; . l'K-
gliio fondée sur la pierre les abattre
i:icS
nULLETlNS lUnLlOGllAriIIQUES.
par le seul poiilr> d une aulorilé si bien '
cUiblio, et salTennir avec le (euips,
pendant (ju'oii voit, au contraire, les i
empires 1rs plus Horissans, non senle-
nieul s alïaihlir par la suile tics années,
mais encore se di^faire ninluellement i
et loinher les uns sur les autres. ISous '
luouirons d'où vient d'un côté une si
lerine consi.stunco, et de Taulre un <îtat
totijours cliancclaril et des ruines in-
t^vilables. Cette recheicbe nous en^'age
à expliquer en peu de mots les lois et
les coutumes des Éf^ypliens, des Assy-
riens et des Tersts; celles des (irecs,
celles des Iiomains et celles des temps
suivans ; ce (|ue cbaquc nation a eu
dans les siennes qui ait été fatal aux
autres et à elle-même , et les exemples
que leurs progrès ou leur dccadence
ont donnés anx siècles futurs. Ainsi
nous tirons deux fruits de riiisloire
nniverselle : le premier est de faire
voir tout ensemble l'aulorilé et la sain-
teté de la u'lif,'ion par sa propre stabi-
lité et sa durée perpétuelle, le second
est que , connaissant ce qui a causé la
ruine de chaque empire, nous pouvons,
sur leur exemple, trouver les moyens
de soutenir les états si fragiles de leur
nature, sans toutefois oublier que ces
( soutiens même sont sujets h la loi com-
( mune de la moilalitt;, qui est attachée
t aux choses humaines, et qu'il faut por-
< ter plus haut ses espérances. »
M. l'abbé de iScorbiac a pris ensuite
la parole , et , après des remercie-
meus adressés à Monseigneur l'évèque de
IMeaux , il a exposé dans lui discours
clair et précis l'esprit et la méthode qui
président anx éludes et à la direction de
la maison. Mgr. l'évèque de Meaux a
aussi adressé aux élèves une allocution
où il leur a témoigné tout l'intérêt qu'il
porte à une maison qui est depuis si
long-temps un des honneurs de son dio-
cèse. La distribution des prix a eu lieu
ensuite, et enfin la séance a été terminée
par quelques paroles éloquentes et cha-
leureuses de M. Berryer , qui était mêlé
à la foule en qualité d'ancien élève, et
qui a dû obéir à la demande que lui à
faite iMgr. révê(|ue.
Les élèves dont les noms nous ont le
plus frappé sont : MIM. Guiringaud, de
Lavaur , de Mylhon , Talengal, Lacar-
rière, Ilamel, de Sèze, François, de Mont-
calm, de Sanois, d'Agoult, d'Espaux, de
Tardif, d'Eslutl-d'Assay , de Choiseul ,
de la bourdonnaye, etc., etc.
lUiLLETlNS lîIBLIOGUArilIQUES.
HISTOIRE KT OUVRAGES DE UICCRS Mf/FEL,
on Méinnirrs pour servît h l'hisloiro ccrlôsiasli-
ijoe «lu (loiizi«*mr: sit'cle , par M. lo inarcpiis clc
FoRTiA n'IJRBAN. — Pari», 1851), rlips l'auteur,
riii- de La lloclicfoucauld , 12. — l'rix (J Ir.
^uut seront brcfii propos de l'aultur, qui n'a pas
besoin de nos cloyc» , cl nous làcbtrons d'rtrr
coiuplel en [xju de inola dauà l'appn-ciulion de son
ourriigo.
M. le niarfiuis de Forlia est le dernier dêliris vi-
tant de cette noMesse littéraire du dix-^uitlème
siècle, dont on a «outenl «IjnnI»' les abus, iîiai-<
dont il n'a jamais offert que les (lualiiés prérieuses.
Apres «Totr yut àa loncuo carrière à l'élude et
ëux progrès des iciCDccft hi»ig(iquc«. apivs avoir
pul)lié le PfotU'cl Art de vérifier lea l)atrs pl les
Annales du llainaut do Jacques de GuyRe(l), il
consacre en ce moment sa noitle fortuno à l'édition
dispendieuse des anciens llincrnira comparés en-
tre eux cl reclifiés ou roinplélés par le» dérouvertes
modernes. Les avantagea que la thronoloijie et
Ibisloire ont retirés de la publicalion des deux pre-
miers ouvrages, la géograpliie les retrouvera daos
I« dernier dont la publication ne peut se faire long-
leinps attendre. En aUendant l'apparition de ce
î^rand travail, nous allons rendre compte du volume
que M. de Fortia a consacré à Hugues Mét^l. C'est
un complément de riiisloire liiiéniire de France si
(1) Voir le compte rendu de ces Annales dans
t /»it(TH<<l Catholique de juin 1W8, X. f, f. 475.
BULLETINS lîlIÎLlOGKAPHK^UES.
159
bien commencée par lés bénédictins, et continuée
aujourd'hui par l'Académie des Inscriptions et Bel-
les-Lettres.
C'est au tome ix de celte collection qu'il faut se
reporter pour apprécier la publication des lettres de
Hugues Métel , chanoine de Toul , né en lOCO. L'é-
dilion de ces lettres , enrichies d'analyses histori-
ques et de notes rritiques , redresse plusieurs er-
reurs échappées à dom Calmel , entre autres celle
qui confond Hugues de Toul avec Huges Mélel,
auquel le même bénédictin attribue à tort la com-
position du poème de Garin le Loherain, que
M. P. Paris a restitué aux études modernes sur le
moyen âge. Plusieurs rectifications de ce genre
dues à M. de Forlia acquièrent une certaine valeur,
et il importe d'en tenir compte si l'on veut don-
ner à nos annales littéraires l'exactitude qui en fait
toujours le meilleur prix.
Mais ce qui nous intéressé le plus dans ces lettres,
d'ailleurs assez bizarres et souvent de fort mauvais
goût, ce sont les détails de mœurs qui nous initient
dans l'intelligence du douzième siècle. Plusieurs
faces de cette époque , inaperçues ou trop légère-
ment dessinées, prennent une physionomie plus
distincte après la lecture des lettres de Hugues
Métel. Car celui-ci , en rapport avec tous les clercs
éminens de son siècle, contemporain de saint Ber-
nard , do Pierre-leVénérable cl d'Innocent II , d'A-
beilard et de la célèbre abbesse du Paraclel, reflète
plus ou moins ces grandes figures et nous en révèle
des particularités qui sans lui seraient restées in-
connues. Quelques-unes même ne firent pas beau-
coup d'honneur à sa vanité, comme le témoigne la
lettre restée sans réponse qu'il écrivit à Héioise.
La réputation d'Hcloise s'était répandue dans tout
le royaume, et saint Bernard, comme Pierre-le-Vé-
nérable , abbé de Cluny , l'avaient honorée de leur
correspondance et de leur profonde estime. Hugues
Métel , sans doute en qualité d'adversaire d'Abci-
lard, crut pouvoir établir des relations littéraires
avec l'abbesse du Paraclel , dont il s'était déclaré
zélé partisan. Il lui écrivit une lettre pleine des
éloges de son savoir cl de sa vertu, et après l'avoir
exhortée ù persévérer dans la voie du salut, il lui dit
son nom cl sa patrie , ce qui prouve que c'était la
première fois qu'il se faisait connaître à elle, et alors
pour lui faire voir cju'il n'était pas indigne de son
estime, il l'entretient des diffèrens genres de sciences
auxquels il s'était livré avant sa propre conversion ,
et des progrès considérables que , selon lui , il y
avait faits. Après tous ces éloges que Hugues Mélel
semble avoir pris plaisir à partager équitablcmcnl
entre lui-même et Héloïse , le chanoine de Toul, ne
recevant pas de réponse, écrivit do nouveau force
romplimens flalleurs où il se préoccupe également
de Iui-m6me, et donne à Héloïse Pétymologie du
nom de sa ville natale, dérivée, selon lui, de Tul-
lus, l'un des généraux do César, mais selon d'au-
tres, de Tullus Hostilius, roi do Rome. Les souve-
nirs do la civilisation romaine cho/. les loltros du
moyen Age leur fournissent souvent les otymologios
les plus amu&antcs. Mais un «au quç flaion lut même
n'était pas très fort sur celle branche des connais-
sances humaines. Ce n'est donc pas une objection
à faire contre la réalité de la science au douzième
siècle; Hugues de Toul, il est vrai, ne nous en
montre que le côté factice ; il a le clinquant de son
époque , mais à côté se trouve l'or pur et k> trésors
de richesses intellectuelles qui se répandaient de la
France sur toute la chrétienté avec l'éloquence de
saint Bernard. Les œuvres de Hugues Métel portent
sans doute avec elles quelques traits lumineux, mais
elles serviront bien mieux encore à faire apprécier
les ombres du tableau. On sait que M. le comte de
Montalemberl en prépare depuis long-temps les
couleurs , et que le jour de son exposition sera un
beau jour pour la science catholique.
Saint Bernard fut pour la défense et la propaga-
tion des dogmes de l'Église ce que Godefroy de
Bouillon avait été pour lu prépondérance de ses
droits politiques. Ce que celui-ci avait fait par Té-
pée , l'autre le fit par la parole ; et tous deux , l'un
dans la milice ecclésiastique, l'autre dans la milice
séculière, furent d'incomparables modèles de cheva-
lerie. Celui-ci fonde le royaume de Jérusalem, et
l'autre organise ses plus intrépides défenseurs dans
ces fameilx templiers bardén, comme îl le disait lui-
mèttte , de fer an dehors el de foi au dedan».
Mais en attendant cette admirable vie de saint
Bernard, achevons de faire connaître à nos lecteurs
comment les œuvres de Hugues Mélel intéressent
l'histoire de la science au moyen âge. Voici com-
ment; sur la fin de ses jours, il raconte lui-même
l'histoire de ses éludes :
« Jeune, autrefois , dil-il , j'ai combattu sous les
enseignes d'Aristoie avec avantage : peux avec les-
quels j'entrais en lice ne manquaient guère de suc-
comber aux argumcns captieux que je leur propo-
sais , à moins d'èlre extrêmement sur leurs gardes.
Me renconlrai-je avec des grammairiens ;' la manière
dont j'expliquais les règles de la bille èloculiun
leur apprenait que je n'étais pas étranger à leur art.
Parmi les rhéteurs , je m'escrimais de mémo sur les
figures de la rhétorique. Je faieiais auMîi ma partie
avec les musiciens; je calculais dans la compagnie
des arithméticiens; je mesurais la icrrc avec les gèo-
mètres; je m'élevais aux cieux avec losastronomos,
j'en parcourais la ta^te étendue des yeux oi de
l'esprit, j'observais les muuveuiens dcsa6lres,ie
suivais les sept planètes dans leurs courses irrégu-
liéres autour du zodiaque.... Aulicfuis jo disputais
sur la nature et les proprieiét do l'Jnio... .Autrefois
je faisais en esprit lo tour du monde, ayant même
pénétré jusqu'à la zone lorrido on je plaçnis dos
habilans... Je pouvais en me tenant sur un seul
pied composer jui>(|u'à mille vers; je pouvais fjire
des f liants rinios do toute espèce ; j'étais un élal de
dicter à trois copistes h ta foiii sans me troubler...
Ce que je pouvais faire alors , je ne lo puis mainte-
nant. »
La force d'esprit qui nianquail à Hugues Mélel
d.ins un ;'igo avancé , M. de Forlia la ron.sorvo en-
core el y joint toute la facilité do la louneise après
une carrière ausji longue qu honorable i «l c'«st en
100
lUJLLETlNvS IUfU.I()('.I\APHIQUES.
nltcndanl qti'il noti< donne son éiliiion drf Avrirns
Itinéraim , cHic nous .ivons cru devoir sipnalcr à
nos Ipclour» lo nouvravi scrricc qu'il \ienl de rendre
aux éliitles histori(|iies. R. T.
ARCniVFS CURIEUSES DE l'HISTOlRE DE
FRA>CE , par F. Da^jok ; '2' série, toini' viil (1).
La moitié de ee Tolunie est remplie par Phisloire
de la vie du prinre de C.ondé, ou\race de Pierre
Coste , un des IraTsilleurs les plus consciencieux el
les plus inraligables du dix-sepli.Wne siècle; les dé-
tails nu ine niinuiieux dans lesquels enlre cet écri-
vain , presque conieriiporain , rendent son récit très
important malgré sa froideur. Les autres pièces qui
suivent sont : la relation véritable du combat du
faubourg v^ainl-Antoinc ; la relation «le la mort de
Monaldesclii , par le pire Lebel ; la lettre de lla-
thieu MoDireuil , contenant la relation du mariage
de Louis \IV; les mémoires de Louis XIV; et enlin
les portraits de la cour, un des documens les plus
rares et les moins connus, (|ui forme comme une
introduction familière à Tbistoire de ce grand règne,
en faisant connaître les principaux personnages de
la rour au trmps où Lonis XIV commença de diri-
ger lui-même son gouvernement. E. D.
ANNAL! PELLE SCIENZE RELIGIOSE corapilali
dalP ab. Ant. De Luca in Roma , via dellc Con-
verlile al corso , n" 20. — IS paoH pour G mois.
IV" 22. — Janvier et février.
I. Manuel de Vllittnire du Moyen Age , Af^n\%
la décadence de Pempiro d'Occident jusqu'à la mort
de Charlemagne, de Modher, par le marcpiis Antici.
II. Histnire de fa Philoêophie aUemamlc, depuis
I.eibnitz jusqu'à Ilégel , par le baron Berchou de
Penhoen (4' art.) , par L. Bonelli.
III. Vie du jeune Égyptien Àbulcher Bitcarrah ,
élève du collège l'rbain de la Propagande, par le
P. Bresciani.
IV. Origines bibliques, ou Rcrhercbes sur l'his-
toire primitive, par Carie Tilitone Beke (l'f art.) ,
par le P. Oliviéri.
V. La Primauté du Souverain Pnnlifr prouvée
par «les documens tirés de Phistoire d'Arménie , par
Ed. Ilormuz.
VI. PrTlectinnes hist. erclesiaslicœ , itc, par
Z.-B. Palma ; Pauli del signore, Instilutiones Ms-
toricœ eccletiasticœ oovi T. cum nolis Vicenlii Tiz-
zani (2' art.), par Bini.
Appendice. — Séance de l'Académie de la Reli-
gion. — Le caiboliri^me à rCniveriitc d'Oxford.
— Le focinianismf en Angleterre. — Le catholi-
cisme el le système pénitentiaire. — Progrès du
(Il Paris, chez Blancbcl , rue Saini-lhuradS-du-
LouTrc , 26.
rationalisme et do l'impiété en Allemagne. — Té-
moigniigo des Pères arméniens sur la confession ,
rcxlrème-onction , le ruilo dos saints , le purga-
toire , etc. — Nécrologie. — Missionnaire martyr ,
Fra. (îuadagni. — Bibliographie de Pllalie , la
France , etc.
N« 25. — Mars el avril.
I. Sur la Vie de Jésus du doct. Slraosa (t*^' art.) ,
par l'abbé de Luca.
II. Origines bibliques, ou Recherches sur l'his-
toire primitive, par Carie Tilstone Beke (2' art.),
par le P. Oliviéri.
III. Principes de la Philosophie de l'Histoire,
de M. l'abbé Frère.
IV. Sur le projet d'une nouvelle Bible polyglotte,
par G. Brunati.
V. Sur la Gloire que les martyrs ont procurée d
Rome , par Pianciani.
VI. Sur Vhisloire de la Chute de l'Empire romain
de M. de Sismondi , par Pianciani.
Appendice. — Décrets do la congrégation de l'In-
dex. — Nécrologie de M. le curé Culla. — Biblio-
graphie.
W" 25. — Mai et juin.
I. La Vie de Jésus examinée sous le rapport cri-
tique, par le D. Strauss '^2*' art.), traduit de l'anglais
par Tabbo L. Luca.
III. Essai sur la Cosmogonie égyptienne, par
le P. Pianciani , de la compag. de Jésas.
III. OKuvres posthumes du Rév. Richard P.
Froude, de PUniversilé d'Oxford, par le D. Wise-
man.
IV. Dissertation sur Véloquence sacrée du P.An-
tonio Anienoro, par Louis Marchelti.
Appendice. — Nécrologie el notices bibliogra-
phiques.
N" 2o. — Juillet et août.
I. Méthode philosophiro-lhenlngique , ou Théo-
rèmes sur la certitude en logique et en morale con-
tre le rationalisme ou l'individiialismo philosophi-
que et ibèologique , ouvrage du professeur I). Ni-
colo Daneri , par F. B.
II. La veuve Woolfray contre le vicaire de Caris-
brooke , ou de la Prière pour les morts ; ouvrage du
docteur Lingard , par G. Mazio dclle C. di J.
III. Biographie de Fra Paiilo Sarpi , théologien
et consultour d'état de la république de Venise, ou-
Arage de A. Bianchi Giovini . par J.-B. Palma.
Appendice. — Allocution de sa sainteté Grégoire
XVI dans le consistoire du » juillet IC'i). — Notices
scientifiques religieuses de Ronio, de Naples, etc.
Notices bibliographiques do l'Italie , do la
France , etc.
BULLETINS BIBLIOGRAPPUQUES.
161
NOUVELLE GRAMMAIRE FRANÇAISE SLMPLI-
FIÉE , élémentaire et complète , ou l'art d'appren-
dre et d'enseigner la grammaire française, conte-
nant des méthodes et des parties entièrement nou-
Telles , des exercices gradués d'analyses , un précis
de la philosophie des langues , une théorie de la
conjugaison qui offre en quelques pages la lexigra-
phie de tous les verbes français tant réguliers qu'ir-
réguliers, par M. (Jlevras, auteur d'un nouveau
Cours de Géographie ancienne et moderne compa-
rée*, ouvrage adopté par rUniversité. 1 toI. in-12;
à Paris , chez Belin-Mandar, rue Christine , n" a.
Prix : 1 fr.
C'est avec satisfaction que nous avons parcouru
la grammaire de M. Queyras; elle nous a paru rédi-
gée avec sagesse , et remarquable surtout par la
clarté des régies, le nouvel ordre qui a été établi
entre elles, les exemples qui les confirment ou les
éclaircissent ; elle peut remplacer avec avantage
l'incomplet abrégé de Lhomond , et même celle de
MM. Noèl et Cbapsal.
DANTE ET LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE AU
XIII« SIÈCLE , par A. F. Oz\nam , docteur en
droit, docteur ès-leltres. — 1 vol. in-8' de plus
de 400 pages. Prix : o fr. îiO. Paris , Debécourt ;
Périsse. Lyon, Périsse ; Giberlon et lirun.
But de l'ouvrage : faire connaître Dante comme
représentant la grande école catholique du treizième
siècle, par conséquent établir l'orthodoxie de ce
beau génie que l'hérésie et le rationalisme ont voulu
nous disputer. — Faire connaître la philosophie des
grands docteurs dont il fut le représentant. — Une
série d'extraits de saint Bunaventure, de saint Tho-
mas , d'Albert-le-Grand et de Roger Bacon, traduits
et rassemblés de manière à former un tableau com-
plet de leur doctrine et à faciliter l'intelligence de
leurs ouvra^jes.
Tel est le plan réalisé dans cet ouvrage parM.Oza-
uam.
LA BIBLE. — LES PÈRES DE L ÉGLISE. — LA
RAISON DD CHRISTIANISME.
Voilà en trois ouvrages une belle succession de
Tails et d'idées ! C'est l'histoire complète de la vérité
révélée depuis la création du monde jusqu'à nos
jours. L'Aniien-Toslument contient la rcvclalion
d'Adam et la révélation de Moïse , lo dogme de l'u-
nité de Diou conservé par les patriarches et par les
grands-prètrcs de Tanciennc loi. Le Nouveau-Tes-
tanient nous offre la continuation el le coinplcniont
de la révélation dans la mission de J.-C. sur la terre.
L'Évangile est substitué à la loi de Moiso, et le
puntificat de Pierre et do ses surcesseurs aux
grauds-prétros de Jérusalem. H y a un ordre nou-
veau, UQ nouvel eobei^joeuienl, uais il u'y a qu'une
tradition et qu'une histoire. Ainsi ce litre double,
qu'on appelle la Bible, porte la trace de plusieurs
époques el de plusieurs mains; mais il n'a évidem-
ment qu'un esprit et qo'un auteur.
Le christianisme s'établit sous la miraculeuse in-
lluence et par le témoignage des apôtres. Les vérités
de la religion révélée sont enseignées par toute la
terre connue. Aux apôtres succèdent comme insti-
teurs du genre humain les Pèreà de l Église , les
plus grands génies des premiers temps de l'ère chré-
tienne, dont le consentement unanime forme la plus
grande autorité humaine en faveur des dogmes con-
tre rhérésie. La souveraineté de la loi de J.-C. est
fondée; les Pères en sont les interprètes dans les
conciles , dans leurs écrits, afin qu'elle se conserve
pure el inaltérable, et que les faux systèmes et les
erreurs ne puissent prévaloir contre ces augustes
témoignages placés près du berceau du christia-
nisme.
Cependant après quinze siècles d'unité el de
triomphes, une déplorable scission démembre l'E-
glise universelle. La divinité de Jésus-Christ ne cesse
pas d'être reconnue, mais l'orgueil et l'esprit de
révolte entraînent de hardis novateurs, l'hérésie el
le schisme s'introduisent dans la chrétienté , les
sectes engendrent les sectes; el, selon la loi qui
condamne à la confusion toute œuvre de la raison
individuelle , le protestantisme enfante la philoso-
phie du dix-huitième siècle. Les partisans des er-
reurs de Luther et de Calvin , les Juifs opiniâtres
dans leur aveuglement sont attaqués à leur tour ;
c'est la divinité de Jésus-Christ, c'est l'àme, c'est
Dieu lui-même qui sont contestés et niés par les
déistes, les panthéistes, les matérialistes et les
athées.
Dieu permit alors que , comme au temps des con -
troverses avec les philosophes de l'antiquité el des
persécutions sous les empereurs romains, il s'èlevii
des génies supérieurs pour rendre hommage en fa-
veur de la vérité et confondre l'erreur. L'élévation
de ces hommes de lumière bien au-iiessus des dé-
tracteurs de la mission de Jèsus-Christ , el des ma-
térialistes et des athées, est un signe évident de la
protection divine el do la volonté suprême qui veut
maintenir ce qu'elle a établi. Quand des intelligences
telles que Nev^ton , Bacon , Leibnitz , Euler, Coper-
nic, Descaries, Mallebranche, Pascal, ErsWioe. etc.,
déclarent que le christianisme satisfait leur raison ,
que la mission divine du fils de Marie leur est dé-
montrée, que les preuves de la révélation sont
aussi ôvidcnles pour eux que les vérités de la phy-
sique el des mathématiques; l'orgueil est humilié ,
l'erreur est confondue; on croit voir les archanges
du Très Haut clM!.>anl devant eux les anges ré-
voltés.
Tels sont les trésors de la sageMe divine el de la
sagesse humaine que M. de Genoude a mis en lu-
mii-ro. pour comprendre sou plan, il faut envi>ai;er,
comme il l'a fait , l'éUl des esprits , faibles et dés-
armés devant les objections , l'ignorance, chei les
^Miis du monde , des >ainles Écritures , des ouvra-
ges dci Perci et des yriodi IciuoiuQJg^i oblenus tu
iri
RîT[,ij-:TrNS r.TnLiof.nAPTiTQURs.
fdvoiir do la vraie rcliijion par île» lioiniius l«'s plui
^ininens ilanii la srienre.
La raussp pliilosophit' cl l'inrr^iliilil^ en a>ai»'nl
protilé pour falsilier el altérer les lexle^ , .supposer
(les faits et des opinions , suppriintr dans les au-
teurs ro qui «'tail favorablu A la reli;',"i(»n , conslruiro
lout un «■'(lifice d'illusions el ilc iiioiisonjje» pour y
enlern>er la crédule ignoranre du sioclo,
(lo plan n'a que Irop bien réussi. M. de (Jonouile
a entrepris de le renverser en réunissant dans un
seul foyer tons les rayons do lumière épar> «lan» les
livres, en présentant dans notre langue, devenue
universelle , dans cette lan(^ue dont la philosophie
du dix-luiiliéme siècle s'était fait un instrument si
puissant, toutes les vérités , toutes les preuves do la
reli[;ion.
C'est dans cet esprit el dans ce but ((u'il a traduit
la Bible, jusiiuclà défigurée par Tliérésie el Pincré-
dulilé , ou déshonorée par des traductions serviles
el sans dijîuilé , dans un langage pou digne de la
majesté des livres saint». Se pénétrant du génie des
temps anciens , il a transporté l'ancien et le nou-
veau Testament dans une verbion fidèle , mais élé-
gante , pure el poétique. Le clergé et les gens du
monde ont accueilli avec une faveur marquée ce
travail qui a ou ([uatre éditions cl un grand nombre
de réimpressions dans tous les formats. La qua-
trième édition in-4>, dont deux volumes ont paru ,
est plus particulièrement destinée au clergé. Elle
renferme le texte de la Vuli-ate , avec la traduction
en regard et les commentaires des plus savans in-
terprètes de l'Écriture. Les différences du texte hè-
Lreu el des Septante sont indiquées au bas des pa-
ges. La Bible a été enfin traduite non seulement
d'une manière digne d'elle , mais encore do telle
sorte qu'il n'y aura plus lieu désormais à ces auda-
cieuses dcliguralions par lesquelles rimpièlo égarait
la faiblosbO.
Los Pères avaient été souvent les objets de pa-
reilles fraudes. Leurs écrits épars dans les biblio-
thèques et restés pour un cerlain nombre sans corps
do traduction , se prêtaient à ces inlitlelités ; on leur
faisait dire ce qu'ils n'avaient jamais exprimé, ou
bien , au moyen de passages tronciués «i séparés de
Tonsemble, on présentait leur penî,ée sou. un faux
jour, .\in3i ont agi les Ijuteurs d'Iiérèsio en atta-
(luanl certains dogmes , el ceux do rmcrèdulilè on
attaquant la religion tout entière. M. de Genoude a
pr» >idé à la traduction de ces immortels ouvrages.
Il entrait dans le plan de M. de fienoude do mon-
trer que les dogme» professés el conservés par TK-
glise cailiolique sout ceux qui ont été professés et
enseignés par les coopératours et les disciples im-
médiats dos apôtres; que ce sont les Pères des pre-
miers siècles qui ont formé en corps do science
la vèrilè catholique; que, depuis IB()0 ans, rien
n'en a été retranché , rien n'y a été ajouté , el que
par conséquent la foi p<it restée aussi î'uro qu'elle h;
fut à sa source.
L'auleur a donr réuni les écrils dos Pères dos
deux premiers siècles de l'ère chrétienne ol «l en a
publié en fraoçai» »"« traduction élégante €i lidèlç.
iMusieurs sont enllèroracnt nouveaux dans notre
langue, surtout parmi les Pères qui avaient écrit
dans ridiomo groc.
1.0-^ cin(| volumes qui ont été publiés coropronneni
saint Ignace, saint Polycarpc, saint Justin, Talien,
Athénagore, saint Théophile, Hormias, saint Iré-
neo, Minucius Félix, saint (.Uémenl d'Aluxandrie.
L'autour a dû so borner pour le moment aux deux
premiers siècles de rE'jli&e. Celle tâche sufiisuil ù
son but, qui était de montrer cl de faire loucher les
premières assises dos fundemens de U foi. Kspèrona
que des circonstances plus favorables aux grandes
entreprises lui permettront de compléter celle œu-
vre. Toutefois le clergé ol les hommes d'études sé-
rieuses possètlonl dans cette collection la parlio ta
plus précieuse des trésors de la foi cailioli(jue. Ajou-
tons que cette traduction est accompagnée dhin dis-
cours préliminaire, de tableaux historiques sur les
premiers siècles de TKglise et de notices sur les
Pères, dont l'ensemble offre le tableau complet des
conquêtes et de rétablissement du christianisme.
Il appartient à M. de (ienoude ; dans la Rnigon
du Christianisme, une grande el noble pensée. Tous
ces beaux témoignages qu'il a réunis ressemblent à
une armée brillante el régulière opposée à la troupe
obscure el confuse des sophistes. C'est véritable-
ment un trait de lumière que l'idée de rassembler
ainsi tout ce qu'il y a de plus cminent dans la phi-
losophie, les sciences physiques et mathématiques ,
la litlôraturo, la jurisprudence et la politique, pour
confondre l'erreur et le scepticisme. Rien n'est plus
frappant pour l'esprit, rien n'est plus décisif pour
la raison que celte proclamation de la vérité du
christianisme par tout ce dont le monde intelligent
eslime les œuvres, admire le génie, honore les ver-
tus. II n'esl pas un porc de famille qui ne puisse
prévenir ou dissiper les doutes de son flis en lui
donnant ce livre à lire. Indépendamment do la force
de la logique, de la puissance du raisonnement,
Porgucil de l'homme est abattu par l'éclat do tous
(OS noms , el la raison se soumet avec plus de do-
cilité à ce que tant d'esprits élevés ont admis après
examen.
Pou d'ouvrages ont eu un pareil succès. La pre-
mière édition, quoi(|ue très volumineuse , a été ra-
piclement épuisée. Dans riiitèrèt do la religion ,
lU. do Gonoudo a resserré celte publication en trois
volumes compacts, pour en rendre l'acquisition plus
facile. Cette secomle édition n'a pas été moins re-
cherchée que la preiiiièro. Les plus heureux effets
ont suivi celle imporianio publication. On peut dire
littéralement que la lumière s'est faite, car la philo-
sophie du (lix-huilièine .<.iecle l'avait soi{',nousemenl
cachée jus(|ues-là ; dans des œuvres publiées comme
complètes, les traducteurs et éditeurs avaient omis
à dessein les témoignages favorables au christia-
nisme. Au»si les atla(|ues contre le culholicti>me
sont-ellei devenues plus rares cl moins hardies;
Ifs conversions ont elé bien plus nombreuses , et
rauroro de meilleurs jours a lui pour la religion.
Lu Bible, /e.s Pirei, la liaison du Chritlidnisiiief
voilà rhl»loirr, la duclrine et la llKéralure de la lui
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
163
calholique. Nops avoos enGn dans Dolre langue le
contrepoison el Tanlidole de tanl de funesles écrits
produits par Tirréligion. Ainsi le dix-neuvième siè-
cle guérit les maui^ enfantés par le di\-buiiiémc.
Rendons grâces à M. de Genoude de son courageux
et persévérant concours, depuis Yiogtcioq ans, à
l'œuvre de la régénération sociale. Le cercle des
erreurs a été parcouru j nous rentrons dans celui
de la vérité. (Sapia, éditeur.)
LIBRAIRIE DE LA GAZETTE DE IRAME^
Rue du Doyenné , 12 , et rue de Sèvres , IG.
RELIGION.
OUVRAGES PUBLIES PAR M. DE GENOUDE.
LES PERES DES DEUX PREMIERS SIECLES DE
L'ÉGLISE. Dédiés à Monseigneur l'A relie vèque de
Paris. L'n vol. in-&-, sur beau papier cavalier. 7 fr.
le volume.
Ces cinq volumes comprennent les Pères des deux
premiers siècles de TÉglise , et constalent que tout
ce que nous croyons aujourd'hui, a été cru à l'ori-
gine du Christianisme , et que tous les dogmes ca-
tholiques sont d^origine apostolique.
Le sixième volume , comprenant Touvrage de
Teriullien contre Alarcion , sera bieulùl mis sous
presse.
LA BIBLE , r. Tol. in-8'>. — 18 fr. — La traduc-
tion française s«uleraenl , sans notes el sans la Vul-
gate.
L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST avec Eocadre-
raens. Lettres ornées el douze Gravures. Belle édi-
tion. — Prix : G francs.
LA BIBLE. Quatrième édition. Avec celle épi-
graphe de ISewton :
« Aucune histoire profane quelconque
ne présente un caractère plus au-
thentique que la Bible. »
Cinq volumes in-4", i mprimés sur deux colonnes ,
avec le texte en regard de la traduction, et avec des
Dissertations et dos Commentaires; une Carte géo-
graphique et des Gravures seront joiuies au dernier
volume. Prix du volume : iO francs.
Le troisième volume est en vente ; le quatrième est
sous presse.
M. de Genoude a relouché sa traduction avec le
plus grand soin et a beaucoup ajouté aux notes de
sa première édition. Cet ouvrage est dédié au clergé
de France.
On trouve dans cette édition des réponses à toutes
les objections cl des éclaircisscmons do toutes les
difficultés. Les quatre premiers volumes contien-
dront tout Pi\ncien-Testamenl; le cinquième tout
le Nouveau-Testament.
LA RAISON DU CHRISTIANISME ou Preuves de
la vérilé de la Religion . tirées des plus grands
hommes de la France , de l'Angleterre et de l'Alle-
magne.
Nouvelle édition , augmentée de plusieurs articles
importaus. Avec cette épigraphe de Bacon :
« Un pied de science éloigne de la religion ;
beaucoup de science y ramène. »
Trois vol. in-4'^ , sur deux colonnes.
Cinq cents personnages , tous illustres dans les
sciences, dans les lettres et dans les arts drpuis
trois siècles , et qui ont grandi par la controverse
même , confessent dans ce livre la Divinité de J.-C.
Prix : r.O fr.
(La première édition formait 12 vol. in-8'\)
L'Introuuctiun à la Raison du Ciiristianisme, ou
Exposition du Dogme catholique , ouvrage auquel
.M. de (ienuude travaille depuis quatre au» , va
bicnlùt paraitio. Un vol. \n-ll^ de oOO pages.
Pour faire suite à la Raison du Christianisme :
WISEMAN , ou DES RAPPORTS ^JUI EXISTENT
ENTRE LES SCIENCES ET LA RELKilON, discours
prononcés enir..*!.; par M.W isema". prini-ipal du col-
lège anglais et professeur de lUniversité de Rome;
avec notes, explication», caries et planches. — 2 vol.
in-a. Prix 13 fr. — Celle édition sera bientôt
épuisée.
MAI.LEBRANCHE, publié par MM. m Gbnoudb
et UK I.oi'Ri>orKi\ . avec une Introduction et un
Discours préliminaire.
La philosopliii* d«' Malltbranche fil la plus haute
expression de l'inielligence humaine.
2 volumes grand in-4'' wr deux colonnes.— Prix
20 fr.
La dernière Wilion , fort rare , de ce grand écri-
vain , f<Hine 4oute.v»Un>es in-12.
1()4
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
POLITIQUE.
LA RESTAI RATION DE LA SOCIÉTÉ FRAN-
C.AISK . par M. Vk LolhduijKix , un vol. in !l. —
Pnv 1 fr.
Cei iiuvrage eipose avec une grande lucidité lous
les principes politiques de la Gazette de France.
DISCOURS prououcéâ devant la Cour d'assises par
M. UK Gbnouue , en 11131, la.Vi, lH3r, et 1831.
Ou y a joint le dernier discours prononcé en lU3i)
pour la défense de la tia-.eltc de /«'raHce.— Brochure
ia-!{. — Prix 2 Ir.
LA RAISON MONARCHIQUE , par MM. dk Gb-
M)ri»K el i>K LoiRUOiEix. — Un volume in-8. —
Prix ;i fr.
Ce Tohinie contient les opinions des hommes les
plus éniinens du clergé de France sur les princi-
pales questions de la politique.
DE LA VÉRITÉ IMVERSELLE, pour servir
d'Iutroducliou à la IMiilosophie du Verbe, par M. dk
Loi RDOUEix. -- Un Tol, in-8. — Prix 7 fr.
On sait que cet ouvrage prouve celte belle pensée
de d'Aguesseau , « que la meilleure philosophie est
la religion. »
E CO^CILllS TOTIUS ORBIS CURISTIAMS ex-
cerpta historica et dograatica collegil , edidil et
adiiotavit Ludov. de Mas Latrie, e regia diplo-
malica schola Paris. Accedunt Geographia; epi-
scopalis breviariuni et syllabi conciliorum quam
plurimi tam alphabelici quam thronologici nec
«on geographici , explenlur glossario verborum
roedi% et intima: lalinitalis, et indice rerum om-
nium locuplelissimo. — Parent-Desbarres, éditeur
de la Collection desSS. Pères, etc., rue de Seine-
Saint Germain , 18 , à Paris.
L'histoire ecclésiastique , qui , pendant le moyen
âge , est rbistoirc politique de toutes les nations
chrétiennes; les bienfaits de l'Église lors de l'inva-
sion des Barbares et durant les désordres de la féo-
dalité , quand seule elle défendait le peuple contre
les violences des seigneurs ; la persistance des su-
perstitions du paganisme romain el du polythéisme
des peuples barbares qu'elle eut tant de peine à dé-
truire- les hérésies nombreuses contre lesquelles
elle eut si long-temps ù lutter; l'état dci personnes
et des terres; l'histoire des institutions judiciaires
des diverses époques, toutes ces importantes ques-
tions dépendant également de l'biitoire civile et de
l histoire ecdioiastique, trouvent dans les conciles
de nombreux el authentiques documens.
Un rencontre au>*i dans les (ianons des textes
fort curieux pour les sujets qui paraissent le plus
étrangers aux décisions ordinaires des ronriles, tels
que la géographie de la basse antiquité et du moyen
dge, l'archUccluru clircliviiue , U Dumidoialiquc
l'histoire des costumes, du commerce, de la litté-
rature , etc., etc.
Quant aux objets de dogme et de discipline ec-
clésiastique , on sait que les rfianons des conciles
soni des autorités que rien ne peut suppléer.
l\l. l'abbé Caillau a bien voulu se charger de revoir
celle partie si importante et si délicate du travail
que nous annonçons aujourd'hui.
1-es llislurica cxcorpla (!) renfermeront tout ce
qui se rapporte à ces questions nombreubcs et di-
verses (|ue nous venons d'énumérer , en reprodui-
sant le texte latin de tous les Canons des conciles de
tous tes pays , utiles aux éludes ecclésiastiques et
historiques. Une courte Notice, en français , indi-
quera sommairemeut rhistori(|ue du concile, en
faisant connaître son objet et ses résultats ; des notes
explicatives seront jointes quelquefois aux Canons.
L'ouvrage sera terminé par un Index chronologi-
que de tous les conciles , des Index particuliers des
conciles de chaque pays, un Glossaire des mots de la
basse latinité, et uneTable très détaillée des matières.
A une époque où les études historiques jouissent
d'une si grande faveur, et quand , d'un autre côté,
il est devenu presque impossible de se procurer
dans le commerce une bonne collection des Conciles,
il est permis d'espérer que cette Collection choisie
sera bien accueillie du clergé el du public savant.
CHRONOLOGIE HISTORIQUE DES PAPES, DES
CONCILES GÉNÉRAUX ET DES CONCILES DE
FRANCE , par M. Louis de Mas Latrie. Un vol. grand
in-8^, orné du portrait gravé de S. S. Grégoire XVI.
li"^ édition. Prix : 7 fr. 110 c.
Avec les lioG portraits lithographies des Papes de-
puis saint Pierre jusqu'à nos jours, sur une feuille
de vélin grand-colombier. Prix : 12 fr.
BONTÉ ET GRANDELK DE DIEU, manifestées
par ses œuvres , ou Entreliens sur la beauté de
la nature , offerts à l'enfance , par mademoiselle
de Flauubkuuics. Seconde édition , revue et aug-
mentée , à Paris , chez Eymery , quai Voltaire ,
N" Lî.
C'est une bonne fortune que de pouvoir parler
d'un livre que l'on peut offrir aux cnfans sans crain-
se mêle aux enseignemens qui y sont consignés ; et
c'est ce que nous pouvons dire du livre que nous
dro qu'aucune doctrine contre la foi ouïes mœurs
annonçons ici. L'histoire de la création , les diffé-
rens phénomènes de la nature y sont exposés avec
clarté, simplicité, et souvent accompagnées d'his-
toires, «le descripiioMS en prose et en vers, qui dé-
notent chez mademoiselle Flaugergues un beau ta-
lent de style, comme le fond du lirre annonce
beaucoup d'instruction , et surtout une instruction
chrétienne.
(i) Cette rolleclion des conciles , compleiuent in-
dispensable de la rolleclion latine des Pères , sera
publiée dans le même format el aux mêmes condi-
tions, et sera roiiipo>ee de iî à 10 volumes. On soii-
srrii dés ce jour chez M. Paient-Desbarres , rue de
bciue-Sl.-Geriuam , it;.
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
JL .Al.. ■!..■: .*■■-
ê^i\mi$ ê>^çnU$.
COURS DÉCO?^OMIE SOCIA.LE.
QUATORZIÈME LEÇON (1).
La France sociale unitaire et la France
sociale catholique sont simples et nor-
males parce qu'elles impliquent chez
tous les associes une sociabilité uni-
forme. En effet, unitaires ou catholi-
ques , concentrés en un seul peuple , sous
l'influence d'un culte qui ne comporte
pas un plus large développement, ou
partagés en nations indépendantes par la
toute-puissance d'une religion humani-
taire, ils empruntent également leur
connaissance du bien et du mal à la
môme source, ils appartiennent à la
m<jme association spirituelle, ils ont un
mC'me intérêt éternel, un môme sacer-
doce. Dès-lors la tâche du législateur
terrestre devient facile,- car les institu-
tions civiles et politiques (c'est-à-dire
l'ordre légal) se formulent eu quelque
sorte spontanément, et elles reprodui-
raient d'une manière absolue le type
idéal fourni par la croyance commune,
si le monde extérieur, avec ses exigences,
ne venait les modifier selon les siècles,
les lieux et les climats; mais l'uniformité
absolue de doctrine qui constitue Tes-
sence de ces deux systèmes de civilisa-
lion a rarement existé, et si nous le-
(l) Voir ta i7^^ leçon dans le n-^ 41, t. j\\^ p, 52o.
TOMB VI II. — ■• 4ii, 1859.
nions à en produire des exemples, nous
serions obligés de remonter jusqu'au
berceau des grandes races humaines, ou
de descendre parmi nos contemporains
jusqu'aux fétichistes de la côte de Gui-
née , ou aux sauvages de l'Amérique, avec
leurs manitoux. C'est que , dès le com-
mencement, les émigrations, les conquê-
tes, l'oubli, tantôt lent et tantôt rapide,
des traditions premières, la dégradation
inévitable des cultes faux, les hérésies,
les révoltes de l'intelligence ou des pas-
sions de l'homme, tout a conspiré pour
détruire l'unité spirituelle des nations do
la terre. Ainsi , après s'être séparées les
unes des autres en embrassant des doc-
trines contraires, elles ont lini par re-
trouver, chacune dans son propre sein,
les discordes sociales, qui sont la plaie
profonde et permanente du genre hu-
main. Sans doute, on peut et on doit ne
tenir aucun compte de ces dissidences,
quand l'immense majorité des citoyens
de la même patrie se groupe avec foi
autour d'un seul autel ; mais lorsqu'ils se
partagent entre plusieurs cultes, lorsque
le rationalisine lui-même est entoure de
nombreux disciples, la civilisation du
pays qui présente un pareil spectacle
s'en ressent d'une manière fatale et né-
cessaire ; ceux qui l'habitent obéissent ,
il est vrai, au même pouvoir temporel;
it
m'y
COUKS D'ÉCONOMTE SOCIALE,
ils consliluonl , si l'on veut, im pouple
uni(|ii(*. vl lUMMinoiiis leur vie im>r,»l«\
leur sociabilité a des conditions diffé-
renles. et le législateur liuniaiii, soumis
ù tous les clian^'cnicns île la forme so-
ciale de liiinsaction , est oblij^é ou d'op-
primer une partie des croyans adminis-
trés par lui, ou i\c renonctM- h loule
action civilisatrice, à tout perfectionne-
ment véritable.
En effet . on ne peut concevoir, dans le
même empire, dans la mèuiecité, la co-
existence de plusieurs doctrines sociales
qu'à l'aide de la conquête ou du prosély-
tisme. Tantôt, une nation victorieuse im-
posera son jou^ à des peuples qui profes-
sent un culte opposé au sien, et tantôt
un citoyen, acceptant des croyances
é' Iran gères, promuli^uant une croyance
nouvelle, ou protestant contre toute
croyance , inoculera ses opinions à
<rautres citoyens, jusqu'à ce qu'enlin le
nombre des dissidens soit assez nom-
breux pour attirer Tattenlion publique.
Dans lune et l'autre hypothèse, des so-
ciabilités rivales seront en présence; ri-
vales, parce que les unes répuleront bon
ce que les autres réputeront mauvais, et
il faudra bien alors ou que le pouvoir
temporel prête sa force aux consciences
en li.'.rmonie avec la sienne, ou qu'il se
tléclare incompétent à Tégard de toutes
les questions que le for intime de ses ad-
ministrés ne résout pas d'une même ma-
nière. Dans le premier cas, il placera
ceux qui ne sont pas ses co-réligionnaires
ou ses coincréduLes dans la nécessité de
choisir enire leur intérêt éternel et leur
intérêt terrestre, entre les cliAlimens
dont il les menace et les chûtimens dé-
noncés contre eux par leurs croyances j
<lans le second cas, il renoncera à toute
véritable influence sur la société, se bor-
nant, pour ainsi parler, à une action
toute matérielle, sans foi possible pour
lui-même et sans morale en tant (jue
pouvoir, et incapable de réaliser l'idéal
d'aucuiie des doctrines soumises à sa do-
mination . parce (|ue cet idéal est à la
fois multiple et contraire. Quel que soit
son choix, il sera obligé d'ajourner
toute espérance de progrèsjusqu'à ce que
parmi les croyances qui impriment à la
nation des tendances of)posées il y en ait
nnc qui absorbe toutts les autres, et s'il
essaie de liAter ce moment par son inter"
venlion, il ne parviendra vraisemblable-
ment qu'à transformer, comme autrefois
Louis \1V. de bons prolestans en mau-
vais catiioliqups, c'est à-dir(î à altérer, à
détruire la sociabilité des citoyens qui
céderont à des considérations toutes ter-
resties;ou. comme aujourd'hui le roi
de Prusse, à ranimer le zèle des dissi-
dens et en aliénant leurs affections, à
compromettre l'existence même de son
autorité. Tels sont les premiers inconvé-
niens qui découlent de la forme sociale
de transaction, inconvéniens si graves
qu'ils sullisenl pour expliquer les efforts
que les gouvernemens ont toujours faits
pour lui substituer soit la forme uni-
taire, soit la forme catholique. Ln exem-
ple, pris dans ce qui se passe autour de
nous, suffira pour donner la mesure des
dangers que nous venons d'indiquer.
Français, nous ne voulons, nous ne
pouvons pas croire que le gouvernement
de la France consente jamais à l'abandon
de lAlgérie, et déjà nous considérons nos
possessions d'Afrique comme faisant par-
tie intégrante de notre belle patrie : nous
avons donc parmi nos concitoyens, non
seulement des juifs, des catholiques , des
protestans, des incrédules, mais encore
des musulmans, et comme tous jouissent
des mêmes droits, que la liberté de con-
science est promise h tous, il faudra
bien accorder aux enfans de Mahomet le
triste privilège de la polygamie et du di-
vorce, sous peine de mécontenter pro-
fondément une population dont l'amour
nous est si nécessaire, et qui , en outre,
lorsqu'elle réclamera à sou profit un
changement radical dans le Code civil,
aura de son côté la justice telle que la
conçoit la Charte. Cependant, on ne
pourra reléguer l'islamisme sur la rive
méridionale de la ."Méditerranée , refuser
auxCabyles, nos fières, la permission
de construire des mosquées sur le vieux
sol de la commune patrie, leur interdire
le droit d(î faire des prosélytes parmi les
Irançais d'Europe. Il faudra donc auto-
riser encore la polygamie quant aux
nouveaux convertis, la reconnaître lé-
gale, ou bien faire des lois d'exception
en matière de croyance, et condamner
le chrétien qui se fait musulman à rester
monogame. Certes, nous croyons peu à
PAR M. DE COUX.
167
la sincérité de l'iiommo qpi , après avpir
connu rpvangile, lui préfère le Cpran;
mais la loi humaine peut-elle pénétrer
dans son for intime, lire dans son cœur,
distinguer l'erreur du mensonge, et se
constituer l'arbitre des convictions, alors
que, même légalement, elle ne peut se
poser comme l'arbitre du vrai?
Aujourd'hui , l'Europe entière ne con-
naît plus que la forme sociale de trans-
action, puisque sur toute l'étendue de sa
surface il n'est plus un seul État dont les
habitans prpfessent le ménie culte, ap-
partiennent au même système de socia-
bilité. Mais parmi les nations chrétien-
nes, du moins, tous les citoyens,
croyans ou incrédules , n'ont quant à la
famille qu'une morale unique; car les
non-croyans eux-mêmes, avec la seule
exception des saint-sinioniejis, sont tel-
lement catholiques sous ce rapport , que
la Chambre des pairs a plus d'une fois
repoussé les tentatives faites afin d'alté-
rer le grand principe catholique, et non
pas protestant, de Tindissolubilité du
lien nuptial. Cet accord de la conscience
des uns, de la raison des autres, sur les
questions, pour ainsi parler, élémentai-
res de la civilisation chrétienne, a puis-
samment contribué à faire perdre de vue
les périls du système social qui nous ré-
git; mais, nous n'hésitons pas à le pré-
dire, la présence de l'islamisme, sur la-
quelle les auteurs du Code civil n'avaient
])as compté, ne tardera pas à produire
ses conséquences naturelles, soit en
amenant une vive réaction contre le
principe même de la liberté de con-
science, soit en altérant d'une manière
permanente la constitution de la famillej
et comme la découverte d'une erreur en-
traîne presque toujours la découverte de
plusieurs autres erreurs, on ne tardera
pas à reconnaître que la pluralité des
croyances, alors même qu'elles ne sont,
pour ainsi parler, que des variantes les
unes des autres, est, ainsi que nous l'a-
vons déjà dit, un obstacle que la civili-
sation, si hardie qu'elle soit dans son
vol, ne parviendra jamais à franchir.
Avec des esprits sociables de la même
manière, ou à peu près de la même ma-
nière quant au mariage, et quant à la sé-
curité des choses cl des personnes, bien
que leur social^ililé ne repose pas sur les
mêmes garanties , la société peut à la ri-
gueur garder les biens qu'elle a acquis.
Mais, d'une part, la fraternité des ci-
toyens qui ne professent pas la même
croyance ne saurait jeter de profondes
racines, et de l'autre, les dissentimens
qui existent entre eux sur des points qui,
à ne consulter que leur intérêt purement
matériel, seqablent au premier abord
n'avoir qu'pne faible valeur, paralysent
à la longue et d'une manière funeste l'ac-
tion gouvernementale. Ces deux consé-
quences de la forme sociale de transac-
tion sont assez importantes pour mériter
de notre part un sérieux examen.
Tout peuple qui a un culte ^ lui, culle
qui n'est celui d'aucun autre peuple ,- ou,
en d'autres termes, tout peuple unitaire
confond dans sa pensée, et par la seule
force des choses, la divinité qu'il adore
avec la patrie, et, s'il est polythéiste, il
ira presque toujours jusqu'à placer la
patrie elle-même au nombre de ses dieux.
Pour lui, le patriotisme aura donc quel-
que chose de saint, de sacré, à moins
qu'il ne soit comme l'Hindou ou le Thi-
bétain, nettement panthéiste ; car alors
son pays véritable sera le grand tout , le
Pan ; et brisé dans son existence collec-
tive par ses aspirations vers l'existence
universelle, il offrira l'étrange phéno-
mène d'une race insouciante de la vie, et
cependant toujours vaincue, toujours
esclave de l'étranger. Ainsi , la forme so-
ciale unitaire, lorsqu'elle ne repose pas
sur un pareil ordre d'idées , contribuera
d'une manière puissante, ainsi que nous
l'avons montré dans une précédente le-
çon, à donner au sentiment de nationa-
lité un caractère moral , à le hausser et
à le fortifier de considérations puisées
ailleurs que dans le grossier désir d'un
bien-être purement matériel. La forme
sociale calholitiue produira sur une
échelle plus largo, bien que d'unq ma-
nière moins directe peut-être, des con-
séquences analogues , et le patriotisme
qui en sortira ne perdra rien de sa mo-
ral i'é ou de sa vigueur h la double forme
qu'il affectera; nous disons la double
forme , parce i\nc les nations qui ])rofes-
scnt un même culte consliluenl une as-
sociation spirituelle, qui, si bienveillante
on théorie qu'on la suppose envers les
autres nalioîis , n'en sera pas moins obli-
168
COURS D'ÉCONOMTK SOCIALt: ,
^rc d(? pourvoir h sn propre st^ciirilr eu
rc'poussanl leurs altaf|nes, en leur ren-
dant aj;j;ression pour aj^f^ression , et
haine pour haine. Le croyant catliolique
ou humiinitdii'c sera donc en premier lieu
patriote au prolit ch' la société catholi-
que tout entière, sans distinguer la cité
h lafjuelle il appartient des autres cités
en eoniniunion de foi avec elle, et ses
passions honnes et mauvaises, son or-
gueil comme son dévouement prendront
une part active à toutes les luttes enga-
gées entre cette société et les sociétés ri-
vales. Ainsi, au moyen 5ge, lorsque,
pour nous servir de l'expression propre
et qui rend si bien notre pensée, la rcpu-
hlique chrctienne était assaillie au nord-
est par les idolAtres de la Pologne , à
l'est et au sud par les musulmans, tous
les chrétiens avaient un intérêt direct et
personnel dans ces guerres, et Français
ou Anglais, Italiens ou Allemands, Sué-
dois ou Espagnols, ils volaient au se-
cours des points les plus faibles et les
plus menacés, comme le font les ci-
toyens d'une même patrie à l'heure de
son danger. En second lieu, et indépen-
damment de l'amour général qu'il porte
à la société catholique, amour qui s'af-
faiblira naturellement à mesure qu'elle
dominera dans une mesure plus com-
plète ses anciennes ennemies, le croyant
humanitaire éprouvera un amour spécial
pour le pays qui l'a vu naître , et cet at-
tachement, comparé au premier, ne sera
pas sans quelque analogie avec l'affection
en vertu de laquelle le croyant unitaire
donne à sa ville , à sa province natale ,
une éclatante préférence sur les autres
villes, les autres provinces de son pays.
La ressemblance est d'autant plus grande
que, chez tous les deux, le patriotisme
locdL, de nation pour l'un, de province
pour l'autre, se manifeste avec une éner-
gie (|ui croît toujours en raison directe
de l'inactivité de leur patriotisme ge/zJ-
ral. L'humanitaire oublie son pays , l'u-
nitaire sa ville ou sa commune, dans les
périls, celui-ci de la patrie, celui-lfi de
l'association rathoiùjiic, et c'est senh^-
ment plus tard, lorsque le danger est
passé, (jue les sentimens d'un ordre se-
condaire se réveillent et retrouvent leur
énergie; mais Vhuinaniiairc , s'il subor-
donne dans ces grandes circonstances à
son pays spirituel son pays terrestre,
n'eu porte pas moins h celui ci une affec-
tion pure, une affection d(» devoir, une
affection indépendante des bienfaits ex-
clusivement terrestres qu'il en attend,
froissé par une législation dont les fa-
veurs sont inégalement réparties, il se
plaindra peut-être, mais sa plainte ne
sera jamais une menace, surtout (juand
il aura conscience que les classes, les
lieux auxquels des privilèges sont accor-
dés, les obtiennent moins à leur prolit
qu'au profit de la nation tout entière.
En effet, par cela même que lui,
croyant, il appartient à un peuple
croyant et vivant en tant que peuple de
sa croyance, il se laisse aller sans peine
et presque sans le savoir à cette opinion
publique qui n'accorde à l'intérêt tempo-
rel qu'une place très secondaire, et, sa-
tisfait de voir que rien n'est refusé aux
besoins de son intérêt éternel, il répute-
rait criminelles les ébullitions d'un mé-
contentement qui compromettrait la sé-
curité générale pour le seul avantage de
son bien-être personnel.
Mais la société de transaction repose
sur une autre base ; elle n'a aucun lien
moral, ne connaît aucun intérêt spiri-
tuel, et si parmi les membres dont elle
est composée il y a des croyans , et des
croyans nombreux, pour qui le pouvoir
temporel, considéré simplement comme
garantie d'ordre, est chose sainte, l'ap-
pui qu'ils lui portent est presque tou-
jours passif en ce sens qu'ils ne font rien
pour le renverser et peu pour le soute-
nir. Comme les sociétaires relèvent d'as-
sociations spirituelles différentes, comme
ils ne forment pas ensemble une même
association spirituelle, ils n'ont pu s'u-
nir, et ne peuvent demeurer ujiis qu'en
raison de convenances purement terres-
tres, à cause des bénéfices réiuctibles,
pour ainsi pailer, en ceux qu'ils retirent
de leur agrégation, et chacun d'eux est
toujours prêt à la rompre aussitôt qu'il
s'aperçoit qu'il y aurait profit pour \\\'\ à
entrer dans une autre combinaison. Sans
doute , la communauté d'origine et de
langage, la puissance des vieilles habi-
tudes et rorgu(*il national que ces causes
réunies finissent toujours par engendrer,
neutralisent dans une nuîsure quelconijue
ces germes de dissolution , et le bras de
PAR M. DE COUX.
169
fer d'un gouvernement qui dispose de
tous les emplois civils et militaires con-
servera quelque temps encore un sem-
blant d'existence à cette unité sociale
qu'il représente, et à laquelle il ne sau-
rait survivre: mais la forme de transac-
tion , qu'il a peut-être acceptée avec
joie, n'en portera pas moins ses fruits,
et l'association qu'il administre ne sera
pas moins ce qu'est toute compagnie
commerciale , compagnie dont la durée
est nécessairement subordonnée aux
éniolumens que les sociétaires en reti-
rent, et qui entre en liquidation au bout
d'un certain temps, lorsque plusieurs
d'entre eux, à la place des dividendes
qu'ils s'étaient promis, ne trouvent que
des pertes. La Piussie, les États-Unis
d'Amérique et la France ne sont pas les
seules nations civilisées chez lesquelles
se manifestent les symptômes du mal
dont nous venons de parler, et ce que
nous allons en dire peut être appliqué
avec une égale vérité, bien que dans des
mesures différentes, à tous les peuples
constitués sous l'empire de la forme so-
ciale de transaction.
On a dit et avec raison que la Russie
c'est l'empereur, ou, en d'autres termes,
que la Russie ne serait plus si tous les
pouvoirs n'étaient concentrés dans la
main d'un seul homme , ûme de cet im-
mense empire et le résumant dans sa
personnalité. Que cet homme vienne à
perdre le prestige de force militaire
qui l'environne ; supposez-le vaincu par
un ennemi étranger , ou succombant
comme pouvoir devant une faction, et
alors disparaîtra l'immense édifice de la
puissance moscovite. En effet , ce n'est
pas volontairement que le RaskoUnich se
presse contre le Grec schismatique , le
Musulman ou le Boudhiste contre le Ca-
tholique, et tous ensemble contre le
grand seigneur, qui a lu \ oltaire, le sa-
vant, dont la philosophie allemande a
obscurci l'intelligence. Les langues, les
origines sont diverses dans ces vastes ré-
gions ; et comme des croyances unifor-
mes, une sociabilité unique, n'assimi-
lent pas ces élc'mens hétérogènes , ils
n'adhèrent les uns aux autres que par la
soudure du knout , d'une faijon toute
matérielle, grûcc à romnipotenciî et eu
quelque sorte à l'omnipréseuce de l'au-
tocrate. Si quelque sentiment moral vient
en aide au souverain dans sa tâche pé-
nible et périlleuse, c'est une pensée de
conquête , et lorsqu'elle aura été réali-
sée , quand il faudra livrer à chaque cu-
pidité locale ou individuelle sa part de
butin , des dissensions , qu'aucune force
humaine ne pourra comprimer , éclate-
ront fatalement. Les Russes placés sur les
lleuves qui tombent dans la Baltique au-
ront des besoins opposés à ceux des Rus-
ses de la Mer-jNoire et de la Méditerranée.
Saint-Pétersbourg sera en guerre avec
Constantinople, et Moscou, se souvenant
qu'elle a été autrefois la capitale de Pem-
pire, se soulèvera contre les prétentions
de ces deux villes, moins à cause de
Phonneur qu'à cause des profits assurés
aux lieux où siège le pouvoir. Et cepen-
dant les progrès de l'industrie viendront
aigrir les querelles, envenimer les riva-
lités. Il y aura des provinces que ruine-
rait la liberté commerciale , des provin-
ces que cette liberté enrichirait. Com-
ment concilier ces intérêts contraires et
au-dessus desquels ne plane aucun intérêt
moral? Où est le tarif qui, un peu plus
tôt ou un peu plus tard, n'amènera pas,
abstraction faite de toute autre cause , la
destruction de l'unité russe?
Comme la Russie, les Anglo-Américains
forment une association politique, et non
une association morale ou spirituelle.
Aussi ce peuple, malgré les avantages de
sa position, est-il déjà fatigué du mal
qui, dans un temps peu éloigné, doit lui
être funeste. Les états du nord, plus an-
ciens , plus peuplés que les étals du sud ,
commencent déjà à s'occuper de travaux
industriels, et incapables qu'ils sont de
soutenir , même sur leur propre sol , la
concurrence anglaise, ils sentent (Qu'ils
perdront une grande partie de leur pros-
périté le jour où les droits qui les protè-
gent contre les fabricans étrangers se-
ront définitivement supprimés. Mais ces
droits, si lucratifs pour eux , appauvris-
sent à deux titres différcns leurs frères
du midi, lesquels, produisant des ma-
tières preuiières et ne les mettant pas en
œuvre , sont également intéressés à ven-
dre cher leurs cotons eu laiiu* et à rache-
ter au meilleur marché possible leurs
tissus de coton. Or, les taxes sur les pro-
duits anglais les endiérissent d'une part,
170
courts D'ÉCOiNOMlK .SOCIAIJ", l'Ai; i\l. l)i: coux.
el (le raiilrrollosr(^T£;issenld'iincmnni(^re
SLMisil)lr stir la valt'iir v(''nalc des (leurres
doniu^cs en i^ciiaiif^e. Les ('lats du sud
sont donc moins riches (pi'ils ne le se-
laienl s'ils constiluaicnt à eux seuls une
ftSlt*ralion libre de tons liens avec les
états du not'd , et comme aucun In'ru'fïce
spirituel ne les di-doninia^c de cette
perte; comme Viinion est fondc^e sur le
principe de Viitilité purement matérielle,
qui ne Toit encore ([U'elle ne saurait
longtemps survivre à ractiou dissol-
vante d'un pareil antagonisme?
(Mie si nous louri;ons nos re£jards vers
notre propre patrie, nous apercevons
les sytîiptômes d'une dissolution natio-
nale moins in(îvilable peut-être, mais à
laquelle la France n'échappera certaine-
ment pas, à moins que les intérêts spi-
rituels qui l'ont faite ce qu'elle est ne
reprennent avec leur première unité
leur prépondérance primitive. En effet,
les provinces du nord ont bien plus que
leur part dans la sollicitude du ^^ouver-
nement , et soit qu'il s'agisse d'établir
des routes, de creuser des ports ou des
canaux, les provinces du midi, qu'on
n'oublie jamais dans le vote des im|lôts,
sont traitées à peu près comme des en-
fans adultères auxquels on accorde à
peine Une pension alimentaire. JMais elles
soufflent bien plus encore du monopole
industriel accordé A la France du nord
par notre système prohibitif; car elles
sont essentiellement agricoles, et elles
étouffent sous la surabondance de leurs
denrées dont l'étranger ne veut point
parce que, au profit des manufacturiers
de la psormandie, de la Flandre et de
l'Alsace, notre frontière est fermée aux
marchandises de l'étranger. Elles sont
donc dans une position pareille à celle
des états américains du sud. Chose re-
marquable ! le favoritisme, qui lui fait
tant de mal , n'est pas un événement
nouveau. Il existe depuis que Paris est la
capitale du royaume. Cl il a fait la for-
tune d'abord de la noblesse cl puis des
industriels du nord aux dépens de la no-
blesse et des agriculteurs du sud. Colbert
le formula en système, et cependant
nous ne sachons pas que, jusqu'aux temps
actuels, les habitans du midi aient ja-
mais songé à entrer en compte avec les
habitans du nord, à réclamer une dis-
tribution plus é^^ale des fav^^nrs tte l'ad-
ininistration. C'est qu'alors le bien-i^tre
moral passait avant le bien être matériel;
c'est qu'alors le lien moral étant le même
pour tous les Francjais, ils ddlicraicnL
les uns aux autres. Ils formaient, à les
prendre en masse, un état spirituel col-
h'ctif dont l'unité avait sa condition ail-
leurs que dans une question de douane.
Plus tard, sous l'empire , la gloire fut le
ciment de notre nationalité , ciment dont
la force n'est encore usée ni en r»ussie,
ni même aux Etats-Unis, mais qu'épuise
au bout d'un peu de temps la victoire
comme la défaite. Ea paix vient tôt ou
tard, et les provinces, les villes et jus-
qu'aux communes , préoccupées de leurs
cupidités locales, s'aperçoivent bientôt
que les unes jouissent d'avantages re-
fusés aux autres ; et quand les mieux par-
tagées parlent de patriotisme, celles qui
souffrent voient ce qu'il y a de sordide
dans un pareil langage, et finissent par
prononcer te niot fatal de séparation.
Comme elles vivent dans la forme so-
ciale de transaction, comme elles sont
attachées au gouvernement central par
des affinités exclusivement financières,
il est dans la nature des choses qu'elles
brisent le pacte de leur main aussitôt que
les pertes Remportent sur les bénéfices.
Qu'on ne s'y trompe point, les débats si
ardens qu'ont déj.'» soulevés les intérêts
contraires des colons et des fabricans de
sucre de betteraves ne sont que la pré-
face d'une lutte bien autrement grave,
bien autrement sérieuse entre le nord et
le midi. L'importance commerciale, que
la Méditerranée reconquiert graduelle-
ment, hAtera la catastrophe ; car l'indus-
trie des départemetis méridionaux de-
viendra d'autant plus avide qu'elle sera
plus grande, et quelques années de pros-
périté suffiront peut-être pour partager
les électeurs et les élus en deux corps
compactes et ennemis. L'un exigera net-
tement les bénéfices d'un commerce li-
bre ; l'autre demandera non moins im-
périeusement la perpétuité du système
prohibitif: et comme chacun de ces for-
midables partis sera contraint , sous
peine de sa propre ruine , de réclamer
la ruine nécessaiie, fatale, de l'autre
parti , que deviendra notre unité natio-
nale . celte unité respectée, aiméu. vou
COURS D'HISTOIRE DE FftÀNCE, PAR M. DUMOINT.
171
lue de tous , quand nos dissensions n'é-
taient que politiques?
Si la forme sociale de transaction, par
cela même qu'à la longue elle ne laisse
au patriotisme d'autre garantie et d'autre
inobilfe que l'intérêt temporel, conduit à
une inévitable dissolution , elle contri-
bue , dans un ordre plus élevé et d'une
manière non moins funeste , ix entraver
l'action civilisatrice du gouvernement
lui-même. En effet, il ne peut se mon-
trer rigoureusement impartial entre les
cultes divers auxquels obéissent les con-
sciences de ses administrés, qu'à la con-
dition de se tenir darls chacun de ses
actes en dehors de toutes les questions
agitées par eux, et ces questions tou-
chent à tout , à la famille cotntne à la
propriété; en sorte que, malgré lui, il
sera condamné à être intolérant, ou â
avoir autant de législations distinctes, de
systèmes administratifs opposés, qu'il y
aura à régir de convictions diverses.
Pcrmettra-t-il le divorce religieux au juif
et au luthérien, le divorce légal à l'in-
crédule, pendant qu'il proclanlera l'in-
dissolubilité du lien nuptial quant au ca-
tholique? Admettra-t-il l'indépendance
spirituelle de celui-ci avec ses ordres mo-
nastiques et ses biens de main morte,
tandis qu'il proiitera de la docilité des
autres pour leur choisir des pasteurs et
des professeurs qu'il dotera à sa fantai-
sie ? Il refusera donc , et cela malgré lui,
à une partie des citoyens ce que récla-
ment leurs convictions, ou bien il les
constituera en nations séparées au sein
de la même nation , ramenant par là les
temps où le Bourguignon , le Saliea , le
Pupuaire et le Romain avaient chacun sa
loi propre. Perfectionner en persécutant
est difficile ; perfectionner en divisant
est impossible , et voilà cependant la dé-
plorable alternative laissée aux peuples
que leurs dissidences religieuses ont je-
tés sous le joug de la forme sociale de
transaction.
Et cependant cette forme , malgré les
inconvéniens qui y sont attachés et sur
lesquels nous reviendrons encore, est la
seule possible aujourd'hui. A ce titre ,
notre devoir à nous catholiques est de
l'accepter franchement , parce que nous
lui devons ce qui nous reste des bienfaits
d'une sociabilité plus parfaite. Comme
les deux autres formes sociales, elle a ses
conditions et elle se distingue de Tune et
de l'autrfe , en cfe que les sociétaires étant
séparés par leurs croyances religieuses
ne jouissent pas tous et toujours de celle
liberté de conscience, qui est mieux que
le bienfait, qui est la base même du sys-
tème unitaire et du système catholique.
De Coux.
■SM-O*!^
S^mxim i^î$t0n(|tt(î$-
COURS iriIÎSTOtlVE DE FRANCE.
Quatorzième leçon (1).
Élat de la Gaule à la chulc de TEmpire. — La so-
ciété lemporello n'y subsiste plus que par le
clergé; soins divers des évèciuos; conslruclions
(réglises. — Monastères nouycaux. — La Gaule
est donnôe aux Franks.
L'Occident était livré comme une proie
aux lîarbares; les Hérules paraissaient
maîtres de rilalic. A qui passerait l'héri-
(I) Voir la J5* leçon au n- 13 ci-dessus, page 7.
tage de la Gaule ? Les petits rois franks
en occupaient le nord-est, du Kliin à la
Somme; au nord et à l'ouest jusqu'à la
Loire, la ConlVch'ration armorique ; à
l'est, les Burgiiudes; de la Loire à la
I^Iéditerranée, les Visigoths. Entre toutes
ces doniinali<ins , le peu qui n'slait de
Ixomains an centre , se groupait autour
du comte S}agrius, lils d'Kgidiiis.
Après la mort de son père, ce jeune
patricien s'était retiré dans sa ville de
Taionnac , près de boissons , dans les
172
tranquilles occupations d'un riche pro-
priiMaire. l'.n vain Sidonius avait cherclu'^
à le siimiilcr aussi , lui reprochanl de
me priser sii noblesse pour scfuirepaysan,
et de vivre en bon vicr plutôt qu'en cheva-
lier. Syat;iius ne rentra pas dans la car-
rière dos honneurs. Mais, à mesure que
l'empire et l'administration tombaient
par morceaux, en l'absence de toute au-
loriU^ , par une sini^ulière influence de
position , le pouvoir (pi'il ne cherchait
pas , se vint mettre entre ses mains. Par
sa fortune , sa noblesse , ses talens et son
caractère, il se trouvait l'homme le plus
considérable dans celte petite partie de
la Gaule. Les habitans recouraient à lui ;
et comme il savait très bien la langue
"ermanique, toute cette population mé-
langée de Germains depuis si long-temps,
le prenait pour arbitre. C'était un sujet
d'amusement et de surprise de voir com-
bien devant cet imitateur de Virgile et
de Cicéron, un Barbare craignait défaire
un barbarisme dans sa propre langue ;
combien les vieillards germains l'enten-
daient avec admiration interpréter leurs
lettres. Nouveau Solon des Burgundes
pour expliquer leurs lois , il était aimé,
choisi de tous. On demandait ses déci-
sions et on s'y soumettait, i Ces rudes et
4 lourds esprits, aussi difficiles à façon-
< ner que leurs corps , apprenaient de
« lui la langue de leur pays et les sen-
< timens romains. > Telle était son au-
torité dans ce coin de province, que
Grégoire de Tours l'appelle Roi des Ro-
mains {\). Cependant, ce royaume tout
personnel, assez semblable à ce que nous
représente le conte populaire du royaume
d'Vvetot, ce pouvoii' de circonstance ne
subsistait que par l'humeur pacifique du
Frank Childerik , et par les dissensions
tiui occupaient les Burgundes chez eux.
(jondeucli avait laissé sa domination par-
tagée entre ses cjuatre fils, Gondobald ,
Chilpérik, Godégisèle et Godoraar(473) ,
quatre princes qu'on a peine à se figurer
beaucoup plus policés que leurs sujets,
malgré leurs titres romains de palrices
ou de maîtres de la milice, du reste
aussi despot<*s que des empereurs ; c'était
ce qu'ils coiii|)renaienl le mieux de la
supériorité romaine. Un seul de ces ié-
(l) Sid„ Kpiti.i U-U, o-o, Greij. Tur., :i-27.
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
tranjues, Chilpérik, montrait quelque
bonté. Les honnrtes gens trouvaient accès
auprès du Lucnruon de Lyon, par la pro-
tection de sa Tanaquil. La douce in-
fluence de cette Agrippine écartait les
calomnies dont on assiégeait les oreilles
de son Germanicus, et lui inspirait la
modération (1). Parmi les Barbares, nul
autre n'eût été aussi désirable aux peu-
ples de la Gaule. Malheureusement, son
quart de puissance était peu de chose ;
et si l'opinion publique le distinguait de
ses frères , les violentes rivalités qui les
tenaient tous quatre armés sans cesse les
uns contre les autres , détournaient de
lui-même la confiance. Un poète du
temps, Secundinus , osa verser sur eux
la piquante raillerie , la faconde poivrée
de ses satires, et Sidonius encourageait
ce jeune talent, < qui avait une ample
•i matière dans les vices toujours crois-
I sans de ces tyrannopolitains(2). > Bien-
tôt, d'ailleurs , Chilpérik succomba avec
un de ses frères , sous les embûches de
Gondobald ( 477 ). La bonne reine sa
femme fut noyée , une pierre au cou •
les deux filles qu'ils laissaient en bas
ûge, vécurent par grâce, mais en exil.
L'ainée, Chrona , devint religieuse; la
plus jeune , Clotilde(3), était réservée
à une destinée plus brillante et non moins
sainte.
Qui n'eût pensé que le maître de l'Oc-
cident, le successeur de l'empire ne fût
Eurik ? Bien de plus romain que ce
prince, son gouvernement et sa cour. H
continuait la rédaction des lois , com-
mencée par Théodorik : il conliail la
direction des affaires à Léon, ce juriscon-
sulte <jui eût fait taire yïppius en ensei-
gnant les Douze Tables; qui passait pour
modèle dans l'art oratoire et la poésie.
II avait pour amiral un autre (iaulois,
JSanunatius , aussi habile dans l'archi-
tecture, l'agriculture et les lettres , qu'à
commander une flotte, et qui lisait Vi-
truve , Columelle , Varron et Eusèbe ,
quand il ne courait pas sur les audacieux
navires des arcfiipirates saxons (4).
(1) Sidoniu», Epitt. J-G , 7.
[2) SidoD., Epist. li-S.
(r.) (Irc;;. Tur., 2-2V,.
(4) Sidon., Epist. i'.-ô, \-22, ')-!.;, 13, H-O, 6;
tarm. 0, 'i^rill, el llj hid., Chron,
PAR M. DUMOINT.
173
La faveur et l'influence appartenaient
aux littérateurs. L'aspect de Bordeaux,
où résidait le prince depuis quelque
temps, donnait l'idée de la puissance la
mieux établie. «Là, le monde soumis,
« venait solliciter et attendre sa réponse ;
« là, le Saxon aux yeux bleus, si intré-
I pide sur mer, mettait pied à terre avec
« crainte...; là, on voyait le vieux Si-
< cambre vaincu, la t6te rase, repous-
< sant en arriére sa chevelure renais-
€ santé; là, l'Hérule aux joues glauques
< comme l'Océan dont il habitait les ri-
« vages les plus reculés, se rencontrait
i avec le gigantesque Burgunde, quis'ha-
( bituait à fléchir le genou pour deman-
« der la paix. L'Ostrogoih ne se soute-
i nait que par le même patronage contre
« les Iluns voisins, fier avec eux parce
< qu'il s'abaissait ici. Et toi, Romain,
€ c'est ici que lu cherches ton salut con-
t tre les escadrons des plaines scythi-
€ ques. Si le Nord menace de quelque
« invasion, le bras d'Eurik est invoqué,
« et l'on demande que la vaillante Ga-
< ronne, par le Mars qui l'habite, prenne
fi la défense du Tibre affaibli (1). i Une
émulation d'élégance brillantait ce sé-
jour. Si le jeune Frank Sigismer venait
épouser la fille d'Eurik, «les pierreries
étincelaient sur le harnais de ses che-
vaux; lui-même marchait à pied, paré
comme un fiancé, tout éblouissant d'é-
carlate, de soie blanche et d'or, costume
qui s'accordait à merveille à la blancheur
de sa peau, à l'éclat de son teint et de
sa blonde chevelure- Le cortège guerrier
des rois secondaires et de ses compa-
gnons, olïrait après lui le plus curieux
spectacle, avec leurs bottines velues,
leurs jambes nues, leurs habits de di-
verse couleur, légers et serrés, appro-
chant à peine le genou ; les manches ne
couvraient que le haut du bras. Par des-
sus leurs soies vertes, garnies de pour-
pre ou de fourrure , un baudrier des-
cendait de l'épaule , et suspendait leur
épéeàleurcôlé. Terriblesen paix comme
en guerre, ils tenaient dans la main
droite le hang et la francisque ; la gau-
che les couvrait d'un bouclier à bords
d'argent et à bosse d'or, aussi riches de
matière tiue de travail (2). »
(1) Sillon., i6.,a 9.
(2) &id., ib,, l-'JLO.
Mais toutes ces imitations de l'empire,
lequel n'avait pas moins succombé, n'é-
taient pas capables de constituer nulle
part un grand état. Les anciens sujets de
Rome se familiarisaient bien ainsi avec
un maître étranger; la conquête parais-
sait moins odieuse, la soumission plus
facile, voilà tout. Car, d'une part, l'es-
prit du pouvoir n'avait point changé;
avec les mêmes principes et les mêmes
erremens, survivait encore celte fureur
d'ambition administrative , qu'on signa-
lait alors dans les délateurs j les para-
sites et les usuriers ^ lions dans les prc-
toireset Lièvres dans les camps (1). Trois
espèces identiques de fripons, qu'on re-
trouvera toujours en d'autres temps sous
d'autres formes; que toute tyrannie tur-
bulente ou légale , de révolution , de
conquête ou d'héritage, attire nécessai-
rement à soi, et jette sur les peuples
pour les capturer et en faire curée, cha-
cun devant avoir sa portion suivant son
service; d'autre part, la longue servi-
tude, à laquelle la civilisation romaine
avait façonné les vaincus, ne laissant plus
de nationalités subsistantes que chez les
Barbares, ceux-ci, les vainqueurs de
tous, ne devaient pas vivre impunénienl
au milieu de la langueur générale. La
séduction de ces mœurs énervantes les
gagnait déjà rapidement , et bientôt les
sauvages enfans du JNord seraient amollis
plutôt que civilisés.
Il s'agissait donc non pas d'une res-
tauration politique, mais d'une restau-
ration sociale, qui ne pouvait s'opiner
que par la foi catholique. Or, les (.olhs
étaient ariens. Eurik persécutait la loi
catholique , surtout dans les évêques.
Maître de TArveruie, il ne panlonnA pas
à Sidonius son zèle pour rindcp«'ndaucc
de son pays et potir la liberté religieuse;
il l'envoya en exil près de Caroassone,
dans la petite ville de Livia, où < après
« les soucis et les fatigues de chaque
i jour, l'heure du crépuscule ne le ranie-
< nait à son lo^,'is que pour livrer sou
< repos au vacarme de deux vieilles Gé-
< thiiies ( Gothes ), voisines de son toit,
< et (pli étaient tout ce qu'on pouvait
< rencontrer de plus querelleur, de plus
I buveur et de plus répugnant (2). » Les
(l) Sid., th., se», 7, ô» , lô.
{'l) tjid., \b., a-5; Toy. encore 4-XO, «0, 12, ÎK>.
174
COURS UHlStOIUi: DE FRANCE,
bons ofrico.'î (h' L('on ohliiiront nnfin sa
<'(^livrnnr(» au hoiit d'un ;An. L'inflnnuMî
(In catholique L( fïti , qiiiî ses talens ro-
linrrnl (lan<; sa liante position jnsqno
sons lo rC'ç;nc snivant. ne r(^nssit qn'i'i mo-
dérer, non à chatif^er les pr(^ventions hé-
rétiques dii roi gdth. Fniik eontidna de
persccnler jusipi'à la l\n de sa vie ; d'an-
Ires éT('qne-<î furéhl eiilés h leur tour et
pins long-temps. Une ombraj^ense dé-
fiance surveillait tontes les communica-
tions. ( l'n messager ne pouvait traverser
i les postes placés sur les routes sans
< être questionné. Ménle exempt de sns-
< picion pour son compte, il avait à
I souffrir beaucoup de difficultés, les in-
« vestigateurs cherchant toujours h saisir
t tout le secret du message. Si sa réponse
I s'intimidait le moins du monde aux
t interrogations, on pensait qu'il était
* chargé de dire ce qu'on ne trouvait
< pas dans la lettre. De là . l'envoyé était
< ordinairement maltraité et celui qui
« envoyait suspect (1). > D'ailleurs, l'au-
torité de l'Eglise est trop souvent un
objet de jalousie poiit les maîtres de la
terre: ils ont peine à lui pardonner sa
supériorité toute spirituelle et sa divine
indépendance; ils sentent, les superbes,
que sa soumission volontaire datis l'or-
dre temporel est aussi toujours inflexi-
ble, et ils s'en défient comme de la pins
grande , comme de la seule liberté qui
soit au monde. De sorte que ce caractère
si évident de vérité, qui la met hors
d'atteinte et d'altérdtion , est précisé-
ment ce qui les engagea la méconnaître,
à la combattre , à la détruire s'ils en
avaient la force.
Cependant , il était facile alors plus
((ue jamais de voir que là seulement la
société trouvait son soutien et sa vie. Les
peuples n'attendaient plus de soulage-
ment que de l'Eglise, dans les grandes
calamités, IJieti plus , chaque jour on re-
ciourait an clergé et dux évi^ques pour
les intérêts privés de la moindre impoi-
lanc<?. parce que leur charité seuh; avait
dés ressources inépuisables, parce qu'eux
seuls savaient dire : < Je ne souffrirai
«jamais la servitude de l'esprit..., et
< j'estime que c'est tomber assez bas que
f d'être obligé de cacher sa pensée [2)- >
(i) Sidon., Epiit.O-i.
parce que seuls, enfin, ils portaient en
eux mêmes dignité, énergie, dévouement.
Tout à la fois pasteurs des Ames et des
corps, les cités les regardaient comaie
leurs véritables chefs ; et au milieu de la
ruine du gouvernement, ils remplaçaietit
avec avantage les anciens dvfenseurs que
Majorien avait voulu relever. Les soins
les plus divers se multipliaient peureux.
Ils vaquaient assiduement aux fonctions
saintes, célébiant , piochant , écoutant
la confession des pécheurs, étudiant IcS
écritures, et trouvant toujours du temps
pour venir en aide à toutes les nécessites.
Saint Orégoirc de Tours, qui avait fait
un recueil des messes composées par Si-
donius, nous apprend qu'un jour, arrivé
à la basilique pour les saints mystères,
quelqu'un ayant soustrait méchamment
le livre liturgique, le prélat n'en accom-
plit pas moins les cérémonies et les priè-
res de la fête, et tellement bien que les as-
sistans croyaient entetidre non un homme
mais un ange. On sent combien Sidonius
s'était pénétré promptement de l'esprit
de son ministère , quand il dit : « Si l'hu-
« milité de notre profession te semble
« méprisable , parce que nous décou-
( vrons le sale ulcère des consciences
« corrompues au Christ qui guérit la vie
I humaine, sachecependant que s'il reste
c encore dans les hommes de notre or-
c dre quelque négligence, l'enflure de
< l'orgueil n'y subsiste plus, et qu'il n'en
« est pasdevant le juge du monde comme
I devant le président du Forum. Car,
t tandis que celui qui ne vous cache pas
« ses fautes est condamné, celui qui les
t confesse avec nous au Seigneur est
< absous. D'où il est clair que bien à
« contre - sens vous déclarez coupable
< celui dont la cause dépend bien plus
< d'un antre tribunal (1). >
Cette fidélité au\ devoirs du saint mi-
nistère ne suffisait pas. Ce n'était pas
encore assez que ces hommes de Dieu
eussent réconcilié des époux , \\n père
avec un lils, ramené un jeune homme de
ses dérégleinens honteux , racheté des
captifs, donné de la nouriiturc, des vêle-
mens aux pauvres, rhosf)iialité aux voya-
geurs, de douces paroles aux affligés (2),
(1) Sic!., ib.y 1-2, M- Kuril., Epi$l. 1-8; Grcg.
Iiir., 2-22.
(2) Sid.,t6., 0-0,7,1-11,23,7.1, »-6j Corm., llî.
PAR M. DUMONT.
175
on les priait aussi d'inlervenir, de déci-
der dans les affaires temporelles(l). Cela
était tellement passé eu coutume, que
Sidonius chargé de nommer un évoque
métropolitain à Bourges , disait : < Je ne
< choisis pas un moine, parce qu'on se
i plaindra qu'un tel év(?que sera plus
f capable d'intercéder pour les âmes au-
f près du juge céleste, que pour les corps
i auprès du juge de la terre. > Et il choi-
sit Simplicius , parce que cet homme
pieux I arait montré sa charité aux ci-.
I toyens, aux clercs, aux étrangers, aux
« petits et aux grands; que celui-là sur-
< tout avait connu son pain, qui n'avait
€ pas de quoi le rendre; il s'était enfin
« présenté souvent en faveur des autres
c devant les rois vêtus de fourrure et de
I pourpre (2) > , c'est-à-dire qu'il avait
fait d'avance office d'érèque.
Qu'un seigneur gaulois, Apollinaris,
fût calomnié auprès du tétrarque de
Vienne, Sidonius allait le défendre; et
évidemment ici celle protection de Sido-
nius envers son parent ne tenait point à
son ancien rang de noblesse, puisque
Apollinaris ne lui était guère inférieur,
mais au caractère épiscopal. Qu'un autre
personnage éminent, qu'un tribun, par
exemple, eût quelques intérêts hors de
son pays, il prenait soin de se munir
d'une lettre de son évoque pour se re-
commander soit à l'évoque, soit au
comte de la ville où il se rendait (3). A
plus forte raison les faibles et les petits
invoquaient-ils une si puissante interven-
tion. Si un citoyen obscur, héritier testa-
mentaire, et ignorant la valeur de ses
dioits, avait à consulter les légistes
d'Arles, Sidonius priait l'archevêque
Léontius d'employer son aiUotiti- pour
en obtenir une prompte réponse. Si une
femme du peuple, enlevée par les War-
ges, avait été vendue à Troyes, dont un
habitant avait donné forme légale à cette
vente frauduleuse, c'était au vénérable
Lupus que Sidonius s'adressait pour dé-
mêler la série de toute cette violence, où
il y avait eu meurtre d'un des parons ré-
clamans; ceux-ci demandaient le juge-
ment de Lupus, et son pieux collègue
(i) Sid., ib., .1-11,6-2, 7, 7-1.
(2) Ib., 7-9.
(5) Ib., {j-o, 7-10, o-i'Cu
sollicitait de lui « justice pour la douleur
'( des uns, secours pour le péril des au-
<.< très . et une prudente décision qui ren-
( dit l'une des deux parties moins affli-
« gce^ l'autre 7/201/25 coupable^ et à toutes
« deux une égale sécurité (1). 1 C'était
encore la recommandation de l'évêque
de Clermont qui donnait au lecteur
Amantius le moyen de faire une petite
fortune par le commerce à ^larseille,
sous la protection de i'évêque de celte
ville (2).
< La iill<; de ma nourrice, écrit Sido-
« nius à son ami Pudens, a été ravie par
t le fils de la tienne , action indigne, qui
« eût troublé notre amitié, si je n'eusse
I su aussitôt que tu ignorais la prémédi-
< tation. Mais en te justifiant, tu juges
« convenable de demander limpunité
« d'une faute grave. Je l'accorde à condi-
< tion que, de maître, tu te fasses pa-
< tron du corrupteur en le délivrant de
€ sa dépendance originelle {originali in-
I quilinatu); car cette femme est déjà
« libre. Ainsi, elle ne paraîtra pas dés-
€ honorée, mais prise en mariage, si
I notre coupable, pour qui tu me pries,
i devenu de ^/•/7;/2;<7//e client, commence
< à jouir de la condition depli'bcien plu-
f tôt que de colon. Celte seule composi-
< tion réparc l'offen e même non raé-
({ diocremcnt, et j'accorde à ton désir
d et à tort amitié, si la liberté dégage le
« mari, que le chûlimcnt ne poursuive
I pas le ravisseur (3). »
Un Arverne de l'ordre Icvitique , c'est-
à-dire des ordres mineurs, fuyant les dé-
vastations des Goths vers Auxerre, y
avait ensemencé uw terrain vide, appar-
tenant à l'église de celle ville, pour la
subsistance de sa famille. Il est louchant
d'entendre Sidoine réclamer de l'cTêque
Censorius pour ce malheureux exilé
i rhuraanité due aux donnsiitfucs fie lu
i foi , » et l'exemption tlu cunon ou droit
de la glèbe, c'est-à-dire la permission de
récolteren entier sa petite moisson d'em-
prunt {A'\
Une autre fois la recommandation ,
adressée à l'évéque >onnechius , sera
(1) Sid., 16., e-.-, I.
(2) Ib., G -8, 7-2.
(.->) /ft.,S-l».
(1) Ib.y 0-10.
17C
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
pour un Promotus, < Juif dt» nalion . cl
< qui a prértir vire israi'litc par la loi
« plutôt (pie par le sanj;, qui ainbilion-
< iiaii! l'aduiission dans la citr crlesto ,
t nicprisaiil la lellre qui lue pour Tes-
I pi II qui vivifie, conlcniplanl les r(^-
i c'ouiprrist's propost^es aux justes, (;t
t prc^voyant que s'il ne désertait de la
« circoncision au (Ihrisl, il aurait à subir
t les supplices éternels, a mieux aimé
t prendre pour patrie .lérusalem que So-
« lyme. iUiv. la Sara spirituelle reçoive
t donc dans ses bras maternels celui qui
t vient A elle plus véritable lils d'Abra-
< ham maintenant J). »
Le .luif non converti n'éprouve pas
pour cela de refus, parce que < opposés à
« l'erreur qui perd cette nation, nous ne
« devons condamner absolument aucun
« d'eux tant qu'il vit. Car il est encore
< dans l'espérance de l'absolution celui
< qui a la possil)ililé de se convertir. II
i expliquera lui-même le détail de son
«affaire: et puisque Juifs, comme les
< autres dans les débats et les jugemens
« terrestres ont des causes justes, l'évé-
i que Eleutlierius pourrait aussi protéger
< la personne de ce malheureux, en ;ré-
« prouvant son inlidélité (2). t
Tous ces petits faits intérieurs, qui ne
sont guère entrés jusqu'à ])résent dans
les récits des historiens, complètent ce-
pendant le tableau des grandes vicissi-
tudes humaines. Ils y pourraient même
suppléer, el nous font bien mieux juger
une époque. Cette intervention des évé-
ques sans cesse et généralement invo-
quée, n'en dit-elle pas assez? El d'où leur
venait c(;tte influence, cette force d'ac-
tion , sinon de la charité et de l'autorité
sacrée (|ue IT'^glise leur comniuiii(|uait
par l'imposition des mains? Celui qui
reçoit cette céleste mission a toujours la
malheureuse liberté d'y résister et de la
laisser oisive ; mais il ne peut rien que
par elle , et par elle il peut tout ])0ur le
bonheur ou la consolation. J.e simple
chrriicn, (juelle que soit sa vertu, n'a
point celle efiicacité. Aussi tout ce qui
avait alors dans l'ordre laïque quelque
capacité ou (juchpie désir du bien, en-
trait dans le clergé ou dans les monas-
(I) Sid., i6.,C-lD.
(ii) 76., 0-11.
tères, à moins (pie le vnnu d'une ])opula-
tion n'eu i)ort.'\l (pielqu'un inoi)inémeuL
h l'épiscopat. Car ces sortes d'élections
furei\l toujours extraordinaires, el , se-
lon la règle constante, on passait par les
divers degrés du sacerdoce, comme Si-
doine le témoigne de Jean deCliAlons (I).
Tiès peu de laujues , comme Hurilius,
qui fut plus tard évéque de Limoges, et
le comte Arbogaste , qui monta sur le
siège de Chartres, s'y trouvaient prépa-
rés par l'exercice d'une piété plus par-
faite depuis plusieurs années (2). Ces
transitions subites de la vie du siècle à
la dignité pastorale, nous montrent très
bien , par le changement qui se manifes-
tait dans les nouveaux élus , combien
peu, malgré l'estime qu'ils inspiraient
auparavant, ils avaient eu d'aptitude et
d'action pour l'utilité commune.
Un Caulois, d'un rang tribunitien ,
ayant emprunté une somme à JMaximus,
officier palatin, se voyait en même temps
prés de succomber à une grave maladie
el rigoureusement pressé par l'autorité
publique pour cette dette , que les inté-
rêts de dix ans avaient doublée. 11 pria
Sidonius, qui partait pour Toulouse,
d'obtenir un délai du créancier. Sido-
nius s'en chargea. Quand il arriva à la
villa de Maximus, que cet ancien ami lui
parut différent de ce qu'il l'avait connu
jusque là! < Son extérieur, sa démarche,
t sa modestie, sa parole, tout en lui res-
< pirait la religion. Il avait les cheveux
< courts, la barbe longue, pour sièges
< des escabeaux , pour tentures de portes
(T des toiles de Cilicie ; point de plume à
« son lit , ni de pourpre à sa table ; une
I prévenance aussi affectueuse que fru-
( gale , et plus abondante en légumes
j qu'en viandes. S'il y avait quehjue
( chose de plus délicat dans le repas, ce
c n'était point pour lui , mais pour ses
( hôtes. En se levant de table , Sidonius
< demanda tout bas aux assistais dans
< lequel des trois ordres Maximus avait
< pris son genre de vie? s'il était iiioine ,
< clerc ov\ jH'nLlcnl:' On lui répondit que
< tout récemment l'amour de ses conci-
< toyens l'avait contraint , malgré ses refus
(I) Sid., i-li.î.
C-i) /6., M7, IG, l'orluiiat, i-1, Ruril., 1-6, i;,
7, 10.
PAR M. DUMONT.
177
< de recevoir l'épiscopat. i Le soir, dans
un entretien secret Sidonius, après avoir
embrassé et félicité le nouvel évoque, lui
expose le sujet de sa visite, et lui repré-
sente vivement la détresse du débiteur,
qui a besoin du délai d'une année. Il n'a-
vait pas fini, que Maximus se prit à pleu-
rer de compassion sur le danger du ma-
lade ', il s'empressa de calmer ses inquié-
tudes par une lettre , en accordant le
délai avec remise de la moitié de la dette,
et en protestant de ne rien demander au
delà de ce que permettait la nécessité de
sa cbarge (i).
Il ne fallait pas moins que ces conver-
sions parfaites pour écarter toute dé-
iiance de ces personnages de coury même
les plus considérés, t qu'on prenait dans
« les professions du siècle plutôt que
« dans la congrégation religieuse > , on
craignait que « se targuant de leur no-
< blesse et de leurs anciennes dignités,
< ils ne méprisassent (2) les pauvres de
€ J.-G. > Loin donc que le sacerdoce en
Gaule tirât son influence des familles no-
bles et riches et des hommes de talent,
qui entraient dans ses rangs; c'était le
sacerdoce catholique qui leur donnait
vertu et puissance. On commençait à le
sentir si bien , que malgré l'incertitude
de l'avenir, les fatigues et les dangers du
présent, l'ambition essayait de se glisser
dans les élections. Il y eut quelquefois
des brigues. Trois factions à Châlons
(473) soutenaient trois candidats; l'un,
qui était noble, avait pour lui les nobles
et ses cliens; l'autre, nouvel Epiciire ,
les nombreux parasites de sa cuisine , le
troisième, ceux auxquels il promettait
secrètement de livrer les terres de l'É-
glise. A Bourges deux bancs ne suffisaient
pas au nombre des concurrens; on y
payait les suffrages, et < la dignité la plus
< sacrée eût été mise en vente s'il se fût
< trouvé des vendeurs aussi effrontés que
« les acheteurs. > lleurensenuMit l'auto-
rité de Patiens et d'Euphronius d'Au-
lun à ChAlons, où ils ordonnèrent le saint
(1) Sid., KpisL, 4-24; /Ji7 nnipliùs quàm »ifi of-
firii ratio pcrmillit ; ce (ju'il liiul enleiulro ou dos
d^'penses de son diocèse, auquel il se détail, ou
peut-èlro des comptes qu'il lui rcslail à rendre pour
les lonclions iju'il \enail do quiller.
{'!) Ib.y 7-î).
prêtre Jean, et à Bourges celle de Sido-
nius, dePerpétuus de Tours, d'Agrœcius
de Sens, qui choisirent le pieux laïque
Simplicius, arrêta le scandale (1 ! Au
reste, l'arianisme remuait ces intrigues
pour gagner du terrain pendant qu'il
avait l'appui des princes burgundes et
visigoths ; il ne put réussir. Le clergé ca-
tholique veillait toujours à la garde de
la foi et de la discipline; six conciles y
avaient pourvu en l'espace de vingt-cinq
ans. L'embarras des malheurs publics et
des affaires temporelles ne détournait
pas son attention de ces soins précieux ;
l'activité du zèle répondait à tout. J'en
dois dire autant du saint-siége ; après les
décisions du pape saint Léon , celles du
pape saint Hilaire sur l'usurpation de
l'évêché de ]\arbonne , et sur un diffé-
rend de juridiction entre plusieurs mé-
tropolitains de Gaule , mettent toujours
en évidence la souveraine primauté de
l'évêque de Rome.
Au milieu de toutes ses œuvres inces-
santes et diverses, l'épiscopat de Gaule
avait encore une préoccupation vrai-
ment admirable parla considération des
circonstances où la vie se passait. C'était
à qui bâtirait de belles et grandes églises
partout où il en manquait, comme pour
compenser les destructions d'Eurik. L'é-
vêque rsamatius, peu de temps avant Si-
donius, avait bâti la basilique de Cler-
mont, < de cent-cinquante pieds de long
< sur soixante de large et cinquante de
< hauteur en dedans , édifice d'élégante
< structure en forme de croix à qua-
< rante-deux fenêtres, soixante-dix oo-
c lonnesethuit portes; tout(^ la nef en
< marbre. Cet ouvrage dura douze ans.
« Sa femme en bâtit une autre hors des
< murs ; et comme elle voulait l'orner de
i peintures, elle tenait un livre sur ses
< genoux, lisant les histoires des anciens
< événemens pour indiquer aux peintres
< ce qu'ils devaient rcprésenttM-. Uu jour
i qu'assise ainsi dans ce temple, elle con-
« linuait sa lecture, un pauvre vint prier,
I et, la vovant v«*tuede noir et déjà d un
« «âge avaiu'é, il la prit pour une iiuli-
« gente, tira un morceau de pain, le lui
< déposa sur sou giron, et s'iMoigna.
I Celle ri ne dédaignant pas le présent
(I) Sid., /v>ii(.,4-2{J, 7-8, 0,U.
178
COURS n'iiisTOinn de franci:,
< ilii panvip qui no roconniit pns son
« raii{; , rt\Mj| ce jiain en remerciant,
I l'emporta , et le servant an conunen-
i cernent de ses repas, en prenait clia-
< ijue jour pour ia bénédiction jusqu'à ce
i qu'il n'en restât plus (1^. »
Ijjplironins, encore simple prêtre à
Autiin, y avait construit éj^alenient ia
basilique du bienheureux ^ymplioricn,
et Perpétuas avait changé la petite ciia-
polle bAtie sur le tombeau de saint Mar-
tin , près de Tours, en une magnifique
église appuyée sur cent-vingt colonnes,
éclairée de cinquante-deux fenêtres ; le
chœur formait probablement une vaste
rotonde. 1/édifice entier avait en lon-
gueur cent-soixante pieds, en largeur
soixante, et sa hauteur jusqu'à la voûte
allait à quarante-cinq pieds. < Le saint
< pontife bàlit en outre une basilique
I moins grande en Thonneur des bien-
i heureux apôtres Pierre et Paul , et
t beaucoup d'autres encore (2). > Sido-
nius composa une inscription pour celle
de Saint-Martin sur la demande de Per-
pétnus, et Paulin de Périgueux écrivit
en vers la vie de ce second apôtre des
Gaules (3).
Plus récemment Patiens.si abondant en
aumônes, avait su fournir à la construc-
tion d'un temple non moins splendide à
Lyon, i La façade principale en est tour-
« née vers le levant équinoxial. La lu-
« raière étincelle au dedans, et le soleil,
1 invité par les lambris à lames d'or.
I erre sur ce métal de même couleur que
« ses rayons. J.e marbre parcourt en va-
i riations élégantes la voûte, le pavé, 1rs
( fenêtres, et le saphir éclate dans les di-
I versas peintures qui se détachent sur
I le fond vert des vitraux. Un triple por-
« tique s'élève sur des colonnt s de niar-
t bre d'Aquitaine; un portique intérieur
< du même modèle introduit dans la
I vaste nef, entourée d'une forêt de co-
I lonucs. D'un côté bruit la voie publi-
i que, de l'autre la Saône repoussée se
« iléloiirni\ Là le piéton, le cavalier, le
f voilurier, amenés par le repli de la
« roule, saluent le Christ, et les rives ré-
( pondent à lalleluia des matelots. Chan-
(1) Oreg. Tur., '.i-IG, 17.
(2) Ib., 2-lJ, 11.
(3) Sid., Epùt., i-lU.
< lez. chantez ainsi, naulormier fl voya-
< geur; car voici ce lieu où tous doivent
i tendre, où le chemin vous conduit tous
i au salut.) Telle est l'inscription que Si-
doniiis ht graver à l'extrémité de l'édi-
fice. I Les hexamètres de deux poètes
» éminens, Constantius et vSecundinus,
i ornaient les côtés voisins de l'autel (t).»
.le cite seulement les plus célèbres
églises , partout apparaissait le même
zèle (2j.
Cette application à entretenir la foi, à
rappeler la présence de Dieu non seule-
ment par les bienfaits, mais aussi par des
temples, n'était pas un médiocre sou-
tien pour les pe.iples sans cesse tentés de
désespoir. Travailler pour lesgénérations
à venir, bûtir des maisons de prière en
face de la guerre, quand les révolutions
mugissent et menacent de tout renver-
ser, attendre tranquillement les siècles
entre les débris d'une société croulante,
rien n'est plus fait pour ranimer les cou-
rages qu'une telle confiance, et une telle
confiance n'appartient qu'à ceux qui pos-
sèdent la vérité.
Des fondations d'un autre genre se
multipliaient en même temps : la soli-
tude des montagnes et des bois se peu-
plait de monastères. Deux frères, lloma-
nus et Lupicinus, recueillaient ainsi de
nombreux disciples dans les cellules
de Coudât , de Laucone , de Uomanmon-
stier; leur sœur, avec une centaine de
religieuses, s'enfermait à la Balme. 11
s'éleva de semblables asiles (3) à Hélison,
à l'Isle-Darbe , à Chinon , Agde , Grigni ,
Aganne, Tours et Arluc (455-462). Ainsi,
pendant que le sacerdoce réparait, adou-
cissait toutes les afflictions temporelles,
une foule de péiiitens volontaires, sou-
vent nés dans le luxe et les honneurs,
apprenaient au monde à se passer de
toutes les douceurs de la vie. à mépriser
les prospérités si vaincs et si incertaines,
en quittant les prdmiers tout ce qui peut
nous être ôté malgré nous. D'ailleurs
eux aussi, tout faibles qu'ils étaient, et
même parce qu'ils élaient faibles, ils sa-
vaient parler pour de plus faibles qu'eux
(1) Sid., Epifl., 2-10, .-î-fo, fl-.-î.
(2) Sid., Kpi$i., 4-iJ, 7-0 j Lougueval, liitt, de
rÊglise gatlic, 4.
(3) LoDBUCval , ib.
PAR Mr DUMONT.
179
aux puis!?ances torreslres. Mais ce devait
/îtrp Mm délicieuse et singulière surprise
à ceux que leur exemple attirait, sortant
du conflit des inégalités politiques , où
l'humilialion est même plus fréquente et
plus poignante pour les grands que pour
les petits, d'entrer dans la fraternité
réelle de la vie cénobitique ; tous à même
titre enfans d'un même père, tous unis,
portés, reposés par la charité et l'humi-
lité de chacun d'eux. Car, comme l'ont
avoué à la Trape de Mortagne deux
jeunes mondains , qui y étaient venus
pour se moquer du froc et de l'étroite
observance, c il n'y a de véritable éga
lilé que dans l'Évangile , et de véritable
république que dans un couvent. » C'est
surtout dans les grandes crises de la so-
ciété , quand toutes ses bases ébranlées
laissent tout en question, que les âmes
fortes, comprenant mieux les illusions
terrestres, et cherchant quelque chose de
stable au milieu de la confpsion des idées
et des événemens, vont demander à la
vie monastique ou l'entier oubli du mon-
de, ou le courage d'y revenir pour guérir
ses i^aux et ses erreurs. Ceci est de nou-
veau sensible aujourd'hui. Le dix-hui-
f ième siècle croyait avoir à jamais aboli
les ordres religieux, et les voilà qui se
relèvent d'eux-mêmes pour tendre la
main à notre lassitude. Déjà le patient
soqrire des lils de saint Ignace, le stu-
dieux labeur du Bénédictin , la cou-
ronne d'épine du Trapistc et du Char-
treux ont ranimé les soli tudt's ; la France,
la patrie du rosaire , attend avec jojc en-
core le retour de ceux qui lui ont ensei-
gné les premiers ce doux hommage en-
vers la reine du ciel. Liienlùl ils reparaî-
tront ces frères Prêcheurs, ramenés par
ce prêcheur ardent , dont la vibrante pa-
role sait si bien de ses éclairs imprt'vus
réveiller l'engourdissement du scepM-
cisme, la colonie fran<jaise de Viterbe
ne sera point étrangère sous les vieux
ombrages qui ont abrité lilanche de Cas-
lijle et saint Louis, et peut-être y fou-
lera-l-elle les traces de son grand doc-
leur, l'évangélique saint Thomas , qu|
sans doute plus d'une fois visita les er-
mites de ces pieux déserts et promena
ses suaves regarda sur ces lieux sauvages.
Qu'on se représente maintenant la
Gaule dans la triste situation ({uc lui
avaient faite soixante dix ans de révolu-
tions et de guerres, vivantchaque journée
avec la plus complète incertitude du len-
demain, et cela durant dix années en-
core. Isulle puissance politique n'a rem-
placé l'empire. Le Visigoth a conclu sa
paix avec le Burgunde et le Frank; il n'y
a plus d'événement notable , chacun
semble craindre de remuer, ne «sachant
ce qui en peut arriver. Sidonius n'é-
crit plus; il se fait comme un silence
d'attente pendant ces dix ans. La Provi-
dence par tant de calamités, par tant
d'ayertissemens avait invité, attendu le
vieux monde à résipiscence , et l'engour-
dissepaent s'accroissait, le gouvernement
et la société se décomposaient en propor-
tion. Cet intervalle de langueur inquiète
et souffrante, où rien ne subsistait plus
que par le catholicisme , montrait mieux
que jamais d'où venait le mal , où était le
remède. Nul des empereurs ni des con-
quérans barbares ne l'avait compris.
Dieu appela Clovis, le petit roi de Tour-
nai , un jeune homme de vingt ans , sim-
ple chef d'une tribu franque, comme
pour rendre plus évidente la cause de
ses succès par leur racililé. Clovis avai^
peu de ressources j il ne commandait
pas à plus de quatre pu cinq mille guçr-
riers. Il ne pouvait compter sur les au-
tres roitelets de sa famille, établis à côté
de lui , tous jaloux de leur indépendance
et de leurs faibles états. Ses premières
victoires ne lui acquirent sur eux qu'une
supériorité honoraire, puisqu'il ue réu-
nit toutes les tribus frauques à sa royauté
qu'à la lin de sa vie et par une suite de
crimes. On veut à toute force lui attri-
buer une habileté de poliiique que son
Age , son éducation , son caractère , que
les faits mrme n'ailmellenl pas; celte in-
lerprélation banale des éveneniens au
bout de treize siècles n'expliqiu^ qu'une
chose, la diflicullé d'expliquer par des
causes ordinaires la transplantation si
subitement enracinée dp la ;|ation et de
la monarchie franque sur le sol de la
C.aulc. Clovis, en réalité, n'élail (|u'un
barbare ignorant, qui pouvait aisément
trouver la vie des empereurs, la magui»
licence de leur cour et les arts de la ci-
vilisation plus agréables que l'obscure
résidence et la subsistance grossière de
la Ccrmanie; mais qui ne connaissait
180
COURS D'HTSTOTRE DE FRANCE,
encore pour rr^^ner que les armes ot la
violence; et il ne s'en lit pas faute. Lors-
(ju'on lit dans (Vr^fjoire de Tours les per-
fidies et les meurtres qu'il exécuta de
sani;-froid pour supplanter tous les au-
tres rois franks, on est surpris d'horreur.
Si on parcourt d'un autre côte les chro-
niques des saints du temps , c'est un ta-
bleau tout opposé ; on est tenté de douter
du récit du saint évoque et de prendre
Clovis aussi pour un saint , tellement que
i (luelques auteurs lui en donnent la qua-
< lilé, présumant que le Seigneur lui a
< fait la f;rAce de réparer ses fautes (1). i
Je crois, j)our ma part, que la dévotion
serait très hasardée ; (Vrégoire de Tours
est fort loin de conjecturer un repentir
de Clovis ; mais, après avoir raconté ses
premiers meurtres, il ajoute naïvement:
t Ainsi Dieu chaque jour abattait les en-
« nemis du prince par la main du prince
c même, et il augmentait son royaume
I parce que Clovis marchait d'un cœur
< droit devant lui et faisait ce qui était
< agréal)le à ses yeux (2\ > C'est qu'en
effet Clovis servit franchement la reli-
gion catholique par un grossier instinct
d'intér(^t mêlé ensuite d'une foi aussi
grossière, qui honorait le vrai Dieu de
la même manière qu'autrefois ses idoles
par un culte tout extérieur; et il eut sa
récompense par les prospérités tempo-
relles. 11 faut dire aussi qu'il commença
parvingt-deux ans de la conquête la plus
douce. On ne pouvait guère soupçonner
qu'il achèverait son règne par de si
atroces cruautés.
Ardent comme un jeune homme, brave
comme sa framée, il vit d'abord avec in-
qiiiétude l'influence voisine de Syagrius,
aimé des Barbares aussi bien que des
Ciaulois. Son père Chilpérik avait régné
.ivec le père de Syagrius. Incapable d'é-
galer ce pacifique rival , il sentit le dan-
ger de la comparaison s'il laissait ce
Homain s'affermir, et, comme le pouvoir
romain était condamné, et que Syagrius
en était le dernier représentant, (>lovis
lui porta un défi , et le vainquit à Sois-
sons, malgré le petit roi de Terouennc,
Chararik, (jui , se tenante l'écart avec
•ses Franks pendant le combat, trahissait
(1) Longuev»!, tglite gulUcanc , liy. îî.
(2) Grcg. Tur., U-40, 41, i2.
la cause franque. En même temps Clovis
avait tout d'un coup aperçu l'impor-
tance du clergé cathoii(|ue ; il fut donné
h ce jeune Sicambre , à cet enfant guer-
rier, de comprendre ce que les autres
rois barbares , ce que les empereurs n'a-
vaient pas compris. Tson seulement il
montra un grand respect pour la reli-
gion catholique , mais encore il proté-
gea hautement les évêques, lui idolûtre,
tandis que les Vandales, Suèves et Goths,
déjà chrétiens, les persécutaient. Que
l'on songe à la haine farouche et opiniâ-
tre de toutes les autres peuplades idolâ-
tres de la (iermanie contre le christia-
nisme jusqu'au dixième siècle, et qu'on
se demande si cette disposition des chefs
franks n'est pas une exception singu-
lière. L'usage que fit Clovis de sa victoire,
la restitution du vase sacré à St-Remi ,
toute cette bienveillance, qui ne se dé-
mentit pas un moment , lui donna les
villes intérieures et les troupes romaines
isolées dans leurs garnisons. Dès lors les
deux rois ariens, Alaric et Gondobald ,
sont frappés de crainte et ne pensent pas
même à troubler son succès. Bientôt ,
pendant ses négociations avec le Bur-
gunde , il entend parler de Clotilde, il
la demande en mariage ; le Burgunde
n'ose refuser sa nièce. Clovis « ayant vu
f la jeune princesse, est transporte de
f joie et l'épouse.» Q)u'ya-t-il autre chose
dans cette alliance que le bonheur si na-
turel pour un jeune homme de posséder
une belle et sage épouse (1)? Assurément
s'il eût agi par cette habileté d'ambition
qu'on lui suppose, il n'eût pas hésité
aussitôt à se faire chrétien ; tout l'y invi-
tait , et il achevait de gagner toute la po-
pulation déjà pleine d'espérance. Cepen-
dant l'amour, d'accord avec la politique,
ne décidait point le barbare; n'en ne
pouvait l'émoiwoir à croire. Il fallut le
péril et la victoire de Tolbiac f2\ 'J'oute-
fois il craignait encore l'improbalion de
ses guerriers ; car s'il y avait , comme le
pense Dubos. bon nombre de Franks
chrétiens parmi les anciennes colonies
militaires et parmi les tribus depuis leur
séjour fixe en Gaule, si même plusieurs
étaient déjà dans les rangs du clergé,
(1) Grec. Tur., 2-2fi.
(2) Gr«g. Tar.,2-2;>,r.O.
PAR M. DUMOIN'T.
ist
r
I
comme le comte Arbogaste , alors évo-
que . et le saint prêtre de Tout Vaast ou
Yédast , par qui Clovis commença de se
faire instruire ; la masse de la nation de-
meurait attachée aux idoles. Mais < la
< puissance de Dieu prévint le roi avant
f qu'il parlât; tout son peuple s'écria :
€ INous rejetons des dieux mortels, pieux
« roi , et nous sommes pr(5ts h suivre le
I Dieu immortel que proche Rémi, i Et
lorsque le saint évéque eut dit : < Incline
i avec douceur la tête, Sicambre (1) ,
« adore ce que tu as brillé , brûle ce que
« tu as adoré >, plus de trois mille guer-
riers reçurent à leur tour le baptême.
Ce fut une joie universelle parmi les
catholiques. Le pape saint Anastase et
l'archevêque de Vienne, saint Avitus ,
pelit-fils de l'empereur, écrivirent à Clo-
vis pour le féliciter. Les cités armori-
caines le reconnurent , et toute la Gaule
souhaitait d'un extrême désir d'avoir les
Franks pour maîtres (2\ Gondobald, qui
était déjà tributaire du seul roi catholi-
que . adoucit les loisburgondes en faveur
des Romains (3) , pour se les rattacher,
et hésita s'il n'abjurerait pas l'arianisme.
Alaric envoya dire à Clovis : < Si mon
i frère voulait, mon intention serait,
c Dieu aidant, que nous eussions ensem-
I ble une entrevue (4). > Ce ne sont que
fondations pieuses de Clovis et nobles
déférences pour les personnes consa-
crées à Dieu. Il sent la puissance nou-
velle que lui donne sa conversion. < Je
(1) Greg. Tur., 2-51 : Milit_depone colla, Sicam-
ber. Est-il nécessaire d« parler de la sainte am-
poule, fable imaginée, dit-on, au neuTiouie siècle
par Hincmar? llincmar cepeodani n'a rien imaginé,
mais il a rapporté la tradition do TÊglisc de Roims ,
confirmée par une ancienne messe sur les miracles
de saint Rémi. Il y est fait mention do deux fioles
ou ampoules miraculeusement remplies de saint-
clirème par le saint évèquo , et une sœur de CloTis,
qui était arienne , se conteriissant aussi, reçut seu-
lement Tonction , probabloinont utcc ce saint-
chrème. 11 n'en est pus question à l'égard du roi ,
mais ce souvenir mêlé i la pompe extraordinaire
que l'on déploya alors dans le baptistère , a pu don-
ner lieu à l'opinion vul-;aire du sacre do Cloiis par
la sainte ampoule ; la cérémonie du sacre n'eut pas
lieu pour les Mérovingiens. Voy. Longueval, Kglise
gallicane , i>.
(2) Greg. Tur., 2-5(;.
(Ô) Ib„ 2-30, 31.
(4) 76., 2-3».
TOMB viii. '" n<^ 4S. 1859.
< supporte avec peine, dit-il aux siens,
t que ces ariens tiennent une part des
( Gaules (I) > , et il déclare la guerre an
roi visigoth, et, suivant les conseils de
saint Pvemi , il défendit à ses soldats de
piller les églises, de porter le moindre
dommage même aux esclaves . et de rien
prendre que de l'eau et de l'herbe. Un
soldat ayant pris du foin à un pauvre
homme par violence , le roi tua (2) ce
soldat de sa main, en disant : « Où sera
( l'espérance de la victoire, si le bien-
« heureux Martin est offensé? > Il écrivit
enfin à tous les évêques d'Aquitaine après
la victoire de Youillé , pour les inviter à
réclamer tout ce qu'ils auraient perdu
par la guerre. Alaric périt dans la ba-
taille , et dès ce moment il fut décide
que les Yisigoths ne pouvaient plus sub-
sister en Gaule. C'est la cause du catho-
licisme défendue par Clovis qui a donné
évidemment aux Franks, la moins puis-
sante des nations barbares, de si rapides
progrès. Les voilà ainsi les premiers ,
tout d'un coup solidement établis , en
possession de la plus importante contrée
de l'Occident. Les voilà placés désormais
sur le front de bandière de la civilisation
moderne. Quel en sera le résultat?
Si nous en devions croire M. Beugnot,
Dieu aurait si mal pris ses mesures en
mettant l'Église sur la terre, que, après
quatre siècles, < le christianisme était
< devenu impuissant à sauver la société,
i que la régénération de l'Europe devait
< être le résultat de l'invasion des Bar-
«bares, presque tous idolâtres. C'est,
« selon lui, la pensée triste, mais i'raicp
t que seul entre tous les Pères de cette
t époque , Salvien a eu le mérite de con-
< cevoir (3). > Psos lecteurs ont eu déjà
assez de faits devant les yeux pour se
convaincre qu'on n'a jamais rien dit de
moins exact, ^ous verrons bientôt quel
secours les Barbares ont prêté à la so-
ciété; il suffit en ce moment d'une sim-
ple observation, autrement \raic que
celle de l'érudit académique, savoir, que
tout concours humain aux œuvres di-
vines est une épreuve autant qu'un ser-
vice. IN'est-il pas temps bientôt que ceux
(I) Greg. Tur., 2 37.
(•>) Ib.
(3) Destruction du Paganisme , 2-10.
12
182
COURS D'HISTOIRE SUR LES ORDRES MONASTIQUES,
qui n'y cnlenilent rien renoncent à nous
cMidoctrinerV J^e moindre inconvt'nient
pour eux sera toujours d'y perdre leur
ptMuc^ et leurs frais d'érudition; car on
ireuseii^uera jamais l'Église , et tant
qu'on n'aura pu la dissuader de sa foi,
il n'y a rien de fait contre elle. Ceci du
moins ne serait pas très difficile h com-
prendre.
La quinzième leçon commencera l'exa-
men de la période mérovingienne et des
institutions franques par les origines des
assemblées nationales.
Edouard Dumont.
Mm($ ticiiçiU\m$.
COURS D'HISTOIRE SUR L'ORIGINE, L'ACCROlSSEiMENT
ET L'INFLUENCE DES ORDRES MONASTIQUES.
TROISIÈME LEÇON (1).
Saint Grégoire de Nazianze. — Sa vie retirée dans
la solitude. — 8aint Basile. — Ses conslilulioBs
pour tes moiDCg orientaux. — Lois def conciles
sur les moines. — (lommenl les esclaves pou-
yaieui être reçus moines. — Lois dus empereurs
sur les moines.
Maintenant que nous connaissons l'état
du monde oriental , nous apprécierons
mieux les institutions monastiques. ]Mal-
gré mon désir et mes efforts pour me
renfermer strictement dans mon sujet,
qui est déjà une carrière assez vaste à
parcourir, je me vois souvent forcé de
faire quelques explorations dans l'his-
toire générale de l'Église , comme l'his-
torien du Chi istianisme est presque tou-
jours l'historien universel du monde.
jNous sommes arrivé à une époque où
riiistoire monastique embrasse ce qu'il y
a de plus glorieux dans les annales de
l'Église; presque tous les Pères de l'Église
ont été moines, ont été nourris dans les
institutions cénobitiques , et même le pa-
triarche des moines est un des plus illus-
tres pontifes de l'Eglise orientale, un de
ses plussavans docteurs. Ainsi, nous al-
lons étudier l'histoire des Pères de l'É-
glise dans ses rapports intimes avec
rhisloir<; des institutions monaslicjnes.
Déjà nous avons vu saint Jérôme et son
monastère de Bethléem , où les grandes
(I) Voir la îi" leçon dans le n' î,', ci-degsus, p. ii.
dames romaines venaient vouer leur vie
à la pénitence, et sous l'inspiration sa-
vante de Jérôme étudiaient l'Écriture
sainte et les langues orientales, et co-
piaient les livres des Pères. Si nous avons
commencé par saint Jérôme, c'est que
son nom et sa mémoire se rattachent aux
malheurs de l'Orient et à la chute de
Rome.
Il est impossible de séparer la vie de
Grégoire de Nazianze de celle de lîasile ;
ils ont vécu toujours appuyés l'un sur
l'autre. L'Église catholique les repré-
sente toujours ainsi à la vénération des
fidèles, et l'homme ne doit pas séparer
ce que Dieu a uni. Je prendrai dans la
vie de ces deux hommes ce qui regarde
la vie intime, la vie de la solitude; leur
vie épiscopale, leur existence publique
appartiennent à l'histoire de l'Égli.se.
Saint Grégoire de Nazianze est né eu
328, saint Basile en 329. Grégoire révèle
ainsi son âme et celle de Basile : < Nous
< vivions à Athènes; Dieu et le désir de
< la science nous y avaient conduits,
< comme deux fleuves qui se réunissent
I après avoir parcouru plusieurs pays.
< Je m'y étais rendu quelque temps
( avant Basile; il m'y suivit de bien
« près » Ils eurent quelques victoires
littéraires (|ui leur attirèrent des en-
vieux. « Ouand on a conclu de grandes es-
« pérances et qu'on obtient trop aisé-
« ment ce que l'on souhaite, il est natu-
< rel de le mépriser, parce que la pos-
PAR M. EMILE CHAVIN.
183
€ session ne remplit pas toutes les espé-
f rinces. Voilà ce qui chagrinait Basile
« et ce qui lui causait de grandes inquié-
« tudes; il ne s'applaudissait point du
f succès qu'il avait eu, ni de son arrivée
c dans cette ville si fameuse : il n'y trou-
« vait que ce qu'il avait espéré y trou-
« ver; il se plaignait que le bonheur
f dont il jouissait à Athènes n'était
« qu'imaginaire. Je n'épargnais rien
€ pour adoucir ses ennuis par les iiieil-
< leures raisons que je pouvais apporter
« pour le calmer ; je lui disais qu'on ne
( connaît le génie des hommes qu'avec
« le temps, après la familiarité et un
« long usage, et qu'il est impossible de
« savoir au juste en peu de temps jus-
« qu'où va I4 science d'un homme, à
« quelque épreuve qu'on le mette. Ces
« discours remirent le calme dans son
« esprit; nous nous découvrîmes toutes
« nos pensées les plus secrètes, et le dé-
I sir que nous avions de nous appliquer
ç à la philosophie : la maison , la table ,
f les inclinations, les vues, tout était
« commun entre nous, et notre amitié
« croissait chaque jour; nous n'avions
« qu'une affaire et qu'un désir, nous n'é-
f lions touchés que de la vertu et des
« espérances de l'avenir, nous n'avions
« d'amitié et de commerce qu'avec des
« gens modestes et vertueux, avec les-
« quels il y avait à profiter, persuadés
f qu'il est bien plus aisé de se laisser en-
« traîner au vice que d'inspirer la vertu.
< Wous nous appliquions aux sciences
t utiles plutôt qu'aux sciences agréables ;
< car là est la source de la vertu ou du
< libertinage des jeunes gens (1). Ivous
< ne connaissions que deux chemins ;
« l'un nous conduisait à l'église, pour y
« entendre les interprètes de la loi di-
« vine; l'autre nous conduisait chez nos
f maîtres. >
Eu vérité, je ne sais comment les jeu-
ïips esprits lurbulens et dissipés île nos
jours recevront ces détails sur la vie
(i) MaÔYip-aTiov ^£ où tûÏ{ y.^îoTOiç ttXs'ov, t, toî;
xaXXîarci; èx^aipcasv i-Kti^r, xàvreCiOiv ècTiv, yi -pô;
àpeTïjv TUTTOùaôai tcÙ; viov;, T "J^pôç jcaxîav. I). Grcg.
Naz. Opéra , édil. bénédicl., l. i , p. 7i?G , inf". —
M. l'ab!)(' CailUiu , connu par son éililion lalinc des
Pércs , cunliDuo cctltt bollo collecliou de» œuvres do
lainl Gréi^oirc.
grave et austère de ces deux jeunes amis,
dont l'âme si triste, si pieuse , si mélan-
colique, contrastait d'une manière frap.
pante avec les esprits enjoués, la joie
bruyante , et la science brillante, pointil-
leuse et encore un peu païenne de leurs
jeunes condisciples d'Athènes. Ces lignes
éparses dans les sermons d'un théologien
sévère sont pour moi d'un prix inestima-
ble ; elles nous font connaître toute la vie
intime de ces hommes qui ont joué un si
grand rôle dans leur siècle, et qui tous
deux ont fondé et agrandi les institu-
tions monastiques; de sorte que je puis
dire avec saint Grégoire : « Je me laisse
« emporter sans garder ni règle, ni me-
« sure; je ne sais comment je pourrais
« m'empêcher de vous faire ce récit , car
8 ce que j'ai oublié me paraît toujours
a meilleur que ce que j'ai dit (1). »
Les progrès de Basile et de Grégoire
dans la vie spirituelle et dans la science
furent rapides ; ils passèrent ensemble de
longues années. Enfin arriva je jour de
la séparation. Laissons parler Grégoire :
« Tout était prêt; nos adieux faits, on
« s'était embrassé, on avait pleuré, car
« il n'est rien de plus triste et de plus
« douloureux que de quitter Athènes et
« ceux avec qui l'on a vécu dans une
« ville si agréable (2). Il partit: je de-
* meurai à Athènes. Combien cette sé-
« paration fut cruelle; il nous semblait
« qu'on divisait nos corps en deux par-
« ties et que nous étionj prêts à expirer.
< Aussitôt que, quittant l'adolescence,
a je fus libre de ma volonté, je volai
a vers mon cher lîasile; mais l'amour
« que j'avais pour mon père et ma mère,
« et les soins que j'étais obligé de leur
« rendre dans leur extrême vieillesse me
(1 séparèrent de nouveau de mon ami. Je
i ne sais si j'eus raison de le quitter de
i la sorte; mais enfin je le quittai. Peul-
« être est-ce \h la source de tous les cha-
i grinset de tous les embarras 04 je suis
i tombé, et des obstacles qui ont tra-
I versé le désir que j'avais d'embrasser
a entièrement la vertu: mais il faut que
(1) Àà "j'ï? p-'-i "^ -aptûtv àvx-)')cai;v «fXÎvîTat,
)tal xpiÏTTOv t:j 7TpoXy.(^Ô£vT&;. D. Grcg., l. i,p. 7U:j.
C^) Où^èv -^ip oGtwç cùîfivi Xuirr.pdv, w; tcî; £xtîoi
ojvv:';/.c'.;, \ôr,vtov, Y.x\ àXXTjXwv T£(j.v£oôa!. D. Grog,,
t. I , p. "ïHO.
184
COURS iriIlSTOlRE SUPx LK
« la volonlr (!♦» Dieu s'accomplisse. •
(iréf^oire porta au toiiibeau sa tris-
tesse. Souvent, dans sa solitude de \a-
zianze, il pleurait sur ce «^rand ch.i.L;i in
de sa vie . sa st^paration de lîasile.
< Par-dessus tout , Dieu m'avait fait une
c grande grâce; il m'avait uni d'amitic^ à
« un homme d'une sagesse admirable : il
« s'appelait Hasile; il était le compagnon
i de mes éludes et de ma demeure, et,
i je le dirai avec orgueil, les Grecs
< nous remarquaient d'une manière
< toute particulière. Tout était commun
# entre nous: un seul esprit unissait en-
c semble nos deu\ corps , nous en étions
t venus à ce point de confiance intime de
« lire au fond de nos âmes pour serrer
« toujours plus les liens de notre union.
< De longues années d'études et de bon-
€ heur s'écoulèrent dans les épauche-
« mens de cette douce amitié. Mais vint
c le grand jour de la douleur, le jour des
< tristes cmbrassemens du départ. Le
i souvenir de ce profond chagrin me fait
i encore verser des larmes (1\ >
Grégoire, après avoir vécu dans le dé-
sert avec Basile, revint à INazianze pour
soulager son père, qui , accablé sous le
poids des années, ne pouvait plus porter
le fardeau de l'épiscopat. Plus tard, il fut
élu évèque de Sazime en Cappadoce: il
quitta celle église , et revint dans son dé-
sert. Ses amis, et surtout saint Basile,
l'engagèrent à en sortir pour aller com-
battre les Ariens à Constaiilinople (an
'Md . Ce fut un spectacle nouveau de voir
cet homme de petite taille , pauvre , mal
velu, ayant quelque chose de rude et
d'étranger dans son langage;, à qui môme
l'étude de l'éloquence n'avait pas donné
Il simple politesse antique, venir seul
déclarer la guerre à l'hérésie, à l'immo-
ralité de Byzance, aux grandeurs du
monde. Les évèques orientaux, assem-
blés par l'ordre de Théodos(;, élurent
Grégoire évèque de Constant inop le. Mais
voyant que son élection causait du trou-
ble et qu'il ne pouvait pas résister an dé-
bordement des mauvaises passions, il
quitta le siège patriarcal. En présence
de cent cinquante évèepies et de tout le
ptMiple de Conslantinople , il lévéla tous
les malheurs de son siècle, toutes les
(I) D. fireg. Naz., Carmen, viii. Ilf^^; irjTo'v.
S ORDRES MONASTIQUES,
douleurs de son Ame, et fit ses adieux à
son église pour s'en al Ici prier et pleurer
dans la solitude.
Après avoir raconté ses efforts pour le
bien de celte grande ville , cet œil du
monde, ce lien de l'Orient et de l'Occi-
dent (II, il dit : «Qu'est-ce que je pré-
< tends? car je n'ai point cultivé la vertu
« ])Oiirrien, et je ne suis pas encore
< parvenu à ce haut point de perfection;
T donnez-moi la récompense de mes Ira-
c vaux. Cette récompense, vous ne la
< devinerez pas aisément , mais je puis la
t demander en toute sûreté : donnez-moi
< un successeur Ayez compassion de
c mes cheveux blancs; mettez en ma
« place un homme dont les mains soient
i pures et la voix éloquente ; car le
< temps où nous sommes demande un
< homme de ce caractère. Vous voyez
« combien je suis faible; l'Age, les ma-
< ladies, les fatigues m'ont brisé. Quels
< services peut rendre un vieillard li-
(( midc et languissant? A peine si j'ai la
« force de vous parler La division est
€ entre les peuples : l'Orient est séparé
t de l'Occident par la diversité des vo-
« lonlés comme par la nature.... Les mè-
« mes hommes qui sont aujourd'hui pour
« nous, demain seront contre nous
« Ce qui fait plaisir aux autres me cha-
« grine, ce qui les attriste me réjouit.
< Quand on me regarderait comme un
i homme incommode et bizarre, quand
« on m'enchaînerait comme un fou, je
< ne m'en étonnerais point. En vérité,
< considérant tous ces malheurs, j'ai
j houle de ma vieillesse (2) et pour
i parler de ce (fii me regarde en parti-
< culier, n'ai-je pas souffert la persécu-
< lion? ne m'a-t-on pas accablé d'oppro-
i bres? On m'a banni de mon église , de
« ma maison , et , ce qui est encore plus
I douloureux, de ma solitude même.
< Choisissez donc un évèque qui puisse
4 être plus agréable au peuple ; permet-
^ tez-moi de mener un»; vie rusti(jue dans
< la solitude pour plaire à Dieu, qui se
« contentera de ma pauvreté et de ma
{{) El "ràp 'ô ro'Xiv tt; r.ix.yju.irr,^ c'iôtXitôv,
>t;î(.); c'cv rrjv<îca;;.v;. D. Grcgor., Oral, xi.ii , 10,
l. I, édil. bcnoilict., p, 7.;.'».
(-2) KW^^'r.\).%'. To •^•f.fx; D. Grccor., 1. 1 , /G.'.
PAR M. EMILE CHAVIN.
185
simplicité J'aime mieux elre prive
(1(^ tout que de demeurer plus long-
temps dans le tumulte et l'agitation de
la ville, et d'être contraint de m'ac-
commoder aux caprices du peuple. Il
ne demande pas des prêtres , mais seu-
lement des rhéteurs et des haran-
gueurs 3 il préfère l'économie de l'ar-
gent au soin des âmes, il aime mieux
un bon défenseur qu'un saint sacritica-
teur.... Êtes-vous touché? ai-je vaincu?
Je vous conjure donc , par la Trinité
que nous adorons de concert , et par la
sainte espérance , accordez - moi la
grâce que je vous demande, donnez-
moi mon congé par écrit, comme les
empereurs le donnent aux soldats qui
ont servi. Quel successeur vous choisi-
rons-nous? demandera-t-on peut-être.
Dieu y pourvoiera ; il saura bien trou-
ver un pasteur comme il trouva autre-
fois une brebis pour être immolée. Je
ne vous demande qu'une chose : choi-
sissez un pasteur sans complaisance
lâche et servile, qui ait le courage de
s'exposer à la haine du peuple pour la
défense de la vertu.
4 Adieu, Anastasie y qui tirez votre
nom de la piété; c'est vous qui avez
fait revivre la saine doctrine : vous
êtes la place de victoire et la nouvelle
Silo, où l'arche s'est d'abord arrêtée
après avoir erré quarante ans dans le
désert; fameux et célèbre temple,
nouvel héritage , votre grandeur vient
de la bonne doctrine que vous avez
embrassée. Adieu, églises sacrées, vous
êtes les liens qui unissent toutes les
parties de la ville; adieu, saints apô-
tres, illustre colonie, vous m'avez
servi de guide dans mes combats;
adieu, chaire, poste éclatant, mais
périlleux et trop exposé h l'envie. Pon-
tifes, prêtres plus vénérables par vo-
tre mérite que par votre âge, ministres
des saints autels qui approchez si près
du Dieu vivant. Adieu , chœur des JNa-
zaréens; douceurs de la psalmodie,
stations nocturnes. «5^'nteté des vier-
ges, modestie des icmmes, assemblée
des veuves et des orphelins, pauvres
(lui ave/, l^s yeux tournés vers Dieu et
vers moi {\). Adieu , zélés partisans de
(l) llTwx'ov (îc^ôaXaol :rpôç e«ôv xai Tvpô; Tuà;
fiXiîiovTc^ D. Gregor.,, 1. 1 , p. 767.
< mes discours, qui accouriez avec tant
t d'empressement pour m'entendre.
< Adieu, empereur, palais, courtisans ;
i si vous avez été fidèles à l'empereur,
i je n'en sais rien; tout ce que je sais,
< c'est que vous avez été infidèles à
i Dieu. Frappez des mains, poussez des
f cris éclataus, élevez jusqu'au ciel votre
i rhéteur, on a enfin condamné au si-
ï lence cet homme dont l'éloquence vous
< paraissait si pernicieuse ; il ne se taira
€ pas toujours : il combattra des mains
« et de la plume (1). Adieu, ville célè-
c bre: adieu. Orient et Occident, pour
I qui j'ai tant combattu et qui m'avez
c livré tant de combats, j'élèverai la
< voix pour invoquer les anges tutélaires
« de cette ville. Adieu , Trinité , objet de
I mes méditations et de ma gloire; que
< mon peuple vous adore toujours. Pour
( moi, je le regarderai toujours avec la
i même sollicitude. Mes enfans, conser-
« vez le dépôt qu'on vous a confié ; sou-
c venez-vous de mes souffrances, que la
< grâce de JNotre-Seigneur Jésus-Christ
< soit avec nous tous. Amen. )•
Peut-être me fera-t-on le reproche de
m'étendre trop sur cette action de Gré-
goire, et d'avoir fait une trop longue ci-
tation des adieux du saint évêque. Ce
discours, outre son mérite littéraire,
qui est immense , nous révèle les raisons
intimes qui poussaient Grégoire vers la
solitude; c'est le moment où il se décide
pour les institutions monastiques. Au
reste , je le répète, jamais je ne négligerai
le côté littéraire des institutions reli-
gieuses; c'est une littérature à part qui
mérite bien qu'on l'étudié. La littérature
païenne a eu assez long-temps les hom-
mages de l'esprit humain.
Grégoire mena une vie austère et con-
templative dans sa solitude de >azian2e;
c'est là où son âme seule, en présence de
Dieu et de la nature, laissait couler ces
Ilots de poésie, si triste, si mélancolique.
On ne trouve rien de semblable dans
l'antiquité; etleschants les plus religieux
de notre époque ne sont qu'un retentis-
^
(!) KporriaaTê X'^?*Ç> ^^'^ P&r<i«Te , ipari fi;
s; TÔv pT.Tîpx ûjxwv • aedi'yr.KEv ûaîv t, -cvy.px
p.a/.T.oeTai -^àp 5i9i Xitipo; wi: {Ai"X:;v&;. ]). Gregor.,
t. 1 , r- 707.
186
COUBS D'flISTOIRE SUR hV
sniK^nl i\o rolfc beWo pO(^i> du df^sort. Je
dois au moins vous en donner une id6c.
11 se plaint de l'instabililt* de la vie :
t Où sont nu's discours .' où sont toutes
les paroles éloquentes sorties de ma
liourhei' Légères, elles ont pnssd avec
les vents. — Où est le boniieur de ma
jeunesse? îl s'est (^coulé comme l'eau.
— Où sont les honneurs et les gloires
de la Vie? Tout cela a disparu comme
une ombre. — Où sont les forces de
mon corps? La maladie l'a brisé. —
Ouo sont devenus mes frères et mort
père? La mort les a enlevés. — Il me
restait le sol natal; mais un ennemi
cruel m'en a chassé. — Maintenant,
sans patrie , je traîne biert loin les dou-
leurs cuisantes de ma vieillesse infor-
tunée: je vis comme un transfuge, et
ce n'est c^u'en tremblant que je pose
mon pied sur la terre. — Quelle est la
terre hospitalière qui couvrira et pro-
tégera mes cendres? Quelle main fer-
mera mes yeujt mourans? Serai-je la
proie des aigles, des chiens, des botes
féroces? 8erai-je livré aux flammes?
D'où me lèverai-je lorsque j'entendrai
retentir à mes oreilles la voix ef-
frayante du dernier juge?.... Toi seul ,
6 Christ, es le j+rànd modérateur de
ma vie; tu es ma patrie, ma force, ma
richesse, mon tout (1).»
Yoici comment Grégoire raconte sa
tie intérieure:
t J'ai rejeté loin de moi le pesant joug
du mariage pour suivre le joyeux
chœur des vierges; les habitans du ciel
ne sont point courbés sous le poids des
désirs incessans. Une fois que j'eus
goûté le lait et le miel des voluptés
célestes, combien il m'était dur d'ap-
procher de nouveau mes lèvres d'une
coupe amèro et empoisonnée (2)
Autrefois, dans la plus grande vigueur
de ma jeunesse, j'ai été engagé dans le
combat terrible de la chair contre
l'esprit; j'ai vaincu avec le secours de
mon Dieu, j'ai purifié mon esprit par
de saintes pensées, je l'ai nourri de la
lecture continuelle des saintes écritu-
res; je tâchais d'éteindre par de fré-
(1) D. Gregor. >a2ianf., Carmen, viii. Hsc:
èa'jTov. Tome ii , édil. de Paris , 1611, in-f*^.
(2) Carmen, if , p. 72.
S ORDRES MONASTIQUES,
( qiiens et Inborieux exercices de péni-
< tence l'arfîeui- violente dont mon Ame
« était embrasée. Je domptais la colère,
< j'enchaînais les membres de mon
I coips . je noyais dans mes larmes la sa-
I tisfaetion (jue j'avais eue aupaiavnnt à
i rire avec excès; de sorte que toutes
< CCS choses, qui m'avaient été autrefois
( si chères et si agréablt's, étaient mortes
< dans mon esprit et assujéties à ma rai-
< son par une mortification continuelle,
i Je couchais sur la terre; l'âprelé de
t mes babils faisait mes délices, et l'a-
< bondance de mes larmes était un re-
< mède contre la tentation du sommeil.
« Après avoir passé toute la journée dans
I le travail, je passais encore la nuit à
c chanter des hymnes, ne donnant aucun
c repos à mes membres. Ainsi j'amortis-
f sais un peu les ardeurs de ma chair,
< qui empêchait mon Ûme de s'élever
f jusqu'au ciel (1). »
Toujours Grégoire se plaint de son
corps, des douleurs de son ôme, de ce
grand combat où sans cesse il est obligé
d'agir (2j.
Grégoire de >'azidnze mourut en 391.
Saint Rasile, après avoir plaidé quel-
ques causes à Césarée, se retira du
monde, et alla s'ensevelir dans un désert
de la province de PoUt , où deux de ses
sœurs s'étaient déjà retirées. Devenu
évèque de Césarée, Basile n'abandonna
pas les institutions monastiques, et con-
tinua toute sa vie 5 diriger les hommes
et les femmes qui venaient en foule se
soumettre à sa conduite. Les avis qu'il
leur a donnés en divers temps forment
un recueil ascétique , véritable code de
l'organisation intérieure des monastères.
Avant d'apprécier en détail la règle de
saint Rasile, je rapporterai un passage
de saint Grégoire qui donne une idée des
autres travaux théologiques de l'évèque
de Césarée.
'. Lorsque je lis ^on Ilexanicron, il me
( semble que je suis auprès du créateur
i de l'univers et que j'entre dans tous les
« secrets de la création ; j'ai une plus
< haute idée de Dieu que je n'avais avant
'^I) Carmen, i it, p. l.'O.
i'i) Voir Carnifn. iv. 'l'pr^b; Tiepl tmv tt; aùtcj
yj/r.; ;:oî6mv. Pape «». — lit fon poémc x.jctx
oxf/.;î , contre l(i chair.
PAR M. EMILE CHAVIN.
187
cette lecture, et la vue des créatures
ne m'avait rien inspiré de pareil.
Quand je listes livres qu'il a composés
potir réfuter les hérétiqups, je m'ima-
gine voir le feu qui dévora Sodome et
qui réduit encore en cendres ces lan-
gues scélérates et impies. Lorsque je
médite ce qu'il a écrit sur le Saint-Es-
prit, je suis persuadé de sa divinité,
et, appuyé sur les raisonnemens qu'il
faitj'ai l'assurance d'annoncer aux au-
tres cette vérité. Les ouvrages qu'il a
composés pour des personnes grossiè-
res, dont les connaissances sont étroi-
tes , renferment un grand sens sous des
paroles simples. Je ne m'arrête point
à la lettre , à la surface extérieure ,• je
pénètre plus avant , j'entre dans la pro-
fondeur de sa pensée, je vais d'abîme
en abîme; une lumière m'en découvre
une nouvelle, jusqu'à ce que je sois
« parvenu à ce qu'il y a de plus élevé (1).»
Saint Basile avait une haute capacité
pour les affaires, pour l'organisation so-
ciale. Aussi c'est lui qui a véritablement
constitue la vie cénobilique; il insiste
souvent sur les avantages de la vie com-
mune. Ainsi, dans les Gra?ides Règles j
il dit:
f J'estime qu'il est plus utile, pour
plusieurs considérations, que plusieurs
personnes se joignent ensemble pour
vivre dans un môme lieu : première-
ment, parce que nul d'entre nous n'est
suffisant à lui-même pour satisfaire
aux nécessités du corps; mais nous
avons besoin les uns des autres pour ce
qui concerne notre subsistance La
charité, comme dit l'apôtre, ne cherche
point ses propres intcrcts ; au lieu que
la vie absolument solitaire ne se pro-
pose qu'un seul but, savoir, la reclier-
che des commodités de chaque per-
sonne de ceux qui s'y établissent
L'homme qui vit solitaire ne reconnaît
point facilement ses défauts, n'ayant
personne qui le reprenne et le corrige
dans l'esprit de compassion et de dou-
ceur. Malheur à celui qui est seul , dit
le sage , parce que s'il tombe il n'a per-
sonne pour le relever.... Dans la société
« de plusieurs personnes, il est aisé de
(I) D. Grecor. Nai., Uomtl, xLiii, 1. 1 , édillon
bénédict.
satisfaire à la fois à un grand nombre
de commandemens , au lieu que cela
n'est pas possible quand on est seul,
l'exécution de l'un empêchant l'accom-
plissement de l'autre; comme, par
exemple, la visite d'un malade nous
empêche de pratiquer rhospitalilé en-
vers les étrangers 3Iais, outre tout
cela, comme un seul homme n'est
point capable de recevoir tous les dons
spirituels, et que la distribution des
grâces du Saint-Esprit se fait en pro-
portion de la foi qui se trouve en cha-
que personne, la vie cénobitique a cet
avantage au-dessus des autres, que le
don de chaque particulier est commua
à tout le corps et à tous ceux qui vi-
vent dans une même société. Car^ dit
saint Paul, Vun reçoit du Saint-Esprit
le don de parler de Dieu dans une
haute sagesse^ un autre reçoit du
même Esprit le don de parler aux
hommes avec science , un autre reçoit
le don de la foij un autre reçoit la
grâce de guérir les maladies. Et toutes
ces choses ne sont pas plus pour l'uti-
lité de celui qui les possède que pour
l'avantage de tous les autres. Celui qui
vit dans une entière solitude ne pos-
sède qu'une seule de ces grâces, et en-
core il la rend inutile en la tenant
comme enfouie en lui-même 11 y a
aussi un grand péril dans la vie soli-
taire : c'est l'orgueil, la complaisance
en sa propre perfection Il faut
donc conclure que la conversation des
frères qui demeurent unis dans uu
même lieu est une carrière où l'on
s'applique aux combats spirituels, ua
chemin facile pour s'avancer dans la
piété, un continuel exercice, et une
perpétuelle méditation des comman-
demens de Dieu; le religieux se pro-
pose pour but la gloire de Dieu, selon
la volonté du Christ, qui a dit à ses
disciples : Jiimi y que K'otrc liimicre
luise (hwant les hommes, afin que
voyant vos bonnes cvuvres ils glorifient
votre pcrc qui est dans le ciel {{]. >
L'esprit contemplatif poussait en géné-
ral les Orientaux dans la solitude, dans
(1) Le» grandes régUt de saint Basile, queslion
vil. Edit. de D. Garnicr, bénédictin de la «ongréga-
tioQ de SaiDi-Ma«r, t. i: , p. 345.
188
COUHS D'IIlSTOlUt; bL'll Ll-:s OKDHE5 MUINASligChM,
la vil» Or»'niiti{jiie. (.'est pourquoi saint
lîasiie revient souvent sur les avauta;;es
tt l'ulililé dr la vie ct^nohilique ; il dit.
dans ses C\)Hs[iiiUions m ^luLsliijucs :
i Qu'y a-l il lUî comparable à une telle
€ sociiUé.' (^u'y a-t-il de plus heureux
< (|ue cette union si intime? Qu'y a-t il
< de plus agréable et de plus dou\ que
« ce concert et cette conspiration de
a mœurs et d'Ames? Des hommes, qui
< sont venus de plusieurs pays et de plu-
< sieurs nations diflérentes, se trouvent
» si parfaitement unis dans un même
i lieu (jue l'on voit une m<îme Ame en
< plusieurs corps , et que plusieurs corps
c ne |)araissent ôlre que les orj^anesd'un
< mt^me esprit qui les anime. Si quel-
« qu'un d'entre eux est malade, plusieurs
i prennent part à sa faiblesse et en sont
<f touchés de compassion j si un autre a
< l'Ame malade et qu'il soit tombé dans
t quelque péché, il se trouve à l'instant
< plusieurs personnes qui s'efforcent de
c le guérir et de le redresser. Ils sont
( tout ensemble maîtres et serviteurs les
c uns des autres, et, possédant une li-
« berlé invincible, ils se rendent mutuel-
c lement tous les devoirs d'une parfaite
(t servitude, qui n'est point l'effet d'une
< fAcheuse nécessité, mais qui ne tire son
i origine c|ue d'un choix très libre et
< très volontaire Que l'on ne s'ima-
< gine point que; je me sois étendu sui-
< cette matièie pour la rehausser; ma
c faiblesse est plutôt capable d'obscurcir
c les grands sujets C'est dans cette
( sainte société qtie l'on voit un père,
t qui est l'image de notre Père céleste,
< et un grand nombre d'enfans qui s'ap-
i pliquent à rendre à leur supérieur
t tous les devoirs dont ils sont capables,
< qui lui donnent la main pour recevoir
« sa conduite dans la pratique des ac-
< tious de vertus (1). > Au reste , tous les
anciens J'ères de l'Église ont toujours
considéré comme une très grande tenta-
tion r<>\trème hardiesse de ceux qui, en
abandonnant le morule,se sont retirés
d'abord dans une entière solitude en re-
noiuj.iiit à toute sorte de société. Je ne ei
terai (jue le témoignage de saint ^il, (|ui
(l) ('iiiifitiiiU'ins monaitiifuci ilc aaint Baàilc ,
thé\t. xviii. Edil. boDtdicl.^ (. ii^ \), JOl.
est formel ; il écrit au moine Théon, qui
s'opiniAtrait A demeurer absolument
seul; «Quiconque veut («nlrer dans les
< exercices et les combats d'une philoso-
i phie spirituelle doit plutôt s'établir
i dans un monastère , avec plusieurs
i pères, que de choisir par son siMil ca-
< priée une solitude, comme vous faites
< en vous précipitant dans le danger
< avec beaucoup de témérité et d'inso-
< lence , de peur de perdre votre Ame
I par la malice des ennemis de votre sa-
< lut, dont l'épée sanglante vous envi-
< ronne de toutes parts (1). >
Si maintenant nous entrons un peu
dans les détails de celte législation mo-
nastique, nous trouverons une profonde
connaissance des hommes et des moyens
par lesquels on les fait agir. On trouve
surtout plus de bienveillance pour l'hu-
manité, plus de lihcralismc j si je puis
me servir de cette expression. Ainsi saint
Basile permet de recevoir les esclaves,
mais avec beaucoup de prudence et de
précaution (2). L'Eglise a posé le grand
principe de l'égalité humaine, c^r^ dit
saint Paul, en Jésus- Christ il n'y a plus
ni esclave, ni homme libre (3). Les escla-
ves avaient le privilège d'entrer dans les
monastères. Il est curieux de suivre la
marche des opinions des anciens pères
sur cette grande «juestion d'affranchisse-
ment social. L'abbé Isaïe ne permettait
pas aux esclaves de demeurer dans le
même monastère que leurs maîtres :
< Lorsque, dit-il, vous aurez embrassé
•c la vie monastique, affranchissez votre
« serviteur. Que s'il veut suivre lui-même
« cette profession, ne lui permettez pas
< de demeurer avec vous (4). »
La règle qui porte le nom de Tarnat,
et que les antiquaires ecclésiastiques
croient avoir été celle de l'abbaye de
Saint-."Maurice , a changé cette discipline
en permettant aux esclaves qui voulaient
se faire religieux de demeurer avec leurs
maîtres dans un même monastère ,
(1) D. Nili , Epist. 72. Theuni monacho ; édit. de
Home.
(2) Civandet régies f (]uo.siion xi , des eiclaves»
l:.dil. bùnédicl., t. ii , p. 7tôô.
(.") Epist. Galat., lit, v. 2».
''i; Régula Itaiw. , arl. 6ii, dans le Code d'UoI-
6lenius).
PAR M. EMILE CHAVIN,
189
pourvu qu'ils n'en conçoivent point de
yanité ni d'orgueil (1).
31ais comme on abusa de celle facilité
que les esclaves avaient de se retirer
dans les monastères, le concile œcumé-
nique de Chalcédoine se vit obligé d'y
remédier par un canon qui défend aux
solitaires d'admettre aucun esclave sans
la participation de son maître 2. C'est
aussi ce qu'ordonna rigoureusement ,
dans le même siècle . le pape Gélase, en
menaçant de priver de leur rang et de la
communion même les supérieurs des mo-
nastères qui retiendraient des esclaves
parmi eux . à moins que leurs maitres
ne les eussent mis en liberté par écrit 3).
L'empereur Juslinien fit sur ce sujet
un règlement très considérable, qui con-
serva la dignité de l'état monastique en
pourvoyant au salut des particuliers.
Car il ordonna que les maitres pour-
raient redemander, durant l'espace de
trois ans, ceux de leurs esclaves qui se
seraient retirés dans des monastères
après les avoir volés. Alais il est défendu
aux maitres de troubler le repos de leur
solitude et de les en arracher s'ils ne leur
avaient point fait de tort. 11 ne voulut
pas même que l'on en fit sortir ceux qui
y auraient passé trois ans, quoiqu'ils
eussent volé leurs maitres; le monastère
était obligé de restituer J,.
Dans le concile tenu à Pxorae sous le
pontificat de Grégoire-le-Grand, en 395,
il est ordonné que les esclaves qui quit-
teront le service de leurs maîtres pour
embrasser la vie monastique seront
éprouvés long-temps ^5 . Ce mcme pape,
écrivant à un diacre, veut quun esclave
qui a abandonné son monastère après y
avoir fait une grande faute, soit remis
entre les mains de son premier maître ((i).
Saint Basile veut qu'on apporte tou-
jours beaucoup de prudence dans la ré-
ception au monastère ;
t Jésus-Christ ayant dit dans l'Evan-
gile, laissez venir à moi les petits enfaris,
(1) Kegula T«rn., in Cod. Holslen.
(a) Concil. Calctd., can. 1, danj la rolleclion
du P. Lnbbe.
(.".) Gelas, Kpift.^ad Episcopot I.uc<jnt(^.
(1) JusliDian., y'oveU. y de monachis , lU. 2.
(5) D. Grepor., lib. it, epiti. 41.
(G) D. Gregor., lib. it, cpitt, 27.
et saint Paul louant Timolhée de ce
qu'il a\'ait tlé nourri dès son enfance
dans les lettres saintes , et commandant
ailleurs aux pères d'avoir soin de bien
cle^-er leurs enfans en les corrigeant et
les instruisant selon le Seigneur, nous
approuvons que l'on reçoive les enfans
en quelque âge que ce soit, et nous
croyons qu'ils peuvent être admis lors-
qu'ils se présentent à nous dès leur pre-
mière jeunesse, afin que nous prenions
sous notre conduite ceux qui ont perdu
leurs pères , et que selon l'exemple de
l'ardente charité de Job. nous soyons les
pcres des orphelins. Mais quant à ceux
qui sont encore sous la puissance de
leurs pères, lorsqu'ils se présentent à
nous pour être reçus dans l'état monas-
tique , nous ne les devons admettre qu'en
présence de plusieurs témoins, afin de
fermer toutes les bouches injustes de
ceux qui déchirent notre réputation par
des médisances (1). »
Le législateur ne marque pas ici préci-
sément à quel âge on peut s'engager à la
virginité par la profession monastique;
mais il s'en explique plus clairement
dans son Epître à Amphiloque : < rsous
i estimons que la profession religieuse
i est capable d'obliger à la continence
< quand elle est faite en un Age où la
< raison est dans sa perfection. Car il
( n'est nullement à propos de croire
i qu'en ces rencontres les paroles des
( jeunes gens soient capables de les en-
< gager; mais quand une fille est âgée de
< plus de seize ou dix-sept ans. qu'elle a
i le raisonnement formé, qu'après a\oir
< été long-temps examinée elle persiste
< dans sa première résolution, et qu'elle
I supplie instamment qu'on l'admette, il
< faut la recevoir au nombre des vierges,
( confirmer sa profession, et punir sans
< miséricorde le violement quelle en a
{ fait. Car il y en a plusieurs qui sont
. présentées avant l'âge par leurs pères
i et par leurs mères, par leurs frères et
( par leurs proches, sans que de leur
( part elles se portent d'elles-mêmes â
< renoncer au mariage, mais par des vues
c et des considérations mondaines que
( leurs païens ont à leur égard; et il ne
(I) Lti grandit règle* de laiol Basile , que»l. Xt.
edii. bcDcdict., t. 11.
irm
cori\s irmsTOTnK sur lt:s ordres monastiques,
i 1rs f;nil pns rrrcvoir fncilonieiit jnsqu'A
« co que l'on ait iail im cxaiiipn s«''ritMi\
4 (le leurs v<*rilables dispositions (I). »
\'<iiri ce que siiîit Rnsilo dit de la con-
dnilc du siipi^rieiir : < Lo siipéricur du
i monast(^rn , coininr (^tniU le pc^re de sps
f véiilables enfans , powrvoiera h ce qui
« concernera les n»*c»'ssili^s de chaque
« frère, il s'y cippliquera avec tout Icï
i soin et loulo la Tigilance possibles , et
< il supportera avec un(î cbnrité pater-
I nelle les inliiniités corporelles ou spi-
c rituelles lU; tous les membres de la
I comniunaiilc^ (2). »
Les lois liiiniainrs reconimandenl-elles
ainsi la bonté et la condescendance aux
magistrats? — Les relij^ieux devaient
vivre de leur travail; mais saint lîasile
porte si loin la pureté de sa morale lé-
gislative, qu'il ne veut pas que des mains
(jui doivent sesanclilier par la pénitence,
se corrompent par des ouvrai^es qui puis-
sent entretenir le luxe des hommes du
siècle. « I/architecture . la menuiserie,
t l'art de ceux qui travaillent en cuivre.
( et l'agriculture, sont des choses néces-
< saires d'elles-mêmes à la vie, et d'une
I très grande utilité Si nous recon-
« naissons par expérience que ces nié-
i tiers ne nuis'^nt en nulle manière au
i genre de vie que nous avons embrassé,
i il les faut préférer aux autres, et parli-
« culièiement l'agriculture, qui d elle-
I même fournit avec abondance 1rs cho-
i ses les plus nécessaires pourvu que
< l exercice que nous en ferons ne cause
« point (le trouble ni de luniulte dans
< le voisinage et dans la maison même
< que nous habitons .'ij. »
Les produils du travail des mains
étaient vendus : mais saint l'.asile ne veut
p^s que ces produits soient portés au loin,
ni que pour ce commerce les moines
soient obligés de faire de longs voyages (-1).
Voilà donc cher les moines orientaux
les premiers élnblis cmcns agricoles et
industriels; à la vérité, toutes les vies
des saints pères du désert sont remplies
(1) D. Basil., Fpifl. ad Ampliiloch., can. 1."..
Edil. bénédicl.
(2) Constilulions vvinn%(iijucs de saiul Basile ,
chap. xxf III , cdil. liénédicl.
(5) Grandet règles do saint Basile, quest. xxxTili.
( 1) Grande» ngies de 6ainl Basile , quest. xxxix.
d'exemples de solitaires qui ont vendu
les ouvrages de leurs mains et les fruits
de leurs travaux pour se nourrir et assis-
ter les pauvres. On volt dans la vie de
saint llilaiion qu'étant arrivé en Sicile,
et s'étant retiré dans un champ fort
écarté, il chargeait tous les jours le dos
d'un de ses disciples d'un faisceau de
bois qu'il faisait vendre dans un village
voisin afin de se nourrir lui-même, et
d'avoir de quoi donner un peu de pain à
ceux qui venaient le voir (l). Cassian re-
lève la charité du saint solitait-e Arca-
dius, qui, étant touché de compassion
pour sa mère , à qui son père avait laissd
une dette de cent pièces d'argent, pria,
sans sortir du monastère, qu'on lui don-
nAt à faire le triple de son ouvrage ac-
coutumé ; de sorte que , travaillant jour
et nuit durant une année, il gagna do
quoi acquitter cette dette, et délivrer sa
mère de l'inquiétude où elle se trou-
vait (2). Nous apprenons de Pallade que
les religieux de saint Apthone envoyaient
vendre leurs ouvrages à Alexandrie, où
l'on achetait aussi ce qui leur était néces-
saire (3). Mais saint Basile, le premier, a
organisé le travail et en a fait une obli-
gation monastique ; toutes ses règles
pour le commerce sont d'une sagesse ad-
mirable. Pour éclaircir cette question du
commerce des moines orientaux, je rap-
porterai deux fragmens authentiques.
Un ancien maître de la vie spirituelle
cité par Rabanus Maurus veut que quand
il y aura quelque chose à vendre dans le
monastère, on s'enquierre de ce que les
laïques le vendraient, et que l'on retran-
che quelque chose du prix, pour faire
voir à tout le monde que les hommes
spirituels n'agissent pas par cupidité et
par avarice (4).
En 401, l'empereur Honoré déclara par
une loi que les clercs et les personne*
qui ont embrassé une vie plus sainte (ce
que Oodefroy enteml des moines), qui
feront Uh commerce pour vivre seront
exempts des imp(>ts que l'on exigeait des
marchands (5j. — Je dois pourtant faire
(l) D. Hieronym., Vit. S. Ililarionxt.
(•) Cassian., lit), v, de /n.WiM/(. , cap. 38.
(.".) Pallad., Unuf., cap. :>0.
(1) Rab. Maurus, in reg, is. Benedicl., cap. 67.
(.1) Code Ihcodoiien.
PAR M. EMILE CHAVIN.
191
observer qne les associations agricoles
ont eu en Orient très peu d'extension;
l'esprit contemplatif y a toujours do-
miné les institutions monastiques, et
nous voyons dans Cassian rabl)é Abraham
parler de l'agricuUure comme d'une oc-
cupation contraire au recueillement (1).
r^ous connaissons maintenant la con-
stitution des monastères ^ si nous entrons
dans le cœur de la règle de saint Basile,
dans cette partie ascétique qui conduit,
qui dirige la cotiscience, la vie spiri-
tuelle de l'âme , nous trouverons une
profonde connaissance des misères de
l'humaine nature. Je n'en donnerai que
deux exemples. On lit dans le chapitre
qui a pour titre : Qu'il faut exactement
garder la retraite ^ éviter la conversation
des femmes et user d'une grande précau-
tion dans celle des jeunes religieux.
Que s'il arrive que vous vous trouviez
absolument engagé à sortir de votre
cellule, munissez-vous de la crainte de
Dieu comme d'une forte cuirasse; ar-
mez votre main de la charité de Jésus-
Christ ; combattez les plaisirs avec
toute la tempérance possible ; et après
avoir fait l'affaire pour laquelle vous
étiez sorti , retournez promptement
chez vous sans vous arrêter plus long-
temps dans le commerce du monde;
élevez-vous sur des ailes pour repren-
dre le chemin de votre désert avec une
rapidité merveilleuse ; rentrez dans
l'arthe d'où vous étiez sorti comme
une innocente colombe, en y portant
dans votre bouche les œuvres de la
miséricorde de Jésus - Christ , et soyez
pleinement persuadé qu'en aucun au-
tre lieu du monde vous ne trouveriez
le repos et le bonheur. — Soit que vous
soyez jeune de corps ou d'esprit et de
sens , fuyez la conversation des per-
sonnes de votre Age , et écartez-vous-erl
comme d'un feu qui est capable de vous
consumer. Car notre ennemi s'est servi
de ce moyen pour bniler une infinité
de solitaires, et pour les faire tomber
dans les flammes éternelles ; et quoique
l'affection qu'ils avaient d'abord les
uns pour les autres fîit toute spiri-
tuelle, il n'a point laissé de les préci-
piter dans l'abime Lorsqu'il faudra
(1) Caâsian., CoUat, 21 , cap. 4.
vous asseoir les uns auprès des autres,
faites en sorte qu'il y ait une grande
distance entre vous : si vous êtes obligé
de dormir l'un auprès de l'autre, prenez
garde que vos habits ne se touchent
point, et mettez toujours un vieillard
entre vous deux. Quand un jeune reli-
gieux vous parlera , ou (ju'il aura le vi-
sage tourné vers vous pendant la psal-
modie , baissez vos yeux pour Itii ré-
pondre, de peur que si vous le regar-
diez en face cette liberté ne donnât oc-
casion à votre ennemi de semer de
mauvais désirs au fond de votre cœur,
afin de vous faire moissonner ensuite
la corruption et la ruine de votre âme.
Si vous avez quelque ouvrage à faire
avec lui dans la maison , ou en quelque
lieu où vous n'ayez pas de témoins de
vos actions, faites que l'oti ne vous
trouve jamais seul avec lui, sous pré-
texte de méditer les divines Écritures,
ou par l'occasion de quelque autre né-
cessité : car vous n'avez rien de plus
nécessaire que le salut de votre Ame ,
pour laquelle J ♦^sus-Christ est mort. iSe
vous laissez point aller à cette persua-
sion fausse et trompeuse , que cette
sorte de conversation n'est nullement
scandaleuse Croyez-moi, je vous en
parle du fond du cœur et par le mou-
vement d'une charité fraternelle
Gardez votre cœur avec tout le soin
possible (1). »
Dans les petites règles, les religieux
font à saint Basile cette question : D'où
viennent pendant la nuit les imagina-
tions mauvaises? — Il répond : « Elles
« viennent des mouvemens déréglés qui
< se sont excités dans l'Ame pendant le
« jour. Mais si elle s'est appliquée à se
« purifier elle-même par la considéra-
i tion des jugiinens de Dieu, et si elle
î s'est continuellement exercée dans la
I méditation de^ chosiT s.iintes. et de ce
( qui est agréable A sa divine Majesté,
€ elle n'aura pendant la nuit que dos
< songes conformes aux pensées dont elle
< se sera entretenue durant le jour (2). >
Presque tous les pères de l'Église et les
maîtres de la vie spirituelle ont traité
(I) Saint Dasile, Trniiè sur la Vie religieuse^
cliap. "V, êJil. In-nodirt., I. il.
{'1) Saint Basile , pciUcs régies ,qucsi. xxil.
VJ2
DE LA COSMOGOMK DK MOÏSE.
cette question des tentai ions du ilcuioii | < inption en est le Iruil naturel. Conscr-
par les sonijes. 1/K^'lise croit à ee dan- | ^ vez-inoi pendant mon .sommeil, njon
^'er de l'Auje humaine pendant la nuit; | < îSeij^'iieur Jésus-CUrist j accordez - moi
« dans le lit la joie de votre assistance
< salutaire, quelque indi^'iie que j'en sois j
< répandez dans mon esprit ia lumière
< de la connaissance de votre IWan^^'ile j
< établissez mon Ame dans l'amour de
< votre sainte Croix ; affermissez mon
i esprit dans la sincérité de vos paroles;
I confirmez mon cœur dans vos souf-
< frances par la grAce de votre impassi-
< bilité; conservez mes pensées dans vo-
c tre paix ; réveillez-moi quand il sera
< temps de nie lever pour ^'lorilier votre
< nom. Car vous êtes adorable, et vous
< devez être glorifié avec le J'ère et le
< Saint-Esprit dans tous les siècles. Aiiibi
I soit-il (1). >
Emile Chaviim.
elle chante dans son office du soir
Procul recédant sumnia ,
Kl noclium piianlasiuala ,
lIosUMiique noslruni comprime,
Ne polluanlur corpora (I].
Eu parcourant la Grande bibUothcquc
des pires , ce trésor de science chré-
tienne, j'ai trouvé une homélie du moine
Antiocbns sur les Dunwaiscs petisccs. On
y lit cette belle prière pour demander à
Dieu la grAce d'être préservé des mau-
vais songes :
« Verbe tout puissant du Père éternel,
« Jésus-Christ , Dieu tout puissant par
< votre propre nature, Jésus, bon pas-
« teur de vos brebis , ne me laissez pas
< surprendre par la concupiscence de
« Satan , puisque la semence de la cor-
(I) Breviarium romanum , bymn. ad complet.
(1) Aoliochi monaclii., Homil.dc Viliotis cogila-
<tont6u5. Bibliolli. Palrum, Lugd., t. \n, in-fol.
REYUE.
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE,
A PHOPDS DE QUELQUES OlJVllAGES NOUVEAUX SIK LA PHILOSOPHIE DE
LlilSlOlKE, LES SCIENCES iNATUKELLES ET LA LliNGUlSTlQUE.
(l«r ARTICLE.)
L'histoire reprochera peut-Cire à notre
époque d'avoir eu la manie de vouloir
tout restaurer et tout refaire; mais A coup
sûr ne pourra-t-elle pas lui refuser le
mérite d'avoir compris que , pour réussir
dans ce travail de critique et de réédifi-
cation, elle devait commencer partout
apprendre. Une force occulte , mais
réelle, pousse les esprits vers des étu-
des vraiment sérieuses et les fait réagir
contre les derniers mouvemens de l'école
encyclopédiste. On est plus que fatij^ué
du doute, on en est honteux, et l'on
cherche h pouvoir se mettre en état d'af-
lirmcr ; un vcul devenir croyant enfin.
La célébrité de Goethe , de lord By-
ron, etc., est bien encore une pierre
d'achoppement pour quelques esprits
paresseux , ou assez faibles pour n'avoir
({uc le talent d'être copistes ; mais les
intelligences supérieures , celles qui don-
nent l'impulsion au mouvement de la
pensée , comprennent que c'est un rôle
indigne de la raison humaine , que de
s'arrêter entre le pour et le contre, et
de se contenter de leur jeter du fiel ou
(les plaisanteries plus ou moins piquan-
tes. Aujourd'hui donc quiconque aspire
à |)rendre une place honorable dans les
lettres est forcé de t>c présenter avec des
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
193
principes ou des faits, d'arborer un sym-
bole , ou de rendre témoignage à une
vérité. Nul n'est admis à détruire qu'à la
condition de réédifier. La philosophie lé-
gère est peut-être encore plus honnie ,
que ce qu'on appelle la littérature lé-
gère.
Nous aimons à constater ces tendances
sérieuses des esprits , car nous ne pou-
vons nous empêcher de les regarder
comme favorables à la cause que nous
défendons. Assurément tout ce qui est
grave n'est pas nécessairement vrai ; mais
il n'en est pas moins permis de dire,
qu'en général , on peut regarder comme
sincères des hommes qui soutiennent
leurs opinions avec une certaine modes-
tie , et semblent affranchis de l'influence
des passions mauvaises. Notre désir de
voir quelques écrivains, hostiles à nos
croyances, abjurer leurs erreurs, nous
rend peut-être trop indulgens à leur
égard; cependant c'est moins pour les
flatter , que pour leur rendre justice, que
nous disons qu'ils soutiennent leurs er-
reurs de bonne foi , et qu'il leur manque
seulement, ou bien une direction pour
chercher la vérité, ou bien un critérium
pour la reconnaître.
Ce qui nous encourage surtout dans
nos espérances que les hommes d'un ta-
lent réel passeront sous nos drapeaux,
c'est de les voir si souvent se critiquer,
se renier eux-mêmes, et braver tous les
sarcasmes que ces changemens de doc-
trines leur attirent. L'orgueil humain ne
se sacrifie jamais gratuitement : si plu-
-sieurs désavouent volontairement le len-
demain ce qu'ils soutenaient la veille,
c'est qu'ils se flattent d'avoir aujourd'hui
plus de lumières qu'hier. Ces palinodies
peuvent se renouveler pendant un cer-
tain temps; mais celui qui les fait finit
par s'en lasser, et, pour peu qu'il soit sin-
cère , triomphe de ses répugnances et
examine si la vérité n'est pas du c(Mé de
ceux qui demeurent toujours invariables
dans leurs affirmations.
Certes il nous est bien impossible , d'uu
autre côté, de ne pas nous enorgueillir
pour notre foi du découragement qui a
saisi tous les champions de ces philoso-
phies indigènes ou étrangères, qui , pen-
dant un temps, avaient usurpé des sym-
pathies dont elles étaient si peu dignes,
et pour lesquelles tant d'intelligences ar-
dentes se sont consumées ci stérilement.
Condillac, Voltaire et Cabanis n'ont pas
seuls perdu tous leurs disciples; le Kan-
tisme et l'Eclectisme ont eux-mêmes
cessé de porterie nom d'écoles, ou, s'ils
conservent encore quelques adeptes ,
n'en sont pas pour cela plus vivans ; car,
en philosophie , tout système stérile de
sa nature est censé mort. Les théories et
les méthodes , les utopies et les révéla-
tions humanitaires sont tombées dans un
tel discrédit, que le nom de philosophe
est presque devenu une insulte. On en
est avec la science spéculative aux scru-
pules, aux défiances. Elle a si souvent
refusé de répondre, ou a fait des réponses
si misérables, que nul n'ose l'interroger.
En attendant qu'on s'adresse à l'oracle
par excellence, qu'on vienne demander
au catholicisme la clé des mystères du
passé et de l'avenir , voilà qu'on s'est
adressé à l'histoire et à la science pour
avoir raison de ses doutes et pour trou-
ver une lumière à laquelle on puisse al-
lumer son flambeau. Les paradoxes sont
proscrits, les hypothèses ont cessé d'a-
voir cours , les rêves de l'imagination
sont pris en pitié; c'est la vérité seule
que l'on réclame, la vérité dans l'his-
toire , la vérité dans la géologie , dans
l'astronomie , la vérité partout et dans
tout. Aussi voyez avec quelle ardeur,
avec quelle impartialité, avec quelle ap-
parente franchise on s'est élancé à la re-
cherche du vrai , à la découverte du po-
sitif. Tout est soumis à une enquête ri-
goureuse . nations , races , individus ,
idiomes, faits et principes, théories et
applications , scieuc< s et arts. Ce n'est
plus ici une autre tour de lîabel, bAlie
de sophismes, d'audace, d'il! usions, d'or-
gueil et de mensonges : chacun s'entend
et peut se répondre; car on renvoie à
ses rudimens quiconque veut parler le
langage de Thisloire ou de la science,
avant d'en posséder les faits ou les con-
ceptions. Il se trouve bien encore quel-
ques intrus , qui essnicMit de jouer \c rùle
(l'initiés, avant d'avoir acquis le droit de
parler; mais on découvre bien vile leur
ignorance, et le manleau (.l'hislorieii ou
de savant ne reste pas long-temps sur
leurs épaules.
Si nous nous applaudissons de voir no-
194
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
Ire siècle se laire rruclil cl savant , ce
n'est pas que nous pensions qu'il se pro-
pose lie travailler en faveur du catholi-
cisme, r.ien loin de là; nous croyons, au
contraire, que bon nombre de ^'ens qui
ne lui lé!noij;nent qu'indifftîrencc, lui sont
iutt'iieuremenl hostiles, que d'.iulri's n'en
foui qu'uu objet d'art ou de si)éculation ,
et que d'autres encore n'en parlent avec
respect, que pour se dispenser d'en parler
avec amour. (Cependant nous n'en rej^ar-
dons pas moins comme des apôtres in-
volontaires, des auxiliaires au moins,
tous ceux qui étudient de bonne loi les
monumeris du passé ou les causescachées
des merveilles de la création , puisque
l'histoire n'est qu'une éloquente apologie
de notre foi et que toute conquête nou-
vellc de la science ne sert qu'à manifes-
ter de plus en plus la gloire de celui que
nous adorons.
Pour l'histoire , d'abord , il est évident
qu'elle doit être favorable au catholicis-
me, puisqu il se retrouve à chacune^ de
ses pages, d'autant plus beau, d'autant
plus aperçu, pourrions-nous dire, qu'il
est plus absent. Essayez, en effet, de faire
passer le monde païen devant vous, avec
ses troupeaux d'esclaves qu'il peut jeter
aux murènes et traquer com.me des bêtes
fauves , sans regretter que la voix qui
vint apprendre aux hommes cju'ils sont
frères, eût tant tardé à se faire entendre.
Heprésentez vous le sort de ses femmes
et de sesenfans, sans vous applaudir que
le christianisme leur ait rendu leurs
droits. Examinez ses lois et ses doctri-
nes , sa vie publique et sa vie privée , son
droit des gens et son droit civil, sa po-
litique et sa religion, et voyez ensuite
s'il est possible de ne pas gémir de voir
la raison humaine se traîner au milieu
de ces turpitudes ou de ceî cruautés, de
ces folies ou de ces dégradations, s'il est
possible de ne pas avoir hAte d'airiver à
des pages, où l'on voit toutes ces fanges,
toutes ces prostitutions de la pensée em-
portées par le sang du calvaire. iJès ce
moDient l'histoire ne nous appirtient-
elle pas presque exclu.sivement ? IS'otre
drapeau a l-il cessé dei)uis cette époque
de guider les pcmples vers tout ce c^u ils
ont fait ou pensé de grand, de noble,
de beau? Oiu'lh; civilisation peut se van-
ter de n'être pas sortie de l'Évangile? De
quelle nationalité florissante peut -on
direrellea été constituée sans le secourB
du christianisHieV (juel peuple peut nous
montrer de grands écrivains ou de grands
artistes, sans que nous ayons le droit de
lui dire : c'est le christianisme qui les a
formés ou inspirés? Courage donc,
explorateurs des raonumens du passé !
l'ouillez toutes les ruines, et ces ruines
ne vous fourniront pas des armes contre
le christianisme; interrogez tous les vieux
débris , et ces débris ne vous feront point
de réponse que vous puissiez tourner
contre notre loi ; soulevez toutes les
poussières, déblayez tous les monceaux
de pierres, creusez dans la terre , creu-
sez dans le temps, et vous ne ferez que
servir notre cause ; car nous ne redou-
tons pas plus la lumière pour nos pères
que pour nous ; mais nous l'aimons ,
nous la réclamons comme la justice.
La véritable science nous serait-elle
donc moins favorable que l'histoire, et
quand Dieu révèle quelques uns de ses
secrets au génie , faudrait-il nous en alar-
mer? Est-ce que la science de Pascal en
ht un adversaire du christianisme? Est-
ce que la science de Cuvier l'empêcha
d'avouer que le Pentateuque est la plus
vraie des chronologies et des histoires?
Nous n'avons pas oublié non plus que le
grand ]Ne\\ ton se prosterna plein d'admi-
ration et de foi devant Dieu, aussitôt
qu'il se fut élevé h la pensée de la gravi-
tation; nous venons de relire l'hymne
enthousiaste de Kepler, cet hymne ad-
mirable par lequel il remercie Dieu de
l'avoir fait arriver à la découverte du
mécanisme universel; il nous souvient
aussi de ce mot de Leibnilz, qu'il n'atta-
chait du prixà la science, que pour avoir
plus de droits de parler de Dieu , et de
cet autre mot de Bacon qu'un peu de
science éloigne de la religion et que
beaucoup de science y ramène.
11 est si évident que la véritable science
est entièrement favorable au christia-
nisme , qu'aujourd'hui, (|ue les progrès
scientiliques sont si avancés , la géologie,
l'astronomie , la physiologie , la chi-
mie, etc.. viennent ensemble, sont for-
cées de venir déposer en faveui de la
cosmogonie de Moïse ; résultat immense,
témoignage matériellement supérieur à
tous les autres éciils ou luODUfl^cus
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
195
élevés par la main de l'homme: car le ciel
et la terre ne peuvent titre ni accusés, ni
soupçonnés d'imposture !
La nouveauté du monde matérielle-
ment prouvée, la vérité du déluge uni-
versel matériellement démontrée, sont
deux faits trop capitaux, trop féconds
en conséquences éminemment favora-
bles au christianisme, pour que les pas-
sioDsintéressées à ce que le christianisme
ne soit qu'un fait humain, n'aient pas
cherché à les dénaturer et à les expliquer
dans un sens qui ne nous permît pas d'en
tirer profit.
Ce sont quelques unes de ces attaques
détournées que nous nous proposons de
démasquer ici.
Comme la cosmogonie de ]\Ioïse est d'a-
bord combattue sous les points de vue
géogonique et anthropogoniqae, c'est
aussi par là que nous commencerons
noire examen critique.
Au point où en est arrivée la science ,
ceux qui soutiennent l'éternité du monde
et de la terre en particulier, ne méritent
pas môme d'être réfutés : il suffit de les
renvoyer aux études élémentaires des
sciences physiques. La doctrine de Vc-
inanatisnie et celle des radiations sont
encore moins dignes d'attention, et c'est
à peine si nous osons mentionner les rê-
veries des panthéistes et des dualistes.
Les écrivains dont l'esprit a quelque por-
tée ne cherchent donc plus à combattre
les récits moïsiaques par les systèmes que
nons venons de désigner : ils avouent au
contraire la nouveauté du monde . sa
création par une puissance supérieure,
mais refusent l'honneur de celte révéla-
lion à Moïse et prétendent que, d'un
côté, la raison suffit pour nous expli-
quer ce fait divin, et que , de l'autre , les
circonstances de la création rai)portées
par l'écrivain hébreu ne sont que des
conjectures ou des mythes.
Ces difficultés ou plutôt ces objections
sont d'autant plus dangereuses, qu'elles
sont plus subtiles et paraissant, sous
quelques rapports , inoffensives. H im-
porte donc de les réduire à leur juste
valeur, en prouvant : q)ie la raison seule
n'avait pas suffi pour apprendre aux hom-
mes le fait et l'époque de la ciéation, mais
que ce fait et celle époque n'étaient con-
nus des anciens peuples que par la tra-
dition défigurée , et que Moïse ramène
cette tradition à sa vérité primitive.
Il est certain d'abord que tous les an-
ciens peuples croyaient que le monde
avait eu un commencement. Sanchonia-
thon et Philon l'affirment des Phéniciens;
Manélhon , Diogène Laerce et Diodore de
Sicile des Égyptiens; Bérose des Chal-
déens ou Babyloniens (l) ; Hyde (2) a
prouvé jusqu'à l'évidence que telle était
la croyance des Perses ; telle était aussi
celle des peuples de l'Inde et de l'Élhio-
pie, puisque Démocrite , après avoir par-
couru ces pays, pour en étudier les opi-
nions cosmogoniques, déclara à son re-
tour eh Grèce, qu'il avait partout trouvé
l'opinion et des traces de la nouveauté
du monde et que l'histoire s'arrêtait à
la guerre de Thèbes et à la ruine de
Troie (5). Les Chinois eux-mêmes ad-
mettent la création du monde, malgré
l'antiquité fabuleuse qu'ilslui attribuent.
On sait également que chv'z les Grecs, les
philosophes comme les poètes, Thaïes,
Pythagore, Anaximandre , Homère, Hé-
siode, etc., n'avaient pas le plus léger
doute sur la création, tellement qu'Aris-
tote (4) ne craignit pas de se glorifier d'a-
voir parlé le premier de réternité du
monde , et qu'à peine ose-t-on dire qu'O-
cellus eut déjà avancé cette opinion.
Maisdeceque tousles peuple>ontadmis
un commencement du monde, il ne s'en-
suit pas qu'ils l'aient compris comme
Moïse nous le rapporte, c'est-à dire, que
le monde eût été cn-c , forme de rien.
C'était, tu elïet, un principe reçu par
presque tous les philosophes : 'iiie rien
ne se fait de rien yo] , et que Dieu avait
façonné la mati'}ie plutôt qu'il ne lui
avait donné l'êlre. Les Phéniciens, les
Clijldtens et les Lgypliens supposaient
également unemalièreautéricurcà l'exis-
(1) Voyez aussi : Kusèbe , </<• Prœpar. êrang.,
lir. I, c. 10; — Meyer, de Z>0i/«>r. sacr. à«6r<p.,
pars prima; — Uonke, Lineam, ^dù chr.; — Pei-
ron, de Anliii. Umpor.; — Fuurinont, i« &anchi/n.;
— Slillini;llei'l, iri Ongin. sacr.: etc.
(■2) De Helif. vfter. pert.
(3) Diojènti Laerl., liv. ii, «cet. .~>ii.
(4) Arisioie , liv. i , Ju Cul, c. 10.
(J) Ciccro, de dioiuat.^ liy. ii, c. 16. — Brtickcr,
//i</. philuSi'ph. — Mjàlieiin , Dits, d* créât. —
(udworili , }i}iH* iaieii, — OerUil, JntroJ, ailo
^<uJ.; etc.
196
nK LA COSMOGONIK DK MOTSE.
tence du mon(lr(l) , et de fous les paiVns,
Zoroaslre rt ses disciples sont peut-rtre
les seuls qui aient admis le fait de la
ori^ation dans son sons le pins pur (2). Il
est bien certain que le mot clu/os , qui
se retrouve dans presque toutes les an-
ciennes tlu-oj^onies , 5i£;niJle proprement
/(• \idc j, le rien, le nnitit , couiuhî Sca-
pule et le savant auteur des Klymologies
grecques l'ont d(^montré. 11 est bien clair
aussi qu'en faisanlsortir la nuit ducbaos,
H«^siode (vers 123) entendait ce mot dans
un sens analogue à vide , néant. Cepen-
dant, nous ne croyons pas qu'il soit pos-
sible de voir là autre chose qu'un reste
informe de la tradition primitive. Les
Chinois n'attribuent pas un autre rôle à
Dieu dans la création du monde, c'est-
à-dire, qu'ils l'en font l'architecte, con-
ditoreni , mais non le principe, l'élément
premier (3).
Il résulte donc de ce qui précède :
d'abord, que le fait de la création rap-
porté par Moïse s'était conservé par la
tradition chez tous les peuples, mais
qu'il avait été altéré sous plusieurs rap-
ports : ensuite, que l'action de Dieu dans
la création ne se retrouvait plus dans
les opinions traditionnelles, etquelMoise
en dut la connaissance soit à une révé-
lation particulière, soit à une tradition
intacte et pure, qui ne se rencontre telle
chez aucun autre peuple ; en troisième
lieu, que l'action de tirer le monde du
néant, point capital de la cosmogonie de
Moïse, n'était pas aussi accessible à la
siaiple raison qu'on le prétend, puisque
la pensée n'en vint même pas à un seul
philosophe de la (irècc;au point que
Cicéron ne craignait pas de dire : /ùit
nlit/iiid (jiiod nul ex niliilo orialur, mit in
nihilum subito occidat! (^uis hocphysicus
(liait iinquarn (4) ?
Le monde tiré du néant paraît au con-
traire un fait si simple aujourd'hui, si
conforme à l'idée de la toute-puissance
de Dieu et de ses autres attributs incom-
municables, qu'un auteur qui ne doit
(1) Diogène Lacr., in Proœm., S 10. — T. Slan-
lei , Philos, orient. — (irolius , de Veril.f etc., l. i.
— Marsliam , J'grjp. canon.
(2) Anquelil . U-m. de rAcad. des Intcripl.,
l. Lxix, in-i2, p. 12.-.
(3) Windi!.liinann, Die Phitoiophic , Cic.
(4) De Divin., I. ii,c. lU.
point paraître suspect , a été forcé par
l'évidence de rendre cet hommage au
récit de Moïse : i 11 faut, pour bien rai-
( sonner sur la production , considérer
« Dieu comme l'auteur de la matière, et
< comme le premier et le seul principe
< du mouvement. Si l'on ne peut pas s'é-
c lever jusqu'à l'idée d'une création pro-
< prementdite, on ne saurait éviter tous
I les écueils, et il faut , de quelque côté
< qu'on se tourne, débiter des choses
( dont notre raison ne saurait s'accom-
t moder, etc. (1). »
Les autres circonstances de la cosmo-
gonie de Moïse s'accordent merveilleuse-
ment avec les lambeaux des traditions
répandues chez les peuples les plus an-
ciens. Ainsi , pour ne citer qu'un petit
nombre d'exemples , les Egyptiens , les
Phéniciens et les Chaldéens avaient les
divisions du temps par sept jours et les
semaines 2) ; la même division se trouvait
chez les Arabes (3) ; les Perses croyaient
que le monde avait été créé en six temps
ou six mille ans (4) ; les anciens Etrus-
ques avaient la même croyance (5"! , évi-
demment analogue aux six jours de la
création ; les nègres de l'Afrique enfin
ont des semaines (6) , comme presque
tous les anciens peuples (7). Que dire du
rôle que le serpent jouait dans toutes les
religions anciennes? En Egypte, il fai-
sait partie de la coiffure d'Isis , du sceptre
d'Osiris , et était le plus commun de tous
les symboles -, dans la Grèce, il était l'un
des objets du culte , surtout à Epidaure
et à Athènes ; dans l'Italie , il était l'un
des attributs des dieux , et des vestales
étaient chargées de le nourrir dans le
bois sacré de Lavinium ; chez les Perses,
il représentait Ahrimane , le chef des
mauvais génies 8); on lui attribuait par-
tout un pouvoir prophéticpie ; les Scy-
thes, les Gaulois , les Germains et les
(1) Bayle, Diclionn., art. Ovide, rem. G.
(2) Dion Cassius. — Jdeler. — Henke, Lineam.
fid. ehris. — Jurieu, lli$l. des Dogmes. — Nicolal,
lez. 1() del Gcneti. — (irolius, de Vcrit. rel.»chr.
— Meyer, de Temp. tnrris.
(.">) Jdeler. — Moslieiiu.
(i) Le père Pcrrone , de ilundo.
(;'») Suidas, l ex. au mol rj^pr.va X'^?*»
(Cl) Oldcndorps, Getch. der mission , I, 308.
(7) ioscphc , contre À ppinn, ii.
{'.1} Kieuker, Zen<iaresla , i. i , p. 2i; , I. iir, p. 84.
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
197
autres peuples du Nord en faisaient l'un
des principaux objets de leurs supersti-
tions. On sait quelle large place tiennent
les serpens dans la théologie des peuples
de l'Inde , et combien les nègres et les
Océaniens ont de vénération pour ces
reptiles.
L'anthropogonie de Moïse n'est pas
moins conforme à la tradition générale j
car tous les savans sont aujourd'hui d'ac-
cord que les peuples qui se disaient au-
lochthones ou aborigènes entendaient
parler de leur haute antiquité, plutôt
qu'ils ne se croyaient sortis de la terre
qu'ils habitaient. L'Hayon (Eon ou Evon)
de Sanchoniathon (1) n'est évidemment
que l'Eve de Moïse, comme son Ouhekor
( Protogonos , premier - né) représente
Adam. Bérose donne aux Chaldéens un
système anthropogonique semblable à
celui de Sanchoniathon ou des Phéni-
ciens (2) , système conforme à celui de
Moïse. Celui que Diodore de Sicile (3)
attribue aux Egyptiens et aux Grecs, n'en
diffère point au fond, et nous voyons en
outre les poètes , interprètes des tradi-
tions populaires, baser toutes leurs fic-
tions sur ce système , et souvent m^me
se servir de termes presque identiques à
ceux de Moïse. C'est ainsi qu'Aristophane
appelle les hommes les œuvres du li-
mon, 7r-/îX&ù Tzldtju.cf.zciL (4) , et Ilorace, prin-
clpi Uino coacius (5). Ces expressions sont
au dernier point conformes aux croyan-
ces de tous les anciens peuples , comme
l'ont démontré les érudils les plus cé-
lèbres (6).
La philologie vient encore au secours
de l'anthropogonie de Moïse j car il est
évident que les hommes sortiraient d'une
souche commune, s'il était démontré que
les langues ont une origitie commune.
Or les travaux sur la lauguislique ont à
peu près prouvé celle hliation unitaire
des idiomes. Nous disons à peu près,
(I) Apud Philonem, bibt.
(•2) Berosus, apud Syncel.
(5) tf«6/.,liv. I Banicr, Mythol. et Fables ex-
pliquées par rhitloire.
(1) Comédie des Oiseaux, vers (WIT.
(;;) Odes, liv. I , ode IG de i'cdil. compl., ou 11
de lYulit. classiq.
(6) Winilishmann , Philosophia in progr., etc.
— Klaprolli , Tableaux hislor. de VÀsie. — Bauior.
— Bailly, etc.
f tfjm VIII. — H» io, 1031).
car, malgré les savantes recherches de
Laurent llervas , de Yaler, d'Adelung ,
de Schlegel, de Klaprolh, de Piclet, des
sociétés savantes, etc., l'évidence n'est
pas encore parfaite, et nous sommes bien
éloignés d'ailleurs de croire avec Balbi
que la langue soit le signe le plus carac-
téristique de l'origine des peuples. Mal-
gré cette réserve que nous devons faire,
surtout parce que ceux qui appuient
leurs systèmes anthropogoniques sur
l'ethnographie, croient par là pouvoir
arriver à la vérité sans le secours de la ré-
vélation mosaïque; malgré cette réserve,
disons- nous, nous n'en attachons pas
moins une grande importance à l'accord
qui se trouve entre la philologie et le
récit des livres saints , et nous prenons
acte de cette conclusion des savans : que
toutes les langues ont des caractères évi-
dens d'affinité, et peuvent être ramené3
à une même source (1).
Nous pouvons encore invoquer, comme
argument profane favorable à l'anthro-
pogonie de Moïse, l'unité d'origine de
l'espèce humaine; car les variétés et les
nuances physiologiques qui classent les
hommes par races, n'ont été des difficul-
tés que pendant l'enfance de la science ,
et ne sont présentées aujourd'hui comme
objections.que par des gens qui sont tout-
à-fait demeurés en dehors des progrès
des sciences naturelles. < Le genre hu-
main, dit un auteur illustre (2), n'a
qu'une espèce, et tous les peuples de
tous les temps et do tous les pays , qui
nous sont connus, peuvent provenir d'une
source commune. Toutes les diiTérences
nationales dans la conformation et la
couleur du corps huuiain ne sont pas
plus frappantes et plus inconcevables que
celles qui défigurent presque sous nos
yeux tant d'autres espèces (\k^<> corps orga-
nisés, et principalement nos animaux do-
mestiques; mais toutes ces différences se
perdent pour ainsi dire les unes dans les
autres par tant do nuances, par tant de
transitions insensibles, qu'elles ne peu-
vent donner lieu qu'à des divisions arbi-
(I) Consullcz VXiie polyglotte de Klaprotli. —
Àffinitc du sanserit et da langues celtiques. —
Tvansaetions of th« royal y etc. — Rechcrch. Asial.,
t. VII. Tiii «'t VIT. — Jouru'il Asiatiifiie, nouvcllo
lério. — Origine , Formaz. degT idiomi , etc.
{'!) Blumoobach , Manuel d'hiil. n.nur., i. i.
15
198
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
trnirr*; ri poiiit du tout trnnchaiilcs. »
(luvier h. .iprri avoir fait reiiKKjiHM- (pio
djnis toutt's ces combinaison<; il s'en
troiivt' Tirrcssairoinonl hcatiroiip (jui ont
dos parties coinimines, et (lu'iiu certain
nombre ne doivent diffc^rerque très peu,
analyse les caract(''res ]iropres aux diflV'-
rens animaux, et lait voir de la manière
la plus évidente , que les organes et les
marques dislinctives de l'homme ne pcr-
mellent nullement de le confondre avec
les animaux qui semblent le plus s'en rap-
procher, tel que Torang-outang. Si, outre
les distinctions typiques de l'homme,
douju^es par l'analomie et la physiolo-
gie (2), on demande d'autres distinctions
spj'cillques . nous dirons avec IM. Richc-
rand : < (jue l'homme seul peut articuler
dvs sons et jouit du don delà parole (3) i ,
distinction qu'Homère semble avoir en-
trevue, car il donne souvent aux hommes
l'épillièle de ;j.Ep:-'.j;, à la voix articulcc ,
et sous - entendant même àvOpwTrcj; , se
contente d'écrire it.ti-j-'.'j;. Les prétendues
difficultés que pendant un temps on a
tirées de quelques monstruosités imagi-
nées par des voyageurs inlidèlcs, ne mé-
ritent aujourd'hui que le mépris. « Il n'y
a j)oini d.' peuples qui aient une queue,
dit Biumenbach (4) ; les lloltenlotes n'ont
point (le tablier ; les Américains ont de
la barbe , quand ils veulent la laisser
croître.... Les prétendus géans des Pata-
gons . dej)uis les temps de ÎMagellan jus-
qu'aux nôtres, ont diminué peu à peu,
dans les relations des voyageurs, de douze
pieds jusqu'à sept. Ainsi ils sont à pré-
sent un peu plus grands que tout autre
homme de bonne taille. Il est aussi plus
vraisemblable que les Quimos de Mada-
gascar, que Gommerson a pris pour un
peuple de nains, ne sont rien autres
fju'une espèce de crétins, c'est-à-dire, de
malheureux imhécilles, avec de grosses
têtes et de grands bras, comme on v.n
trouve dans divorses contrées de l'Eu-
(1) Leçons d'Analomic comparée^ prcm. leçon.
(2) Cuvier, Iligne animal ^ inlrod. — M. Riche-
ran«l , .Y»mirrmjr (ih'menu de Phyùutog,, l. n. —
— iilumcnljacli , Manuel , etc. — 11. Uaozaiii, i:ie-
menli di Zw.lngie, l. ii. — M. Mageiidie , Phytwlu-
gie, 1. 1. — Buffon. — Schérer. — Paw, etr.,clc.
(5) M. Richcrand, Souv. Élcment de Phjsiut.,
louic II.
(^4) Manud d'kifl, natui., i, i, secl. 1.
rope. I Les adversaires de la révélation i
(pli en sont encore aux bégaiemens de la
science, voudraient bien aussi établir
plusieurs espèces dans l'humanité , en
nous opposant les couleurs physiques des
divers peuples; mais tous les savans ne
mettent plus en doute les causes qui pro-
duisent ces couleurs, et conviennent
avec Hippocrale (1) qu'elles sont le ré-
sultat de la chaleur, du climat, des ali-
mens, du genre de vie, etc., et que les
teintes varient , pour la même couleur,
dans la proportion d'éloignement de Vé-
qualeur, etc. (2). Admit -on avec quel-
ques savans du premier ordre (3) que les
couleurs principales sont constantes,
c'est-à-dire, ne se perdent point , quoi-
que les individus changent de climats et
s'y perpétuent pendant plusieurs généra-
tions , il n'y aurait rien là qui fût une
objection contre l'unité de l'espèce hu-
maine, dès qu'il est convenu que ces
couleurs ont été primitivement acciden-
telles , et ne changent rien au fait de
l'unité de l'espèce humaine. Il est du
reste également reconnu par les savans
que, quel que soit le système au(|uel on
s'attache (4), les nuances de la peau sont
graduées de manière à se perdre insensi-
blement l'une dans l'autre, à mesure
qu'elles se rapprochent.
(1) /n îibro de aère , locis et aquis, t. i , p. 527,
édit. de Leyde.
(2) M. L. Martini , Lezion. dî Fisiolngir. — El
dans ses lllemenln Plnjsiolog. — M. Iticlierand,
Nouv. Èlémens de Physiolug. — Le P. Perrono , rfe
IJamin.; etc., etc.
(,")) Cuvier, du Ucgne animal. — M. Duint'Til ,
Zoologie analyt, — Lacépcde , etc.
(4) Nous croyons devoir donner te talileau des
systi'mcs tes plus suivis , pour ta commodité des
locleurs qui ne possèdent pas les livres où se trou-
vent ces distributions des vari«'!és de Tespère hu-
maine. On y verra que, mBl{;ré les immenses tra-
vaux dont elle a été Tobjet , la scienro de la classi-
Hcalion du genre liumairi , basée sur les différences
physiques, est encore bien incomplwtc et bien in-
exacte.
Les immortels Linné et Ituffon n'admettent qu'âne
espèce humaine ; mais Linné la partage en cinq va-
riétés : 1" l'américaine brune , 2" l'européenne blan-
che , Z'* l'asiatique jaime , A-^ rafricaine noire , t»« la
monstrueuse. — Cuvier et M. Link ne reconnaissent
(]ue trois races : 1 ' la blanche ou caucasique , 2" la
jaune ou inon(;oli(iuc , S» la nègre ou éthiopienne;
le célèbre lilumcDbach ajoulo aux trois préccdcolcs
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
190
Si mainlenaiil nous passons aux pro-
grès généraux de la civilisation, qui ne
sont pas moins propres que les analogies
physiques à faire juger de la commu-
nauté d'origine des hommes, puisqu'il
est vrai que la nouveauté des découvertes
en tout genre est nécessairement dépen-
dante de la nouveauté de l'espèce hu-
maine , nous aurons à signaler les résui-
tats suivans, éminemment favorables à
l'anthropogonie comme à la chronologie
de Moïse.
Le plus savant des Romains , Var-
ron (1), assurait qu'à peine existait-il un
art que l'on pût faire remonter au-delà
de mille ans. Et en effet, Cérès , qui ar-
riva en Grèce en 1409 avant J.-C, selon '
les marbres d'Arundel, apprit aux Pélas-
ges à ensemencer le blé et à en faire
usage. Bacchus, que plusieurs regardent
comme Noé, mais qui lui parait bien
postérieur, planta les premières vignes.
Selon Pline (2) et d'autres écrivains , les
poids, les mesures et les monnaies fu-
ies races malaise et américaine. Lacépède y joint la
race hyperboréenne. M. Duméril propose cinq ya-
riélés : caucasique, hyperboréenne, mongole, nègre
et américaine. M. Virey établit deux espèces ou
grandes yariélés , qu'il caractérise par la mesure de
l'angle facial, et subdivise en six races ; blanche,
basanée , cuivreuse , brune foncée, noire , uoiriitre.
Desmoulins dislingue onze variétés : 1^' Celto-Scylh-
Arabe , 2o Mongols , 3'^ Éthiopiens, 4° Euro-Afri-
cains, S" Austro-Africains, G» Malais ou Océaniques,
70 Papous, 8" Nègres Océaniens, 9" Australasiens,
40" Colombiens , H" Américains. M. Bory de Saint-
Vincent, très poliment critiqué par M. Dalhi, ne
propose pas moins de quinze espèces : i' la japé-
tique subdivisée en quatre races , 2" l'arabique avec
deux races , 5» l'hindoue , 4'^ la scylhiquc , ii" la si-
nique , G" l'hyperborèenne, 7« la neplunienne avec
trois races, U» l'australasienne , 9^ la tolombique ,
10" Taméricaine, II" la patagone, 12" rélhiopienne,
iZ'* !a caffrc , 14» la raélanicnne, IS" la hollenlole.
M. de Urotonno s'est crée un système h p;irt dans
•on Histoire d$ la Filialiun el des Migralioiis det
Peuples, ouvrage que nous examinerons dans notre
second article; mais il sulTii de dire, pour nous
faire pardonner notre silence sur ce système, qu'une
table dos principales divisions géographiques, faite
par ordre alphabétique , offrirait presque autant do
vérité que cette prétendue classilicalion des peuples
d'apri's l'histoire. —Disons, en terminant celle note,
que les trois race» de tuvier, de Link, etc., la blan-
che,la jaune et la nègre sont généralemenl regardées
comme descendant de Japbet , do Sem el do CJiam.
(1) De rc rusticil,
(2) Ui$t,nalur.
rent inventés par Phidon d'Argos, 895
ans avant J.-C, d'après la chronologie
de Paros. Ce fut des Babyloniens, les
premiers astronomes , que les Grecs ap-
prirent à faire des cadrans solaires (1).
Quelques auteurs en attribuent môme la
découverte à Anaximandre ou à l'un de
ses disciples. Dédale s'exerça le premier
à la statuaire, qui ne fit de véritables
progrès que du temps de Phidias, de
Leucippe et de Miron. Les premières
ébauches de la peinture furent si misé-
rables, que les peintres écrivaient au bas
de leurs tableaux ce qu'ils avaient voulu
peindre (2). Pylhagore fut l'inventeur de
la musique; les Phéniciens furent les
premiers navigateurs; avant Danaûs, les
Grecs n'avaient jamais vu un seul vais-
seau (3) ; en décrivant le premier combat
naval qui eût été livré , Thucydide (4)
ne le place qu'à 2G4 ans avant lui. L'art
d'écrire était peu connu en 1494 avant
J.-C. (5) ; on sait que les Grecs apprirent
la philosophie de Pylhagore (6^ , l'astro-
nomie de Thaïes (7i, la morale de So-
crate , la médecine d'Hippocrate, etc.
La cause des éclipses ne fut connue que
fort tard; du temps d'Alexandre-le-Grand
le flux et le reflux de la mer semblait un
prodige (8). Nous pouvons citer les noms
et les époques des premiers législateurs
de la plupart des plus anciens peuples,
des Hébreux^ des Perses, des Thraces,
des Athéniens, des Lacédémoniens, etc. ;
nous connaissons de même, par Evhé-
mère, la naissance et la vie de la plupart
des dieux du paganisme, ainsi que l'ori-
gine des temples, des autels, des sacri-
fices, etc. v^).
On peut encore invoquer en faveur du
récit de Moïse les opinions de tous les
anciens, tant sur la féliciliî dont jouis*
saient nos premiers parens que sur la
faute qui la leur lit perdre. L'Age d'or
des poètes grecs et romains n'est évi-
(1) Hérodote, liv. 11.
(2) j:iien, liv. vili , c. 8.
(r>) Pline , llisl. nalur», Ht. TII , C. 26.
(1) llisl.
[:',) Warburton , de Divind Èiotit Ug.y \. II , I. 1.
(G) Sénèque.
(7) Diogène Laèrce.
(r.) (Juinlo-Curco.
(()) Jacquvlot, W« £ai$4, Dd* -« B^k; de K«r<l
l\e\ig.
200
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
demmeiU qu'an souvenir défigurf^ des
délices de l'Edeii , car tant s'en faut que
ce ne soit là qu'un rôve poétique d'Jlé-
siode (1), de Juvénal (2), d'Ovide ("> • , de
\ irj^ile (1 , de Tibulle (5\ etc. Les pliilo-
sophes cux-niêiues et les historiens en
parlent comme d'un fait dont la vérité
ne devait Ctre douteuse pour personne.
Le grave Plalon dit textuellement (G) ;
< Dieu lui-même paissait les hommes de
cet ûge, et était leur gardien, de môme
qu'aujourd'hui le berger fait paître ses
troupeaux. Ils n'avaient besoin ni d'ha-
bits, ni de ceinture, etc. : (-^ih; evcuicv aùrc-jç,
etc. » Dicéarque, philosophe péripatéli-
cien , cité par Varron (7) et par Por-
phyre (8) , s'exprime ainsi : « Ces pre-
miers mortels se rapprochaient extrê-
mement des dieux , tant était heureuse
et pure la vie qu'ils menaient, etc. « Les
Perses avaient une croyance tout-à-fait
analogue , selon le témoignage de Plu-
tarque (îi). La môme tradition s'était con-
servée dans l'Inde à un tel degré de pu-
reté, que Strabon a pu résumer ainsi la
doctrine des gymnosophistes : < Autre-
« fois les farines de blé et d'orge tenaient
I lieu de poussière. 11 y avait des fon-
I taines de miel , d'eau , de lait , de vin
I et môme d'huile. Ces délices corrom-
I pirent les hommes ; et Jupiter, indigné
« de l'abus qu'ils faisaient de ses bien-
I faits, les en priva entièrement 10). >
Les Indiens de nos jours professent sur
ce sujet toutes les opinions de leurs
pères (II), opinions que nous retrouvons
dans la Chine. Ainsi les livres sacrés de
ce pays, les A'/>?g^ portent formellement:
u Que dans les premiers Ages du monde
les hommes jouissaient d'une paix et
d'une volupté ])arfaites ; qu'alors le tra-
vail , la peine, la douleur et le crime
étaient lout-à-fait inconnus, et que tout
(1) Dans la Théogonie ^ vers Jôi , cl les Jours ,
vers 47.
(2) Satire 6.
(3) lU élamorph. f liy. i.
(I) Georg., Ut. I , cl Eelog. 4.
(;;) Kleg.^ lit. i , cliap. 5.
(G) Pulil. cl dans Cratyle.
(7) De re ruslicd, 1. i , c. 2.
(8) Lif. IT.
(9) Ltvred'Iiiê eld'Usirit.
(10) Liv. XY.
(II) Bclig,delanli<f. contid.yelcparJâU. Fréd.
Crcuàcr cl Gui[;Qiaut.
sur la terre était soumis h la volonté
de l'homme (1). i Diodore de Sicile et
plusieurs autres écrivains, dont le té-
moignage a été recueilli par l^usèbe (2) ,
nous présentent les mruuîs traditions
dans l'Egypte, laBabylonie,elc. La chute
(lu premier homme s'était conservée
dans la mémoire des peuples d'une ma-
nière presque aussi lidèle que le souvenir
du paradis terrestre. JNous avons déjà
cité, d'après le Zendavesla , la coutume
des Perses de représenter le mauvais gé-
nie sous la forme du serpent ; le passage
de Strabon sur les Indiens , que nous ve-
nons de rapporter, est encore plus expli-
cite. Le supplice de Prométhée, et la fa-
ble d'Hercule cueillant les pommes d'or
desiresp('Tides, gardées par le serpent La-
don , ont avec le récit de Moïse une ana-
logie frappante. Une médaille d'Antonin
le Pieux, représentant Hercule dans les
Ilespérides (3), donne encore plus de vé-
rité à ce rapprochement; mais ce qui ne
})crmet pas surtout de douter que la
chute du premier homme ne fût vague-
ment connue des Grecs, c'est qu'Apol-
lonius de Pvhodes en fit le sujet d'un
poème. On connaît aujourd'hui l'opinion
des anciens Égyptiens à ce sujet, par le
célèbre monument hiéroglyphique que
le savant Isorden découvrit à Thèbes en
17.37 , et dont nous avons la gravure :
t Si je ne me trompe , dit cet illustre
Danois, il y est fait allusion à la chute
d'Adam et d'Eve. On y a représenté un
arbre vert , à la droite duquel est un
homme assis , tenant à la main droite
un instrument dont il semble vouloir se
défendre contre une petite figure ovale
couverte de caractères hiéroglypliiques,
que lui présente une femme que est de-
bout à la gauche de l'arbre, pendant que
de l'autre main il accepte ce qui lui est
présenté. Derrière l'homme parait une
figure debout, la tète couverte d'une mi-
tre, et qui lui tend la main (1).» INous ne
pousserons pas plus loin ces citations,
(1) Les Annales de la Philosophie (chrétienne ,
dans le lome x>i , ont rité lous les ailleurs chinois
qui élablis^enl celle vérité.
(2) In Prœp. Kcang., I. i ol ir.
(,") Spanheraiiis , in nniis ad Callimachitm.
(4) Norden , t. ii, p. 12.J. Colle gravure se Ironve
aussi dans les Annales de Philosophie , tome xin,
p. ld2, avec une ilis:>erlalicn.
DE LA COSMOGOINIE DE MOÏSE.
201
car ce fait de la faute de nos pre-
miers parens a été si visiblement connu
des anciens, que Voltaire (1) a été con-
traint de convenir que : « la chute de
l'homme dégénéré est le fondement de
Ja théologie de presque toutes les na-
tions. » Le même aveu a été fait par
Goguet : î Tous les peuples, dit-il (2),
déposent qu'originairement l'homme a
joui d'une innocence de mœurs et d'une
félicité que depuis il n'a plus recouvrés.»
Quelle que soit l'importance des té-
moignages traditionnels que nous venons
d'énumérer , il en est un qui prouve
d'une manière plus évidente encore la
commune filiation des hommes , et que
cependant la plupart des ethnographes
traitent avec une sorte de dédain. Nous
voulons parler des croyances religieuses
h travers lesquelles on aperçoit toujours
le type d'une révélation commune , mal-
gré les nuages épais dont les passions et
l'erreur ont pu la couvrir. D'après les
autorités dont nous allons nousappuyer,
il n'est pas même permis de douter que
l'existence d'un seul Dieu et l'immorta-
lité de l'âme n'en aient été les deux
grandes bases. Nous nous arrêterons un
peu plus long-temps sur ces traditions,
parce que c'est sur elles que nous nous
appuierons surtout dans notre polémi-
que contre les écrivains , dont nous exa-
minerons les systèmes sur la filiation des
peuples dans notre second article.
]Nous disons d'abord, avec Plutarque(3),
qu'il a toujours été plus difficile de trou-
ver une ville san§ remparts, sans lettres,
sans magistrat , sans maisons et sans
propriétés d'aucune espèce, que de la
trouver sans religion. Tous les écrivains
de quelque poids sont en effet unanimes
à reconnaître, qu'il n'a jamais existé une
seule société qui ne crût à un Dieu ou à
des dieux quelconques. Nous pouvons ci-
ter, comme s'exprimant d'une manière
aussi formelle , Platon (1), Aristolc (5),
Épicure (fi), Cicéron (7), Scnèquc (8),
(1) Philosophie de Vhist., c. 17.
(2) Origine des Lois , t. i.
(r>) Contra Culot.
(1) Des LoiSf liv. x.
(li) !\l orale , Ht. \ , c. II.
((;) Dans (te JS'aturil dcor.^ do Cicéron.
(7) ProiiHtTC 1 usculane.
(») i^pilrc 117.
Artémidore (1) , Elien (2) , Maxime de
Tyr (3) , Sextus Empirions (4) , Dion de
Pruse(5), Julien (6), etc. Plusieurs au-
teurs anciens ont accusé quelques peu-
ples d'impiété ou d'athéisme ; mais il
faut entendre ces mots dans le sens que
ces peuples n'adoraient pas les dieux de
l'auteur. C'est ainsi que Pline appelle les
Juifs les ennemis des dieux, et que Cicé-
ron (7) dit que les Gaulois ne professent
aucune religion , etc. Il n'est pas néces-
saire de justifier les Juifs ; et quant aux
Gaulois, Tite-Live et César les représen-
tent, au contraire, comme très attachés
à leur religion. Le premier (8) dit d'eux :
Religionis haudquaquam JiegUgens est
gens Gallorum ; le second (9) : Nalio ad-
niodînn dedita religlonibus. Pline , Lu-
cain, Strabon , Elien , Hérodien , Yopis-
cus, Agathias, P. Mêla, etc., leur ren-
dent le même témoignage. Il serait aussi
facile de justifier d'athéisme les peuples
tant anciens que modernes , à qui des
historiens et des voyageurs prévenus ou
passionnés font ce reproche. Loin de
nous la pensée de vouloir diminuer le
bienfait de la révélation divine, en dé-
guisant par une interprétation impie les
erreurs profondes et honteuses où le
monde païen était plongé, et au milieu
desquelles se traînent encore tant de na-
tions infortunées; cependant, à l'exem-
ple de Bossuet, de Bergier, de Bailly, de
Bullet, de Hook et de plusieurs autres
théologiens , nous croyons qu'il n'est ni
conforme à la vérité , ni utile à la reli-
gion de suivre la marche de ceux qui ,
repoussant toutes les analogies entre les
croyances primitivement révélées et
quelques croyances païennes, tendent
par là même à anéantir le témoignage
des traditions. Nous allons donc essayer
de prouver qu'au milieu du polythéisme
la révélation primordiale de l'unité do
Dieu ne périt jamais entièrement , et ne
cessa point d'être proclamée, tiuoiqu'elle
(1) Liv. I, c. 1>.
(2) \ar. histor., liv. il , o. 13,
(3) Diff. prim.
(J) Lil). >, contni Vhyticos.
(;;) Or., 4;;.
(r.) Epist. ad IleracL
7) Pro Fonicio.
(U) I.iv. T, 10.
[{\}) Comment.; liT. vi.
2IÙZ
UE LA C08MOC;OMK Uli MOKSK.
110 fût presque jamais admise dans la
pratique. C'est là une vérité rendue ('vi-
(lenle par les travaux de saint ClénuMil
d'AU'xauilrir (I) , d'AtIu'nagoras (2), de
Thoopliile d'Anliûche (3), de saint Cyrille
d'Aloxandrit' (1) , de Tertullien (5), de
Minutius Félix (G), d'Arnobe (7), (le Lac-
tance (tS),d'i luel (U), de Cudworlh ( 10). etc.
u 11 est évident, dit saint Cyrille (M),
qu'au fond de ia philosophie ^^'recque se
retrouve l'unité do Dieu, son indépen-
dance, sa supériorité absolue, etc. « « Il
ne me semble pas q>ril n'y ait qu'un seul
Dieu, fait dire ^>lobée au pythaj^oricien
Onalus : mais je crois qu'il y a un Dieu
plus grand , plus puissant que tous les
autres, qui les gouverne comme il gou-
verne tout, etc.» On connaît celte pensée
d'Arislote (12) : « Tous les hommes affir-
ment que les dieux sont soumis à un
pouvoir supérieur »; mais on aimera à
connaître ce sentiment de Maxime de
Tyr (13) : * Au milieu de toutes les luttes
d'opinions et de croyances, on connaît
unanimement un Dieu qui seul gouverne
tout, est le père commun des êtres, et a
sous sa dépendance d'autres dieux , qui
sont comme ses lils et ses collègues. Sur
ce point le Grec s'accorde avec le Bar-
bare, l'homme du continent avec l'insu-
laire, le sage avec l'ignorant. » SaintJus-
tin , martyr (H), et saint Jean Chrysos-
tome (15), déclarent qu'ils retrouvent
l'unité de Dieu, priniitivement révélée,
dans tous les écrits des poètes, où l'un
des dieu3t des diverses mythologies est
toujours distingué par le litre de père et
de roi. JNous citerons avec plaisir ces
vers de Proclus, qui résument, selon lui,
la doctrine d'Orphée et de Pythagorç :
(1) /b Strom. cl in Cohort «d g»ni.
(a) 4w Àpologifi pro chr,
(5) Àd Àutolicum.
((] Conlra Julianauiy 1.
(û) In Apohg. 21.
(6) In Oclnvio , c. 10.
(7) Adreiriut génies , 1.
(8) Intl., 1 , i; , elc.
(9) Jn Atnri. quœst.
(10) SyiUme inUll.
(il) Conlra Julian.
(12) De la fieptihl.. Ht. iy.
(ir.) Distert. prima.
(14) De Monarehia Det.
{IS) Or ni. 5«.
l'rimus poslrevtuique Jo?is, qui fulmine candcl;
llle cttput mediumque simul, rui cuncta creanluri
nii' solum (lorrain) ac cœli slollalos Mislinel axes,
Hcx idem, rormiKiuc parcns cl «ri-.inis auclnr,
l'iurn \ is , da'tnonquc unus, (lui ciincla 'jubernal.
Saint Justin et saint Clément d'Alexan-
drie nous ont conservé un passage d'une
tragédie de Sophocle , où l'on trouve ces
mots: «Oui, il n'y a qu'un seul Dieu, oui,
il n'y a qu'nn seul Dieu qui ail créé le
ciel el la lerre.» Aristophane, Ménandre
et d'autres poètes grecs ont des sentences
presque aussi grandes. La môme doc-
trine se trouve formulée clairement chez
les Latins. Ennius appelle Jupiter:Z>/vw/m-
que hominumqiie pater rçx ; Plaute (1) :
Qui est impeiator divilm atqite hominum,
\ alérius Soranus est encore plus expli-
cite dans ces vers que nous devons à
Yarron ;
Jupiler omnipotens regum rex ipse , Deùmqttc
Progenilor, genilrixque Dei'iin, Drus unus el omnes.
On connaît ce vers de Virgile :
O Paler! ô hominum divùmquc iclenia poleslas!
et ceux-ci d'Horace :
.... Qui res hominum el deorum ,
Qui mare cl Icrras variisque mundum
Tempérai horis ;
l'udè nil vuijus geoeralitr ipso ,
Nec vigel (juidquaui simile aut secundum...
Oui Uirraiii inerlem , qui mare Umperal
Venlosuin , el urbes regnaque Irislia ,
Divos morlalesque lurmas
Imperio régit unus œquo.
Si, des poètes et des philosophes, nous
passons aux historiens , nous leur ver-
rons attribuer aux peuples dçs croyances
et des pratiques où perce presque tou-
jours en quelque chose l'unité de Dieu.
Ainsi, YKlioun ou très haut , que Philon
delîiblos donne pourDieuauxChaldécns,
est un terme unitaire. Strabon (2) déclare
que les Caramaniens, c'est-à dire les
Perses, ne reconnaissent qu'un dieu ,
qu'il appelle improprement !Mars , opi-
nion qui se rapporte à celle d'Eusèbe,
qui résume ainsi la doctrine de Zoroas-
tre : < Dieu est éternel , non engendré,
exempt de parties, sans semblable ni
égal, savant par lui seul , se suffisant à
[\) In fludenlc.
{'!) (Jcogrophic.
DE LA COSMOGONIE DE MOÏSE.
203
lui-même, premier auteur de la na-
ture, etc. (1).» SousJéthro les Arabes ne
reconnaissaient qu'un seul Dieu, et Ma-
homet les trouva avec la même croyance,
malgré leurs autres superstitions. Indé-
pendamment de leur monstrueuse idolâ-
trie , les Égyptiens n'admettaient qu'un
premier principe, le dieu Kneph (2). La
fameuse inscription du temple de Sais
vient à l'appui de cette assertion de Plu-
tarque, et nous pouvons encore citer ce
passage de Jamblique ; « Selon les Égyp-
tiens ie premier des dieux a existé seul
avant tous les êtres. Il est la source de
toute intelligence et de tout intelligi-
ble,.... il est le premier principe, le père
de toutes les essences. « Les Ethiopiens
avaient deux dieux , selon Strabon , l'un
immortel et cause première de tout,
l'autre mortel. Le dieu des Gaulois était
un et n'avait point de nom (3) ; carTheut
ou Theutatès, qui signifie père, n'était
qu'une dénomination de la reconnais-
sance. C'est à cause de la pureté primi-
tivede leur culte que Lucain disait d'eux:
( Si les Gaulois connaissent seuls les
« dieux, il faut avouer que le reste du
< monde ne les connaît pas du tout. »
Solis nosse deos et cœli numina , vobis
Aut soiis nescire datum.
{Pharsale , chant i.)
Or les Celtibériens, les Bretons et les
Germains avaient dans le principe les
mêmes croyances religieuses que lesGau-
lois. Les premiers Italiens professaient
une religion si conforme à celle de ces
derniers, que Plularque la caractérise
presque dans les mêmes termes que Ta-
cite et Pline parlant de celle des Ger-
mains et des (jaulois. Dans sa vie de
JNuma Pompilius, il dit, par exemple,
que ce prince avait défendu de figurer
la divinité par des images ou des statues,
regardant comme un sacrilège de repré-
senter par des choses périssables et ter-
restres ce qui est éternel et divin. C'est
absolument la doctrine druidique. Ajou.
tons que saint Clément d'Alexandrie et
Pline assurent que la religion des Gau-
(1) In Prœpnral. Ecang.
(2) Livre lihis et cVOsiris. — A lu Vorphyr.
^9ypl"y etc.
(3) tjlrabon, Gcogr,, liv. ui.
lois ressemble à celle des Perses. Disons
encore que Celse , dans Origène, com-
pare la théologie des Druides à celle des
Juifs. Ceux qui ne daignent pas con-
sulter les croyances religieuses, en cher-
chant le lien de parenté des peuples, com-
menceront à voir peut-être qu'il existe
un autre moyen que la linguistique, de
rattacher les familles séparées de la race
caucasique. Sans vouloir anticiper sur les
rapports de filiations nationales que nous
établirons plus tard par les rapproche-
mens des théologies, nous nous conten-
terons ici de demander aux ethnogra-
phes : si Xerxès et les rois de Perse, ren-
versant tous les temples et toutes les sta-
tues qu'ils rencontrent sur leur passage,
ne leur semblent pas avoir quelques
liens de parenté avec Brennus , Beilo-
vèse, etc., se faisant également les des-
iructeurs de tous les édifices religieux
qu'ils rencontrent, et faisant cela par les
mêmes motifs, c'est-à-dire, parce qu'ils
regardaient comme un sacrilège d'enfer-
mer Dieu dans un temple et de lui don-
ner une forme humaine.
La tradition, dans les premiers temps
si peu défigurée dans l'Europe occiden-
tale, s'était également conservée da.is un
certain degré de pureté dans le nord,
non pour le culte lui-même , mais pour
les dogmes fondamentaux. Ainsi, dans
l'Edda , Dieu est appelé < seigneur su-
prême, maître de l'univers, auteur de
tout ce qui existe, éternel, immuable,
scrutateur des mystères, toute puissance,
science sans bornes, incorruptible ». Là,
comme dans le druidisme, il était dé-
fendu de lui bâtir des temples ou de le
représenter par des statues. Les Sarmates
du nord et les S.imogétiens appelaient
leur dieu Auxthcias-f'issiit;iy.tis, c'est-
à-dire le Dieu tout-puissant j lesPolonais-
sarmates Jasscii (maître, chef suprême);
les Sclavons surnommaient le leur Dicic
tout simplement, et Procope assure qu'ils
n'en admet tiuciil qu'un seul. Il n'y avait
point de temples non plus chez ces trois
peuples. Il n'y en avait pas d.ivantageohez
les premiers Grecs, ni à l'époijae d'Ho-
mère. Du teuip.s de Pausanias les statues
étaient encore rares, et Hérodote écrit
que les Pélasges ne donnaient pas de
noms à leurs dieux, parce qu'ils n'enad-
mcllaicnl qu'un, puisqu'ils auraient clé
204
J)E LA COSMOGOMt: Di: MOÏSE,
ol)Iip;ésdc 1rs distinpiuer par des noms, i
s'ils en av.iienl reconnu plusieurs. Théo-
phraste <l('cl re il'ailletirs que dans le
principe on n'adorait aucune lii,'ure sen-
sible, qu'on ne connaissait point les sa-
crilices san^^,lans, et qu'on se contentait
d'offrir des herbes et des fruits au prin-
cipe de toute chose, etc. Du temps de
^^trabon les peuples de l'Inde n'avaient
ni statues ni idoles , et n'admettaient
qu'un Dieu qui a créé le monde, le gou-
verne et est présent partout. Si nous par-
courions les autres contrées de l'Asie ,
nous trouvei ions souvent des cultes in-
.sensés, des superstitions bizarres ou hor-
libles ; mais, au milieu de tous ces dgare-
inens de la raison humaine, nous ne lais-
serions pas d'apercevoir quelques traces
destraditions saintes, et entre autrescelle
de l'unité de Dieu plus ou moins carac-
térisée. Ps'ous rencontrons un reste de
cette unité jusqu'au milieu des peuples
les plus !)arbares de l'Afrique. ISi leurs
fétiches, en effet , ni le culte qu'ils peu-
vent rendre aux astres, aux élémens, aux
animaux , aux plantes , au démon même,
lie les empochent de reconnaître plus ou
moins formellement un être supérieur à
tous ces dieux de second ordre, au-dessus
de leurs idoles. Les peuples de la Guinée
ont leur puissant Crissa; ceux de la Isi-
grilie leur Allah; les nègres de Sierra-
Leone Khanu ; ceux de la Côte-d'Or le
dira des blancs; les hônlus Azanibiaji-
■piingu ; les llottentots Counja-Ticfji'oa^
ou le dieu des dieux ; les Ouojas Kanno;
les habilans de IMonomotapa IMozusnio ;
leurs voisins Molimgo, Maziri ou Aluno;
les peuples de Sofala Giiignimo , etc.
Le même accord sur l'existence d'un
dieu placé au-dessus de tous les génies
suballernes existait dans toute l'Améri-
que au moment où elle fut découverte.
« Ce qui! y a de vraiment remarquable ,
dit !M. llalbi, c'est (ju'on a trouvé chez
presque toutes ces naiions, mrme les
plus abruties, l'idée plus ou moins claire
d'un Titre suprême , qui gouverne le ciel
et la terre, celle d'un génie du mal qui
partage le domaine de la nature avec le
bon esprit. <'l l'idée de l'immortalité d<^
l'Ame. Tous n ont pas des prêtres, mais
tous croient à l'existence d'êtres invisi-
bles et à une vie future.... Il est curieux
de trouver parmi les .Mexicains des tra-
dition^ sur la mère des hommes déchue
de son premier état de bonheur et d'in-
nocence; l'idée d'une grande inondation,
dans laquelle une seule famille .s'est
échappée sur un radeau; l'histoire d'un
édifice pyramidal élevé par l'orgueil des
hommes et détruit par la colère des
dieux ; les cérémonies d'ablutions prati-
quées à la naissance des enfans , etc. Le
même écrivain, ainsi que M. de Hum-
boldt , retrouvent sur les bords de l'Oré-
noque et ailleurs le culte primitif des
Celtes et des Perses, l'absence de temples
et d'idoles , etc. Ils signalent encore le
dualisme, le sabéisme , les dogmes mé-
tempsychosistes, les croyances hindoues,
mais partout ils voient dominer au-des-
sus des manitous , des fétiches et autres
génies secondaires , le grand esprit ou
manitou par excellence; V ancien du ciel
dans la Guyane; le Piiru dans la ISou-
velle-Grenade ; le Quyumocon , ou noLre,
grand pcre, chez les Caraïbes; le Pacha-
camac , ou âme de l'univers , dans le Pé-
rou ; le Typana ou Tapa dans le IJrésil ;
le yitzelipuztli dans le Mexique ; l'OAee
dans la Floride ; le Mingo-Chitoii dans
la Louisiane: le grand Montana dans le
Maryland; V Ukconnian _, ou grand chef j
prés de la baie d'IIudson, etc., etc.
Dans le monde océanique les tradi-
tions primitives sont plus déligurées ;
mais elles ne le sont pas tellement qu'on
n'aperçoive toujours dominer l'idée d'un
dieu principal.
Ce que nous venons de dire de l'unité
de Dieu plus ou moins clairement for-
mulée chez tous les peuples et, dans tous
les temps, ne constitue pas seul un cer-
tain accord des hommes en fait de reli-
gion. Les ablutions sont presque partout
connues; les sacrilices se retrouvent
jusque chez les sauvages les plus abrutis ;
les jeunes et les abstinences existentchez
les Canadiens comme chez les llotten-
tots, et au fond de l'Inde et de r(3céa-
nie. isous oserions à peine affirmer qu'un
seul peuple sans prêties ou sans quel-
ques ministres qui en tinssent lieu, se
soit jamais rencontré dans aucun temps;
nous ne craindrions pas de défier tous
les archéologues et tous les voyageurs de
nous prouver qu'on ait jamais vu ou
(ju'on voie encore une seule nation on le
do^mc de l'iuimortalilé ail été ou soit
CRANMER, ARCHEVÊQUE DE CAISTORBÉRY.
205
inconnu. La résurrection des morts est
et a toujours été une opinion si univer-
selle, si unanimement reçue, que nous ne
pourrions en parler ici qu'en oubliant
que nous nous adressons à une classe de
lecteurs qui n'a pas besoin qu'on lui
montre l'analogie qui existe entre ce
dogme et l'idée de l'Elysée , de la mé-
lempsychose, etc.
Quant à l'application des faits élémen-
taires que nous avons établis, nous répé-
tons qu'elle trouvera sa place dans l'exa-
men que nous ferons des systèmes histo-
riques que la nouvelle école des rationa-
listes semble vouloir propager.
Jacomy-Regnier.
CRANMER, ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY,
PRIMAT D'ANGLETERRE.
(1527-1554.)
PREMIER ARTICLE.
Cette période, qui embrasse vingt-sept
années, offre une série d'événemens ex-
traordinaires, dont l'influence, après
trois siècles, après tant de sang versé,
tant de crimes commis, courbe encore
sous son joug de fer des millions de ca-
tholiques irlandais, réduits à la plus
épouvantable misère pour prix de leur
constance religieuse. Pendant ces vingt-
sept années, le pouvoir royal, contenu
jusqu'alors dans de justes limites parla
noblesse et le clergé, brise tout-à-coup
ces obstacles, et devient despotique entre
les mains d'un roi violent et emporté,
qui s'en sert pour contenter ses folles
passions et ses coupables caprices; l'an-
cienne constitution du royaume disparaît
avec l'indépendance des parlemens, et la
force morale des convocations est rem-
placée par le dogme de l'infaillibilité
de Henri Vni , proclamée par l'élite du
royaume. Alors s'établirent les mon-
strueuses lois de suprématie et d'unifor-
mité . les lois restrictives et l'infAme
coutume de juger les accusés sans dé-
fense, de condamner à mort pour de
simples soupçons, pour quelques mots
arrachés à l'indiscrétion, au zèle , à la
bonne foi. A ces perturbations, à ces
crimes de lèse-humanité, joignez les
changemens introduits dans la religion ,
les biens du clergé pilles et dévorés, les
monastères incendiés, une nation entière
corrompue, cl réduite à Tesclavage, à la
misère, des parodies indécentes de jus-
tice et d'humanité , un débordement des
plus affreuses passions, l'apparition de
cet égoïsme sans frein qui ronge tous les
peuples, et particulièrement ceux de la
Grande-Bretagne; enfin, une religion
changée par le pouvoir politique . vingt
autres religions essayées tour à tour, et
retournant à leur mère commune pour
suivre bientôt des erreurs nouvelles; en
définitive, des dogmes établis de droit
humain, une discipline ecclésiastique
décrétée par ordre d'un parlement, un
principe de révolte contre Dieu, et par
suite contre la société, une anarchie de
plus de trois cents ans, la mort des scien-
ces spiritualistes, l'apothéose de la chair,
la négation de toute religion cl le culte
insensé de la nature. A oili l'œuvre de
cette période de trente années, dont
Henri Mil fut la cause brutale, et
Cranmer l'auteur intelligent.
Ces changemens et ces désordres, ce
ne fut pas comme en Allemagne un prin-
cipe de liberté et de science qui leur
donna le jour; quelle différence dans les
causes! Ici, un rien en apparence, un
amour éteint, une passion irritée et
contrariée; de la scission de Henri ^ lll
avec Rome, la souris cette fois enfanta
une montagne. V.iste ossuaire î!l
Henri MU, du vivant de son père,
avait épousé Catherine d'Aragon , veuve
de son frère Arthur, mort quelques jours
200
ClUrSMKR,
apr^s son inarinj;(\ Uiin (lisp(;nRO du
pape, solliiitcr par le jeiirnî piiiire,
avait It^f^alist^ celtes niiioii, qui élait fort
A la coiiveuauce dv. l'Aiif»lelerrc v\ de son
vieux roi. ^Mouli^ sur le trône, Henri lit
couronner soiennellenienl Catherine, et
vtH'iit pendant vinj^l ans dans un(^ faraude
union avec elle. C'tilail une nol)le ri ver-
tueuse fenime, pleine d'amour pour son
«^poux et potir SCS enfans; un caractère
dévoué, peu en liarnionie avec les dissi-
pations de la cour, et (jui ne trouvait du
bonheur ijue dans l'accomplissement de
ses devoirs; une femme qui sut joindre à
une grande douceur une rermelé iné-
branlable quand on voulut flétiir son
honneur et celui de sa fîlle. Henri l'avait
long-temps aimée; mais elle vieillissait.
A cette époque , vint en Angleterre une
jeune lady, élevée pendant long-temps à
la cour de France, d'où elle rapportait
l'esprit, les grAces, les talens. et celte
Heur de poésie dont François l*"^ aimait
tant à s'entourer. A ces précieux avanta-
ges, Anne de iioleyn joignait, une ambi-
tion démesurée et un esprit d'intrigue
qui la justiHait à ses yeux. Le roi l'aima,
comme Henri VlU savait aimer, sans me-
sure et sans scrupules, et la dangereuse
sirène, loin de céder à son amour, prit
plaisir à l'augmenter par des refus irri-
lans. File n'avait pas toujours été, disait-
on, si réservée, si sage. Mais ici il s'agis-
sait d'un roi, d'un trône; l'anibilion se
couvrait du mas(|ue de la vei tu ; et la
passion de Henri, iriilée par une résis-
tance adroite et calculée, ne counul
bientôt plus de bornes.
(]e lut alors cjue le vertueux Henri
d'Angleterre sentit pour la première fois
de violens remords sur son union inces-
tueuse avec la femme de son frère; sa
conscience timorée ne lui laissait plus
un instant de repos. i\oi théologien, il
outrageait les lois humaines et les lois
divines, il maud'ssail les vingt années
qu'il avait passées dans Tinceste, et de-
mandait à grands cris (ju'on fit cesser cel
état intolirable, oubliaiit que l'uition
nouvelle qu il voulait former était abso-
lument la même que celle qu'il voulait
rompre (1;.
11 fallait bien tranquilliser la conscience
(1) La mère el !« 3<£ur d'Anne de liolcya ayaica^
devenue tout-à-coup si délicate du roi.
Il se trouva di's gens, théologiens, philo-
sophes, porteurs do lances, nobles lords,
honoiables varlets, qui lui prouvèrent
doctement (ju'il n'est pas p^Minis à un
homme d'épouser la veuve de son frère,
que les lois divines condamnent l'inceste,
et que le pape n'avait pas le droit de dis-
penser de ces lois; que, pour faire ces-
ser le scandale qu'il causait à ses sujets ,
il fallait casser son mariage avec Cathe-
rine, et mettre à sa place sur ce trône
une jeune reine digne de lui et de son
loyaume.
Quelques jours après, la demande du
divorce était adressée à Rome.
Clément \ il portait alors la tiare. Pen-
dant sa captivité à Bologne, Henri lui
avait rendu de grands services auprès de
Charles-Quint, et Clément avait à cœur
de lui en témoigner sa reconnaissance ; il
n'avait pas oublié d'ailleurs qu'Henri
avait écrit un livre contre Lulher en fa-
veur de la papauté , et que Léon X l'avait
décoré du beau titre de dcfcnscur de la
foi. Aussi Clément élait-il disposé à le
traiter avec une grande indulgence et
une grande faveur. Mais malgré ces bon-
nes dispositions, il ne pouvait aller con-
tre toutes les règles établies dans l'Église,
violer les institutions canoniques et ac-
cuser la mémoire de son prédécesseur
en cassant une union que Léon X avait
légitimée; c'eût été renoncer au droit
qu'avaient les papes de lever les empe-
chemens aux mariages pour cause de
parenté, c'eût été se dépouiller de cette
haute prérogative qui soumettait les
mœurs et les intérêts de la morale publi-
que au pouvoir de la papauté.
La circonstance était difficile et em-
barrassante; les messages d'Henri deve-
naient de plus en plus pressans : il était
dangereux de h(3urter de front les pas-
sions de l'allesse anglaise. Clément crut
tout sauver en gagnant du temps, dan$
l'espoir que la nouvelle fantaisie du roi
disparaîtrait bientôt. 11 nomma deux
légats, le cardinal \\ olsey , ministre
d'Henri, el Campeggio, pour examiner
l'affaire du divorce , promettant de faire
droit aux réclamations du monarque si le
tié les maitrcsâcs d Uenri ; ou allait méjue jusqu'à
dire qu'Anne êlail su fille.
ARCHEVÊQUE DE GANTORBÉRY.
207
mariage élait déclaré illégitime. Les lé-
gats traînent l'affaire en longueur; le ju-
gement, fixé au mois d'avril , est renvoyé
au mois d'octobre.
Ces retards, en contrariant les pas-
sions du roi , ne faisaient que les rendre
plus vives; il s'indignait de ce que la
cour de Rome ne traitait pas avec plus
d'égards et de bienveillance un roi qui
avait si bien mérité de l'Église, et il
cherchait un moyen de se venger d'elle
et de lui forcer la main. Au milieu d'un
de ses emportemens, qui lui rendaient
tous les moyens légitimes, il défend à
ses sujets d'aller à Rome à l'occasion du
jubilé universel qui approchait, il défend
aux ecclésiastiques de payer les annates ,
et affecte par intervalle de prendre le
titre de chef de l'Église anglicane.
Cependant il restait fortement attaché
à la foi catholique et à la papauté, qu'il
avait défendue naguère contre Luther.
L'issue de l'affaire du divorce devenait
de plus en plus douteuse ; le bruit se ré-
pandait que le pape avait l'intention de
l'attirer à lui. On était dans une grande
perplexité à la cour, le roi rongeait le
frein avec impatience, Anne redoublait
de séductions et de résistance, les cour-
tisans poussaient les choses à l'extrôme;
on s'attendait à quelque explosion, lors-
que survint un homme qui offrit au roi
un excellent moyen de sortir d'embar-
ras. Cet homme , devenu plus tard si cé-
lèbre, c'était Cranmer.
Cranraer était né à Aslactan , dans le
comté de JNotlingham, le 2 juillet 1489,
d'une ancienne famille normande, qui
était tombée dans l'oubli et dans la pau-
vreté. Il étudia la théologie à Cambridge,
et se lit bientôt remarquer par la subti-
lité et l'audace de son esprit, et par ses
profondes connaissances. Devenu mem-
bre du célèbre collège du Christ, il se
maria, et perdit sa place. Il passa alors
au collège de liuckinghani , où il donna
des leçons de théologie; mais sa femme
étant morte, il reprit sa place à l'univer-
sité do Cambridge, malgré les soupçons
qu'on avait déjà conçus sur son ortho-
doxie. La peste étant venue désoler cette
Mille, il se retira à Watliam auprès d'un
riche propriétaire qui lui avait confié
l'éducation de ses enfans.
llemi Ylll revouait alors do l'raucc,
f où il était allé visiter François 1er. H
s'arrêta à Walham pour y passer la nuit,
avec Gardiner, évéque de Winchester.
Le hasard voulut que Cranmer soupât ce
soir-là avec les maréchaux-des logis du
roi et deux seigneurs de sa suite. La con-
versation tomba sur le divorce ; chacun
dit son avis, et quand vint le tour de
Cranmer; «Je ne vois pas, dit-il, où
(( sont les grandes difficultés dont vous
< pariez. Au fond, il ne s'agit que d'éla-
« blir si le mariage du roi est ou non
« contraire au droit divin. A mon avis ,
I il suffit pour cela de consulter les théo-
I logiens des diverses facultés de l'Eu-
i rope. »
Le roi, auquel on rapporta quelques
jours après l'expédient trouvé par Cran-
mer, en fut dans le ravissement. Il or-
donna qu'on lui en présentât l'auleur, et
il fut bien autrement émerveillé lorsque
Cranmer développa devant lui les avan-
tages et la facilité d'exécution que pré-
sentait son plan de campagne.
Dès ce moment, Cranmer devint l'ami,
le conseiller intime, l'Ame damnée du
roi. Henri avait deviné au premier coup
d'œil quel genre de services le futur pri-
mat devait lui rendre et jusqu'à quel
point il pourrait compter sur sa complai-
sance. 11 fait partir vers les universités
de France, d'Italie, d'Allemagne, des
ambassadeurs chargés de soumettre à ces
savantes compagnies la validité de son
mariage avec Catherine. De son côté,
Charles-Quint ne néglige rien pour dé-
fendre l'honneur de sa tante. Les écrits
pour et contre le divorce inondent l'Eu-
rope ; on discute sur des questions do
droit à grand renfort de citations bibli-
ques ; on torture les mots, les sens, les
idées, pour en extraire des autorités op-
posées, des conclusions inverses ; on va
même jusqu'à juger la question de fait,
et certaines facultés «léolarenl , de leur
science certaine, et malgré les dénéga-
tions les plus absolues et les plus pé-
remptoires de la reine, que son mariage
avec le prince Arthur avait été con-
sommé. L'or acheva bientôt ce que l'a-
mour du paradoxe avait commencé. Cel-
les d'entre les universités qui se mon-
traient contraires aux prétentions tlu
roi, cédèrent aux argumens dorés de ses
ambassadeurs ; la Soiboiuie plia la lêlc
208
CIIAISMKR,
sous les flots (l'aiif^elols qu'on lit phMivoir
sur elle et (levant la volonté loit peu dis-
simulée (le TrancjoisU'. Clirouke, ain-
))assa(leur du roi on Italie, se plait^nail
n.iivenient de n'avoir pas assez d'or pour
acheter toutes les consciences à vendre;
et l'evcellenl lUirnet prend occasion de
ces plaintes pour prouver clairement
(|ue la corruption ne joua aucun rùle
dans toute cette affaire.
ISous ne voulons pas nous arrêter plus
long-temps sur cette circonstance, bien
c|u'elle soit caractéristique; mais c'est,
à notre avis, un fait assez extraordinaire
(|ue celte déférence de deux grands mo-
narques envers les corps savans. L'in-
iluence des académies était alors im-
mense; elles discutaient souvent avec
une hardiesse dont nous ne voyons pas
d'exemple, malgré les progrès de la li-
berté, sur les maximes générales de la
politique et sur les faits particuliers;
elles louaient ou blAmaient, distribuaient
l'amour ou la haine, selon le souffle des
passions populaires, dont elles étaient
l'expression ; la voix des universités
remplaijait la grande voix des peuples ;
la liberté, retirée dans les cloîtres et
dans les académies, régentait les rois et
les papes , et de là se répandait peu à peu
dans les autres classes de la société. La
puissance morale des peuples a toujours
marché à côté du pouvoir politique des
rois, tantôt sous une forme, tantôt sous
une autre. La liberté de la presse n'est
pas, comme on le croit généralement ,
un fait nouveau ; c'est une transformation
de cette puissance morale des écoles
théologi<iues du moyen «'ige, moyen per-
fectionné, il est vrai, dans la rapidité de
sa marche, dans le développenient de ses
prissions, mais dont l'influence, en déli-
nilive, n'est peut-être pas plus grande
que n'était celle des universités et des
académies.
Cependant Cranmer, dont le roi avait
apprécié le mérite et le dévouement,
était parti pour Itome, chargé d'une mis-
sion auprès du pape, avec ordre de sur-
veiller les opérations des théologiens. Il
visita un grand nombre de collèges, dis-
cutant sans cesse avec les moines, et em-
})lo\ant toutes les ressources de son ima-
gination et celles du trésor du roi pour
l'aire triompher les inlOrcts de son mal-
\ic: enfin il arrivai à ]\ome , où il reçut
(lu pape un accueil plein de bienveil-
lance.
Dans le cours de ses éludes à Cam-
bridge, Cranmer avait montré (pielque
penchant vers les innovations théologi-
(jues et les doctrines luthériennes. Son
ai rivée à la cour, le patronage d'Anne de
r.oleyn, imbue comme lui des principes
réforniistes , la séparation possible
d'Henri \lll d'avec liome, son intérêt
futur, n'avaient pas servi à le ramener
vers l'orthodoxie. Cependant, à son arri-
vée A r>ome , il sut si bien déguiser ses
sentimens tpie Clément le nomma grand
pénitencier d'Angleterre, dans Tespoir
(pi'il travaillerait efficacement à calmer
l'esprit de la réformation qui s'introdui-
sait dans le royaume à l'aide du divorce.
Sans être trop sévère, il nous semble que
l'engagement auquel il se soumettait en
acceptant des mains du pape cette di-
gnité, résolu d'avance d'en employer
l'influence contre lui , était une trahison,
une apostasie, un abus de confiance,
dont il devait renouveler bientôt l'exem-
ple et le scandale.
A son départ de Rome, au lieu d'aller
remplir la mission qui lui avait été con-
fiée, il passa en Allemagne. Partout,
dans ses écrits, dans les disputes publi-
ques , il cherche à faire prévaloir la cause
du divorce; il forme des liaisons avec les
principaux chefs du luthéranisme, il se
nourrit de leurs doctrines, se rit comme
eux des lois et des canons de l'Eglise ro-
maine, dont il est cependant encore un
des membres, et finit par épouser en se-
condes noces, et en grand secret, la nièce,
d'autres disent la sœur, du fameux
Oséandre. Ainsi, il trompe à la fois le
pape et son maître Henri \ lll.
C'est toujours et partout la même his-
toire parmi les réformateurs : ils se ré-
voltent, et la tragédie finit par un ma-
riage. Le protestantisme est le fils de
l'intempérance des sens et de la langue,
de la langue stirtout. Tous les moines ré-
formés ne se mariaient pas; mais tous
discutaient, i)rêchaienl, bavardaient,
argumentaient à tort et à travers : c'était
une rage, une épidémie, un torrent, une
d(îs sept plaies d'Lgypte. Debout, réfor-
mateur; il faut prouver que c'est le dia-
ble qui a établi la messe , selon Cranmer;
ARCHEVÊQUE DE CAINTORBÉRY.
209
ou qui ordonne de l'abolir, selon Luther.
Debout; il s'agit de démontrer que le rè-
gne du pape est le règne de l'Antéchrist,
et que le royaume des saints est arrivé.
C'est nous qui sommes les envoyés du
Saint-Esprit
Cependant l'affaire du divorce se pour-
suivait avec activité de la part du roi,
avec une extrême lenteur de la part des
légats. La politique timide de Clément,
vivant pour ainsi dire au jour le jour, at-
tendait qu'une circonstance imprévue
vînt le tirer d'embarras , et redoutait
surtout le moment où il lui faudrait pro-
noncer sa sentence. La reine Catherine,
de son côté, suppliait le Saint-Siège d'at-
tirer la cause à Rome, et de ne la point
laisser à la merci des créatures de son
époux. Ces retards, la crainte de se
voir citer à Rome, jetaient Henri dans
des fureurs étranges; excité par la vio-
lence de sa passion, par la coquetterie
d'Anne, par les conseils intéressés de ses
courtisans, par les jugemens favorables
des universités, il résolut de chercher
dans ses propres états la satisfaction qu'il
ne pouvait obtenir dfe Rome.
Ce parti avait ses difficultés et ses pé-
rils, l^e roi ne pouvait obtenir la cassa-
lion de son mariage que du clergé, qui
était très attaché au Saint-Siège, et alors
même il était à craindre que le pape
n'employât contre lui les censures, dont
les suites pouvaient être dangereuses par
la terreur et le respect qu'inspiraient
aux peuples les anathèmes de Rome,- il
n'ignorait pas combien ces anathèmes
avaient été funestes à Henri II et à Jean,
et combien riniluence des papes s'était
maintenue dans toute la Grande-Bre-
tagne. 11 résolut donc de détruire dans
les esprits les principes de soumission et
de respect pour le Saint-Siège , de gagner
le peuple, de soumettre le clergé, de le
mettre dans la nécessité d'autoriser son
divorce, d'anéantir enfin riniluence mo-
rale de l'Église , et de rendre vains par ce
moyen les efforts du pape et de l'empe-
reur.
La doctrine de Wicleff ne s'était pas
entièrement éteinte en Angleterre: les
Aviclelltes et les loUards s'y étaient per-
pétués secrètement , malgré les rigueurs
du gouvernement et la vigilance du
clergé. (X^s anciens sectaires se rt'unis-
saient peu à peu aux nouveaux; il y avait
trop de points de contact entre eux,
trop de fraternité dans leurs sentimens
de haine contre la papauté et contre les
doctrines sévères de l'Eglise, trop de res-
semblance dans leurs esprits inquiets et
avides de changement, pour que turlu-
pins et protestans ne fissent pas cause
commune contre Rome. Henri prévit au
premier abord l'avantage qu'il pourrait
retirer contre le pape de leur existence
et de leur accroissement; il les favorisa.
Infâme politique qui sacrifie aux pas-
sions d'un moment ses propres sentimens
religieux et cette unité si précieuse de la
république chrétienne!
Ce fut alors qu'il songea à rappeler
Cranmer. prévoyant quel genre de ser-
vice il en pouvait attendre. Dans ce but;
il le nomma à l'archevêché de Cantor-
béry, dont le titulaire, Warham , venait
de mourir. A la nouvelle de sa nomina-
tion et de son rappel , Cranmer hésita s'il
devait obéir; incertain de la solution
que pourrait avoir la querelle du roi et
du pape, et prévoyant qu'il pourrait bien
servir de victime expiatoire si les deux
adversaires venaient à se réconcilier, il
attendit pour obéir que le roi le rappelât
une seconde fois, ordre qu'il ne tarda
pas à recevoir, car l'altesse anglaise avait
besoin d'un homme adroit et peu scru-
puleux. Cranmer revint donc en Angle-
terre, et accepta, malgré les scrupules
dont on connaît la valeur, le titre d'.ir-
chcvêque et celui de primat qui était at-
taché au siège de Cantorbéry. Comme
l'Angleterre n'était pas encore entière-
ment séparée de l'Église romaine , il était
nécessaire d'obtenir du pape des bulles
d'installation, de lui prêter serment
d'obéissance et de reconnaître sa supr»'*-
matie. Or, Cranmer, protestant au fond
de l'âme et un des fauteurs les plus ar-
der.s (le la suprématie d'Henri, ne pou-
vait pas, sans blesser la morale publique
et sa conscience, demander et recevoir
les bulles papales. On leva aisément tou-
tes ces (lilïicullés. La veille du jour de
son installation au siège archiépiscopal,
le facile pn'lat, accompagné de trois
amis, se rend secrètement chez un no-
taire, et là proteste vaguement et sans
bruit contre le serment d'obéissance qu'il
allait le lendemain prêter au pontife ro-
310
CRANMRR. ARCUKVf.OUR DE CANTORBKRY.
main. A oilù , dans sa plus prnnil« siinpli-
citt^, le syslôme îles rtîslrictioris nuii
lalt's : I»} pi)ciisi«î , hassesso, trahison,
scaJiil.iU'use liabilndo dont il avait dv\h
doimô ToxtMnple, et dont il ne se privera
pas à l'avenir.
Dus ce moment commenciMil e^tte lon-
gue suite de complaisances serviles que
Cranmer eut toujours pour les passions
et les ca|)rices du roi. Le j)ape n'ayant
pu terminer par ses légats l'affaire du
divorce, l'attira à lui sur les demandes
réitérées de Catherine, et ordonna à
Henri de conipàraitre h Rome dans l'es-
pace de trois mois, l'urieux de celle
sommation, qu'il regarde comme une in-
jur»?, le monarque anLi;lais s'abandonne fï
ses passions; il fait passer au parlement
un acte contre tous les appels à Rome,
ronlirme l'abolition des aimâtes, et con-
damne le clergé par le statut de prœinu-
nire. Celte (jondamnation était une claire
absurdité, une injustice monstrueuse;
c'était déterrer ij)so fado la loi des pro-
viseurs, abolie de fait depuis plus de
deux cents ans, c'était condamner ce
qu'il avait lui-même long-temps reconnu
dans les fonctions de \Volsey comme lé-
gat du pape ; mais c'était aussi une douce
vengeance contre le Saint-Siège, c'était
un moyen de mettre les ecclésiastiques
dans une sorte de servage et de faire re-
connaître partout sa suprématie.
Abanilonné des seigneurs qui dési-
raient sa ruine, voyant ses biens en com-
mise, c'esl-à'diro conliscables au prolit
du roi , dépouillé de la force morale qui
lui venait du pape , le clergé céda lâche-
ment, et offrit au roi un don de trois
cent mille écus et le titre de r/u'f'sitprr/ne
de L' K^lise (ingiicanc, avec celle restric-
tion laborieusement obtenue : autant
que cela se poui'ait faire sans blesser les
lois de Jcsus-Chrisl. La Chambr(î des
communes, impliquée dans la même af-
faire, se hûla, pour détourner l'orage
(pii grondait sur elle, de recounailie la
suprématie royale et de voler les sub-
sides qn'on lui demandait.
Défenseur de la foi, chef de l'f^glise an-
glicane, tout-puissant dans le Parlement
par la peur et la corruption, Ib-nri pou-
vait désormais se livrer en aveugle à ses
passions. Sans attendre la décision du
papCj qui jugeait en ce moment son di-
vorce, San» .scrupule envers la défenso
d'une religion dont il se vantait d'être le
plus éclairé et le plus ferme soutien,
Henri, avant que son divorce avec Ca-
therine soit déclaré, épouse secrètement
Anne de lioleyn , comtesse de Pembrok,
et devient ainsi bigame, par scrupule de
conscience, disait-il. Iioland Lée. depuis
évêque de Coventry, assisté de Cranmer,
bénit ce mariage, et lit cesser ainsi les
remords que le vertueux roi éprouvait
dans son incestueuse union avec Cathe-
rine.
Le premier acte important de Cran-
mer, dans sa juridiction archiépiscopale,
fut de casser le mariage d'Henri avec
Catherine. Cette princesse s'était retirée
au chc'^teau de Dunstable après sa com-
parution devant les légats. Cranmer, ac-
compagné d'un grand nombre d'évêques,
d'avocats, de procureurs, de notaires,
tous à la dévotion du roi , se rend auprès
de la reine, et la fait citer plusieurs fois
à comparaître devant lui. La reine dédai-
gna d'obéir. Enfin, après quinze jours
d'attente, le primat prononça sa sen-
tence; et, comme si le roi eût eu de la
répugnancepour le divorce, t il l'exhorte
c auparavant à se séparer de la femme
f de son frère, conformément à l'Évan-
i gile, et le menace des foudres de l'ex-
« communication s'il n'obéit pas aux
< ordres de l'Eglise. » Puis il prononce le
divorce, et confirme par une autre sen-
tence le mariage d'H«;nri avec Anne.
Les flatteurs admiraient le courage de
ce prélat , et disaient qu'il y avait bien de
la différence entre la religion du pape et
celle du véritable Évangile; que le prélat
de Cantorbéry était un nouvel Alhanase,
un autre Cyrille , et que tout autre qu'un
évêque ordonné de Dieu n'aurait pas eu
la hardiesse de rappeler au roi ses de-
voirs. Quelle misérable comédie!....
Mais ceux (jui se scandalisèrent de voir
(Cranmer, qui s'était d'avance fortement
prononcé en faveur du roi , se faire juge
en celte affaire, ceux-là donnèrent à la
conduite et au courage du primat un
nom ilélrissanl avec justice.
Pour se mettre à 1 abri de l'excommu-
nication dont il était menacé, Cranmer
se pourvut nu concile général par un ap-
pel de toutes les censures qui pourraient
émaner de Piome, quoique daus tous ses
ÉTUDES HISTORIQUES SUR L'ÉGLISE DE VIVIERS.
211
actes il eût procédé en qualité de légat
xlii Saint-Siège. Les censures, en effet,
ne se firent pas attendre. Outré de l'in-
sulte faite à la religion par un de ses mi-
nistres et de la séparation de plus en plus
tranchée d'Henri VIII avec Rome, le
pape lance ses foudres contre le légat in-
iidèle et ordonne au roi de reprendre
Catherine. Loin d'obéir, l'un et l'autre
lèvent entièrement le masque, excom-
munient le pape à leur tour et lui décla-
rent la guerre.
Dès ce moment la suprématie du roi
est reconnue partout, et FArii^leterre en-
tièrement séparée de la communion ro-
maine.
Ainsi finit cette malheureuse affaire du
divorce, qui, de sa nature, ne devait
point passer le seuil du palais, et qui fut
cause d'un changement de religion de la
part d'un peuple nombreux, qui brisa
l'unité si précieuse de la république chré-
tienne, et créa des intérêts et des prin-
cipes contraires: déplorable apostasie
qui fit verser le sang anglais par torrens
pendant un siècle, abâtardit la nation,
abolit les monastères, réduisit les peu-
ples à la misère, et créa cette effroyable
taxe des pauvres qui écrase aujourd'Iiui
la Grande-Bretagne et ces infûmes lois
restrictives au milieu desquelles se débat
encore aujourd'hui l'Irlande en deuil.
Certainement, le divorce d'Henri ne
fut pas la seule cause du schisme d'An-
gleterre ; il y avait bien d'autres élémens
qui le favorisaient. Mais nous sommes
convaincus que sans les fatales passions
du roi, sans son apostasie, l'Angleterre
n'eût point changé de religion, et que
l'apparition du protestantisme sur ses
côtes n'eût été pour elle qu'un accident
sans importance. Partout, en efiet, où
les rois sont restés catholiques, les peu-
ples , libres de suivre l'impulsion de leur
conscience, sont restés fidèles à leurs
anciennes croyances.
Quant à la légitimité du mariage
d'Henri avec Catherine, prétexte du di-
vorce, il eût été impossible île ne la pas
reconnaître . si la passion d'un côté, l'a-
mour du paradoxe de l'autre, n'étaient
venus obscurcir une question si simple.
Comme les motifs imporlans du bien pu-
blic peuvent fréquemment exiger de tel-
les alliances, et c'était ici le cas, entre
souverains, il y a plus de raison de ne
pas étendre jusqu'à eux la rigueur de la
règle imposée auxsimplesparticuliers(l),
et de donner aux papes, gardiens de la
morale publique, le droit de décider de
la nécessité de semblables dispenses. Le
mariage entre beaux-frères et belles-
sœurs est, en effet, défendu par le Lévi-
tique. comme disaient les partisans du
divorce. Mais cette prohibition n'est
qu'une loi municipale et cérémoniale
des Juifs. Ce qui le prouve, c'est que
dans le Deutéror.ome, Moïse ordonne,
dans certains cas, le mariage d'un
homme avec la veuve de son frère. Or, de
tels maringes, ordonnés ou tolérés par
Dieu, n'étaient donc pas impurs et con-
traires aux lois divines; donc le pape
avait le droit de les permettre dans de
certains cas urgens : c'était une vérité
bien simple et bien évidente. Mais ce
n'était point là l'affaire des passions
d'Henri \\\\ et drs vues ambitieuses de
Cranmer, créature d'Anne, protestant
comme elle , et qui voulait introniser son
principe.
M AIR Y.
(I) H'jmc , Ilistniie île la maison de Tudor,
»««4
Rtudes ïnsTORiQii:s sur i;i:(;lisi: di: vivii:riS,
KT SUU QIELQL'KS PAllTlCL'L.MUrÉS RK.\l\KQLAIiIJ:S DE SA CONSTITUTION
AL MOYKN A(.i:.
Au moment où l'on s'occupe de conti-
nuer et de compléter la grande collec-
tion, connue sous le nom de Callia
Chris ti dru/ j il serait à propos de réunir
et de coordonner les monumen'î de l'his-
toire particulière de chaque diocèse.
Chacun d'eux eut ses héros dans ses mar-
tyrs et SCS grands hommes dans ses saints.
212
ÉTUDES IHSTORIQUES SUR L'ÉGLTSE DE VIVIERS.
Chaque (^i^^lise, sans se d(^tarhrr du fjrand
ctMitrt' <ruiiité, cul aussi qucUiuc chose
de particulier dans les cc^rénionies de
sou culte ol daus ses usa^^ps locaux. He-
uieltrc eu luuiit>re les fails les plus re-
uiaïquahles de l'histoire des divers dio-
cèses de France et faire connaître les
constitutions qui les rebaissaient, serait
nu ma{;nirique travail pour lequel il fau-
drait réunir lYTudition héuf^dictine au
sens ciitique de notrtî siècle. Le corps
illustre qui va poursuivre l'immense ou-
vraç;e dont nous avons parlé a tout ce
qu'il faut pour réussir dans celle entre-
prise. Psous puhlions aujourd'hui quel-
ques fails inédits sur l'histoire de l'église
de A iviers et sur sa conslilulion au
moyen Age. Heureux si cette publication
peut mettre les savans auteurs de la Gai-
liu Christiana sur la voie de quelque
document nouveau qui leur soit utile
pour la confection de leur ouvrage!
S I. De l'église de Viviers depuis sa fondation jus-
qu'au commencement du seizième siècle.
En descendant le Rhône de Valence à
Avignon, on aperçoit sur la droite, au
haut d'un rocher, un clocher qui a la
forme élancée d'une tour mauresque, et
tout à côté une vieille cathédrale, avec
ses ogives noircies par le temps, et cette
espèce de charpente extérieure en pier-
res, qui caractérise 1er. églises gothi-
ques. Au-dessous de ces vastes édifices
et au bas de la terrasse sur laquelle ils
s'élèvent, se trouvent {|uelques maisons
ou plutôt quelques cliaumicics qui sem-
blent s'abriter humblement sous la pro-
tection de la cathédrale. C'était là une
partie de l'ancien ^ iviers. La nouvelle
ville s'est portée du côté opposé, au bord
de la route qui suit le littoral du Rhône
dans l'intérieur du A ivarais.
^ iviers fut d'abord, à ce qu'il paraît,
un de ces chAteaux- forts [castella), (jue
les Pvomains construisaient sur des hau-
teurs pour commander des vallées ou des
cours d'eau , et tenir ainsi le pays sous
leur joug. Des colonnes milliaires (1),
(I) Des colonnes milliaires Irourées au hameau
de Joviac , prèé du vill.ige du Tlieil , indiquent pré-
cisèmenl la dislanre «le cotte localité à Viviers, et
entre ces deai endroils od a eocoro trouve d'autres
colonnes milliaires.
trouvées le long de la voie antique qui y
aboutissait, ne permett<'nt pas de révo-
quer ce fait en doute. Mais aussi il sem-
ble incontestable , d'après la tradition du
diocèse, que l'église établie dans le pays
des llelviens fut fondée vers l'an 200 par
saint .lanvier, à yILba Jfchnoriiiin , ville
riche et importante, si l'on en juge par
les débris de sculpture et d'architecture
que l'on trouve encore parmi ses ruines.
Au commencement du cinquième siècle,
Crocus, roi des Vandales, prit et sacca-
gea jllba ou Albe; mais l'évêque , avec
son clergé et une partie des richesses de
son église, eut le temps de se réfugier à
Viviers. II y restait peut-être encore une
garnison romaine qui le protégea dans
cet asile. Il y construisit une cathédrale
nouvelle ; une population nombreuse vint
s'y réunir, et le chAteau-fort des Ro-
mains devint une importante cilé , qui
put, à l'aide de ses fortifications, se dé-
fendre contre les surprises des barbares,
dont les invasions multipliées ne cessè-
rent pendant plusieurs siècles de sillon-
ner les Gaules.
Ainsi l'église de Viviers, assise sur son
promontoire isolé au milieu des flots du
Rhône (1), comme un navire à l'ancre
dont la proue serait tournée vers l'orient,
se trouvait préservée, par la force de sa
situation , du contact immédiat des peu-
plades barbares que le nord vomissait
sans cesse. Par ses cloîtres, ses commu-
nautés, ses dépendances, elle était l'Ame
et le centre (2) de la ville nouvelle.
La piété des fidèles ne tarda pas à la
combler de richesses. Dès 540, elle reçut
en donation (,\) tout le territoire qui s'é-
tend entre Aps et le Theil , et qui com-
prend environ cinq ou six lieues de tour.
Un assez grand nombre de Juifs vint
chercher au pied de son chAleau-fort
un abri contre les exactions des seigneurs
et contre les persécutions du peuple des
campagnes, encore ignorant et supersti-
(1) A celle époque, le Rhône, qui s'esl retiré de-
puis , baignait ce promontoire de plusieurs côtés.
(2) La cathédrale ne fui achevée el dédiée qu'en
1107, par le pape Calixto II, assisté de plusieurs
èv«"'ques. Elle a élé dopiiis saccagée el répar/'O.
[ô j Louis-le-Débonnaiie , Tempereur Lothaire lui
firent aussi des donations considérables, et lui con-
férèrent plusieurs privilèges. (Columbi , de Rebut
gesli$ epitcop* Vn«r.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR L'ÉGLISE DE VIVIERS.
lieux. Ils habitèrent un quartier particu-
lier de la ville, où ils étaient réunis,
comme ils le sont encore dans le Ghetto,
à Rome. Là, ils jouissaient, dans l'obscu-
rité de leurs humbles demeures , de la
libre pratique de leur religion ; la seule
condition attachée à cette tolérance, c'é-
tait qu'ils fussent rentrés dans leur quar-
tier à la chute du jour ; on fermait alors
les portes par lesquelles on pénétrait
dans l'enceinte du rempart où ils étaient
en quelque sorte parqués -, on levait les
ponts-levis des fossés, et la Juiverie deve-
nait à la fois pendant la nuit une prison
et une forteresse.
Les évêques de Viviers permirent même
aux Juifs d'avoir un cimetière sur la col-
line voisine (1) ; mais quand on y portait
quelque Juive riche, on était obligé de la
déposer devant la chapelle de la Made-
leine , et le chapelain s'emparait de tous
les bijoux (2).
En comptant les habitans de la Juive-
rie , et ceux du faubourg supérieur , ap-
pelé aussi faubourg Saint-Jacques, la po-
pulation de Viviers s'est élevée, dans le
moyen âge, jusqu'à 15,000 âmes. En 1790,
elle n'en comptait plus que 2000, La peste
et les guerres de religion expliquent cette
immense diminution. La prospérité de la
ville de Viviers a suivi le déclin de celle
de son église.
Il paraît que Charles Martel introdui-
sit dans cette église, comme dans la plu-
part des bénéfices et des évechés de
France , des élémens séculiers qui vin-
rent se mêler étrangement aux élémens
ecclésiastiques. Plus d'un compagnon du
vainqueur des Sarrazins échangea , com-
me on sait, son casque contre une mitre
et sa cuirasse contre une chasuble. Ces
officiers, devenus évoques et abbés par
récompense de leurs hauts faits contre
les infidèles , eurent à leur tour des
hommes d'armes à pourvoir de charges
et d'emplois : ils distribuèrent des cano-
nicats et des prébendes. Sous les faibles
successeurs de Charlemagne , ces abus ,
quelque temps comprimés, reparurent et
(1) La monlacne do Sainl-Mailin.
(2) Cela résullo de» actes irun procès qu'inlonla
le chapelain , et (lu(|uel il résulte qu'au liou do bi-
joux on ne mettait plus dans leacercuoiU des Juifs
que dos morceaux de yerrc.
TOiiu vni. ■^N'> i». 1039.
213
finirent par prévaloir. C'est à cette épo-
que qu'il faut reporter la singulière com-
position du chapitre de Viviers , qui
comptait dans son sein vingt ecclésiasti-
ques et vingt seigneurs laïques. Ces der-
niers avaient le droit d'entrer dans le
chœur armés de pied en cap et d'y ame-
ner leurs femmes (1). Ils prétendaient
même pouvoir venir à cheval jusque dans
l'église même, c'est-à-dire probablement
dans l'enceinte particulière et fortifiée
de la cathédrale. Clément VI supprima
les membres laïques du chapitre de > i-
viers. Le chapitre avait le tiers des droits
régaliens , et l'évéque les deux autres
tiers. Ces droits comprenaient les pou-
voirs administratifs et judiciaires.
Quand un évêque était nommé et qu'il
venait se faire installer, on le faisait des-
cendre de cheval à la porte de l'enceinte
sacrée, et on lui faisait jurer, avant qu'il
mît le pied sur le seuil de l'église, de
maintenir les privilèges du chapitre.
Cependant, le chapitre ne demandait
qu'à partager l'autorité épiscopale; un
autre corps, placé en dehors de l'Église,
aspira plus sérieusement à l'entraver
dans son exercice, ou peut-être à l'arrê-
ter dans ses empiétemens. Ce corps était
la municipalité de Viviers, les boni ho~
mines du moyen âge.
En 1 147 (2), l'évêchc de Viviers, qui, à ce
qu'il paraîtrait, ne reconnut jamais la
domination de Bozon et de ses succes-
seurs (3) , fut érigé en comté par l'empe-
reur Conrad II. Ce titre ne faisait que
conférer aux évêques des droits qui leur
appartenaient déjà en fait. Les évêques do
Viviers voulurent alors se débarrasser
des importunes limites qu'imposaient à
leur autorité les franchises municipales
(i) Outre les chanoines il y afail do nombreux
bénéliciers; jusque dans lo quiiuième siècle, à plu-
sieurs fêtes solennelles , telle que celle do Saint-Vin-
cent, plusieurs barons et dames do qualité aTaiont
conservé lo privilège iroccupor les stalles du clunir,
et d'y porter les uns el les autres des mitres et des
chapes.
(2) ISotiec sur les vingt-deux dioed$9s du Inn-
^««(/oc , par (îraverol, avocat el académicien do
Nismos. ^ismes, 17!G.
(3) Cela résulte de la chronique on vers latins do
Godcfroy do Vitcrbe qui suppose (jiie lloson , roi
do Uourgoijue , dit ù roiuperour Ulhon, do tibi Yi"
varium,
14
214
KTUDES HISTORIQUES SUR L'ÉOLISE DE VIVIERS.
Il V eut une lutte iiiteslino
i\c la viili
violeiilt'ot piolon^ce entre ces (lt'ii\ pcm-
voirs. Elle l'ut coinpli(|uée par les pré-
tentions «pie les comtes de 'J'ouloubc éle-
vèrent alors sur le \ ivaiais. Les éviiiiues
se donnèrent à la fois la tAche de com-
battre les usurpations du dehors et de
consomnior les usurpations du dedans.
L'un d'entre eux, saint Arçons, périt
victime d'une émeute (I) qui eut pour
cause la violation complète de ce qui
restait dans la ville des vieilles libertés
locales. Le sang de ce martyr porta mal-
lieur aux séditieux. La ruine des franchi-
ses de \ iviers fut consommée au prolit
tlu pouvoir ecclésiastique par les succes-
seurs de saint Arçons.
La lutte ne fut pas soutenue avec
moins de succès par les évèques comtes
de Viviers, contre les comtes de Tou-
louse, ces puissans suzerains de la France
méridionale. Quoi qu'en aient pu dire
dom \ ic et dom Vaissette, la souverai-
neté que les comtes de Toulouse préten-
dirent s'arroger sur le Vivarais ne fut
jamais reconnue dans celte province. Les
deux savans bénédictins ont manqué sur
ce point . non pas d'érudition , mais de
probité historique. Ils avaient été gagnés
par les états du Languedoc ^2), qui avaient
voulu .inpuyer sur Lhisloire et faire re-
uionter aux temps les plus reculés leur
suprématie sur les étals du Vivarais. Il
est certain qu'une ligue se forma en \i-
varais contre les puissans seigneurs de
Toulouse. Elle se composa des princi-
paux barons du pays, qui se groupèrent
autour de l'évèquc comte de \ iviers,
dont l'autorité temporelle , déjà fort
étendue , s'accroissait encore de l'in-
fluence que lui donnait sa juridiction
(1) Je dois la communication de ce fait, et do
quelques uns d« ceux que je rapporte i( i, à M. liar-
rjcjn, jeune séminariste de Vitriers, (jui a recueilli
de précieux matériaux pour une tiisloire occlésias-
liquti de Viviers et du Vivarais, et qui s'occupe de
meUrc en ordre, pour tes publier ud jour, ce« Iré-
sorti de son érudition.
(2] M. (.Iiallaincl , ancien juge à PArgentière, el
trèft terbé dans l'iiistuire de sonpay», écriTaii en
1010 à M. de La noissière , ancien avucat-gén«ral au
parlt'nn'nt de Grcnol>le, el éditeur des Commentairet
(lu Soldat du Viidt ai$ : r. M. de Hochemure m'a du
avoir appris de dom Malherbe que les étals du Lan-
{^ucdûc, jalouK des priTilé^cs du Vivarais, n'aYaieol
pas Toulu permelire qu'il en rappelai PorigiDe. n
spirituelle. Cette ligue ne cessa de com-
battre pour l'indépendance du Vivarais,
c'est-à-dire pour l'indépendance de la
féotlalité. Les évèques de \ iviers en pro-
litèrent dans l'intérêt de leur autorité
temporelle. Ils se créèrent dans toute la
contiée une sorte de suzeraineté; l'un
d'eux, Rornon ou Burnon, profita admi-
rablement des excommunications lan-
cées contre Raymond , comte de Tou-
louse, pour accroître sa puissance. Il se
lit remettre en 1209, par le légat iNlilon,
la garde du chAleau de l'Argentière, qui
avait été séquestré par l'Eglise , avec
quelques autres terres, à Raymond,
comme un gage de la sincérité de sa pé-
nitence. Ce malheureux prince se soumit
à la cérémonie de son humiliante abso-
lution, dans l'église de Saint-Gilles, eu
présence de l'évéque Burnon.
Rurnon eut encore l'adresse de s'ap-
puyer sur Simon de Montfort, chef de la
croisade contre les Albigeois. Il lui
donna en lief (1215) le château de Fanjau,
et la moitié de tous les droits et revenus
de la baronnie de l'Argentière, tombée en
commise par l'hérésie du comte de Tou-
louse. Il céda de plus à Montfort la moi-
tié du commun de paix de son diocèse;
il lui remit entin , pour cinq années , la
moitié des dîmes, dont plusieurs laïques
s'étaient emparés, à la charge de les faire
rentrer dans le domaine de l'Eglise. Le
sire de Montfort s'engageait à maintenir
les évèques de V iviers dans toutes leurs
possessions, el à obtenir du Sainl-l^ère la
ratification de ce traité. Enfin, dans le
cas où quelque roi de France attaquerait
Burnon ou ses successeurs, Simon pro-
mettait de les défendre, si ce n'est en
personne , du moins par ses sujets ou ses
vassaux.
liaisons ici observer que le commun de
paix j autrement appelé paisade , était
une contribution établie dans quelques
contrées aliu d'avoir les moyens d'empê-
cher les seigneurs de se faire la guerre
cnlre eux. Les évèques de? Viviers, pour
remédier à l'anarchie féodale, s'étaient
efforcés d'introduire cette institution
dans le \ ivarais , et ils avaient cm assez
d'autorité pour y réussir. Comme repré-
senlans du Dieu de paix, ils étaient les
arbitres naturels des querelles de leurs
ouailles, et ils furent les collecteurs de
ÉTUDES ^HISTORIQUES SU
la païsade. Cet utile impôt était levé et
employé sous les auspices de la religion.
Burnon crut pouvoir en détourner une
portion en faveur du chef d'une croisade
approuvée par le pape et prêchée par ses
légats. Il créait en même temps un puis-
sant protecteur à son siège épiscopal.
Simon de [Monlfort eut bientôt ù se fé-
liciter de l'alliance qu'il avait contractée
avec l'évêque de Yiviers. Il remonta le
Rhône en 1215 avec une partie de ses
troupes pour attaquer Montelimart . oc-
cupé par Adhéraar de Monteil , et Crest,
où Adhémar de Poitiers s'était fortilié.
Son convoi de bateaux fut vivement as-
sailli près de l'embouchure de l'Aidè-
chc; le cardinal Bertrand, légat du pape,
qui était avec lui , fui assailli à coups de
pierres au bourg de Saint-Saturnin (au-
jourd'hui Pont Saint-Esprit) , où il avait
voulu débarquer ; il fut obligé de rejoin-
dre Simon de Montfort , et tous les deux
ne purent trouver de refuge que sur les
terres de l'évêque de Yiviers, qui s'em-
pressa de venir à leur secours.
Le zèle que Burnon avait déployé dans
cette guerre des Albigeois, et la puissante
médiation de Montfort, lui valurent la
conservation de la baronnie de l'Argen-
lière. Le pape Honoré III écrivit lui-
même à son légat, le cardinal Conrad,
ainsi qu'à plusieurs membres du concile
de Montpellier, pour les engager à empo-
cher que l'évêque de Yiviers ne fût trou-
blé dans la possession de cette terre.
Un autre évêque de Yiviers (1), Bermon.
qui fut depuis cardinal, parvint à acqué-
rir un tel ascendant dans le pays, qu'il
se lit prêter foi et hommage par tous les
seigneurs du ^ ivarais. Il prétendait n'a-
voir d'autre supérieur dans l'ordre tem-
porel que Tempereur; cette prétention
parut justifiée par des lettres patentes de
Frédéric 11, à la date de 1235, lesquelles
confirmèrent toutes les concessions im-
périales faites précédemment à l'évêque
de ^iviers, entre autres les droits de
péage sur terre et sur eau , depuis Don-
zère (2) et le bourg Saint-Andéol, jus-
(1) Ce fait, que je n'ai pas pu vérilier, lu'a élé
attesté par !M. l'abbé Rarracan, qui m'a dit avoir eu
entre les mains les pièces originales où il l'a puisé.
(2) l'or Dunzorain et bur-um sancli Andocli , us-
quc ad (lumeQ Ardcchii vctoris, quod est limes ira-
R L'ÉGLISE DE YIYIERS.
215
qu'à la rivière d'Ardèche, qui formait la
limite méridionale de l'empire.
En 1303, Philippe-le-Bel réunit le Yi-
varais à la couronne de France. Alors
encore l'évêque et le chapitre soutinrent
que les terres qu'ils avaient citrà Rho-
daniun et in Rhodano (1) étaient allo-
diales et indépendantes de la suzeraineté
du roi. :Mais il n'était pas aussi facile de
lutter contre Philippe-le-Bel que contre
les comtes de Toulouse. Ils furent obli-
gés de renoncer à toutes ces prétentions
par un règlement du 10 juillet 1305 et
reconnurent sa suzeraineté, tant sur eux
que sur leurs terres. Il fut convenu que
l'évêque ne prendrait plus dans son sceau
les armes de l'empire , mais celles de
France , et que lui et ses successeurs se-
raient du conseil du roi. Ce règlement
fut confirmé par un second traité de
l'an 1307 , en exécution duquel l'évêque
de Yiviers prêta serment en 1314 entre
les mains du chancelier d'Orgemont.
Une réaction s'opéra ensuite, soit de la
part des rois deFrance,soitdela partdes
seigneurs du Yivarais , contre l'autorité
temporelle du clergé du diocèse de Yi-
viers. Dans les états particuliers de cette
province, le clergé ne se trouvait pas re-
présenté , tandis qu'il l'était dans les
états provinciaux de tout le reste de la
France. L'évêque de Yiviers n'y était ad-
mis qu'en sa qualité de baron de l'Ar-
gentière , et comme les autres barons du
pays, il y envoyait son bailli qui le re-
présentait, et votait pour lui. En 1510,
aux (2) états tenus à Tournon, un évê-
que de Yiviers qui y vint en personne,
traita un peu vivement un des baillis des
seigneurs. L'assemblée parut soulevée
d'indignation, et elle rendit un arrêté
par lequel elle enjoignit à l'évêque de
sortir de la salle de ses délibérations et
de ne plus reparaître aux états.
Yoih'i à quel point de faiblesse et de
déconsidération politique étaient tombés
ces prélats autrefois si puissans; ils
étaient honteusement mis i\ la porte par
de simples ofliciers de justice de ces mê-
mes barons, qui avaient autrefois respec-
porii. (Columbi , de reh. gesl, Epiteop, Vtvar,, pa-
gin. 120 cl 127.
(1) Vieux actes du temps dont les copies existent
à Viviers.
(2) Lettre de M. Challamel i\ M. de La Bjissière.
216
ÉTUDES HISTORIQUES SUR L'ÉGLISE DE VIVIERS.
luensement abaissé leurs sceptres devant
la crosse épiscopale. Au reste , il faut se
rappeler que l'on était au coiunience-
inent du seizième siècle , et (jue déjà
comnienijaient à couver dans les esprits
les premiers fermens de la révolte spiri-
tuelle qui allait bientôt éclater dans le
monde.
S II. De quelques usages remarquables pratiques
dans régliso do Viviers.
Pour convertir plus facilement des pays
à demi barbares, les disciples des apô-
tres et les premiers missionnaires du
christianisme firent quelques concessions
aux usages du pays , sans relAcher en
rien les liens qui devaient rattacher leurs
fondations locales à l'unité catholique.
La foi n'est nullement intéressée à reje-
ter l'opinion soutenue par quelques his-
toriens, que d'antiques cérémonies, mê-
lées aux fêtes religieuses dans certaines
contrées, remontent jusqu'au paganisme.
Il est de l'essence de toute institution
forte de s'assimiler tout ce qui ne leur
est pas antipathique ; elles donnent un
sens nouveau à de vaines apparences ex-
térieures en les pénétrant de leur esprit.
C'est par suite de ce principe que l'on
transforma en basiliques chrétiennes des
temples païens, après les avoir purifiés
et bénis.
II arriva aussi que le génie particulier
des premiers missionnaires et des pre-
miers évêques chrétiens introduisit dans
les églises qu'ils dirigeaient des coutu-
mes qui leur parurent utiles en elles-
mêmes ou conformes à l'esprit des habi-
tans de leur territoire spirituel : souvent
ces coutumes s'établirent par le seul laps
de temps sans qu'on puisse en désigner
le fondateur ni en spécifier l'origine.
(,)uand le vaste empire de l«ome s(î fut dé-
chiré en lambeaux et qu'il eut été par-
tagé par une foule de peuplades diver-
ses , le morcellement qui en résulta.
sans changer les diocèses, les isola de la
capitale du monde catholique , et laissa
prendre de plus grands dévcloppemeus
à leurs usages locaux. Ce fut hî temps
où les églises parlicnlières, sans s'écarter
en rien d essentiel des doctrines et de la
discipline adoptées dans la chrétienté,
pufcnt s'cmpiciudrc de |a manière Ja
plus frappante, d'une physionomie qui
leur était propre. Il serait fort curieux
d'étudier, à l'aide de ce qui reste de leurs
archives, et de ce qu'où a conservé de
leurs traditions, les annales de chacune
de ces églises. Au milieu du désordre de
la société politique , elles formaient
comme des sociétés à part qui avaient
leurs coutumes, leurs mœurs et leurs con-
stilutions.
En effet , au temps de la féodalité, la
suprématie de la force matérielle sem-
blait s'être substituée dans l'état à tout
pouvoir légal. L'Eglise chrétieime con-
servait seule les traditions de la justice
fondées sur la parole de Dieu : les oppri-
més cherchaient un refuge dans son sein;
les monastères étaient des asyles contre
le despotisme seigneurial. Dans les ca-
thédrales des villes épiscopales et métro-
politaines s'élevait ù l'ombre du sanc-
tuaire tout une population d'enfans des-
tinés à concourir aux solennitésdu culte.
Du sein de la ville épiscopale et des
campagnes voisines , des hommes de tou-
tes conditions, et surtout des conditions
pauvres, s'empressaient d'accourir aux
pieds de leur premier pasteur pour lui
proposer de confier à ses soins une por-
tion de leurs familles, bien surs que l'E-
glise serait une bonne mère pour ces en-
fans adoptifs et qu'elle étendrait sa douce
et efficace protection sur leur vie en-
tière. Il y avait dans les chœurs une hié-
rarchie fondée sur l'ancienneté en même
temps que sur les progrès des jeunes lé-
vites. On comprend que cette éducation
faite aux y)ieds de l'autel devait être en-
core plus féconde en vocations sacerdo-
tales que celle des écoles ecclésiastiques
instituées depuis la réforme sous le nom
de petits séminaires. Mais des temps nou-
veaux ont dû enfanter des nécessités nou-
velles. Les églises particulières autrefois
opulentes et sans cesse enrichies par la
piété des lldèles n'auraient plus aujour-
d'hui de quoi nourrir ces armées de cho-
ristes qui remplissaient les nefs des ca-
thédrales et faisaient retentir de leurs
mille voix ces arceaux gothiques aujour-
d'Iini déserts.
1/édiication du premier Age paraissait
convenir d'une manière toute particu-
lière ù l'église de Viviers, qui eut tou-
jours pour trait caractéristique une tcn-
ÉTUDES HISTORIQUES SUR L'ÉGLISE DE VIVIERS.
217
dresse atlentive , j'ai presque dit une fai-
blesse maternelle pour la jeunesse et
pour l'enfance. En voici un exemple re-
marquable.
On sait qu'une règle générale (1) adop-
tée par le christianisme au berceau fut
de ne pas élever les impubères aux em-
plois ecclésiastiques même les plus mi-
nimes : on ne pouvait pas remplir avant
dix-huit ans les fonctions même de lec-
teur qui consistaient simplement à con-
server avec soin les livres saints et à lire
dans l'église au moment de la réunion
des fidèles l'ancien et le nouveau testa-
ment. Eh bien, à Viviers , on n'observa
pas cette règle. La preuve en est tirée
d'une inscription qui y a été trouvée dans
le dernier siècle et dont voici la traduc-
tion.
«Dans ce tombeau répose Sévère d'heu-
« reuse mémoire, lecteur innocent qui
« vécut paisiblement pendant treize ans,
< et mourut le dix des calendes (2) de
i décembre. >
Ainsi une inscription tumulaire à demi
effacée nous révèle l'existence obscure
de ce lévite , qui , au milieu des orages
d'une époque de conquêtes, d'invasions
et de brigandages, vit s'écouler en paix
les années de son enfance à l'ombre du
sanctuaire comme le jeune Samuel près
du grand-prêtre Héli. Un hommage sim-
ple et touchant est décerné à l'innocence
de son âge. Paix donc aux mânes de Sé-
vère l'Helvien qui rendit le dernier sou-
pir entre le vestibule et l'autel avant
même d'avoir atteint le terme de son
adolescence , comme la fleur à peine
éclose qui se flétrit sur l'autel après avoir
exhalé son encens !
Cette inscription est rapportée aux
sixième et septième siècles par de savans
archéologues : c'est à peu près à cette
époque que l'on doit faire remonter l'é-
(1) Voir la notello 122 de Pempereur Juslinien.
(2) Voici le texte do cello inscription dont le
latin est barbare et incorrect :
IN HOC TOMOLO
REQUIESCET IION
EMOUIAE SEVERVS
LECTUU INNOilENS
QUI VIXIT IN PACK AN
ISIS THEDKCEN, OHm.D
ECIMO KAF. DECEMU
KES.
tablissement de quelques bizarres céré-
monies usitées dans l'église de Viviers.
Ces cérémonies étaient décrites avec
beaucoup de détails dans un manuscrit
qui faisait partie des archives épiscopa-
les de cette ville , et dont nous avons
une copie sous les yeux.
Ce manuscrit fut écrit en 1376 par le
maître de chœur de cette époque, appelé
Pontius de Halvernia : il était en vélin
de format in-quarto. Le latin qui y est
employé est très plat , très obscur et par-
fois inintelligible. Le bon maître de
chœur commence par dire dans son
préambule : a Et qu'on prenne bien
i garde qu'il ne naisse aucun scandale
de ce que nous allons dire, mais que
chacun, plein de bienveillance et de
désintéressement, s'attache à accom-
plir la tâche qui lui aura été confiée ,
avec douceur et une volonté docile,
afin que leur obéissance donne un
exemple d'humilité aux mineurs. >
On n'avait pas alors cette obéissance
raisonneuse et disputeuse qui est souvent
si près de l'indépendance et de la révolte.
On célébrait sans contestation et avec
confiance les cérémonies même minu-
tieuses et bizarres , imposées par les
vieilles traditions et approuvées par les
supérieurs ecclésiastiques. Mais aussi
à force d'agir pendant des siècles avec
une aveugle simplicité, on finissait par
perdre le sens des antiques observan-
ces , et par ne plus pouvoir s'en rendre
compte ; et si elles étaient tout d'un
coup attaquées par des réformateurs té-
méraires ou par des philosophes investi-
gateurs et incrédules, on se trouvait dés-
armé de toute défense raisonnable con-
tre leurs aggrossions.
Rappelons donc ici les bizarres usages
qui se pratiquaient dans l'église de Vi-
viers à l'occasion de l'élection de l'abbé
du bas-clergé, et de l'évêque-fou, et nous
essaierons ensuite d'en donner l'explica-
tion.
L'abbé du bas-clergé devait être pris
parmi les jeunes clercs et élu dix-sept
jours avant INoel. Il était nommé par
quatre csclafards (1) et un enfant de
(I) Les rsclafanls ou tcla fards olaioni »Ians le
chœur au-dessus do clericulut , petit clerc. Lorsque
le pclil clerc , aprôj six ans de sertice au chœur,
21«
ÉTUDES IIJS'KMUgUES SVÏK L'KGLISE J)fc: VIVIKUS.
chœur, qui ét.iicnt tirrs au sort, cl qui
(levaient s'enleiulrc pour Hrc unaiiiiucs
dans leurs voles. Ou allait ensuite cher-
cher l'abhé du bas-clergé élu do celte
manière; on l'élevait sur le pavois, et on
le portait à la maison cléricale. Là. qu.md
le nouveau diijnitaire taisait son entrée,
tout le monde devait se lever, môme l'é-
véque.L'n banquet joyeuxétait préparé (1)
à ses frais, il y prenait place avec ses
compagnons, et devait y être servi par
les domestiques do l'évoque; en criant,
sifilant, devisant , trinquant les verres ,
ils faisaient à qui mieuv mieux des joyeu-
setés et des bouffonneries, puis l'abbé et
le chœur chantaient alternativement des
paroles que nous copions textuellement
sur le manuscrit du maître de chœur.
▲ PARTR ADBiTIS.
IIEUOS
A PinTR ABBATIS.
AD FOIS SANCTI HACOY.
▲i.TER cnonus.
ET VOUE VOIIEKNO.
ALTER CaORUS.
KIRIK ELEYSON.
Après avoir chanté ces paroles bizarres
et sans suite, où des souvenirs de fêtes
païennes semblent obscurément mêlés à
des pratiques de pèlerinage chrétien , le
portier du chftteau faisait en langiie vul-
gaire (2j une proclamation dont voici le
sens :
c De la part de monseigneur l'abbé et
ses compagnons, nous vous faisons sa-
voir que tout homme qui l'aime le suive
sur le perron. »
Alors l'abbé et les gens de la maison
s'élançaient impétueusement au dehors
de la porte, et ils étaient aussitôt suivis
par les jeunes chanoines, les choristes,
les esclafards et les petits clercs. L'évé-
avait fait deux ans de philosophie cl avait reçu la
tonsure, il se présentait au chapitre qui, après lui
avoir fait subir une espace dVxainen , le rorevait
esciarard ; il recevait en cette qualil»' li'H» liv. de
rente, et avait un titre clérical. L'esctafard , aprii»
avoir pris les ordres , deven;iit choriste , chornriut,
rétribua de l(X) liv. Vlm lurd, il pouvait arriver à
un canonicai.
(1) Il existe un jugement du ."l mai HOC, rrmhi
par des arbitres contre un homme qui avait été élu
abbé du clergé, et (jui ne voulait pas fétre ni donner
le repas (lu'il devait on ceit»» qualité.
(2) De pari mos s^nhor l'abbal et ses compagnons
tos fain a saber que tôt bomu lo segua lay ou vourra
aiUdi <.ii(;uA souà luâ p«rrd , vie.
(jue de Viviers et tout son chapitre de-
vaient, sous peine d'amende , suivre la
procession jtisqu'à la porte hos((ii;iorant
((pii commimiqnait du cliAl(;au avec la
ville). Puis ils descendaient avec grand tu-
niiilt(î dans l'intérieur, et y faisaient mille
folies sur lesquelles on fermait les yeux,
comme on le fait sur ce qui se passe au
carnaval de lloine ou de Venise. J'ai vu
encore au milieu de la petite place de
V iviers une crosse très bien figurée par
deux rangs de caillons noirs. L'abbé du
bas clergé allait s'y placer et y donner
des bénédictions burlesques.
Une procession se faisait ensuite tous
les jotirs de l'Octave qui précédait ]\oël,
et tout le jeune clergé était conduit par
l'abbé nouvellement élu. Ce même abbé
était chargé, avant la messe de ce jour
solennel, d'introduire dans le chœur et
de faire asseoir dans les stalles les ofii-
ciers municipaux, boni homines , elles
notables voisins de la ville. Il les revêtait
des chapes les plus belles, et les plaçait
à côté des chanoines.
Les cérémonies relatives à Vcvêquc-fou
n'étaient pas moins étranges.
Pendant qu'on avait un abbé du clergé
choisi parmi les adolescens, on prenait
un évoque parmi les enfans de chœur
{clcricuLi) ^cetévêque. A^{te\é cvcque-foiiy
était nommé par le jeune clergé le jour
des saints Innocens ; alors le petit pon-
tife prenait possession de son éphémère
dignité. On le revêtait d'une chappe de
soie et d'une mître , on le plaçait sur le
pavois j puis on chantait processionnel-
lement le Te Deuni ; on installait l'évé-
que-fou sur le siège épiscopal en mar-
bre ; son chapelain était assis à ses pieds ;
enfin la bénédiction du petit évêque cou-
ronnait cette première cérémonie d'in-
stallation.
On le portait ensuite en triomphe jus-
qu'il la maison épiscopale, précédé par
le son des cloches et des clochettes ; les
portes devaient s'ouvrir au grand large
devant lui , et si révê(|ue do \ iviers s'y
tiouvait. il devait lui rendre hommage;
on le plaçait sur une fenêtre du principal
corps do logis, et de là il donnait de
nouveau sa bénédiction, tourné di' côté
do la ville.
\iix fêtes de >oel de l'année suivante,
io polit cvê(iuc rcprCDait possession de
ÉTUDES HISTORIQUES SUR L'ÉGLISE DE VIVIERS.
219
ses fondions pontificales. Tous les cha-
noines majeurs qui descendaient de la
chapelle du jubé devaient faire une gé-
nuflexion en passant devant lui ; on lui
rendait tous les honneurs dus à la mitre
épiscopale.
En même temps les enfans de chœur
s'installaient dans les stalles des chanoi-
nes, et les chanoines , ainsi que l'évêque
lui-même, prenaient la place des enfans
de chœur.
Après qu'on avait fini les offices, le
chapelain du petit évoque commençait à
chanter :
CapeUanus,
Silele, silete^ silenlium habele.
Chorus.
Deo gratias.
Episcopus,
Adjutorium nostrum in nomine Domini.
Chorus,
Qui fecit cœlum et terram.
Episcopus.
Sit nomen Domini benedictam.
Chorus.
Ex hoc nunc et nsque in sccculura.
Episcopus.
Benedicat tos divina majestas Pater et Filius et
Spirilus Sanctus.
Chorus,
Amen.
L'évêque-fou faisait alors donner par
son chapelain des indulgences burles-
ques en patois ; elles étaient ainsi con-
çues :
De part Messenhior Lcvcsqae
Que Diou vous donc gran mal al Bescle
Avcs una plena balasta de pardos
E dou des de rascba de sot le mente (I).
Voici la traduction en français ;
De par Monseigneur PEvi'que ,
Que Dieu vous donne {;rand mat au foie
Avec une pleine corbeille de pardons,
El deux doigts de gale sous le uienlon.
Ces indulgences se donnaient auxdeux
fêles de saint Etienne et de saint Jean-
Bapliste. Le jour des saints Innocens l'é-
vêque-fou se contentait de pourvoir à
l'élection de son successeur. Là se bor-
naient les courtes fonctions du petit pon-
tife.
(l) Voir le Commentaire de M. Lanrolol, vol. tu»
do V Académie dit Incripiiont et Bellct-Lettres ,
histoire ; p. 2J6.
On remarquera la coïncidence de ces
saturnales pieuses avec les fêtes consa-
crées par l'Église à la glorification de
l'enfance du Sauveur. Les anciens païens
donnaient tous les ans un jour de liberté
à leurs esclaves. L'église de Viviers don-
nait tous les ans trois jours de royauté
spirituelle à l'un des plus petits enfans
employés au service de son culte. C'était
tout-à-fait dans l'esprit du christianisme,
qui a toujours honoré l'innocence du
premier âge.
Il fallait bien d'ailleurs quelques dé-
lassemens à ces lévites enfermés dans le
temple depuis l'enfance jusqu'à la vieil-
lesse. Ces Joas d'une nouvelle Sion
avaient besoin de se détendre parfois
l'esprit au milieu de leurs occupations
austères et saintes. De peur qu'ils n'al-
lassent chercher leurs passe-temps hors
de l'église, on les leur accordait dans
l'église même. Le spectacle avait lieu
aux pieds de l'autel, pour qu'il ne s'éle-
vât pas dans de profanes enceintes avec
une tendance hostile à la religion qui
l'aurait exclu de son sein.
Cependant ces cérémonies , qui s'ac-
complissaient d'abord avec humilité et
simplicité, donnèrent lieu à des abus,
qui s'y introduisirent peu à peu. Au
nombre de ces abus nous devons signaler
les indulgences bizarres dont nous avons
rapporté les termes, et d'autres indul-
gences plus grotesques encore. L'igno-
rance des premiers temps put les accep-
ter sans examen et sans inconvénient.
L'esprit de critique du quiuzièiuc siècle
crut apercevoir dans ces vieux usages
des intentions de parodie qui n'existaient
certainement pas chez ceux qui les
avaient pratiqués longtemps. Mais il suf-
fisait que de pareilles cérémonies ne fus-
sent plus en rapport avec les mœurs de
l'époque, pour que l'LgIiso , dans sa sa-
gesse, ne voulût p:is continuer de les au-
toriser. Aussi elles furent abolies paruii
décret du concile de Constance, qui fit
dans le sein de la calholirilé de si gran-
des et de si salutaires réformes.
Ouand nous avons découvert les sour-
ces où nous avons puisé ces docuniens
sur la constitution de l'église de Viviers,
nous avons cru que c'était une bonne
fortune dont nous devions faire part aux
lecteurs de ILni^'ersKc Catholique, qui
220
TIISTOIRE DES DOCTRINES ET DES ACTES
s'acquitte si honorablement de la niis-
.sion de ri^pnndre de saines Imnii^ressoiis
les auspices de la loi. Il nous a paru que
nous pouvions , en publiant ces faits et
en les appii^cianl ù l'aide d'une cnlicjue
iujpailiale , soulever un des coins du
voile qui cache encore à nos yeux une
partie de l'histoire ecclésiaslitjue. Et
i'hiiloire ecclésiastique du moyen âge
est, comme on sait, la partie la plus in-
trressanle et la plus vitale de l'Iusloiie
civile et politique de ce leuips; sans elle
on ne pourrait ))as connaître ni expli-
(juer les mœurs publiques et privées des
^éuéralions qui se sont écoulées avant le
quinzième siècle de notre ère....
Albert dl Boys.
mSTOIRE VÉRITABLE DES DOCTRINES ET DES ACTES
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS (1) ,
PAR J.-B. LECLÈRI dVuBIG!<T.
Entre tous les seigneurs feudataires de
la i-cviie et du feuilleton , c'est-à-dire,
de la presse et de Vopinion libre , peut-
Ctre n'en sera-t-il pas un seul qui, sur
l'épigraphe tirée de de^Iaistre, ne juge
prévôtalement ce livre atteint de fana-
tisme y comme l'œuvre d'un vieux cer-
veau , encroûté de préjugés sinistres. En
voulez-vous d'ailleurs une autre preuve?
tournez le titre , vous rencontrez une
préface, et une préface de cinquante-six
pages en petit-texte. Or, qui est-ce qui
fait des préfaces aujourd'hui ? Quelle an-
tiquaille?Et qui ignore que personne ne
lit plus les préfaces ? Pour le coup , le
livre est bien jugé ; cela sent trop l'octo-
génaire. Enlin , jetez les yeux sur la table
des matières , vous apercevez une in-
dication de chapitres, le dernier de ce
volume, ainsi formulé : La Scolastiquc.
— Uni^ersaiix. — Rcaux. — Nominaux.
Certainement, l'auteur porte perruque;
c'est quelque fossile docteur en Sor-
bonne , qu'on a oublié d'enterrer; c'est
cpielque vieille Ame transmigrée de li-
gueur endurci, qui a cassé sa fiole dans
la lune pour revenir au dix-neuvième
siècle radoter ses sombres fulniinalions.
11 doit avoir l'œil hagard, le regard
atroce , le nez en poignard , le visage
livide et queUpie chose de l'ogre, qui
hume la procession et le carnage.
Rassurez-vous, esprits timorés et pro-
gressifs. J'ai vu depuis peu de jours ce
radoteur décrépit et farouche, ce sec et
poudreux prôneur des temps barbares,
de la scolastique et de Loyola : il a en-
core le teint très frais, pas une ride au
front et l'air assez avenant ; il rit très
volontiers ; et ce qui étonnera davan-
tage , c'est qu'il n'a pas môme fait ses
études à Saint-Acheul , et qu'il n'avait
pas vu l'ombre d'un jésuite quand il a
publié son livre. Il n'y a pas enfin bien
long-temps qu'il était sur les bancs d'un
des plus célèbres collèges de Paris , et il
s'y moquait en chœur des ordres reli-
gieux , du fanatisme , et des Jésuites en
particulier. Et puis, quand, sorti de la
condition d'écolier, il lui vint en pensée
de constater et de vérifier toutes les idées
qui s'étaient amassées jusque là dans sa
tète, il fut tout surpris de ne pas trouver
toutes choses comme on les lui avait
figurées; et poussé de la plus infatigable
ardeur de savoir par lui-même, il se voua
aux recherches historiques sur un des
points les plus importans, sur l'origine
et les destinées de la compagnie de Jésus.
11 lui est arrivé ce qui arrive infaillible-
ment à quiconque veut connaître la vé-
rité : il l'a connue, il l'a saisie avec
tiansport. Après la douce quiétude d'une
foi toujours pure, comme celle d'une
vierge innocente, à qui une pieuse mère
a mis sur les lèvres la bégayante prière
presque aussitôt que la chaste mauielle,
il n'existe nen de plus délicieux que de
(t) Tvfflc premier. A U ULiaicie ccclûftiditique, lue do Vaugirard , iil».
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
221
voir la lumière de la vérité , et d'échap-
per, en la suivant, à une erreur qui vous
avait séduit; et plus l'erreur est grave
pour l'âme, plus onjouit d'être détrompé.
Il y a un contentement indicible à se ren-
dre , à s'avouer convaincu ; car cette con-
fession désintéressée contre vous-même,
cette heureuse défaite vous fait tout d'un
coup entrer en partage de la victoire.
Qu'ils sont donc à plaindre ceux qui fer-
ment les yeux pour ne pas voir, et qui
ne savent pas combien la vérité est belle
et invincible ! Mais qu'ils sont détesta-
bles ceux qui ont consumé leurs jours à
la haïr, à élever les ténèbres de l'abîme
autour d'elle, pour entraîner les peuples
à la perdition dans une superbe et imbé-
cile indépendance ! Le zèle de la vérité
ne va pas sans indignation contre l'er-
reur volontaire , contre le mensonge.
Aussi ces deux sentimens sont sans cesse
dans le cœur et dans le style du jeune
auteur; c'est ce qui rend sa longue pré-
face trèsintéressante. Elle respire comme
tout le livre une conviction d'autant plus
énergique, qu'il n'a pas hésité un mo-
ment devant les plus grands labeurs ;
qu'il a conquis, à la sueur de son front,
le droit de dire : je sais, je suis certain,
f Mon récit, dit-il, méritera toute la
c confiance du lecteur, parce que je n'ai
f point de préjugés de naissance ou de
« positionentraitantcettematière; parce
t qu'au lieu d'y procéder d'abord avec
t admiration, j'ai partagé les répugnan-
i ces et l'aversion de mes contemporains
< contre cet ordre célèbre , ne le con-
I naissant non plus que par les diatribes
« de ses ennemis, par les Lettres ProK^in-
< cialei de Pascal, par le Rcquisitoirc de
« la Chalotais, et par cette multitude de
« pamphlets plus obscurs, qui pullulent
« depuis cent ans. > Il s'est passé en lui
un violent et long combat, seul en face
de la vérité, au milieu de toutes les in-
fluences contraires , de toutes les séduc-
tions de l'amour propre , ne s'en sépa-
rant qu'à mesure, par conséquence de
ses découvertes ; après cela , demeurant
seul encore , sans chercher d'autre appui
que la praticpie de la foi, et inconnu A
tous ceux qui applaudissent le plus son
ouvrage aujourd'hui. Aussi de ce travail
solitaire de la pensée est partie une réac-
tion plus forte, une révolutiou totale,
qui se déclare tout d'abord avec une fer-
meté singulière. On va le voir par son
début :
< J'ai le dessein d'écrire l'histoire de la
compagnie de Jésus. Sans contredit ,
c'est l'histoire la plus compliquée des
temps modernes : son développement
embrasse trois siècles.
< Pendant ces trois siècles , il ne s'est
rien fait de grand parmi les sociétés
humaines , où cet ordre célèbre n'ait
imprimé sa marque ; il ne s'est rien
fait de monstrueux où on ne Tait mêlé.
De quelque côté que je tourne mes re-
gards , à quelque sujet que j'applique
ma pensée..., bon gré, mal gré, je le
rencontre Que je m'absorbe à con-
templer l'Eglise , il m'éblouit... ; que je
me plonge dans la politique , il y tra-
vaille ; dans les sciences , il les habite ,
il y règne, il s'y fatigue avec l'ardeur,
avec la fécondité des abeilles ! Pour
fuir sa présence, demanderai-je asile
auxlettres?toutesleurs branches plient
sous le nombre, sous le poids de leurs
ouvrages Que si, impuissant à nier
cette manifestation d'existence univer-
selle, cette activité , qui se prend à
toute chose , je m'efforce de le rape-
tisser en lui opposant des contrastes
puisés dans sa propre nature, je suis
confondu; car j'ai beau évoquerions
les ordres religieux , j'ai beau leur
crier : levez-vous, montrez-vous, faites-
le pâlir par vos vertus, par vos œuvres,
ce rival dont vous fûtes jaloux ! Ils es-
saient, ils ne le peuvent : il les éclipse,
il les domine , parce que les plus puis-
sans sont incomplets ; parce que cha-
cun d'eux ne se dévoue qu'à une tâche
spéciale en ce monde, tandis que lui
accepte, accomplit toutes les tâches.
Il porte en lui le double attribut de la
création : l'unité et la divisibilité. A
une force déconcentration inouie, il
joint une force d'expansion immense
qui ne se ralentit pas, et qui ne con-
naît pour bornes que les limites de l'u-
nivers au-delà desquelles il n'y a point
d'âme à sauver. La terre l'a vu passer
par tous ses chemins, l'Océan Ta vu
sillonner tous ses abîmes : il est par-
tout. vous dis -je, il est partout. H
tonne dans la chaire, il discute dans
les conciles , il s'assied daus les con-
222
HISTOIRE DES DOCTRINES ET DES ACTES
seils des rois et dans l'école des petits
eni'ans ; il (It'lriche les di^serls : à sa
parole , une soeict»^ tout eiilit^re y sur-
git, avec une promptitude qui lient du
prodi^'e ! Les cacliots n'ont point d'om-
bres si épaisses qu'il n'y descende ,
point do miasmes si infecls qu'il n'y
séjourne : l'intelligence déchue n'a pas
de précipices qu'il ne sonde; l'Ame n'a
point de maladies qu'il ne soigne; le
corps n'a point d'ulcères repoussans
où il ne trempe , où il ne souille ses
mains avec cbarilé , avec amour. Il
lutte contre la peste comme avec l'hé-
résie , et il faut toujours qu'elle le tue
ou qu'il la terrasse. Pour son Dieu,
pour sa Toi , pour l'humanité, il pro-
dij^ue son sang à Ilots comme sa pensée :
il parle , il souffre , il meurt. Chrétien,
docteur, martyr, savant, artiste, le
jésuite réunit toutes les gloires ; il s'im-
mortalise par tous les actes qui ren-
dent une vie sublime, précieuse et chère
au monde. »
< Or, pendant trois siècles qu'il fait
toutes ccî choses, le monde l'injurie
et l'outrage. » Sa pauvreté, sa chasteté,
son dévouement, tous ses sacrifices, tout
cela a été insulté; son nom même est
devenu dans le peuple < le synonyme du
plus ignoble des vices , du vice le plus
saillant de ses accusateurs, l'hypocri-
sie ! »
< D'où vient donc ce cri de réprobation
et d'anathème ntugissant depuis trois
siècles contre les disciples de Loyola?...
il sort des cours qui s'alïais.cnt dans
l'orgie , ce cri qui les accuse de cor-
ruption ! »
i II sort des parlemens qui rêvent l'a-
bolition des trônes, ce cri qui les
accuse de conspirer la chute des
rois ! »
< Ce cri qui les accuse de semer l'anar-
chie et l'innovation dans l'Eglise, il
sort des rangs d'un clergé révohilion-
naire, qui s'est fait le complice de Satan
pour ébranler la pierre éternelle sur
laquelle le Christ bAtit cette Eglise!...
Moi aussi, insensé, je poussais ce cri
d'anathème; j'attribuais des motifs su-
blimes à cette colère de tant de beaux
esprits, qui cache sa source dans un
monstriicux pèle-mêlc de préjugés et
de passious , dont i'Ot{«Lci'ai toutes le»
< petitesses , toutes les laideurs et toutes
< les hontes... i
On seul que celui qui prend position
de la sorte, n'est pas d'humeur à reculer
ni à faiblir. Les réputations les plus pa-
rées, les plus imposées, ne sont plus
rien pour lui quand elles l'ont trompé;
et sans sortir de la réserve qui convient
envers les talens reconnus ou convenus,
il rejette très résolument cette tyrannie
de renommée, cette oppression philoso-
phique qui a si durement pesé sur son
esprit; il témoigne hautement son aver-
sion pour ces perfccleurs brevetés de
l'humanité, sauvages prédicans de la na-
ture, qui prétendent lui persuader de
marcher à reculons pour mieux avancer,
et de se laisser matacher pour devenir
plus belle. Sur le même sentiment de
justice, il admire deMaislre, que tant
de gros messieurs affectent de regarder
comme un esprit bizarre : < Les généra-
< tions qui se préparent, les enfans qui
i crient à la mamelle, un jour te salue-
« ront et t'applaudiront, aigle de la Sar-
< daigne , qui as si long-temps plané vers
( la lumière en n'entendant pour tout
< écho à ton essor immense que le bruit
< de tes ailes. Confusion dont pour ma
« part je rougis et j'ai honte : il n'y a pas
< quinze ans encore , ô de Maistre ! lors-
< que votre nom retentissait par hasard
« sur les bancs de cette philosophie mon-
< daine , il répandait parmi nous,
< jeunes insensés, le frisson de la colère
< ou l'angoisse de l'effroi ; car les pAles
< philosophes, les pédans livides.... qui
< nous fanatisaient, ne parlaient de vous
< que d'une manière sinistre. A les croire,
« vous étiez le précurseur de la barbarie !
< Et nous citant des phrases tronquées,
I des passages mutilés de vos livres, ils
^ plissaient leurs fronts, ils ébouriffaient
i leurs cheveux, ils ouvraient de grands
< bras lugubres, et affectant un air cour-
< roucé. ils ^'exclamaient : Quel monstre
< (pie cet homme ! il voue un culte au
^ bourreau ! Et nous de répéter avec ter-
c reur : Quel monstre î il voue un culte
i au bourreau ! Mais notre indignation
i montait à son comble, quand ils voug
< appelaient iiUrainonLairi Vous avez:
I prononcé un de ces mots qui doivent
« rester, un de ces mots qui résument le
( caracli^rc le plus saillant d'une chose.
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
223
< soit d'une époque ou d'une institution,
< soit d'un système ou d'une école, et
i qui lui servent d'épitaphe glorieuse ou
< infamante. Depuis trois siècles , avez-
€ vous dit, l'histoire est une conspiration
« permanente contre la vérité. Pour tout
( homme qui connaît à fond cette his-
< toire, ou plutôt ce chaos, la sentence
I que vous lui appliquez le pénètre de
< part en part, l'inonde d'une clarté ven-
I geresse... >
Je voudrais encore rapporter le pas-
sage où le jeune auteur dénonce et foule
aux pieds cette érudition mensongère et
ignare que M. de Maistre a le premier
signalée, et qui dénature depuis trois
cents ans les événemens et les idées en
faveur et sous la dictée du protestan-
tisme. Car il a pris sur le fait cette éru-
dition de fabrique et d'emprunt, qui
maintenant même encore abuse tant de
lecteurs par un étalage de citations le
plus souvent vides , tronquées , faussées
à dessein ou répétées de confiance, qui
disparaissent quand on les cherche , ou
qui disent tout le contraire au chercheur
étonné. Pour lui, il a fouillé, et comme
il le dit , réellement consulté les sources j
c'est ainsi qu'il a convaincu de falsifica-
tion énorme certains récits les plus ac-
crédités comme les principaux chefs
d'accusation contre l Église. 11 jelte har-
diment le déh aux contradicteurs. 11 est
bien sûr qu'on n'osera pas s'aventurer à
le réfuter.
La critique pourra se rejeter sur le
style; elle dira, avec quelque raison,
que sa phrase est trop longue, irrégu-
lière j qu'elle redit souvent ; qu'elle veut
tout dire. Cela est vrai ; sa phrase abonde,
mais elle bouillonne comme sa pensée;
elle jaillit et court à flots écumans; on
a peine à la suivre parfois; mais lui, ja-
mais il ne perd haleine ; jamais il ne
perd sa roule ni ne s'écarte de son but,
quelque détour qu'il semble faire. 11 dis-
serle souvent, presque autant qu'il ra-
conte ; mais toujours avec chaleur ; c'est
un récit dithyrambique, où souvent aussi
le raisonnement , vigoureusement mêlé ,
fait ressortir le vrai d'une manière plus
saillante. En un mot, les défauts d'exé-
cution sont ceux d'un jeune talent , plein
de verve et de conception, et qui n'aura
pas beaucoup do peine 4 se periecliou-
ner. J'aime mille fois mieux celte exubé-
rance et cette ardeur impétueuse qu'une
correction paisible et compassée, qui ne
change jamais de ton et qui n'offre pas
plus à louer qu'à reprendre. Il y a des
gens qui prennent cela pour une marque
d'impartialité, et qui appellent impar-
tialité une complète neutralité entre
l'accusation et la défense ; petite ruse de
guerre pour empêcher la vérité de par-
ler trop fort , de peur qu'on ne s'y inté-
resse; impartialité nauséabonde, comme
de l'eau tiède , aussi différente du chaud
que du frcid, qui prétend à l'intelligence
sans cœur, et se croit dégagée de passion,
parce qu'elle manque de l'amour de la
vérité , qui n'est autre chose que la pas-
sion du bien.
Dante place dans le cercle du mépris
les âmes de celte trempe , éternellement
suspendues entre le pour et le contre (1).
L'apôtre saint Jean nous- avait appris
beaucoup mieux que Dieu vomit les
lièdes.
Il me reste à parler du plan et du fond
de cet ouvrage. M. Leclère a très bien vu
que l'ordre des Jésuites était suscité tout
d'abord, et principalement pour com-
battre la réforme ; que la réforme n'a pas
été faite par Luther, quoi qu'on en dise,
mais qu'elle a commencé au moins à Wi-
kief, en passant par Jean Hus et Jé-
rôme de Prague, dont Luther n'a été,
comme homme et même comme chef
de file, qu'une médiocre copie. Il re-
monte donc jusque-là, examine la doc-
trine des trois hérétiques précédens, (jui
est celle de la réforme, et il expose leurs
faits et gestes, fort conformes aussi à ceux
des réformateurs du seizième siècle. 11
résulte de ses recherches que Jean llus et
son disciple Jérôme n'étaient nullement
connus jusqu'à ce jour et non appréciés
à leur juste mérite. Le second volume
nous réserve sur ces héros tant pleures
de fort jolis épisodrs que n'eff.iceut pas
les gentilles et pures tolérances de Lu-
ther, de Calvin »;t de Muncer. Le premier
volume, en alleudant. nous apprend que
Jean llus est venu de lui-même au con-
(i) In fer no , r. 3 :
Né fur loileli a Dio , ma per se foro
Miserirordia e {^iuslizia gli silcj^na.
>oo ragionam di cor, oia guarda o pasta.
IllSTOIRn ET TABLEAU DE L'UNIVERS.
cile de Conslance : que lar monstrueuse
violation du sauf-c oiuluit de l'riii|)(Meiir
^i^Msniond par le concile est une lahle ,
|)uis(|ue Jean lius n'a demande ni recju
de sauf-conduit: que Jean lius n'a été
<|u'un fourbe , vaniteux et hypocrite ;
qu'enfin le concile de Conslance l'a
traité avec la plus grande douceur, jus-
qu'au moment où, ne pouvant sans man-
*iuer à la vérité ne pas le déclarer héré-
tique, ce concile l'abandonna au pouvoir
séculier, c'est-à-dire au supplice dont le
droit public de l'Europe, et non l'Eglise,
punissait alors les hérétiques. Un cardi-
nal, dans une séance, pour arrêter court
les tergiversations de Jean lius, s'avisa de
lui demander s'il prenait l'universel a
parte rei , autrement, s'il admettait tou-
tes les conséquences de la doctrine des
Ixéaux touchant le dogme de l'eucharis-
tie, ce qui était nier la transsubstantia-
tion. LtVdesMis , grande indignation et
raillerie de A oltaire, qui consiste, comme
le montre très bien "M. Leclère, en une
infamie et une absurdité, la question du
cardinal étant très pertinente et très
juste. De là notre jeune auteur prend
occasion de faire un chapitre un peu
trop long, mais très curieux, sur la sco-
lasli(iue, dont on parle depuis si long-
temps, comme de bien d'autres choses du
moyen Age, sans trop savoir ce qu'on dit.
Il prouve que cette science n'était ni si
déraisonnable, ni si imitile qu'on le dé-
cide ; que Pierre Lombard , Alberl-le-
(irand, saint 'J'homas et bien d'autres
scolastiques avaient autant de génie et
de bon sens scolastiquement , que les
plus beaux soleils de notre civilisation
moderne ; et que sous les noms de n'a-
lis/nc et de noniùialismc , s'agitait préci-
sément la même querelle philosophique
et sociale qu'aujourd'hui entre le maté-
rialisme et le spiritualisme. La longueur
de cet article ne me permet pas de pren-
dre une citation dans ce chapitre. D'ail-
leurs il faut lire le volume entier pour
en apprécier le travail, la conscience du
jeune auteur dans ses recherches, la
profondeur de sa pensée et l'esprit ca-
tholique qui l'inspire. Ce premier vo-
lume annonce un des ouvrages les plus
remarquables et les plus utiles pour qui-
conque aime la vérité.
Edouard Dumont.
HISTOIRE ET TABLEAU DE L'LMVERS;
P.VR J.-F. DAINIÉLO (l).
M. Daniélo poursuit avec persévérance
la tAche innncnsc , pour nous servir de
ses expressions, Vexcursion encyclopc-
dif/ue qu'il s'est imposée. Il y a. en effet,
tout une encyclopédie comprise dans
ces mots histoire et tableau de l'univers,
et je doute qu'une vie d'homme suffise à
la réalisation d'une aussi vaste pensée.
Dans la remarquable introduction qui
occupe le premier volume, le plan de
l'ouvrage nous a été développé avec éten-
due ; INl. Daniélo n'avait d'abord songé
qu'à refondre le spectacle de la nature
de Pluche : mais toutes les œuvres de la
nature, depuis le minéral enfoui dans la
terre jusqu'à l'astre rayonnant au dessus
de nous, depuis la brute imbécile jus-
qu'à l'homme élevant son esprit vers les
cicux, toutes ces merveilles sont telle-
ment liées les unes aux autres, elles sont
toutes si inexplicables sans un être sou-
verain et créateur, qu'alors la pensée de
l'écrivain s'est agrandie; le monde en-
tier a posé devant lui comme un tableau
incommensurable ; ses idées, ses croyan-
ces , ses systèmes lui ont apparu comme
la plus haute, la plus instructive des
histoires, et dès lors, plein de foi dans
son œuvre , rien ne l'a effrayé.
c D'abord l'idée de Dieu , l'idée triple
comme son Cisence, l'idée poétique,
philosophique et physique. Après ce
triple portrait de Dieu, les récits di-
ï vers de la création , les grandes chro-
'1) Tome Pcuiituie. A la bociclc biblio{;rapbiquc , rue Saint AdIqioc , 76.
HISTOIRE ET TABLEAU DE L'UNIVERS.
225
< niques de la terre et descieux , et puis
i la description et le tableau de cette
< même terre et de ces mêmes cieux d'a-
« prés les mômes livres et d'après les
« mêmes hommes , c'est-à-dire d'après
i les livres sacrés, les prophètes et les
t poètes des nations antiques. Aux pein-
« tures du globe et du firmament d'après
« ces prophètes, ces poètes et ces prê-
« très , succéderont celles que j'en ferai
« d'après les savans et leurs découver-
« tes.... Ainsi on goûtera aux fruits de
c l'inspiration d'abord , puisqu'ils sont
t les premiers venus sur cette terre, et
« ensuite aux fruits de l'étude et de la
« réflexion (1). >
On voit que tout est compris dans ce
plan , absolument tout : théologie , phi-
losophie, astronomie, physique, littéra-
ture , etc. ]N'eût-il pas mieux valu res-
treindre sa pensée? Admettre tout d'a-
bord un certain ordre d'idées et ne s'at-
tacher qu'à une partie de l'ensemble?
C'est une question que le travail de
M. Daniélo pourra seul résoudre. En at-
tendant, applaudissons toujours à un ta-
lent éprouvé, nourri de fortes études,
et à un courage qui ne doute pas de lui-
même.
Présenter une idée claire, précise delà
divinité, non point par des délinitions ab-
straites, mais par un tableau détaillé des
opinions de tous les peuples, tel est le
but de l'auteur dans la partie de son ou-
vrage qui nous est soumise. Le premier
peuple dont il cherche à analyser la
théogonie est cette nation indienne célé-
brée par Hérodote, par Diodore de Si-
cile, dont les Bragmanes conservaient
intact derrière les hautes cimes de l'Him-
malaya, le dépôt d'une science mysté-
rieuse que ne dédaignaient pas de con-
sulter les philosophes et les empereurs.
La vie solitaire de ces thaumaturges ,
leur culte de la nature, l'horreur qu'ils
affectaient pour la plupart des usages
des sociétés occidentales, tout cela joint
à l'obscurité des mythes cachés sous les
luxuriantes métaphores de leurs livres
saints, devait en effet frapper d'élonne-
ment les riantes imaginations des lau-
réats d'Olympie et la brutale audace des
compagnons d'Alexandre. Depuis lors
(1) Volume premier, p. 1 15.
bien des siècles se sont écoulés ; les bar-
ques de Séleucus ont été suivies par des
milliers de navires dans les eaux du
Gange; Calcutta, la ville européenne,
s'est assise triomphante à l'embouchure
du fleuve des Brames, et cependant la
science de l'Inde est toujours un mys-
tère; beaucoup de ses livres saints de-
meurent inconnus; la confusion des idées
semble défier dans ceux que nous possé-
dons l'habileté des interprètes; le su-
blime et le ridicule, le noble et l'obscène
s'y entremêlent à plaisir; et au milieu
des sanglantes processions de Jaggernaut,
devant les Sutties de Benarès, on se de-
mande ce qu'était donc cette sagesse vé-
nérée qui faisait pâlir Alexandre, et s'at-
tribuait à elle-même le titre de divine.
Considérez-vous seulement l'extérieur
du culte? Tout y est ignoble ou cruel. Le
signe distinctif du fidèle dans l'Inde, le
Lingam qu'il trace sur son front, avec de
la fiente de vache, est une représentation
infâme; la vie du Bramane au milieu des
Dévédassis qui desservent les temples,
n'est que dissolution et crapule ; ses en-
seignemens à la foule sont un tissu de
puérilités; tantôt il dira les géans barat-
tant le Mérou, la montagne divine, dans
la mer de lait, à l'aide du serpent Se-
cheii y qui leur servait de corde, et me-
naçant de noyer les dieux, lorsque Vich-
nou se transforme en tortue et soutient
la montagne sur sa forte écaille : il dira
les métamorphoses de Yichnou , les im-
puretés de Brahma , condamné à n'avoir
plus de temples, les dissolutions de Chi-
ven, etc. Voilà avec les danses des Baya-
dères, avec les rudes pénitences des Fa-
kirs, avec les (ùles de Ruth-Jaltra, où
accourent deux cent mille pèlerins, tout
ce que le vulgaire sait de la théologie
indienne , et cependant les sages de
riude avaient exprimé toutes les hautes
idées qu'on retrouve dans les ouvrages
des sages de la Grèce, nous assure saint
Cyrille; leur renommée était grande, et
la perfection de leur langue , qui est res-
tée comme un type-modèle de synthèse
grammaticale, nous révèle assez à quel
développement l'esprit humain était par-
venu dans ce pays. One remarque impor-
tante a même été faite, c'est que plu-
sieurs des noms , qui dans la plupart des
idiomes connus s'appliquent à la divi^
22G
IHSTOTRE ET TABLEAU DE L'UNIVERS.
nil(^, semblent avoir leur rncine dans la
laiif^ue d«'s Hraines. La pliilosopliitî de
riiide a donc (Me rt'ellcfiuîiit puissante ,
ses doctrines ont ru du rclenlisscnicnl :
mais qui les d<^brouillera du chaos dans
lequel elles sont enfouies .' Qui nous en
fora suivre rencliaineuient avec préci-
sion el méthode'.' Ici j«; suis ohlif^c de
renvoyer le lecteur à I ouvrage de i\L Ua-
niélo ; toutes les recherches des érudils ,
tous les commentaires dessavans, tous
les récits des voyapjeurs y sont repro-
duits ou analystes avec une fidélité que
les détads n'éliraient j.imais , et qui va
peut être ((iielquefois jusqu'au scrupule.
C'est d'abord Kirker, écrivain chaleu-
reux, ardent prédicateur, qui, semblable
à un ange de liimicre armé en guerre ,
foudroie de sa véhémente éloquence les
scélérats de Brahmanes: puis Abraham
Koger, le froid et savant hollandais;
Henry Lord et sa gracieuse épopée pas-
torale sur la religion des Banians; le
médecin Bernier aux allures libres et
franches , à la parole animée et mor-
dante; le père Le Lane, le père Bouchet,
digne correspondant de l'illustre Iluet;
le modeste père Pons, le haineux proles-
tant La Croze ; le bon el érudit capucin
Ful^'ence avec sa curieuse biographie de
toutes Ifcs divinités indiennes ; le célèbre
llolvel. Dow, Le Gentil , Sonnerat , le
père Paulin de Saint-Barthélémy et la
chanoinesse de Tôlier. Ici s'arrête le tra-
vail de M. Daniélo. Dans un prochain vo-
lume nous aurons les opinions d'Anque-
til-Duperron et des savaus de ce siècle:
mais ce qui frappe tout d'abord, après
avoir lu cette première partie de Tou-
vra2e, c'tst la confusion des idées , c'est
l'inextricable multiplicité des systèmes
au milieu desquels il faut cherchei- quel-
ques pensées hautes et grandes. On ne
sait même, après avoir parcouru les li-
vres de tous ces savans , (piel était au
vrai le principe de la relij^ion indienne,
si c'était le panlhéisme spirituel ou ma-
tériel, ou bien le culte de la Providence.
La divinité apparaît quelquefois dans les
livres hindouxavec toute la majesté cjui
lui appartient. < J'adore, dit l'Indien,
cet èlre qui n'est sujet ni au changeinent
ni à l'inquiétude; cet être dont la nature
est indivisible; cet être dont la simpli-
cité n'admet aucune composition de (jua-
lités ; cet ^irequi est l'oripjine et la causo
de tous les êtres, et qui les surpasse tous
en excellence; cet être qui est le soutien
tie l'univers, et qui vsl la source de la
triple puissance (1). t Mais ailleurs Dieu
n'est plus que l'ensemble de tout ce qui
vit, que l'Am^ du monde. Li religion d(î
rinde ne (orme donc point un corps de
doctrines homogènes; c'est l'ensemble
des méditations d'un grand nombre de
Brames sur quelques dogmes primiîifs
qui apparaissent à la tête de toutes les
croyances, comme un écho lointain de
quelque ancienne tradition. Ces dogmes
sont d'abord un dieu (/ui n'a pas de se-
cond j dieu j)ur comme la lumière, indi-
visible , inexplicable au-dessus de toute
altération et de toute vicissitude (2). Ce
dieu c'est Brahma ; de lui sont nées trois
divinités secondaires, qui ne sont que
trois expressions différentes de sa vo-
lonté : Brahma, qui est sa parole, son
verbe créateur; Vichnou, sa puissance
conservatrice; et Siva, son attribut des-
tructeur. Telle est la trinité indienne ,
l'auguste Trimourti que le croyant sa-
lue chaque matin avant l'aurore, eu ré-
pétant un monosyllabe composé de trois
lettres réunis en une , symbole mystique
de la pléiade divine.
Les anges furent les premières créa-
tures auxquelles Brahma donna l'être;
leur mission fut de l'adorer; mais un
grand nombred'enlre eux s'étant révoltés
contre le tout puissant , celui-ci lan<ja
dans l'espace quinze mondes , dont le
nôtre occupe le milieu, et par lesquels
durent ])asser les Ames rebelles avant
d'arriver à une complète purification (3).
Toutes les formes diverses qui apparais-
sent à nos yeux, hommes, animaux, vé-
gétaux, plantes , ne sont que des prisons
plus ou moins dures dans lesquelles gé-
missent des ûmes pénitentes. Les plus no-
bles de ces formes sont celles de l'homme,
symbole de la pensée ; et celle de la vache
symbole de la force active el féconde de
la nature. Ainsi mort et naissance ne
sont que les phases diverses d'une conti-
nuelle métempsycose. Les expiations rc-
(1) Voyez le prre La Lane, cilé par M. Daniélo,
p. 281.
'1] Voir VUufihirkhal.
[7,) Uowcl , ciiù par M. Daniélo.
HISTOIRE ET TABLEAU DE L'UNIVERS.
227
commencent avec chaque faute nouvelle,
et ce n'est qu'après avoir monté un à un
tous les degrés de ces échelles de puri-
fication que les âmes, ces parcelles de la
divinité, se réunissent à l'âme univer-
selle. Le temps d'épreuve au milieu du-
quel nous vivons est divisé en quatre
âges : d'or, d'argent, de cuivre et de fer,
comme dans la théologie grecque. Ces
âges comprennent d'immenses périodes
d'années; durant le premier, qui fut sou-
mis à la domination des Brames, les
hommes vivaient cent mille ans,- mais
plus les temps s'avancent, plus les vices
se multiplient, plus la vie de l'homme
s'abrège; sans ce^^e^pour me servir des
expressions toujours heureusesde M. Oza-
nam , s'affaiblit et se clesscchc la sh>e
première de la vie et de la vertu. L'en-
semble des âges indiens forme un total
de 4,320,000 ans. Un jour et une nuit de
Brahma sont de 2,0U0 fois ce nombre, et
Brahma doit vivre cent ans. Après ce
terme le verbe se réunira à l'être souve-
rain , et il faudra compter les années de
Vichnou; car Siva seul est immortel. Ces
nombres effrayans dans lesquels les sa-
vans ont vu des périodes astronomiques
en rapport avec les observations des
Chaldéens, et dont les chiffres sont en
effet l'expression du mouvement com-
biné des corps célestes, donnaient à l'u-
nivers une antiquité inouie. Les Indiens
rient de notre monde de six mille ans, et
fiers de leur antique existence comme
nations , ils multiplient à plaisir les cal-
culs , et font dévier la science de son
sens propre , pour se faire h eux-mômcs
une petite éternité. Or, quels vestiges
reste-t-il de ces milliers d'années qui,
suivant les Brames, ont précédé l'âge
actuel ; car nous sommes arrivés à fâge
de fer? Les Védas sont le plus ancien
monument de la sagesse hindoue, et h
quelle époque remontent-ilsî Si nous
ajoutons foi aux inductions delà chanoi-
nesse de Polier, l'Inde aurait été peuplée
dans des temps très rapprochés du dé-
luge, par des fils de Sem et de Cham. H
est certain que , dans un des livres hin-
dous, l'histoire du déluge et de l'ivresse
de JNoése trouve rapportée dans des ter-
mes analogues à ceux de la Bible , les
nomsmémes des enfans de Noé, Scheniia
et Charm rappellent les noms hébreux.
A peine l'Inde existe-l-elle comme na-
tion, que les Védas apparaissent à la tête
de ses lois et de son culte; on dit même
que les Hindous les portent en Egypte
dès le temps d'Osiris; il paraîtrait donc
que l'origine à'iine partie des Védas (1)
serait aussi ancienne que celle de la Bi-
ble, si elle ne lui était pas antérieure.
La chronologie de l'Inde , ses souvenirs
historiques , tout respectables qu'ils
soient par leur antiquité , rentrent donc
dans la limite obligée de la chronologie
et des souvenirs des autres peuples. Main-
tenant agitera-t-on la grande question de
savoir si nos livres saints ont emprunté
quelques données aux Védas, ainsi que le
prétendent des savans de ce siècle, on si
ce sont les Védas qui ont profité des lu-
mières de nos livres saints. Ce point de
critique a été discuté par M. Daniélo
avec cette justesse de pensée et de doc-
trines et celte abondance d'érudition qui
distinguent toutes les parties de son
livre.
i Bien ne démontre , dit M. Daniélo ,
si ce n'est l'identilé de quelques points
de doctrine , que le Vcda ait puisé dans
l'Evangile et lui soit postérieur. Mais
rien assurément ne démontre non plus
que ce soit l'Évangile qui ait puisé dans
le Véda, et que ce soit dans la mytho-
logie brahmanique qu'ait été la source
de la Bible , de la Bible qui est si peu
mythologique, qui est si rationnelle et si
purement historique , relativement sur-
tout aux livres sacrés des autres nations.
H est même beaucoup ])lus probable que
c'est le Véda qui a copié quelques points
de l'Évangile, qu'il ne l'est que l'Evan-
gile soit tiré du Véda. Si l'Évangile était
une compilation du \éda, celte compi-
lation serait cent lois meilleure que l'o-
riginal , puisqu'â côté de toutes les véri-
tés du \ éda et de mille autres vérités
que le Véda n'avait jamais énoncées . il
ne s'y trouve jamais aucune de ses er-
reurs ni de ses abNurdes rêveries. Je sais
fort bien que dans le \ éda et dans PK-
vangile et dans la Bible, c'est toujours le
même fond de vérités qui règne, cette
vérité universelle dont se compose et vit
(l) M. Daniélo prouve Iros Lion que tes Vidât
soDi uoc compilalion do morceaux de diterseâ épo-
ques.
228
IITSTOTRE ET TABLEAU DE L'UNIVERS.
l'AiTifi luimaino, et qui fut donnée ciniol
il riiuniatiih^ à sa naissance sur le globe,
mais quelle difft^rence de pureté et de
raison entre la forme sous laquelle celte
véntf primordiale se révcie dans le Véda
fabuleux, et dans la Rible, dans l'Evanj^ile,
si simples, si véridiquement historiques!
D'ailleurs les \ édas forment beaucoup
moins un corps logique et bien organisé
de doctrines qui se lient , s'enchaînent,
se déiluisent. qu'ils ne sont un amas, une
collection de morceaux d'hymnes, de
chants , de préceptes divers qui le plus
souvent n'ont d'autres rapports que d'a-
voir été rapprochés entre eux par le col-
lecteur, par le p cda-Fyasa, et de se con-
tredire formellement quelquefois... Loin
d être un ramassis incohérent et souvent
contradictoire comme le Véda, l'Evangile
est tout d'une pièce et part tout entier
d'un même principe et d'un même point.
11 est aussi tout entier du même temps,
de la même époque , du même siècle.
Qui en pourrait dire autant du \ éda , le-
quel en général est fort ancien , mais
dont quelques morceaux sont infiniment
plus anciens que les autres. Le Véda n'a
pas encore été considéré ainsi; mais il
n'est pas seulement un code religieux,
c'est la liabel, c'est l'immense réper-
toire, c'est le trésor des chartes de la
pensée mystique et de la rêverie in-
dienne, depuis les temps primitifs jus-
qu'aux temps modernes.... Puisque telle
est l'incertitude et l'ignorance chronolo-
gique qui planent sur la collection vé-
dantine tout entière, puisqu'on croit
même qu'il y a été ajouté bien des mor-
ceaux depuis la collection du Vyasa....
Comment peut-on dire qu'il ne s'y trouve
rien qui soit emprunté à la liible, et
même à l'Evangile?.... On sait d'ailleurs
avec quelle prestesse les Brahmanes,
malgré leur dédain apparent , s'appro-
prient les idé.s qui leur plaisent ; on
sait aussi que les idées évangéliques leur
ont généralement assez plu, et qu'ils se
sont même efforcés souvent de prouver
aux missionnaires européens quelles
rentraient absolument dans le vrai sens
des idées védantines. Mais quand les In-
diens s'emparent d'une idée, ils y impri-
ment si bien leur cachet, ils la chargent
si bien de couleurs orientales, ils la font
si bien rentrer dans leurs propres idées
à force de la plier et replier, de la fon-
dre et de la refondre dans le creuset de
leur imagination exubérante , (ju'il est
bien difficile de la reconnaître et de dire
d'où elle vient (I). »
On peut juger par celte citation , que
j'ai abrégée à regret, du genre de discus-
sion toujours ferme, toujours nourrie de
science et de hautes pensées qui est ha-
bituel à M. Daniélo. Ce n'est pas seule-
ment un homme d'observation et d'é-
tude, c'est un écrivain à la foi vive, aux
sentimens généreux, et dont toutes les
inspirations sont nobles et vraies. Main-
tenant nous terminerons cet article en
appuyant surtout sur ce fait indi-
qué par M. Daniélo, que le petit nom-
bre d'idées communes entre l'Évangile
et les Yédas, se retrouve dans presque
toutes les religions connues. Partout à la
pensée de la chute de l'homme s'est
jointe celle d'une rédemption, partout
il y a eu des prières et des sacrifices ; les
incarnations ou avatars de Vichnou sont
pour la plupart aussi différentes de celles
que nous vénérons , que celle-ci l'est des
métamorphoses de Jupiter. Mais ce qu'on
rencontre partout, sans qu'il y ait pour
cela imitation ni plagiat, c'est le senti-
ment universel du besoin que nous avons
de l'assistance divine; ce sont quelques
notions primitives sur la divinité, sur
ses attributs, sur la nature de nos rap-
ports avec elle, sur l'avenir qui nous at-
tend ; notions plus ou moins défigurées
par les passions et par les âges ; mais qui
subsistent d'un pôle à l'autre comme
d'impérisables monumens d'une antique
révélation.
Eugène de la Colrinerie.
(l) Histoire et Tableau de VUnivert^p. 180.
DU TRAVAIL INTELLECTUEL EN FRANCE.
223
DU TRAVAIL INTELLECTUEL EN FRANCE,
DEPUIS 1815 JUSQU'A 1837 (!)•
PAR AMÉDÉE DUQUESNEL,
Auteur de l'histoire des Lettres avant lo Christianisme.
M. Amédée Duquesnel , qui nous a
donné il y a peu d'années les deux pre-
miers volumes de son cours de littéra-
ture, Histoire des Lettres a^ant le Chris-
tianisme, vient encore d'offrir à tous les
liommes de pensée un nouvel et précieux
ouvrage. Nous le recommandons aux pè-
res de famille qui veulent que leurs en-
fans ne soient pas étrangers au mouve-
ment qui emporte le siècle , dont , à notre
avis, on médit beaucoup trop.
Dans la Redite européenne , ce fut nous
qui annonçâmes le premier travail de
M. Amédée Duquesnel; nous le fîmes
avec conscience, et nous fûmes heureux
devoir que l'on rendît justice à nos in-
tentions.
En nous élevant dans l'ordre intellec-
tuel, nous trouvons trois élémens essen-
tiels à l'humanité et qui correspondent
aux trois facultés de l'âme : la poésie, la
philosophie et la politique; les artistes,
les savans et les hommes d'action. Au-
dessus est l'élément purement divin, le
dogme, représenté par le prêtre. En
s'idi'aLisantfX^ politique arrive à la phi-
losophie, la philosophie à la poésie,
puisque concevoir c'est aimer, et qu'ai-
mer c'est chanter; ttïl'm, la poésie en s'é-
levanl arrive à Dieu.
Aussi le livre de M. Amédée Duques-
nel, selon la conception générale, se di-
vise-t-il en quatre parties : la religion, la
philosophie, la littérature et la poli-
tique.
Dans ce qu'il a dit sur les hommes et
sur les choses, nous venons d'abord louer
M. Duquesnel de n'avoir pas cluMché
Vin^cnicHX, ainsi que l'on est trop porté
â hî f.iire dans notre temps, mais d'avoir
toujours eu pour but en toute matière de
chercher la simple vérité, c'est-fi-dire
d'étudier les choses dans leurs rajiporls
réels avec ce (jui fait la vie du tout , avec
l'unité harmonieuse des ûlres.
Nous allons suivre M. Amédée Duques-
nel dans le cours de son ouvrage. Ceci
aura sans doute l'air d'une nomenclature
de noms, ce sera un peu comme la table
d'un livre, mais du moins ainsi nous
laisserons entrevoir quel peut être l'inté-
rêt de ce travail , qui remue tout ce qu'il
y a de grand dans notre époque, et qui
cependant ne laisse aucune amertume,
aucun découragement dans le cœur,
parce qu'il ne laisse point de doute sur
le bel avenir que la Providence nous
prépare. Certes, il faudra encore des
luttes; mais ici, comme partout où la
Providence agit d'une manière irrésis-
tible, la victoire est assurée à la bonne
cause, au progrès, c'est-à-dire au triom-
phe de plus en plus éclatant de la loi
chrétienne.
Dans la partie des théoriciens sociaux,
nous recommanderons le chapitre sur
M. de Ronald, plein de force, de recti-
tude et de liberté de penser. Des choses
étudiées, curieuses et éloquentes sont
dites sur les travaux des saint-simouiens.
Après les saint-sinioniens, vient l'our-
rier, qui a aussi de grandes vues, mais
gâtées par des opinions fausses, et par-
tant destructives de tout ordre, de toute
morale, c'est-à-dire de toute dignité hu-
maine. Fourrier traite un point bien in-
téressant parmi les besoins de notre
époque, dont les instincts appellent ({uel-
que chose de mieux , et de pins selon la
justice, dans l'organisme social. La théo-
rie de l'organisation de l'industrie est
grande, et sans doule quelque chose
s'en réalisera; mais cette pensée est en-
core toute chrétienne, car dans la primi-
tive Église la pratiqui* de la société n'é-
tait guère din\r(Mite. Toutefois, nous ne
pouvons adnuUtrc que celte vaste com-
munauté soit selon la loi de Dieu qu'(^n
tant qu'elh' ne |iort(^ atteinte ni à la la-
nnlle m à la liberté do rhouimc, c'cst-i-
(I) W. Coqucljcrl , rue Jacob , 40 ; 2 vol. in-i>".
\ts
230
nu TRAVAIL INTELLECTUFX EN FPxANCE.
(lirc^ an droit i\c proprit'tt', choses (jui
pouvont se mobilier, mais qui ne tloivcut
jamais tomber au rang des choses mor-
tes, car ce sont des besoins inhérens à
notre nature. L'erreur radicale du fou-
riérisme et du sainl-simonisme, dit l'au-
t»'ur, est de rej^arder la vie actuelle
comme défiuilive, de vouloir coniplcter
ici bas les destinées de bonheur de l'hu-
manité. Ceci retombe dans le sensua-
lisme, et par conséquent est anli-chré-
tieu, c'est-ii-din^faux. Onne peut voir ici
aucune puissance, aucun élément de du-
rée; ce n'est pas à cette idée qu'appar-
tient l'avenir : il est à la doctrine (jui ,
en respectant, en glorifiant la personne
humaine, ouvre l'infini devant ses pas.
Ensuite rauleur examine le parti répu-
blicain français, et toujours il trouve
que l'époque à venir ne lui peut appar-
tenir qu'à la condition qu'il se fasse reli-
gieux, et à ce propos il cite l'opinion de
M. Tocqueville, sur lequel il a écrit des
pages pleines de sens, et à l'occasion
très éloquentes.
Dans les théories de l'ordre social ac-
tnel , représentées par les brochures de
]MM. Guizot, Allez et de Carné , INI. Amé-
dée Duqucsnel ne trouve rien qui puisse
faire supposer la stabilité et la durée;
elles n'ont pour elles ni l'approbation de
la raison, ni celle du cœur. Cependant
elles sont en progrès sur le passé , en ce
sens qu'elles sont un acheminement 5
l'exercice du pouvoir politicjue, mieux
assimilé à ce qui se passe dans la cité des
intelligences. jNous reprocherons à M.Uu-
quesncl de n'avoir pas parlé plus au long
de VE.ssai pliiiosophiquc sur L'clecLùon ,
par M. Alfred Agnès. Ce livre, inconnu
du public, nous parait, eu publicismc,
le plus éminent qui ait paru depuis lon-
gues anrées.
ÎSous désignerons encore à nos lecteurs
nn chapitre sur l'éducation française au
dix-iuîuvième siècle, (|ui nous a semblé
riche en connaissances pratiques. L'au-
teur trouve que dans l'éducation actuelle
deu\ choses, parmi beaucoup d'autres,
sont à reprendre : la perle du temps et
le manque de direction utile. Les élèves
de nos écoles n'y fondent pas assez cer-
t^iinement leur avenir: en sortant de là.
il en est bien peu qui ne se disent : On
aller? et bien peu encore qui ajoutent :
Où il vous j)iaira , Scii;ncur. Ct('\\6.v:\\o-
nuMit, les pères et les niaîtres étudient
trop peu les aptitudes qui caractérisent
la vocation de l'enfant. C'est jiourquoi
fauteur veut (ju'après les éluiles littérai-
res, qui polissent et poétisent l'esprit et
le cœur, l'élève entre dans l'éducation
piolessionnelle. — Après vient une revue
des journaux politiques, spirituelle, mais
trop peu approfondie. Puis un examen
de iM. de Chateaubriand comme publi-
ciste, etdu Lafontaine des pamphlétaires,
l'aul Courrier, dont M. A. Duquesnel
loue la pureté de langage. Auprès de
Paul-Louis, se pose Béranger. La partie
de la politique se termine par un cha-
pitre dramatique sur l'éloquence de la
tribune, où tous nos orateurs sont exa-
minés, d'où on rapporte celle conviction
que ]M. Royer-Collard est avec iMirabeau,
mais d'une autre manière, le plus grand
orateur politique de la France. Ici ,
Î\L Duquesnel a beaucoup cité, et nous
l'en remercions; car, grâce à lui, nous
pouvons sans travail apprécier nos gloi-
res Iribunitiennes.
La partie qui traite de la religion
s'ouvre par deux chapitres sur M. de La-
mennais, où il nous semble jugé avec
tous les égards que l'on doit à son génie,
et avec plus de recliludc qu'on ne l'a fait
jusqu'ici. -M. de Lamennais est ou était
le tribun de l'Église.
Peul-ctre l'auteur passe-l-il un peu vile
sur les écrits de M. de Maisire, quoiqu'il
manifeste une grande admiration pour
l'auteur des Soirées de Sainl-Pclers-
boiiry;. Il est vrai qu'avec ses caprices,
Apres et élégans tout à la fois, le philo-
sophe Ihéocralique est un peu difficile à
analyser: mais ce qui dislingue M. de
Maislre, à notre avis, c'est moins la pen-
sée que le caractère de sa p^irole. INous
exprimons ce mèuu^ regret relalivemini.
à M. ("fCrbel, qui, selon nous, est un dus
esprits les plus éminens du siècle , et qui
n'a d'autre défaut que celui de ne pas
assez produire. L'auteur du Do^/nc i^i'-
lu'rulcur, pour cire le plus profond phi-
losophe de nos jours, n'aurait besoin
que de révéler plus du trésor d'idées qu'il
|)Ossède.
La troisième parlie de fouvrage de
"\L ;\. Duquesnel nous eutrelient de phi-
losophie. Lh il y a encore progrès : le
DU TRAVAIL INTELLECTUEL EN FRANCE.
231
siècle a commencé par le sensualisme
pour arriver an spiritualisme et au senti-
ment religieux, qui dirige les hautes
têtes de l'époque. Où est aujourd'hui le
philosophe qui oserait dire : « L'homme,
< ce sont les nerfs. Dieu est une pure
i idéalité; il n'est rien que la collection
i des lois qui dirigent la nature. > Un
seul homme a eu cette audace malheu-
reuse, et bien que sa voix fût une puis-
sance , elle est tombée comme la jave-
line du vieux Priam : Sine ictu.
A cette philosophie désolante et rui-
neuse Dieu suscite de terribles adversai-
res dans MM. de Donald, Chateaubriand
et de Lamennais. Les catholiques mon-
traient Dieu en face du néant, la poésie
en face du naturalisme mathématique.
Dès lors la partie ne fut plus égale : ils
avaient devers eux l'or, l'encens et la
myrrhe; leurs adversaires n'avaient que
le creuset du chimiste, ou le scalpel du
chirurgien; et puis encore les nôtres
avaient la poésie que le monde ingrat se-
rait pai'fois tenté de ne compter pour
rien.
M. de Lamennais avait poursuivi d'une
manière peut-être trop absolue la raison
individuelle, qui, à proprement parler,
est la faculté philosophique de l'homme,
l'évidence en un mot. L'école éclecti-
que, ayant à sa tête M. Royer-Collard ,
s'éleva contre lui, et le for(ja à uiodificr
quelques unes des expressions de sa pen-
sée. Il fut reconnu qu'il y avait une évi-
dence, une certitude philosophique,
mais que pourtant cette certitude philo-
sophique ne pouvant jamais comprendre
toute la vérité qui est inlinie, c'est-à-
dire en rapport avec les désirs, et non
avec la nature de l'homme, dès lors elle
reste toujours incomplète en tant qu'elle
touche au mystère, h l'obligation de
croire h quelque chose d'antérieur, d'où
émane et où prend vie la vérité qui est
soumise à l'investigation philosophi((ue ;
il fut reconnu que la vérité pour l'houinie
est ce qui constitue les lois de son être
dans ses rapports avec Dieu, avec ses
semblables et avec la nature; et n'est-ce
pas lu aussi la vérité selon la déliniliou
catholi(iue? L'évidence découvre, pénè-
tre dans la vérité que Dieu nous dislri-
bue; le consentement général confirme,
c'est par lui seul que lu vérité person-
nelle devient vérité humaine, c'est-à-dire
qu'elle prend rang parmi les vérités con-
formes aux lois qui régissent le monde.
IM. Duquesnel a écrit de belles pages sur
M. Cousin, mais le traite avec trop de
ménagement. Notre collaborateur s'ar-
rête trop peu sur M. Damiron, dont le
cours de philosophie est pourtant une
œuvre bien appréciable.
Avec la quatrième partie nous entrons
dans l'examen du travail littéraire de
notre époque. Il commence par la poé-
sie , ce céleste miel pour les âmes tendres
et plaintives : j/icllù cœlestia clona. Dans
l'article sur André Chénier, il constate
que nous devons à cette mélodieuse ap-
parition de poète, au milieu du sang et
des ruines, tout une rénovation dans la
facture du vers français ; André est dans
l'ordre des temps le premier maître de
l'école de la liberté dans l'art. Jusque là
encore la poésie française était presque
toute grecque, et celle de Chénier. plus
encore que celle de toutes nos autres
gloires; 3I.de Chateaubriand christianisa
cette enchanteresse de l'homme. 31. A.
Duquesnel n'oublie pas Millevoye, trop
oublié par les critiques de nos jours,
mais que toujours nous aimons, nous,
amans de la poésie véritable. M. de Vigny
parie beaucoup plus qu'il ne chante >
c'est plus un parfait homme du monde
qu'un poète dans la profonde acception
du mot. Enfin nous voilà à Lamartine et
à Hugo, qui sont examinés très au long;
hommes qui ont trouvé une harmonie
qui leur est propre. L'un représente et
exprime en poésie l'élément mélodieux
et humanitaire; l'autre, l'élément capri-
cieux et personnel. Nous ne faisons qu'in-
diquer, et en vérité ce pas de course nous
esc pénible; nous voyons tant de beautés
au bord de notie sentier rapide, et il
faut passer et il faut finir.
Nous voici à la revue des poêles d'une
stature moins haute, entre lesquels il faut
distinguer Turquety, le plus catholiciue
de tous, Sainte-Beuve, Rarbier, Des-
chaïups, Hriseux, et tant d'autres que
nous nommons en notre cœur, car la plu-
part sont nos amis et nos compatrio-
tes. Dans le chapitre des romans, on ne
peut passer sous silence feloquenlt^ al-
locution adressée à cet éclatant écrivain
qui se nomme G. Sand. Knlre celle mul-
212
AllCIIÊOLOlillv — PROMENADE EN RHETAONE.
liliuie de romans , ipii se pressent coninip
les épis dans un champ de blé, il en csl
ciiieiijiKvs uns qui ont nos amours. Or, ce
sont souvent les moins visités par les
lecteurs, pour lesquels tous nos faiseurs
poussent leur rude et triste beso^'ne.
l\ous allons au coin })eu hanté (f)oct's
corner)^ et nous prenons f oluj)li' ^ les
Lettres d'un voyageur, Linné , Riche et
puu%<re,t\. quelques autres où élincellent
bien des j^rains de poudre d'or ; tout cela
est parfumé de poésie, et voilà pourquoi
les palais grossiers ne les goûtent pas, et
voilà pourquoi cela nous plaît. En cette
partie de notre littérature actuelle, la
démoralisation de l'art est plus frap-
pante que partout ailleurs. Si l'espace
nous était donné, nous parlerions lon-
guement du chapitre des critiques et des
liistoriens , trop abrégé dans quelques
parties, mais dans lequel on lira avec in-
lérC't ce qui a rapport à M. (iuizot.
Donc, pour nous résumer, dans son
beau et consciencieux ouvrage, M. A.
Duquesnel cherche partout à découvrir
et en même temps à liûter l'alliance de
l'élément humain et de l'élément divin,
des faits avec les idées, de la réalité pra-
tique avec la réalité idéale éternelle.
C'est là qu'il faut aller chercher l'unité
de son livre, (|u'un journal a assez légè-
rement accusé de manquer d'unité; tau-
dis que, multiple dans sa forme, il est
véritablement plus un dans sa pensée que
tous les travaux de critiquiî dont notre
siocle s'honore à bon droit. C'est avec
d'autres qualités, ce qui, parmi les criti-
ques de l'époijue, caractérise M. Du-
quesnel.
Ouant au style, au langage, dans cette
nouvelle production de notre collabora-
teur, on retrouve avec plus de maturité
tout ce qui , sous ce rapport , a fait priser
si hautement V Histoire des Lettres : élé-
gance, clarté, sobriété de poésie, et à
l'occasion une éloquence forte et gra-
cieuse. Ici, nous voudrions beaucoup ci-
ter; mais nous voyons avec peine que
l'espace nous manque. Ce que nous re-
proclions surtout à M. Duquesnel, c'est
ce que l'on reproche à peu d'écrivains de
nos jours, c'est sa brièveté; nous aime-
lions à entendre plus long-temps cette
parole qui ne ruine rien : elle modiiie,
elle appelle le progrès; elle continue le
passé, accepte le présent et prépare
l'avenir.
H. MORVONN\IS.
ARCHÉOLOGIE. — PKOMH\AJ)E EN BIIETAGXE.
I. — Vitré. — Le chaieau des Uocliers. — Madame
de S«;vignc.
Nons approchions de la Rrelagne et il
nous était facile de nous en apercevoir à
l'aspect du paysage qui nous environnait.
Le terrain qui devenait de plus en plus
ondulé se couvrait tout autour de nous
d(^ haies, de fossés, de talus surmontés
de buissons épais et d'une iniinité de ces
petits arbres élagués que dans l'ouest on
appelle etnousses. Chaque prairie avait
son rideau de châtaigniers ou de chCnes,
chaque champ sa guirlande de brous-
sailles. Sur la croupe des coteaux voisins
on voyait ces clôtures nombreuses s'é-
tendre comme un réseau à larges mail-
les, et plus loin, s(; massant par l'effet
dr la perspective, cette abondante végé-
tation se résumait en un immense océan
de verdure qui allait se perdre bleuAtre
à l'horizon. De temps à autre quelque
chemin creux recouvert d'une voûte de
feuillage venait se montrer conuue à la
dérobée le long de la route, et le regard
se perdait dans l'ombre de son berceau.
Parfois on en voyait sortir, étrangement
velu d'une peau de chèvre à longs poils ,
quekjue paysan à (jui ce costume donnait
pies(|ue l'air d'une bcle fauve et qui sem-
blait ne s'aventurer (lu'avec défiance sur
la grande route.
INous roulions depuis ((uelques heures
emportés rapidement par quatre petits
chevaux du p^iys qui descendait^nt les
côtes au grand trot et les remontaient au
galop, lorsque les toits rouilles de qu(;l-
(jues maisons nous annoncèrent une ville
bretonne. C'était yi.tré. Aous y enlrAmes
ARCHÉOLOGIE.
par une porte étroite, basse, noire, res-
semblant au guichet d'une prison féo-
dale.
Vitré nous parut en tous points digne
de servir de préface à la plus antique et
la plus reculée de nos provinces. Victor
Hugo la cite quelque part comme la ville
de France la plus homogènement gothi-
que qu'il connaisse, et en effet on y
trouve à plaisir vieux porches enfumés
et tours à ceintures noires, pignons dé-
coupés et pointus, donjons, douves et
remparts , et surtout quantité de ces
maisons à encorbellement qui forment
des rues tellement obscures et tellement
étroites que l'on craint de s'y engager de
peur d'être pris entre deux murs sans
pouvoir plus ni avancer ni reculer.
Le château de Vitré préside dignement
à cet ensemble. C'est une masse impo-
sante, du quatorzième ou quinzième siè-
cle , aux mâchicoulis trefflés, où les tours
se dressent sur les tours et qui dut gail-
lardement résister jadis aux efforts du
duc de Mercœur (1).
Malheureusement le temps lui a fait
rude guerre et les hommes ne l'ont guère
plus ménagé. Je le trouvai, quand j'y
entrai , livré aux pioches et aux pelles
d'une armée de maçons qui s'escrimaient
sur les vieux murs et les bouleversaient
d'une tout autre manière que n'avaient
jamais pu le faire les canons des ligueurs.
C'était un architecte cette fois qui com-
mandait le siège, car il s'agissait de faire
du château une maison de détention.
Sans doute on ne peut pas exiger que
ceux de nos anciens monumens dont la
destination primitive se trouve aujour-
d'hui sans objet, restent tous privés de
destination actuelle et soient soutenus
gratuitement comme de respectables in-
valides dont on récompense les services
passés sans plus rien leur demander pour
l'avenir. Les ressources des coinmunes
et de l'état ne suffiraient malheureuse-
ment pas à l'entretien de ce vaste et no-
ble musée de pierre qui couvrait toute
(i) Le «lue de Mercœur qui viulait, pondant les
troubles de la liiîue, faire valoir sur la Brela^;no des
droits qu'il prétendait tenir do sa femme , (llio du
duc do rentbièvre, étant tenu assiéj^er Vitro en
loOB, les liabitans se défendirent avec Uol d'avan-
lage qu'il l'ut fyrcé do lover lo siéije.
PROMENADE EN BRETAGNE. 233
la France. Mais , du moins, en utilisant
nos vieux donjons nationaux ne peut-on
obtenir qu'on ne les mutile pas?
Quelle nécessité, par exemple, de com-
bler ces fossés du château de Vitré qui
en ajoutant toute leur profondeur à la
hauteur des murailles en laissaient voir
la puissante élévation? Ces fossés n'é-
taient-ils pas de l'histoire? Et en quoi
pouvaient-ils nuire à la sûreté de la pri-
son?
Et puis, sur ce beau rempart à guérites
de pierre et à nids d'hirondelles, du haut
duquel les habitans de Vitré aimaient à
venir contempler, comme à vol d'oiseau,
les charmantes sinuosités de leurs val-
lées, fallait-il absolument y construire ce
grand vilain mur qui voile pour jamais
ce frais panorama?
Et cette large et belle tour du coin qui
se présentait si noblement , recouverte
d'un magnifique lierre presque aussi an-
cien qu'elle, était-il indispensable de la
dépouiller de ce vieux manteau qui lui
allait si bien? — Nue maintenant et hon-
teuse, recouverte seulement d'une couche
ignoble de badigeon blanc, elle rappelle
les criminels qu'on menait au supplice
en chemise et la corde au cou.
Parmi les débris épars, sous les décom-
bres et les immondices entassés pèle-
mèle , je pus distinguer encore un frag-
ment d'architecture rom^/ze^ respectable
arcade en plein ceintre ayant sans doute
appartenu à quelque construction du
dixième ou onzième siècle et présentant
dans toute sa pureté primitive le symé-
trique appareil de pierres de deu\ cou-
leurs (ici granit gris et schiste noir) qui
signale l'époque antérieure h celle iiu'on
est convenu d'appeler iio(Iii<jue.
Puis, un peu plus loin, une délicieuse
petite tribune de la renaissance , d'un
travail exquis et plein de délicatesse, res-
tait suspendue au-dessus de la place qui
fut probablement autrefois la chapelle.
Du haut de cette tribune, dit-on, les
seigneurs de la rrémoille. possesseurs
long-temps de ce châloau, venaient en-
tendre roflice du culte réformé auquel
ils appartenaient, (^n y lit encore cette
devise : l'omit (cnchnis .v/nvo litccni ,
i Après les ténèbres j'attends la iiuuiè-
re....» A quand la lumière?
Vitré, comme toutes les villes fortes du
234
AUCIIÉOLOGIE. — PhOMliNADt: EJN HUETAGM':.
moyen Age, se compose de deux parties :
la cite où l'on se réfuj^iait priulcinmenl
dcTiit^ro de bous remparts qwanil on ciiu-
gnait les ehances de la guerre ; cL le
faubourg qui s'étendait avec un peu plus
de confiance dans la campagne, quilh^ à
itre pillé et saccagé de temps à autre.
L'église de la cité, JNotre-Dame, assez
insignifiante du reste, offre nnc particu-
larité qui mérite d'être nolét^ : c'est une
])etite chaire golliique,en pierre ciselée,
accolée extéiieuremenl au ilanc de l'é-
glise, et d'où l'on venait prêcher le peu-
ple assenililé en plein air sur le parvis.
Il y a là l'indication d'un usage entière-
ment perdu depuis long-temps et dont
ailleurs on ne trouve guère de traces.
Dans l'église du faubourg, qui parait
dater du (juinzièmc siècle, je remarquai
une assez belle tombe de grès (celle du
chanoine de Grandmesnil), qui a con-
servé les couleurs dont elle était peinte
autrefois. On sait qu'au moyen ûgc et
jusqu'à la renaissance on revctissait d'a-
zur et de pourpre et on rehaussait d'or
non seulement les statues, mais les por-
tails et les décorations intérieures des
églises, ce qui, en les mettant en har-
monie avec les vitraux, devait produire
des effets d'une grande richesse.
Kn circulant dans les rues de la ville
nous retrouvâmes pendus à la porte des
bourreliers, à côté des bAls et des har-
nais pour les chevaux , grand nombre de
ces peaux de biques que les gens de ce
pays aiment à porter, tous les poils en
dehors, à la manière des sauvages. Ce ne
sont après tout que des espèces de juiUots
on ne peut plus imperméables, qui les
couvrent entièrement de la tête à la moi-
tié des cuisses et les garantissent fort
commodément de la neige en hiver et de
la pluie en été.
Les vieux Gaulois aussi, rapporte Cé-
sar, étaient vêtus du sayon de peau de
chèvre. H est vrai (pie pendant leur long
asservissement sous la domination ro-
maine beaucoup d'entre eux, (!l surtout
les peuplades méridionales,avaient adop-
té , avec les mœurs du vainqueur, les
modes efléiMinc'es et appris à se liler d«;
souples tuniques de line laine : mais l'his-
toire rapporte aussi que , honteux de
s'assujétir à des modes qui n'avaierit pas
été cellçs Uc kurs pciC">j ks auUuî liabi-
tnns de l'Armorique continuèrent obsti-
nément à se vêtir de peaux de bêtes fau-
ves, et, comuH; l'on voit , leur persévé-
rance a traversé quinze siècles sans
broncher. — Aujourd'hui cet usage est
eru'ore tellement r(^pandu dans ces pro-
vinces qu'il n'est pas rare de voir les gens
aisés même se couvrir à la chasse et en
voyage de peaux de loups et d'ours, et en
sortant d(; \ itré je ne fus pas peu surpris
de rencontrer un magnifique lion à la
crinière lloltante qui trottait à cheval de
la manière la plus fantastique. On me dit
que c'était un bon médecin des environs
qui faisait son inoffensive tournée.
J'avais pour ciceroni, dans Vitré, deux
jeunes habitans de la ville , MM. de L
remplis d'une si aimable érudition et
d'une obligeance si cordiale que je ne
puis m'empêcher d'en noter en passant
ragréal)le souvenir. Au-dessus des an-
ciens fossés de la ville, ils me firent re-
marquer une maison grise au grand toit
d'ardoise , accompagnée d'une vieille
tour.
Cette tour, c'est la tour de Sévigné ; ce
logis, celui où descendait l'aimable mar-
quise quand elle venait voir à \itré ma-
dame de Chaulnes et messieurs des États,
et rire un peu de ce prochain de Breta-
gne qu'elle trouvait si plaisant surtout
quand il avait diné ; mais qu'elle aimait
cependant lorsqu'elle écrivait à sa fille
la provençale : < J'aime nos Bretons ; ils
< sentent un peu le vin ; mais votre fleur
i d'orange ne cache pas de si bons
c cœurs. »
Le château qu'elle habitait, ce célèbre
chùLcau des Rochers d'où elle datait ses
lettres, n'est qu'à une lieue de \ itré. On
nous amena des chevaux et nous voilà
|)arli pour les Uochers.
Le nom donné à cette habitation n'est
en vérité pas démenti par les chemins
(jui y conduisent : nous les trouvAraes
rocailleux plus qu'on ne peut l'imaginerj
mais , ni mes compagnons de voyage,
ni les petits poneys bretons qu'ils mon-
laient n'avaient l'air d'y prendre garde
le moins du inonde, psous trottions in-
différemment il travers tout ce qui se
présentait et volions comme par enchan-
tement par dessus tles trous et des quar-
tiiîfs de roches dont la vue seule eût fait
licmir les purs-sang du bois de Boulo-
ARCHÉOLOGIE. - PROMENADE EN BRETAGNE.
23.:
gne. Nous gagnâmes ainsi une petite
chaussée qui date du temps où madame
de Sévigné écrivait : « Les chemins de
€ Yilré ici sont devenus si impraticables
< qu'on les fait raccommoder par ordre
< du roi et de M. de Chauhies : les bour-
€ biers sont enfoncés , les hauts et bas
( plus hauts et bas que jamais. Tous les
< paysans de la baronnie y seront lundi.)
A coup sûr les paysans de la baronnie
n'y sont pas retournés depuis : les énor-
mes pavés ne tiennent plus ensemble;
c'est une sorle de barricade continuelle.
Nous n'en continuâmes pas moins notre
allure légère, de sorte qu'en un rien de
temps nous arrivâmes comme un tourbil-
lon devant la grille du château de ma-
dame de Sévigné.
Ce château, bien qu'il soit habité, en-
tretenu et recrépi de temps en temps,
parait ne pas avoir trop changé de phy-
sionomie depuis quelques cents ans. Il
est formé de la réunion irrégulière et
incorrecte de constructions de plusieurs
époques liées entre elles par des tourel-
les, et sans être ni grand ni imposant , il
a tout ce qu'il faut pour bien répondre
aux souvenirs qu'il rappelle.
Avec quel intérêt plein de charme
nous le visitâmes ! Comme nous interro-
gions ces vieux murs , ce grand escalier,
cette chambre où l'on conserve son por-
trait, ainsi qu'un vaste lit de satin brodé
aux Indes, d'or, d'argent et de soie de
plusieurs couleurs, et ce cabinet où elle
se retirait souvent pour écrire, où elle
aimait à se renfermer en la compagnie
de saint Augustin, qu'elle lisait en latin :
de Nicole, de Pascal, de ces MM. de
Port-Royal , et où venait la surprendre
en riant la gouvernante de Bretagne ,
suivie de ce fou de l'omenars , suivi de
la Murinette-beauté.
Nous parcourûmes aussi cette grande
cour d'honneur où arrivaient un beau
malin tous les états do Bretagne « dans
« quatre carrosses à six chevaux , avec
( cinquante gaides à cheval: cette cha-
pelle que lui bâtissait son abbé, le bien
bon, car tout est toujours bon autour des
personnes aim.il>los et bonnes. Ces jir-
dins enhn , ce Mail , c?s bois dont elle
parie si souvent avec une véritable affec-
tion . où file aimait à se promener toute
ôciilt en icic àuw, comme disait Ton-
quedec, et où elle allait rcver un peu à
bieuj à sa pro^idejicey posséder son âifiCj
songer à son a^'cnir
Le jardin, le :Mail, les bois sont comme
à l'époque où elle en recherchait la douce
solitude. Il y a des avenues de chênes à
perte de vue , formant des voûtes de ver-
dure où ne pénètrent pas les rayons du
soleil. Le parterre est toujours bordé
d'une infinité de tout petits tilleuls, ali-
''nés et taillés, et surmontés de dômes de
verdure parfaitement ronds . comme au
temps où Pilais élevait ces chers petits
arbres avec une probité admirable. Ou
montre même un vieil oranger qui date,
assure-t-on , de celle époque, et dont,
bien entendu, je cueillis avec attendris-
sement une feuille.
Le jardinier actuel des Rochers est
lui-même un bel esprit, qui nous parut
tenir un peu des Jodelet et des 3lasca-
rille d'autrefois. En nous faisant remar-
quer, entre autres curiosités du Mail, un
écho qui n'est point entendu de la per-
sonne qui parle , mais bien de celle pla-
cée k quelque distance . il nous dit agréa-
blement : Cet écho, vous le voyez, res-
( semble â plus d'une capricieuse jeune
< femme : il ne répond pas à celui qui
< lui parle , et s'en va chercher celui qui
: ne lui dit rien. »
En revenant des Rochers , nous nous
entretînmes long-temps de madame de
Sévigné . non pas de son esprit et de son
style, ce serait aujourd'hui le plus insup-
portable lieu commun, mais de quelque
chose qu'on a moins étudié chez elle :
c'est la belle âme qui se trouvait sous
cette parure si brillante, mais bien un
peu légère , du siècle de Louis XIV :
c'est , par exemple , le courage de son
dévoûment pour son ami malheureux
qu'avait foudroyé le demi-dieu de Ver-
sailles, et en même temps la pureté et la
dignité de sa conduite au milieu de cette
cour aux nicrurs faciles , où , si jeune et
si belle , elle put aller toujours la tête
haute.
Elle avait en elle l'arôme qui empêche
la fleur de se corrompre, et l'on s'aper-
çoit en li<înut se; lettres des l\oc!îers que
riiilhuMicc du train de vie» de \ ersailles
et de la frivolité du grand monde faî-
sjient bien vite place, quand elle reve-
nait dans SCS bois , à une scusibililé lou-
2.10
IX COMTK DE VAUFEL1I>.
clianlf. A Jiih' philosophie calme et tout»;
ohrrliemif, .1 une loi iiaive et respec-
liieuse, piLcibC lI rt^^iilière , bien (liflV-
reiite des relifjiosile^s vai^ues cl sans ré-
sultat (le notre époijue.
K. Di; CONDÉ.
LE CDMÏE DE VARl ELIL,
ou LES COMUAIS DE LA FOI l)A>;s L'ADVEUSITÊ, PAR M. DEXAUVILLEZ;
Rue (les Maçons-Sorbonne, à Paris, ô.
Voici véritablement un roman intime
et moraL El je ne sais pas pourquoi je
J'appelle roni.i?i , ear je sais (jue ce n'est
point une fable, mais la iidêle histoire
d'un homme honn(.*te et malheureux ,
d'une âme tendre et incessamment d»1-
cliin'e par la perte et de sa fortune et de
ses plus chères affections. En effet, le
héros de ce livre perd tout, hors la foi.
Celle-ci, malgré les atteintes de l'esprit
mauvais qui le poursuit, il la conserve
opiniAtrément comme la seule et der-
nière ressource , comme l'ancre de misé-
ricorde ou la planche dans le naufraj^e.
Ce livre a de l'intérêt ; il palpite. On
voit bien qiie ce n'est point la delà fiction,
et Ton sent presque à chaque phrase le
trait poi^'uanl de la vérité.
Oui , c'est ainsi que Ton est, c'est ainsi
que l'on souffre lorsqu'on a tout perdu
et qu'on espère encore.
On pourrait appeler ce livre le livre
de la j)atiiiîce et de la rési^^nation , et
son liéros le modèle de la constance et
du courage. Un tel ouvrage sera utile;
il consolera la douleur, et il aidera la
vertu ijui combat.
Et nous le recommandons d'autant plus
volontiers, que, tout électrique qu'il soit,
il est, comme nous Lavons dit, ujoral ;
il est même édifiant et pieux : il \ous re-
mue , il vous contriste, il vous arrache
des larmes : mais il vous éloigne du vice
et vous porte à la vertu ; il vous inspire
du courage et vous an')rend à souffrir en
chrétien.
On ne s'en étonnera point , quand on
se rappellera que l'auLeur de cet ou-
vrage est M. d'Exauvillez. iM. d'Exauvillez
a fait se^ preuves coiuuie écrivain pieux :
c'('>.t peut-être niriiu^ l'un de nos écri-
vains les plus goûtés, lus plus connus et
les plus populaires à cet égard , non pas
à Paris ni dans ses journaux , il est vrai ,
car il n'en a pas eu besoin pour arriver
au succès et pour bien vendre ses ou-
vrages. Son JJoJi Cure s'est vendu à 40,000
exemplaires , et aucune feuille publique
n'en a parlé.
Puisqu'il en a été ainsi de ce petit
livre , nous prédisons de plus beaux des-
tins aux Combats de la Foi que nous
annonçons aujourd'hui ; car cet ouvrage,
s'il est plus cher, est aussi plus impor-
tant que celui du Bon Cure , et l'intérêt,
le style en sont bien. Les Combats sont
ce que M. d'Exauvillez a fait de mieux,
et il a fait de bonnes choses. Ce livre
sera recommandé par la vieillesse à la
jeunesse, cl par la jeunesse elle même aux
autres Ages, comme un éloquent plai-
doyer, comme une belle leçon en laveur
de la religion, du courage chrétien et de
l'espérance dans l'infortune. On avouera
qu'un tel livre n'est pas inutile de nos
jours, et qu'il vient môme fort U propos,
t Puisse-t-il , s'écrie son religieux au-
teur, puisse -l- il verser quelque baume
sur des blessures dont j'apprécie mieux
que personne les cuisantes douleurs !
S'il en cicatrisait une seule au cœur d'un
père aussi malheureux que moi, ah ! je
serais bien payé de mon travail ; car je
lui aurais rendu plus que la vie, je lui
aurais rendu le repos de l'Ame , et la
différence est grande , je puis le certi-
fier ! >
Mais quel est donc ce livre , et que
contient- il ? Voici :
l'ar suite d'événemens malheureux, le
comte de \arfeuil réduit à la dernière
misère , et se rendant à pied au village
ou son lilsest mdlade, tombe de faiblesse
eu priant dans une cgU^c de Saumur. Lue
LE COMTE DE VARFEUIL.
237
dame charitable de l'endroit, madame
Dampierre, le fait secourir et transpor-
ter ciiez elle , où elle le fait soigner par
un médecinconfidentde toutes ses bonnes
œuvres. Le nom du comte que la chari-
table dame a lu sur son passe-port qu'il
avait laissé tomber au moment de sa dé-
faillance, lui a appris qu'elle venait de
trouver en lui un homme qu'elle cherche
depuis long - temps , et avec qui elle a
un compte important à régler. Aussi re-
commande-t-elle au médecin de se mettre
entièrement aux ordres du comte souf-
frant, et de ne rien négliger pour le
satisfaire , le guérir et le rendre à la
vie.
Voyant sonmalade revenir à lui-môme,
et sachant qu'il voyage pour aller voir
son fils malade lui-même , il lui propose
de se rendre auprès de lui , alin qu'il
puisse lui donner ses soins paternels. Le
comte n'ayant de quoi payer ni son mé-
decin, ni sa route, refuse d'abord. Pressé
par le médecin, il hésite ; on s'explique,
et à la suite des explications, ils partent
tous deux en chaise de poste.
Arrivé au but de son voyage, le comte
trouve son fils entrant en convalescence,
et apprend les soins que lui a rendus
une jeune fille qui travaillait dans l'au-
berge.
On juge bien quelle doit être l'entrevue
du père et du fils : ce sont de violens
embrassemens , et les prescriptions du
médecin ne peuvent rien contre leur
joie de se retrouver vivans.
Mais celte joie trop vive est fatale au
jeune homme. Amédée retombe sur son
lit pi us faible et plus agonisant que jamais.
Son père non moins souffrant pleure ma in-
tenant à ses côtés. ()ne de regrets pour
un peu de joie, dit-il douloureusement!
Mon Dieu ! telle sera donc toujours ma
triste destinée !
On transporte le jeune malade chez le
curé ; mais la convalescence ne revient
pas : il a presque tout perdu de la vie,
hors la mémoire. Dans son sommeil il
parle de Rose, et dans le jour il dit à
son père tous les services qu'elle lui a
rendus. < Je les connais, lui dit son
père, et j'en suis recounaissanl.
— Oh mon père ! il est impossible qu'on
vous ait dit tout ce que je lui dois ; c'est
à peine si luoi-mèmo je le sais encore.
Sans elle , mon père , il y a long - temps
que vous n'auriez plus de fils.
— Une telle déclaration me la rend bien
chère, mon enfant: aussi, sois certain
qu'elle n'aura point à regretter l'intérêt
qu'elle t'a témoigné.
— Jamais nous ne pourrons, mon père,
les reconnaître autant qu'elle le mérite.
Savez-vous que sous plus d'un rapport
elle a été mon bon ange? On vous a dit
une partie des soins qu'elle m'a donnés;
mais en même temps qu'elle veillait assi-
dûment à soulager mes souffrances cor-
porelles , elle n'oubliait pas mes besoins
spirituels ; c'est elle qui a fait venir mon-
sieur le curé, et m'a fait recevoir les der-
niers sacremens. Et lorsque la maladie
me laissait un peu de repos, au lieu d'en
profiter pour elle-même, assise au che-
vet de mon lit, elle m'édifiait par quelque
lecture pieuse et intéressante, qui faisait
une utile diversion à mes douleurs, et
qui souvent m'inspirait le courage et la
résignation dont j'avais besoin pour les
supporter. >
Le malade s'anime en parlant ainsi et
en voyant son père. Le docteur s'en aper-
çoit, et invite le comte à sortir de la
chambre de son hls. Le pauvre père
obéit; il va se promener seul déjà dans le
jardin du curé. Là il pense à sa vie , réca-
pitule ses malheurs, et se demande, pres-
que au désespoir, s'ils ne finiront donc pas
bientôt! Won, sans doute, et je perdrai
mon fils, car je crains trop de le perdre.
Le pire, c'est constamment ce qui m'est
arrivé ; désormais je m'attends h tout , et
sans fortune, je me vois également sans
fils, sans consolation, sans appui de
vieillesse.
M.us au milieu de cette désolation du
comte, ces mots du docteur viennent
frapper ses oreilles : Consolez-vous,
Monsieur, vous êtes plus près que vous
ne pensez de changer de position et d a-
voir de quoi témoigner votre reconnais-
sance à ceux qui vous auront servi. Mais
le docteur n'en dit pas davantage; il
laisse le comte dans le trouble et la con-
fusion de mille pens»*es qui l'agitent, et
repart pour Snuinur, où le rappellent les
affaires de son art. Lu autre médecin, un
médecin plus doux , la dévouée Rose est à
son tour rappelée près du malade, el i
son arrivée les symptômes lAchcux dis-
23S
LE COMTE UE YAIIFEUIL.
paraissent, cl la convalescence d'Aniédée
marche à i^^antls pas.
A cette vue, le comte ne se possède
plus; il s'exalte dans sa joie, et l'auteur
se eonipKiît ici à décrire le bonheur (jue
nous donne la convalescence d'un ma-
lade chéri. «Quand toules les craintes
ont ciiiUi cessé, nous dit-il, (|uand la
mort menaçante a paru enlin abandon-
ner sa proie, comme nous saluons avec
ravissement les progrès d'une convales-
cence toujours lente pour nos vœux im-
patiens! comme nous les remarquons
avec enthousiasme! avec quel transport
délirant nous les si^^ialons à tout ce qui
nous entoure! Oh! c'est alors que cha-
cune de ses paroles est pour nous un
bien inestimable, c'est alors que dans les
effusions d'une tendresse réciproque
nous donnons et nous recevons tout à la
fois le bonheur le plus grand qu'il soit
permis à riiomme d'éprouver ici-bas;
nous en jouissons sans crainte, pleine-
ment, entièrement^ notre Ame sur-
abonde de joie, elle naj:;e au milieu d'un
océan des plus pures félicités. Richesses,
plaisirs, honneurs, gloire du monde,
non, vos plus grandes douceurs n'ont
rien qui approche de ces ineffables vo-
luptés. Tels étaient les transports du père
à la vue de son fils renaissant. »
Le docteur revient, et le curé insiste
pour que Rose soit éloignée; ensuite il
apprend au comte que ces deux jeunes
gens s'aiment. Le comte, reconnaissant
des services de Rose, consent à leur
union. Tour lui éviter des regrets relati-
vement à ce parti pour son lils, le doc-
leur apprend enlin positivement au
comte (ju'une partie de son ancienne for-
tune lui est rendue. Le comte ne change
point d'intention pour cela, et il persiste
dans son consentement à l'union de son
iiis et de Rose.
Rose, éloignée momentanément du lit
d'Amédée, et ignorant ce qui se prépar<î
en sa faveur, souffre beaucoup, et se sent
même prise d'un accès de lièvre. D'autre
part , son absence cause de vives inquié-
tudes au ]eiine malade, (jui la ci oit ma-
lade aus5>i et (jui pense (ju'on lui cache son
«langer. Les inquiétudes d'Amédée com-
pliquent sa maladie. La cloche du village
sonnait alors une agonie ; Auiédée -ï'inia-
giuti (iUQ c'est ccUtt do Ro^c et qu'où lui
portait les derniers sacremens. Tout ce
qu'on put faire pour le détromper fut
i nu II le.
Le jeune homme sentant son état de-
mande lui-même au prêtre les derniers
sacremens. n i)ue la religion est belle!
s'écrie l'auteur à ce sujet, alors que dé-
ployant toutes les richesses de son divin
auteur elle vient s'asseoir au lit du ma-
lade, et là sur les confins de la vie et de
la mort, à ce moment suprême, (jui va
terminer tout ce qui passe, el commen-
cer tout ce qui ne passera jamais , elle lui
montre son Dieu lui-même qui vient le
chercher pour l'introduire dans le séjour
ineffable de sa gloire céleste. O mort! où
est ton aiguillon? La croix t'a vaincue;
armé de ce signe puissant, le chrétien se
rit de tes menaces, il salue ton appro-
che, il l)énit tes rigueurs. La terre fuit,
le monde s'écroule, le vide se fait autour
de nous, tout nous quitte, tout nous
abandonne; mais voici le ciel qui se dé-
couvre, le ciel avec toutes ses pompes,
avec toutes ses jouissances sans lin
comme sans bornes, qui s'avance pour le
remplacer. Heureux échange! puisse ta
bienfaisante pensée consoler mes der-
niers momens comme elle consola ceux
du pieux Amédée. »
Le malade soulagé par ces pieuses cé-
rémonies , et le comte ranimé par la pro-
messe du docteur relativement à sa for-
tune, il s'en suit entre eux un entretien
des plus toucbans. Ce sont mille plans et
projets d'avenir. Mais le mieux ne fut pas
long, et le malade retomba, il mourut
enfin. Rien ne reste plus au comte en ce
monde, et le voilà seul, en effet, comme
il l'avait prévu. Rose seule lui reste, il
adoptera Rose; n'ayant pu en faire sa
bru, il en fera sa fille, et essaiera de vi-
vre encore une seconde fois d'illusion.
Cependant il sait son avenir désormais,
et il le dit à l'enfant qu'il adopte, et qui
le comble de caresses et de soins, l.lle es-
père, elle croit adoucir par là les cha-
grins de son père et le rendre au bon-
heur ; mais le comte la détrompe.
I Vois-lu, mon enfant, lui dit-il, je
veux l'en prévenir d avance, toutes tes
attentions et tous les soins ne pourront
jamais rien contre cette douleur. ^les
larmes cesseront de couler, je le crois;
m ai b mou couur leslcra toujours brisé;
car quelque chose que je fasse, en quel-
que endroit que j'aille, tout me le rap-
pelle. Si je rencontre des jeunes gens de
son âge , je me dis aussitôt : Leurs parens
sont bien heureux! puissent-ils les con-
server ! Si j'ouvre un livre, je pense à
son amour de l'étude ; si je me promène,
je le cherche en vain à mes côtés , etc. »
Rose et son père vont prier souvent sur
la tombe d'Amédée, et à force d'y aller
ils trouvent qu'il serait bon d'y reposer
aussi ; et , à l'exemple des trois tentes sur
la montagne, ils y font préparer trois
tombeaux.
Quelle que soit sa douleur, on ne peut
pas y être toujours; la vie et les affaires
sont encore là. Force est donc au mal-
heureux comte d'essuyer ses larmes
comme il peut, de quitter le tombeau de
son fils, et de partir pour Saumur. Les
soins de sa fille l'entourent et l'accompa-
gnent toujours , mais toujours aussi l'ac-
compagne sa douleur. < Je te remercie de
les soins, mon enfant, lui dit-il; je les
vois et j'y suis sensible, mais je n'ai pas
la force de triompher de mes regrets.
Yois-tu ces roues qui tournent si rapide-
ment ? Eh bien , chaque tour qu'elles font
en m'éloignaftt de mon lilsest une pointe
nouvelle qu'elles enfoncent dans mon
cœur. »
A Saumur, le désolé comte revoit Ma-
dame de Dampierre. Elle lui parle de
son avenir de fortune dans le même sens
que le docteur, qui n'en avait parlé que
d'après elle. «Le malheur est timide, re-
prend le comte, et après tant de mal-
heurs je ne crois plus au bonheur. »
«IN'importe, comte, lui dit-elle, il
faut toujours espérer, même contre l'es-
pérance, c'est la dernière ressource des
malheureux ici-bas, c'est le dernier bien
de ceux qui n'en ont plus d'autre. Au
lieu d'assombrir notre présent des noires
prévisions d'un avenir funeste, pourquoi
ne pas l'embellir au contraire des rian-
tes couleurs dont il est permis de le pa-
rer? J'ai connu un homme longtemps
victime de l'adversité, qui semblait
prendre plaisir à se multiplier sous tou-
tes les formes pour le pouvoir frapper
en plus d'endroits h la fois; et comme je
m'étonnais de son courage, il me repon-
dit ; Quand j'ai fait , sans en rien négli-
ger, cg qui m'est possible pour ccarlcr le
LE COMTE DE VARFEUIL. 239
mal que je prévoyais, ou pour assurer le
bien que je désirais, alors je me plais à
espérer le succès de mes soins, et si je
souffre dans le présent, je jouis dans
l'avenir; il y a presque compensa-
tion, i
Madame de Dampierre avait ses raisons
de parler ainsi; elle savait que le comte
allait recouvrer sa fortune, puisque c'é-
tait elle-même qui allait la lui rendre.
La chose a lieu par-devant notaire, et le
comte s'évanouit en se voyant riche. Il
avait pensé à son lils , et s'était souvenu
qu'il n'en désirait que la moitié pour se
retirer à la campagne , et y vivre heureux
et content. Quoi qu'il en soit, le comte
remercie Dieu , et s'attache à justifier de
son mieux les voies de la Providence.
Tout ce passage est bon à lire pour ceux
qui doutent. Isous savons déjà que plu-
sieurs lecteurs, et surtout plusieurs ec-
clésiastiques, en ont été frappés.
Après la défense de la Providence vient
la définition de la prière : elle est saine,
orthodoxe, affectueuse, et ne pourra
qu'être utile. En effet, c'est comme cela
qu'il faut être devant Dieu, c'est comme
cela qu'il faut prier.
Brisé par la vie, bien que consolé par
la religion , le comte dit adieu aux villes,
et va habiter la campagne. De là, il écrit
son histoire au curé son ami.
i Figurez-vous, lui dit-il, un homme
égaré dans une vaste forêt, loin de tout
sentier battu; il s'avance écartant des
mains les branches qui gênent son pas-
sage. Déjà il a fait ainsi un long cheniin j
ses forces commencent à s'épuiser, et
rien ne lui indique encore sa prochaine
délivrance. 11 ranime son courage cepen-
dant ; il avance, avance toujours: mais
plus il pénètre dans celte enceinte in-
connue , plus le passage devient difficile.
Hienlôt, ses pieds, ses bras, ses mains,
tout son corps, ruissellent de sueur et de
sang. En vain veut-il faire de nouveaux
efforts, la natiirtM'puisée Ir.ihit son cou-
rage ; le voilà (pii chancelle , {|ui tombe ,
et il n'y a plus <[ue la mort à invoquer
pour abréger ses souffrances, lorsqu'un
voyageur, plus heureux que lui, le ih'-
couvre, et remportant sur ses épaules,
h; dépose dans un lieu de sûreté, où les
soins que lui prodiguent les Ames chari-
tables qui Phabilcut rOussisscnl à le rap-
210
LE COMTi: 1)K VARFEUIL.
peler i^ la vie. I',li bien ! CCI liomnicéf^arr,
c'est moi, etc. >
Le comte coiitiiuie h (it^rouler sa triste
liistoiie. Aucun malheur ii y maïKjne, en
effet, et i'iiilbrlunc est au comble, et
sous tant d'autres douleurs, un nouveau
sujet de douleurs commence 5 poindre
encore. En effet, le comte est riche; il a
des amis, ses amis le consolent. Mais sa
consolation la plus douce, l'enfant de
son adoption, sa lille chérie, l\ose en un
mot, n'a point une santé aussi bonne que
son cœur; déjà même elle donne des
symptômes alarmans. Accoutumé au
malheur, le comte s'en inquiète. Le curé
son ami le rassure j mais il craint tou-
joi:rs, et il a raison de craindre, car sa
iille est frappée au cœur. En effet , elle ne
TÏvra pas long-temps, et elle le laissera
encore seul une fois dans ce monde. Rose
était poitrinaire.
Le ver rongeur qui se cachait au sein
de cette belle fleur développe de jour en
jour ses ravages, llose, dévorée, suc-
combe, et celui dont elle devait fermer
les yeux a la triste obligation de fermer
les siens. C'était le troisième enfant et la
seconde fille que le comte perdait. La
mort de celle-ci lui rappelle les deux
autres, et ce souvenir lui fournit les dé-
tails attachans que l'on va lire.
t Au temps de mon premier bonheur,
nous dit-il, mon séjour à la campagne
m'avait laissé le loisir de m'occuper du
commencement de l'éducation de mon
fils; j'y avais été son seul maître. Mais
après le désastre qui m'en fit sortir, et
lorsqu'il commençait à avoir besoin de
leçons plus sérieuses, qui demandaient
des maîtres spéciaux , je fus obligé de re-
noncer à ces fonctions, et de lui procu-
rer i» prix d'argent ce que je ne pouvais
plus lui donner par moi-mOme.
« J'avais espéré que dans une circon-
stance semblable, d'où dépendait tout
l'avenir de mon lils , ses parens n'hésite-
raient pas de venir à mon secours, et ce
(pii se passe journellement dans mille
autres familles, môme beaucoup moins
riches, ne m'avait permis de concevoir
aucun doute h ce sujet. Il n'en fut pas
ainsi cependant; et pour assurer à Amé-
dée une éducation cpii put ne pas le faire
décheoir dans le monde du rang pour
lequel il était iié, je lus forcé d'augmen-
ter encore la somme des sncriliccs aux-
(juels j'étais déjà condamné.
t Ce fut alors quiî ce cher enfant nous
donna cette preuve de dévouement que
je veux vous citer.
« Peu soucieux des jeux de son Age, et
beaucoup plus désireux de nous éviter
pour sa sœur la répétition des dépenses
qu'il nous voyait faire pour lui, il s'éta-
blit son instituteur; et à peine rentré
chaque jour de ses classes, il lui rendait
toutes les leçons qu'il y avait reçues lui-
môme. Figurez-vous un maître de douze
ans et un élève de dix , prenant tous deux
au sérieux, l'un son autorité, l'autre le
devoir de la soumission : celui-là encou-
rageant par un compliment, punissant
par un reproche, récompensant par une
caresse ; celle-ci, triste ou joyeuse, selon
les paroles de blAme ou de louange de
son maître improvisé; tous deux entre-
mêlant leurs études des plus aimables
propos, se félicitant mutuellement, et
quittant quelquefois subitement leur tra-
vail pour venir se jeter dans nos bras, et
nous dire combien ils étaient satisfaits
l'un de l'autre; voilà le spectacle, etc. >
Le comte continue son histoire; il la
termine par la mort de Rose, et brisé
enfin, las de souffrir, il meurt, lui, de
la douleur de cette mort, La catastrophe
est tragique et rapide, et quelques per-
sonnes l'ont blAmée ; elles auraient voulu
que la religion , qui avait toujours sou-
tenu le comte, le soutînt encore dans
celte dernière épreuve. IVous sommes
tout-à-fait de ce sentiment, et nous sou'i-
mes fAchés que M. d'Exauvillez n'ait pas
trouvé dans son cœur et dans son esprit
les motifs religieux qui consolent dans
les positions les plus désespérées de la
vie. 11 y a dans ses plaintes, que nous al-
lons transcrire, un découragement qui
n'est pas chrétien.
« ()in petit, en effet, toujours combat-
tre, nous dit l'auteur, et ne jamais rece-
voir de blessures? Celles du comte sont
nombreuses; plusieurs saignent encore,
et celte dernière qui les rouvre toutes le
trouve enfin sans force et sans courage
désormais pour lui résister. Comme cet
arbre séculaire qui, long-temps lrjpj>é
par la hache du bûcheron , a long-temps
aussi résisté à ses coups ; si la hache ce-
pendant coiitiiiue bou office de deslruc-
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
241
leur, vous le voyez abaissant peu à peu
sa noble tête, et un dernier coup sur-
vient qui l'abat et le renverse. Ainsi, du
comte, Ilose sans doute mérite tous les
sentimens qu'il lui a voués : elle était la
bien-aimée de son fils: elle l'a entouré
lui-même des soins les plus tendres
et les plus affectueux: elle est digne
de tout son amour et de tous ses regrets.
Mais ce n'est pas sur elle seule qu'il
pleure : il a tout perdu. ?
^'on.onn'a pas tout perdu quand la
religion reste encore : on a tout gagné
alors, devrions-nous dire, si nous avions
une vraie foi. Voilà ce roman. On y
pourrait désirer plus de vie, plus de sou-
plesse, plus d'élégance: mais la douleur
abat l'Ame et se soucie peu de parure. Ce
ne sont pas les draperies mondaines, c'est
le saule pleureur des vallées qui va le
mieux sur un cercueil. Le premier devoir
d'un écrivain, c'est d'être vrai ; M. d'Exau-
villez l'a été. Nous lui passons le reste
pour celte fois ; mais qu'il s'en souvienne,
nous serons pi us exigeans h l'avenir. Il est
bon de travailler vite; mais il faut réflé-
chir, il faut tourner le style, il faut tra-
vailler son travail. et il ne faut pas laisser
sa plume métallique aller au hasard et si
vite qu'elle peut sur un papier qu'elle
laisse froid et vide. Loin de nous de faire
entendre que M. d'Exauvillez écrive
ainsi : il est trop consciencieux; mais
nous disons en général qu'il ne fau»^^ pas
écrire ainsi. Loin d'écrire ce volume
pour écrire un volume , il est même visi-
ble que M, d'Exauvillez ne l'a écrit que
pour soulager son cœur; et c'est ainsi
que se font les bons livres. Il faut que les
livres de science sortent de la tête, et les
livres de sentiment des entrailles: mais
il ne faut point pour cela négliger le
style . qui n'est , il est vrai , que le second
devoir, mais qui est cependant la pre-
mière recommandation d'un auteur.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
LES PETITS POÈMES GRECS, Orphée, Hé-
SIODF , PiNDARE , TUKOCaiTK , Syî^ÉSICS , CtC ,
iratluits par E, Falconnet, Dignan, Perrault May-
naud ^ Grégoire et CoUnmbct ^ etc., publiés par
M. Falconskt, pour faire partie du Pantfuun
Littéraire sous la direction de M. Aimé ilar-
tin{l].
Le panthéisme est assurément le plus grand péril
philosophique de noire époque. Des écoles téné-
breuses d'AUemagno, il est descendu dans les salons
dorés de la société rrançaiï.e. Il s'empare des es-
prits , il domine ces conversations orgueilleusement
bienveillantes où Ton \ante tour à tour la charité
catholique, la liberté protestante, la simplicité pa-
iriarchale de l'isLmisme , la majesté du pa^janisme
indien : l'éloge alleruaiif de toutes les doctrines
dispensant d'en professer aucune. 11 pénétre aussi
dans les mœurs sous la forme d'un opiimisme offi-
cieux qui jusiilie les forfaits politiques par des théo-
ries ou dis nécessités, pour qui les crimes ne sont
que des malheurs, et qui menace d'effacer les peines
dans le li\re de la loi, la notion du mal dant le^
consciences. Mais son action s'exerce plus puissante
(I) AuBUslcDesrez,rueNeuve-desPolil5-Champs,
n» iSO.
encore sur la lilléralure contemporaine : tonte pas-
sion est absoute, pourvu qu'elle soit dramatique;
tout amour devient sacré , fùt-il même adultère :
l'idée de Dieu s'évanouit devant la mensongère apo-
théose de la nature et de l'humanité. Et n'est-ce pas
lui , le panthéisme , le vieux serpent sous une forme
nouvelle , qui fascine les aigles du génie et les at-
tire dans l'abîme , qui naguère encore fit tomber
l'ange, et mit des paroles de blasphème sur les lè-
vres du Croyant. ^ Aussi ne nous étotlueron^-nous
point de retrouver sa trace dans an monument mo-
derne élevé par des mains danl plusieurs ne forent
pas irréprochables : le Panthéon Littéraire. La se
voient confondus au milieu des mêmes honneurs
Lucien avec Platon , Brantùme et Joinville. Rabelais
cl saint François de ï>ales , Voluire avec Bossuet ,
Gibbon avec Lingard. Le volume de cette collection
qui a élé remis a notre critique n'est malheureuse-
ment pas à l'abri tlu même reproche. Plusieurs com-
positions s'y renr onlrenl, échappées au délire impur
de la muse idolâtre , et qu'une plume religieuse ne
davaii pas traduire. Car la traduction, c'est la popula.
rite , et il y a imprudence au moins à populariser la
connaissance des désordres qui souillaient les Cî™-
nases d'Athènes cl les thermes de Rome. La science
austère a seule le triste droit de sonder les m) stères
d'iofamic : luaii la «citQCC >urilablc n'a pju besoin
243
BULLETINS ninLTOC.RAPHIQUFS.
d'interprf^tes; la lanf^ac (rnomi>ro cl de Démosllu^ne
uo loi eti p»i ùiranifiTC , ri s^il y rosle quelque oli-
iicurilë. qui dune sérail a^st-z iutpie pour se plaiiulre
do lOusiT^tT l'iuoii' un doulo .>ur le dr;;ni de coi-
ruplioii où le genre liuiuain poul descendre .' — Du
resio, 00 torl, (|ui coiuprumel lo succès du recueil
des l'KTiTS l'OÈMKS tiUECS, en Pexcluanl dos biblio-
llioquos d'éducjition , nous soinblo devoir s'iiupuler
bioii n»oin> à IN'dileur chargé de l\)urnir quelques
nialériaux cl de classer les autres ,qu';!t la direclion
Ijéoérale , luaîlresse responsable d<' ses choix.
Apjès avoir rempli le devoir de sêvorilo (|u''iin-
posail à noire ccn!>ure la coDliaucc dos lecteurs cu-
iholiques, nous no saurions sans injustice taire lo
mérite de ce bel ouvra^je, dont le seul défaut est
d'être trop complet. On y trouve renfermés sous
d'étroites dunensions, éclairés par une série de ver-
sions élégantes et d'exactes notices, devenus par
conséquent accessibles à tout le monde , ces poètes
•i ijrands par leurs noms, si peu connus par leurs
écrit» : Hésiode , l'indare, Tyrtéc, Selon, Théocrite,
Callimaciuo, Coluthus , Musée, Apollonius, Oppien ,
Syncsius. C'est-à-dire tous les âges, toutes les in-
spirations du ijénic grec depuis la théogonie du
chantre dWscrée , depuis les dithyrambes du barde
thébain, depuis les rhythmes puissans du législateur
et du guerrier, jus<iu"aux compositions gracieuses
tour à tour ou savantes des écrivains d'Alexandrie,
jusqu'aux derniers soupirs de la lyre hellénique sous
les doigts harmonieux d'un évèque chrétien. Plu-
sieurs de ces écrits , pour passer ainsi jusqu'à nous
avec toutes les grâces de notre langue cl toute la
simplicité de la pensée antique , ont demandé do
longs et pénibles labeurs. Les notes de !\I. Bignan
sur Hésiode sont dignes de l'ancien ami de Dugas
monlbel. M. l'erraull-.Maynaud a>ait déjà pris rang
entre les philologues les plus distingués , par sa tra-
duction des Oljiupiquei. Le Syuésius de MM. Gré-
goire el Cullombel, inériteruil des à présent une
appréciation particulière , si ce travail important nu
devait prochainomeul reparaître, détaché, déve-
loppé , entouré de toutes les richesses d'une infati-
gable érudition. Lne collaboration aussi brillante
devait, sans contredit , effrayer le jeune éditeur,
M. Erne«t Falconnet. Auteur de plusieurs opuscules
qui dans un cercle choisi lui ont fait beaucoup d'hon-
neur, il a trouvé dans ses premiers succès assez do
courage pour en mériter d'autres en abordant une
lâche de longue haleine. El en effet rheureusc éco-
nomie de Tarrangement , la correcliuu dei textes ,
U lucidité des explications , qualilés ordinaires d'un
âge plus mur el d'un talent plus calme, recouiman-
deol néanmoins celle œuvre de jeune Lommu , el
eu font un i^lorieux début.
Mai» 1 ainliiiton de M. Falconnet ne s'est pas bor-
née a dea soins de surveillance et de révision : il
s'est donné la pan la plus diffu ile peut-être dans
celle vaste eulreprix' ; oi sans pouvoir s'aider de
versions antérieure», il a transporte en fran(;ais les
poèmes au litre desquels rantiquité inscrivit le nom
é'Orphée. L'origine el la valeur mythologique des
doctriues qui »c placèrent sous cet illustre patro-
nage sont encore l'objet dos plus graves et des pins
opiniâtres controverios. Crouticr {Symbolique, 1. m)
reconnail dans les écoles orpliiiiues une tradition
plus ancienne , plus pure , plus voisine des grandes
sources de l'Orient, une preuve de plus de la frater*
nilé des tribus grecques avec les populations indo-
européennes, une présomption rationnelle en faveur
de runilô du genre humain. Au contraire, Lobeck
{Aglaopfiamus y lib. il), devenu en ces derniers
lemps le chef du parti antisymbolique au-delà du
Uhin, et par là mémo rcnncmi de toutes les théo-
ries qui ramèneraient les religions des peuples à
une révélation primordiale, s'est attaché à déconsi-
dérer l'orphisme comme un système postérieur aux
guerres médiques, comme une tentative analogue à
celles des Alexandrins pour retremper les croyances
nationales, déjà défaillantes, dans les superstitions
de l'Asie. Mais la morgue et la brutalité luthériennes
du professeur de Kœnigsberg , l'acharnement avec
leijuel il prétend poursuivre le papitme caché sous
les opinions de ses adversaires, sufliraicnt pour nous
laisser soupçonner en sa personne un des inslrumens
de la singulière propagande exercée aujourd'hui
dans les universités de la Prusse; si d'ailleurs le
texte unique d'Hérodote, sur lequel s'élève le vaste
échaffaudagc de ses hypothèses et de ses citations
[Eulcrpe y Jô) , n'était expliqué par d'autres passages
concluans en faveur de Creutzer (i'fcirf., 49;îl, etc.,
etc.). Au reste , le législateur de la Thrace, l'époux
d'Eurydice, dont l'existence perdue dans la nuit
des siècles était déjà un problème pour les contem-
porains de Cicéron , ne saurait être l'auteur des trois
livres principaux qu'on lui a communément attri-
bués : VArgonaul^ue , les Ilymnet, le poème des
Pierres. Les Hymnes, selon les plus complaisantes
conjectures, ne sauraient remonter au-delà du lemps
de Pisislrale. Mais sous la noufelle rédaction
qu'elles subirenl alors, peut-être se conservèrent
les liturgies du sacerdoce primitif. Ainsi du moins
semblent l'indiquer ces longues el pompeuses lita-
nies qui à la suite de chaque divinité reproduisent
ses innombrables attributs, el rappellent inévita-
blement,les formes de la poésie indienne : les deux
grandes invocations à Pan et à la Nature sont-elles
autre chose qu'un lointain écho des chants répétés
par les Brahmes à la gloire do Siva et de Prakriti ?
L'Argonaulique , version succincte el incomplète
d'une fable souvent célébrée parmi les poètes cy-
cliques , regardée tour à tour par la critique comme
l'ouvrage d'Onomacrite , contemporain d'Eschyle ,
ou d'un faussaire byianlin du .septième siècle , no
laisse pas d'offrir un intérêt incontestable par le pé-
riple bizarre qui s'y trouve décril , et qui pourrait
éclairer dans quelques unes de ses obscurités la
géographie ancienne do rEuro[>o. Enlin le poème
dos Pierres, malgré son apparente insignihance,
réserve sans «loute des secours inattendus à l'écri-
vain assez hartli pour tracer un jour l'histoire de la
iiui'io cl des sciences oci ulles. Le traducteur de
(OS écrits a donc rendu un important service en
Ir.iyanl une voie désormais plus facile à des inves-
tigalioDS si digne» d'occuper de studieux loisirs.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
243
Cependant son titre principal à nos félicitations
fraternelles est l'excellente préface qui couronne le
volume. C'est une étude étendue, approfondie , des
caractères généraux de la poésie hellénique, des
écrits qui la distin^^uent dos littératures antérieures
ou contemporaines, de linfluenco qu'elle exerça sur
la culture inlellecluelle des âges suivans. La supé-
riorité de l'inspiration hébraïque , les habitudes iuii-
latives du génie romain , robséquiosité quelquefois
servile des modernes deviennent tour à tour l'objet
d'une critique aussi délicate qu'inlelligenle. Et ce
travail se termine par des conclusions dont la fran-
chise chrétienne est sans contredit méritoire dans
les rangs où M. Falconnet se trouvait engagé. Nous
terminerons en le citant : a La littérature grecque
M porte en elle la puissance extérieure , la virilité
« gracieuse, les formes élégantes et simples, tous
« lesélémens du beau; elle profite habilement d'une
« langue mélodieuse et facile à manier ; elle en
« double la puissance par une prosodie qui devient
« une seconde musique ; elle peint avec des cou-
« leurs éclatantes et que les siècles nous ont trans-
tt mises , sans les altérer , les plus grandes passions
(c de l'homme, la colère , l'amour, la vengeance , le
« courage impétueux et la prudence habile ; elle
« crée des types et nous les transmet en un glorieux
« héritage que nous avons reçu d'elle sans oser
« l'augmenter. Elle est assez éloquente avec Tyrtée
« et Démosihène pour armer des peuples et enfimler
u des victoires, assez large avec Homère pour se
« déployer dans les deux plus beaux poèmes de Tan-
(( quité , assez gracieuse avec Anacréon pour laisser
(' son nom comme un modèle, assez hardie et bou-
« dissante dans son allure pour célébrer avec Pin-
ce dare les victoires des hommes et la gloire des
« dieux leurs pères ; enfin, si elle est froide et sévère
(( avec Aristole au point de tout classer, de tout
« préciser et de dresser le catalogue de la nature
« humaine, elle devient avec l'iaion devineresse ùe
« Tavcnir, prophétesse illuminalrice; elle annonce
<c ce Soleil de vérité qui se love à TOrienl. Certes ,
« c'est jouer un rôle illustre dans les annales de
(( l'histoire humaine , qu'avoir conservé ù travers
(( tant de siècles le droit de liltcralure-modèlc par
« des titres si nombreux et si mérilès. On lui re-
« prêchera bien peut-être à cette poésie si vantée ,
(( de n'avoir jamais peint la tristesse des âmes ma-
« lades et les souffrances de la poésie exilée sur la
« terre ; elle n'a eu nul écho de celle mélancolie
« mystérieuse qui nous est venue de l'Oi ient et du
«( Nord j elle n'a vu dans l'amour qu'un appétit
K grossier, et l'idée n'est point venue pour elle ani-
« mer la chair; il lui a niauciué , en effet , la foi à
«( la divinité et l'intolligence des qualités tendres
«( du cœur. Mais les nouvollcs sources do poésie de-
«( valent jaillir pour nous d'une religion nou> elle ; il
« y a (li\-huit siècles que le christianisme nous les
« a révélées; et c'est à peine si do nos jours, tant a
« été grand ot légitime Tempiro de la liliératuro
« grecque , c'est à peine si quelques uns do nos
« maîtres sont allés s'inspirer de ces sublimes cn-
u seigncmcud. Ainsi, nous ne pouvons lo nier, uqus
« sommes les fils de la Grèce par les idées qu'elle
« nous a données. Elle a fait notre éducation ; nous
« lui devons nos hommages, nous lui devons de l'è-
« tudieravec respect et vérité. ÎS'insultons pas notre
«c mère; et si quelque chose a manqué à son illus-
« tration complète , si cette antique et forte nature
« a toujours glorifié l'homme aux dépens de Dieu et
« la société présente aux dépens de l'humanité
a n'oublions pas que c'était là le défaut des temps ,
« et qu'il a fallu , pour arriver aux idées qui lui
(c manquent, une religion nouvelle , c'est-à-dire une
<( parole que Dieu a envoyée aux hommes. »
A. -F. 0.
TABLEAD DE LA DÊGÉNÉRATION DE LA
FRANCE, de ses moyens de grandeur, et d'une
réforme fondamentale dans la littérature , la Phi-
losophie , les Lois et le Gouvernement ; par
A. Madrolle, li«^ édit. perfectionnée. 1 fort vol.
in 8°, imprimé avec luxe chez Rignoux. — Ail-
laud, quai Voltaire, II. Prix 4 fr. 60 c.
L'auteur a voulu placer, comme dans un cadre ,
toute l'histoire littéraire et politique, ancienne et
moderne, et , s'il faut le dire, tout une encyclopé-
die, indépendante et hardie, des anciennes illustra-
tions et des illustrations contemporaines de la
France.
Nouâ avons parcouru ce volume , et nous ne di-
rons pas (lue nous sommes toujours de l'avis de
l'auleur; nous ajouterons même qu'il traite trop sé-
vèrement plusieurs de nos amis; cependant nous
devons dire qu'il est peu de volumes qui offrent en
aussi peu de pages autant de notions sur la plupart
des auleuis anciens et modernes, sacrés et profanes.
On peut no pas approuver les pensées de l'auteur ;
mais ou ne peut s'empêcher de les trouver neuves,
profondes, exprimées souvent avec une originalité
pittoresque et piquante. Le chapitre V en particu-
lier est à lui seul un morceau de critique et d'érudi-
tion où les plus savans trouveront ù apprendre. Toute
la partie cjui concerne la liiloralureacluello est semée
d'anecdotes plus ou moii\s aullientiquos , mais qui
piquent la curiosité et montrent nos liiioraleurs mo-
dernes dans leur déshabillé. Voici lo titre des cha-
pitres :
I. De la nature de la capacité, du talent, du génie
et du sublime lilléraires. — Discussion logique et
résolution conclnanie de la (luestion fundamenlalo
des littératures classique et romantique.
II. De la corruption dans la littérature et dans les
moMirs de la France nouvelle.
m. De l'anarchie universelle des esprits , de ses
conséquences et de ses causes religieuses et politi-
ques avouées par tout le monde.
IV. De la nécessité et de la facilité d'une littéra-
ture, dune philosophie et d'une encyclopédie par-
faites. — tju'il ne faut qu'un point de ilépart ou une
méthode. — tjuo le poiut de départ , c'est Dieu ; la
244
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
int'thode, Id synllu'SO véritable , laqiiollo n'est autro
clioie (|uo Pieu l>i(>n entendu.
V. Tableau liislori(iiio ol pliilosopliiqiu» dos divor-
tC9 tonlalivfs «lu'oii a laites do loi;islalii»ns uni\t>r-
solioi ou d'enryrlopédios, curaïue moyeu de consii-
luiimi dos «ciencos cl de la soiiol»'! , dans tous les
temps et dans tous les pays ; do leur iinpuissauce ,
et dis causes palpables do celle impuissance.
VI. Moyens d'exéculion. — Tableau de la réunion
admirable des causes cl des moyens qui doivent fa-
ciliter la composition , la publication et le succès
d'une légiilalion universelle eu France , et par con-
sé(iuent en Europe.
VII. Tableau du mode et résumé analytique des
moyens d'exécution ci du principe {générateur, d'une
philosopliie complète, el d'une léjjislalion universelle
décisive.
VIII. Résumé analytique do la législation uni-
verselle.
IX. Des bienfaits qui seront le résultat de Tadop-
lion de la législation universelle comme base de
l'inslrurlion ptdilique, de la législation, de Tadmi-
nistralion de la justice et du gouvernement tout
entier.
L'ouvrage est terminé par la conclusion suivante,
qui explique la pensée de M. Madrolle, laquelle nous
nous faisons un devoir de le reconnaître , el il s'en
faii gloire à bon droit , est essentiellement chré-
tienne el catholique.
<( Quoi qu'il en soit du Tableau de la France , il
restera toujours que la plus grande peniée de l'au-
leur n'aura rien à redouter du temps : le génie hu.
main criera de plu» en plus vers Dieu; la société
gravitera de plus en plus vers Rome ; cl Rome , el
Dieu lui-même se rendra de plus en plus visible au
génie de Tliommc.
« Tons ensemble, nous nous dirons, avec une con-
viction de plus en plus grande : il v a quki.ol'f
CUOSK Ql 1 NK S'UST J'OINT FAIT SOIMÈMK , QUI n'a
RTR FAIT PAR AUCUN AUTRE , et qoi ne laisse pas
d'être. C'est TÈlre inlini , c'est Dieu. L'Klre absolu
el inlini ne nous parait point selon .sa portée; il ne
nous parait que selon la nôtre. J'ai vu qiiel(|ue part,
el je souscris , en Hnissant , h la belle image sui-
vante : La croix resiée seule debout au milieu d'une
immense deslruriion , dominant les murmures de
l'orage, sera portée par les fureurs de la tempête,
comme l'arcbe du premier déluge qui , montant à
mesure que les vagues montaient, semblait la do-
minatrice (le ces eaux qui, en se décbaiiianl sous
elle , ne faisaient que la rapprocher du trtine de
Dieu : MuUiplimilœ sunl aquœ y et elevavcrunl ar-
cam in tublime. » (Gb>es. vu, 17.)
ni'l'LKCTIONES TnEOLOr.IC/F. MAJORES IN
SEMI.NAUK) SANCn SIILIMTII IIAItlT/E. —
Ih- jiiilitid et jurr, opéra cl studio Jos. (lAUiiiKni-:,
ejusdem seminarii prcsbyleri virarii generalis
i'arisiensis. — Parisiis , apud Mequignon junio-
rein , facnllalis theologiai bibliopolam. — IHôO.
Après avoir donné Timporlanl Trailc du Mariage,
M. l'abbé Carrière continue sa tùche , el publie au-
jourd'hui deux volâmes qui contiennent les Trailcs
de t<i Juxlice el du Dmil. Le troisième est sous
presse , et complétera ce Traité. Nous reviendrons
sur cette publication que recommando déjà assez
la réputation de l'aultur.
INTRODUCTION IIISTOUIQI E ET CRITIQUE AUX
LIVRES DE L'ANCIK.N ETDUNOUVEAli TESTA-
MI'^NT, par J. D. Glaire , membre de la Société
asiati(|uc et professeur d'hébreu à la Faculté de
théologie de Paris. — A Paris , chez Mequignon
junior, libraire de la Faculté de théologie , rue
des (Jrands-Augustins, n" î). — lUôi).
Cet ouvrage , fruit des longues éludes el de la
science connue de M. l'abbé Glaire , manquait i la
littérature ecclésiastique. Il offrira surtout l'avan-
tage d'avoir en peu de volumes tout le fruil de la
science moderne , française ou étrangère. L'au-
teur, qui possède parfaitement la langue hébraïque
el les langues modernes , en a retiré toul ce qui
peut être utile aux études ecclésiastiques. L'ou-
vrage aura cinq volumes , el coulera liî francs. Les
deux premiers sonl en vente , el le troisième est
sous presse. Le prix sera augmenté quand le der-
nier volume aura paru.
LES PREMIÈRES NOTIONS SUR LES SCIENCES
ET LES ARTS , données par un père à ses en-
fans , ouvra;',e renfermant des instructions inté-
ressantes sur l'histoire naturelle , l'agriculture,
l'imprimerie, la peinture, la gravure, la litho-
graphie , la numismatique , la sculpture , les
mathématiques , la mécanique , l'oplique , l'ar-
chilecluro , la géographie, l'astronomie , la navi-
gation , le commerce , la philosophie , la physi-
que , la chimie , la médecine , la botanique , les
belles-lettres , la mythologie , l'histoire , la mu-
sique, etc. , etc. ; par Auguste Seguin. Vol. in-12.
A Avignon , chez Aubanel , libraire ; à Mont-
|;ellier, chez l'auteur M. Seguin, auteur de l'ou-
vrage cl libraire. Prix : 1 fr. iîO c.
Voici un livre utile , agréable en même temps;
et ce (lui est assez rare , sans danger pour la foi el
les mœurs. Nous le recommandons d'une manière
spéciale pour être mis enlrc les mains des enfans,
qui y prendront une notion exacte et tourte de
toutes les sciences.
L'UNIYERSITÊ
CATHOLIQUE.
I. — SITUATION DE ROME.
Nous croyons pouvoir apprendre à nos abonnés 1
que M. l'abbé Gcrbet , malgré que l'état de sa santé
soit encore loin de saiisfatre entièrement ses amis,
ya recommencer à publier dans l'Université une
série d^articles qui, il Tespère lui-même , se suc-
céderont avec peu d'interruption. Celui que nous
insérons dans ce cahier fait partie d^un ouvrage au-
quel Tauteur donne en ce moment tous ses soins,
et qui sera en quelque sorte son livre de prédilec-
tion. On pourrait l'appeler IDE A ROM^E; il y con-
sidérera la Rome spirituelle à travers ses monumens
matériels. Tous les lecteurs catholiques doivent dé-
sirer de voir bientôt un tel ouvrage achevé.
J'ai toujours respecté cet instinct qui
porte à chercher des harmonies entre les
choses humaines et les aspects de la na-
ture. Si bien souvent il s'attache à des
corrélations imaginaires . il arr ive aussi
de temps en temps qu'il rencontre si
juste que les esprits les moins poétiques
ne peuvent guère s'empêcher d'admirer
ces magnifiques jeux decequ'ilsappellent
le hasard. Pour moi , je ne crois point à
ce fou sublime; je crois que, si ces har-
monies sont des caprices , ce sont au
moins de beaux et sages caprices de la
Providence, qui a prédestiné les grands
lieux aux grandes choses.
En contemplant Rome de quelques
unes des hauteurs qui l'avoisineut, je me
suis demandé quelle pourrait être la si-
tuation physique qui correspondrait le
mieux à la place qu'elle occupe dans le
monde spirituel. J'ai fait plusieurs sup-
positions; mais j'ai toujours clé ramnu^
à rùver pour elle à peu près ce qui est.
Placez-la dans l'intérieur d'un pays de
TOMB vni. — w 44>. isr.u.
montagnes : si elle était située au som-
met d'un rocher, cette position de cita-
delle conviendrait-elle bien à la capitale
du pacifique empire de la foi et de la
charité? Dans le fond d'une vallée, son
horizon serait trop rétréci pour une ville
dont l'horizon moral embrasse le monde.
Je n'aimerais pas non plus à la situer au
milieu d'une plaine monotone, indéfinie,
sans encadrement, sans limites pour le
regard. Je ne choisirais un pareil empla-
cement que pour une métropole du va-
gue mysticisme de l'Inde. Si . au con-
traire , cette plaine était entrecoupée de
parcs, de prés fleuris, de vergers, de
bosquets, l'austère et majestueuse cité
aurait une ceinture trop riante. Vous
figurez-vous enfin Rome port de mer?
Évidemment cette situation serait trop
turbulente et trop criarde pour elle.
Il ne lui faut donc ni les montagnes,
ni la plaine , ni la mer séparément. Mais
une harmonieuse combinaison de ces
trois grands points de viu'; forme un très
bel emblème physique de sa situation
morale. La population qui couvre au-
jourd'hui le globe desceiui de trois es-
pèces de peuples, qui divisèrent le genre
humain dans les temps primitifs. Les
races militaires et conquérantes pla-
çaient, connue le vautour, leur nid dans
les montagnes , d'où elles se précipi-
taient sur leur proie. Les races pastorales
et agrici>les s'éiablissaieut diins les pi li-
nés. Les races commerçantes suiv. lient
les bords de la mer. Il convenait, ce
.semble, que la ville sainte, qui tend à
246
r«?unir loiites 1rs pirtios de la famille iiu-
maine dans rmiilé de la foi. touchât à
ces Irois anciens loyers de la division des
peuples. Du centre de la pl.nni; où elle
est assise sur un lit de colines, T^oine
voit se déployer en demi-cercle un su-
perbe aniphith(^Atre de mont;i}:;nes dont
les extrémités s'inclinent vers la mer , et ,
du haut de ses dônuîs, elle voit aussi
cette belle Médiierr^n^e briller à l'Iiori-
zon, comme la barrièic argentée de ce
grand cirque.
Je ne veux pas essayer ici une faible et
inutile esquisse de la campagne de ll.>me,
si souvtui décrite. Je dirai seult^ment
que cette solitude de prairies , qui , avec
les belles ondulations de sa snrf.ice et ses
grandes lignes, a la majesié du désert
sans en avoir l'ûpreté, élève la pensée
vers des harmonies qui liii plaisent. Le
berceau de l'unité de foi repose, comme
la crèche, au milieu des bergers : digne
résidence du pasteur des pasteurs, de ce-
lui à qui il a été dit dans la ^jersonnr de
saint i^ierre : Fuls mes a^neaujc , pais
nies brebis. La ville, qui i-e seul desiiiiée
à voir pas>er toutes les révolutions, qui
doit assister aux lu^'ubres catastrophes
des derniers temps, est entourée des pai-
sibles attributs de la vie pastorale, qui
rappelle le^ mœurs simples et tranquilles
des premiers jours du moiule. Elle res-
semble, sous ce rapport, à la bible, qui
commence par la Genèse et huit par l'A-
pocalypse.
L'aspect de Rome, vue dans l'éloigne-
menl, s'harmonise très bien avec ces
idées. Du côté de Saiut-Jeau de-Lalran,
il y a d'assez grands intervalles entre les
édifices. Dans d'aAitres parties de la ville
aux sept collines, les sinuosités du ter-
rain créent pour l'œil, lorsqu'on est à
une certaine distance, d'autres interval-
les, en faisant disparaîtie des lignes de
maisons. Il en résulte un assez bel effet.
Lorsque , des hauteurs de Trascali, je re-
gardais Rome, le matin, à travers la va-
poreuse lumière qui l'enveloppe, cet en-
semble de masses blanchâtres, séparées
par des espaces vide», ne m'offraient pas
l'aspect d'une ville avec ses rues serrées
et contiuues : elles ressemblaient aux
tentes d'un canip oriental , et j'étais
tenté de m'écrier atec le l'iophète : (Jue
tes labeniacles sont beaux , u Jacob/ en
Sn UATION DE ROME,
voyant s'élever , au ibnd du camp , la
grande tente patriarcale, la coupole de
Siiint Pierre. A mesure (pi'on se rappro-
che de Home, cette vision des anciens
jours se métamorphose ; les tentes, blan-
chies par la lumière et l'éloignement ,
reprennent leurs figures de vieilles et
sombres ruines, qui attestent le p;>ssage
destructeur du temps, ou redeviennent
des dôme.s mystérieux , qui prophétisent
ces choses que le temps ne vaincra pas,
et qui n'auront jamais de ruines.
^lais quelque belles que me paraissent
les harmonies que j'ai indiquées tout-à-
l'heure , elles ne sufhi aient pas, j'en
conviens, pour faire absoudre la cam-
pagne romaine de ce qu'on appelle sa
majesiueuse stérilité, bi ce reproche de
stérilité étaii parfaitement fondé, ces har-
monies pourraient tout au plus disposer
à un peu d'indulgence un économiste, si
par hasard cet économiste était Dante,
ou qu'Adam Smith fût poète. Mais celle
accusation est-elle juste ? La plupart des
économistes du pa>s romain pensent qu à
raison de la nature du sol et des besoins
du pays, les prairies et l'entre len des
bestiaux fournissent un revenu plus pro-
ductif que ne le ferait la culture. Tant
que le contraire ne sera pas démontré,
on devra ajourner ce reproche; et, en
admettant, provisoirement au moins,
l'op nion de ces juge» très compétens, il
faudrait en conclure que. pour faire su-
bir ù la campagne romaine une transfor-
mation réellement avantageuse , il ne
suflirait pas qu'ebe fût siinpleiuenl livrée
aux travaux de l'ag. icuhurr', mais qu'elle
devrait, supposé que cela fut possible,
être métamorphosée, par l'établissement
de manulactures de tout genre, en une
succursale féconde de l'industrie euro-
péenne. Je ne saurais former ce vœu. Je
crois que d« s considérations morales,
qui ont leur gravité, doivent écarter
loin d'elle l'attente, ou, qu'on me par-
donne ici ce mot. la menace de cette des-
tinée industrielle. 11 ne faut pas raison-
ner de IVome couime d'une autre ville.
Elle réunit trois grands caractères que
nulle autre ne possède. Elle est la cité
ihéologique, la cité des ruines, la cité-
asile drs grandes infortunes. Dieu lui a
donné la magistrature de la foi, la gloire
et le temps lui ont donné leuri ruines,
PAR Mt L'ABBÉ GERBET.
217
«t elle S'est donné à elle-même le privi-
lège d'être la sœur hospitalière des puis-
sans de ce monde, lorsqu'ils se sont bri-
è6s en Inmbant du haut de leur fortune.
A la Tille théologique, il faut autour
d'elle une vaste enceinte de silence et de
calme, par la même raison qu'un mo-
nastère doit s'entourer d'un enclos pai-
sible. La ville des ruines , la ville qui lie
les temps modernes à la haute antiquité
par une chaîne continue de monumt^ns ,
de toùibeaux , de coloimes, d'obélisques,
de temples païens, d'églises chrétiennes,
d'arcs de triomphe et de pierres sépul-
crales des martyrs, qui n'a pas seulement
des musées, mais qui est elle-même un
musée gigantesque et incomparable, se-
rait très mal à l'aise, très sottement as-
sise dans l'atmosphère bruyante et enfu-
inée de Manchester ou de Birmingham.
La cité, asile des grandeurs déchues,
sent aussi que la campagne romaine, telle
qu'elle est, lui sied bien. A ces ombres
royales qui se réfugient à l'abri des rui-
nes plus hautes qu'elles, qui viennent s'y
ensevelir dans un oubli qui tient encore
de la grandeur, elle doit pouvoir offrir
des solitudes, dernier palais que le siècle,
qui défait les rois, rie doit pas du moins
envier aux proscrits du trône. Yoiià
Rome, telle que la religion, le temps, la
gloire, l'art, les révolutions, les malheurs
de l'humanité l'ont faite: voilà ce qui lui
donne un caractère à part, auquel on ne
trouve rien de comparable sur aucun
point du globe, qui fait d'elle une sublime
exception entre toutes les villes du
monde. Si la grandeur et la beauté mo-
rales, qui sont aussi l'utile sous sa forme
la plus haute, ont ici-bas leurs droits
d'inviolabilité, une pareille création vaut
bien la peine qu'on sacrifie, s'il le faut,
quelques avantages matériels pour écar-
Ur d'elle tout ce qui tendrait à la défi-
gurer. Supposons le majestueux Jgro-
Homaiw transformé en champ de bataille
industriel; placez des iilaturos de co-
ton dans la vallée d'Égérie, de hauts
fourneaux autour du Poule- DJolle , aux
lieux où Constantin vit le Labaruui , des
fabriques de sucre de betteraves entre le
mausolée de Cécilia Metella , les tom-
beaux des Scipions, les catacombes de
Saint-Sébastien, et des laminoirs de zinc
où vous voudrez ; représentez-vous tous
ces forts détachés de l'industrie enfer-
mant Rome dans un cercle de feu et de
vapeur infecte, grondant sur toutes ses
avenues, et lançant incessamment sur
elle tous les éclats, toutes les fusées de la
vie industrielle : ne sentez -vous pas Ix
l'instant que Rome est extérieurement
découronnée de ce qui formait l'auréole
de son caractère religieux, moral et ar-
tistique? 11 ne faut pourtant pas que l'in-
dusirialisme ait ses Omar, ordonnant
de brûler tout ce qui n'est pas conforme
au Coran du culte de la matière. J'ad-
mire, comme un autre, les progrès de
l'industrie; je bénis religieusement ses
bienfaits. Dans ce triomphe progressif de
l'esprit sur la matière, forcée, non seu-
lement de mieux ser\ir tous les besoins
du corps, mais aussi de fournir à l'intel-
ligence des ailes plus rapides , et de plus
longs bras à la charité, je sais reconnaî-
tre la main de la Providence. Mais je sais
en même temps que tout grand déploie-
ment d'activité, correspondant à une
des faces de la nature humaine, ne doit
pas êire effréné et illimité, comme si
noire nature n'avait pas d'autres faces
qui ont aussi leurs exigences. 'Dans la
lutte de l'utile matériel et du beau mo-
ral, quelque étendu que devienne un jour
l'empir des arts mécaniques, le beau-
moial devra toujours avoir, aura tou-
jours une large place, non seulement
dans les instincts de l'homme, mais en-
core dans les arrangemens et les grandes
scènes de son séjour terrestre. Le genre
humain ne saurait être transformé tout
entier en une vaste fourmilière : il re-
trouverait bientôt ses ailes et ses yeux
d'aigle. Parce que la plupart des hommes
sont prédestinés aux travaux matériels,
pense-t-on à bannir , comme d'illustres
oisifs, les chantres et les poètes, non pas
en les couronnant de fleurs, ainsi qne le
voulait Platon, mais en les chargeant
d'une bêche ou d'une équerre? Eh bien !
il y a des villes qui sont dans le monde
ce que certains génies sont dans la so-
ciété : si le génie de ^Vatt se meut dans
Londres , celui de l\ome est à la fois Da-
vid, Homère et le Dante. A chacune soii
lot, ses convenances, et l'entourage qui
lui sied le mieux. Veut-on tout subor-
donner, en ce genre, à l'utile matériel?
qu'on se mette alors à la suite de ces rudes
248
philantliropes do 171)3, qui proposaient
de d(Hrniie \o pni c de Versailles pour y
planter des pommes de terre. Si Ton
trouve bon (|iriin riche propri«Maii'e ,
pour se faire un parc , pour poétiser
son liahitalion, dérobe quelques centai-
nes d'arpens à la cullure de l'industrie,
je ne vois pas pourquoi Rome ne pour-
rail pas se donner le seul parc qui soit
en harmonie avec son caractère et sa si-
tuation morale. Que si ce parc de l'y^-
^ro-Ro'iuuw est un peu plus vaste que
ceux de Louis XIV, c'est qu'apparem-
ment cette impératrice guerrière des
temps anciens, qui est devenue la sainte
et pacifique reine de tant de peuples mo-
dernes, est quelque chose de plus noble
et de plus i^rand que le premier gentil-
homme (lu monde. Je crois donc pouvoir,
même en sûreté de conscience indus-
trielle, espérer que la sagesse des papes,
tout en favorisant certaines améliora-
tions réellement utiles, défendra les
COURS D'ASTRONOMIE,
quelques milles de In campagne de Rome
contre l'invasion de l'industrialisme, le-
quel a devant lui un globe qui a cent
quarante-huit njillions cimi cent vingt et
un mille six cents milles carrés de super-
ficie. Le monde est grand , et Rome est
unique. L'industrie est en général une
excellente vache nourricière, qui ne man-
qiie pas encore de pAturages , qu'il faut
estimer inhnimentj mais dès qu'elle n'est
pas à sa place , ce n'est plus que le veau
d'or, et ce veau d'or ne serait nulle part
plus déplacé que dans le sncré désert de
la caui pagne romaine. Avant de dire tout
ceci, il eût été peut-être à propos d'exa-
miner d'abord si la campagne romaine
est physiquement propre à devenir une
succ'irsale de l'industrie. Mais, en vérité,
si j'étais capable de résoudre cette ques-
tion, je n'en laisserais pas moins le souci
à d'autres ; j'ai pris mon parti quand
même.
L'abbé Ph. Gerbet.
^({cnci'$ ^ijy,$\(\m$ et McAifm<iXx<\u$^
COUllS D'ASTR0N03IIE.
DOUZIÈME LEÇON (1).
Des comètes.
160. L'aspect extraordinaire des co-
mètes, la rapidité et l'irrégularité appa-
rente de leurs mouvemens , leurs appari-
tions soudaines, qui ont souvent coïncidé
avec de grands événemens Instoriques,
eu ont fait dans tous les temps pour la
foule un objet de surprise et d'effroi.
J'owr les esprits les moins accessibles
aux idées et aux frayeurs vulgaires, ces
astres bizarres ont toujours éti- tout au
moins une énigme insoluble ; et aujour-
d'hui même, que la science a sondé avec
tant de bonheur la prof< ndeur des cieux,
aujourd hui que It's mouvemens des co
metes ont été analysés avec une telle pré-
(1) Voir la xi' leçon (lan>. !<• i. yu , p. r.lO.
cision qu'on calcule leurs retours après
des disparitions séculaires, la nature
de ces astres vagabonds est encore un
problème pour nos astronomes.
Da grand noml>re des comètes.
107. Le nombre des comètes observées
jusqu'à ce jour, d'une manière plus ou
moins précise , est fort grand . puisqu'il
dépasse plusieurs centaines ; il est même
vraisemblable qu'il dépasserait plusieurs
milliers, si les anciens avaient observé ,
connue nous le faisons aujourd'hui , les
comètes sans queue, et surtout cette
foule de comètes lilliputiennes que l'on
ne peut apercevoir (ju'avec l'aide des
lujieltes. Mais en revanche, il faut con-
venir qu'ils ont été singulièrement favo-
risés quant h. la taille des comètes dont
ils ont eu le spectacle. Je trouve , par
PAR M. DESDOUITS.
249
exemple , que celle qui se montra à la
naissance de Mithridate. parut, pendant
quatre-vingts jours, aussi grosse que le
soleil. Dix ans auparavant, on en avait
vu une qui occupait le quart du ciel , et
jetait un éclat supérieur à celui du so-
leil : tel est du moins le témoignage de
Justin, auteur assez stupide, et qui, au
surplus, ne l'avait pas vue lui-même. On
dit, au reste, la même chose d'une autre
comète vue en l'an 117 de notre ère, et
Fréret admet que celle de l'an 479 a pu
éclipser le soleil. Celles des années 400
et 531 furent aussi remarquables par leur
figure que par leur taille et leur éclat.
La première avait la foriiie d'une épée,
la seconde celle d'une torche ; leur vo-
lume apparent surpassait celui de la
lune. Il en est de même de celles qui pa-
rurent en 1066 et 1505. Les comètes des
années 1402 et 1532, étaient assez écla-
tantes pour être visibles en plein midi
auprès du soleil. Telle fut aussi celle qui
parut quelque temps avant la mort de
César, et qui fut censée annoncer ce
grave événement j mais si l'on prend à la
lettre le témoignage de Virgile, elle au-
rait été accompagnée d'un riche cortège
de comètes moins éclatantes , que les
Romains prirent pour autanl de signes
de la colère céleste.
168. La comète dite de Halley, obser-
vée par cet astronome en 1682 , et que
nous avons revue récemment , est extrê-
mement remarquable sous plusieurs rap-
ports. Elle avait paru en 1006 avec un
éclat bien supérieur à celui qu'elle jetait
dans ses dernières apparitions; puis, en
1456, avec un extérieur des pluseffrayans,
et dans des circonstances tellement for-
midables, qu'une liaison fatale semblait
enchaîner ce phénomène céleste aux mal-
heurs de la terre. Constantinople venait
de tomber aux niaiiis de Mahouiet II, et
ce héros barbare préparait, pour la lan-
cer sur l'Europe , une expédition bien
autrement redoutable que l'armée de
Xerxès. Une immense comète apparais-
sant dans ces circonstances , avec une
queue dont la figure était celle du cime-
terre musulman, et qui occupait le tiers
du ciel , était bien faite pour jeter l'é-
pouvante dans tous les esprits. Le pape
Calixle 111, qui, depuis longtemps, avait
coucou le projet d'unç croisade contre
les Turcs, et dont les prédications n'a-
vaient été que mollement accueillies,
profita habilement de la terreur géné-
rale pour secouer l'inertie de l'Europe
chrétienne : il parla de la colère céleste
qui se manifestait par les succès des
hordes mahométanes , exhorta les peu-
ples à la pénitence, et réveilla leur zèle
pour la défense de la foi. Grâce au sin-
gulier auxiliaire que le ciel lui fournis-
sait, l'habile pontife put parvenir à son
but ; le croissant et la croix se heurtèrent
sous les murs de Belgrade, et l'Occident
fut sauvé. Lorsque je lis les phrases
quasi - philosophiques de l'auteur du
Système du monde au sujet de la bulle
du pape Calixte et de sa comète , je me
demande où serait aujourd'hui l'esprit
fort et toute sa science , sans cette émo-
tion qui s'empara alors de toutes les
âmes. Au lieu du grand géomètre, hon-
neur de notre France et de la civilisation ,
n'aurions-nous pas quelque musulman
encroûté, quelqu'Uléma lourdaud, se
demandant comment la lune est accro-
chée au ciel , et pourquoi elle ne nous
tombe pas sur la tête?
Apparences diverses. — Queues des comètes.
169. Les apparences que nous présen
tent les comètes sont très variées. Ce
sont généralement des masses de lumière
larges, plus ou moins éclatantes, mais
mal terminées, offrant une partie cen-
trale plus brillante que le reste, et qu'on
nomme le noyau. La matière qui en-
toure celte partie centrale est d'une si
faible densité, qu'on aper(:oit les étoi-
les au travers; c'est ce qu'on appelle la
chevelure y et ce qu'il ne faut pas confon-
dre avec le singulier appendice que traî-
nent à leur >uite la plupart des comètes,
et qu'on appelle leur </ucuc. Je dis : la
plupart; cm il ne faut pas s'imaginer
que la queue soit un caractère essentiel,
et une condition sine qud non de l'exi-
stence des comètes. Un grand nombre en
sont dépourvues absolument ; et quant à
celles qui nous présentent cet ornement
singulier, elles ne le possèdent pas dans
toute l'étendue de leur course ; il ne prend
naissance que lorsqu'elles arrivent â une
c»M"taine distance du soleil. A mesure
nuelles s'en approchent, la queue gagne
COURS D'ASTRONOMIE,
en ^clat, en f^randeur et en majesté*. Au
périhélie , la comète est parée de toutes
ses •,'! AcM's ; mais c'est une beauté qui
dure p«'ii , comme celle d'ici - bas. Ku
s'éloi|;nanl du soleil , la comète se dé-
pouille |)eu A peu de ses oiuemeus de
ciicouslance ; el avant de nous devenir
tout à-fait invisible, elle a repris les
formes et les apparences vul^^ires.
Les comètes observées en 158ô et 17G3,
étaient dépourvues de queues, quoique
d'ailleurs éclatantes. La plupart n'en ont
qu'une, mais cpielques unes en ont plu-
sieurs. Celle de 1741, par exemple, avait
six queues . qui se déployaient comme un
immense éventail sur une étendue de 30".
On cite quelques queues de comètes, oc-
cupant GO". Ce'lle de 1680 avait 104« de
lonfîueur, cVst-à-dire 14" de plus que la
moitié du ciel ; celle de 1682 en occupait
90". La matière en est encore beaucoup
plus rare que celle de la chevelure ; elle
est disséminée sur une fjrande étendue,
€t ses limites sont parfois si éloignées de
l'astre dont l'attraction la maintient,
qu'on a quelque peine à admettre que
celte action puisse s'étendre à une telle
dislance. La queue de la comète de 1811
avait 36 millions de lieues de longueur j
celle de 1(380 en avait 41 millions.
lois du mouvement des comètes.
170. Les anciens croyaient générale-
ment avec Aristolequelescomètesétaient
des météores ignés, ou des vapeurs con-
densées qui se dissipaient au bout d un
certain temps. Cette opinion n'avait rien
d'absurde assurément: la soudaineté des
apparitions comélaires, la disparition
et pour ainsi dire l'évanouissement de
ces astres, la rareté el les fluctuations
de la matière qui compose leur queue,
donnaient assez de vraisemblance a cette
idée que nous voyons partagée par de
bons astronomes, tels que Tyclio et
Kepler. Aujourd'hui, les comètes sont
rangées dans la classe des astres réels et
permanens. Ce sont des planètes tour-
nant comme les autres autour du soleil ;
seulement les phénomènes si étranges et
si variés de leurs mouvemens s'expli-
fjuent en donii.int une grande excentri-
cité aux ellipses qu'elles décrivent, l'^n
ellipses dont le soleil occupe l'un des
foyers; mais ces ellipses, au lieu d'être
à peu près circulaires comme celles des
autres planètes, sont extrêmement allon-
gées; leur abside périhélie est fort voi-
sine du soleil et assez voisine de la terre
pour que la comète puisse être aperçue
lorsqu'elle occupe cette position, tandis
que l'abside aphélie est située h une di-
slance fort au-delà de la portée de noire
vue. Ainsi, iS' représentant le soleil, et
l'ellipse presque circulaire iS'g^ _, l'orbite
de la terre , la courbe allongée bad serait
la trajectoire d'une comète. Tant que la
comète sera dans la région aob, elle sera
visible de la terre, que nous suppose-
rons placée vers g ; elle deviendra et res-
tera invisible pendant qu'elle parcourra
la partie bda de sa courbe; et celle pé-
riode d'invisibilité surpassera beaucoup
en général le temps pendant lequel elle
peut être aperçue. D'abord, à cause d'une
étendue beaucoup plus grande; et, en
second lieu, parce que l'astre dans la
partie aob j étant beaucoup plus voisin
du soleil , parcourt cet espace avec beau-
coup de rapidité, tandis qu'il ae meut
dans le voisinage de d avec une extrême
lenteur. Aussi la comète de Halley, visi-
blep^'ndaut quelques mois à peine, resle-
t-elle invisible pendant 70 ans. La comète
de 1080, dont on croit connaître la pé^
riode , reste invisible pendant près de
575 années.
ïllémens de leurs orbites.
171. Les comètes rentrant ainsi dans la
classe des autres astres errans, il faut,
pour déterminer leur cours , fixer les
i'Icmcns de leurs orbites , comme pour
les autres planètes. Cependant, il y a une
différence importante à établir sur la dé-
termination de ces éléraens dans l'un et
1 aulre cas. Les ellipses très allongées
d'autres termes, elles tournent dans des quo décriTent les comètes, se confon-
PAR M. DESDOUITS.
251
dent sensiblement dans l'espace où elles | deux astres, qu'on pourrait la considé-
Dous sont visibles avec des paraboles, rer comme vraiment certaine . et qu'on
sorte de courbe à laqu^^lle se rédu t une
ellipse dont le ^rand axe devient infini.
Or. comme il suffit de trois points pour
déterminer ^(^néralement une parabole,
il suffit de faire sur la comète pendant
le temps où elle nous est visible, trois
observations d'ascension droite et de dé-
clinaison, pour en déterminer l'orbite
assimilée à une parabole; de là iVx-
pression usitée d'élémens paraboliques ,
appliquée aux comètes. Or, celle s «ppo-
sition faisant infini le granl axp des or-
bjte**, il n'y a pas moyen de calculer en
conséquence des observations lesdimen
sions réelles de la trHjectoire , ni par
conséquent d'en conclure la durée de
son parcours ou l'époque du retour de la
comète.
Retours périodiques. — Comète de Halley.
172. Aussi est-ce par un moyen tout
différent qu'on essaie d'assigner les épo-
ques des retours périodiqies. Les élé-
mens parab'diques recherchés sont au
nombre de cinq ; savoir : l'inclinaison
du plan de rorbil«, la distance périlié
lie . la longitude du périhélie . la longi-
tude du nœud et le sens du mouvement
direct ou rétrograde : car la direction du
mouvement com'^t lire a lieu dans tous
les sens. Supposons ces cinq élémens dé-
terminés au moyen de nos trois observa-
tions, par une méthode semblable à cePe
eiposée d;»ns la leçon précéifente. et sup
posons aussi qu'une seconde comète ob-
servée à une autre époque, présent e juste-
ment les mêmes élémens paraboliques,
il y aura tout lieu de croire que c'est fa
même comète qu'on aura ob^ervée aux
deux époques ; et si les cinq élémens
sont dans les den\ cis aNsez p^■u diff» rens
pour qu'on puisse admettre l'identité,
il y aurait tant de millions de chances
eon»re nne en faveur de l'identité des
serait en mestre de prédire le retour de
cet astre unique. C'est <<ur cete base que
Halley se hasarda à prédire le retour de
la comète de 1682. dont il avait observé
les élémens, lesquels se trouvèrent à peu
près identiques avec ceux des comètes
de 1531 et de 1607, comme on petit le
reconnaître dans la note (I\ Cette pré-
diction ne pouvait manquer de fixer l'at-
tention des astronomes; et lorsque l'é-
poque fixée approcha . on s'intéressa
vivement à savoir si l'attraction des gros-
ses planètes dans le voisinage desque'Ies
la comète devait passer, n'aurait pas un
effet sensible sur les phases de son mou-
vement. Clairaut entreprit ce pénible
calcul, et démontra que le retour de la
comète au périhélie devait être retardé
de 6l8 jours par les actions combinées
de Juprter et de Sanirne. L'événement
confirma la justesse de la théorie et des
chiffres de Clairaut, et la comète passa
au périhélie le 12 mars I7ô9. Le prochain
refour a été calculé pour 1835 par 31. de
Pontécoulant . et fixé au 13 novembre.
Or. le passage a en lien le 16 du même
mois.
Coraélea de Encke et de Biéla.
Le retonr périodique de deux autres
comètes a été constaté par le rap^roche-
ment d'observations antérieures. On a
prédit à plusieurs reprises leurs réappa-
.rifions. et les prédictions se sont tou-
jours exactement vérifiées. La première,
découverte par le professeur Encke de
lîerlin , a nne période de 12<^7 jours, cal-
culée à sa quatrième aponritionen 1819;
elle circule dans une ellipse très excen-
trique, et inclinée à Técliptique de 13-
22 . La seconde, plus réceniment décou-
verte par M. Biéla . à Johannisberg. est
identique avec celles observées en 1772,
1805, etc. . et décrit en sixans troisquarts
(1) EalJôl.
loclinaison 17>o6'
Longitude du uœad... 4i)<* SiS'
Longitude du p^rik&lie. 3Qi<> 09'
Dislanco périhélie 0^7 '
heni du uouT^rat'nt. . . réiro{;r»4e
Ëa 164)7.
En 1GU2.
£a ITS^
Eq 18:^0.
170 01
17' -li'
17- 3»'
iT' 47'
J0« 21'
j;o- m'
»• 4^
ikt-» G'
soa-» 16'
.-.âi< 04^'
l%i/« §^
ZM» 5»'
».5K'
0.5S'
9j3n'
»..'»«'
rétfocrade.
rrtr«gri«»«.
nélrograd^.
fT«r»gra4e.
2.->2
COURS D'ASTROrsOMIE,
une ellipse iiK^diocreinenl excentrique.
Ses dernit^res apparitions ont eu lieu,
connue elles avaient «^té prtUlites, en 1«S32
et 1S.'>8. La procliaine aura lieu vers le
milieu de 1846; c'esl une petite comète
insi^niliaiile, sans queue et sans aucune
apparence de noyau solide. Mai^ elle a
cela ûe remarquable que son orbite perce
le plan de rt.^cliplu]ue irùs près de Tor-
bile de la terre ; de sorte (jue si notre
globe se trouvait près du nœud à l'époque
où la comète y passe, il y aurait entre
les deux planètes une rencontre vraiment
formidable. Cette remarque n'a pas laissé
que de jeter quelque inquiétude dans les
esprits, lors du passage annoncé en 1832.
Mais à cette époque, la terre se trouvait
en avance d'un mois sur le moment du
passage de la comète à son nœud; ce qui
correspondait a une dislance de 20 mil-
lions de lieues.
173. Lorsque les comètes passent dans
le voisinage des planètes, l'attraction de
celles-ci a toujours pour effet de déran-
ger leur cours , en modifiant les élémens
de leurs orbites. C'est ce qui est arrivé
à la comète de Halley, serrée entre les
grosses puissances planétaires de Jupiter
et de Saturne ; c'est ce qui est arrivé
plus remarquablement encore à la co-
mète de 1770 , qui devait se mouvoir
d'après les calculs de Lexell dans une
période «ie cinq ans. Mais cette comète
s'étant jetée à travers les satellites de
Jupiter, son orbite en fut tellement dé-
rangée, que depuis on n'en a pas eu de
nouvelles. Figurez -vous le désappointe-
ment de l'astronome, qui ne s'attendait
guère à ce singulier escamotage , et qui
soupirait après le retour de sa comèrp .
comme les Juifs après l'arrivée du Messie.
Assurément, s'il est permis de maudire
un babitant des cieux , c'était le cas de
Lexell à l'égard de Jupiter.
On conçoit que cette intervention con-
tinuelle des planètes dans le régime co-
mélaire, doit troubler un assez grand
nombre de trajectoires, pour que les
calculs établis sur dfs élémens paraboli-
ques une fois observés , aient peu de
cbances de succès. >on seulement les
dimensions des ellipses doivent varier,
mais les ellipses peuvent même se chan-
ger en paraboles ou eu hy^ierboles, cour-
bes du même degré, dont les branches
s'étendent à l'infini ; de sorte que les co-
mètes iraient se perdre aii loin dans l'es-
p.ice, sans possibilité de retour vers no-
tre système.
Dimensions des roiiiètos.
174. Les dimensions des comètes s'ob-
st^rvenl ou se calculent de la même ma-
nière que celles des autres planètes , par
la comparaison de leur diamètre appa-
rent avec leur distance au soleil et par
suite à notre globe. Cette distance se
mesure elle-même par la troisième loi
de Kepler, à laquelle bs orbites comé-
taires sont également assujéties. On
trouve ainsi que le grand axe de l'orbite
de la comète de Halley a une longueur
de 1400 millions de lieues. Pour la co-
mète de 575 ans, on en trouve plus de
5 milliards. Beaucoup de comètes sont
très supérieures en volume à la terre et
aux plus grosses planètes. On a trouvé à
celle de 1811 un diamètre de 44,000 lieues:
celui de la comète de Encke en a jusqu'à
120.000. Quant aux dimensions de !e »rs
queues, nous avons dit que celle de 1680
surpassait 40 millions de lieues.
Leur nature.
175. La nature des comètes est com-
plètement inconnue. C'est évidemment
une matière d'une rareté extrême , et
beaucoup moins dense que nos nuages,
puisque ceux-ci nous cachent entière-
ment le soleil et les étoiles, tandis que
les étoiles sont visibles à travers le corps
de la comèie. Il en est de même de la
queue, et à beaucoup plus forte raison.
Maisd'où vient cette asi^lomération d'une
matière si ténue , dont l'affinité molécu-
laire estsi faible j voilà ce qu'il est même
impossible de soupçonner. Les comètes
n'ont guère de commun avec les planètes
que l'identité des loisde leur mouvement;
car il n est même pas démontré qu'elles
ne soient pas lumineuses par elles-mêmes,
(juoi qu'il résulte des expériences de po-
larisation faites par M. Arago en 1835,
qu'une partie tout au moins de leur lu-
mière est delà lumière réiléchie; et quant
à leur qualité de corps permanens , elle
n'est point absolue, comme nous l'expli-
(juerons plus bas.
Un ne peut faire sur l'origine des queues
I
PAR M. DESDOUITS.
253
des comètes que des conjectures. Ons'ac- 1 plus que triple de celui de notre globe;
corde généralement à les considérer
comme des émanations gazeuses de la
substance cométaire , vaporisée par la
chaleur du soleil. Cette idée <le Newton
est fondée principalement sur les varia-
tions que la queue éprouve selon la di-
stance de la comète au soleil. En fait, la
queue se compose presque toujours de
deux parties divergentes , et dans une
direction opposée au soleil sur la ligne
droite qui joint les centres des deux as-
tres. La première de ces deux particu-
larités s'explique en admettant que la
queue ait la forme d'une enveloppe coni-
que creuse de petite épaisseur. On con-
çoit aisément, en conséquence de cette
forme , que le rayon visuel de l'observa-
teur qui regarde les bords , ait à traver-
ser beaucoup plus de la substance de la
queue de la comète, que lorsqu'il est
dirigé vers le milieu de cette enveloppe.
D'où il résulte que le fond noir du ciel
pourra être aperçu à travers la partie
médiane , tandis qu'il serait caché par
les files plus épaisses des molécules qui
avoisinent les bords ; ce qui produira
une apparence de solution de continuité
dans la direction de l'axe. Mais quelle est
la cause qui détermine cette forme assez
bizarre d'une queue en fourreau? Quelle
est celle qui place l'axe de cette queue
dans une direction presque toujours op-
posée au soleil sur la ligne qui joint les
centres des deux astres ? Voilà ce qu'on
ignore; car on ne voit pas pourquoi la
gazéification de la substance cométaire
produite par la chaleur du périhélie, se
ferait dans celte seule direction, comme
cela a lieu le plus souvent. Ce n'est pas
que je ne puisse en proposer une raison
qui ne vaut la peine d'être citée, que
parce qu'elle se rattache à l'explication
qu'on a donnée d'un fait assez remar-
quable. Ce fait est que la nébulosité ou
enveloppe du noyau de la comète au lieu
de se dilater à mesure que l'astre appro-
che du soleil , comme cela devrait être
par l'effet de la chaleur, se condense au
contraire d'une singulière façon. Ainsi,
à son apparition en l828 , la comète de
Encke avait le 28 octobre un diamètre
égal à 79 fois celui de la terre , et le 24
décembre, ce diamètre, par l'effet du
rétrécissement de la nébulosité, n'était
de sorte que, dans ce dernier cas. où la
comète était trois fois plus voisine du
soleil qtie dans le premier, son diamètre
était réduite 1/25 et son volume à 1/16,000
de ce qu'ih étaient d'abord. M. Valz de
Nîmes a expliqué ce résultat de la ma-
nière suivante: Ilsuppose que la matière
éthérée gravite vers le soleil , et y forme
une atmosphère dont les diverses cou-
ches augmentent de densité à proportion
qu'elles sont plus voisines de l'astre Ce
n'est autre chose que ce qui a lieu d^ns
notre propre atmo phère. où la densité
des couches inférieuresest beaucoup plus
grande que celle des couches qtii les sur-
montent, précisément parce qu'elles sup-
portent le poids de toutes les autres . ce
qui augmente leur densité proportionnel-
lement. Cela posé , il est assez naturel
d'admettre qu'en approchant du soleil,
et entrant dans ces couches éthérées de
densité croissante, les comètes éprou-
vent des pressions qui croissent dans le
même rapport, et subissent les variations
de volume qui en sont la conséquence.
C'est ainsi qu'une enveloppe élastique
telle qu'une vessie étant à moi>ié rem-
plie d'air à une certaine distance de la
surface du sol, se gonflera si on la trans-
porte dans des couches plus élevées où
la pression atmosphérique est moindre;
tandis qu'elle diminuera de volume, se
dégonflera , s'aplatira , si on la rappro-
che du sol où les couches atmosphéri-
ques sont plus denses. Ottecomparaisou
rend le phénomène tiès faciU- i*» com-
prendre; mais malheureusement elle se
réfute pour ainsi dire elle-même. Car il
faut supposer que la matière nébuleu>e
de la comète est impermé.ible à rèlher
qui environne le soleil ; supposer quelque
enveloppe analogue à la vessie , qui la
maintienne séparée des couches d'éther
conligues. Or, jusqu'à nouvel ordre, il
n'y a pas moyen d'admettre une pareille
supposition. Cependant, l'hypothèse in-
génieuse de M V.»lz Ini a donné la loi
des variations de volume de la nébulo-
sité pour plusieurs comètes, avec une
exactitude si remarquable, i\ui\ n'y a pas
mo}en de la rejeter tout-a-fait comme
invraisemblable ou impossible.
Or, en en acceptant la donnée fonda-
mentale, savoir la densité croissante des
^ COURS D'ASTROISOMIE,
couches ôllK^récs h mesure qu'elles s'en-
Ussent vers la surface du soleil , on con-
cevra poiir(|iioi les queiips des conieSles
sont j,'i'iit'rdl(Miii'nL dirigées à l'opposile
sur la li-ue des centres. C'esl que la
parlic de l.i surface des comètes d'où
éin.ine ce torrent de matière ;,Mzè liée
par la chaleur, supporte une moindre
pression que les autres de la part des
couches clhèrées , puisque cette partie
esl la plus èloignè.e du soleil. D où il ré-
sulie que c'est par là. où esl la moindre
résistance, que doivent s'échapper les
effluves qui forinenl la queue d«^ la co-
mète. Voilà une explication simple qui
serait excellente, si les faits auxquels elle
s'applique élait'nt lout-à-fail conslans,
et ne subissaient pas une foule d'excep-
tions qui la contredisent. Ainsi, outre
qu'elle n'explique pas la forme creuse
des queues coméiaires, il faut savoir que
ces queues n'ont pas toujours la direc-
tion supposée: qu'elles s 'Ut quelquefois
perpenlicuiaires h la li^'ue des centres,
quelquefoi-i multiples . quelquefois régu-
lièrement disposées autour de la comète.
On en a vu qui élaienl directement oppo-
sées sur la lii^ne centrale; l'une du côté
du soleil , l'autre en sens contraire. On
a vu des portions de queues se bifurquer,
et beaucoup de queues entières paraître,
disparaître, reparaître en fort peu de
jours. Enhn. il y a une foule de comè-
tes qui sont entièrement dépourvues de
queue-^, quoique leur nébulosité soit lé-
gère, et qu'elles s'appiochent assez du
soleil pour subir l'évaporation qui est
censée dormer lieu à cet appendice.
176. Quoi qu'il en soit, il est bien vrai
qu'en passant à leur périhélie, lorsque
ce point est très voisin du soleil, les
comètes doivent éprouver une chaleur
capable de les «azéiher compièlemeF)t,
Celle de lO.SO. par exemple, était, à son
périhélie, 106 fois plus voisine du soleil
que n'est la terre, et devait recevoir en
cons«*quence 28,fM)0 fois autant de cha-
leur : ce qui donne une température é^'ale
à 2.000 fois celle du fer en fusion. Il eût
fallu plusieurs milliers d'années pour re-
froitlir r^'tte masse dans les circonstan-
ces physiques où nous vivons ; ce qui
ne veut pas dire quelle ait en réalité
conservé sa chaleur pend^^nt plusieurs
siècles. Car, lorsqu'elle s'éloigne vers bles(}uela terre et les autres planètes,
son aphélie, et qu'elle hiverne dans ces
horribles régions de l'espace, dont les
ravons solaires no peuvent traverser l'é-
paisseur, elle trouve un réfrig(''r.int éner-
gi(jue dans l'âprelé do cet horrible cli-
mat, qui ne doit pas tarder à h geler
jus(prau centre. J'ai lu quehjue part que,
s'il y avait des habitans dans les comètes,
ils devaient être d'une constitution bien
extraordinaire pour vivre ainsi successi-
vement dans le feu et dans la glace. Cette
réflexion, si étincelante de vérité, n'a
cependant pus reçu l'assentiment de tous
les esprits, .l'ai dé|à cité le célèbre ma-
thém.iticien Lambert, comme ayant émis
sur ce sujet des iflées singulièrenrient tolé-
rantes. Il admet des habitans dans les
comètes , des habitans dont la constitu-
tion pourrait n'être pas trop paradoxale,
pas trop différente de la nôtre. Il suffit
pour cela que les effets de la tempéra-
ture extérieure soient modifiés part'at-
mosphère de la comète, qui pourrait les
rendre t'es supportables; et je crois que
Laplace lui-même a fait remarquer que
la vapori ation qui, comme on sait, est
une cause énerj^ique de refroidissement,
devait équilibrer, en tout ou en partie,
réchauffement pénhélique. Je laisse le
lecteur sur le simple énoncé de celte
thèse, dont la discussion nous mènerait
trop loin.
Résistance de rélher.
177. Un élément nouveau et très ina-
poriant s'est introduit dans l'hitoire des
coinète.s ; c'est la résistance qu'elles pa-
raissent éprouver de la p^rl de Téther.
Il est à remarquer que Newton arguait
contre le système de Descaries, contre
les toiirbitlons et la matière snbtile. eD
un mol. en faveur du vtde contre le p>in^
(ju'il arguait, dis-je , du mouTenient des
comètes qui p ircourent le eiel dans fous
les sons, et qui seraient bientôt arrêtées,
disait-il, si l'espace était rempli de ma-
tière, si subtile qu'on la supposât Or,
ce sont précisément les comètes qui ont
fait reconnaître une résistance et par
suite une densité appréciable dans la
matière éihérée. On conçoit que celte
cause soit sans action sensible sur le
mouvem(Mit de masses aussi considéra-
PAR M. DESDOUITS.
25â
tandis qu'elle affecterait considérable-
ment celui des comètes, qui ne sont com-
posées que d'une matière très rare. C'est
ainsi que la résistance de l'air est insen-
sible contre des balles de plomb, tandis
qu'elle arrête des flocons de laine, et
peut môme les soutenir dans l'espace.
Or, en fait, on a trouvé : 1" que le
volume et l'éclat des comètes diminuaient
d'une apparition h l'autre ; 2*^ que la du-
rée de leur révolution subissait aussi des
changemens. Le premier effet a été re-
marqué sur la comète de Halley. Lors
de son apparition en 1682 , elle était déjà
très inférieure en éclat à ce qu'on l'avait
vue dans plusieurs de ses apparitions
précédentes. En 1759, elle était moindre
encore. Et, enfin , en 1835, il fallait con-
naître d'avance sa position dans le ciel
pour la remarquer (1). Cette diminution
d'éclat serait une conséquence forcée de
la résistance de l'éther; et il en résulte-
rait qu'à la longue , la substance des co-
mètes devrait s'éparpiller dans l'espace.
Peut être déjà beaucoup de comètes ont
été viciimes de ce pi>lage permanent,
con're lequel, il est vrai, elles ont bien
quelques ressources. Ainsi, puisque la
substance perdue par une comète reste
en arrière dans les régions qu'elle a tra-
versées, il doit arriver que quelque autre
comète vagabondant dans ces parages,
s'assimile par son attraction cette ma-
tière perdue, et s'engraisse aux dépens
delà première, tout en laissant aussi sur
sa route quelques bribes de sa propre
substance, dont la première ou toute
autre fera profit k son tour en traver-
sant l'espace que la seconde aura laissé
derrière elle. Cet échange réciproque de
matière peut dégénérer en lutte violente,
et s'étendre jusqu'aux queues des co-
mètes. Si l'une d'elles, par exemple,
pourvue de ce majestueux appendice,
en rencontre sur sa route une autre qui
en soit privée , celle ci pourra bien, si
elle a une masse assez forte, enlever en
tout ou en partie la queue de sa rivale, et
s'éloigner en emportant ces dépouilles.
On jugera mi'^me que ce conflit doit an i
ver assez souvent; car les queues corné
taires s'élendant à d'énormes distances,
(0 4e dois faire observer que dans VAtvimirê
de 18,%G M. Arago conlesle ocs doQDéos et ces con-
clusions relatiTement ù la comète de Uallcy.
il ne sera pas rare qu'une comète passe
à travers la queue d'une autre comète,
ou plus près de son extrénnté,que la
propriétaire ; elle en emportera donc
nécessairement quelque morceau, dont
quelqu'auire s'emparera à son tour san?
plus de façon.
L'aliéraiion du mouvement des comè"
les serait en faveur de la résisiance de
Téther une preuve plus solide. Or, déjà
à plusieurs reprises la durée de la révo-
lution d||la comète d'Encke a subi des
altérations de ce genre. Si les corps cé-
lestes se mouvaient dans un vide absolu,
ou dans un milieu sans résistance sensi-
ble, à l'abri de toute perturbation , cha-
que révolution devrait être en forme et
en durée identique avec toutes les autres;
si le contraire existe , comme cela a lieu
pour cette comète, la seule explication
possible est la résistance du mi ieu. A ce
point de vue, entre autres, la comète
d'EncV '■ offre aux astronomes un intérêt
particulier. Or. celte comète est dans
l habitude d'avancer son retour, c est-à-
dire de passer au périhélie 2 jours avant
l'époque que le calcul lui assisjne dans
rhypolhèse d'une résistance nulle.
11 semble au premier abord que le ré-
sultat de la résistance de l'éther devrait
être un retard et non une accélération du
mouvement de la comète : mais il est aisé
de faire comprendre que ce jugement est
erroné. La résistance du milieu diminue,
il est vrai, la vitesse dans le sens de la
tangente ou de l'élément de la trajec-
toire, mais il résul'e de la diminution de
la composante tangent ielle, que la résul-
tante, c'est-h-dire l'élément suivant, se
rapproche alors de la composante nor-
male, c'est-^-dire de la droite suivant la-
quelle agit l'attraction solaire. La courbe,
et par conséquent l'astre qui la décrit, se
rapproche donc du soleil d'une mtfni^re:
continue. Or, nous savons par la seconde
loi de Kepler (jue la vitesse augmente
quand la vitesse devient moindre. Donc
le résultat de l'altération que nous con-
sidérons peut être et est , en effet, d'ac-
célérer la marche de la comète. Cepen-
dant nous ne devons pas dissimul-r c\uc
dans l'une des doux dernières apparitions
il } a eu un relard au lieu d'une avance;
ce qui compromet gravement les conclu-
sions tirées des résultats antérieurs, sans
256
COURS D'ASTROWOMTE,
les détruire néanmoins d'une manière
absolue.
Chute dfi romètes daDM le soleil.
178. Or, en admettant la résistance de
l'éther, on arrive à ce résultat , que les
connûtes qui sont soumises à ct'lt»' in-
fluence, ne peuvent nian(juer de loiuher
quelque joiir dans le soleil, puisqu'elles
s'en ripprochtiit h chaque instant d'a-
près la théorie qui précède. 11 doit en
être de même de toutes les il^nètes et
de la terre entre autres; mais l'altération
que subit le mouvement de la terre en
vertu de celte cause, est tellement exi-
guë, qu'il se passera bien des millions
d'anriéesavant que la distance de laterre
au soleilnevarie sensiblement. Quantaux
comètes, il est possible que quelques
unes soient déjà tombées dans le soleil ;
et il est à remarquer que JNewton admet-
tait cette sorte de rencontre, par des
causes diflérentes. il est vrai. II suppo-
sait qu'en tombant ainsi dans le soieil,
les comètes lui restituaient la substance
qu'il perdait par l'émissiondesa lumière.
Ainsi le soleil se nourrissait de comètes;
idée bizarre reposant sur une intelli-
gence très imparfaite de la constitution
physique de cet astre.
ReDCODtre possible de la terre par une comète.
179. Mais de tous les points de vue sous
lesquels on peut envisager les comètes,
le plus intéressant est. sans aucun doute,
celui de leurs rapports avec la terre.
Considérer les comètes comme des signes
de la colère divine, et les avant-coureurs
de grandsévénemens. n'est sans doute pas.
j'en conviens, l'erreur de notre époque,
suffisamment riche de ses propres foliesj
et néanmoins les comètes ont eicore une
renommée sinistre, dont les savantes
théonesmodernes ne soni pas innocentes.
ISotre globe ne peut-il pjs être rencontré
par une comète, par une de ces nom
breuses comètes qui sillomient l'espace.'
Et ces astres bizarres ne possèdent-ils
pas plusieurs moyens de nous tourmen-
ter? Une comète peut heurter la terre et
bouleverser son solj elle peut l'empri-
sonner dans son immense queue et as-
phyxier tous ses habitans. IJle peut, sans
ia rencontrer directement, en passer à
une petite distance, et produire un nou-
veau déluge, en soulevant par son at-
traction les flots de l'Océan ; elle peut,
lorsqu'elle est embrasée par le soleil au
périhélie, communiquer à notre globe
son effroyable température, dessécher
entièrement les mers , brûler les végé-
taux, rôtir les aniuiaux, y compris tous
les fils d'Adam. Et sans compter beau-
coup d'autres choses qu'elle pourrait en-
core , n'en connail-on pas une en parti-
culier dont l'orbite est très voisine de
celle de la terre, à tel point que pour
une certaine position de la terre et de la
comète, celle-ci atteindrait certainement
notre globe?
11 est vrai que la rencontre de la terre
par une comète est en soi chose possi-
ble; mais elle est possible comme il l'est
que 28 millions de boules blanches étant
mises dans un sac avec une seule boule
noire, on tombât précisément sur celle-ci
en en tirant une les yeux fermés. Voilà,
du moins pour de« comètes de volume
moyen, la mesure de la probabilité d'un
choc. Comme on voit , le possible n'est
pas fort menaçant.
180. La rencontre de la terre par la
queue d'une comète offre beaucoup plus
de chances. Cela ne veut pas dire que
les chances soient très nombreuses ; ce-
pendant elles ne sont pas telles que,
comme dans le cas précédent , il n'en
faille tenir aucun compte. En effet, les
queues de comètes occupant quelquefois
plusieuis millions de lieues , il y a un
nombre appréciable de chances pour que
la terre traverse cet espace. De plus, si
l'on considère que la masse d'une comète
est en général fort peu de chose , et que
par conséquent les parties de cet appen-
dice , qui en sont situées à une grande
dislance, doivent graviter très faible-
menl vers le corps de l'astre, on en con-
clura que la terre, dont la masse est in-
comparablement supérieure à celle de
toutes les comètes, pourra même à une
distance très considérable enlever aux
comètes leurs queues , et les mêler à son
atmosphère. Tout cela est donc très pos-
sible, et il n'e.-^t pas facile d'assigner soit
le degré de probabilité, soit les consé-
quences d'une rencontre de ce genre. En
lait, il n'y a pas lieu de supposer qu'elle
ait jamais eu lieu, ou du moins de lui
PAR M. DESDOUITS.
257
attribuer certains phénomènes météoro-
logiques qu'on a cru pouvoir expliquer
par ce moyen. Tels sont, par exemple ,
certains brouillards très secs qu'on a vus
régner sur une assez notable partie delà
surface du globe à différentes époques,
comme en 1783 et en 1831. Car si la ma-
tière brumeuse provenait d'une queue de
comète, on aurait dû apercevoir quel-
que part la tête de l'astre ^ or, aucune
comète ne s'est montrée pendant la du-
rée de ce phénomène, qui se prête d'ail-
leurs à d'autres explications. M. Arago
admet du reste qu'il peut nous arriver
souvent de traverser, sans nous en aper-
cevoir, des queues de comètes, à cause
de l'excessive rareté de cette matière. En
accordant le fait, je propose toutefois
un amendement à la décision de notre
savant astronome. Il me semble que si la
matière des queues de comètes se mêlait
à notre atmosphère, il y aurait pour le
genrehumainunvéritable cas d'asphyxie,
ou que tout au moins nous ne la respi-
rerions pas sans nous en apercevoir.
Maison peut admettre que cette matière
ne pénétrerait pas dans nos couches in-
férieures ; qu'elle se tiendrait dans les
hautes régions atmosphériques , ajou-
tant de nouvelles couchesà celles de l'air,
et augmentant le volume de l'enveloppe
de notre globe. Cette hypothèse remplit
même une condition obligée d'équilibre ;
car nous avons fait remarquer plus haut
que la densité de la matière des queues
de comètes, et même de leurs nébulo-
sités, était fort inférieure à celle des
nuages qui flottent dans notre atmo-
sphère.
181. Revenons sur la rencontre possi-
ble du corps d'une comète avec la terre ,
à propos de la comète de Biéla, dont
l'orbite perce le plan de l'écliptique très
près de sa circonférence, de telle sorte
que la nébulosité de la comète entre-
prend sur la trajectoire terrestre. Si lors-
que la comète traverse l'écliptique, la
terre se trouvait au point de sa courbe
qui est le plus voisin du nœud, nul doute
qu'elle ne fût enveloppée par la comète;
et quoiqu'il soit difficile de se faire une
idée assez exacte des conséquences de
cette rencontre, il est plus que pobable
que la destruction de toute vie siir la
terre en serait le résultat forcé. Cette
possibilité abstraite annoncée par Olbers
un peu avant l'apparition de cette co-
mète en 1832, avait causé dans le monde
une certaine émotion , que la publication
de V Annuaire ne tarda pas à dissiper. Il
suffisait de rechercher, comme le montre
M. Arago, quelle devait être la position
de la terre sur son orbite, au moment
du passage de la comète à son nœud. Or,
à ce moment, la terre devait être à 20
millions de lieues de ce terrible point
de moindre distance, qu'elle aurait tra-
versé depuis plus d'un, mois. Ainsi, le
danger de rencontre était tout-à-fait nul.
Il est vrai qu'il peut se renouveler à cha-
que passage , et il faut en effet calculer
à chaque passage les positions relatives
des deux planètes. Si l'on fait abstraction
des petites perturbations du mouvement
cométajre . on reconnaîtra par un très
simple calcul que, dans toute la série des
prochains retours de la comète à son
nœud , la terre sera éloignée du point de
moindre dislance d'un nombre de jours
plus ou moins considérable. Or, si la
terre était en avance ou en retard sur la
comète , de 21 heures seulement , cas qui
ne se présentera peut-être jamais, les
deux centres seraient éloignés de plus de
600,000 lieues. Or, alors, non seulement
les deux surfaces seraient loin de s'at-
teindre , mais môme l'action de la co-
mète à distance serait probablement dé-
pourvue d'effet sensible, comme nous le
prouverons plus bas. Ainsi , en voilà plus
qu'il n'en faut pour rassurer les lecteurs
contre le choc de notre globe par une
comète.
11 est vrai que si la comète de Biéla ne
choque pas directement notre globe, elle
atteindra l'o/'/uVcde la terre ; ce que quel-
ques personnes imaginent être fort dan-
gereux, il n'y a pas un de nos lecteurs
qui ne comprenne tout d'abord combien
une telle inquiétude est chimérique et
risible. L'orbite d;' la terre est une ligne
mathématique. Or. une comète n'a pas
plus d'action sur une ligiu^ , qu'elle n'en
peut avoir sur un nombre abstrait , tel
que 17 ou 3t». Lorsque nous disons que
l'orbite d'une planète est dérangée par
l'action dune autre planète, cela signifie
que le premier de ces deux corps est dé-
rangé par le second , et obligé de suivre
une roule différente de celle qu'il avait
COURS D'ASTROKOMIE,
suivie jusque Va: o*esl ainsi qu'un vais-
seau peut «^'re cliassé par le venl liors
de sa roiitt» naliiiolle. Ksl-ce h dire (jii»^
celle-ci est (li'ran^re par le vent, m luen
que lorsque le veiU aura cesst^ de souiller,
auciMi navire ne pourra plus passer par
celle roule V
182. Voyons maintenant cp qui pour-
rail résulter du passage d'un de ces astres
bizarres, i'J uru* nif^diocre ou m^^ni'^ à une
très petite distance tic la terre. Il senjble
que quand bien môme l'orbite de celle-ci
n'en sérail pas alt«'rêe notablement, l'at-
traction de la comèie pourrait fort bien
ajçir à la manière de celle de la luno;
et, si l'on fait la distance snflismunpnl
petite, soulever les eaux de l'Oec^an bien
au-dessus de leur niveau ordinaire, ou
enfin produire un cataclysme capable de
détruiie le f<enre bumaiii, Je réponds à
cela que la cbose est absolument possi-
ble, en réunissant une fouie de condi-
tions qui ne se rencontreront suis douie
jamais, telles que la coexistence d'une
distance très petite, d'un diamèlfe ('nor-
me, et surtout d'une masse très supé-
rieure à ce qu'on doit atîendre d'une
comète ; ce qui en fait un danger du
même ordre que celui d'un clioc. Je dis
de phis que ce danger n'exi>.te en fait
pour aucune des comètes que nous con-
naissons. En effet, la coiuète de Biéla,
qui serait la plus menaçante . ne peut
se trouver, dans le cas exce>sivemenl
improbable que nous avons supposé ci-
dei^sU9> à une distance de la lerr« moin
dre que 600.000 lieues. Or. telle fut pré-
cisément la dislance à laquelle passa la
comète de 1770. Or , celte comè'e ne
produisit pas de catacly<mp : bien plus,
elle n'eut pas la moindre Innnence sur
la hauteur des marées. Aussi put -elle
traverser a deux reprises le système des
satellites de Jupiter, sa»»s produire sur
eux aucun eiieL appréciable; et cepen-
dant ces petites planètes sont très inl'é-
rir-ures en m isse à la r(M're. et la comète
s'est lrou\ee près de I un d'eiïx à une
distance qui i> était pas le dixiém-î de sa
moindre <listance à notre ^Hobrt/
18.i. Vlais si i»oui sommes à l'abri du
danger de l'eau, n'-ivons nous pas k cou
rir le danger du icu V Embfdsées par le
soleil a leur pass-i^î au périhélie, les
ooinéles doivcnl rayunuer dans l'espaoe
une énorme chaleur, comme nous l'atons
prouvé pour la comète de 1(580, Or» cette
chaleur, h i elle se coin m unique à la terre»
pourrait l'embraser, ou toU' au lîioinsmo-
dilier profondément s»»n état méléorolo-
j^ique. Mais, d'abord, si l'on raisonne sur
les faits passés, qui se reproiluiront pé-
riodiquement dans l'avenir, il est certain
que nous n'avons rien à craindre des
comètes de notre conn.iissance. l.a co-
mète de 1081), qui a plus de litres que
toute autre au rôle d'incendiaire, n'a pas
amené dans les températures lerresires
le plus petit écart appréciable. Il y a
plus ; SI l'on consulte les tables des tem-
p»^ratures moyt^nnes annuelles depuis le
commenceuit'nt de ce siècle , il semble
que U m tyefine des années à comètes
soit plutôt inférieure que supérieure à
celle des aimées sans comètes ; c'est du
reste un fait dont rendent facilement rai-
son des considérations théoriques. J^d
température que reçoivent les comètes au
périhélie est assurément fort inférieure
à celle du soleil lui-même. Supposons*
la é^î^le, et tenons compte, pour CMloule^
les effets comparatifs, des masses et des
distances. La cotnèle de 1770 , qui û
tant approché de la terre, en était â
1;03 de notre distance au soleil ; ce qui j
d'après la loi de la propagation de Is
chaleur, donnerait 4.000 fois autant que
si la comète était à la distance du soleiL
Si donc la comèle avait une quantité de
chaleur absolue , qui fiit la 4.000^ partie
de c€*lle que possède le soleil , les quan-
tités éTiises sernieni les mêmes , toutes*
choses égales d'ailleurs. Ot, il n'y a pas
de comètes, vu la petite se relative de
leur voinme , et surtout de leur masse ,
qui contienne 1/4,000 de la cluleur dd
soleil. Supposons que celle-Ci ffit dou-
blée pendant rfueh/uei inst^ns j la terré
.s'en apercevrait peu Ou point , car la
température des hantes régions atmo-
sphériques est très inférieure à zéro; et
ce n'esr que j>ar nrfton jirolon^ce , par
accumnlaiion . que le -oled nousdonm^
leschal'^ursesfivales: l'effet d'urtfi Sffufce
d intensité double serait donc vraisem^
blablemen! inappréei »ble. Or, les co-
mète*, va la rapidité de leur monve-
r/ienl de translation au périhélie , ne
pourraient avoisiner la terre que pen-
dant quelques in^tans. 1) tsi donc as
PAR M. DESDOUITS.
259
moins vraisemblable que leur action se-
rait insensible.
Je n ai pas besoin de réfuter longue-
ment rinfliience qu'on attribue souvent
à la présence des comètes sur les saisons
et les produits agricoles . non plus que
sur les événemens (le la nature des épidé-
mies ou sur ies tremblemens de terre, etc.
Les instrumens délicats que possède te
méiéorologisle , sont tout-à-fait mueis à
l'égard de l'ii'fluence physique des co-
mèes sur l'état de latinosphère et les
phénomènes qui en dérivent. Passons à
la discussion des problèmes géologiques
dans lesquels elles auraient joué un rôle
plus ou moins iuiporlant.
184. En première ligne se présente le
système de Buffon. sur l'origine des pla-
nètes et de notre globe en particulier.
iSous avons dit comment le choc d'une
comète . rencontrant le soleil . aurait
donné naissance à tout notre système;
mais nous avons vu aussi couibien peu
ce roman de la nature soutient l'épreuve
d'une discussion ^ur le terrain des prin-
cipes les plus élémentaires de la sci^^nce.
Je ne le cite ici que pour mémoire, et je
passe à celui de Whislon.
Le déloge a-t-il éié produit par tine comète?
Le nom que je viens de prononcer est
ce'ui d'un contemporain et d'un ami de
>ewton. A la fois théologien et astro-
nome, il imagina d'introduire dans In
Bible la théorie de l'attraction univer-
selle, et d'expliquer le déluge par l'in-
tervention d'unrt comète. La terre est
composée, selon lui , d'un noyaucenlral
entouré d'eau , laquelle est recouverte
d'une Cl oûle solide de méiliocre épais-
seur. Admettons qu'à l'époque du déluge,
une très grande comète . pom-vue d'unrt
queue raisonnable, ait passé près de la
Icrre. son atlrrjclion aura soulevé les
e»ux intérieures, lesquelles auront brisé
la croule qui s'oppO">ail â cette marée
d'un nouveau genre . et se seront répan-
dues par les tissnres sin toufe la surface.
Voilà ce que Moïse appelle la rupture
des fon mines du grand abinie. Il reste
à trO'iVer le» raiaracte.^ du ciel. Or,
Wliiston les recuiinatt facilement dans
la queue de sa comète. Supposons que
cette queue soit de l'eau, et qn'elle ait
atteint la terre; voilà une horrible pluie
qui aura pu durer quarante jours.
Il ne s'agit donc que de trouver une
grosse comète, et surtout de la faire
passer prè; de notre globe à l'époque du
déluge. Or. Whiston en a justement une
sous la main , et c'est là la partie sédui-
sante de son système, ^ous avons déjà
mentionné la comète de 1680, comète
remarquable par sa taille et son éclat,
et dont les élémens paraboliques, il est
vrai, ne se retrouvent pas ailleurs dans
les catalogues, mais qu'il est facile d'i-
dentifier avec quelques autres au moyen
d'un rapprocliement d'époques assez re-
marquable. Les auteurs rapportent à
Tan 1106 une immense comète avec une
très grande queue ; une autre comète
très grande, celle nommée Lampadias ,
parut en 531 ; enlin , l'année de la mort
de Cés-.r, en 43 avant notre ère, une
autre comète se montra, laquelle éiait
fort brillante, puisqu'on la voyait avant
le coucher du soleil. Or, il est remar-
qurible que ces quilre époques soient
, sép.irées par un intervalle de 575 ans. Od
est donc suflisammeut autorisé à croire
q.iece.s qu iire apparitions ne sont qu une
même comète, dont 675 ans forment la
période. Mais en remontant ainsi par pé-
riodes de 575 ans vers les temps anlé-
rieirs, on tombe sur les années 2343 et
29i8 avant noire ère, lesquelles oni dû
eue signalées par l'appaiition de cette
comète. Si donc l'on veut bien remar-
quer que la première de ces deux épo-
q»es est celle du déluge, à six ans près,
si l'on s'en rapporte au texte héhreu ; que
la seconde donne l'année du déluge , à
huit ans près, si l'on préfère la chrono-
logie des Septante . il en résulte claire-
ment, suivant Whi-ilon, que la grande
comtte de ltj80 a dû passer près de ta
terre à l'époffue du déluge.
Il faut remarquer encore que si l'on en
excepte la co i.èie de Bit la, celle de KWO
a plus apprt>clH^ de l'orbite terrestre
qu'aucufie autre cotnèle connue, sa di-
slance iniiiMuuu» à cette orbite ne dépas-
sant pas 112 rayons terrestres, on moin^
que le double de la distance de la terre
à la lune. Kriliu, on peut encore sup{)0-
ser, dans 1 intérêt de ce système, que la
comète de 1680 était beaucoup plus voll^
mineuse à l'époque du déluge, et qu'elle
2(30
COUnS D'ASTRONOMIE,
a diminiK^ depuis celte époque par l'effet
de la résistance de l'éther. Mais voici
quelques considérations qui détruisent
cet thliafaudaf^e de merveilleux lappro-
cheuiens.
Je néglif^e les difficultés cinODolof^i-
ques considérables qu'on pourrait sou-
levei" au sujet de l'époque du déluge ;
car, en admettant la chronologie géné-
rale des Septante, la seule aujourd'hui
soutenable. il reste encore sur l'j'poque
précise du déluge des incertitudes qui
peuvent aller jusqti'à2()0ans. IMais je ferai
remarquer d'abord que toute la théorie
de ^^ liiston repose sur Ja constance de
la période de 575 ans ; ce qui entraîne
cette conséqiuMice que l'orbite de la co-
mète n'aurait pas subi depuis le déluge
d'altération sensible. Donc, si la distance
de son nœud à l'orbite terrestre était
dans les derniers temps égaleà 112 rayons
de notre globe, ou 170.000 lieues envi-
ron, elle n'a pas pu être moindre à l'é-
poque du d'^luge. Telle serait donc aussi
le minimum de la distance du centre de
la comète à celui de la terre, si en même
temps que la comète arrive à son nœud
notre globe arrivait tout juste au point
de son orbite qui est le plus voisin de ce
nœud. Or, Whiston supposait que la di-
stance de sa comète à la terre, n'avait
été que de 3 à 4 mille lieues seulement.
Eu second lieu, Winston donnait à sa
comète une masse très considérable, sup-
position dont le moindre défaut e-it d'être
très gratuite. Supposer d'ailleurs que le
volume et par suite la masse de la co-
mète ont subi par la résistance de l'éther
une réduction très grande, entraîne à
admeltie aussi que son cours a subi une
altér.ition proportionnelle; la durée de
sa révolution serait donc fort différente
de 575 ans.
En troisième lieu, il faut considérer
que cette grande masse et cette très pe-
tite distance que Winston attribue à sa
comète . ne sufhraient pas encore à la
production des effets qu'il prétend ex-
pliquer par ce moyen. Car, si la lune.
par exemple, exerce sur les eaux de
l'Ucéan une action aussi énergique, c'est
que son mouvement angulaire est très
lent ; que dans Tintervalle de quelques
heures, sa distance a la terre varie à
peine j que pendant un temps assez long,
elle correspond verticalement à peu près
aux mêmes points du globe j de sorte
que le liquide qu'elle attire a le temps
de céder à son action avant qu'elle ne se
transporte ailleurs. Or, il en est tout
autrement des comètes en général et de
celle de KîSO en particulier. Quand elle
est voisine de la terre, son mouvement
de translation est extrêmement rapide-
l'effet qu'elle tendrait à produire dans
un instant, serait neutralisé par celui
qu'elle tendrait à produire quelques in-
stans après, et qui serait tout autre en
conséquence des nouvelles positions de
la comète. Admettons le cas extrême et
excessivement improbable où la comète
et la terre seraient parvenues simullanc-
ment aux deux points du minimum de
leur distance , laquelle eîit été de 170,000
lieues, les mouvemens respectifs de la
terre et de la comète eussent en peu de
minutes doublé, triplé, décuplé cette
distance. Déplus, par suite de la rota-
tion de notre globe , combinée avec ces
déplacemens, l'action de la comète sur
les eaux dans un méridien eût été aussi
en quelques minutes combattu par son
action dans uu autre méridic;n. Ces effets
se seraient donc mutuellement détruits ,
outre que sous aucun méridien les eaux
n'auraient eu le temps de se déplacer.
Enhn , pour ce qui est de la queue de
la comète, Whiston, par l'usage qu'il en
fait, e>t amené à supposer que la matière
de la comèie elle-même n'est autre chose
que de l'eau. Supposition excessivement
gratuite, et tellement invraist^mblable,
que je ne crois pas devoir m'arrêter à la
discussion de plusieurs dilficultés que
soulève cette hypothèse.
185. Je ne dirai qu'un mot de la théo-
rie de Halley, qui croit pouvoir expli-
quer par le choc d'une comète une partie
de l'histoire de la terre. D'où viennent
les produits marins qu'on trouve si abon-
damment jusqu'au sommet des monta-
gnes ? L'astronome anglais suppose que
la terre étant arrêtée dans sa course par
le choc direct d'une comète , l'Océan
dont les eaux ne font pas corps avec la
masse du globe, mais sont simplement
ftosces sur sa surface, aura continué sa
route avec sa vitesbC ordinaire ; de là
une effroyable marée qui aura envahi
les montagnes. Celte hypothèse est con-
PAR M. DESDOUITS.
261
tredite par l'état de conservation des co-
quillages dont on veut expliquer la
présence dans des régions si élevées au-
dessus du niveau des mers. Ces lames,
souvent si petites et si minces, ont con-
servé leurs crêtes, leurs pointes les plus
délicates, leurs parties les plus fragiles j
de sorte qu'on ne peut admettre qu'elles
se soient logées si haut par l'effet d'un
transport violent, brusque et instantané.
Jeferai remarquer par occasion que si le
mouvement de translation de la terre
était complètement arrêté par une cause
quelconque, notre globe obéissant dés
lors à sa seule gravitation vers le soleil,
s'en irait tomber dans cet astre , et qu'il
ne mettrait guère que deux mois à faire
le voyage.
Mais une comète pourrait choquer la
terre, sans détruire totalement sa vitesse,
et dans ce cas. il y a encore largement
lieu à d'immenses cataclysmes. L'axe,
les pôles, la vitesse, la durée de l'année
seraient changées, et la surface du globe
éprouverait une révolution mortelle à
tous les êtres vivans. On a eu recours à
cette supposition pour expliquer le chan-
gement de climats que quelques parties
de la terre auraient subi , au dire de cer-
tains naturalistes, qui se fondent sur la
présence à la surface du sol , de nom-
breux débris d'animaux qui n'appartien-
nent pas à ces zones. On a attribué éga-
lement à un choc de comète la singulière
dépression du sol d'une partie de l'Asie ;
dont 18,000 lieues carrées sont beaucoup
au-dessous du niveau de la mer Cas-
pienne. Isous ne pouvons nous arrêter à
la discussion de ces systèmes : disons seu-
lement qu'aux champions des comètes,
les physiciens et les géologues opposent
d'autres systèmes, d'autres suppositions
à peu près aussi solides ; et que les uns
et les autres ne sont pas au bout de leurs
disputes et de leurs recherches.... ut in-
quirant senipcr , comme dit l'Ecriture.
18G. — En résumé, les rapports des co-
mètes avec notre globe paraissent avoir
été tout à fait inoffensifs jusqu'ici, et rien
n'indique qu'ils soient bien menaijans, si
l'on considère l'avenir. C'est là, du reste,
une question sans intérêt , surlout pour
le chrétien qui croit à la future dissolu-
tion de ce monde. Chacun des jours que
le soleil éclaire, peut voir s'éteindre ce
TOUS TUI. — N» 4G. 18,VJ.
merveilleux flambeau : chaque heure qui
s'écoule pour nous, peut être l'heure su-
prême de l'univers. A l'instant que Dieu
a désigné pour éclairer son agonie, tous
ses ressorts se briseront ; toutes ces for-
ces qui en maintiennent les diverses par-
ties, et qui en règlent les merveilleux
mouvemens, ces forces que l'Évangile ap-
pelle, les i'ertus des deux j, se trouble-
ront , se mêleront , s'évanouiront , et
abandonneront au chaos tous ces corps
célestes, qui se balancent avec tant d'or-
dre dans l'espace infini. A cet arrêt di-
vin, plus d'un astronome, sans doute,
refusera de souscrire : il se demandera
si les destinées de tant de milliers de
mondes sont à ce point enchaînées à celle
de la terre ; de la terre qui n est qu'un
point atomique, perdu, oublié, insensi-
ble au milieu de tant et de si vastes sys-
tèmes : il dira que le Christ en traçant
ainsi le drame de la destruction univer-
selle, ignorait les rapports des diverses
parties de l'univers, qu'il en ignorait la
grandeur et la composition, lui qui su-
bordonnait à la terre tout ce qui existe
dans les régions infinies de l'espac^. Oh!
non : la parole de notre Évangile n'est pas
vaine, et le chrétien éclairé l'accepte
avec une foi égale à celle du plus humble
des croyans. Kous ne disputons pas aux
astronomes les merveilleux résultats de
leurs observations et de leurs calculs :
nous croyons comme eux , et plus qu'eux
peut-être , à ces régions d'infinie pro-
fondeur, où se succèdent des mondes sans
nombre et sans bornes; mais nous savons
aussi que
Par delà tous ces cieai le Dieu des cieux réside ;
nous savons qu'il y a deux choses plus
grandes que cette immensité matérielle ;
d'abord le Dieu qui l'a faite et puis,
rhommedontl'intelligenceatteint ces ré-
gions qui s'étendent si loin au delà de la
portée desa vue. Pourqui apprécie l'hom-
me non par sa nature matérielle, mais p.ir
celte partie de son être qui est incom-
mensurable avec la matière, il n'y a rii^i
qui étonne si le monde tout entier appa-
raît comme création secondaire, liée par
ses destinées à celles de l'humanité. Tel-
les sont les hautes pensées dans lesquelles
se complaît l'esprit du chrétien. (^)uel-
ques uns de nos frères , je le sais, timi-
2(J2 POFSIK RELIGIEUSE. — CYCLE DES APOCRYPHES,
des en face de la science, n'osent h ce
point élever riionime, et rapetiNser l'uni-
vers ; trop (l^i)oiirvns du saint or;,'in'il «le
leur nalnie, trop oublieux de la lijuteur
à lacpielle Hieu l'a élevée eu l'unissant à
la siciuie. Les raniener à des id«''(»s plus
harmoniques avec notre foi commune,
et justifier celles que nous proclauions
ici , est une lAche que nous entrepren-
drons quelque jour: ce sera là la lin , le
rcsjimé , et je dois le dire . la pensée in-
time (pli aura présidé à ces léchons.
L.-M. DKsnoiiiTS ,
Professeur «le physique au (loliége
Stanislas.
COURS SUR L1I1ST0IRE DE LA POÉSIE CHRÉTIENNE.
CYCLE DES APOCRYPHES.
NEUVIÊMK LFÇO^ (t).
Transformation des légendes au treizic-me si«îcle. —
Joseph d'Ariraalhie el le saint Graal. — Traduc-
lioné en vors des légendes évauiiéliques; Gau-
tier de Coinsy. — La Geuése et le poème de TAs-
soniption d'Herman. —Des légendes apocryphes
dans la décoration des églises.
Nous avons conduit l'hlstoirp du cycle
des apocryphes jusqu'au treizième siècle,
et nous l'avons vu s'étendre de jour en
jour. L'imagination pieuse du moyen âge
y a fait entrer successivement tous les
personnages dont le nom figure dans la
prédication évangélique et d<ms le drame
de la Passion. Apôtres, disciples, rois,
bourreaux, et jusqu'à cet cire abstrait
qu'on appelle le peuple juif et qui nous
est apparu sous le vèt»-ment étrange
d'Ahasvérus , sont venus s'y plac^ r à côté
des aieux et desparensdu Sauveur. Mais
actuellement le poème est clos; il va en-
trer dans une nouvelle phase. Le corps
d'S légendes ne s'accroîtra plus, il se
développera. La poésie chrétienne ne
créera plus , mais elle coordonnera et
embellira ses conceptions antiques, ^ous
ne verrons plus, comme par le passé,
s'élever à chaque siècle une ligure nou-
▼elle ; mais celles que nous connaissons
se montreront désormais plus brillan-
(l) Voir la haitiéme leçon dans le n'^-ll ci-des-
sus, page 92.
tes et plus habilement groupées ensem-
ble. Aux légendes en prose grecque ou
latine vont succéder des épop<*es et des
drames rimes en langue romane. C'est à
dater du treizième siècle en effet qu'on
voit les tnmvères et les facteurs de mi-
racles s'emparer des traditions évangé-
liqufs et les transporter dans l'idiome
vulgaire sous la forme de mystères, de
lais ou de romans féodaux.
La plus curieuse . sinon la plus com-
mune de ces transformations , est celle
que nous a montrée XHistoire de sainte
y////?t'^ analysée dans notre dernière leçon.
Celle petite épopée caractérise assez bien
l'espèce de baptême que recevaient des
poètes sJculiers les hisloires orientales
de Joachira et de Phanuel. Le treizième
et le quatorzième siècle nous en offri-
raient sans doute beaucoup de sembla-
bles, si les poésies de ce temps d'aventu-
reuse niénioire nous étaient arrivées en
plus grand nombre. Tous les esprits alors
étaient à la chevalerie. Les conceptions
galantes et pieuses du cycle de la Table-
Jlonde et du Graal régnaient sur toutes
les imaginations. Depuis Abraham jus-
qu'il Joseph d'Arimathie , tons les hom-
mes de la Bible étaient barons ou pala-
dins. On se rappelle ce passage de la très
niclUpucnte histoire de Pcrceforest , cité
dans notre troisièn^e leçon , où Pilate est
souverain chevalier des Juifs : il y a
beaucoup de métamorphoses pareilles
PAR M. DOUHAIRE.
263
I
t
dans les romans du Graal , à commencer
par Joseph d'Arimsthie lui-même, qui
est, dit un roman manuscrit de la Biblio-
thèque royale, le fondement de toute che-
valerie.
Le rôle qu'on a fait à ce saint person-
nage dans la littérature féodale ne tient
que de fort loin à notre sujet. Toutefois
nous en dirons un mot, parce que son
nom revient de temps en temps dans les
légendes évangéliques, et que la manière
dont on le pose dans les poèmes du Graal
et de la Table-Ronde est un curieux
échantillon du travail des trouvères sur
les traditions religieuses.
L'Évangile ne fournit que peu de ren-
seignemens sur Joseph d'Arimathie. Nous
y apprenons seulem 'nt qu'il était de la
tribu d'Ephraïm et l'un des principaux
habitans de Jérusalem. Il assista au juge-
ment qui condamna Jésus-Christ, mais il
ne prit point part à cette sentence ini-
que. Après la Passion ce fut lui qui déta-
cha de la croix le corps du Sauveur, et
l'ensevelit chez lui dans un sépulcre de
pierre. Là se bornent les documens au-
thentiques qui le concernent. La tradi-
tion de bonne heure embellit son his-
toire. Les Grecs déjà l'avaient ornée de
plusieurs circonstances merveilleuses :
mais c'est chez les poètes anglo-nor-
mands qu'elle s'est enrichie des détails
mythologiques dont nous allons donner
une idée.
Après la Résurrection , disent-ils, Jo-
seph d'Arimathie inspiré, comme tous
ceux qui avaient approché de Jésus-
Christ, du zèle de la prédication , avait
abandonné sa ville natale, et s'était mis
à annoncer l'Evangile. L'apôtre saint
Philippe lui ayant imposé les mains,
l'envoya vers les îles de l'occident. 11
partit aussitôt , et traversant au milieu
des périls les monts et les mers, il ar-
riva en Angleterre , moins de dix ans
après l'Ascension. Joseph d'Arimathie
convertit à la foi la population de cette
île , y fonda des églises et y institua des
évêques, avec lesquels il resta long-tt'uips
en relation quand d'autres intérêts l'eu-
rent rappelé sur le continent. A l'appui
de ces faits imaginaires, les légendaires
et les trouvères apportent une collection
de letties tout aussi authentiques (1).
(l) Usscrius, AMi<i\AHaU$ 9cch%, Pritan., cap. 8.
Ce n'est pas tout , les poètes du trei-
zième et du quatorzième siècle qui , sur
de vieiHes fables galloises, composèrent
les romans de la Table-Ronde ajoutèrent
à la mission tout apostolique de Joseph
d'Arimathie un rôle chevaleresque , que
leurs devanciers avaient à peine indiqué.
Sous leur plume , l'évêque Joseph devint
le chef d'une sorte de franc-maçonnerie
guerrière et pieuse.
A les en croire, il aurait hérité, après
la passion, de la coupe dans l=îquelle le
Sauveur avait fait la cène. Cette coupe,
qu'ils appellent du nom de Graal, était
douée des vertus les plus m'^rveilleuses.
D'abord il y avait dans sa forme quf'Ique
chose de mystérieux et d'ineffable que le
regard humain ne pourrait bien saisir ,
que ia langue humaine ne saurait décrire
complètement. Du reste , pour jouir de
sa vue, même imparfaite, il fallait être
baptisé. Le Graal rendait lui-même des
oracles par lesquels il prescrivait tout
ce qui , dans les cas imprévus, devait être
fait pour l'honneur de son culte. Ces ora-
cles étaient miraculeusement figurés à la
vue en caractères écrits sur la surface du
vase , et disparaissaient aussitôt qu'ils
avaient été lus.
Les biens spirituels attachés à la vuç
et au culte du Graal se résument en une
certaine joie mystique, pressentnnent et
avant -coureur de celle du ciel. Quant
aux biens matériels , il tenait lieu à ses
adorateurs de toute nourriture terrestre,
les maintenait dans une je\inesse éter-
nelle, guérissait leurs blessures, etc., etc.
Pour la conservation de cette coupe
précieuse, Joseph d'Arimathie avait créé
un ordre de chevalerie qui, selon la plu-
part des romanciers, s'éteignit à sa mort.
Alors les anges l'emportèrent dans le
ciel où ils la conservèrent jusqu'à ce
qu'il se trouvât une lignée de héros dignes
d'être préposés à sa garde ci à son culte.
Le chef de celte lignée fut un prince de
race asiatique appelé Pérille, qui vint
s'établir dans la Gaule, où ses desccn-
dans s'allièrent ensuite aux desccndans
d'un ancien chef breton (I).
Les destinées de celte corporation re-
ligieuse et guerrière, qui sont l'objet de
longs et nombreux ouvrages, l'histoire
(1) Fauriel , UonxaM chevalercsqutf. Revue (Ut
Dcux-Hondes , 1852.
2<iî
POÉSIE RELIGIEUSE. -
dos grands maîtres , ctMIe de Perseval
nolaminent si touchante et si merveil-
leuse , ne se rattachent plus d'assez près
h notrr sujrl . pour que nous nous en oc-
cupions plus lonj^-temps. L'histoire du
Graal n'y tient elle-m<>me que par un
point , mais nous avons dû en parler pour
donner une idc^e de la puissance avec la-
quelle les trouvères savaient féconder les
conceptions primitives de la poésie ciiré-
lienne, quand ils en pén»Hraient le sens,
ou quand ils y attachaient eux-mômes
quelque signification mystérieuse, com-
me dans celte fahie du C.raal. On sait en
effet qu'il s'agissait ici de quelque chose
de plus que d'une légende, et que, der-
rière le roman , il y avait une doctrine
cachée. Le Graal était le symhole de la
foi , et la chevalerie le type de la société
chrétienne (1). C'est sans doute à la
grandeur de cette conception qu'il faut
attribuer la richesse de ses développe-
mens.
Les autres légendes évangéliques, pri-
ses pour la plupart dans leur sens positif,
sont loin d'avoir produit ces frtjits exu-
bérans de poésie. Le travail du treizième
siècle sur les histoires apocryphes de
3Iarie, des apôtres et des disciples se
borne généralement à des traductions
versifiées. Encore n'ont-elles pas toutes
obtenu l'honneur de ces versions. Les
trouvères choisissaient dans le répertoire
des fictions pieuses , et , selon que les en-
traînait leur piété ou leur attrait par-
ticulier, ils rimaient la vie de la sainte
Vierge, celle de saint Joseph, de saint
Paul , ou de tout autre saint.
La sainte Vierge a été l'objet particu-
l ier de ce culte poétique. >ulle autre lé-
gende ne fut aussi souvent mise en vers
pendant les deux siècles que nous venons
de nommer. C'est qu'à nulle autre épo-
que la dévotion à la Reine des cieux ne
fut aussi générale et aussi vive. Deux or-
dres religieux semblaient s'être voués h
a glorification de son nom. Les Domini-
cains et les Franciscains travaillaient à
l'envi à la faire connaître et aimer des
hommes. Le monde était rempli de ses
louanges. L^s arts rivalisaient de zèle
pour élever ou pour oriicr ses autels. La
poésie ne pouvait rester en arrière.
(1) Fauriel , loc. citai.
CYCLE DES APOCRYPHES,
C'était toutefois un bien faible canti-
que que les longues histoires rimées qui
se faisaient alors, surtout à côté des
hymnes puissans que chantaient dans
leurs hautes tours les cathédrales qu'éri-
geait de toutes parts à Marie la piété des
peuples et des rois. Car si les fictions
pleines de sens et de naïveté des pre-
miers Ages de l'Eglise étaient fidèlement
conservées et reproduites, rien n'en re-
levait la simplicité un peu nue. C'est à
peine si de temps en temps quelques
traits gracieux , quelques expressions
colorées viennent interrompre la mono-
tonie de ces prolixes récits. La faute en
était-elle aux hommes religieux? Nous
ne le croyons pas. Toutes maigres et pûles
que soient les légendes religieuses, elles
sont encore au moins égales, comme œu-
vres littéraires, aux productions les plus
vantées du temps.
Cette infériorité des productions poéti-
ques comparées aux productions de l'art,
dans les treizième et quatorzième siècles,
tient à plusieurs causes, qu'il est inutile
de rechercher ici; il suffit d'avoir remar-
qué que ce n'est pas plus le défaut des
compositions chrétiennes que celui des
compositions chevaleresques.
Ces considérations devraient nous dé-
tourner peut-être d'entrer dans un exa-
men plus étendu, et nous faire passer de
suite au quinzième siècle , où nos légen-
des grandissent et se produisent merveil-
leusement sous la forme dramatique.
Mais nous ne voulons pas être plus sévère
que les continuateurs de VHistoirc litté-
raire de la France , qui , malgré leur
philosophisme et leur aversion pour les
œuvres religieuses du moyen âge, ont
cependant cité les noms, et même quel-
ques vers des rimeurs de légendes (1). Il
est vrai que ces notices incomplètes n'ont
été pour les successeurs des Bénédictins
qu'un prétexte de déclamations contre
les moines et le culte des saints, et que
ce qu'ils ont fait connaître des pactes dé-
vots, comme ils nomment les légendai-
res, n'a guère, dans leurs pensées, d'autre
but que de les faire mépriser ! Mais cette
haine et ces appréciations passionnées
(I) Voyez Biiloire lUtérnire de France, conti-
nuée par des membrei de V Institut , t. XYII , xviiï,
XIX.
PAR M. DOUHAIRE.
265
ne sont-ce pas de nouveaux motifs pour
nous de citer après les doctes académi-
ciens, afin de mettre le lecteur en posi-
tion de juger leurs jiigemens (1) ? Nous al-
lons donc aussi dérouler les manuscrits
et copier, non pas seulement des lam-
beaux écourtés et perfidement choisis,
mais de longs fragmens qui présentent
un sens net et complet.
Le premier des poètes dévots dont
parlent les continuateurs des Bénédic-
tins, Gautier de Coinsy, n'a écrit que sur
l'enfance de Marie et sur celle du Sau-
veur. Ces messieurs . nous le savons, lui
attribuent un grand poème sur l'As-
somption de la sainte Vierge , mais cet
ouvrage n'est pas de lui. A la vérité, il
se trouve dans le manuscrit qui contient
les cantiques et les miracles, de Gautier
de Coinsy (2). Mais quand on prend la
peine de le lire, on reconnaît prompte-
ment qu'il est identique à celui que les
mêmes auteurs reconnaissent pour être
du trouvère Herman, et qui porte en
effet sa signature , comme il suit :
Or veuil à toi parler, qui faite ai la canchon (chan-
son),
Joa ai à nom BermaDâ , n'oublie mais mon nom (5).
Nous parlerons de ce poème tout-à-
l'heure. Quant à ceux de la Nativité de
Notre-Dame et de VEnfance de Notre-
Seigneur-Jésus- Christ j nous n'en dirons
rien, n'ayant pu nous en procurer le
manuscrit. Psous le regrettons vivement,
car Gautier de Coinsy était un poète
d'une fécondité brillante , et dont la
plume excellait à rendre les détails déli-
cats et les scènes gracieuses. Ses canti-
ques et ses miracles portent l'empreinte
de ce talent facile. M. Daunou, l'un des
continuateurs des Bénédictins , lui re-
proche une piété superstitieuse et une
licence d'expression qui va jusqu'à Tob-
scénité. Il est vrai de dire que sa crédu-
(1) La continuation de VHisloire Ultéraire de
France, pour laquelle le gouvernement fait de j;rands
sacrifices, est une œuvre aussi légère de science que
lourde d'exécution. Le fiel voUairien y découle à
pleines pages, et tous ces défauts ne sont pas même
rachetés par le mérite matériel de rexaciiiudo.
(2) liiblwth. royale, ms». 2710, fonds de La-
vallière.
(3) Bibliolfi. roijalc , msi. Tôôi.
lité est grande ; mais l'aversion que lui
porte M. Daunou , ainsi qu'à tous les
moines , est bien plus grande encore.
M. Daunou en veut moins à Herman :
Herman n'était que prêtre.
Ce trouvère a composé un grand nom-
bre de poésies qui ne sont, pour la plu-
part, que des traductions de nos légen-
des apocryphes. Son principal ouvrage
est une Genèse , Genesis. Par ce nom
Herman paraît entendre , avec plusieurs
poètes et théologiens du moyen âge, une
histoire de la Rédemption de l'homme.
La Rédemption, en effet, est une seconde
création ; c'est comme le complément de
l'opération par laquelle l'homme fut tiré
du néant et destiné au ciel. L'Eglise
elle-même semble unir aussi la rédemp-
tion à la création : Deus qui hominem
creasti y dit-elle, et meliàs reformasti,
11 ne faut donc pas s'étonner si, pour
raconter l'histoire du Sauveur, Herman
et ceux qui ont écrit dans ce point de
vue fort beau, ont remonté au delà du
déluge. INous le répétons, Thistoire de la
création est le prologue indispensable de
l'histoire de la passion.
Herman, au surplus , n'abuse pas du
droit de remonter haut dans les temps.
S'il retourne en arrière jusqu'à l'époque
où Dieu débrouilla le chaos, il y reste
peu. Après avoir raconté succinctement
les faits généraux de l'ancien Testament ,
il arrive bientôt à la fin de la synagogue
et à l'histoire de Marie. Ce sujet semble
rafraîchir sa plume, car dès qu'il l'a-
borde son vers rajeunit et se colore.
Voyez si ce début n'est pas gracieux :
Ot, escoutez, segnors, moult bel comencement (l),
Escoutez de la rose et dol lys ensement ;
Oiez que dit de li qui govierne li gent :
Einsi corn de Tespine uaist rose purement,
Einsi vint des juys Marie Toirement.
IMus est douce Marie que odor de piment ;
Sa bouce est forment dore ei de nacre si dent;
Si œil est de coulon dans si regardemeni.
Entre espine com rose fist son assemblemcnl ,
Einsi est de Mario et de la soie gent.
(1) Or écoutez, seigneurs , un beau début tou-
chant le I)s et la rose. Oiez ce qu'en du Celui qui
gouverne le monde : <« De même exactement que la
rose naît de l'épine, de même Marie naît de la race
juive. > rius douce est Marie que le parfum da
thym; sa bouche est très pure, ses dents sont de
nacre . et , dans son regard , son œil eit celui de la
26(i
POÉSIE RELIGIEUSE. - CYCLE DES APOCRYPHES,
Or escoutfr s^nnors ; cançon dirai naonll b(Me.
Amerei voir parler de la bêle pucèle;
Bl tous (lirai rici fruit que porta la ▼iergole,
£t de saint Vsaio prophétie mouli bide.
Por Tos est donné à oir par barpe ou par vielle.
Le père à celé dame fu nez en Galilée.
D'une villo ;\ ce Nazareth est noiné»' ;
De Bethléem sa mère ; Anna fusl apclée.
Ses père, Joacbim, fu de gfant renommée,
De llpnage David ; roy fu de la fontr.'u'.
De Jô.'»f'hira el d'Anne belle fu Pasemblôe,
Aing d'espens en espense en fu tele trouée;
De ce3t lieclo mortel on fu si bonerée.
De nul as><'mhloni('nt tel lé"sse menée.
Quant Joacbim ta vit moult Ta bel demandée ;
A la loi del pais à la dame csposée.
Suit, comme dans la légende latine de
la Nath'ité de Marie, l'éloge de Joacliim,
Où il est dit qu'il fut prud'homme, que
nul ne lui reprocha jamais rien ; que, la
mi-août arrivée, il divisait son blé entre
les pauvres ; qu'il partageait sa fortune
en quatre pnrties , dont Viine soûlait
donner aux pèlerins , l'autre aux pau-
Tres, la troisième aux sergen.9 du Temple.
La quatrième était réservée pour l'entre-
tien de sa maison :
Segnors, ce saciez tretos par yérilé (1) :
Ains ne fu bom el monde de si grant carilé;
De si grant pacience, voir ne d'humilité,
De si grant abstinence, de si grant caeslé,
De si bicle parole el de si grant piété,
Ne de si grand doaceor eust et tele rerlé.
Del gentil roy Datid, de son pr-re lessé
El del roi Salomon , qui tant est renommé ,
Fut li lignage extrait dont Joacbim fu né.
colombe. Comme la rose est unie à Tépine , ainsi
Marie est unie à sa race.
Or écoutez , seigneurs ; je tous dirai une tréi belle
cbanson. Voi": nimerez sans doute à entendre parler
de la belle Vierge. Je tous parlerai aussi du fruit
qu'elle enHinta , et de la belle prophétie d'isaie.
Le père de cette dame naquit en Galilée , dans
une Tille appelée Nazareth. Sa mère était de Beth-
léem; ello s'appelait Anne. Son père , Joaciiira fut
un homme de grande renommée. Il était de la fa-
mille de DaTid , et roi du pays. L'union do Joarhira
et d'Anne fut nne belle union , «t qui fut trouTéc
plus belle d'année en année. Le monde honora ce
maria;}H rare, el nul ne causa tant de joie. (Juand
Joarbim Til Anne , il la demanda avec grand em-
preuemenl , et il l'épousa lalon la loi du pays.
(I) Seigneurs, que chacun de tous sache ceci ,
car c'est Torité jamais homme ne fut au monde
d'une charité aussi grande , d'une si grande pa-
tience, d'ano si grande modération, d'une si grande
chasteté , d'aoe parole si siire , d*uno si grande
L'éloge d'Anne, sa femme, n'est pas
moins complet :
Anna fu moult bêle et de grant renomée(l);
Onques tant douce dame devant li ne fu née,
Omiues do nulz lignage no fu tele engenrée.
Moult est bélc aumoniére, moult plus estait senée.
Ils ont bien par .\x. ans leur caestê wardée ,
Que ains rarneuz amor ne fust entre eux menée,
Ne lor cors en .1. lit , ne lor car asemblée;
Ains ont lote lor vie k caesté livrée.
Le trouvère passe ensuite au récit de
la fcîte religieuse oij se rendirent Joa-
chim et sa femme. Le fond du récit est
celui de l'Évangile apocryphe que nous
connaissons ; mais l'auteur y môle des
détails qui rappellent agréablement son
époque :
Segnorg, en icel tans, en icelle contrée (2)
Fu une fête al temple dout fu grant renomée.
El temple Domi.ti tretos comunalment
De trelotes contrées s'assemblaient la gent.
Cascun an i offraient lor or et lor argent.
Li patriace était à lor asemblement ;
La loi lor enseignait, et disait bonement ;
Les tables Moysens lor avait en présent,
El il lor enseignait tretos piteusement:
Encor en icel tans créaient bien la gent.
A icel jor , segnor, Joacbim et Prodbom
Sainte Anne i appela , si li dit sa raison :
Mamie , or t'appareille; à icèle fieste iron.
— Ce respondi la dame : sire , nous lotirons
Nos sers et nos ancèles ensemble y menons.
El temple du Seigneur; illuec les francirons :
Nous n'avons nul enfant, ne nul ne en aurons.
— Ce, respond Joacbim, de tost Dieu mercions.
piété. Nul ne montra plus de douceur et de res-
pect pour la Térité. Le bon roi David , son père
Jessé, le roi Salomon, dont la renommée fut si
grande , tels furent les aïeui do Joacbim.
(t) Anne fut une très belle femme et d'une grande
renommée. Jamais on n'en vit de si douce. Elle
était fort aumoniére el très sensée. Anne et Joachim
gardèrent vingt ans leur chasteté; ce ne fut pas l'a-
mour charnel qui les unit dans le mariage, car ils
avaient voué leur Tie à la continence.
(2) Seigneurs, il y eut en ce temps , et dans ce
p.iys, une fête religieuse célèbre. De toute part les
juifs se réunissaient au temple du Seigneur, pour y
offrir leurs présens et leurs dons. Le patriarche (le
grand-prêtre) présidait à la réunion, y enseignant
la loi , y exposant les livres de Moïse , y préchant
la piété : en ce temps le peuple croyait encore.
En ce lemps-Ià , Seigneurs , Joachim le prud-
lioiume appela sainte Anne cl lui dit : Mamie ,
ipprêtcz-vous , nous irons à cette féto. Elle lui ré-
pondit : Soigneur , faisons un choix entre nos serfs
ot nos servantes , conduisons-les ayec nous au tem-
PAR M. DOUHAIRE*
267
On sait le reste. Le trouvère n'ajoute
rien à la légende primitive : il en retran-
che j au contraire , plusieurs circonstan-
ces. Quelquefois, à la vérité, il remplace
ces omissions par des détails qui ne sont
point dans les apocryphes, et qui prove-
naient sans douie d'une tradition orale.
Telle est cette voix qui , selon lui , s'en-
tendit sur la maison d'Anne à la naissance
de Marie :
Quant est née la dame en ceste mortel Tie (i),
De dessus la maison une voix fut oie :
Bénie âoie-tu en celé mont, bêle amie.
A ton naistre en a célestiel compagnie ;
Oncques ne fu tel joie com de toi est oïe.
Saint Esprit soit à toi , s^en soie remplie.
Tu aras ciel et terre irestote en ta baillie.
Toi serviront li anj^les o tes millers amie.
Tout li mont sera tiens , la gent par toi guarie.
Cette proclamation céleste , faite à
l'instar de l'apparition du Saint-Esprit ,
dans le baptême de Jésus-Clirist, ramène
le trouvère aux prophéties de la nais-
sance de Marie , qu'il rappelle et déve-
loppe longuement. Ce pas^iage est le
dernier dans lequel sa muse garde une
allure un peu indépendante. A dater de
cette époque , il suit pas à pas l'Evan-
gile , ne se permettant guère sur le texte
sacré que quelques développemens ti-
mides. L'endroit le plus remarquable ,
sous ce rapport, et piobablement le plus
beau de tout l'ouvrage, est l'entrevue
des Mages avec Hérode. Il n'y a plus là
seulement de la versification ; le poète
est entré dans le caractère de ses person-
nages , il les fait parler avec le langage
qui convient à chacun. Un peu de mou-
vement encore , et la scène serait par-
faite. INous terminerons par là l'analyse
de la Genèse d'llern)an.
Droit en .îcrusalcm va IVstoile Tmanl (2).
Quant tint dessos ia ville \h se tn nrrestont ,
pie , ot là affranchissons-les. — Mettons tout cela ,
dit Joacliim, à la merci do Dieu.
(1) Quand Notre-Dame entra on ccUo vio mor-
lelle , une voix fui eniontUic sur ia niaisoii ilc saiiUc
Anne. Dénie suig-lu en ce monde , hollo uuiio , Ui-
gait-elle. Une compagnie céle»le a assisté à la nais-
sance , et jamais tant de joie n'avait paru cho/. lc«
anges. Que le Saint Esprit soit en lui I lu aurao le
ciel et la terre en ta puissance. Le^ auges le servi-
Tont comme leur meilleure amie. A loi «era le
inonde ol riiunianilé que tu as guérie.
(2) L'cloilo acbeyaul sa course s'avança vers Jé-
Dont se dirent li rois : là dedans est l'enfant.
A cels de la cité Tenfant vont demandant.
Li bourgeois qui ço oient si s'en vont mervillant,
Demandant qu'est qu'ils quierent. Cils disent .1. en-
fant,
Qai rois est sor tos rois ; tôt ferons son commant.
Dont est tost assemblé et viel hom et enfunt.
Moult i assembla gens, ne vous en quiers mentir,
A.utant por aux veoir , et autant por oir.
Hérode , informé de l'arrivée de ces
étrangers et des discours qu ils tiennent,
envoie son sergent leur demander ce
qu'ils cherchent. Le sergent vient annon-
cer à son maître ce qui lui a été dit. Sur
son rapport , Hérode les fait appeler de-
vant lui :
Ce , respondi Herodes , fais les venir avant (1).
Ce , li disent li sers, sire, à voslre commant.
Del haut palais le roi li sers en est torné,
En la cité descend , li roi i a trové;
De par le roi Herodes les ol tos salué :
— Segnors , le foi vos iiiand que deyant lui Tenez j
Ce vos mande pcr nos que de rien ne doutez.
Vos lui direz noveles de l'enfant qui est né ^
Qui est qui vos a dit , et comment le savez.
— Ce , responde li rois : et vos nos mènerez ;
Nos l'en dirons bien , voire issi qui vos Pavez.
Quant ce ont dit li rois, d'illuec se sont meus
Li servant les enmainenl el haut palais lassus.
Si quant virent Herodes, si li rendent salut.
Li roi les ressalue , encontre eux leva sus :
Baisé les a li trâistres , lez-soi les assis sus :
rusalem. Lorsqu'elle fut au-dessus de la ville , elle
s'arréia. Ce que voyant les rois , ils se dirent : là
est l'enfant. Alors ils vont le demandant à ceux de
la ville. Les bourgeois en les entendant étaient fort
surpris, et leur disaient: Que cherchez- vous :* —
Un enfant répondaient-ils, qui est roi des rois . et
dont nous vouions accomplir les ordres. Deaucoup
de monde s'assembla autour d'eux , depuis les en-
fans jusqu'aux vieillards. La pHpart étaient accou-
rus , je ne le puis cacher, par (iiriosité , pour voir
et pour eiiloudre.
(1^ lloro<Uî répondit: rais-bs venir. - -Sire, i-oos
somiucs à votre disposition , dirent ses serviteurs.
Lo>orviienr du roi retourna donc du p«lais à la
eilu, oii il trouva les mniçcs. Il les salua totfs trois iu
nom de so» maître : Srlgnaurs , àiUM , le roi vous
mande ilo vmir le lri»uvcr. il voos fait dire par my»l
do no rien t3rainur«>. Vous lui donnerez des nonvelle<<
du l'enfant non v«!au-né ; vous lui apprendrez eom-
ment vop» avex su sa naissance . ot qui vous en a in-
slruil*. — Cituduisci-nous . répondirent I s roi»; nous
lui dironu toul , même que , à notre avis , rcnf.ml csl
il i, V)ant .linsi parlé , les rois se levèrent . et le ser-
viteur les conduisit au palais du roi de Jérnwleni.
Quand ils approchéronId'Uérode , les ftfwges le sa-
26K
POESIE RELIGIEUSE. - CYCLE DES APOCRYPHES,
- ~ Dilc!» , »ei;iJor» , dont e»los , el por questes venus.
Si esles de reste icrre , n'i esles encor veus.
— Fais iit»«. pais , roi llorodos , ol nos lo le dirons.
We sommes d'une terre el d'une nation;
De trois roiames somes, et roi» nos apelons.
Ne sommes du lipnage , ne nos aparlenons ;
Diex nos a asanihlé par granl dfmu>lri!>on.
l'ne esloile visme, la clarté en >uivons.
L'esloile nos demonslre , fors combien le savons ,
Que .1. enfes est né; icel enfant »juêrons.
Par le cors de l'esloile, piéça que quis l'avons.
Il est roi sor los rois , el nos du lui tenrons
Nos avoir, el donrons , se irouver le poons.
Quant Torons aoré , si en relornerons.
(Juand (;()u oit ilerodes, si comance à douter.
Les clercs de la cité fait devant lui mander ,
Commanda que lor livres fesissent apporter.
Quand les vit devant soi, comancba apeler:
Segnors , escoutez que tos toel demander (1).
Sachiez (juo Belléem si devra sormonter.
Trelostes les cités décha el de la mer.
L'escril dit : Belléem , ne cesl net pas douter ,
De toi istra li dus qui bien saura régner ^
Et le puile juif sdlver el governer.
Hérode, entendant cette réponse , en-
tre en fureur, mais dissimule aussitôt.
luérent. Herode se leva , alla au devant d^eux et leur
rendit leur salut. Le traître alla même jusqu^à les
embrasser. El , les faisant asseoir prés de lui : D'où
êles-vous , seigneurs , leur dit-il , et quel objet vous
amène ? Si vous êtes de ce pays , du moins n'y avez-
tous jamais été vus. — Faites-nous paix , roi Iléro-
de , répondirent les mages , el nous vous le dirons.
Nous ne sommes pas du ir.ème pays ni de la même
nation ; nous sommes de trois royaumes différens el
nous portons chacun le titre de roi ; nous ne sommes
pas non plus de la même famille , el nous n'avons au-
cune pareille ensemble. C'est par une grande faveur
de Dieu que nous avons été réunis. L'neéioile nous
est apparue et nous en suivons la clarté. Ceile étoile
nous a appris, ce que nous savions déjà , qu^un en-
fant est né. Cet enfdnt, nous allons le cherchant , el ,
si la marche de l'etoile ne nous induit pas en erreur,
nous croyons ravoir trouvé. Cet enfant est roi, et
au-dessus de tous les n is. De lui nous voulons tenir
tous nos biens , el , si nous lo trouvons , nous lui en
ferons hommage.
En entendant ces paroles, Hérode devint inquiet.
Il lit mander devant lui les prêtres de la ville el leur
dit d'apporter leurs livres. Écoulez , seigneurs, leur
dil-il, quand il les vil devant lui, ce que je vais vous
demander. — Seigneur (dirent les prêtres) sachez
que Bethléem devra un jour surpasser toute» les vil-
les qui sont en dera et au delà de la mer. L'Écriture
dit en effet : Bethléem, on n'en doit pas douter, de
loi sortira le Dieu qui devra régner sur le peuple
juif, el qui doit le gouverner et le sauver.
(Ij 11 doit y avoir ici une lacune. En tout cas, le»
Ters qui suivent sont la ^epon^e des prêtres.
Les paroles que lui \)vù[e le trouvère
pei^urnt très bien sa contrainte et fausse
bienveillance :
Dont est allé al rois , de lez-eux est assis (t).
Moult leur (il bel semblant, li conviers s'est tapis;
Li lor dist en riant : je suis muli vostre amis.
Bien ferai hébergier, el bien serez servis.
Segnors , aiez congié d'aler par cesl pais.
Vousaiez bon conduit; je voel l'enfes loit quis.
Savez que je vol, consegnors el amis :
Quant vos l'orez trové
Que vos me l'enseignez, li sera bien servi.
Après la Genhsc, Pouvra^e le plus con-
sidérable d Herman est le poème de VAs-
somj)tion de La sainte Cierge (2). C'est
une traduction en vers de la belle lé-
gende grecque attribuée à Mélilon de
Sardes, dont nous avons donné une am-
ple analyse dans une de nos premières
leçons. Le trouvère est plus fidèle à son
texte dans celte version que dans la pré-
cédente , oij , comme on l'a vu, il ar-
range, supprime et développe souvent à
son gré. 11 est vrai que l'imagination
avait moins à faire ici, et que l'auteur
grec avait fait tous les frais de poésie.
Dans {'Assomption comme dans la 6'e-
nhse^ les vers d'Herman ont de la facilité
et parfois de la couleur. Certains détails
même sont rendus avec une précision
qui ne manque pas de grâce. Mais sa nar-
ration, ainsi que celle de ses contempo-
rains, est longue et ne connaît pas le
procédé habile des transitions. Le fond
de cette légende étant connu , nous ne
rapporterons que quelques passages de
la traduction. En voici le début :
(1) Il s'approcha donc des rois, s'assit auprès
d'eux, leur lit beau semblant, el cacha de son mieux
^a colère. Je suis bien votre ami, leur dil-il d'un
air riant. Je vous ferai loger partout comme il con-
vient , et vous serez bien servis. Vous pouvez, sei-
gneurs , parcourir en liberté tout ce pays. Je vous
souhaite un heureux voyage. Cherchez bien cet en-
fant. Si vous le trouvez , vous me connaissez, con-
frères el amis, faites-le moi voir; vous pouvez ctro
siirs que je lui rendrai tous mes devoirs.
(2) Ce poème se irouve dans deux manuscrits
différens de la Bibiiolbeciue royale; d'abord dans le
Mss. 7ô.">1, qui contient les autres ouvrages du trou-
vère; puis dans le Mss. 2710, où il est joint aux
OEuvret de Gautier de Coinsy, ce qui l'a fait attri-
buer à ce dernier par les continuateurs de VUitt.
littéraire de la France.
PAR M. DOUHAIRE.
269
Cy commence la Sumptions Notrt-Dame,
La mère Jesucrit, la dame glorieuse (1) ,
De la mort de son fils estait moult doloreuse.
Moult estait amiable et moult iert gracieuse ,
Et mult estait amie et moult estait joieuse.
De plaire as bonnes gens estait moult amoureuse .
Et de servir al temple ni est ele pas oseuse.
Tant com resquit au temple ne fu point soufraiteuse,
Puis qu'ele vint au temple , ne s'en volt départir.
0 les dames remest bel les savait servir.
Moult poait jeûner, plus veiller que dormir.
Ains ne volt mal plus ne voir ne oir.
Moult plus baoit mencbonge, nul ne savait mentir.
De mantiaus ne de gris fourrurei) nat oire nedésir.
Bien la garda Jebans de li ne volt partir.
Tousjours furent ensamble entre ci au mourir.
La dam vécut au lenaple qui mult estait amée ,
Là estait de l'evesque sur toutes bonourée.
Ele de lui servir estait forment pénée [2,].
De Jesucrit , son fils , ne fut pas oubliée ,
Ains estait de ses angles [anges] doucement visitée.
Bientôt, en effet, les anges descendent
du ciel vers Marie, et lui annoncent que
son fils l'appelle à lui. Cette apparition
des anges n'est pas de l'invention du
trouvère ; elle était dans l'original grec;
ce qui est de lui et qui lui appartient
en propre, c'est le dialogue rapide qu'il
y a jeté ;
Par le cornant de Diu li anges est descendus
Au temple où ele estait, et là firent salus :
— Dame, ne l'esmayer [Vetbahir] , car je suis de
lassas ,
Si tu ne fusse né , tous li boms fu perdus.
Par toy est li dyables desconûs et vaincbus ;
Ne pora mais parler, tout est devenu mus \^mnei).
Prens , dame, ceste paume [palme] que t'envoie
Jésus.
Tes fiex [ton fili) que tant amas volt que viengnes
lasïus.
Del ci que à .111. jours que ne demourra plus.
Madame , entens à moi ! — Et qui es-tu , amis ?
— Messager suis ton fil qui ici m'a transmis.
Tuit [tous) li anges t'atendenl à cui il est amis.
— Ne m'a pas oubliée I.... a-il nul terme mis ^
— Oil, dame, an .111. jours, ce me dit vostre fils.
— Cornent as-tu à nom ? dis-le moi , mes amis ?
— Dame , je n'ose dire que congié n'en ai pris.
Dame, ici sachiez je ne m'os pas nomer.
Cil nom que je porte fait moult à redouter,
El en ciel et en terre , et en air et en mer.
Dame , reçois la paume , el ci veilles demorer.
(I) Nous ne donnerons plus désormais la traduc-
tion des vers d'Ilerroan ; l'interprétation que nous
avons mise au bas des pages précédentes doit avoir
habitué le lecteur à son langage, qui est au surplus
moins difticile ici qu'ailleurs.
^1) 11 y a pour le début quelque différence entre
Prévenue de sa fin, la Vierge se met à
genoux et prie son fils de la protéger
dans le passage de la vie à la mort. Puis
elle assemble ses amis, leur apprend
qu'elle va les quiter bientôt, et leur té-
moigfie toutes ses craintes pour le mo-
ment du trépas :
Je crains trop le dyable , qui la gent sait trahir;
Ne le vorrais veoir, trop fait à haïr;
Ne veuil que voie m'ame quant viendrai à mourir.
Ses amis s'affligen». et remarquent fort
justement que , si elie a peur pour ses
derniers momens , ils doivent, quant à
eux. craindre bien davantage.
Cependant , les apôtres arrivent de
tontes les extrémités de la terre , comme
dans Aléliîon. Leurs reconnaissances,
leur joie, leurs entretiens doux et tristes,
les nouvellt-s qu'ils se donnent récipro-
quement de leurs égalises, tout est calqué
sur la légende gt ecque , dont ie charme
aussi seuible étie passé dans la traduc-
tion. Il n'en est pas de même pour les
scènes qui suivent. On se rappelle l'en-
tretien de Jésus avec sa Mèi e . dans le
Meliton : la mort de la sainte A ierge. son
ensevelissement . voilé de tant de pu-
deur: celte nuée ro>e et odorante qui
descend autour du corps tandis que les
trois Vierges l'enve'oppent dans son
suaire; la suave mé'odie qui s'entend
dans les airs, le calme céleste qui règne
sur la terre : rien de cela n'a été conservé
par Herinan. Quelques vers bien secs et
bien incolores remplacent chez lui ces
détails ravi>sans. En revanche , il décrit
avec un soin minutieux les apprêts des
funérailles et l'ordre du cortège funèbre,
dont saint Pierre prend le commande-
ment :
Donc sont trelous mandés , et amis et parents.
Li quatre des aposCres ont pris le corps plorants.
Donc alumenl les lampes , pendent cierges ardens.
Saint Pierre prit la palme . h le mil de de\anl.
Li autre ont comaucie le>ervice en cantant.
Par un jardin.... s'en vonl li corsporUat,
Dont i convient li pelit el li grand ,
Tretoules les puceles , et iretout li enfant.
Parmi icelo rue en vont tretoul ploranl;
Un Exitu Isi^fl vonl li autre canlant.
Les événemens qui, selon la légende,
les deux Mss. Le Mss. 7o5l commence par une in-
iitadon a l'auditoire d'écouler l'histoire édifiante,
laquelle ne >e trouve pas dans le Mss. 2710. Il y a
ausïi moins de longueurs.
270
POÉSIE RELIGIEUSE. ~ CYCLE DES APOCRYPFÎES.'
arrivèrent aux fiint^raillcs de la Vierjçe ;
l'allaqiie des Juifs qui »>e ruent sur le
cortc'i^e, dispersent les fidèles, et portent
la main sur 1;\ /icrlc (cercueil); le mira-
cle du ^rand prêtre , dont les muins res-
tent altacli(^es à la bierre et n'en sont sé-
paiiH's (ju'à la prière d«; saint Pierie,
tous ces prodiges d'audace, de violence
et de lionté sont racontés louf^uenient
par Herman. Longuement aussi est rap-
portée l'histoire de saint Thomas , qui
(en punition sans doute de son incrédu-
lité d'autrefois) n'avait pas été convoqué
avec les autres apôtres au trépas de Ma-
rie , et qui , ayant été instruit de sa mort
au fond des Indes où il prêchait, se mit
en route incontinent, laissant son ser-
mon interrompu , et arriva dans les
vingt-quatre heures au tombeau , où il
trouva encore les apôtres pleurant, et
auxquels il apprit l'assouiplion de la
Mère de Dieu. Rien de tout cela ne sort
tant soit peu de ligne et ne mérite d'être
a'Urement signalé. Le bon Herman ne se
permet pas de raviver par aucun artifice
la narration diffuse de son guide. Psuile
part , au contraire, il ne se montre co-
piste plus fidèle. Il va suivant Méliton pas
à pas, et rimant consciencieusement tout
ce qui se présente. Ce n'est qu'après la
conclusion du poème et dans un épilo-
gue de sa façon que le pieux traducteur
se retrouve et écrit pour le compte de sa
pensée ei de son cœur, ^ous reprodui-
rons cette douce et naïve prière et ce
sera notre dernière citation :
Segnors , icele dame bien aie/ on mémoire.
Es mois d'aousl ainsi ce Irouvons-en Tisloire.
EiDsi corn vous ai dil, la raison en est voire ;
Di'priez le Segnor que il \ous doinl sa gloire ,
El ii dyable vincre et venir à victoire.
À Marie.
Or veuil à loi parler qui faiieai la Canchon.
Jou ai a nom Hermanz, n'oublie mais mon nom.
Je ^euil , ma bêle dnme , qu'entendez ma raison.
Prcslrf; suis , ordennez les serfs el les bom.
Orai fdit Ion romani , finéo ai la canrhon.
Si lien i ai moffail , je vous en quiers piirdon.
De mes pechié» qu'ai faits , quiers absotuclon.
A tos m<*s bienfailors donne rémission ,
De la detlre ton 01 aient bénédiction
El me» père et ma mère
Trrtos ansamblo aient «1 riel la mansion.
Cil qui lisent cesl livtf qu»» de loi fait avons ,
Cil qui feront escrire , et cil qui Tescrironl ,
Et qui lire iccl savent et lire le feront ,
Tos soient bebergiûs lassuti (^i haut) en (h maison.
.1 men , amen ! ainsi ton livre définons.
Kt maintenant, lecteurs, que vous en
semble V Crs essais d'inie poésie qui bé-
gaie dans une langue imparfaite, sont-ils
si méprisables? Pour le mouvement, l'ai-
sance, la couleur, ces histoires sont-elles
si inférieures aux épopées chevaleresques
du même temps, qu'on doive les livrer
au dédain des générations postérieures?
ISous ne parlons pas de l'invention ; nous
reconnaissons qu'il y en a peu dans ces
légendes, et que, sous ce rapport, les
légendes féodales leur sont bien supé-
rieures. Mais, à cela près, nous mainte-
nons leur égalité avec toutes les poésies
de la même époque.
Cette époque, nous l'avons dit en com-
mençant , est celle des plus vives et des
plus brillantes manifestations du génie
chrétien ; c'est le temps de saint Louis et
de la Sainte-Chapelle, la fin du treizième
siècle. Combien l'art était alors plus
avancé que la poésie, c'est ce que nous
avons déjà fait rejiarquer. Conibien il
était plus fécond aussi, c'est ce que nous
pourrions aisément démontrer, si nous
avions un crayon à la main, et s'il nous
était donné de retracer ici tout ce qu'il
a construit alors de cathédrales, de cha-
pelles, de couvens ; tout ce qu'il a sculpté
de façades , de piliers , de voûtes . de pi-
gnons , de tours, d'aiguilles aériennes;
fout ce qu'il a peint de boiseries, de mû-
milles, de vitraux. L'histoire du cycle
des apocryphes grandirait singulière-
ment si on pouvait ainsi figurer tout ce
que le temps dont nous parlons a chanté
avec le marteau de l'architecte, le ciseau
du sculpteur et le pinceau de V imagier
ca!h clique : car, de tout ce q"i orne en
figures peintes ou coloriées les édifices re-
îigieux di! Ireirième et du quatorzième
siècle, la rtioilié cUi moins revient à nos
légendes , qui en ont fourni le sujet et
donné l'inspiration. INous serions fiers si
nous jtouvions descendre de leurs por-
tails, de leurs voûtes, de leurs piliers
ces innombrables histoires de Joachim,
d'Anne, de Joseph, de l'L.nfant-Jésus, de
Marie , de Marie surtuul! et les poser ici
dans nos pages. Herman et Gautier de
Coinsy pâliraient à coup sûr devant ces
ouvres rivales; non, qu'A dire vrai,
celles-ci fussent parfaites d'exécution ,
INNOCENT m ET SES CONTEMPORAINS.
271
mais parce qu'elles révéleraient plus de
fécondité, de mouvement et de vie. Mais
Dû ne met pas une cathédrale en articles
et en leçons. Le lecteur trouvera donc
bon que, sans plus revenir sur les monu-
mens plastiques de l'histoire des apocry-
phes . nous poursuivions l'examen des
œuvres littéraires que nous réservent en-
core le quatorzième et le quinzième siè-
cle.
P. DOLHAIRE.
REVUE.
INNOCENT m ET SES CONTEMPORAINS
DEUXIÈME ARTICLE (1),
Du mariage chez les Romains. — Ayilissement des
femmes. — Influence du Galbolicisme snr le ma-
riage. — Divorce de Philippe-Auguste.
Une des sources les plus fécondes et
les plus curieuses de l'histoire moderne ,
est sans contredit le droit ecclésiastique .
et pourtant il en est peu dont l'étude
semble plus négligée par les auteurs de
nos jours. Dans l'immense recueil des
conciles, desdécrétales . des bulles pon-
tificales se trouvent les origines sociales
des nations européennes. Pourquoi donc
laisser dans l'oubli de l'indifférence ces
vénérables restes des temps passés ^ La
Rome d'Auguste conservait avec respect
les feuilles éparses échappées aux si-
bylles des siècles antérieurs à sa gloire.
Pourtant, qu'étaient- elles auprès de ce
Droit-Canon, sur lequel se sont en grande t
partie modelées leslégislations actuelles?
J'ose donc adjurer tous les hommes con-
sciencieux, qui étudient l'histoire dans
ses sources, denepasnégligercette mine
féconde : elle vaut bien celle d's sir-
ventes et de^ traditions populaires qu'on
exploite depiiis quelque temps. \À. se
trouve souvent beaucoup de poésie à
c6lé d'enseignemens austères, et plus
d*une vigne gracieuse suspend ses pam-
pres au ch('^ne vigoureux. Approfondir la
constitution de l'Eglise serait une œuvre
(I) Voir le premi^T article , u vu , p. I*.
digne d'un homme de conscience et de
foi . qui y trouverait matière à une his-
toire comparée de 1 influence exercée par
l'Eglise sur le droit politique et civil de
la chrétienté. Quant à nous, si Dieu nous
prête et vie, et force, et moyens, c'est
celle qiie nous ambitionnons d'accom-
plir, et à laquelle nous consacrons dès à
présent nos veilles laborieuses, nous ré-
pétant , lorsque le doute vient à nous
saisir, que la pierre du manœuvre n'est
pas moins nécessaire que les magnifiques
conceptions de la statuaire j l'une sert à
soutenir l'autre.
Dans l'ensemble des constitutions reli-
gieuses et civiles, qui font la vie des na-
tions, peu doivent plus au caiholicisme
que le maria^'e. Qua 'd Dieu eut établi
la base de toute société au borceau du
genre humain. Adam s'écria, frappé d'ad-
miration à la vue «ie sa com^ifigne : < Voilà
maint' nant ^os d*:* nu^s os et la chair de
ma chair; celle-ci s'appellera d'un nom
pris du non de 1 homme, parce qu'elle
a été tirée de l'hamme. C'est pourquoi
rhomrne quittera son père et sa mère,
et s'attachera à sa femme, et ils seront
deux dans une môm" chair (1). > Tel est
le cri de l'innocence et du bonheur. Mais
à peine la chute a-l-elle dégradé à jamais
la nature humaine, que ce langage fait
place à l'accusation : < La fouiuie que
(1) Gcn. II.
272
IMSOCEJNT 111
vous m'avez donnée pour compagne m'a
présent»^ du fruit de cet arbre , et j'en ai
manj^i^ » La peine suit de près, car Dieu
dit h I.i frinine : < Je multiplierai tes ca-
lnu)it<Set tesenfanlemeus ; tu seras sous
la puissance de ton mari , et il te domi-
nera J\ ) Et alors, en efftt , comnienee
le rè^'uede la domination et de la force,
des calamités et des enfantemens multi-
pliés. A la stérilité s'attaclie une flétris-
sure spéciale ; et, pour en j^aranlir les
vestales , Rome les place sous la protec-
tion de la Divinité. Qu'on parcoure les
anmles de tous les peuples païens, par-
tout on y retrouve un profond mépris
pour la compaj^ne de la vie , placée au
ranj:; d'une chose , d'un vil bétail : par-
tout aussi l'usage d'une force brutale
pour la dominer et l'assouplir aux vo-
lontés de son capricieux tyran (2). Et
quand à d'autres égards les nations pro-
gressent, la femme reste toujours dans
la même situation , ou plutôt , à mesure
que riionime gagne en lumières, elle, au
contraire, descend l'échelle sociale j elle
ne semble prendre de la civilisation que
la corruption. Pour elle, point de dignité
morale: on la choisit pour la répudier,
pour la reprendre, pour la prêter, pour
spéculer sur elle, et même, en certaines
occasions . on voit la loi lui préférer
froidement un esclave dont la mutilation
pourrait, dit-on, diminuer pour son maî-
tre le prix de sa valeur.
Ce n'est pas ici le lieu de tracer longue-
ment le tableau des législations païennes
sur le mariage : mais Innocent 111a exercé
une assez grande influence sur cette ques-
tion, pour que ce ne soit pas un hors-
d'œuvre de faire connaître rapidement
au moins les principaux points du Code
romain , et d'y opposer ensuite l'action
(1) G mise , ni.
(2) Je sais bien qu''uD pourra m'ubjerier la haute
el salutaire iuflueDce qu^onl exercée quelques feui-
mes dan6 l'aDtii|uitt> païenne , laais ce sunl là de
rares •xccpiions , el trop souvent encore l'éclat de
ces caraclcred exceptionnels est-il terni par te lilre
de cuurlxtane ou de mailresse. Il s'agit iri du ranc
normal a.>.>igiié à la fi-inme dans la société païenne,
el l'hisloire confirme pleinement la vérité de nos
assertions. Les Athéniens avaient peut-être mieux
compris que les autres peuples la dignité de la
femme, et pourtant que «le choses à dire sur ce point
de leur législation!
de TEglise au moyen Age pour en contre-
balancer les dispositions oppressives.
D'ailleurs, on a fort légèrement contesté
cette action dans la vie ordinaire et
pour les classes moyennes de la société,
il s'agit donc d(; la constater par les faits,
(hiand un Romain de famille libre
, filins [(iniiLids ) avait jeté les yeux sur
une jeune fllle pour en faire son épouse
en justes noces , des messagers ou proxé-
nètes allaient de sa part demander aux
parens celle qu'il espérait obtenir {spe-
rata). Leur consi^ntement une fois donné,
et les autres arrangemens terminés, la
liancée prenait le nom de pacla (1) , qui
était aussi le terme sacramentel pour
tous les contrats en forme Pour prouver
sa bonne foi, le futur remettait des «rr/te^
qu'il ne pouvait réclamer en cas de dis-
solution de fiançailles, s'il avait donné
le baiser {nisi osculuni datuni sit) à sa
fiancée ; car ce seul fait avait ôté à celle-
ci ce qu'on pourrait appeler le velouté
de sa virginité(2). L'anneau nuptial fai-
sait aussi partie de ces arrhes, et dans
l'origine , il était de fer. Si cependant le
contrat était rompu, la femme rendait
des arrhes doubles , et l'homme perdait
les dons qu'il lui avait faits. La rupture
avait lieu dans cette forme ; Je n'use
point de ta condition (.3). Si l'on prenait
à la lettre les expressions des pactes , on
serait quelquefois tenté de croire que la
femme était considérée comme une mar-
chandise qu'on vend ou qu'on loue. < J'ai
une fille déjà grande, dit Plante, mais
elle n'a pas de dot, et je ne peux la pla-
cer ni la louer (4). » Cette dot était d'a-
bord consignée entre les mains des arus-
pices; plus tard, les proxénètes ayant
(1) De là le nom de speratœ nuptiœ et pacla
nvpliœ. n Intcr speratam dictam et parfnm hoc in-
(«•rest quod virgo, priusquam pelatur, tpernla dici-
lur : dehinc prumi»$a >el pacla , vel spunta dici
potest. » Noniut.
(2) C. de tponsalibus. l'n vieil auteur en donne la
raison sui>ante : «^ Cujus ratio est singularis mulie-
rum favor, qus sa:pissime spe futuri conju§ii , so-
li(x giiie vcrccundiai tantiilum termines egressae ,
ali({uid de suà pudicilià delibassc videalur. » Uot-
iiiani, De cet. rit. nupl.
(r>) Conditione tuà non utor.
(1) Filiam haheo grandem, cassam dote , inloca-
Itilem ncque eam queo locare cuiquam. i*/aM<e,cito
par Varron , lif). iv, de Itng. Latin.
ET SES CONTEMPORAINS.
273
usurpé les fonctions de ceux-ci dans les
cérémonies nuptiales, elle leur fut re-
mise. Par là, le mariage se trouva moins
placé sous la sauve-garde de la religion.
Au reste, celui qui séduisait une fiancée
était justiciable des tribunaux ; la loi le
condamnait à avoir les nar mes coupées (1),
et à perdre le tiers de ses biens.
Bientôt, cependant, on fixait les jours
des noces au nombre de trois, que nos
usages ont réduits à l'unité simple et
modeste. Je n'entrerai pas dans tous les
détails des cérémonies nuptiales, quoi-
qu'elles offrent plus d'une preuve de l'i-
dée peu relevée que les Romains avaient
des femmes; ces choses pourront trou-
ver ailleurs leur place,- mais il s'agit ici
d'examiner leur position sociale et légale
pour la comparer à ce que l'Eglise chré-
tienne a cherché à faire pour elles. Si ses
efforts n'ont pas été couronnés d'un plein
succès, c'està l'égoïsme étroit de l'homme
que nous devons nous en prendre.
La loi romaine reconnaissait trois es-
pèces de justes noces: la confarréation,
la coemption et Vusage. Le mari achetait
sa femme au prix de trois as ou sous ro-
mains (2); elle acquérait ainsi le droit
de communauté dans la maison de son
nouveau maître et dans sa religion (3).
Dans les premiers temps, on offrait un
sacrifice de fruits en présence de dix té-
moins ; les deux époux s'asseyaient sur
une peau de mouton , et mangeaient en-
semble un gâteau de riz ou far^ emblème
de l'union de corps et d'esprit qui de-
vait les attacher l'un à l'autre désormais.
Maisde fait, celte union était illusoire ; la
femme était regardée seulement comme
fille adoplwe de son mari et sœur de ses
propres enfans; par conséquent, le maî-
tre exerçait sur elle tous les droits de la
puissance paternelle. Suivant les caprices
(1) Reos hujus criminis naros ainpiitari refori
HariDcnopeius et prœtereà trienlc bonorum eum
mulclar .
(2) Quorum unum (assem) quem in manu lene-
banl lanquam ementi maritodare; aliuin quem in
pede habobanl in foco larium ramiliarium ponere;
tertium in sacciperio in coiupilo vicinali rosignare
solebant. Varro , ap. ISonium.
(5) « Divini el humani juri» communicalio. » Mo-
destin-i^lien Commode dclinit aussi Tépouso digni-
tatii esse nomen non voluptadt. Dieu présorYc i
jamais leg fommei d'une pareille dignité.
du moment ou la justice du jour, la con-
duite de la femme devenait un objet de
censure ou de louange, et l'adultère ou
l'ivrognerie l'exposait à être punie im-
médiatement de mort par la main même
de son seigneur ( l ). Elle n héritait et
n'acquérait qu'au profit du mari ; et elle
était si bien considérée comme chose ^
que la possession annuelle donnait le
droit de la réclamer comme tout autre
meuble sans autre forme de procès (2 .
Afin d'assurer à l'homme sa domina-
tion future sur celle qu'il choisissait pour
être sa compagne, les fiançailles avaient
souvent lieu à l'ûge de sept ans, et à dix,
la jeune fille passait quelquefois deux
années sous le toit de son mari, en atten-
dant l'âge de puberté. Au reste, quand
la cohabitation seule unissait deux per-
sonnes sans que les cérémonies ordinai-
res eussent été ar,complies, la conduite
du mari à l'égard de la femme la faisait
regarder comme légitime épouse, ou
bien descendre au rang de concubine (3) .
Si pendant des siècles les Romains usè-
rent fort peu du divorce . c'est à ce ré-
gime qu'ils durent cette apparente mora-
lité, et non à une vertu qu'on aurait tort
de leur attribuer. < Les causes qui rom-
paient le lien conjugal, dit Gibbon,
varièrent chez les Romains; mais le
sacrement le plus soletinel, tel que la
confarréalion elle- même, pouvait tou-
jours être effacé par des cérémonies con-
traires (4). Dans les premiers temps, un
père avait le droit de vendre ses eufans,
(1) Suivant Pline l'Ancien. Egnatiiis Mcconiiis
tua sa femme parce qu'elle avait ba du vin , ei il fut
absous par le sénat. Fabius Pictor, dans ses A nnalft,
donne un exemple encore plus remarquable, l'ne
femme ayant volé les clefs du cellier, ses parens la
firent mourir de faim ! lMutar(]UP dit dans ses Ques-
tions que les Romains baisaient leurs femmes à la
bouche pour reconnaître si elles avaient bu.
(2) Usu parlas ac qu;rsilas ii\ores eas fuisse qu;e
matrimonii causa in domum absque coemptionis
solemnibus deducta' toto vertente anno cum riro
adsuessent : i\uiv posl id teinporis ex 12 tabul. in
manu mancipioqin' viri fuerint, quasi usu id pos-
•essione vire mancipatx. Brisson , Rit. nupt.
(3) Concubinain ex soIA animi destinatione .rsti-
mari oporlet (\ <ir Spuntal. — yiiinlilien [Déclnm.,
I. y, c. 2) dit aussi que l'intention fait le mariage.
« Ex contrario nihil enim proderit signasse (abulag
si mentem matrimonii fuisse non con^labil. »
(4) Par la diffaréation.
274
INISOCEM^ m
parmi lesquels comptait sa femmej ce juge
iloniesli(iuf avait aussi celui de condam-
ner l.i t()upal)it' il mort, ou de 1,» cli.i.^scr
de son lil el de sa maison par {,'rande in-
dul^'ence;niais resclav;ij;ede l'infortunée
tétait per|>iUuel et sans espoir d'affran-
cliissem» nt, à moins que l'intiutlt p.irli-
culier de sou maître ne lui lit préférer
la plus noble prérogative du divorce. On
a prodigué des louanges ex.îgérées à la
vertu romaine pour n'avoir point em-
ployé ce moyen attrayant pendant pins
de cinq siècles ; ce f.iit prouve tout au-
tant l'inégalilé d'un contrat où l'esclave
ne pouvait quitter son tyran, ni le tyran
ne voulait renoncera sou esclave. Quand
les matrones romaines devinrent les com-
pagnes volontaires et égales de leurs sei-
gneurs, il naquit une nouvelle juris-
prudence qm permit la dissolu' ion du
mariage connue de toute autre associa-
lion, dès qu'une des partit s s'en retirait.
Pendant trois siècles de prospérité et de
corriiplion, ce principe reçut de fr<^-
quentes applicatiotis et engendra de fu-
nestes abus. La passion , l'intérêt ou le
caprice fournissaient chaque jour des
motifs suflisaus pour bri' er le mariage.
Un mot , un signe , un message , l'ordre
d'un alTranchi a<inonçai(Mit la s(^paration,
et la plus tendre des liaisons huuiaines
devint un contrat passager de profit ou
de plai ir. Suivant les différentes condi-
tions sociales, les deux ^exes en ressen-
taient alternativement la honte et l'in-
jure : une épouse inlidèle transiérait ses
richesses à une nouvelle famille, aban-
donnaiit aux soins de son an ien mari
une postérité nombreuse el peut-être
illégitime; landis «jue la jeune \ïer^e ,
rayonnante de beauté en entrant datjs
Ja couche nuptiale, pouvait être rejetée
dans le monde vieille, indigente et sans
amis » (Jette épreuve du divorce, si
«Mitière, si complète, renverse ainsi u.ic
théorie spécieuse, et prouve que le di-
vorce ne contribuf^ ni au bonheur ni à la
Tertu. La facilité de se sépajer détruit
toute coniiance mulueUe , «ovenime les
dissidentes les plus iiisignihantes ., la lé
^ére dilierence entre un mari et un étran-
ger, si ais<^e a détruire, se laisse encore
pUis facilement oublier; et la matrone
qui, dans cinq ans, pouvait recevoir les
embrasscmcns de huit maris, ne doit
|)lus respecter la pureté de sa propre
personne (1).
Le téuioignagi^ de l'auteur que je viens
de ci'er, a d'auiant plus de poids que
rarement il se montre défenseur ardent
d»^ la morale oiitragt^e. Le siècle dans
letjuel il vivait et son caractère persoQ-
nel lui faisaient excuser des vices flétris
par des historiens pins austères, A quoi
servirait d'entasser des citations qui nous
mèneraient trop loin ? La loi sur le di-
vorce est presque tout en faveur du
mari (2); celle sur l'a iullère laisse à peine
supposer que la femme intente jamais
une action de ce genre contre son sei-
gneur el maître. L'étranger même avait
le droit d'actiojiner en justice une per-
sonne que son époux n'accusait pas; l'es-
clave souffrait la torture pour dévoiler
les mystères du domicile conjugal; ou
bien si qiielqu un soutient , disent les
Pandectes, que son esclave a commis
l'adultère avec la femme qu'il a pour
épouse, le divin Pius a répondu qu il
devait plulùt accuser sa femme que tor-
turer son esclave à son propre dû tri-
ment (3). Ecoutez avec quelle soif de sang
celte même Loi ordonne le double meur-
tre pour venger inutilement une injure
dont un cœur vraiment noble ne peut se
consoler. « Que le père lue ou non sa
« lille adultère, peu importe, pourvu
I qu'il lue les deux coupables; car s'il
« n'en lue qu'un, la loi Cornelia le dé-
« clare Ckiminei ; et si après la mort de
< l'un, l'autre est seulement blessé, le^
< parole» de la ioi ne le tiennent pas
« (luitte pour cela. Cependant, le divin
< Marcus et Commode lui ont accordé
(1) Gibbon , ch. xliv.
Sic tiiitU oclo marili
(^iiinque per aulumnos,
dit luTéaai. ■ — u Non consuluiu numéro sed mari-
loiiim aniios suos compulanl , » dil SéntMjue. —
SaïQl Jérùiue vit ^ Uoiiie UQ« iciuuie qui avait en-
terré vingt-deux maris!
(2) La maladie , la capiivilé suffisaient pour rom-
pre le uiariai;u. (^u'on nuxta parle eu!>uit« de Vindi-
ciduam vilœ cunmeluduunn ! A*tiucie2-Tou)» pour la
joie et le plaisir, mai* que le uialljeur vuus prenne
en route, le bûlun d appui vuuji manque i
(.">) Si quis adiiUt'num a 2>crvo auo cu.tiuiJMUlB
dicat in eaiu quam uiurem iiabet : divuâ Fius res-
crip!>it accusare potiui mulierem eum debere , quam
in prejudicium t\\x» mnum ftuum torquere. Dig,
XXiV.
ET SES COKTEMPORAINS.
«l'impunité, parce que, si malgré la
i mort du complice la femiae venait à
f survivre à de graves blessures infli-
f gées par le père , le sort et non sa vo-
« lonté la conserve, puisque la loi exige
i une égale indignationetsevérité contre
f tous ceux qui ont été saisis (1). i Avec
quelle froide atrocité ne pre£crit-on pas
ici le meurtre de la fille qu'un malheu-
reux père aura épargnée, tandis que son
bras vengeur aura puni le séducteur !
Ebquoi ! je suis justiciable si je note la
vie aux deux coupables! Ainsi donc, mal-
heur à moi si je manque à cette espèce
de formalité, qui mesure jusqu'à la quan-
tité de sang à répandre; qui m'absou
si je fais deux victimes, et me déclare
meurtrier si ma co'ère et ma honte se
sont tu devant le cri de grAce sorti des
entrailles pateruplles en faveur d'une in-
fortunée ! Une pareille lé.^^islation ne
convient - elle pas admirablement à ce
peuple qui s'écriait : Les chrétiens aux
lions ! Et le nom de ^larc-Aurèle accou-
plé à celui de Commode pour décréter
la même barbarie ! Le philo.sophe et le
monstre se donnent la main : la corrup-
tion et la vertu se confondent dans un**
horrible étreinte, où celle-ci est bientôt
étouffée. Oui, à la Rome des Ct^sars,
qui se révolte contre celui qui veut l'é-
purer, il fallait bien une loi atroce à
cette royale prostituée , des mœurs in-
fâmes , un code de bourreau. La volupté
et la cruauté ne sont -elles pas sœurs?
Les pieds dans la boue et la tête cou-
ronnée de fleurs, «cette Messaline toute
I nue. la gorge retenue par un réseau
< d'or, dévouait à la brutalité publique
i les flancs qui te portèrent , généreux
< Britannicus (2). >
Cependant , toutes ces précautions
(1) ^Mhil inlerest adntteram filiam prins paler oc-
fiilerit , an non, duni ulrumquo occidat , nain si al-
lerum occidil, lege Cornelia reus cril : quod si al-
lero occiso aller vulneratas fuerit : Terl)is quidein
legis non liberaUir : sed divus Marcrs et rommo-
dus rescripserunl impuniiutem ei conccdi , quia li-
cel inlen inpio aduUero , mulier superyixeril pobl
lam pravia vulnera qu» paler ei inlixoral . mugis
faU) quani ▼olunlale ejus seryala esl , quia lex pa-
rem in eos qui doprehensi «uni indignalionem exi-
gil et sevoriialem requiril. — \\ s'agissait ici d'un
oas particulier.
(2) Juvéaal , Sai. ti.
275
étaient vaines. On ne réforme pas le
monde à coups de poignards, ni à force
de lois : corruptissima republica pluri-
mœ legesj a dit Tacite, et il a raison. La
loi Julia sur l'adultère porte le nom de
César, et lui même répudie deux ou trois
femmes; la première parce qu'elle n'est
pas assez riche, sed admodum dii>es (1).
Lui, se fait accuser de mœurs infâmes (2),
et peu avant sa mort il se dispose à faire
rendre une loi qui lui permettait la pa-
lygamie (3). Auguste proclame une loi
tendant à resserrer le lien conjugal, mais
il éprouve ici une résistance imprévue :
le vieux triumvir, le prescripteur , est
contraint de céder, prœ tuniultu recu-
santium perferre non potuit (4). Mais aussi
faliaiL-il une audace peu commune pour
oublier ses propres faits et gestes. iS en
citons qu'un des deux exemples. Après
avoir répudié deux femmes, il se prend
d amour pour Livie , femme de César Ti-
bère, et alors enceinte. Que faire? Au-
guste demande aux pontiles s'il est per-
mis d'épouser une femme enceinte d'un
autre. L'alfaire était délicate, et les prê-
tres s'en tirèrent eu gens habiles. Si on
it,'norait de qui elle était enceiute, répon-
dirent-il>, it fallait attendre la déli-
vrance; si on le savait, on pouvait pas-
ser outre (5). Auguste savait fort bitn, et
passa outre. Heureusement , il se lixa
celte fois, et continua daimer ^ivie jus-
qu'à la lin de sa vie (6;. Le même homme
(l) Dimissà Cossuliù, equestri ordine, ^l•u udino-
dum dives. Suet. i.
(2j Les soldats ctiantaienl à son triomphe en fai-
sani allusion à ses liaisons a vecNicoméde. roi de Bi-
ihjnie :
Giillias Csesar «ut>egii , Mcoraede? C.vsarem :....
L'rbani , servate uxores. vn.v hiun iiKum adduci-
nuis.
(3) llelvius Cinna Iri^iinus l'icbis pieristiue oon-
fessus est , hahuisse se scripiani paraïamquc le^em
quani Caesar terre jussisset , quum ipse abessel
uli uxores, liberorum qtiierendurum rauM , quas
et quot tellet . ductTf liceret... — On l'appelait
encore le mari de toutes les femmes . et la femme
de tous le» luaris. Omnium mulierum Tir ei om-
niain virorum nuilicr. Suet., Cœt., i.ii. Pluiarque
conlirmo ces faits.
(4; Suel., Aug. xxxiT.
(tf) Dion Cassiut , 48.
(«' Suet. Aug. Antoine en faisait des reproches i
Auguste; mais lui nièine n'aTait-il pas épousé OcU-
vie dans un état de grossesse avouée , et ne doona.
276 INNOCEM 111
fait des ré^lonions pour empr^chcr les oc-
casions dang penses pour les deux sexes,
et rf'l.iblif les In percales, frtes infAnies,
OÙ des jjMMies gens couraient tout nus le
long du Tibre (1). Qui n'a entendu parler
des mystères de la bonne d«Vsse (2)V
L'inceste, Tadullère, la d«'bauclit' la plus
d('';TOÙtante revotent tour-à-tour le man-
teau imp'^rial (3i , et le torrent de
boue roulant du faite de la soci(^t(^ des-
ctMirJait peu à peu Mans les classes in-
férieures, emportant avec lui tout ce
qui pouvait résister, jusqu'à ce que
mœurs, institutions et sociétés ne for-
massent plus qu'un affreux mélange de
corruption sous la pression duquel le
Dtoude succombait, si au fond même de
l'abîme, si dans les régions infinies du
corps social n'eussent vécu pauvres et
ignorés un Christ et douze pauvres pê-
cheurs envoyés par lui pour évangéliser
les nations!
Arrêtons-nous devant cette radieuse et
pure lumière; aussi bien est-il temps de
montrer comment l'Eglise s'y est prise
pour rétablir sur des bases solides le
fond<'ment même de la société.
Aux yeux des chrétiens, 1 institution
divine du mariage au berceau du genre
humain , et plus lard la présence du
l-il pas l'exemple de la bigamie '^ A Rome on croyait
que Lirie avait eu cet enfant d'Auguste, et il cou-
rut iTi«''me des vers à ce sujet.
(1) Nonnulla etiam ex antiquis cxremoniis, pau-
lalim aboliia , rcstiiuit, ut,.... Luperralc sacrum.
Suet. xïxi.
(2) On peut en voir dans .tuvcnal , Sat. ti , des
détails que nous n'oserions reproduire ici. En dé-
couTrant la honteuse dégradation des femmes ro-
maines , la pinine tombe des mains et l'on se sent
pris (l'une douleur amére devant laquelle cède Tin-
dignation. O Marie! il fallait bien une vierge mère
d'un Dieu vierge pour relev^-r votre sexe.
(.".) Sparlianus ra|. porte ainsi qu'il suit comment
Caracalla fut araent' à épouser sa belle-niére. << Inte-
restscire, qut'madmoiJum novercara suam Antoni-
Dus (luxisse dicalur : Qu» cum essel pulrherrima et
qunsi p^r negligentiam se maxima corporis parle
rud.is-t't, dixisselque Antoninus: vellem si licerot ;
respondisse ferlar : si libet, licet. An nescis , l«
imperatorem esie et loges dare , non acripere?
(Juo audilo , furor inconditu4 ad effectum criminis
roboratus est : nuptiasque cas celebravit , quas si
Bciret , se leges dare veré solus prohibere debuisset :
malrem enim (non alio ♦■rat dicenda nomine) duxit
uxorem : ad parricidium junxit incesium. n — Si
libtt, , Ucet , tel est Pélernel cri des passions.
Sauveur aux noces de Cana l'avait élevé
à la dignité d'un sacrement. Conformé-
ment à cette idée, nous voyons dès les
temps apostoliques les chefs de l'Eglise
travailler incessamment à purifier l'u-
nion conjufîale de ces sotiillures dont l'a-
vaient entachée les lois et les usages de
l'empire, « Les hommes doivent aimer
< leurs femmes, avait dit saint Paul,
t comme leurs propres corps; celui qui
< aime sa femme s'aime lui-même, car
< personne n'a jamais liai sa propre
< chair; mais il la nourrit et l'entretient.
i comme le Christ fait l'Eglise , parce
i que nous sommes les membres de son
i corps, de sa chair et de ses os. C'est
< pourquoi l'homme quittera son père et
t sa mère et s'attachera à son épouse . et
» ils seront deux dans une seule chair.
< Celui-ci est un grand sacreuient , je le
i dis, dans le Christ et dans l'Eglise. >
{Episi. ad Ephes.) Le concile apostoli-
que He Jérusalem défend tout d'abord la
fornication, que les mœurs païennes
mettaient à l'ordre du jour. L'Apôtre des
nations reprend encore les désordres de
l'Eglise de Corinthe, ville de volupté p^r
excellence, où le démon de l'impudicité
semblait avoir assis son trône (1). Mar-
chant sur ses nobles traces, les pères et les
évêques proscrivent tour-à tour le con-
cubinat et le connubium des esclaves : les
chrétiens ne peuvent reconnaître qu'une
seule union digne deux, le mariage.
« Que personne ne s'autorise des lois hu-
maines, s'écrie saint Ambroise. Toute
fornication est un adultère : ce qui est
défendu à la femme l'est aussi à l'homnie.
Le mari est tenu d'observer la même
chasteté que l'épouse. Tout ce qui se fait
(i) Rien n'entrait en comparaison avec le débor-
dement de Corinthe , où l'incontinence faisait par-
lie de la religion. Toute la ville était dédiée à Vé-
nus , et plus de raille esclaves attachées au fameux
temple qu'elle y avait , s'y prostituaient au nom de
la déesse. Qu'on infère de là ce que la pudeur ne
peut que voiler, concernant les désordres des Co-
rinthiens , et plus encore des étrangers , au moins
de ceux qui étaient opulens; car il fallait être riche
pour participer à ce libertinage infâme : d'où vient
le proverbe qu'il n'appartenait pas à tout le monde
d'aller à Corinthe. On comblait d'honneurs res hon-
teuses Tictimes de l'esprit immonde. Les meilleurs
poètes célébraient dans leurs vers ces viles prosti-
tuées et on leur érigeait des statues. » Uist, gén. de
r£glit9, 1. 1, p.60.
ET SES CONTEMPORAINS.
à regard d'une femme qui n'est pas une
épouse légitime est condamnable comme
adultère Il n'est permis de fréquenter
que sa femme, car le mariage t'a été
donné pour que tu ne tombes pas dans le
mal Et l'adultère n'est pas seulement
le péché commis avec la femme d'un
autre, mais aussi tout ce qui n'a pas
l'autorité de l'union conjugale (1). > Quel-
qu'un dira: Je n'ai point de femme; je
me suis donc uni à mon esclaYe. Ecoutez
donc ce que dit l'Écriture à Abraham :
« Chasse ta servante et son fils j car le
i fils de l'esclave ne peut hériter avec le
« fils de la femme libre. » Or, si le fils de
la servante n'hérite point, il n'est pas
ton fils. Pourquoi dès lors rechercher
une liaison où ton propre fils ne peut
hériter ni de ta fortune, ni de ton rang?
Oui , pourquoi chercher une liaison où
les fils qui en proviennent, loin d'être
les fruits du mariage, sont les témoins de
l'adultère? Pourquoi engendrer des en-
fans adultérins, qui deviennent la honte
et non l'honneur du père ? L'Ecriture dit :
« Les enfans de l'adultère seront dé-
truits et la semence du lit illégitime sera
exterminée, i Ainsi donc si la femme a
des mœurs telles qu'elle mérite ton union,
qu'elle mérite aussi le nom d'épouse.
Donne à la fois à la concubine et la li-
berté et le nom d'épouse, pour ne pas
être un adultère plutôt qu'un mari (2) ? *
(1) Nemo blandiatur sibi de legibus hominum.
Omne stupruin aduUeriuni est: nec viro licel quod
non mulieri licct. Eadem a viro qux ab uxore dc-
beturcastimoDia. Quidquid in ea, quoi non sit légi-
tima uxor, conimissum fuerit adulterii crimine dain-
nalur. NuUi licet scire mulierem praîler uxorein :
ideo conjugii libi datum est jus , ne in laciucum in-
cidas... Nec hoc solum est adultcrium cum aliéna
peccare conjuge, sed omne quod non habet poles-
tatem conjugii. {De Abraham , 1. 7.)
{*!) Dical aliquis uxorein non habeo , ideo oncil-
lam mihi sociavi. Audi quid dicat scriptura ad
Abraham : Ejice ancillam et filium ejus : non onim
hicres orit filius ancilke i-l lilius libéra'. Si igitur li-
lius ancillam hicros non est, ergo nec iilius est. Cur
auleni quaîrilur talo conjugium do quo suscoplus fu
liusnec successionispossit ha'res esse ner sangui-
nis ? Nec enini habere polesl haM editatis consortium,
qui non habet originis privilegium. Cur. intjuam ,
qua«rilur taie conluborniiuu, de quo nali non lilii
sinl matrimonii , sed testes sinl ndultorii ? Cur au-
tem hujusmodi suscipionlur adulterini , qui palri
pudori sint, non houori. Dicel scriptura : Adullero-
TOUB viii. — N' 4G. 1830.
277
< Comme il vaut mieux mourir de faim
que de manger les viandes offertes aux
idoles, reprend à son tour saint Augustin,
de môme vaut-il mieux mourir sans pos-
térité que d'en rechercher au moyen
d'une union illicite. INéanmoins, partout
où il naît des hommes ils seront réputés
honnêtes et se sauveront, pourvu qu'ils
n'imitent pas les vices de leurs parens et
qu'ils honorent Dieu. Car toute semence
de l'homme, quelle qu'elle soit, est la
créature de Dieu ; le châtiment sera pour
ceux qui agissent mal -, mais la vie n'est
point en elle-même un mal (1). > < Laisser
une concubine pour prendre une épouse,
dit le pape saint Léon, ce n'est pas être
bigame, c'est avancer dans l'honnêteté
Cependant il ne faut point désespérer de
ceux qui ont une concubine; celles que
l'autorité paternelle a unies de cette fa-
çon à des hommes ne sont pas coupables
parce qu'elles ne sont pas épousées , car
autre est une concubine, autre est une
épouse (2). > Abolir le concubinat légal
était déjà un grand pas fait pour élever
la femme à la véritable idée de sa dignité.
Bientôt les regards des pontifes catholi-
ques se portèrent sur les unions des es-
claves. Chez les Romains, le contuber-
nium, espèce d'association comme celle
des animaux, était la seule que recon-
nussent les lois ', car l'esclave, ne pouvant
disposer de sa personne, de son pécule,
de rien, en un mot, s'appartenait- il?
Aussi avec quelle joie dut-il saluer une
religion qui déclarait tous les hommes
égaux devant Dieu? Avec quel empresse-
ment n'accourait-il pas dans le giron
de cette mère qui lui tendait les bras au
nom de Jésus-Christ, mort du supplice
des esclaves! Si les pauvres sont les
membres du Sauveur, l'esclarc q\\ doit
être le cœur : comment n'aurait-il pas eu
sa part spéciale dans la bonne nouvelle ?
Dès le quatrième siècle ^330;, le pape
Jules lev leur dit : < JNous avons tous im
même père dans les cieux, et tous, le
rum filii in consumnialiono orunl et ab iniquo toro
senien exterminabitur. IVIulier igitur tua , m lalibu»
moribuspr;rJila est, ul morealur consortium, me-
roalur et nomen uxoris. Traîsta concubin» iua« li-
borlatem et nomen u\oris, ne tu adulior sis poliu»
quam mariius. (Arabros., Scrm, de S. Johanne.)
[l) S. Augustin. I)f bono cmijugali , cxvi.
(.i) S. Leonis tpist., oo ou 92.
Ut
27 s
INNOCENT HT
pauvre conimo \c riche, l'homme li!)ro ci
l'esclave, niiront h rendre un nirine
compte de leurs Ames. Aussi croyons-
nous que tous, en ce qui regarde Dieu,
sont soumis .'i la m^me loi , quelle que
soit ItMircoiulilion. î\lais, s'il en est ainsi,
comme l'ingénu ne peut ^tre renvoyé, de
même resclave uni par le mariage ne
peut non plus ôtre répudié (1). » Ce pape
rendit encore une décision semblable
por.r les mariaf^es entre le patron et Taf-
franchie. Zacharie déclare que ('2) <r si un
liomme libre a reçu pour épouse une
esclave, il n'a plus la faculté de la ren-
voyer, si le consentement a été mutuel,
mais que désormais la môme loi régira
l'homme et la femme. > Suivant Adrien I^^,
t de même que dans le Christ il n'y a plus
ni homme libre , ni esclave , et qu'on n'é-
loigne pas ce dernier des sacremens de
rtlglise, de mCme aussi ne doit-on pas
défendre le mariage aux esclaves, et s'il
a été contracté contre la volonté de leur
maître , il n'y a aucune raison de le dis-
soudre pour cette cause Cependant
ils sont obligés de rendre à leurs maîtres
les mômes services qu'auparavant (3). »
Le deuxième concile de Châlons déclare
qu'on ne sépare pas ce que Dieu a uni :
« Nous voulons donc qu'on ne rompe pas
les mariages entre serfs, même quand ils
appartiennent à des maîtres différens. >
Urbain 111 prononce » que les enfans
d'un père libre et d'une mère esclave
doivent suivre la condition du père, si
c'est possible (4). > Et déjà aii sixième
siècle, Grégoirc-le-Grand trouvait indé-
cent de remettre sous le joug la postérité
d'un affranchi, ce qui n'était pourtant
pas rare de son temps (5).
(i) Omnibus cobii unus e&l pator io cœ!ii> et unu»-
quisque dives el pauper, liber el servu», .cqualiter
pro se et pro animabus corum raiiojiem reddiluri
sunt. Quaproplcr omnes , rujuscumquc rondiiionis
sini , unara legem (quantum ad Deum) babere non
dnl'iianas. Si autera omncs onam legem iiabent ,
«rgo sicvl ingenaas dlmilli non potest , sic née ser-
vossemcl < onjugio copulalus ullcriu» diiniUl polerit.
(2) 8i qui» liber ancillam in matriinonium acce-
peril, non iiahii ticentiam dimitlere eam (si fon-
sensu amboruni conjuncti sunl) excepta caasa for-
nicalionis : sed ana lex deinceps t-ril per omnia el
viro el femin,T.
(3) Décret. Grec. IX i:i.. iv , lit. ix , c. 1.
(1) lbi4,,t,S.
(5) ladeccns esse « icfiiuiu? ut proçeniti ex lil>erta
Des conciles , des souverains pontifes
et des évèques se sont occupés de celte
grande question. Partout on y retrouve
cette tendance à élargir la voie pour l'es-
clave : et si l'Eglise ne pouvait renverser
l'ordre social tout entier , au moins elle
voulut rendre inviolable contre les ca-
])rices du maître la source de con'olation
la plus puissante que Dieu eût accordée
aux malheureux sur cette terre de dou-
leurs.
Né sous l'empire d'ijue législation qui
ouvrait au désordre de si larges portes, le
Christianisme se montra tout d'abord in-
flexible sur l'indissoliibilité du lien du
mariage , el ardent défenseur de ses
droits. On a accusé l'Eglise d'avoir mis
des entraves ridicules à l'union des fa-
milles entre elles , en multipliant les
empèchemens . à raison de consangui-
nité : le fait est que nous ignorons com-
bien les Romains el les barbares étaient
disposés à passer les bornes les plus sa-
crées, el à se jouer d'un nœud qui , sans
celte sévérité môme , fiH devenu pour
nous ce qu'il était dans la civilisation
païenne , un vil contrat de plaisir ou
d'intérôt. Eh ! plût à Dieu que trop sou-
vent dans nos mœurs nous ne nous écar-
tions pas de l'esprit chrétien pour nous
rapprocher de l'esprit païen ! Pourtant là
encore se trouve une le(;on profonde :
c'est que la civilisation matérielle et
môme les jouissances intellpctuelles ont
peu d'influence pour changer le cœur de
i'homme, enclin an mal des son enfance.
Sans une vertu divine émanée de la croix,
l'idolAtrie se uîontre toujours, et faute
de mieux nous divinisons une passion
immonde; comme les Israélites dans le
désert , nous nous prosternons devant le
veau d'or, œuvre de nos mains et de nos
sueurs.
La loi romaine avait déjà requis le
consentement mutuel des parties potir la
validité du mariage , et l'Eglise se garde
bien de laisser de côté une condition si
essentielle à la dignité et au bonheur de
sivc libéra (ilii ad servilium reirabanlur. Proplerea
libi praccipimuâ ulâi docuiucnla nulla sint ab eccle-
six parle , qux ducumenlis bujusmudi debeanl ol)-
viure ab ejuâ moioslia sine aliqua relrarlatione com-
pescat, ramdeiu, duruin Cat eniin, ul »i alii pro
mcrcede liberlales tribuuDl, ab ecclefia, a quo lueri
debent , revoceolur. Grcy. I , I. i , epint. ^5.
ET SES CONTEMPORAINS.
279
l'épouse. « Ce n'est pas la cohabitation ,
mais la volonté, qui fait le mariage, » dit
saint Jean-Chiysostôme (1). « Ce n'est pas
la perte de la virginité , c'est le pacte
conjugal qui constitue le mariage , »
ajoute un autre père (2). Aussi les fian-
çailles acquéraient-elles aux yeux des
chrétiens une solennité qui approchait
presque du sacrement lui-même. Isidore
de Séville soutient « qu'on doit se re-
garder comme époux dès que les fian-
çailles sont faites (3). » « On appelle l'é-
pouse conjointe , dit saint Augustin, de
cette première foi donnée au moment
des iiançailles (4). > Suivant un autre,
f l'union est spirituelle, et l'union cor-
porelle ne fait que confirmer la pre-
mière. I Aussi, pour assurer autant que
possible une liberté entière , on défendit
fréquemment de fiancer les impubères :
la raison d'état entre deux parties belli-
gérantes était peut-être l'unique excep-
tion. Comme les abus de ce genre se re-
produisaient souvent , l'Eglise ne cessa
jamais de s'élever contre eux, comme on
peut s'en convaincre en parcourant les
décrétâtes et autres recueils de droit ec-
clésiastique. Une promesse de mariage
était sacrée ; quand on s'était déjà engagé
verbalement envers une femme , on ne
pouvait s'unir à une antre , et les parens
qui faussaient la loi des fiançailles étaient
retranchés pour trois ans de la commu-
nion des fidèles, à moins que l'un des
fiancés ne se fût rendu coupable d'une
faute grave (5). Non content de ces garan-
ties pour les préliminaires, le catholi-
cisme , d'accord en partie avec le droit
civil, établit < qiie la fiancée ne sera point
livrée sur-le-champ, de peur que le mari
n'apprécie pas assez celle qu'il n'aura pas
(l) S. J. Chrysosl., Itomel. ô'i in S. Matlhcum.
(S) Non defloialio virjïinilatis facit conjiij;ium scil
paciio conjugalis. (Ambros. , De inttitut. virginis ,
cap. 0. )
(5) Eêymolog.^ ix , c. 7.
(1) Conjux \o(alur a prima fidc dosponsationis,
(ii) Il y avail deux manières dV'lre iii\nc(\ de p ni-
senli el de fiiluru. Quand on disait : To in meacn
aecipio, ot ego te in ineum , on no pouvait rontrac-
Icr un autre maria-je; mais si l'on disait nrcipiam ,
c'était une simple promesse sans valeur léi^alo , c'é-
taient des lianvailles de fuiuro; le rôle de rauiorité
ecclésiastique se bornait à exhorter vivement les
parties à uo poinl mauquer à leurs promesses. —
GralieD.
long-temps désirée (1). » Le papeEvariste
veut même < qu'après la célébration des
noces , les époux passent deux ou trois
jours dans la prière et observent la chas-
teté, ï Un concile de Carthage prescrit la
même discipline. Quelquefois la parole
du prêtre prend une tournure poétique
quand il décrit les cérémonies du ma-
riage, a On voile les femmes pendant les
noces, dit Isidore de Séville, pour qu'elles
apprennent à être douces et humbles en-
vers leurs maris (2). De même qu'après la
bénédiction une même bandelette les
réunit dans un seul lien , pour indiquer
que jamais ils ne doivent rompre l'unité
du lien conjugal; puis cette bandelette
est de couleur blanche et rouge : blanche,
pour désigner la pureté de la vie : rouge,
pour la postérité qui sort du sang. De
plus, ce même symbole, tout en annon-
çant que chaque époux doit être conti-
nent , prescrit également de ne pas se
refuser aux devoirs du mariage. Et en-
core si , dès les premières entrevues , le
fiancé donne un anneau à la fiancée, cela
a lieu, soit comme gage d'une foi mu-
tuelle, soit mieux encore, afin que le
même gage unisse leurs deux cœurs.
C'est pour cela que l'anneau se place au
quatrième doigt; car on assure qu'il s'y
trouve une veine correspondant immé-
diatement au cœur (3). >
Le consentement des parens a toujours
(l) loslitulum est ut jam pactoî sponsse non sla-
tim tradanlur ; ne vilein habcat mariius dataui ,
quam non suspiraverit sponsus dilatam. Couftss.,
lib. vm.
(*2) L'idée que le péché est entré dans te monde
[lar la femme a exercé un« grande influence sur
certains pères do rÉgliso à l'égard des femmes.
Saint Ambroise surtout, imbu dos principes du droit
romain , a quelquefois dans son lan^^a^^o un je ne
sais quoi d'âpre qui rappelle le mosiusme. « Adam
per Evam deceplus est, non Eva per Adaïu. Quem
Yocavil ad culpam mulier, juslum est ut eum {juber-
natore assumât , ne ilerum femina facililate laba-
tur. » Ailleurs, il ajoute : « Mulier debel Tclaro caput
ijttia non af imago Dci: sed ut oslendatur subjecla,
et quia pr.-evaricalio per illani inchoata est, hoc
signi debel habero ul in ecclesia proptcr reveren-
tiam episcopalera non babeal caput liberora sed vp-
lamine lectiim nec liabeat poleslalem loqueiuli :
quia episcopus personam babet Chrisli, (piasi ergo
anto judicem, sic ante episcopum, quia vioarius Do-
mini est. propter peccalum orijjinale subjccla débet
vidori. Super primam cpisl. ad CoriiUh.
(.->) Isid., (ic Of/ic, l. u , C. 10.
:>S0
INNOCENT 111
tHc regnrdt^ coiniuo indispensable à l'u-
nion coiijii<;ale , soiL par rospecl pom
rauloiiU^ palornelle, soit par un luolif
qui ne fût jamais tombé dans l'esprit des
législateurs païens. Toute déniarehe ou-
verte pour les lianc^ailles, ou uiènie pour
le choix d'un époux semblait compro-
mettre, dit-on, la pudeur d'une l'cunne.
Telle est l'opinion de saint Anibroise.
i II vaut mieux qu'elle paraisse recher-
chée par l'homme que de le rechercher.
Qu'elle se fasse précéder par la pudeur
avant d'épouser , afin que celle-ci en ap-
prouve encore mieux son union (1). »
Plein de ces idées de pureté et de modé-
ration inspirées par un Dieu vierge , le
Christianisme ne craint pas de planter
sa croix austère au chevet du lit nuptial,
qui peut-être aussi deviendra une tombe.
< L'origine de l'amour était honnête, s'é-
t crie saint Jérôme, du fond de son dé-
« sert, mais l'exagération en est difforme.
< Au reste, il importe peu qu'une cause
« juste donne la folie. Aussi Xiste a-t-il
i dit : < Celui qui se fait l'amant de sa
< femme est adultère, j» Tout amour ar-
« dent avec une autre femme est hon-
< teux j avec la sienne il peut être excès.
i L'homme sage aime son épouse avec
< modération, et non avec délire. Uépri-
« me les mouvemens de la volupté, pour
« qu'elle ne t'emporte pas en aveugle.
I Rien n'est plus hideux que d'aimer son
« épouse comme une maîtresse. Certes,
< ceux qui s'unissent sous un vain pré-
< texte de bien public, cl pour mr.lti-
« plier l'espèce humaine , doivent au
€ moins imiter les animaux: et lorsqu'ils
« ont obtenu des enfans , qu'ils se mon-
< trent des maris, et non des amans, pour
< leurs épouses (2). » Peut-être ce langage
rude et mule choque-t-il nos oreilles dé-
licates, accoutumées à de plus faciles
doctrines : n'importe, il est bon de rap-
pel«;r quelquefois ce que pensait ni cl fai-
saient nos pères. Les conciles, les doc-
teurs et les pontifes élèvent tour-à-tour
la voix pour purifier et relever l'institu-
tion sociale , seule garantie de bonheur
et de paix, après tout. < Dans l'adminis-
(f) Vcrccuniliain pra-millal, anlc(iuain nubul; quo
ipsum conjugium plui coiuiuendt-l vorccunctia. De
Patriarchis, 1. l , c. ulliino.
(2) IlieroDyni. con(ra Jovin.
I ration du sacrement de mariage, on évi-
tera les ris et les paroles bouffonnes : on
s'y préparera par la pénitence et le
jeiine; on ne mariera qu'après le soleil
levé ; et ceux qui contractent des maria-
ges clandestins seront excommuniés, ipso
facto. > (Concile de Sens, 1528). Nous fati-
guerions nos lecteurs si nous amassions
ici toutes les preuves de la constante
sollicitude de l'Église sur ce point im-
portant. L'adultère, le rapt, la violence,
l'inceste, la mauvaise foi, sont lour-à-
loui- llétris par les censures et les peines
les plus sévères. Sous le règne de chaque
pontife romain , il se présente sans cesse
des appels de ce genre : le moyen ûge en
est plein. Des habitudes encore barbares
et les us de la féodalité rendaient la vi-
gilance indispensable (1). Peut-être l'a-
dultère et le rapt sont-ils les deux points
où brillent surtout la sagesse et la cha-
rité catholiques, car elles mettent les
deux sexes sur un pied d'égalilé. < \V\en
de plus inique que de renvoyer votre
femme pour cause d'adultère, si vous-
même vous êtes convaincu du même
crime. Car, voyez : en jugeant un autre
vous vous condamnez ; vous faites ce que
vous flétrissez J'en dis autant de la
femme (2). > c Si vous songez à vous ma-
rier, conservez-vous pour vos femmes:
qu'elles vous trouvent tels que vous vou-
lez qu'elles soient. Quel jeune homme
ne désire avoir une épouse vertueuse?...
Nous voulez une vierge? soyez vierge.
Vous cherchez la pureté, ne soyez pas
impur : car elle peut seulement faire
ce que vous pouvez vous même (3). » Tu
ne forniqueras pas , c'e^t-à-dire tu ne
fréquenteras aucune autre femme que
ton épouse. Oui , vous exigez cela de
(1) Dans le treizième siècle , un couvent se plai-
i;nuit au Sainl-Siège de ce qu^on lui envoyait sans
cfâse des reinines répudiées sans raisun par les
{grands et les petits tyrans du jour. I.r» ressources
do rétablissement ne sutlisaient plus, ajoute-t-on ,
pour les soutenir.
(2) Saint Augustin, 1. i , de Scrmone Domini in
munie , r. 2^.
(.") Si ducturi eslis uxores , servate vos uxores
uxoribus vcslris. Qualcs \ultis eas invenire, taies
et ipscC invoniant vos. Quis juvenis est, (|ui non cas-
taiu vrlit ducere uxorem ? El si acceplurus est vir-
l^inem, quis non inlactam desideret ? Intactam quœ-
ris? IntactuB csto. l'uram qua>ris? Noii esse impurus.
^on cnim illa potcst et tu uod polcs. {Ibid.)
ET SES COINTEMPORAIJNS.
281
voire femme ,■ et vous ne faites pas la
mfime chose pour elle. Et vous, qui devez
la devancer dans la vertu (car la chasteté
est la vertu), vous succombez à l'impul-
sion des sens ? Vous exigez de votre
femme qu'elle soit victorieuse, et vous
gisez vaincu sur l'arène. Vous êtes la
tête de votre épouse, et c'est elle qui
précédera son chef vers Dieu. Oui , le
mari est la tête de la femme. Mais où
celle ci se conduit mieux que celui-là, la
tête est vraiment renversée L'homme
doit donc vivre mieux et donner l'exem-
ple, afin que l'épouse imite et suive son
chef (1). J Innocent l'^^ déclare î que la
religion chrétienne réprouve l'adultère
également dans les deux sexes (2) • > et
saint Augustin ajoute « qu'on doit être
plus sévère pour l'homme (3). » Des pé-
nitences publiques , dont la durée était
de sept à quinze ans, suivant la gravité
du délit ; le refus de la communion jus-
qu'à la mort , et même dans quelques cas
à la mort ; tel est le régime auquel l'É-
glise soumettait les coupables (4).
Les invasions des barbares exposaient
souvent les femmes chrétiennes à toutes
les horreurs d'une ville prise d'assaut, et
leur malheur eut assez de publicité pour
occuper l'attention de l'autorité ecclé-
siastique. Loin de prendre ici un langage
austère, elle s'attache à verser un baume
consolateur sur des blessures doulou-
reuses, relève le courage et la dignité de
ces femmes , en les proclamant sans ta-
che, et en revendiquant pour l'Ame la
vertu , qu'elle seule peut laisser s'étein-
dre. < Il est plus facile pour Tesprit de
demeurer vierge que pour la chair , dit
saint Ambroise ; gardons les deux biens
si nous le pouvons , sinon du moins que
l'ûme reste vierge pour Dieu. Partout, la
Vierge de Dieu est le temple de Dieu :
(1) s. Augiist., de deccm Chordis, c. ."..
(2) llhrisliana rcligio ndullerium in ulroqae sexu
pari ratiuoo condcinoat. Kpist. m ad Exuper. rpisc,
r. 4.
(ô) Indi{;nantur roarili , si audiant adultoros vi-
los pendore siiniles adulleris foininis pœnas : ruin
taïUo graviiis cos puniro oporlueril, quanto uiagis
ad eos perlincl et virlule vincere el excmplo rc-
gero feminas. August., de AdtiUcr. rovjug., I. n,
c. «.
(I) Voyez les ranons do saint lîasilo . des conciles
d'Ancyre , d'Elvire , et une foule d'autrei.
non , même un lieu infâme ne souille pas
la chasteté ; mais la chasteté purifie l'in-
famie du lieu (1). ) < Craint-on, reprend
à son tour le grand Augustin, craint-
on d'être souillé par le libertinage d'au-
trui? On n'est point souillé s'il vient
vraiment d'un autre : mais s'il souille il
vient de vous Quand l'âme demeure
ferme dans sa résolution, qui avait sanc-
tifié le corps même, celui-ci n'est point
contaminé par la violence étrangère , et
l'on conserve par la persévérance la sain-
teté de sa continence. * En rapportant
l'exemple de Lucrèce, il ajoute : î Que
dire ici? fut-elle adultère ou innocente?
Certes , un auteur a répondu , avec au-
tant de vérité que de beauté : Chose ad-
mirable ! ils étaient deux, et pourtant un
seul était adultère (2). Ainsi donc , ô
vous, fidèles du Christ ! ne prenez pas
votre vie en dégoût si votre chasteté a
été le jouet des ennemis (3)... Car ce qui
nous pourrait faire de la peine en cela
n'est ni la foi , ni la piété, ni même la
chasteté, mais la pudeur que nous de-
vons satisfaire, ce semble, autant que la
raison Quel est d'ailleurs l'homme
assez inhumain pour ne point pardonner
à celles qui se sont tuées pour éviter un
si grand outrage? Et pour celles qui ne
se sont pas voulu tuer de crainte d'évi-
ter le crime d'autrui par leur propre
crime , quiconque les en blâmera méri-
tera lui-même d'être blâme de ce juge-
ment Les femmes chrétiennes qui
sont tombées dans le même malheur que
Lucrèce n'ont pas suivi la même con-
duite; elles vivent, et n'ont pas vengé
sur elles-mêmes le crime d'autrui pour
ne pas ajouter l'homicide â l'adultère.
Car elles ont au dedans d'elles-mêmes la
gloire de la chasteté, c'est-à-dire le té-
moignage de leur conscience: elles l'ont
aussi aux yeux de leur Créateur; ce qui
leur suffit lorsqu'elles ne peuvent rien
faire davantage, de peur qu'en voulant
(I) Lbicumque Dei Tirgo osi , teraplum Dci est:
nec lupanaria iafamanl castitatem : sed caslitas
eliam loci abolit infaraiam. Ambros. De Virgin. j
I. 11.
(!i) Egre^'.ie quidam ex hoc veraciterqaedcclamaDS
ait : miralnle dirtu, duo Tuerunt et adulterium unus
adniisii , splondido ac vcrisslme. De ciiit Dci , 1. i ,
r. 11».
(M Ihil., c. 27.
282
LMNOCtM m
éviter les soupçons dos iiommes elles ne
sYcarlent <le la ioi de Dieu (1). >
Les ariciens avaient eux-mt^nips vU
frappés de l'abjection i\ laquelle riionniie
est soumis par l'empire que les sens e\»*r-
cent sur lui, et les rapports des deux
se\es sui tout parurent à ([uelques uus de
leurs safjes l'effet d'une maladie cachée
dont la source leur était inconinie [2).
Les Grecs appelaient i/njmissans (3) pré-
cisément ceux qui se livraient avec le
plus d'ardeur aux déréijjlemens du liber-
linaj^e ; parce qu'ils énervaient toutes les
forces de leur Ame dans l'abi ulissement
de leur corps. Suivant Hippocrate , l'u-
nion erotique était une espèce d'épilep-
sic (11. Les hautes et pures spéculations
du Christianisme ne pouvaient que forti-
fier de pareilles idées , et la loi de la
chair^ combattant contre l'esprit, devait
inspirer à ses docteurs de nobles accens
pour gémir sur ses effets. Quel est
rhomme au cœur élevé qui n'ait quel-
quefois désiré d'être délivré de ce corps
de péché . qui le retient captif et l'humi-
lie au milieu de ses plus purs élans ver?.
la Divinité- qui l'attriste et l'abat au
moment même où il voudrait se per-
dre , libre et dégagé de toute matière,
dans le 5ein de son Créateur! Aussi, tout
en défendant la sainteté du lien conjugal
contre les novateurs, les pères le repré-
sentaient pourtant comme une suite du
péché originel, comme une sujétion de
notre nature déchue. L'hérésiarque Ju-
lien soutenait que la concupiscence est
un bien. < Selon vous, répond saint Au
gustin , la chasteté conjugale a horreur
de l'emportement de ceux qui ne sont
retenus par aucune borne, et elle res-
pecte l'éclat de l'innocente vertu qui s'é-
lève au-dessus d'elle ; elle applique un
remède honnête à ceux qui sentent les
ardeurs de la concupiscence, et elle ap-
plaudit volontiers à ceux à qui un tel re-
mède n'est pas nécessaire.
i J'écoute avec grand plaisir la vérité
qui s'explique d'une manière aussi élo-
quente. !Mais puisque, comme vous le
(1) Ibid.y c. 17.
(2) Voyez un passage fort remarquable dans Ma-
rrobf» , Salurn.f I. ii , c. C.
(Tt) K/.'^x-i.;.
(i) Ttjv ouviva-av lîvxi fAixpày »niXr.|iav.
dites avec beaucoup de justesse , la chas-
teté conjugale applaudit à ceux qui n'ont
pas besoin du rcmèJe qui lui a été né-
cessaire dites moi, je vous prie, pour-
quoi, quand je soutiens que la concupis-
cence est une maladie, vous le niez, vous,
(pi: convenez qu'elle a besoin d'un re-
mède (l)? »
Telle «'Si la théorie chrélienne du ma-
riage ; théorie sublime, qui tend à puri-
fier les rapports des deux sexes, à les éle-
vei- au dessus d'un matérialisme abject
pour les porter sur les ailes d'un amour
religieux et tendre vers ces régions bé-
nies où toute affection humaine se con-
fond dans l'ineffable amour de la Divi-
nité. Contemplez-le ce couple chrétien
(et qui n'en a rencontré au moins un sur
sa roule?) s'appuyanl avec abandon l'un
sur l'autre pour achever le pèlerinage
terrestre : se montrant la céleste patrie
pour s'animer au combat. Derrière lui
marche, pleine de confiance et d'espoir,
une génération naissante , heureuse du
présent, essayant ses forces sur le che-
min raboteux de la vie : tandis que les
parens, aidés par les anges invisibles,
écartent soigneusement les ronces, dont
quelques unes blessent toujours pourtant
les inalercontreux voyageurs. < Oh! mon
lils! Dieu, mon lils! » s'écrie la mère
chrélienne à la vue de ses pieds ensan-
glantés ; et ce cri déchirant, s'échappant
comme une prière des entrailles de la
mnternité, monte vers le trône de misé-
ricorde pour eu retomber en rosée de
bénédictions ! Que de Moniques ! que
d'Augustins! Vous n'avez jamais goûté
ces craintes , ces joies , tout ce mélange
de sentimcns indéfinissables qui se dis-
putent l'Ame de la femme forte devenue
mère ; vous pouvez hocher la tète d'un
air dédaigneux ; libre h vous de vous
plonger dans d'ignobles doctrines : mais
ne nous parlez pas d'amour, de bonheur;
ils vous échappent. Après une lièvre d'un
moment . des désirs blasés mais non ras-
sasiés , l'on vous voit descendre dans la
lombg , où le flambeau de l'espérance ne
perce point les ténèbres. Lires inutiles
et non regrettés , comme ces animaux
nialfaisans qui s'enfoncent dans le désert,
n(; laissant après eux pour vestiges que
I) Conlia Jniian., [. m, c. 16.
les ossemens blanchis de leurs victimes !
Nous n'avons fait qu'exposer bien som-
mairement l'action réelle et positive du
catholicisme sur le mariage dans la vie
ordinaice , et pourtant qui oserait nier
celte influence ? Que serait - ce si nous
montrions historiquement et en détail
ses efforts constans pour l'épurer et l'é-
lever dans l'opinion des peuples ? Que
l'on conçoive en effet les nombreuses
preuves qui doivent se présenter, en se
rappelant que les cas litigieux dans cette
question étaient toujours portés au tri-
bunal de l'évéque ou du pape , si des dif-
ficultés extraordinaires se présentaient.
Loin donc d'être faible ou rarement exer-
cée , cette action était quotidienne et
usuelle, en sorte que personne n'y échap-
pait par la solennité des bans et le soin
particulier qu'on mettait à découvrir les
empéchemens. Que l'Eglise n'ait pas eu
souvent des ministres prévaricateurs;
qu'elle n'ait pu toujours faire plier des
usages barbares et singuliers devant ses
salutaires doctrines , et qu'elle ait pu
réprimer tous les abus, assurément ce
n'est pas nous qui le soutiendrons, mais
la tendance générale a été telle que nous
l'avons indiquée ; et si , dans certains
pays surtout , nous voyons un mépris
fréquent du lien matrimonial , la raison
en est que des doctrines désolantes y ont
prêché leur code de morale, que le
clergé catholique s'y montre malheureu-
sement peu digne de son minislère, et,
qu'en un mot, on a reculé vers le paga-
nisme.
Quant au noble rôle que l'Eglise a joué
surtout au moyen âge, pour soutenir la
femme abusée et trompée par des pas-
sions royales, personne ne s'est permis
de le nier, que je sache, à l'exception,
peut-être, de Voltaire, avec sa bonne foi
et sa légèreté accoutumées. Depuis JNico-
las-le-Grand, à qui s'adressait la femme
de Lothaire de France , jusqu'à Clément
\ll , qui refusa de s'associer au\ dé-
bauches de Henri VUl , en lui accordant
le divorce , après 17 ans de mariage,
nous voyons constamment les pontifes
romains dignes de leur position sous ce
point de vue, quel que fut d'ailleurs leur
caractère personnel. Ceci nous ramène
directement à M. Hurler et à la répudia-
tion d'iugcburge de Danemark par Thi
ET SES COJNTEMPORAINS. 283
lippe-Auguste. Reprenons noire tâche de
traducteur.
Ingeburge était la seconde sœur du mo-
narque danois. Sa beauté remarquable,
la noblesse de son caractère, sa conduite
modeste, pieuse et pleine de décorum ,
étaient également célèbres. A cette épo-
que (1198) , elle n'avait pas encore dix-
huit ans. Au printemps de Tannée 1198,
Philippe envoya en Danemark une bril-
lante ambassade , dont le chef était l'é-
véque Walther de Noyon , pour sollici-
ter en son nom la main de la princesse.
Les envoyés se présentèrent devant le
roi, à la lumière des flambeaux, et expo-
sèrent immédiatement leur demande à
Knud. Etre allié à un prince non moins
fameux que puissant, lui sembla proba-
blement un grand honneur; il demanda
à l'évéque ce que son maître exigeait
pour le morgen gobe, i Le droit des Da-
nois sur l'Angleterre , répliqua le prélat,
avec une flotte et une armée dans une
année pour le faire valoir. » Le conseil
des grands Danois lit entendre que l'An-
gleterre était forte , d'ailleurs les Wen-
des menaçaient les frontières. Pourquoi
entraîner le Danemark dans une guerre
inutile? Knud goîita ces raisons, et pria
l'évéque de désigner autre chose. Une
demande de 10,000 marcs fut la réponse.
La somme parut énorme; mais enfin il
y consentit, et les ambassadeurs promi-
rent sur serment qu'lngeburge serait ma-
riée et couronnée immédiatement après
son arrivée.
4 La princesse quitta le Danemark dans
le courant de l'été. Son frère lui donna
une escorte honorable , sous les ordres
de l'évéque Pierre de Rœschild, qui avait
passé sa jeunesse en France...
< Philippe Pattendait avec beaucoup
d'impatience; il alla au devant d'elle jus-
qu'à Amiens, avec une suite brillante drt
prélats et de barons. Au milieu de la joie
générale , on se prépara h célébrer le
mariage, qui eut lieu la veille de l'As-
somption de la sainte Vierge. Le jour de
la fête môme, le roi ht couronner la
princesse par son oncle . l'archevêque de
Heinis , en présence de tous les sei-
gneurs spirituels et temporels de l'es-
corte danoise , et d'une foule innom-
brable.
i On ignore si dès la nuit de ses noces
2ai
lN]NOCEi>T 111
le roi découvrit dans la jeune princesse
quelque drfaut caclu^ , ou bien si pen-
dant la solenuil('« ni^me du couronne-
ment la pensrc d'avoir nianqut'^ tjuelque
hut le frappa vivement; mais soudain
ou le vit trembler. i)Alir, et paraître si
troubU^ qu'à peiiu* put-il attendre jusqu'à
la lin de la cérémonie (1). Les soupcjons
portt^rent jusqu'à insinuer qu'il n'avait
pas trouvé sa femme vierge; mais l'idée
générale conforme aux mœurs du temps,
c'est qu'un sortilège avait aliéné l'esprit
du roi pour le rendre incapable des de-
voirs conjugaux. Philippe voulait ren-
voyer sa femme immédiatement avec les
Danois ; mais comment ceux-ci auraient-
ils pu la recevoir ? Au reste, ils ne tar-
dèrent pas à reprendre le chemin de leur
patrie.
< A partir de ce moment, le roi prit
la résolution de répudier son épouse.
Des sycophantes de cour peuvent bien
l'avoirconlirmédansson dessein. L'exem-
ple de son père était sous ses yeux, et
les princes usaient assez souvent alors
du divorce (2). mais il ne pouvait la ren-
voyer de sa propre autorité. Son prédé-
cesseur, Philippe I", le démontrait suf-
fisamment, car le pouvoir royal était
soumis comme les autres aux lois du
Christianisme et de l'humanité; il fallait
donc trouver un motif qui fût valable
aux yeux de l'Eglise. A l'exception de
l'alliance à un degré de parenté prohibé
par les réglemens canoniques , ou de
l'adultère, il n'en existait point. Le roi
songea donc à s'appuyer sur le premier.
Cependant ses conseillers lui firent com-
prendre qu'il y aurait de la honte à
pousser la chose tout d'abord . au moins
devait- il vivre avec elle maritalement.
Ingeburge habitait le voisinage du cou-
vent de Saint-Maur-des-Fossés, près Paris.
Un jour Philippe vint la trouver dans sa
chambre à coucher, y resta peu de temps,
et dès lors son aversion devint telle qu'il
(1) IrUer ipsa coronationis solemnia soggeronte
diabolo , ad adspeclum ip>>ius cœpil vrlirnienler
horre»cerc, iremere ac pallere, ut nimiuni pcrlurba-
tu» , vix sustiDere possll finein soleninitalis irice-
plœ. GeUa , c. U.
(2) Quand Pierre d'Aragon épousa Marie de Monl-
pollier, on «lipala dans l« contrat qu'il ne la répu-
dierait jamais, «t tant queilr vi\rail n'jcrorderail
5a '"onfiance à aucune autre femme.
ne voulut même plus entendre pronon-
cer son nom. La reine déclara cependant
(ju'il avait cohabité avec elle. > Quoi qu'il
en soit, le roi résolu à rompre, trouva
un conciliabule de prélats , presque tous
ses parens , qui se firent les instrumens
de ses volontés, et prononcèrent la sépa-
ration. En apprenant cette décision, l'in-
fortunée Ingeburge laissa échapper un
torrent de larmes. Son ignorance de la
laiif;ue française ne lui permit de rien ré-
pondre. France _, maiwaise / mauvaise/
s'écria - t - elle en sanglotant; ô Rome/
Rome/ déposant ainsi son appel aux
pieds de l'arbitre impartial des souve-
rains. Comme elle refusa de retourner
en Danemark, le roi la relégua au cou-
vent de Beaurepaire, asile où plus d'une
princesse outragée dans ses droits d'é-
pouse aspirait à une meilleure vie. Ce
fut là qu'elle vécut au sein d'une indi-
gence paisible. De plusieurs sœurs, c'é-
tait la troisième qui éprouvait une aussi
cruelle destinée. La prière et la lecture
rélevèrent au-dessus de ses souffrances
corporelles et calmèrent ses douleurs;
le travail abrégeait ses longues heures
de chagrin, et des évèques reconnurent
en elle une perle foulée aux pieds par
ses ennemis, faite tout à la fois pour
orner le palais et le ciel. »
Le roi avait atteint son but, mais c'é-
tait aux dépens de sa réputation. Une
sentence aussi inique épouvanta les con-
sciences; l'archevêque de PiCims trouva
de sévères censeurs parmi ses confrères,
et l'abbé Guillaume d'Eshil, français de
naissance, et conseiller privé de Knud,
s'en fut droit à I\ome pour obtenir jus-
lice. Il faillit lui en coûter la liberté; on
lit une tentative pour l'enlever : elle
échoua. Cependant le pape Célestin prit
en main la cause d'Ingeburge, exhorta le
prince français à rentrer dans les voies
du devoir, à ne point se souiller par un
aussi scandaleux mépris de la foi conju-
gale , et enfin menaça d'employer les
peines ecclésiastiques si l'on était sourd
à sa voix. Tout lut inutile ; Philippe
])Oussé par ses mauvais conseillers, fit
d'abord retenir en Bourgogne les lettres
pontificales, puis empêcha un nouveau
concile de s'assembler pour connaître de
l'affaire : il finit même par rechercher
d'autres princesses dans l'intention de
ET SES COINTEMPORAINS.
285
former de nouveaux liens. Ses offres
rencontrèrent partout un refus dédai-
gneux, bien poignant sans doute pour
un souverain aussi fier que Philippe. La
fille du comte Palatin Conrad se distin-
gua par la noble fierté avec laquelle elle
rejeta toute idée d'une pareille union,
c J'ai entendu, s'écria-telle, comment il
a souillé et rebuté la noble jeune fille,
sœur du roi de Danemark , et je crains
l'exemple (1). > Cependant une femme se
trouva qui se laissa séduire par l'appât
d'une couronne, et Agnès, fille de Ber-
thold, comte de Méranie, devint sa se-
conde épouse. A la nouvelle de cet atten-
tat, le Pontife romain éleva de nouveau
la voix et ordonna une séparation im-
médiate. Malheureusement ses légats agi-
rent avec mollesse et la peur arri^tait les
prélats français. Mais les choses ne pou-
vaient en rester là. < Dans ces temps , dit
M. Hurter , les masses n'éprouvaient au-
cune sympathie pour une conduite pa-
reille à celle de Philippe : on jugeait
digne de profonds gémissemens la pré-
varication d'un monarque qui donnait un
semblable exemple à son peuple. D'ail-
leurs pendant qu'il foulait aux pieds les
préceptes du Christianisme et la disci-
pline de l'Église, que malgré les remon-
trances de son chef et le scandale public
il vivait dans le concubinage, il oubliait
de fournir à sa femme légitime l'entre-
tien le plus indispensable. Elle se vit
forcée de vendre sa garde-robe et ses
parures, et de ne pas même refuser l'au-
mône pour soutenir une \ie , dont l'humi-
liation croissante s'abreuvait sans cesse
de nouveaux chagrins. Sa situation arra-
chait des larmes h ceux qui la voyaient.
L'év<!^que de Tournay intercéda pour elle
auprès de l'archevêque de Reims , et sa
position émut si fort cet homme déjà
grandement inculpé par son jugement
précipité , qu'il chercha h réparer par
des secours secrets, le mal public qu'il
avait fait à la reine. Celle-ci eut encore
un<^ fois recours au Papo. < Le roi ne p'^ut
alléguer ni parenté ni faute contre moi ,
disait-elle; le caprice, voiii'i tout le mo-
bile do sa conduite. Pour le satisfaire il
(f) Auilivi quomodo fœdavit cl al^jccil puollam
nobilissimain , régis Dani.T, germanam , el veroor
*»xcmplum. IjuiU. JScabrig., ir, 30.
méprise les lettres de Sa Sainteté, les
prières des cardinaux, les exhortations
des prélats. Je meurs, si votre pitié ne
me sauve. >
Les choses en étaient là quand Célestin
mourut : un pontife du caractère d'In-
nocent était bien fait pour ne point re-
culer. A ses yeux le siège apostolique ne
pouvait refuser de prêter une oreille at-
tentive à la voix des femmes opprimées.
< Dieu lui avait imposé le devoir spécial ,
disait-il , de ramener au bien tout chré-
tien coupable de péché mortel, et s'il
méprisait ses avis , de le châtier par les
peines spirituelles. La dignité royale ne
dispensait pas des devoirs du Christia-
nisme, et la position princière n'établis-
sait aucune différence entre le souverain
et les sujets. Quant à lui, pape, il ne
voulait pas commencer par la force ,
mais aussi ne se sentait-il en rien dis-
posé à se laisser arracher un divorce in-
juste (2). ) Conformément à ces disposi-
tions, le nouveau pape adressa au roi de
France une lettre de paternelle remon-
trance et d'une tendre affection pour le
pays qu'il gouvernait, où Innocent avait
passé ses plus belles années. Il terminait
en le conjurant de retourner à Dieu,
d'éloigner sa maîtresse , de reprendre
une pauvre épouse si indignement dé-
laissée , la plus noble et la plus vertueuse
qu'il put trouver.
Philippe se montra aussi indifférent à
ses exhortations qu'à celles de Célestin ;
une seconde lettre, puis une troisième
au clergé français restèrent sans effet; et
dès lors Innocent résolut d'agir avec vi-
gueur, ainsi qu'il Pavait annoncé. Des
instructions précises données à son lé-
gat, forcèrent celui-ci de convoquer i:n
concile à Dijon , où parurent quatre ar-
chevêques, dix-huit évèques, el un grand
nombre d'abbés. Philippe fut invité à s'y
rendre, mais il fit jeter en prison les deux
religieux chargés de lui en faire la som-
mation, rséanmoins deux envoyés y pa-
rurent en son nom pour ajipeler du con-
cile à Ixome. Le cas avait été prévn ;
l'affaire était claire, patente, tout délai
devenait inutile, et le cardinal légat avait
ordre de passer outre.
I L'assemblée avait duré huit jours,
1^ i:pt$t. Tii , 12,
286
IINJNOCKNT III
quand h minuit !<> son tMouffé des cIo- i
ches, senïblahle au f;;las d'un afjonisanl, ,
en annoncjii la clôture. Les tîv<^(|iies et les
priHres enlrèivnt dans la calhédrale U la i
lueur des ilanibeaux et dans le pins pro-
fond silence, i'our la dernière fois les
chanoines entonnèrent le clianl de dou-
leur, I Seigneur ayez pitié de nous! »
Tour la dernière fois leurs Kémisseniens
s'éle\èrent vers le Fère de toute miséri-
corde, en faveur des pécheurs; un voile
couvrit l'image du crucifix, les dépouil-
les mortelles des saints furent descen-
dues dans les caveaux souterrains, et les
flammes consumèrent les derniers restes
de l'hostie consacrée. Alors, comme à
l'anniversaire de !a mort du Sauveur, le
légat se présenta au peuple avec une
étole violette, et au nom de Jésus-Christ
déclara tous les domaines du royaume
de France en interdit, tant que durerait
la liaison adultère du roi avec Agnès.
On entendit se prolonger à travers les
arceaux de l'égiise des soupirs entre-
coupés par les sanglots des femmes, des
vieillards et des enfans; le grand jour
du jugement paraissait arrivé soudaine-
ment; les lidèles devaient désormais pa-
raître devant Dieu sans pouvoir compter
sur l'intercession de l'Église.
« Cependant le légat défendit encore
la promulgation de l'interdit jusqu'au
vingtième jour après Noël. Dans cet in-
tervalle la certitude d'un châtiment sé-
rieux pouvait porter Philippe à un chan-
gement : et s'il en était autrement le
cardinal avait le temps de se soustraire
aux premiers effets de sa colère. Tels
étaient ses motifs.
< Le délai s'élant écoulé sans aucune
démarche deThilippe pour éloigner l'in-
terdit, le cardinal se rendit à Vienne,
ville située dans l'ancien royaume de
IJourgogne , et alors comprise dans le
territoire de l'empire. Là il convoqua
une nouvelle assemblée et prononça pu-
bliquement la sentence de l'interdit. Tous
les prélats de France leçurent l'ordre de
le publier dans leurs diocèses et de veil-
ler h sa stricte observation. Si un évèquo
se permettait de n'en tenir compte il
étaitsuspendu de ses fonctions /^.iO/i3t7o^
et devait répondre en personne de cette
désobéissance ilcvaiu le Saint-Siégc pour
l'Ascension prochaine.
I Maintenant donc en France tous les
jours se ressemblaient. Le croyant se
voyait privé de tout ce (|ui raffermit
l'âme dans les vicissitudes de la vie et
.«joutient le courage dans les luttes de
celte existence terrestre. On voyait bien
s'élancer au dessus des chétives habita-
tions des hommes l'édifice dont l'en-
ceinte offrait en si grand nombre les
images visibles du Dieu invisible, mais
c'était un immense cadavre d'où la vie
s'était enfuie. Le prêtre n'offrait plus le
sacrement du corps et du sang de Notre-
Seigneur pour la consolation des âmes
lidèles. La voix triomphante des servi-
teuis de Dieu était muette; à peine
dans quelques cloîtres privilégiés les
moines pouvaient-ils à voix basse , les
portes fermées, sans assistans et dans
l'ombre de la nuit , prier le Seigneur de
ranicner par sa grâce les esprits à la pé-
nitence. Pour la dernière fois l'orgue
avait tonné d'ogive en ogive, le silence
de la tombe régnait où naguère s'éle-
vaient des chants de joie en l'hoinieur de
l'Éternel. Les lumières furent éteintes
avec un appareil de deuil, comme si la nuit
et l'obscurité eussent enveloppé la vie.
Les images du crucifié gisaient à terre,
et les reliques des héros chrétiens, ren-
fermées dans leurs châsses semblaient
fuir une race souillée. La prédication
des vérités saintes restait suspendue ,
elle qui prêtait tant de force à la vie
pour suivre l'étoile bienfaisante dont les
rayons éclairaient l'âme sous des formes
diverses, et des pierres jetées de la chaire
pendant que l'église était encore ouverte,
rappelaient à la foule tremblante que le
Très-Haut l'avait de même rejetée de sa
face, et qu'il lui avait fermé l'entrée de
la cité sainte , comme le bedeau fermait
celle de l'église terrestre. Triste et morne
le chrétien passait devant le parvis du
temple; pas un seul regard jeté à la dé-
robée dans l'intérieur , où son cœur avait
si souvent ressenti la présence vivifiante
de son Dieu , ne venait maintenant cal-
mer pour un instant ses douleurs; les
portes étaient closes! Lt même en dehors
il se voyait privé de tout ce qui l'appe-
lait à s'unir à la divinité. Psi consolation,
ni encouragement, ni force ne lui ve-
naient de la vue du Sauveur crucifié; un
\oile dérobait i>on image aux yeux de
ET SIiS CONTEMPORAINS.
287
l'indigne.... Les statues de tous les saints
avaient également disparu- on ne voyait
que ces ligures difformes qui , grimaçant
du haut de leurs chambranles et de leurs
gouttières, rappelaient à l'homme le hon-
teux effet du péché morlel. Pas un seul
son de cloche , si ce n'est ie sombre glas
d'un moine moribond, ne proclamait la
brièveté de la carrière, le but mysté-
rieux de l'existence, les besoins élevés de
l'âme.
« Toutes les situations importantes de
lavieétaientsanctifiéesparl'Eglise^mais,
dans cette circonstance, elle paraissait
avoir rompu avec l'humanité; le soleil
de bénédiction s'était éclipsé, et l'exis-
tence d'icibas restait sans lien avec celle
d'en haut. L'enfant trouvait bien encore
accès dans la société spirituelle, mais
c'était à la hâte et comme furtivement ;
le jour qui d'ordinaire appelait les parens
de toutes les classes à se réjouir, s'enve-
loppait de silence et de deuil. Au lieu d'ê-
tre contracté en face de l'autel , l'engage-
ment matrimonial se liait sur des tombes;
la conscience chargée trouvait rarement
à se calmer par la confession et l'absolu-
tion ; la parole du prêtre n'offrait aucune
consolation à l'homme de douleur ; la
nourriture de vie était refusée à l'affamé;
l'eau bénite cessait d'être distribuée.
C'était seulement le dimanche que le
prêtre , en vêtemens lugubres , osait , au
parvis, exhorter le peuple à faire péni-
tence. Au moment de ses relevailles, la
nouvelle accouchée ne pouvait remercier
le Très-Haut qu'au porche de l'église; et
le pèlerin ne recevait que là la bénédiction
de son voyage. Le mourant ne recevait
qu'en secret l'hostie sainte que le prêtre
ne consacrait que le vendredi malin de
bonne heure; quant à l'extrême-onction ,
elle lui était refusée, de même qu'une
place en terre sainte ou même un tom-
beau quelconque. Les prêtres, les raen-
dians, les pèlerins et tous ceux qui
étaient marqués de la croix jouissaient
seuls d'une exception. L'ami ne pouvait
enterrer le corps de son ami, ni les en-
fans celui de leurs parens; le cadavre du
prince subissait le môme sort que celui
du plus pauvre manant. Dans les couvens
le nom du maître et du serf était égale-
ment privé d'épilaphe ; il fallait que l'in-
Icrdil oui été lové sur tous les moris en
général , ou sur chacun en particulier,
pour qu'on leur accordât enfin une sé-
pulture chrétienne.
< Les cordes de la harpe et les chants de
la joie se taisaient; on voyait disparaître
tout lien de société, tout ornement de
toilette , et jusqu'au soin ordinaire du
corps; à leur place un jeune universel et
la cessation de tout commerce . de tout
échange avec les chrétiens indignes de
ce nom. Les revenus du souverain souf-
fraient non moins sérieusement que l'in-
dustrie générale. Les écrivains scrupu-
leux taisaicîit, dans les documens pu-
blics, le nom du prince , et désignaient
un pareil temps par ces mots: sous le
règne du Christ.
< Dans l'emploi de ce châtiment, l'Eglise
supposait la privation des grâces spiri-
tuelles, plus pi^nible pour des chrétiens
que les privations corporelles; dans sa
pensée, il était juste d'arracher aux laïcs
les biens de l'âme quand ceux-ci arra-
chaient au clergé ses possessions ou l op-
primaient par des exigences ou des con-
tributions forcées. Les pontifes avaient
laissé pénétrer dans l'Eglise ce moyen
de punir les usurpations royales ou les
scandales publics , dans l'espoir d'exciter
dans le cœur des princes la compassion
pour l'état du peuple, et d'opérer par
l'anxiété générale où on était de re-
couvrer les biens séquestrés , ce que
n'aurait jamais pu faire la force des ar-
mes. Après tout; était ce donc une [)er-
nicieusc erreur celle qui s'attachait à la
plus noble partiede riiommc , qui pen-
sait que le cœur d'un roi ne demeurer.nt
pas insensible aux gémissemens des vieil-
lards, aux cris des parens, au deuil du
pays, aux soupirs do tout un peuple qui
voyait ainsi changer en sévérité la bonté
qui bénit? Etait-ce une pernicieuse er-
reur, celle qui s'eiforçait d'obtenir par
cet immense concours de douleurs, ce
qui fût demeuré impossible aux prières,
aux exhortations et aux menaces du père
de la chrétienté ? Elle se loiulait au moins
sur la supposition que, sous la poitrine
des princes, battait un cœur de chrétien
et de père. »
Tel était donc l'état où la conduite de
Pliilippo- Auguste avait réduit la France;
car les évê(|ues n'osèrent résister ù la
voix -UislOrc du souverain pont Ile et tous
INNOCENT III
aimùreiit mi«Mix s'exposer ù la colère
royale que de désobéir. Elle éclata fu-
rieuse et terrible cette colère: prélats,
relifïieiix, dignitaires de tout ranj^ la res-
sentirent dans l'expulsion de leurs sié-
fjes, dans la privation de lenrs bénéfices,
dans les outrages les plus divers. L'évè-
que de Paris se hasarda à calmer Philippe
ef l'exhorta h se soumettre. « J'aime
mieux perdre la moitié de mes domaines,
répliqua le roi, que de me séparer de
mon Agnès; elle ne fait qu'une chair avec
moi. » Puis ses satellites chassèrent l'é-
vèque de sa maison, pillèrent sa garde-
robe, ses chevaux , sa vaisselle. L'évèque
de Senlis aurait éprouvé un sort encore
plus cruel s'il ne s'était dérobé pnr la fuite
à ses persécuteurs. La pauvre Ingelburge,
comme on peut le penser, ne fut pas épar-
gnée : elle qui cherchait son unique con-
solation dans la prière et les pratiques de
piété, se vit enlevée de son asile et renfer-
mée dans le chAteau d'Etampes à quelques
lieups de Paris, où l'attendaient toutes les
souffrances d'une étroite captivité. Bien-
tôt toutes les classes furent attaquées
avec une rage aveugle: nobles, barons,
bourgeois se virent poursuivis comme
les prêtres. On commencjait à prendre les
armes ; les gens du roi le fuyaient comme
un être malfaisant. Quant aux prélats,
leur union était telle qu'ils se montraient
prêts à souffrir le martyre ou à renoncer
à leurs biens temporels en quittant le
pays. Cependant Innocent n'avait encore
excommunié personnellement ni Phi-
lippe ni Agnès; c'était sa dernière res-
source, et on lui conseillait déjà de l'em-
ployer. Le monarque parut enfin trem-
bler; il avait vu les derniers effets de
cette peine dans son pays, et, poussé par
cette crainte , il fit savoir au pape qu'il
était pr«'^t à se soumettre à la sentence de
juges nommés par lui. < Quelle sentence,
i demanda Innocent, celle qui a été pro-
« noncée ou bien une nouvelle? Ilcon-
« naît la première: éloigner sa coucu-
« bine, rappeler la reine, rétablir et dé-
< dommagi'r les prélats expulsés, voilà
u cequ'clle exige;à ce prix l'interdit sera
« levé. S'il veut un autre jugement et
« une encjuète sur la parenté, qu'il four-
< nisse caution et qu'il accomplisse d'à
bord le premier. « Agnès fut accablée
de celte réponse, et le roi s'écria furieux :
i Oh! que Saladin était lieiireux , il n'a-
« vait pas de pape! > 11 se voyait forcé
de repousser une femme qu'il aimait de
toutes les forces de son Ame, pour se
rapprocher d'une autre qu'il abhorrait.
Ce fut pourtant à ce parti qu'il se dé-
cida. Il convoqua un conseil des grands
du royaume: Agnès y parut, pâle, consu-
mée de chagrin et souffrant d'une gros-
sesse avancée. Ce n'était plus la femme
pleine de jeunesse , de grâce et de beauté
(pli distribuait à Compiègne le prix au
vainqueur Les barons assis gardaient
un profond silence. Philippe demande ce
qu'il devait faire ?« Obéir au Saint-Père,
« éloigner Agnès . rappeler Ingelburge,
« telle fut la réponse. » Après quelques
nouveaux efforts pour fléchir le pontife,
il fallut se soumettre, et le roi consentit
à se réconcilier avec Ingelburge, à la visi-
ter, quoique avec une répugnance mar-
quée, et même à lui rendre les honneurs
dus à son rang. L'interdit fut donc levé.
Mais à peine l'assemblée réunie à celte
occasion était-elle dissoute que Philippe
oublia ses promesses et fit encore renfer-
mer l'infortunée Ingelburge. Surveillée,
espionnéejusque dans sa correspondance,
elle se vit en b«itte aux plus indignes trai-
temens: le cardinal légat, parent du roi,
se laissa gagner par lui et trompa les in-
tenlionsd'lnnocent. La reine s'en plaignit
au pape qui pouvait à peine l'en croire.
Bientôt cependant il devint impossible
de révoquer en doute la prévarication
de son ministre : une lettre ferme et no-
ble tout à la fois partit donc de Rome, et
comme le roi recommençait à mena-
cer, on y trouve ces paroles énergiques:
i Si le roi croit pouvoir nous tromper,
« qu'il prenne garde de ne pas se trom-
« per lui-même. S'il le faut, nous donne-
« rons notre sang pour la vérité et pour
K la justice : ainsi, Dieu aidant, nous
« ne souffrirons pas qu'on biaise ou
« qu'on prenne la chose légèrement. Ab-
« stenez-vous donc de tout commerce
« avec ceux que la crainte empêche de
« parler pour la reine. Songez à ce que
< nous vous avons dit: cette affaire peut
K beaucoup contribuer à l'honneur du
« Saint-Siège, si elle est conduite avec
«f prévoyance, ou bien lui causer beau-
« coup «le honte, si elle linil d'une ma-
( iiière insigniJiante et qu'on dût répéter :
ET SES CONTEMPORAINS.
289
w c'est la montagne qui accouche d'une
ft souris. Encore une lois, songez à votre
« devoir envers Dieu, enversnous, envers
« l'Egliseet envers votre propre âme; en
« face de tout cela , qu'est-ce que le roi,
« Tindividu ou la faveur du souverain?
« Notre bienveillance pour vous n'a pas
« diminué; nous vous parlons comme
< un ami à son ami, nous vous supplions
« de prêter votre appui à la reine autant
« qu'il vous sera possible. »
Cependant, pour complaire au roi de
France, une nouvelle investigation eut
iieu dans un concile nombreux qui se réu-
nitàSoissons (l).Des envoyés danoisypa-
rurent: les débats restèrent ouverts pen-
dant quatorze jours; un jeune ecclésias-
tique, dont le nom est inconnu, défendit
l'innocence d'Ingelburge avec tant d'élo-
quence et par des argumens si péremp-
toires que ses contemporains le prirent
pour un envoyé du ciel venu pour prolé-
ger la vertu opprimée. Après tant d'ef-
forts, Philippe prévoit une décision pa-
reille à la première: soudain, il déclare
en présence de tout le monde qu'il re-
connaît Ingelburge pour sa femme et ne
se séparera jamais d'elle. On s'étonnait
encore de celle déclaration que le mo-
narque était déjà à cheval et courait à
l'abbaye où demeurait la reine; bientôt il
ia fait monter en croupe avec lui, afin
qiae chacun soit témoin de cette réconci-
liation , et, sans prendre congé de per-
sonne, sortit de la ville avec elle. Dès
lors le conseil se dissout, le cardinal Jean
se retire. Cette ruse réussit à Philippe,- la
sentence se trouva éludée et l'assemblée
dispersée ; Ingelburge ne tarda pas à être
de nouveau renfermée dans un vieux
château, et l'affaire n'en était pas plus
avancée.
Mais la Providence elle-même parut
prendre en main la cause de celte mal-
heureuse femme, en retirant Agnès de en
mondé» La honte, la douleur de voir ses
espérances brisées, le désespoir d'être
séparée d'un homme qu'elle aimait épui -
sèrent ses forces, et, cinq ans après son
iinion avec Philippe, elle descendit, con -
,(f,) Composé do prélats gras cl bien vtHus , ili t
M. Copefiguo. Quoi, pas un do inai^ïic ' Esi-oo li
écrire riiisloiro i' Puis, qu^ils eussent biou luicuj .
jugé eu guenilles! {Noie de M. tlur(er.)
sumée de chagrin, dans la tombe. S'il est
vrai que les lois de l'ordre physique ne
sauraient être impunément violées, à
combien plus forte raison peut-on le
dire de l'ordre moral. Mais ce qui est di-
gne d'admiration, c'est que Dieu donne
presque toujours pour punition la faute
même dans ses suites funestes: par cette
loi si simple et dont les effets sont pour-
tant si variés, l'homme a constamment
devant lui des phares dont l'éclat sinistre
peut au moins l'aider à éviter les écueils.
Des cendres aridesannoncent la présence
du volcan : telles encore se trahissent les
plantes vénéneuses par des taches livi-
des.
Si le pape s'était montré inflexible
pour l'union adultère de Philippe-Au-
guste, il ne voulut point le blesser dans
ses affections paternelles. Agnès laissait
deux enfans dont le père désirait la légi-
timation : Innocent accorda sa demande ,
avec la clause prudente que cet acte ne
préjudicierait en rien dans l'affaire d'In-
gelburge. Après tout, la sentence préci-
pitée et arbitraire des évêques français
pouvait bien avoir porté le roi à exécu-
ter ses projets, et Innocent était peut-
être bien aise de lui prouverque son zèle
procédait contre les actes et non contre
les personnes. Paix et oubli aux cendres
des morts!
Toutefois, le décès d'Agnès n'avança
pas pour le moment le rapprochement
des deux époux; en 1208, Philippe s'a-
charnait encore à obtenir un divorce, et
cette fois la magie et un vœu furent les
raisons dont il s'appuya. La réponse du
pape donne lieu de croire que le roi avait
arraché d'ingelberge, à force de mena-
ces, la promesse de ne se laisser jamais
approcher par lui. Il est certain (jiu^ la
captivité de celte princesse était des plus
dures, et Innocent ne cessa de la repro-
cher au monar(juo comme un sujet de
honte et un acte de iâcheli'- qui rejaillis-
sait sur lui d'une manière infamante. La
reine reçut elle même des lettres où
brille au plus haut point cet esprit de
charitt' et de bonté qui verse un baume
consolateur sur les plaies les plus ennu-
ies. iMïlin, en 121.'^ son mari se réconcilia
frauchement avec elle, et l'iiarmonie de
leur intérieur ne fut plus troublée. La
Erancerclentit de joie en apprenant celte
200
h\NOCKNT III TT SI-:S CONTEMPORATNS.
JMMirPiHo nouvrll<». Dans son t«*sl;nn(M»l ,
riiilippc n'oublia point son (épouse hicn
mi'rilt/nic Jn(;elhitrge, el collo-ci fonda
des prières pLM'pt'niu^lles dans l'rjilisiî d<;
Coibtiil pour le rcpo^ do l'Ame do son
t-poux ; 4 IJelIe inin^'o. dit ÎM. Hurler,
d Une vraie riîconcilialion clirtilienne.
Klle nu enterrée dans ee lieu, où une in-
scription rappelait les vertus de la noble
patiente, jusquVi ce que le monument
disparut devant une race oublieuse de
tout passé el de toute vertu (1). >
* C'est par celte fermeté inébran-
lable à soutenir le droit et le juste,
ajoute-lil , que le Christianisme a exercé
une si haute influence dans rOccident;
c'est par là que la suprématie de Uome
s'est vraiment établie, c'est par la force
victorieuse d'une grande idée que le
iJaint-Siége s'éleva dans ces temps au-
dessus des trônes. Si le Christianisme
ne s'est pas caché, comme une secte,
dans un coin de la terre; s'il ne s'est
pas incorporé avec une forme, comme
la religion de llndouslan, si la force de
1 Europe ne s'est pas éteinte dans les dé-
serts de l'Orient, disons-le, c'est le prin-
cipe conciliant, vigilant et moral de
J'Lgli'ie qui . dans ces temps, en faisait un
tout, un faisceau puissant, c'est elle que
nous devons en remercier (2). »
Ainsi donc la vie publique et la vie
privée; du mariage, si j'ose parler de la
sorte, ont été également épurées par le
Catholicisme ; du trône à la chaumière,
du grand au petit, du riche au pauvre,
personne n a échappé à son influence or-
.'janisalrice. 1:^1, comme nous le disions
en commentant, si l'iuslitulion, qui est
la première pierre de la société, offre en-
core tant d'anomalies qui alilii^ent les
amis de l'humanité, c'est que le paga-
nisme ou régojsme , qui est aussi de Tido-
iûtrie, vit encore dans beaucoup d âmes;
tant il est vrai que le bien s'élabore avec
peine, et que le mal est profond(;ment en-
raciné dans nos ua.es !
D'ailleurs rien n'est tout-à-fait pur
pai'uii h s hommes: on l'a dit avec rai-
son, l'idéal du Christianisme n'a jamais
lîncorecouipléiL'ijKiii i-xisl»-, et probable-
jneot, il en sera de même jusqu'à la lin
(i) Tome II, p. 4r>:'.
(2j Terne I, p. r>54.
des siècles : la pirfecti(^n est \h haut; son
action a été cependant immense, si nous
comparons notre état h celui des anciens
et i'» celui des peuples encore barbares,
l'ius on pénétrera son esprit divin, et
plus on y découvrira de merveilles ca-
chées, plus il nous donnera de richesses
spirituelles et temporelles, car, en cher'
clumL d'abord le royaume de JJieu , le
reste nous sera donné par surcroit. C'est
surtout dans les rapports des deux sexes
que ceci est éminemment vrai: plus la
femme sera chrétienne, plus sa position
dans la famille et dans la société s'élè-
vera, plus elle réalisera le mot appliqué
à 3Iarie , omnipolenlia supplex / C'est un
beau titre que celui-là. De même, plus
l'homme tendra à réaliser en lui le chré-
tien, phis il adoucira, calmera sa puis-
sante organisation, plus il dominera réel-
lement, plus il sera homme. Véritable roi
par la douceur et la niansuélude, vérita-
ble chef de son heureuse compagne, mais
chef d'un même corps , uxoris caput _,
comme dit saint Augustin. Le plus so-
lide moyen de réformer la société est de
commencer par se réformer soi-même.
C'est aussi ce qu'a fait noire religion. Les
nations anciennes firent en général le
contraire : les institutions étaient là tout,
et , par une conséquence nécessaire ,
le citoyen était lié à sa patrie comme un
esclave à sa chaîne. Pour l'état, le res-
pect, l'honneur, la vertu, la gloire: l'au-
tel de la patrie, c'était le foyer du Ro-
main; mais le foyer domestique, mais le
respect de soi, en face de soi même;
mais le respect de la femme pour elle et
pour ses eufans, c'étaient là des choses
que les niœurs et les croyances païennes
ne pouvaient jauiais enfanter! De l'union
des idées chrétiennes sijr la femme, et de
la bravoure inhérente aux hommes du
moyen-Age , est née la chevalerie, noble
enfant (jui se montre à nous la croix sur
le cimi(;r de son casque , el les couleurs
de sa dame flottant à son bras vigoureux.
« Chez les anciens, a dit un spirituel écri-
vain, dans la fable et dans l'histoire, l'a-
mour est constamment un principe de
mal , un obstacle au h'xcu, un mauvais gé-
nie. L'amour chevaleresque , au con-
traire, est un bienfait du ciel; c'est le
complément de l'existence du chevalierj
sans lui il ne peut rien, avec lui et par
ABBAYE DE CLUjNY.
291
lui il peut tout. Ce sentiment , alors
même qu'il n'est pas partagé, est encore
un bien pour le chevalier. C'est un bon-
heur pour moi . dit un troubadour en
parlant de sa dame, que son amour me
gouverne. Puis, ce sentiment se répan-
dant au dehors, aspire à glorifier son ob-
jet, et alors il proiiuit (ie grandes aven-
tures, de beaux faits d'armes. A tout mo-
ment, dans la littérature du moyen âge.
on voit cette association de l'amour et de
la vaillance, le premier comme principe,
comme cause constante de la seconde,
et non seulement dans les poètes, mais
même dans les récits du chroniqueur
La chevalerie complète, telle qu'elle s'est
produite en Europe au moyen âge, ne
pouvait exister sans le Christianisme
Cette absence de haine au milieu des
combats, cet oubli de soi-même, cet em-
pressement à porter secours aux oppri-
més, toutes les vertus exigées du cheva-
lier, sont des vertus chrétiennes. L'hon-
cisme était dur. l'épicuréisme égoïste et
sensuel, le platonisme plus exalté que
tendre. C'est après la prédication de
cette dochine, dans laquelle la charité
est la première des vertus, c'est après
qu'ont retenti dans le monde ces touchan-
tes et sublimes paroles : < Il lui sera
beaucoup pardonné , parce qu'elle a
beaucoup aimé. » C'est alors seulement
que l'amour a pu être considéré comme
le principe des vertus humaines, et deve-
nir la base d'un ordre moral. L'histoire
des premiers âges du christianisme ofirc
des exemples d'affections chastes et ten-
dres qui font pressentir ce sentiment
épuré qui sera l'amour chevaleresque.
Ce rapport étrange et attendrissant des
évêques mariés avec leurs épouses qu'ils
nomaiaient leurs sœurs, fait compren-
dre qu'on est entré dans une période de
riiisloire de 1 Ame humaine où quelque
chose de semblable à l'idéal de cet amour
pourra exister. Le culte passionné de la
neur même, qualité qui semble purement | Vier^.<e a montré aussi par avance, dans
mondaine, a aussi un côté chrétien, il y : un sentiment religieux, une sorte d'an-
a une alliance intime, profonde, entre
riicnneur sans souillure, l'écu sans ta-
che du chevalier, et la conscience sans
reproche, la robe sans tache du néo-
phyte.
( L'amour chevaleresque n'a pu exister
qu'à l'ombre du Christianisme; le Chris-
tianisme a seul mis dans le monde cette
union de l'amour et de la ptirelé que
l'antiquité ne connaissait pas. Le stoi-
licipation de ce qui sera plus tard un
sentiment humain; car il suflira d a-
dresser le même hommage à un ôlre
mortel, de faire desc>Midre l'objet de
l'adoration désintéressée du ciel sur la
terre (1). >
C. F. Aldley.
(1) AI. J. .\mpèro , Pkecue des Deux-Honda ^ fé-
vrier i;îr»u.
ABBAYE DE CÎINY,
AVEC PIÈCES JUSTIFICATIVES, CONTENANT DE NOMBREUX FUAGMENS DE LA
COUKESPONDANCE DE PIEIUtE-LE-VÉNÉKABLE ET DE SAINT BEKNAHD;
PAR M. P. L0rx\!«f ,
Doyeo de la Facallé île Droit Je Dijon (1^
Le caractère essentiel de la vérité reli-
gieuse est d'être ù la fois théoi iquo et
pratique, de ne pas régner seulement
dans la sphère des idées, d'entrer elle-
même dans les faits, et de se prodiure,
non comme un rêve séiluisant, mais
comme une magnifique réalili*. La philo-
sophie huuKiitie n a pas ce beau privi-
lège : tout au plus elle peut (aire passer
devant les esprits des fantômes qui les
(1) l'a beau Tolamc ^rand io-Q», avec pUui«uri piancbos. A Paris, cliex Pcliâionnier, libraire, r^e
dcâ MalhuriDâ Saint Jacques , 4. Prix : 12 fr.
292
ABRAvi: m: cluny.
aniiisent, vl luiit disparaît nientôt. An
contraire, la foi tHlilie inalt^riclleinont
et moraltMiient : elle prend pied sur le sol
qu'elle ft^conde, elle s'y enracine plus
encore par ses indestructibles institu-
tions que par ses splendides monumens.
C'est ainsi qu'elle a semé la terre catholi-
que de monastères et d'ordres religieux;
et, assurément, s'il est beau de con-
struire des cathédrales et des basiliques,
il est plus glorieux encore de rassembler
et d'unir des intelligences , de les cimen-
ter par la même charité, et de bAtir de
cette façon des temples vivans, dont cha-
que pierre est une voix consacrée à Dieu
et aux hommes.
La vie commune est un des désirs les
plus naturels du cœur et de l'Ame; elle
retrace et rappelle le souvenir de la fra-
ternité première qui lie tous les enfans
d'Adam. Aussi la retrouve-ton dans tous
les temps, et dès l'origine elle se place à
l'ombre et sous la protection des autels.
L'énergique organisation des castes sa-
cerdotales dans l'Inde, dans l'Egypte,
dans la Perse, autour du Capitole; les
sodalités d'augures et de pontifes, et les
collèges de vestales: enlin, les Esséniens,
chez les Juifs, en fournissaient de nom-
breux et irrécusables exemples. Le Pé-
rou . au moment où il se révéla à l'ancien
continent, avait ses couvens des Filles
du Soleil, et maintenant encore on voit
ceux des Bayadères et des Brahmines
dans les provinces de Kaschmyr et de
Delhy : réunions d'hommes et de fem-
mes, malheureux essais de vie commune
que le dogme primitif de Ihommage dû
à Dieu avait inspirés , mais que la dégra-
dation de la religion et des mœurs ruina
bientôt en les dispersant ou en les vouant
à l'infamie. 11 est curieux ensuite devoir
comment les sophistes eux-mêmes, tout
en se débarrassant de l'idée de Dieu , ont
voulu quelquefois former aussi des asso-
ciations pour l'instruction du monde; et,
en effet, et la république de }*laton, et
la colonie de sages que le courtisan de
l'ome voulait établir sous les auspices
de i'empereur (iallien, et cette autre
ville que les grands génies de l'Encyclo-
pédie postulaient auprès du roi de Prusse
pour exposer à ses yeux le modèle de la
vie philosophante, et de nos jours même
les sociétés éphémères de Saint Simon et donner sa fécondité merveilleuse ; et cer
les phalanges de Fourier; qu'est-ce que
tout cela , sinon des plans assez mal ima-
ginés de communautés? Mais fondez
donc la république de Platon , faites un
ordre quel (|u'il soit, créez un monastère
ou un phalanstère sans la base de la foij
quel sera , pour tous les talens ou pour
tous les amours-propres, le lien, la rè-
gle , la loi , le principe du dévouement et
de l'obt^issance? Par la même raison, les
sectes qui se sont séparées de la vaste as-
semblée chrétienne n'ont pas fait de plus
heureuses tentatives, et cela se conçoit
puisque toutes, en définitive, elles sont
obligées de proclamer la désastreuse
théorie de l'individualisme, la théorie
anti-sociale par excellence. De là vient
que la philosophie et l'hérésie, réduites
à s'avouer leur impuissance radicale , ont
bien pu, comme aux beaux jours de la
réforme ou de la révolution de 93, s'em-
parer des couvens, y porter le fer et le
marteau, briser les cloîtres et disperser
les moines,- mais elles n'ont jamais pré-
tendu conserver ou remplir une maison
de bénédictins ou de filles de la Cha-
rité.
L'Église seule, qui est elle-même la
plus vaste association, soumise à la règle
la plus générale, pouvait faire éclore
dans son sein les communautés partiel-
les; embrassant tous les corps et toutes
les âmes, ressentant merveilleusement
tous les besoins, toutes les idées, tous
les penchans intimes de l'humanité, elle
devait fournir des moyens de réalisation
à toutes les tendances bonnes et utiles.
Réunion universelle qui contient le bien
absolu, elle donna naissance nécessaire-
ment à ces corps d'élite qui poursuivent,
chacun dans sa direction, un but spécial
et particulier de perfection chrétienne j
centre commun d'où partent toutes les
congrégations religieuses comme autant
de rayons, elle leur fixe en même temps
dans sa règle immuable les principes
qu'elles n'ont plus qu'à étendre et à dé-
velopper, et leur communiquant inces-
samment l'esprit de force et de vertu qui
est en elle , elle les fait participer aussi à
son indestructible existence.
Voilà ce que seule l'Église pouvait
faire , et voilà pourquoi la philosophie et
l'hérésie, stériles, n'ont pas pu lui par-
ABBAYE DE CLUNY.
293
tes, cependant, à ne considérer les com-
munautés que du point de vue humain,
il faut encore pour les combattre être
profondément ignorant de toutes les
choses de l'homme et de la société.
Quand même les couvens seraient utiles
seulement comme maisons de refuge à
tant de malheureux que peuvent y pous-
ser l'amertume de douleurs irréparables,
la menace effrayante d'inévitables dan-
gers, ou même le repentir de quelqu'un
de ces grands crimes que n'atteint pas le
châtiment légal, il serait trop naturel
d'y réfléchir long-temps avant d'abolir
de pareils asiles ; mais l'institut monasti-
que n'a pas été fondé dans la simple pré-
vision de ces circonstances exception-
nelles, et il a sa racine dans des disposi-
tions plus ordinaires de notre organisa-
tion morale.
Et d'abord, la vie commune en elle-
même est souvent nécessaire à beaucoup
d'intelligences; il est des hommes qui ne
sentent pas le bonheur d'avoir toujours
l'épée au poing pour se faire un chemin
à travers les routes encombrées de la
terre. La vie commune est pour eux
pleine de charmes; car, au lieu de la
haine, ils veulent trouver l'affection; au
lieu de la guerre , la paix ; ou plutôt, au
lieu des combats inutiles qu'on livre
pour soi seul , les saintes luttes qu'on
soutient pour tous, contre le mal, au
prix de tout son être ; et qui pourrait les
empêcher, ces hommes, de se réunir
dans la même demeure, et de mettre en
commun les forces que Dieu leur a don-
nées et l'amour de l'humanité qui les
brûle? Qui les priverait du droit de for-
mer des sociétés, non pas forcées, mais
volontaires , de se soumettre à telle règle
qu'ils s'imposeront de leur gré, d'obéir
à tel vœu qui est leur intention propre
et constante? Ne serait-ce pas le comble
de l'absurdité et de l'injustice de les en-
fermer, comme dans un cercle de fer,
dans une autre société dont ils ne re-
poussent que les hontes et la boue, mais
du reste dont ils acceptent et étendent
pour eux-mêmes et les chiuges et les de-
voirs?
Assurément, ne voulussent-ils que se
retirer d'unt^ mêlée toujours diflicile et
souvent criminelle, il serait sint,'ulier
qu'on vînt les forcer à disputer violem-
TOMB VIII. — ^'' ii;. 1«31).
ment une place et un soleil qui ne leur
conviennent pas. En tout cas, il n'ap-
partiendrait pas à ceux à qui ils laissent
le champ libre de se plaindre d'une re-
traite qui rend la carrière un peu moins
pénible à la cohue des combaltans. ^lais
s'il est vrai que ce n'est pas le repos qu'ils
cherchent , ces déserteurs du monde , s'il
est vrai que leur mot sublime de voca-
tion ne signifie pas un lâche abandon des
intérêts généraux, ou même un simple
sacrifice de quelques avantages particu-
liers, mais bien au contraire un rude et
perpétuel service entrepris au profit de
tous; s'ils ne demandent, selon l'admira-
ble doctrine de la réversibilité catholi-
que, qu'à amasser devant Dieu leurs mé-
rites abondans, et à les répandre un jour
sur leurs frères, comme ils répandent
maintenant sur eux leurs travaux et leurs
bienfaits; alors ce n'est plus de la tolé-
rance, c'est de l'admiration qui leur est
due. Or, par la grâce d'en haut, les hom-
mes sont ainsi faits, que si les passions
de l'égoïsme, de l'orgueil et du corps do-
minent les uns, les autres, à la vue des
désordres qui naissent de ces principes,
se sentent travaillés jusqu'au fond de
leurs entrailles par un ardent besoin de
sacrifice, de dévouement, d'abnégation;
et ainsi, il en est qui ne renoncent ni
aux travaux de l'esprit, ni aux travaux
des mains, qui ne sont étrangers à au-
cune étude, à aucune pensée, à aucune
œuvre, qui ne se fatiguent d'aucune
peine, qui ne se lassent d'aucun chemin,
qui ne s'effraient d'aucune douleur; agri-
culteurs, médecins, garde-malades, maî-
tres d'école, savans, artistes, prédica-
teurs, missionnaires, martyrs de la foi
et de la civilisation, qui travaillent sans
salaire, qui ne tarifent pas leurs sueurs,
leur sang, et qui ne demandent qu'une
chose à la société, la liberté de lui être
utiles!
Et ne comprenez-vous pas aussi ce que
peut faire et opérer une réunion d'hom-
mes si dévoués, qui, au lieu de laisser
perdre leurs forces comme des éiémens
qui se fuient, les concentrent au même
foyer et les dirigent toutes au même
but. Dans le mondt* moral, comme d.ms
le niondr physique, il faut de grands
moyens pour achever de grandes choses;
le monde moral , comme le monde phy-
19
2»!
ABRAYE DE CLUNY.
sique, a ses puissances et ses leviers, et
l'on s'apile vainemonl si l'on ne veut les
employer. Lu ordre reli«,'i(Mix, c'est une
unie, mais qui se dtheloppe dans mille
l(^tes; c'est un corps, mais qui peut s'é-
Icndre de tous côtés; c'est une vie, mais
une vie qui dure à travers les siècles.
J.enr grandeur, on ne peut la nier ; (piant
à leur action, il serait bien temps enfin
tle savoir ce qu'elle riait et ce qu'elle
peut cire, et de ne pas s'en rapporter
toujours, pour condamner ces géaus,
aux petites individualités jalouses qui se
remuent ii leurs pieds.
L'histoire parle assez haut en faveur
des monastères; aussi c'est une noble
idée «|ui a inspiré l'historien de l'abbaye
de Cluuy. 11 était bon, il était intéres-
sant, il était nécessaire de montrer par
un exemple, et quel magnilique exem-
ple! comment une pareille institution
naissait sur un sol chrétien, comment
elle y prenait sa majestueuse extension,
comment elle y répandait sa sève et ses
bienfaits; il faut qu'on sache quel était
le rôle d'une pareille société, société
formée par la foi, semblable à toutes cel-
les que l'Li^îise crée ou avoue, c'esl-à-
dire volontaire, libre, obéissante; il faut
qu'on reconnaisse combien un seul cou-
vent, ce qui n'est qu'un point de ces lon-
gues lignes qu'on appelle, par exemple,
les règles de saint Benoit ou de saint
liruno, jetait de bienfaisans rayons dans
toutes les directions scientifiques, socia-
les ou religieuses. L'hommage que RI. Lo-
rain rend à l'un des plus célèbres établis-
semens laonasliques a une double portée,
et par la position de celui qui élève si
impartialement sa voix pleine d'autorité,
et surtout par les faits et les preuves qui
entourent et corroborent ses paroles.
Dès l'abord, on voit quelles loyales in-
tentions ont dicté le livre , et quels tra-
vaux patien>, (juels soins consciencieux,
«pielles recherches et quel talent ont dû
tire réunis pour former ce beau volume.
Les annales de l'abbaye de Cluny méri-
taient bien, au reste, l'écrivain {ju'elles
ont trouvé. Bemarquons-le, il est très
heureux sans doute qu'on s'occupe au-
jourd'hui de Ihistoire particulière des
villes et des provinces, et qu'on ressai-
sisse les principaux traits de ces vérita-
bles existences qui ne se sont fondues
que fort tard dans la vie générale des
peuples. Mais il était encore d'autres
existences politiques, d'autres petits
états d'espèce différente qu'on appelait
monastères, et qui ne méritent pas moins
l'attention; et ne croyez pas que l'in-
térêt manque là plus qu'ailleurs. Sans
doute il y aura un important contraste:
ainsi le principe même des sociétés civi-
\ci el religieuses n'a aucune identité ; et,
en effet, tandis que lune a pour base
son territoire , l'autre ne repose que sur
le consentement libre de ses membres.
De là , il suit naturellement que les actes
et les grandeurs de l'intelligence domi-
nent plus dans Tune, tandis que dans
faulre on se préoccupe davantage des
faits de la force matérielle et de la gloire
du glaive. Mais cependant les monastères
n'avaient pas seulemenL une action tout
intellectuelle; ils tenaient leur rang sur
le sol. Dans la hiérarchie catholique du
moyen ûge, où l'esprit et la matière,
c'est-à-dire l'autorité religieuse et l'auto-
rité civile, n'étaient pas séparés par d'in-
franchissables bornes, ils exerçaient sou-
vent une influence, et une inlluence
bienfaisante sur les choses du monde ; et
certes le mal n'était pas grand, si dans
ces temps, les plus durs et les plus guer-
riers, l'Eglise avait aussi ses terres où se
réfugiait la paix; si parmi les assemblées
tumultueuses des chevaliers, au milieu
du cliquetis des armes, les monastères
envoyaient leurs grands politiques,
comme saint Bernard, ou comme Pierre-
le-Vénérable.
C'est au milieu du tumulte général qui
accompagna la dissolution de l'empire
karlov'ngien, au moment de la prise d'ar-
mes des races, des guerres des princes,
des rébellions de tous les feudataires, des
incursions des iNorthmans et des Sarra-
sins, que la vieille abbaye de la Bourgo-
gne piit naissance dans une solitudi;
qu'elle allait bientôt animer. Fondée par
une charte de (iuillaume-le l'ieux, duc
d'Aquitaine, au commencement du x<^
siècle, reconnue et comblée de privilèges
par les souverains pontifes, gouvernée
selon la règle réformée de saint Benoit
par les personnages les plus émiiicns en
science et en sainteté, celte illustre mai-
son ne releva pas long-temps de l'évèché
de Màcon , el son indépendance l'éleva
ABBAYE DE CLUNY.
295
hienlôt au-dessus des plus hautes tôtes de
la féodalité. Elle s'agrandit, en effet, sin-
gulièrement et en même temps marqua
tout une période nouvelle dans l'his-
toire des monastères et dans leur organi-
sation hiérarchique, par une innovation
heureuse d'un de ses premiers chefs.
Tandis que jusque là chaque couvent
avait son abbé et son individualité pro-
pre, ce qui l'éloignait de toute surveil-
lance, saint Odon, en créant plusieurs
couvens de second ordre, ne leur donna
que des prieurs particuliers, et les laissa
soumis à la direction suprême de l'abbé
commun. Une réforme était alors néces-
saire dans un grand nombre de commu-
nautés ^ les abus, là comme partout, s'in-
troduisent vite ; mais il n'y a que l'esprit
catholique qui fait que le mal demande
lui-môme son remède. La réputation de
l'abbaye bourguignonne s'étendit donc
partout; comme autrefois, les moines
accouraient au premier solitaire qni avait
réuni des cellules , alors les couvens, qui
avaient besoin de guérison, se plaçaient
d'eux-mêmes sous le bûton pastoral de
saint Odon ou de saint Maïeul. Sous ce-
lui-ci surtout, qui fut l'ami du fameux
pape Sylvestre)! (l'éloquent Gerberl),
aussi bien que d'Othon-le-Grand et de
Hugues Capet. Ce n'étaient pas seulement
les monastères de France qui ambition-
naient l'honneur de descendre au rang
de prieurés; des monastères d'Angle-
terre, d'Allemagne, d'Espagne, suivirent
l'impulsion. Frères comme chrétiens,
dans ce temps de petites et innombrables
nationalités, ils maintenaient seuls les
liens et les rapports des peuples, et bri-
saient toutes les étroites exclusions de
territoire ou d'origine pour s'abaisser,
n'importe où ils les trouvaient, devant
le mérite et la sainteté.
Qu'on se ligure donc cette grande do-
mination monastique, qui avait ses co-
lonies dans tous les pays, et qui, par
cette remarquable union, rappelait à
tant de baines partout soulevées les gran-
des doctrines chrétiennes de la fraternité
des hommes et de l'amour de Dieu. L'ab-
baye de Cluny arriva ainsi en pou d'an-
nées à l'apogée de sa gloire et de son in-
fluence. IJn de ses abbés avait déjà été ap-
pelé Varhitrc des rois, et il ne devait pas
ce titre à sa puissance territoriale; car
les moines ne font pas la guerre; mais
c'est que, dans toutes les questions de
cette époque, si l'on n'en appelait pas à
la force, l'Église seule, par l'organe de
ses évêques ou de ses abbés, pouvait
prononcer impartialement. On voit bien ►
tôt apparaître, au milieu du xie siècle le
fondateur de la célèbre basilique de
Cluny, saint Hugues (1), et il n'est pas
difficile de reconnaître combien ce ^rand
personnage , l'ami des princes et des em-
pereurs, le conseil des papes et l'orateur
des conciles, se trouva mêlé à toutes les
grandes affaires du siècle. Notons seule-
ment que , sous lui , vécurent à Cluny
trois moines qui ceignirent la tiare; de
ces trois pontifes , l'un était Hildebrand,
l'illustre Grégoire YII, le saint héros de
l'Eglise qui sauva la chrétienté au moyen
âge en lui conservant son gouvernement
intérieur et en relevant l'indépendance
du siège pontifical ; un autre était Ur-
bain II , encore un invincible champion ,
l'auteur des croisades, qui sauva la chré-
tienté jau dehors en soulevant l'Europe
menacée contre l'Asie, et en donnant le
signal de ce grand duel, la plus haute
pensée et le plus magnifique mouvement
de l'âge moderne. A la fois, l'empereur
germanique, le conquérant de l'Angle-
terre, les rois d'Espagne, s'enviaient la
gloire d'enrichir la métropole bourgui-
gnonne. Un comte de MAcon, un duc de
Bourgogne, y déposaient leur cape guer-
rière pour un vêtement plus pacifique,-
les papes sortaient de ce glorieux monas-
tère, les papes y venaient mourir; un
pape même y fut élu. C'est dire tout ce
qu'était alors l'abbaye de Cluny dans le
monde catholique.
Certes, il était difficile qu'une telle
splendeur s'accrut encore ; mais il faut
s'arrêter devant la majestueuse et sainte
figure d'un autre abbé , Tierre-Ie- Véné-
rable. L'admiration vous prend devant
le portrait de ce grand homme , théolo-
gien , poète , orateur, politique, carac-
tère d'une douceur infinie , cœur plein
d'une onction toute sacerdotale, esprit
d'une raison aussi sûre et aussi ferme
que calme et réfléchie. Partout il est
(l) Voyez la dcscri/Uim et le plan de l'abbaye
loi» (luo Itf. Loraiu lo» donne dans Icà l>lu3 grandg
dôlails.
2n(>
AP.r.AYE Î)F. CLUNY.
dii^'iie (1r lui • rlnYlini finn<; passion Ini-
niaine, se Jrclarant au monicnl d'nn
schisme pour Innocent Jl , contie un
moine tic Cluny ; (^crivain profond et
vif, (ju'on nomma le fouet de ilurc^ic ;
qui terrassa celle de Pierre Pruys, qui lit
traduire le Koran en latin, et conlro-
Tcrsa contre les MahomtMans aussi bien
que contre les Juifs ; apùlre d'une man-
suétude sans bornes, qui, après avoir
condamné les hardiesses et les erreurs
d'Abailard, ouvrit ses bras comme un
refuge au dialecticien repentant: con-
sola et affermit ses derniers jours, le
réconcilia avec l'Eglise , et apprit lui-
môme sa mort pieuse et touchante à
la savante abbesse du Paraclet ; ami du
grand abbé de Citeaux, saint l^ernard ,
dont il fut quelque temps l'adversaire
toujours patient et modéré; ami du cé-
lèbre abbé de Saint-Denys, Suger: orateur
puissant, que saint Bernard et Sugei* ap-
pelaient comme leur ptM-e à l'assemblée
de Chartres pour y prêcher la deuxième
croisade: conseiller intime et corres-
pondant habituel du régent de France,
du frère du roi d'Angleterre, du roi
d'Espagne, du souverain pontife; s'en-
tremettant entre Abailard qui s'humilie
et le chef de l'Eglise qui pardonne ; entre
les princes ennemi.-» qui laissent tomber
leurs épées ; entre les envahisseurs laïques
qu'il contient et le courroux juste mais
sévère du Saint-Siège qu'il détourne; en-
lin, infatigable inspecteur de ses abbayes,
(ju'il gouverne de près ou de loin, les
visitant, les réformant ; parcourant l'Al-
lemagne, l'Angleterre, la France, tra-
versant les Alpes , franchissant les Pyré-
nées, envoyant des colonies monastiques
jusque sur les rivages de l'Asie (1 .
Cette grandeur ne pouvait pas durer
toujours. Sans doute Cluny, c(; refuge
ouvert chaque jour, selon les intentions
du fondateur, aux pauK'reSy aux lu'cessi-
tcu,r , aux étrangers et aux pcleritu ,
accueillit encore de plus nobles hôtes :
saint Louis et Innocent IV, Philippc-le-
Ilardi et Boniface VI II y furent reçus
avec une égale magnilicence, et conlir-
(1) M. Lorain «lonnc; à la suite do Phistoire de
l^bbaye , dei ducumens inédils , pleins d'iniêrèl,
ei surioul xxn graud nombre de lettres de Pierre-le-
Vénérablc.
mrriMit ses privilèges. Néanmoins, la dé-
cadence commcMKjail. Les troubles qui
accompagnent l'élection des abbés , le
relAciiement de la discipline qui avait
doinié lieu déjù aux plaintes et aux ré-
formes de Pierre-le-Vénérable , les gran-
(h^s richesses qui attirent la convoitise
d(;s puissans, les prétentions des sei-
gneurs qui veulent usurper les bénéfices
à leur profit, la domination anglaise qui
dispose du gouvernement des religieux,
et surtout les progrès de la royauté de
France, qui étend partout sa main abso-
lue , tout cela abiissa peu à peu et sem-
bla énerver l'ordre de Cluny. Après tout,
que son rôle extérieur devienne plus
liumble, peu importe à son existence,
car l'âme de la vie monastique est toute
au dedans. Mais l'historien de cette fa-
meuse abbaye a parfaitement montré
comment son influence politique devait
nécessairement s'annuler à mesure que
l'organisation du moyen Age se dissolvait
sous les coups envahissans du pouvoir
civil. H a parfaitement saisi , ce nous
semble, et l'esprit général de l'époque
qu'il raconte, et le rôle particulier de la
communauté de Cluny. Un vif intérêt
s'attache à toute la narration que nous
venons de résumer, et l'on voit qu'il n'a
pas moins compris les causes du déclin
apparent de ce monastère que celles de
sa splendeur. Il n'en est qu'une que nous
ne pouvons admettre avec lui; car, d'a-
près le récit môme de 31. Lorain , nous
ne voyons pas que l'autorité du Saint-
Siège ait aucunement contribuéti la ruine
de celte religieuse maison , et les souve-
rains pontifes qui l'ont dès sa naissance
comblée d'honneurs, n'ont jamaisétendu
la main sur elle que pour la défendre
contre toutes les attaques, et mettre son
indépendance à l'ombre sous leur pro-
tection.
Jusqu'à présent , rien n'a souillé les
pages de celle histoire politique; car l'his-
toire même politique d'un monastère,
n'est pas une histoire de guerre et de
sang. Tandis qu'ils défrichaient la terre,
instruisaient les peuples, travaillaient
pour la science, donnaient l'hospitalité
aux petits comme aux grands et aux rois,
les abbés de Cluny n'ont jamais été au
dehors que des arbitres volontairement
acceptés et des intermédiaires de paix.
ABBAYE DE CLU.^Y.
297
JN'ous ne voyons pas qu'il ait fallu des | leurs terres passaient en commande à des
crimes ou des combats pour fonder et
pour maintenir celte puissance : il en
faudra pour la détruire. Or, le moment
est venu , car voici la Réforme.
Il faut lire les belles pages que M. Lo-
rain consacre aux successives dévasta-
tions de l'abbaye de Cluny : il faut y voir,
d'après le récit même de témoins ocu-
laires ou d'après les aveux du protestant
Théodore de Bèze. comment, dès le prin-
cipe, les huguenots introduisaient la ré-
forme dans les monastères. Une première
fois , après avoir , près de Mâcon , brûlé
vif le curé de Berzé dans ses vêtemens
sacerdotaux, ils se jettent sur Cluny,
qui ne pouvait faire aucune résistance,
détruisant toutes les chartes et les li-
vres, disant que c\'taient tous livres de
messe {{), menaçant et tourmentant les
religieux qu'ils avaient pu prendre, met-
tant à sac et le temple et les cloîtres.
Une autre fois, les habitans de la ville
défendirent l'abbaye avec succès; mais
la trahison qui livra le château de Lour-
don et les trésors qu'elle y avait mis en
garde, lui porta un coup dont elle ne se
releva jamais. Heureusement , les moines
n'y étaient pas , car on ne leur eût pas
fait grâce ; il fallut bien se contenter de
leurs dépouilles. Or, ce qui est curieux
par dessus tout, c'est que la plus grande
partie du butin sortait de î'rance, et s'en
allait dans la capitale du parti calvi-
niste, à Genève, où siégeait le synode
principal et le conseil directeur du pro-
testantisme. Pour qui veut penser, ce fait
donne beaucoup à réfléchir.
Depuis ce moment, que raconterait-
on?Lesoccupationsintérieures d'un cou-
vent, c'est-à-dire les études et les prières ,
ne sont pas de ces choses qui frappent
l'esprit. Lorsqu'on a dit que Cluny sui-
vait la règle de saint Benoît, on a fait
assez connaître d'un mot le zèle labo-
rieux de ses membres ; et l'abbaye qui
avait au Xlll' siècle fondé son collège à
Paris, eût renoncé phis difficilement â
sa réputation de science qu'à la gloire et
à son influence dans l'état. Les moines
pauvres, mal vêtus, mal nourris, conti-
nuèrent leurs travaux dans l'encoinle de
leurs bûlimens dépouillés , tandis que
(I) Thcod. de Bizc.
abbés qui avaient nom Richelieu et Maza-
rin, ou tombaient en des mains encore
moins sacerdotales. Pendant ce temps,
la prétendue philosophie du XVIII' siècle
naissait et se développait. Le froid mon-
tait au cœur d'une société qui allait mou-
rir : la foi s'éteignait partout et la vie
aussi. Cela dura de cette façon jusqu'à
ce que la tempête éclatât sur tout le
royaume, et alors ces bandes d'incen-
diaires sans pitié qui faisaient l'armée
révolutionnaire, vinrent se jeter sur la
basilique et sur le couvent, briser les
grilles, les statues, les tableaux et les
tombes , et chasser en masse les religieux
qu'on se réservait de tuer en détail. Ainsi
finit Cluny, en même temps que la no-
blesse et la royauté de France. Si nous
avons dit que les ordres religieux ne
meurent pas, nous n'avons pas prétendu
que tout soit impérissable en eux. Ce qui
est immortel, c'est le lien, c'est la cha-
rité, c'est la société de quelques frères
qui se perpétue toujours. Quant aux ri-
chesses, aux splendides églises, aux vas-
tes cloîtres, à l'influence extérieure, ce
sont là biens de la terre qu'on peut leur
enlever : on peut même détruire des mo-
nastères comme on peut égorger des moi-
nes. Le temps, plus que les échafauds,
change les règles avec les besoins ; mais
le principe des communautés est éternel.
Autrefois s'élevait à Cluny la plus grande
basilique du monde chrétien, aprèsSiint-
PierredeRome. De cet immense édifice,
commencé par saint Hugues, de cette
double église à triple entrée, de son dou-
ble portail, de ses clochersetde ses tours,
de ses escaliers et de ses rampes, de ses
vitraux, de ses roses, de son architec-
ture à triple rang, de sa belle peinture
du Père éternel, qui remplissait la voûte
de l'abside; à peine a -t- on laissé sub-
sister un clocher, une chapelle où gisent
d'informes débris. Ce luagnihque monu-
ment de l'art Roman a été martelé, brisé,
mis en pièces, vendu pierre à pierre;
c'était un crime que cette démolition.
Aussi Xapoléon, passant par la Bourgo-
gne, ne voulut pas aller à Cluny, et ré-
pondit ^'i une députation des habitans :
c Vous avez laissé vendre et détruire
« votre belle église; vous êtes des Van-
' dales , jcue visiterai pas votre ville, i»
298
ABBA\E DE CLUJNY.
INl. Lorain, dans son consciencieux ou-
vrage , a rtiabli entièrement ces noble?
et majestueuses constructions dont les
ruines se perdent chaque jour ; voilà d('jà
une utile pensOe et un intéressant tra-
vail; mais il a mieux fait encore , il les
a animées en racontant toute leur his-
toire. Assurément celte histoire est cu-
rieuse et attachante; elle est pleine et
complète en soi; elle a été tout-à-fait
sentie et comprise; elle a été retracée
de la manière la plus vivante.
Ajoutons qu'après avoir dit ce qui fut
dans le passé , l'écrivain n'a pas craint
de jeter un re;,'ard dans l'avenir; et son
opinion est d'autant plus importante,
qu'il ne s'agit pas ici du témoignage sus-
pect d'un antiquaire aveuglé sur l'état
de ce qui est par un amour exclusif de
ce qui n'est pas. Dans un temps où de
tous côtés renaît la question de la léga-
lité et de l'utilité des ordres religieux,
nous avons lu avec une véritable joie au
commencement du livre d'un homme
sage et pratique, d'un jurisconsulte di-
stingué, des lignescomraecellesquenous
citons :
< J'ignore quelle sera la destinée fu-
c ture de l'esprit monastique dans noire
« France, où les populations sont dé-
c Formais si pressées, si remuantes, et
f les propriétés si divisées et si étroites;
« mais il était opportun peut-être de par-
( 1er de l'un des plus célèbres couvons
i de l'ordre de saint Benoît, alors que les
( dévoucmens et les travaux bénédictins
€ se renouvellent noblement à Solesmes ;
« alors surtout qu'un jeune prêtre à l'i-
( magination ardente, au cœurentrepre-
< nant, dont la voix éloquente est déjà
c bien connue dans le monde chrétien ,
< a eu le courage, après nous avoir laissé
c de belles et spirituelles pages surl'or-
« dre des Frères prêcheurs, d'aller se
< cacher plusieurs années dans l'obscur
€ noviciat d'un couvent d'Italie, et d'exi-
( 1er son âme active dans une profonde
c retraite, pour ressusciter peut-être les
< antiques merveilles des prédications
€ dominicaines. Entreprise glorieuse et
< forte, à laquelle les sympathies et les
« succès ne manqueront point sans dou-
« te ! Car, en ce temps de débris et de
i nouveautés sans racine, qui de nous,
< au milieu des ruines universelles des
i croyanc(*s cl des pouvoirs, n'a pas ap
i pelé à graiuls cris (jueltju'un de ces
€ ,^énies providentiels, quelqu'un de ces
« événemens éclat.Tus, qui tracent à l'hu-
« manilé défaillante un profond sillon
< de foi et d'avenir ? Qui de nous n'a pas
I eu un de ces instans douloureux, où
< quelque noble illusion perdue, quelque
« sainte ambition morte, quelque grande
« affection éteinte, laissent au cœur uu
I amer dégoût de la vie, un vide irré-
« médiable, et font comprendre et aimer
< ces asiles solitaires, ces demeures ré-
< giilières et monotones de la piété et du
i repos, où peuvent se réfugier dans la
ï tempête les passions désespérées et les
« dévouemens siiblimes. >
Disons-le donc maintenant : l'ouvrage
de M. Lorain doit être utile véritable-
ment à la cause des ordres religieux, car
il ne raconte que la vérité, et il n'y a rien
de si utile h tout ce qui est bon que la
vérité. Les ordres religieux sont lous frè-
res, ils font une grande famille, tout se
tient entre eux. Déjà l'éloquent mémoire
du célèbre prédicateur dont la poitrine
française bat depuis peu sous l'habit de
saint Dominique, a ouvert bien des yeux.
L'ombre du monastère de Cluny ne pas-
sera pas sans doute sans faire tomber
d'autres préjugés, et ainsi, de l'un à
tous , il faudra bien que peu h peu l'on
rende justice à ces associations chrétien-
nes qui autrefois faisaient si bonne ligure
parmi nous, et qui maintenant encore
tiennent parfaitement leur place autre
part; on ne les a pas tuées, on ne les a
que proscrites. Quand même on les au-
rait tuées, elles ressusciteraient; ces
morts-là reviennent. On doit se deman-
der enfin ce qu'elles font de bien et ce
qu'elles font de mal; la raison aura son
tour et l'heure des réparations viendra.
Certes, ce temps-ci proclame assez
haut leur nécessité; plus que jamais l'in-
dividualisme mine la société, et ceux
mêmes qui le posent en théorie doivent
sentir le besoin de lui imposer un contre-
poids. 11 est des âmes, faibles si l'on
veut, qui ne peuvent supporter la soli-
tude et les difficultés où chacun se
trouve: et l'on serait effrayé peut-être si
l'on savait combien cet état d'isolement
moral a jeté de malheureux dans la fo-
lie , le crime et le suicide, A considérer
ABBAYE DE CLUINY.
299
les choses de plus haut encore, on re-
connaît que si le système de la concur-
rence universelle et illimit(^e a des avan-
tages incontestables , il a aussi de désas-
treux inconvéniens, et qu'il est au moins
sage et prudent d'y parer si l'on peut.
Les rangs sont si pressés dans l'enceinte
de la société civile, qu'on pourrait assu-
rément sans danger ouvrir quelque issue
à cette foule; et, en effet, qu'arrive t-il
déjà? C'est que beaucoup se méconten-
tent de trouver toutes les places rem-
plies, qu'ils veulent prendre par la force
celles que le hasard a données à autrui,
et les convulsions effrayantes qui ébran-
lent notre sol montrent trop clairement
le malaise général où s'agitent tous les
intérêts. Au-dessus, il se présente quel-
ques têtes d'imagination ardente, ani-
mées souvent de nobles convictions,
mais pleines d'orgueil, et qui n'obéiront
à personne si l'on ne peut s'emparer de
leur activité bouillante et la placer sous
l'obéissance de Dieu. Il est aussi des con-
sciences que le mal blesse quelquefois et
irrite jusqu'à l'excès, qui ne peuvent
pardonner à tant d'abus et de maladies,
irrémédiables peut-être dans notre ordre
politique, et qui, excitées sans cesse à
cette vue , s'exposeront pour les guérir à
causer encore de plus cruels malheurs.
Est-ce qu'il n'est pas déplorable d'en finir
toujours avec de pareilles tètes et de pa-
reils cœurs par le sabre du soldat ou la
hache du bourreau? JNe vaudrait-il pas
mieux rouvrir la porte de ces commu-
nautés où l'obéissance même est volon-
taire, et où sont réalisées sous le joug
suprême de la foi toutes les théories de
liberté et de fraternité réelle? Au fait,
l'égalité, qui ne peut exister que là, est
possible dans les couvens, puisqu'au
temps même où la hiérarchie sociale
était le plus énergiquement constituée il
n'y a jamais eu de distinction entre le
serf et le seigneur sous l'humble robe du
moine.
11 faudra bien qu'on laisse se relever
les monastères. En fait, qui pourrait em-
pêcher quelques hommes de se réunir
dans la même maison , fut-ce pour prier
ensemble? Endroit, s'ils sont moins de
vingt, de quelle loi relèvent-ils? You-
drait-on ressusciter les législations ex-
ceptionnelles pour leur imposer le pri-
vilège de la persécution? En bonne jus-
tice, enhn, il s'agit simplement du prin-
cipe sacré de l'association, qui n'est pas
contestable dans ce cas, car il ne pré-
sente pas de danger. Il n'est pas question,
en effet, d'associations ténébreuses, igno-
rées, perturbatrices de l'ordre matériel.
Les couvens ne se cachent pas , ni eux ,
ni leurs règles particulières que chacun
peut lire, ni leur règle générale qui est
l'Évangile, On le sait bien , on n'empêche
pas , on ne peut pas empêcher les asso-
ciations qui se font pour le mal ; ne pros-
crirait-on que celles qui se font pour le
bien? Et quelle garantie aucune société
pourra-t-elle donner, si ce n'est la ga-
rantie du Christianisme?
Après tout, que demande-t-on pour les
religieux? Qu'on leur rende leur an-
cienne position dans l'Etat? Non, assu-
rément. Sans préjuger si une société s'en
trouve mieux quand elle rejette de son
sein tous les élémens catholiques, il se-
rait absurde que les moines eussent au-
cune place dans sa constitution, du mo-
ment qu'elle professe l'athéisme on s'en-
dort encore dans l'indifférence. Ils re-
noncent même aux droits de citoyen que
la naissance leur donne; ils consentent à
ce qu'on les place hors le droit couimun.
Mais voudraient-ils qu'on leur restituai
leurs propriétés, qu'on relevAt leurs ba-
siliques? JNon encore. Le plus simple au-
tel leur suffit ; et quant à leurs biens , de
là sont nés contre eux trop de sujets d'ac-
cusatioif et de prétextes d'atlatjue, pour
que les ordres religieux veuiliont se réta-
blir autrement qu'ils ont commencé, par
la charité p\iblijiue. Que réclament-ils
donc? Le droil de vivre ; ])as autre chose.
L'air et le soleil sont pour tout le
monde.
C». Dli RiANCEY.
JOO
VIE DE SAINT HUGUES.
VIE DE SAINT HUGUES , IIYÈQUE DE GRENOBLE ;
PAR ALHKKT DU IU)YS (1).
Saint Hugues naquit en 1053 et mourut
m 1132. Il fut le contemporain de (Vré-
goire Vil, de saint Bernard, de saint
Bruno , de saint Anselme , de ^Suj^er etc.
Quels hommes! et quel siècle! La préé-
minence du sacerdoce sur l'empire, la
réforme du clergé, rétablissement des
plus belles institutions monastiques, les
croisades, l'abaissement de la féodalité,
l'avènement du pouvoir royal , la renais-
sance dos lettres et des arts, la civilisa-
tion des mœurs , voilà ce qu'a tenté, ac-
compli ou préparé le onzième siècle, et
comme toute grande époque historique
ii s'est résumé dans un homme, dans
Grégoire VII.
La société ébranlée et disjointe en
quelque sorte par la chute de l'empire
romain était retombée dans le chaos.
Tous ses élémens divisés , confondus ,
s'entre-choquaient dans un pêle-mêle
nniversel. Les peuples luttaient contre
les peuples, les grands contre les rois,
les rois contre les papes: le clergé rongé
par la double lèpre de l'incontinence et
de la simonie , se noyait dans le naufrage
des mœurs et de la piété; à peine si l'es-
prit de Dieu flottait encore sur ces eaux
agitées et corrompues. Ce n'était pas le
commencement, c'était la lin du monde
qui allait venir. L'univers l'attendait.
Tout-à-coup Dieu dit au nouveau chaos :
Que la luniLcrc soit, et La lumicrc fut.
Mais cette fois il ne parla pas seul ; il
prit le génie pour auxiliaire et pour or-
gane. Grégoire VII. et c'est là son éter-
nel honneur aux yeux de la foi , de l'his-
toire et de la phiioso])hie, enti^prit de
rallier et de soumettre les élémens dis-
cordans de la société au plus pur , au
plus fort d'entre eux, à l'élément reli-
gieux 5 il y parvint à force d'habileté , de
courage, de persévérance et d'énergie, et
lors(ju'il pxpira àSalernc, proscrit , in-
firme et délaissé,en disant avec une sainte
amertume : « J'ai aimé la justice et j'ai haï
l'iniquité, c'est pourquoi je meurs dans
.J'ai vaincu, car il laissait après lui pour
contiinier son œuvre une église affran-
chie, un clergé régénéré qui devait à son
tour régénérer le monde.
Après Grégoire VU. vers le commence-
ment du douzième siècle, apparut sur la
scène pour la remplir et la dominer avec
la même autorité saint Bernard, esprit
moins vaste peut-être et moins profond,
mais plus ardent, plus populaire. Le
moine est aussi puissant que le pontife.
Du fond de sa cellule il dispose du scep-
tre et de la tiare, en sorte qu'il peut dire :
J'ai fait des papes et des rois et n'ai
point voulu l'être. Il tient sous sa disci-
pline les empires et les monastères, fou-
droie l'hérésie, gourmande les grands et
les souverains , soulève les peuples et pré-
cipite l'Europe sur l'Asie. La France,
qui jusqu'alors n'avait subi que de loin
rinfluence de la Papauté, avait besoin
d'un apôtre qui lui rendît en quelque
sorte plus visible, plus présente l'action
de l'Église, et fût pour elle ce que Gré-
goire avait été pour l'Allemagne. Telle
fut la mission de saint Bernard ; on
sait comme il l'a remplie. Il écrivait à
Louis VII: < C'est vous, Prince, qui, en-
< iiemi de la paix et inconstant dans vo-
I tre parole, renversez si absolument les
1 idées de tout ce qu'on appelle conduite
< et honneur, qu'il n'y a plus avec vous
< ni règle ni principe : aussi injuste dans
i vos affections que dans vos haines, vous
u les placez sans discernement Mais
< à quelque danger que vous exposiez vos
i états , votre personne et votre âme ,
< nous qui sommes lesenfans de l'Église,
< nous ne pouvons dissimuler les injures
i que l'on fait à notre mère méprisée et
i foulée aux pieds JN'ous tiendrons
" ferme, nous combattrons pour elle,
i s'il le faut, jusqu'à la mort, non avec
« le glaive et le bouclier, mais avec les
< armes qui nous sont permises, nos prié-
c res et nos larmes. > De telles paroles
peignent l'homme et le siècle.
A côté de Grégoire et de Bernard faut-
lexil, » il aurait i)u aussi bien s'écrier
(1) Suitic de la \i(^ de Hugues II , son successeur ; d un eilrait de la bioi^rnpbio de saint Hugues , abbé
de Léoncel , el d'une Notice chronologique sur les évéques de Grenoble ; vol. in-8 " ; prix : 7 fr. iiO. .4 Gre-
noble , chez Prudhomme , el a Tari?; ch'-z Dcbécourl.
VIE DE SAINT HUGUES.
301
il nommer ces génies de second ordre
qui les ont suivis, imités, ou continués,
astres subalternes destinés à être les sa-
tellites de ces deux soleils et à ne briller,
pour ainsi dire, que d'un éclat réfléchi?
L'histoire a-t-elle intérêt à les suivre dans
leur route plus ou moins obscure? Oui,
car dans le système providentiel , ainsi
que dans le système physique de la na-
ture, tout se tient et s'enchaine, agit et
réagit avec une merveilleuse harmonie.
Les hommes, les siècles, les événemens,
grands et petits, s'expliquent et se com-
plètent les uns par les autres, en sorte
que les causes et les effets, l'ensemble et
les détails, se confondent dans une indis-
soluble unité. C'est ainsi, pour ne pas
sortir de notre époque, que saint Bruno,
saint Anselme et tant d'autres pieux et
savans personnages de leur temps ont
concouru à édifier, à éclairer le monde
changé par Grégoire et par Bernard ;
c'est ainsi que Suger, chargé des desti-
nées de la France , devait montrer que
l'Église, jusqu'alors si féconde en saints
et en apôtres, pouvait encore donner aux
nations de grands administrateurs et de
grands politiques. Voilà sans doute aussi
pourquoi M. Du Boys s'est déterminé à
écrire la vie de saint Hugues, évêque et
prince de Grenoble, vie bien modeste en
comparaison de celles que nous venons
de rappeler, mais qui, dans sa sphère
bornée , n'en a pas moins exercé une in-
fluence salutaire et durable. Seulement
on pourrait se plaindre que l'auteur n'ait
pas un peu agrandi son cadre . en enchAs-
sant la figure de son héros dans un ta-
bleau historique qui se présentait de lui-
même à son pinceau. Mais I\I. Du Boys
est de Grenoble -, il aime son pays ; il en
parle avec un enthousiasme filial. Depuis
long-temps il s'applique à recueillir cu-
rieusement les traditions et les antiqui-
tés du Dauphiné ; il lui en coûtait donc
de sortir de lieux chéris et connus. On
désirerait trouver aussi çà et là quelques
nuances mieux senties , des traits plus
forts, des couleurs plus brillantes qui
eussent donné de ranimatioii et de la vie
à son portrait. L'histoire peut être impu-
nément simple et austère : l'iunuanité n'a
pas besoin de fard. Il n'en est pas tout-
à-fait de même de la biographie. Ouaiul
on produit sur le théAtre un acteur isolé,
il faut le grandir et rUlustrer un peu pour
qu'il soit vu de loin parla foule. Tel qu'il
est, le livre de M. Du Boys offre une lec-
ture attachante; il est bien coordonné,
écrit avec pureté et surtout avec un es-
prit de foi d'autant plus rare de nos jours
qu'il ne s'imite pas ; il contient des docu-
mens curieux et la plupart inédits sur
saint Hugues et sur les autres évêques de
Grenoble. C'est une nouvelle page ajou-
tée aux archives catholiques. A tous ces
titres, il mérite l'attention de l'historien
et du critique.
Saint Hugues est le type des évêques
du moyen âge. Ce n'est point le prélat de
nos jours qui conduit en paix son trou-
peau avec la houlette pastorale , c'est un
maître vigilant, inquiet, armé de la verge
pour repousser le loup qui rôde autour
du bercail : circuit quœrens Léo qucni de-
voret. Les loups ravisseurs sont ces sei-
gneurs cupides qui , comme le riche du
poète latin, ne songeaient qu'à ajouter
maison à maison, domaine à domaine,
sans dire jamais : assez; qui ne connais-
saient d'autre droit que la force et qui se
ruaient souvent de préférence sur les
biens des églises, mal défendus et mal gar-
dés. Dans ces temps d'anarchie féodale la
crosse se croisait sans cesse avec l'épée,
et pour que la crosse eût l'avantage , il
fallait qu'elle fut tenue d'une main bien
ferme et bien habile. Les habitans de
Grenoble , fiers de leurs vieilles fran-
chises, parmi tous les jougs qui s'étaient
offerts à eux, avaient choisi celui de leur
évêque dans l'espoir qu'il ressemblerait
en quelque chose au joug du Christ , qu'il
serait doux et Lcu,cr , mais en échange ils
exigeaient une protection que tout vas-
sal avait droit d'attendre de son sei-
gneur. Le diocèse de saint Hugues était
donc un Uef toujours eu guerre avec les
fiefs voisins qui tendaient à l'absorber,
comme la mer un faible ruisseau. D'a-
bord c'est (Vuy, archevêque de \ ienne,
qui , au mépris d'une possession immé-
moriale, .s'empare de l'église et du terri-
toire de saint Donat. Malgré la décision
d'un légat du Saint-Siège qui le con-
damne, il refuse de les rendre, et pour les
conserver il ose devant un concile as-
semblé produire un litre fau\ pulvérisé
aussitôt par l'éloquence de saint Hugues.
Trois fois celui-ci est obligé de demander
J02
vu: DE SAINT HUGUES.
justice an pnjn^, dois fois it l'oblirul sur
un simple r.xposi* île l'affaire, cl cepen-
dant ce n'est qu'après vingt ans que. par
une tiansaction où ilahauJonnc une j)ar-
tie (le ses ilroils, il sort ciiliu irun iuter-
iniuablc procès qui avait consuinil prùs
(l'iiu tiers de sa vie: et c'est un arclie-
viViue de Vienne, un des hommes les
plus ô\e\6s en di^nili* et les plus vénc^rés
de sou temps, un futur j)ape qui foule
ainsi aux pieds les droits les phn sacr(*s,
et qui s'acharne à la dépouille d'un de ses
subordonnés. On voit que Grép^oirc VII
n'avait pas passé par là. Plus tard c'est le
comt»' d'Albon qui de rapines en rapines
eût fini par envahir le diocèse entier de
^u^M^es, si, vaincu par les prières et les
larmes de sa f<Miirue, il n'eût restitué h
sa mort ce qu'il avait usurpé penrlant sa
vie. Cette lutte de l'évCque contre les sei-
{:;neurs donne une ])ien triste idée de celte
époque, l'oint d'autre hiérarchie que la
soumission du plus faible au plus fort,
point d'aulres ti-ibunanx pour celui qui
ne pouvait se bath-e en champ clos que
les tribunaux ecclésiastiques dont trop
souvent les sentences n'étaient point exé-
cutées, point de recours si ce n'est au
pape et aux conciles, point d'autre ac-
tion enfin que l'action reliçjieuse sans
vertu sur les cœurs endurcis et rebelles.
Si saint lingues n'eût pas montré autant
de fermeté , autant de persévérance pour
se faire rendre justice, s'il n'eût été pro-
tégé par sa réputation de sainteté et par
sa merveilleuse éloquence (jui était aussi
une puissance dans ces temps de bar-
barie, c'en était fait peul-èlre de son
évèché. Il ne se contenta pas de le défen-
dre; il prit soin de l'orner et de l'enrichir.
Avec les plus faibles ressources pécuniai-
res il bAlit des éi;jlises, des monastères,
des hôpitaux, des palais, des ponts,
multiplia les voies de communication,
assura l'approvisionnement des marchés
en supprimant l'impôt des grains, etc.
M. Du lîoys a consacré à l'administration
temporelle de saint Hugues un de ses
meilleurs chapitres cpii a déjà été inséré
dans VUniversité (t. iv, p. 3(J(i). Nous ne
nous étendrons donc pas sur ce sujet qui
mérite l'attention des ('conomistes de nos
jours, curieux sans doute d'apprendre ce
qu'était dans le moyen Age la science
dont ils se prélcndent les inventeurs.
Il nous reste h étudier, à connaître le
saint, et ](*. regrette di; lu^ pas trouver à
cet égard des détails plus étendiis dans
sou biographe. Car le secret de la vie
publique est dans la vie intérieure, et si
les grandes pensées viennent du cœur,
c'est aussi dans le cœur qu'il faut cher-
cher le principe des grandes actions. A
la vue de tant de prodiges opérés avec
de si f.iibles secours par les héros du
christianisme dans le moyen Age, je me
suis souvent demandé où ils puisaient
leur force et leur génie.' La religion et
l'histoire ont répondu : dans la sainteté
qui élève et purifie la pensée, dans la so-
litude monastique qui l'échauffé et la mû-
rit, dans la foi qui transporte les monta-
gnes, comme dit l'Écriture. Ces hommes
iVaciion étaient en même tems des hom-
mes {{'onction. Ils s'exerçaient de telle
sorte dans les occupations de Marthe,
dit un chroniqueur, qu'ils n'abandon-
naient jamais le repos et la contempla-
tion de ÎMarie. C'est en effet dans celte
heureuse union de la paix du cœur et de
l'aclivité de l'esprit, de la réflexion et du
génie, de l'humilité et du courage que
consiste la perfection humaine. L'habi-
tude de se recueillir, de s'étudier, de vi-
vre en soi-même et en Dieu donne aux
facultésplus depuissance, de concentra-
lion et d'élan. Les grands fleuves pren-
nent leur source au tlanc de la montagne,
les grandes Ames aux entrailles de la reli-
gion. Accoutumées aux célestes merveil-
les, rien ne les étonne plusdans le monde.
Elles ont appris à connaître les hommes
en cherchant à se counaitreelles-mêmes,
et à vaincre les obstacles extérieurs en
Lriomphanl de leurs passions , ennemis
intérieurs plus redoutables que tous les
autres. Jlildebrand a été un moine obscur
avant d'être le pape Grégoire Vil. C est à
Cluny, appelé par l'ierre Damien un jar-
din de délices semé de roses et de lys, un
champ plein de Dieu où sont amoncelées
les moissons célestes, hortuni deliciariun
dù'ersas rosantiu ac ULiorum g;r(ilLas
^cr//iùiantcni.... dgriim Doniini pLcnuni
dixcrim ubi velut acennis est cœlestiuni,
c'est dans ce monastère qui se faisait re-
marquer entre tous par une discipline et
une piété exemplaires, que le régénéra-
teur du monde catholique vint se former
<'i une vie rclj-;icusc , austère cl réglée;
VIE DE SAINT HUGUES.
303
ce fut là qu'il jeta dans son ûme ces ger- 1
mes qui devinrent si féconds, qu'il fit vœu
de pénitence et de chasteté sans cesser de
donner une attention assidue à la culture
de son esprit, qu'il apprit à modérer la
fougue de la jeunesse et à acquérir sur lui-
même un empire extraordinaire • c'est de
ce port enfin qu'il sortit pour affronter
les orages, et il aspirait à un poit plus
sûr et plus paisible encore lorsqu'à peine
au milieu de sa course il écrivait à la
comtesse Malliilde, confidente et conso-
latrice de ses sublimes tristesses : « Sa-
« chez que contre l'attente générale de
« ceux qui nous entourent, nous venons
« d'échapper à une grande maladie; mais
i nous y trouvons un sujet de tristesse
< plutôt que de joie ; car notre àme tcn-
d dait de toutes ses forces {toto desiderio
i anhclabat) à cette patrie où celui qui
« voit la douleur et le travail donne le
« repos et le rafraîchissement aux gens
« fatigués. Cependant nous sommes ré-
< serves encore à nos labeurs ordinaires ,
fl à des sollicitudes sans fin qui nous ac-
€ câblent d'heure en heure; nous soiif-
« frons les douleurs et les angoisses de
« l'enfantement, parce que, sans pouvoir
« la sauver parle gouvernail, nousvoyons
€ l'Église faire naufrage presque sous nos
« yeux. < En entendant gémir le divin pi-
lote, ne croyez pas qu'il soit découragé et
qu'il veuille abandonner le vaisseau. Si
l'aigle s'abat un instant sur son rocher
solitaire, c'estpourmonter plushaut vers
la lumière. Dans une autre lettre, Gré-
goire révèle encore mieux les mystères
de son Ame tantôt si forte et tantôt si dé-
faillante : « La vie est souvent pour nous
« un ennui et la mort désirable; quand
< ce bon Jésus, ce pieux consolateur,
t vrai Dieu et vrai homme, me tend la
« main, je suis soulagé dans mon afflic-
« tion et plein de joie ; mais quand il me
€ laisse à moi-même, je retombe dans le
« trouble, je meurs. Cependant je revis
i en lui , lors m^^me que les forces
I m'abandonnent entièrement. Je lui dis
I souvent en gémissant : Si \'Ous Lrnj)osicz
I un ici fardeau à Moïse ou à Pierre ils
c en seraient accablés , que dois-je donc
( être, moi qui ne suis rien comparé à
« eux? II faut que lu viennes aider ton
i Pierre dans le pontificat ou que lu le
« voies succomber > Et c'est un pareil
homme qu'on a traité comme un ambi-
tieux vulgaire, qu'on accuse de n'avoir
agi que par les inspirations d'une politi-
que tout humaitïe!
Saint Bernard fut le plus mystique
comme le plus entraînant des docteurs.
Dès son enfance il fut saisi d'une lelle
passion pour le cloître qu'elle se com-
muniquait , ainsi qu'une sainte conta-
gion, à tous ceux qui rapprochaient. Il
faut que ses six frères , son oncle , sa
sœur et son père s'arrachent au monde,
aux richesses et s'enferment dans les cou-
vens. Quand il alla se présenter à Citeaux,
il était accompagné d'une petite armée
de prosélytes marchant avec lui à la con-
quête du ciel. Ses prédications étaient
terribles; les mères en éloignaient leurs
fils , les femmes leurs maris ; ils auraient
tout quitté pour le suivre. Saint Bernard
attachait une telle impoitance à la vie
spirituelle que, vers la fin de ses jours,
après tant de travaux entrepris pour la
gloire de Dieu et pour le salut des peu-
ples, les schismes dissipés, les erreurs
contre la foi réduites au silence, les croi-
sades prcchées avec un succès inoui ,•
après tant d'ouvrages sublimes compo-
sés pour l'édification des contemporains
et de la postérité, après un demi-siècle
passé dans les mortifications, dans la
prière et dans des courses apostoliques,
il se plaignait sans cesse à lui-môme et à
ses amis de la dissipation de la vie. Il re-
gardait les services qu'il retulait au ])u-
blic comme des prévarications à ses de-
voirs particuliers. < Je ne vis plus ,
» disait-il , en ecclésiastique ni en l.iic ,
< car il y a long-!emps que je ne suis plus
i la vie de religieux dont je porte l'habit,
c Que suis-je donc? Je ne suis qtie comme
« le prodige et le monstre de mon siè-
d de. » Dans un philosophe un pareil
langage serait le dernier raflinement de
l'orgueil: dans un saint, c'est le cri de
l'humilité chrétimni*.
Ecoutons maintenant M. Du Boys ra-
conter, dans son style pur et fleuri, l'é-
vénement qui lit naître ou plutôt qui en-
tretint dans saint Hugues le goût de la
vie spirituelle :
« Or, vers ce tenips-lh, saint Hugues eut
i une vision singulière ; il fut transporté
c en esprit , pendant les ténèbres de la
i nuit, au milieu des montagnes de la
3<)4
VIE DK SAIINÏ IIUGUE8.
Cliarlmise, l.à, dans des clairières cii-
tourt^tvs de soiul)res forèls et sunnon-
lées de rochers mennijans. au sein d'un
désert jonelii3 de pieires brisées et sil-
lonné par des avalanciies , il lui sembla
que le ^>eif^neu^ se construisait un leni-
|)Ie niai;nili(|ue , crt-ation vraiment di-
vine au milieu de cellt; espèce de chaos.
En même temps , il crut voir sept étoi-
les brillantes s'arrêter sur le faite de
cet édilice et se revêtir d'une pure et
mystérieuse lumière. — Le lendemain,
IJruno et les six pèlerins (jui l'accom-
pagnaient, vinrent se jeter aux pieds de
saint Hugues : « ^ous avons été attirés
vers vous, s'écrièrenl-iis , par la re-
nommée de votre sagesse et par la
bonne odeur de vos vertus. JNous ve-
nons , à l'exemple des Jiilarion, des
Antoine et des anachorètes des pre-
miers temps , chercher un désert où
nous puissions fuir les fausses joies du
monde et les orages d'un siècle per-
vers. — Je reconnais en vous , ajoutait
le chanoine de lleims , la figure d'un
ange qui m'a apparu dans le cours de
mon voyage, et à qui Dieu m'a ordonné
de confier la conduite de ma vie : rece-
vez-nous dans vos bras ; conduisez-nous
à la retraite que nous cherchons. > Hu-
gues, ému d'un pareil spectacle, releva
et embrassa ces pieux étrangers. 11 leur
fit une réception pleine d'affection et
de charité, et leurs larmes d'attendris-
sement se confondirent avec les sien-
nes. 11 comprit alors que l'apparition
des sept étoiles était le présage divin
de leur arrivée , et qu'elle indiquait le
lieu où ces mages chrétiens devaient
arrêter leurs pas. Suivant quelques uns
des biographes de saint IJruno, Hugues
reconnut en lui un des maitrcs d'élo-
quence ou de théologie dont il avait
suivi les cours pendant les voyages
qu'il avait faits dans sa première jeu-
nesse pour perfectionner son éduca-
tion. — liruno resta cpieiques jours à
Grenoble avec saint lluguesj il coulera
avec lui de la règle qu'il avait projetée
pour la fondation de son ordre. (^)u'ils
durent être élevés et sublimes les en-
tretiens de ces hommes de Dieu, médi-
tant ensemble les bases de l'ordre des
Chartreux , (|ui font depuis huit siècles
la gloire de la catholicité! <.)uelle pro-
« fondeur! quelle gravité devaient prési-
< der aux discussions de ces saints légis-
< lateurs! Ils surent créer une société
i religieuse dont la puissance de vitalité
» a été si grande que, sans avoir besoin
i d'être réformée ni renouvelée , elle est
< encore debout après plus de sept siè-
i clés , après avoii- vu naître et périr an-
< tour d'elle une foule de sociétés poli-
i tiques et d'institutions humaines! —
< (^)uelque temps avant la fête de saint
< Jean-liaplislc , Hugues conduisit Bruno
« et ses compagnons dans le lieu qui lui
i avait été désigné par l'apparition mys-
i térieuse des sept étoiles. Us traversè-
I rent ensemble les portes naturelles du
< désert de Chartreuse , formées par des
I rochers inaccessibles qui se perdent
« dans les nues. Us cheminèrent à tra-
« vers les Ibrêts , les rochers et les pré-
« cipices jusqu'aux lieux où est maintc-
^ nant la chapelle de saint Hruno. ISi
i l'horreur de ces aspects sauvages , ni
i le silence affreux du désert , ni la
i crainte des frimas d'un long hiver n'é-
« branlèrent le courage de ces pieux
< anachorètes. Us acceptèrent ce séjour
4 avec ses ûprelés et ses rigueurs, comme
« le digne théAtrc de la fervente péni-
d tcnce à laquelle ils allaient consacrer
c leur vie. »
^ oilà certes un tableau digne des pre-
miers temps de l'Église! C'est, en effet,
un beau spectacle que saint Bruno et
saint Hugues, cet autre JMoise et cet au-
tre Josué, traversant le désert pour in-
troduire dans la terre promise les élus
du Seigneur. Lorsqu'entourés de leurs
compagnons, ils gravissent de rocher en
rocher, de mont en mont les bauteurs
de la Grande Chartreuse, dont le sommet
parait plus rapproché du ciel que de la
terre, on croirait voir deux pures intel-
ligences s'élever ensemble , au milieu
d'un groupe d'anges, vers les montagnes
éternelles. Si saint Hugues n'eût été rap-
pelé en bas par le peuple confié h ses
soins, il ne fût jamais descendu du nou-
veau Sinai; mais s'il n(î peut rester avec
ses hôtes, il enferme du moins son Ame
avec eux dans la solitude, et de loin il
veillera comme un second père sur cette
colonie naissante, (jui promet à l'Église
une si riche moisson de vertus: qui,
>ouéc à la garde et à la reproduction du
trésor de la science, doit sauver le germe
de la civilisation moderne, et transmet-
tre jusqu'à nos jours l'irrécusable témoi-
gnage du génie de son pieux fondateur.
Aussi comme Hugues la protège, comme
il la couve de son aile pastorale! Il lui
assure la propriété des lieux qu'elle a
choisis pour son nid ; il veut qu'ils soient
environnés de pureté, de silence et de
paix 3 il défend aux femmes et aux chas-
seurs d'en approcher, aux pêcheurs d'y
jeter leurs filets , aux bergers d'y con-
duire leurs troupeaux. C'est là qu'il vien-
dra souvent rafraîchir son âme fatiguée
par les agitations de la terre et par les
sollicitudes du sacerdoce ; c'est là qu'il se
laissera tellement absorber par la médi-
tation et par la prière , que Bruno se
croira obligé plus d'une fois de l'engager
à abréger des retraites au désert trop
prolongées pour un ponlife chargé du
soin d'un nombreux troupeau, et à quit-
ter sa modeste cellule pour son manoir
épiscopaî. Bientôt saint Bruno, appelé à
Kome par Urbain II, lui laissera la di-
rection du monastère , et alors il faudra
toute l'autorité du pape pour l'empêcher
de s'y ensevelir tout entier. Cependant,
malgré cette passion pour la retraite, et
peut-être à cause de cette passion même,
malgré de fréquentes excursions à la
Grande-Chartreuse, Hugues put se ren-
dre en mourant le témoignage d'avoir
rempli tous les devoirs d'un prince et
d'un évêque « Il avait trouvé son dio-
« cèse dans le désordre et l'anarchie, dit
« son biographe en terminant; les biens
f de l'Église livrés au pillage des grands,
« les membres du clergé donnant eux-
« mêmes l'exemple du sacrilège et du
« scandale. H rétablit partout l'ordre et
a la paix , obtint d'étonnantes et de nom-
« breuses restitutions de la part des sei-
gneurs, et fit disparaître les abus qui
déshonoraient le sanctuaire. Il accom-
plit pendant un demi-siècle la mission
(le pacification et de réforme que lui
avait donnée le grand pontife qui l'a-
vait consacré, (irégoire \ 11. Des rcve-
« nus abondans et d'une perception fa-
< cile , une puissance temporelle bien
« réglée , un sacerdoce de mœurs épu-
« récs et sévères, un peuple chez qui sa
i sagesse et sa vertu avaient fait grandir
I la puissance morale de l'épiscopat , des
VIE DE SAINT HUGUES. 305
« seigneurs devenus les soutiens de l'É-
€ glise et les bienfaiteurs des monastères :
€ voilà les élémens que saint Hugues en
I mourant laisse à son successeur Hu-
î gués II, pour faire le bien dans son dio-
î cèse. >
M. Du Boys, pour faire de son ouvrage
comme une sorte de sainte trilogie , a
placé à la suite de la vie de saint Hugues
une courte biographie de Hugues II, et
d'un autre saint Hugues , abbé de Léon-
cel. Il y a joint aussi des notices instruc-
tives sur les principaux évêques de Gre-
noble , et un recueil des chartes qui se
rattachent à son sujet. Sachons-lui gré
de ces recherchesd'éruditet d'antiquaire.
Les biographies sont le complément, ou,
pour mieux dire , le supplément de l'his-
toire. Publier celles des personnages qui
ont illustré le Christianisme par leurs
vertus et par leurs talens, c'est plus
qu'une œuvre utile, c'est un acte de foi
et de dévouement filial. Si notre siècle
paraît destiné à exhumer de la poussière
et de l'obscurité qui les couvrent les ti-
tres , les documens , les faits jusqu'alors
ignorés ou dédaignés , il faut que l'écri-
vain catholique prenne part, dans l'inté-
rêt de ses croyances, à ce travail de révi-
sion universelle , et qu'il apporte au
moins son épi au glanage de la science
dans les vastes champs du passé; il faut
qu'il remette en lumière et en honneur,
en les soumettant toutefois à une criti-
que éclairée, ces vieilles légendes, archi-
ves domestiques de la religion , qu'il en
fasse ressortir de curieux enseignemens
sur les mœurs des peuples, et particuliè-
rement sur les merveilleux développe-
mens de l'Église et de la civilisation
chrétienne; qu'il accommode enfin au
goût plus délicat de nos jours cet aliment
exquis des Ames pieuses, et ce parfum de
poésie naïve qui faisait les délices de nos
pères. jNl. de IMonlaleuibert a ouvert ma-
gnifiquement la carrière par sa Fie de
sainte Elisabeth. Qui craindrait de s'en-
gager dans la même voie à la suite d'un pa-
reil maîtreïNousnelui adresserons (iifun
vœu avet tous ceux qui ont gardé dans
leur cœur l'image de sa chcre sainte :
c'est qu'il nous donne bientôt , selon sa
promesse, la I ie de saint Bernard, si
vivement attendue. Saint Bernard et Gré-
goire Ml, nous en avons fait la preuve
306 LA TIIEHAIDU: DES GREVES.
en ooiiiposanl cd niiiclo, sont les deux
j;raiuls llainlxMnv du iiiojon Aj^e ; ils
cclairtMil tout ce (jui les eiiviiunne; rien
ne se touipiciul el ne s'expli(|ue i[uc. par
eux : sous le rapporl de l'art, leur his-
toire loiiiiiit à la pensée les plus hautes
eonsidcralioiis . ù rinia^inalion les plus
riehes développeiuens. Saiul iJcrnaid sur-
tout, par la variélC de son ^énie, par son
infali^'able activité, prii- la fougue en-
traînante de son caractère et par je ne
sais quelle couleur poétiipie répandue
sur toute son existence et sur les événc-
niens auxquels son nom est attaché, sera
pour nu peintre tel que, M. de Monta-
JeuiberL le sujet du tableau le plus sai-
sissant et le plus dramatique. Mainte
Elisabeth, c'est la fleur du catholicisme;
saint lîernard , c'est cet arbre immense
sur lequel viennent se reposer les oi-
seaux du ciel et qui protège en même
temps de son ombre les moissons d'alen-
tour.
Jadovic Glyot.
i.A Tni:BAll)E DES GUÈVES.
REFLETS DE BRETAGNE, PAR IL MORVONNAIS (1).
Souvent, en causant avec nos jeunes
poètes, nous avons remarqué leur éton-
nement de ce qu'il ne se faisait pas plus
de bruit autour tle leur œuvre. Ils redi-
saient leurs vers haimonieux et d'une
facture savante, les comparaient à ceux
des maîtres célèbres, et se désolaient de
tant de gloire d'un côté et de tant d'aban-
don de l'autre. Cette injustice est un peu
problémati(iue. Les noms qui restent
dans l'histoire de la poésie doivent néces-
sairement être rar«^s, et les nations ne
peuvent adopter que les véritables nova-
leurs, (jue les écrivains qui font marcher
la poésie, soit parce qu'ils expriment des
passions nouvelles, soit parc<3 qu'ils
créent une expression plus pittoresque,
plus belle sous quelqjies rapports. Les
autres, quelle que soit la perfection de
leurs vers, ne i:Out que les échos des
maîtres ; ils n'existent réellement pas
comme poêles, car poésie veut dire
création, et l'indifférence leur arrivera
cei taiuemeni , lors même (|ue pai- une
cause ou une autre ils seraient parvenus
à lix<'r momentanément l'attention sur
leurs livres.
^ous ne comprenons pas le poète qui
n'est fjuc 1»- rclli^t des livres ; il faut qu'il
soit le rellil de son propre cœur, de la
nature et des hommes qui l'entourent; il
faut qu'il soit Iul-iiu-dic pour avoir le
droit de compter parmi lesliommcs dont
la France garde le souvenir.
Nous avons été amenés à rappeler ces
idées par la lecture du poème que nous
annonçons. Quoique la trace des célébri-
tés contemporaines, et particulièrement
celle de i\L\ iclor Hugo, soit visible dans
la forme de cette poésie , il est impossible
d'y méconnaîtie une profonde origina-
lité, le signe de l'inspiration intime, im-
possible de ne pas sentir que la poésie
est sortie de la bouche de l'auteur comme
nn sanglot et comme une espérance cé-
leste. JNon certes, celui-là n'a pas écrit
pour être un poète d'académie, pour faire
dire de lui qu'il est de telle ou telle école;
il a écrit parce qu'il souffrait et qu'il lui
fallait un langage qui débarrassât son
cœur de celte souffrance.
La vie du poète de la Thébaïde des
Grèves s'écoule dans une solitude de
Rretagne en face de la nature que Dieu
a faite si grande et si belle autour de lui,
au milieu de la jouissance de la vie de
famille, et des doux entretiens de l'ami-
tié, et des mélodic'.ises illusions de la
poésie, qui semble être le fond de son
existence. Tout-à-coup ce bonheur est
brisé par la mort d'une femme bien-ai-
mée qui partageait les joies et les dou-
leurs du poète.
Celle séparation cruelle donne tout
(1) G. RooSi rac des Bcaux-Arls , 2; in-32; 2fr. î>0.
LA THÉBAIDE DES GRÈVES.
307
une autre teinte au poème; le chant, qui
était d'abord sur un mode plein de dou-
ceur mélancolique, devient sombre et
douloureux jusqu'à ce qu'il arrive à la
consolation céleste qui répand sur lui ses
clartés sereines et vivifiantes. La religion
occupe une grande place dans ce vo-
lume: elle est dans chaque pensée, dans
chaque senlimeut, non cette religiosité
vague que quelquesjeunes écrivains vou-
draient substituera la foi catholique, qui
seule peut préserver les peuples de tous
les malheurs qui les menacent, mais la vive
pratique du Christianisme , s'associant
à chaque acte de la vie et donnant plus
de grandeur au petit pâtre égaré sur une
falaise déserte qu'à l'orgueilleux rhéteur
dont les phrases brillantes excitent les
applaudissemens de la foule. Un soirque
le poète errait clans les landes solitaires
de sa Bretagne, il rencontra un pauvre
enfant qui gardait ses brebis. Le cœur du
poète était broyé par les chagrins et son
esprit était plein de murmure et de ré-
volte :
Que penser du Dieu bon, si, quand Pàmc est
croyante,
A chaque heure du jour il la fait larmoyante ;
On ne peut pas souffrir autant sans murmurer ;
Et puis, comme uu enfant , je me mis à pleurer.
Oh! nul n'est plus que moi malheureux sur la terre,
Et je suivais toujours le sentier solitaire.
Et je Tis un patour qui paissait des brebis ,
Enfant tout délicat qui n'avait pas d'habits ;
Il Iremblotlail de froid et chaulait un cantique
Aux crevasses d'un roc. Moi , de l'enfant rustique ,
Je m'approche et lui dis : Eufaut , que iais-lu là :'
— Je garde, me dit-il, mon troupeau que voilà.
— Mon bon petit patour, où demeure la mère ?
La va(*uc le couvrit de son écume amère ,
El l'enfant ircmblollait pins fort; et je posai
Un coin de mon manl» au sur son corps tout glacé.
— Mon bon petit patour, où donc est la chaumière?
— En entrant au hameau , Monsieur, c'est la pre-
miùru
Au hameau que voilà grimpe sur ccg rochers ,
Et dont l'œil, tout autour, peut voir trente clochers.
— Tu souffres bien du froid, bel enfant do lîrolagne?
— Que voulez-Tous , Monsieur, c'est mon pain que
je gagne.
— Ces moutons sont à toi? — Mon sort n'est pas si
beau.
Pour le compte d'aulrui je garde ce troupeau.
— Enfant, que fait ta mer«? — Elle est toujours
lualade.
— Et (OD pcro ? — 11 est mort) tombé de U cascade
— Qui prend soin d'elle , enfant ? — Monsieur, c'est
le bon Dieu
D'abord , et puis encor les braves gens du lieu.
— Sont-ils riches , ces gens ? — Ce sont lenans de
ferme ,
Pauvres, mais, grâce à Dieu, d'une santé pins ferme.
— Tu n'es pas seul enfant. Or, combien êtes-vous ?
— Monsieur, nous sommes six, et nous nous ai-
mons tous.
— Qui vous nourrit? — Mes sœurs pèchent des co-
quillages ,
Et d'ailleurs nous allons quêtant par les villages.
— Et votre mère, enfant, souffrc-t-elle avecCel?
— C'est un péché. Monsieur, l'en préserve le ciel!
— Mais lorsque le sommeil ne clôt point «es pau-
pières ,
Que fait-elle la nuit ? — Elle dit ses prières.
Je quittai cet enfant tout effrayé de moi ;
Oh ! que j'étais petit devant sa grande foi !
Cet enfant en sait plus que moi sur rexislence.
Savoir vivre est savoir souffrir avec constance.
Où prit-il sa science? il la reçut de Dieu
Par sa mère , au grabat , ange dans ce bas lieu ?
Un coup de vent plus fort chassa rècurae amère.
En marchant je songeais à celte forte mère;
Je disais : la science est toujours sous nos yenx ,
Baissons-les, comprenons , et nous serons pieux.
Et dans le creux du roc, sa niche granitique.
J'entendais le patour poursuivre son canti(jue.
Le dimanche arriva, jour précieux et doux ;
Dès l'aurore, il était dans l'église à genoux.
Quand vous murmurerez, pris d'ennuis téméraires,
Prenez ces simples vcws, et méditez , mes frères.
Un des morceaux les plus remarqua-
bles, sous ce rapport, est un hymne inti-
tulé la Voix du vcnt,(\ue. l'auteur a libre-
ment imité d'une femme de génie, dont
le nom est encore h peine connu de la
France, de Mistress Ilemaus. ^ oici (juel-
ques strophes:
Poète des nuits solitaires,
O vent di'S Ilots et des désorts,
De mélancoliques mystères
Parlent au fond do les concerts;
Tu parcourus maintes contrées ;
Tu vis maintes villes livrées
A des tumultes foudroyans;
Tu rasas mainto? soliiudes
Où de pieusi à bubitudos
Occupent les jours des croyans.
Tu nous .ipportos quelque rhoso
Des bruits qui se firent sous loi ; .
Ta portes dos parfums de rose
Au lo^is du p^Ure et du roi;
J'entends dans les >astes murmures
Les plaintes que font les ramures
Dans les profondeurs dos forets;
J'cnicuùs lc^ soupirs dos biios d'herbes ,
308
LA THÉUAIDE DES GRÈVES.
Lei éclats des rt^res superbes,
Les larmes du jonc des marais.
Tu vis sur les Yagues désertes
Le pauvre esquif Itailu des (lois;
Tu nous dis les peines souflcrlcs
Par les afnigé» malelols.
Plus loin, les lames apaisées
Brisaient s^oui des eûtes boisées.
Au pied des caneliers en (leuré ;
Plus loin , sur un affreux rivage.
Les naufr.icés , au venl sauvage.
Jetaient le cri de leurs douleurs.
Tu vis la maison solitaire
Abandonnée au bord des eaux ,
Où tant d'aimés sont dans la terre ,
Couchés auprès de leurs berceaux ;
Ta voix pleura sous les toitures ;
Et sur les pieuses peintures
Tu passas l'aile en [gémissant;
Du foyer tu touchas la pierre ,
Balayant la froide poussière
Avec un lamentable accent.
O Yenl des caps et des vallées ,
Vent des marécages déserts,
O vent des dunes isolées
Dans les solitudes des mers ;
Sois moins triste dans ton cantique ,
Épargne i'àme poétique
Qui prête l'oreille à ta voix ;
Tu fais répandre trop de larmes ,
Toi qui nous contes les alarmes
Du pèlerin parmi les bois.
Retentis donc sous ma toiture,
O parole des temps enfuis,
Vaste sanglot que la nature
Nous jette dans la paix des nuits;
O venl des forêts et des fleuves ,
Toi qui vis tant de cités veuves
Sur la terre où coule le Nil ;
A tes tristesses inHnies
Je mêlerai les harmonies
Des cantiques de mon exil.
One si nous recherchons en quoi l'au-
teur de la ThébatJe a fait marcher la
poésie, c'est-à-dire ce qu'il y a en lui
que nous ne retrouvions pas dans les
poètes contemporains, nous remarque-
rons plusieurs choses : d'abord un sen-
timent plus exquis et plus dt'veloppé du
bonheur de la famille ; les habitudes du
foyer sont poétisées par lui avec amour
et religion : il semble que le poète ait le
cœur froissf'' par ce siècle si emporté et
si cupide, par cet abandon des saintes
jouissances d'une intimité obscure. H se
cramponne à celle vie de famille qui
croule avec tant d'autres ruines, et il la
chante avec frémissement , comme on
rej:jarde uti malade bien nimé que l'on
sont mourir. Nous recommatidons spé-
cialement ce livre aux cœurs non encore
éteints par le galvani-îme de la société
actuelle; ils y trouveront un doux repos
au milieu des cris frénétiques de notre
littérature échevelée.
La seconde c|ualilé distinctive de l'au-
teur de la Thébaïde des (irèves, c'est son
sentiment profond des beautés de la na-
ture : il rend toutes ses nuances, tous
ses bruits; son vers les reflète et les re-
pi oduit avec un charme étrange. On sent
partout l'expression naïve et forte de la
vérité. Rien n'est factice comme dans ces
poésies qui imitent un poète. Ici, c'est
la nature elle-même. Ces lignes sont tra-
cées en face de l'Océan, sur les côtes
désertes de la liretagne; les harmonies
du paysage vibrent dans l'âme de l'écri-
vain. Ce n'est pas là un livre fait avec
des livres , mais bien avec le cœur, avec
les larmes et le sang du poète , un livre
de bonne foi , comme dit Montaigne.
Dieu lui donne des critiques et un public
de bonne foi !
^'ous remarquerons encore dans l'au-
teur de la Thébaïde une manière tout à
lui de peindre l'amitié. L'amitié est dans
ce poème quelque chose de sacré et de
solennel, qui a un accent plus fort en-
core que dans le livre des Consolations,
si beau cependant sous ce rapport ! La
Thébaïde des Grèves est un poème de
haute moralisation ; l'idée religieuse le
vivifie : il est assez élevé pour plaire aux
penseurs les plus sévères, assez tendre
pour être aimé des plus tendres femmes;
il attire vers les devoirs de la vie privée
dont il fait un bonheur. L'unité du poème
est visible au milieu de ses mille détails;
sa puissance mélancolique croît à chaque
page par une progression qui a l'air sa-
vant , et qui n'est peut-être que le pro-
duit de l'émotion du poète.
Entraîné par le charme de ce poème,
nous nous apercevons que nous n'avons
encore rien blAmé en lui. Il y a bien ce-
pendant <;à et là des défauts que l'au-
teur fera disparaître facilement ; quel-
(jues mots d'une bonhomie qui n'est pas
le langage de la poésie , et quelques in-
versions forcées que la nouvelle école
aime encore trop, quoiqu'elle s'en cor-
SAINT AIGNAN, ÉYÊQUE D'ORLÉANS.
309
ri^fi tous les jours. Il faut bien \e recon-
naître : après les brillans mais infruc-
tueux essais qui ont eu lieu dernièrement,
la véritable harmonie du vers français
est celle des grands génies du siècle de
Louis XIV. Le vers, mesuré autrement,
est, selon nous, fort inférieur à la prose.
André Chénier est un modèle admirable
du langage qui convient à celle époque.
Nous devons dire que l'auteur de la Thc-
baïcie est rarement tombé dans ces er-
reurs j mais nous espérons qu'il effacera
ces taches qui nuisent encore au bel en-
semble de son œuvre.
Amédée Duquesnel.
SAINT AIGNAN, ÉVÊQUE D'ORLÉANS EN 391.
Il est deux noms qu'on ne saurait pro-
noncer devant un Orléanais sans éveiller
dans son âme un sentiment mêlé d'or-
gueil et de reconnaissance; de ces deux
noms , l'un a passé dans toutes les bou-
ches; il a éveillé toutes les sympathies,
non seulement en France , mais dans
l'Europe entière, et nul être capable de
s'enflammer d'amour pour son pays ,
d'admirer ce qui est beau, ce qui est
grand, ce qui est sublime, ne prononce
sans respect le nom de ia jeune lille qui
sauva un royaume, et qui, pour prix des
plus merveilleux exploits, périt à dix-
huit ans du plus horrible supplice : de
Jeanne d'Arc , enfin , dont le front virgi-
nal resplendit des rayons de deux gloires
également belles ; de cette Jeanne, qui
fut guerrière sans peur et femme sans
reproche.
L'autre nom, quoique moins connu,
mérite néanmoins de l'être, car il s'offre
aux regards de l'histoire sous la sauve-
garde des vertus chrétiennes. Ses droits
à la vénération des hommes sont incon-
testables; car h (|ui déccM-neront-ils les
palmes de l'immortalité, si ce n'est h
ceux dont le génie ne se signale (pu) par
dès bienfaits!
i'iCrire la vie de saint Aignan , c'est tout
ensemble réparer une injustice du sort
et combler une lacune dans nos annales
historicpies ; mais remuer la poudre iui-
pal()al)le d'un passé accompli depuis
quatorze siècles pour reconstruire avec
ses parcelles éparses un corps saisissa-
ble , vivant, coloré, v\. accepter celle
tftche au dix-uewvièuie siècle , c'esl s'en-
gager h faire tout A la fois du drame et
de rhisloire ; car aujourd'hui ])lus cpic
'aomu vin. ~ N" ic». iic.i».
jamais, pour mériter d'être lu, il faut
savoir intéresser : je vais essayer d'y
réussir.
L'invasion de l'Europe presque en-
tière par Attila fut, comme toutes les
crises nationales qui torturent des géné-
rations entières, l'occasion d'un déploie-
ment de forces surhumaines, d'où na-
quirent selon l'occurrence de grands
crimes ou de grandes vertus.
Parmi les célébrités qui surgirent du
sein de l'Église h cette époque mémora-
ble, saint Aignan se présente un des pre-
miers à côté de sainte Oeneviève de Pa-
ris, de saint Sévère de Trêves, de saint
Cicrmain d'Auxerre et de saint Loup de
Troyes.
Une P^ie de saint Aignan, écrite qua-
tre-vingt-six ans après sa mort, au temps
de Grégoire de Tours, s'est perdue peut-
être lors de l'invasion des Normands ; il
en reste trois autres manuscrites ; la
plus ancienne remonte au neuviènu" siè-
cle environ. Plusieurs historiens latins
ont aussi parlé de saint Aignan , tels que
Sidonius Apollinaris, etc. , et après eux ,
llelgauit, (le La Saussaye, lîoucjtet, !)u-
chesne , Hubert, etc.; mais la réunion
de tous les documens où l'on peut re-
courir ne présente pas un eusrmble com-
plet : il nous faut donc recomposer l'u-
nité ?i l'aide de débris ; nous travaille-
rons à cette (l'uvre d.ius celle \\\c tou-
jours attrayante, celle de rendre hom-
mage ù la vertu et à la vérité.
Saint Aignan ouAgnan naquit ùVieinie,
dans le DniphiiK', en 378. Les ciironr-
ques sont muet 1rs sur les prrmièrivs an-
nées (le son existence , et nous ne ressai-
sissons ses traces qu'au nionuMil où, par-
•.!0
:^io
SAÎNT AÎGNAN,
vrnii h 1.1 joiinrsse, elles no)is le roprr-
senlriil ïlom^ dos avantages les plus llal-
teiirs , s'arrachaiil aux séductions du
monde pour se livrer i*! une seule passion,
celle (le la vie contemplative . et se reti-
rant dans un cliAleau solitaire situé près
d'Orléans, sur les bords agrestes de la
Loire.
Les motifs qui déterminèrent le jeune
Aignan à préférer l'isolcuient au contact
de ses semblables, dans un A^e où Ton
vit ordinairement plus en autrui qu'en
soi-même, sont du nombre de ceux
qu'on peut pressentir plus qu'assigner;
car. dans riiistoire du c(rur bumain , la
pudeur ou l'intérC-t décbirent bien des
pages, mais la curiosité se plaît à re-
cueillir leurs fragmens. Certes, nous
sommes loin des temps où la passion
s'augmentait par le sacrifice; mais n'ou-
blions pas que nous sommes au qua-
Iricuie siècle ; que ce sentiment avait
alors sa religion, sa ferveur, son fana-
tisme môme, et cela devait être ainsi.
L'enfance des peuples ressemble à l'en-
fance des bommes ; cbez les uns comme
cbez les autres. l'exagération est un prin-
cipe vital; le bien et le mal sont sans
cesse en présence et se livrent bataille
visière baute : point de transitions, point
de demi-teintes, mais seulement des om-
J)res vigoureuses et de vives lumières. Le
moyen Age est une ébaucbe de civilisa-
tion dont l'originalité frappe et captive :
ne pourrait-il pas être comparé à une
esquisse dans laquelle un grand peintre
verse avec négligence et profusion la
somme entière de ses idées , le superflu
de sa paltUle, dépassant ainsi les limites
du bien . mais imprimant à son œuvre le
mouvement et la vie? Revenons à saint
Aignan.
^>i la solitude conduit presque toujours
h l'égoïsme. elle nourrit aussi les gran-
rfes pensées ; l't^sprit s'étend cpu;lqtiefois
en raison du raccourcissement des rayons
du cœur; on sent moins , mais on pense
plus.
Iii( 11 fju'à celle époque les réclusions
volontaires ne fussent pas rares, elles
excitaient cependant toujours l'intérêt
lorsqu'à la singularité du fait venaient se
joindre des ]>articularités altacbantes.
comme la jeunrsse. la beaut(''. le mystère;
al( is la curiosité n'avait pas de bornes,
et l'imagination, se cbargeant d'expli-
quer l'inconnu, donnait .Moût des propor-
tions gigantesques. Ceci est une des cau-
ses qui ont accru le nombre prodigieux
de célébrités religieuses, aux(iuelles la
pbysionomie du moyen Age doit un Irait
de plus.
J'ai dit que le jeune Aignan avait
choisi pour retraite un cbAteau situé près
d'Orléans, et je le répète , parce que ce
fait , fort simple en soi , va recevoir, des
motifs qui l'ont amené, un véritable in-
térêt.
Chaque homme possède un certain
tact, une sorte d'odorat qui lui fait dé-
couvrir au premier moment les similitu-
des et les différences qui existent entre
lui et le prochain. De cette vision nais-
sent la sympathie et l'antipathie; ce fut
la sympathie qui détermina Aignan dans
le choix de son ermitage , et c'est à co
choix qu'il dut le rang émineni que. Dieu
lui destinait dans l'Église. 'J'elles on voit
deux gouttes d'eau fort proches fondre
toul-à-coup l'une sur l'autre, et de deux
qu'elles étaient ne présenter que l'unité,
telles deux ûmes qui se conviennent s'at-
tirent et se confondent. Aignan elEuverte
en firent l'expérience. Ce phénomène
n'est pas rare ; mais ce qui . dans celle
circonstance, ajoute à l'intérêt, c'est
qu'il s'opéra , en d(''pit des distances na-
turelles et sociales. Ln effet, Aignan élait
dans la fleur de la jeunesse , et Euverle
touchait presque au terme de sa carrière.
L'un vivait obscur et solitaire ; l'autre
occupait un trône pontifical ; il élait
évêque d'Orléans. Tout devait faire pré-
sumer que ces deux hommes, l'un au
pied de la montagne . l'autre au sommet,
ne se rencontreraient pas; le contraire
arriva. Le jeune Aignan avait aperçu ce-
lui qui devait être bientôt son ami . dans
une (le ces circonstances qui semblent
naîtr»î tout exprès pour forcer l'Ame h
des irruptions soudaines qui la trahis-
sent : et tous deux ils s'aimaient déjà
qu'ils ne le savaient pas encore; aussi,
(juand Aignan choisit sou ermitage non
loin des lieux habités par Euverle, il ne
se dit pas : « .le serai près de lui ; je
< pourrai le voir (piand sa charité le fera
i errer dans la campagne , quand les so-
I lenniti's de l'Eglise m'appelleront dans
i le temple de Dieu. > 11 ne s'était pas dit
ÉVÊQUE D'ORLÉANS.
311
tout cela; mais il avait obc;! à l'une de
ces voix secrètes qui nous commandent
à notre insu , et disposent de nous quand
nous croyons être libres. Euverte, de son
côté , se disait : a Le regard d'Aignan est
i mélancolique ; ses yeux si beaux sont
< tristes; Aignan a besoin d'un père,
i d'un ami -, je serai pour lui l'un et
< l'autre ; qu'il vienne, je veux le revoir,
i lui parler, descendre dans son âme. »
Aignan , sur l'invitation qui lui fut
faite, se rendit à la demeure épiscopale.
Ce ne fut pas sans émotion , sans doute,
qu'il vit s'élever et retomber sur lui la
lourde tenture qui dissimulait l'entrée
du réduit modeste où l'attendait le digne
prélat. Il serait fort curieux d'être initié
aux détails d'un entretien dont nous ne
connaissons que les résultats ; car la pré-
sence d'un tiers l'eut rendu impossible ;
d'un côté, rûge dépouillant son austérité
pour revêtir les grâces qui naissent de
l'abandon- de l'autre , la jeunesse soule-
vant les voiles du mystère pour puiser à
la source de l'expérience des forces et
des consolations nouvelles. Mais abré-
geons ; peu de temps après cette confé-
rence , Aignan fut ordonné prêtre et ap-
pelé à la conduite du monastère de Saint-
Laurent-des-Orgerils, situé dans un des
faubourgs d'Orléans. C'était une espèce
de noviciat que lui faisait subir Euverte,
qui avait ses vues pour en agir ainsi.
Sentant ses forces diminuer, le sage pré-
lat voulait se décharger d'un fardeau si
pesant , et il caressait la pensée d'inves-
tir son fils adoptif d'une dignité qui de-
vait mettre en évidence les hautes quali-
tés qu'il avait devinées en lui.
Les êtres supérieurs impriment un
mouvement ascendant à tout ce qu'ils
touchent, attirant à eux, par une sorte
de puissance magnétique, ce qui vit dans
le cercle soumis à leur influence.
Aignan eut h peine commencé sa mis-
sion que tout changea dans le monde
isolé qu'il avait à gouverner; l'esprit de
désordre et de mesquinerie fit place aux
sentimens d'urbanité , aux idées géné-
reuses; on n'était frère que de nom ; on
le devint par la charité. L'expérience
était faite, l'<'*preuve suffisaute. Euverte
le sentit, et bientôt la mitre dorée, qui
chancelait sur une tête septuagénaire,
vint relever l'éclat et la noble se d'un
front où la jeunesse de l'âme ne brillait
pas moins que celle de l'âge.
Un succès mérité ne rencontre que des
inimitiés passagères; il y a dans les mas-
ses une justice qui crie plus haut que
ienvie et la malignité. Si la jeunesse
d'Aignan excita quelques jalousies parti-
culières ; au regard de tous elle ne fit
qu'ajouter un charme de plus à son mé-
rite et à ses vertus.
Cependant une vive douleur devait
bientôt atteindre le cœur du jeune pré-
lat; son digne ami touchait au terme de
sa carrière, et le 7 septembre 391 il reçut
à la fois sa dernière bénédiction et son
dernier soupir.
Soixante ans vont s'écouler , durant
lesquels saint Aignan se révèle à la posté-
rité par le zèle et le talent qu'il déploya
en 407 contre Arius , fameux hérétique
dont les doctrines ne purent prévaloir
dans le diocèse confié au saint pontife ;
puis par deux legs d'un mérite diffé-
rent : un bienfait et une cathédrale.
Quant au bienfait , voici ce qu'on rap-
porte : Agrippin , préfet romain, près de
succomber à une maladie pour laquelle
tous les secours de l'art avaient été iin-
puissans , fit appeler le nouvel évêque et
le pria d'intercéder le ciel en sa faveur ;
peu de temps après, ayant recouvré la
santé, il exigea qu' Aignan lui indiquât
les moyens les plus propres à lui prou-
ver sa reconnaissance. Celui-ci, fidèle à
son noble caractère, ne demanda d'autre
faveur que celle de pouvoir exercer en
grand cette ardente charité dont il venait
de prodiguer les témoignages : il de-
manda la délivrance de tous les prison-
niers renfermés alors dans les murs d'Or-
léans.
Quelques jours après, les populations
des cités et des bourgades environnantes,
s'étant jointes à celle de la ville, se
pressaient sur les pas d'un seul homme :
cet homme, c'était le jeune Aignan , qui
s'avançait, bénissant et béni, à travers
les flots d'un peuple admirateur. A sa
voix les cachots s'ouvrent , les fers tom-
bent; les captifs se précipitent; ils re-
voient la Iniuière, le ciel, la nature : puis
ils tombent à genoux devant leur bien-
faileur, qui, par ses libéralités, achève
l'œuvre de rédemption qu'il a romnien-
cée. Depuis , un privih'ge parliculier
312
SAINT ATf.NAN,
porp(^Uin I»* souvenir do relie sninlo î
:zloire, en eoiilt^ranl aux successeurs (\r.
saint Ai^nan le «Iroil <le pjiAce nu jour de
leur enlroe ponlilicalc. Dans la suile ,
cette entrtUî devint encore plus solen-
nelle, mais moins touciianle. (^)<ialre l>a-
rons du duché d'Orléans élaienl obli^'t's
d'y porter sur leurs épaules l'evique as-
sis dans un fauteuil. La première de ces
préio^atives fut conservée jusqu'au ré-
^ne de Louis \\ j mais à cette époque
(en 1758), elle fut restreinte au droit d'in-
tercession près <lu monarque. Les traces
de cet antique usaj;e ne disparurent en-
tièrement qu'au temps où tous les privi-
lèges furent abolis (1).
(I) y'otiee sur Vaneieriîie réception de» évCquei
d'Orléans.
Los procès-verbaux du ci'rrmonial qui s'obscr-
vail lor» de l'entrée des l'-vrciues à Orléans, con-
tiennent des particularités qui ne sont pas sans in-
térêt. On nous saura peut être gré d'en rapporter
tjuelquc> unes.
(Quarante jours avant celui de l'entrée du nouveau
prélat , on la faisait publier au son des tronipcUes
et des tambours; puis révèque envoyait son procu-
reur fiscal et un notaire pour requérir les quatre
barcns ou seigneurs qui étaient tenus de le porter
depuis la porte du cloître de Saint-Aignan jusqu'à
la porte principale de la cathédrale , de s") trouver
en personne ou de s'y faire représenter dignement.
Ces quatre seigneurs étaient le baron d'Yèvre-le-
riiaslel , le baron de Sully, le baron du Cbérai-les-
Meung, le baron d'Aschires et Rougemont. Les
chroniques rapportent diversement l'origine de cet
usage. Trois jours avant son entréo, révè(|ue se fai-
sait apporter la liste des prisonniers ; un bureau
était formé pour juger si les cas étaient rémissil)lc>,
cl des prédications leur étaient faites matin et »oir
jusqu'au jour de leur délivrance.
La surveille de la cérémonie , l'évéque se rendait
à Tabbaye de Notrc-Dame-dela-Cour-Dicu , située
à six lieues de la ville, dans la forêt d'()rléans. A
quelques pas du monastère , on lui présentait lus
livres où étaient contenus les formules des scrmens
relatifs à la conservation des privilèges de l'abliiye,
et lévéque faisait serment de les respecter, «< sauf
mon droit, > ajoutait-il.
Los cérémonies religieuses accomplies, il était
introduit à l'hôtel abbatial , où il avait droit de pro-
curation , c'est-à-dire qu'il était logé et traité lui et
sa faite pour cette fois seulement.
De la Cour-Dieu , il se rendait à Orléans, s'arré-
tanl à l'abbaye de Saint-Loup , monastère de (illes
de l'ordre de Saint-ncrnard, puis il allaita l'abbaye
Sainl-Euverte , ou les formalités précédentes s'ob-
servaient rigoureusement, sauf le serment. Le droit
de procuration l'aulurisuil à ^ouper et coucher dans
Puisque j'ai prononcé le mot cathé-
drale , je ne saurais résister à l'occasion
(pii s'offie de consacrer une pa;;e h l'ini
des plus beaux monumens dont la l'rance
doit s'enorgueillir , et dont cependant
on a très peti parlé. Celle digression,
<lu reste, n'est point liors de jn-opos,
puisque la pensée de ce monument et
une partie des fondations sont dues nu
zèle éclairé du prélat dont nous écrivons
l'hisloire.
Figurez -vous deux tours de formes
identiques et de hauteurs semblables,
élevant leurs tètes rivales à 308 pieds du
sol, portant leurs trois étages de dimen-
sions différentes jusque dans la région
le monastère; toutefois, les abbés prétendaient
n'être tenus d'offrir à l'évèiiue que deux œufs frais,
un lit pour lui el une botte de foin pour sa mule.
Ces choses étaient en effet présentées par les ofli-
ciers de justice du couvent. Il était fait procès-ver-
bal de présentation , contre lequel le syndic du
chapitre faisait le sien , prétendant qu'outre les
deux œufs frais, Tabbô était obligé de donner un
souper convenable au seigneur èvèquc et à tous
ceux qui l'accompagnaient.
C'est à Saint-Euvcrte 5 (ju'au jour fixé, le clergé
de la ville et des environs , les communautés reli-
gieuses, les pauvres de l'hôpital venaient chercher
l'évéque , qui se rendait à Saint-Aignan n'ayant
pour toute chaussure que des sandales.
Au cortège religieux se joignaient les autorités
civiles et militaires de la ville; arrivés à l'église,
les marguilliers lavaient les pieds de l'évè(iue et les
lui parfumaient, ce pourquoi ils recevaient sur-le-
champ en échange de cet office quarante sous pari-
sis, puis ils le chaussaient de bas, de brodequins et
de sandales de damas rouge , enfin ils le vélissaient
d'une tunique el d'une dalmaiique de même cou-
leur, par-dessus laquelle on passait nne chape do
brocart d'or. Les mains n'étaient point oubliées :
elles étaient recouvertes de gants de soie rouge
brodés d'or. On échangeait ensuite sa mitre contre
une plus riche, el la crosse, jusqu'alors voilée de
taffetas blanc , étail découverte. L'évè(iue , en sor-
tant de l'église, était porté de la nef hors du cloître ;
Ij , faisant tourner son fauteuil de manière à être
on face des chanoines , il leur donnait pour adieu
sa bénédiction. On abaissait ahsrs sa chaise , et il so
lovait pour se rasseoir dans un autre fauteuil
tourné en sens contraire. C'était à ce moment que
commençaient les fonctions des barons. Arrivé à la
poile Bourgogne, les juges lui prèsenlaient les cri-
liiiiiels en faisant .«.errjient i\o n'avoir ni détenu , ni
tlélourné aucuns prisonniers de leur ressort, comme
aussi de n'avoir avancé leur jugement ou leur
oxécution «le manière à Ii-s priver de leur grâce, en-
tin de n'a>oir rien fait (|ui pût nuire au privilège de
ÉVÊQUE
des nuages qui viennent se jouer et se
heurter entre leurs mille colonnettes et
leurs légères dentelures; voilà ce qui
saisira votre regard, si , placé sur le beau
pont qui partage la Loire , votre visage
est tourné vers le nord-est.
Avez-vous assez considéré ces géantes
aux fronts couronnés de joyaux qui se
détachent sur l'azur des cieux , tantôt
sombres et grisâtres, tantôt lumineuses
et dorées ? Approchez du pied de Tédi-
fice. Voyez ce portail; quelle élégance!
Comme les lignes principales en sont
belles et faciles à saisir, car les orne-
mens y sont prodigués sans abus ! Exa-
minez le flanc de l'édifice, paré de pointes
pyramidales qui terminent avec tant d'é-
légance et de variété les piliers protec-
teurs du vaisseau gothique ; puis , si vous
n'êtes pas encore fatigué d'admiration,
vous jouirez à la vue de ce petit cloche-
ton octogone si délié, qui s'élève au-
dessus de la nef, et semble un joli page
à la suite de deux belles et brillantes
souveraines. Tout est bien , tout plaît
dans cette œuvre qu'on ne saurait se
lasser de contempler, parce qu'on dé-
couvre sans cesse de nouvelles perfec-
tions, soit dans les détails, soit dans
l'ensemble.
Le projet de percer une rue de soixante
pieds de largeur, traversant Orléans de-
puis le portail de Sainte-Croix jusqu'à la
rue Royale, doublera, en s'accomplis-
sant, la valeur d'un monument que beau-
coup de voyageurs sont privés d'admirer,
révèquc. Ceci fait, les criminels se prosternaient en
criaul par trois fois miséricorde ; puis s'étanl rele-
vés, ils se joi{;naient au cortège, marchaient deux
à deux , la tôle nue , et précédés do leurs geôliers.
Knfiu, on arrivait à la cathédrale, et après un office
solennel, on se rendait à rhôlel épiscopal où diffé-
rentes tables étaient dressées pour traiter selon leur
rang les personnes qui avaient fait partie du cor-
tège. Le dîner était suivi d'une exhortation adressée
aux rémissionnaires rassemblés dans la cour de l'hO-
lel et placés sur des estrades préparées à cet effet.
Après cette prédication, ils se prosternaient de nou-
veau, criaient encore trois fois niisiricordi', et révo-
que , d'un(! dos fenêtres do son palais , les déclarait
absous; après quoi on leur distribuait les restes des
tables , cl tout était terminé.
Lo nombre dos prisonniers délivrés par les évé-
qucs était souvent très considérable; il s'éleva
dans les derniers temps jusqu'à huit cent soixante-
cinq.
D^ORLÉANS. 313
et qui souffre du voisinage de vieilles
échoppes et de divers bâtimens qui , nous
l'espérons, seront un jour démolis. L'hô-
pital, entre autres, adossé à l'un de ses
lianes, est un de ceux qui nuisent le plus
à l'effet pittoresque de l'édihce.
Les premiers fondateurs de Sainte-
Croix furent saint Euverte et saint Ai-
gnan ; mais ce monument est bien loin
d'offrir l'aspect qui le distinguait à son
origine. La nef, construite dans le prin-
cipe sur deux lignes parallèles, a main-
tenant deux saillies sur les flancs, qui
ont été ajoutées sous Louis XIV ; le clo-
cher n'a été posé qu'en 1790, et les tours
aussi n'ont été achevées qu'à cette épo-
que ; elles sont l'œuvre de trois célèbres
architectes : Gabriel, Trouard et Paris (1).
Les tours , du siècle de saint Aignan ,
démolies en 1725 , n'étaient pas de lar-
geur semblable; des toits pointus, ter-
minés par des croix en fer, les couron-
naient ; un portail, large seulement de
24 pieds, les unissait.
Les catastrophes qui ont nécessité les
reconstructions successives et fréquentes
de ce temple gothique , offrent un inté-
rêt historique que nous nous proposons
d'exploiter quelque jour; on sera sans
doute curieux d'apprendre comment un
édifice commencé dans le quatrième siè-
cle n'est pas encore entièrement terminé
dans le dix-neuvième ; comment chaque
flot de génération lui a laissé une pierre
à son passage; comment enfin un monu-
ment dont l'ensemble est plein d'harmo-
nie, recèle cependant la tradition de tous
les Ages, depuis le premier jusqu'au der-
nier roi de France.
Mais voilà une digression pour laquelle
je dois demander grâce. Ceux qui auront
vu Sainte -Croix d'Orléans me le par-
donneront, j'espère ; car ils n'auront pas
oublié, sans doute, celte œuvre de génie
et de goTit qui s'élève majestueuse, élé-
gante et fantastiiiue au sein de la vieille
cité.
(1) Les descondans do M. Gabriel, à qui nous
devons lo portail do .'^.linle-Croix et le premier
éla[',o do ses tours, habitent Orléans. M. le baron do
Morogucs, pair de France, possesseur do cette bello
propriété qui , sous le nom de la Source , attire les
voyageurs, s'honore de compter le cclcbrc architecte
parmi ses ancêtres.
311 SAIM^ AIGNAIN,
rSous voici parvenus à l't^poque la plus
saillante de la vie du saint évéque. ^^on
nom va tli'sorniais s'unir à des faits d'mu'
telle importance, «lue, mal^'ré la prrte
que nous avons déjà signalée d'un ma-
nuscrit précieux, le mutisme forcé de
riiistoire va cesser tout à coup.
Ainsi qu'un llambeau dont la dernière
lueur est souvent la plus vive, le nom
d'Aignan jaillit en quoique ^ovlr. de
l'obscurité des siècles, et brille d'un plus
vif éclat au moment de la mort de celui
qu'il sijçnale, comme si, dans tous les
liges, la gloire ne pouvait grandir que
sur la tombe.
Ce n'est plus un jeune homme à la
noire chevelure, c'est un vieillard octo-
génaire que nous allons voir ligurer sur
un sanglant théâtre, un vieillard dont
soixante années passées dans les travaux
de l'apostolat n'ont pu courber la tôle,
et qui, se dévouant au salut d'une po-
pulation menacée , la soustrait au fléau
prêt à l'atteindre, par l'autorité de ses
vertus et l'ardeur de ses prières.
Attila , homme de sang et de débau-
che, promenait alors dans tout !e monde
ses hordes brutales et victorieuses. Après
avoir assassiné son frère Bléda pour usur-
per la couronne , ravagé tout l'Orient,
forcé Théodose-le-Jeune à lui payer tri-
but, il traversa toute la Germanie, et
pénétra enfin dans les Gaules.
riusieurs villes, telles que Metz, Trê-
ves, Arias, avaient déjà subi les hor-
reurs que la barbarie du siècle et celle
du vainqueur réservaient aux vaincus.
Saint Aignan devine la pensée du Scy-
the. Ses entrailles s'émeuvent pour ce
peuple qu'il aime; il veut le sauver. H
sait qu'Aetius, général en chef de l'armée
romaine, guerrier victorieux et redouté,
peut opposer une digue puissante au tor-
rent dévastateur qui s'approche : mais
A«;tius est campé dans la Gaule Vien-
noise. Arles (1), lieu de sa résidence,
est à 15G lieues d'Orléans ! Celte distance
se franchit rapidement a\ijourd'hui ;
mais un loug voyage offrait dans ces
(1) Celle ville, biiuéc dans lo doparlcraent des
Bouchcs-du-lUii»ne , ^■\i^lail inciue avanl la doini-
nalion de!> Rouiainà dans les Gauler. Les Grecs la
nuiuiuaicnl Thiliiiû, cVal-à-dirc njame/Ze , à cause
de la fcrlililc de bou Icrriloirc qiA U rendait la
temps reculés des difncullés et des périls
capables d'effrayer un homme presque
eenlenaire: mais, que n'ose entrepren-
dre; la charité !
Saint Aignan part : il voit Aélius, l'in-
téresse, le subjugue, et obtient enlin sa
promesse de venir au secours de son
troupeau dès qu'il seiait menacé.
Le moment du péril ne se fait pas
atteiuire. Dès le commencement de l'an-
née siiivante, 451, le fléau de Dieu et des
hommes vint planter son étendard de-
vant Orléans, qui. par une particularité
merveilleuse, dut deux fois sa délivrance
à ce {[ui existe de plus faible , mais de
plus respectable sur la terre, un vieillard
et une jeune fille.
On s'arrue, on vole aux murailles, on
les défend avec vigueur. L'évèque se
montre partout , et partout l'aspect de
son front chauve, majestuensement em-
preint de la fermeté de son Ame, éveille
l'audace, ranime le courage et fortifie
l'espoir ; car le mépris de la mort et
l'amour du prochain investissent celui
qui les ressent d'une autorité naturelle,
la seule que les hommes n'aient jamais
eu la pensée ni le pouvoir de contester.
Cependant le courage, ainsi que la lièvre,
a ses accès. Deux choses réussissent sou-
vent h le vaincre , la contagion de la
peur et le temps. Or, les légions romai-
nes, dont on espère le secours, ne pa-
raissent pas. En vain la population trem-
blante se presse sur les remparts pour
chercher à découvrir au loin le scintil-
lement des armures, rien n'interrompt
l'uniformité de la plaine. « Eli bien î dit
i le saint, j'irai vers Attila; je saurai si
< ce barbare porte un cœur d'homme
i dans sa poitrine. >
Aussitôt une porte massive roule sur
ses gonds , un pont s'abaisse , et le pon-
tife marche vers l'ennemi, suivi des vœux
ardens de son peuphr. U avance, fort de
la seule puissance de son regard. La
foule armée s'ouvre pour lui laisser pas-
sage. Attila le voit et sourit. « Gucr-
1 rier, lui dit Aignan , je sais qu'il le
nourrice des fioules. Elle fut le chef-lieu d'une co-
luuie ruiuainu ut la résidence do Con.slanlin, qui lui
donna lo nom de Conslamine. Parmi les nombreu-
se» antiquités qu'un y trouve , un amphilUOàUe cl
uu uLcli3-iue &oui juiIuuI rcuiarquaUcs.
ÉVÊQUE D'ORLÉANS.
315
faut du sang ; je viens l'offrir le mien.
Prends-le , mais épargne celui de mes
enfans. — Tes enfans.... Où sont-ils?
— Ma famille est nombreuse. Vois- tu
ce peuple généreux qui veille dans ces
murs pour les défendre, voilà ma fa-
mille : je la tiens de Dieu, j'en dois
compte à Dieu. Parle, que te faut-il?
— Vieillard insensé, crois-tu qu'Attila
s'abaisseù demandercequ'il peut pren-
dre ?— Ce qu'on acquiert par le crime
porte malheur. — Tu crois ? — Dieu
réserve des châtimens terribles à ceux
qui le bravent. — Lui . punir Attila !...
Attila , dont les pas font trembler la
terre, et devant qui les étoiles s'abais-
sent ; il n'oserait 1) !... — Attila , ne
blasphème pas ainsi , mais écoule. As-
tu fait dans ta vie quelques bonnes
actions ? As-tu quelquefois été juste.
clément ?— Oui , quand il l'a fallu
pour réussir. — Ainsi, tu ne connais
pas le charme d'une action généreuse
et volontaire. — Vieillard, ta haran-
gue commence à me déplaire ; songe
que tu es en ma puissance, et qu'un
seul de mes doigts suffirait pour te
broyer sans efforts. — Je le sais, et la
crainte est loin de mon cœur. Attila .
tu as triomphé jusqu'ici, mais peut-
ctre l'heure est proche où lu seras
compté parmi les vaincus. Agis en
maîlre tandis qu'il en est temps en-
core. L'honneur, la liberté, la vie pour
tous, et tu seras béni par-delà le tom-
beau.— La vie , je l'accorde; quant à
l'honneur, à la liberté, j'en dispose.
La honte et l'esclavage sont le partage
des vaincus. — Alors , garde la clé-
mence, mais entends ces dernières pa-
roles : Le temps est proche où , cour-
bant ion front orgueilleux devant ceux
qu'aujourd'hui tu méprises, tu subiras
la honte i\ue tu leur préparais, et rien
n'adoucira tes regrets, car tu l'auras
méritée. — ^ ieillard , crains ma co-
lère. — Homme , je ne crains que
D.eu. — Crains-la, te dis-je : va-t'en.
— Je te braverais si ma mort devait
sauver mon peuple, mais porr lui je
dois vivre aujourd'hui encore. Adieu ,
(1) Attila pn'londaii en effet qno les étoiles lom-
baient devant lui , qu'il était un marteau pour le
inonde eulier.
t nous nous reverrons dans réternité.
( — Va. va, demain Attila t'en ouvrira
( les portes. — Prends garde qu'elles ne
i se referment sur toi !... i
Mille cris d'allégresse signalent le re-
tour du saint ambassadeur. — < Mes en-
fans. dit-il à la multitude qui se presse sur
ses pas et baise ses vêteraens , prions!....
hélas ! prions encore: i et le peuple entier
se prosterne, et l'hymne de la prière s'é-
lève vers Dieu, mêlé aux hurlemens des
barbares, qui célèbrent déjà leur pro-
chaine victoire (1). Ils se précipitent
avec le délire de la rage vers les portes
de la cité : bientôt la résistance s'affai-
blit avec le nombre des défenseurs : les
poutres massives commencent à s'ébran-
ler : un moment de plus, et Orléans ces-
sera d'être. Tout-à-coup, comme si le
ciel eût pris en pitié tant de misères, le
soleil s'obscurcit . des torrens de pluie
qu'un vent fougueux disperse inondent
le sol, le tonnerre gronde sans inter-
ruption : il semble bondir de nuage en
nuage , de cieux en cieux -, la foudre s'ou-
vre passage et frappe cent fois la terre
sans cesser de sillonner les airs.
Les assiégeans effrayés, aveuglés, sont
forcés à la retraite; la nuit succède à
l'orage et l'attaque est remise au lende-
main (2).
Le jour parait à peine, que l'air reten-
tit de nouveau des coups ler.ibles et
précipités des machines de guerre; les
pierres, le bois, jaillissent eu éclats, les
tours s'écroulent , et les Huns se pi'éci-
pitent dans les faubourgs en poussant
d'effroyables cris. Mais les armées réu-
nies des Romains, des Francs, des \ isi-
ijoths et des Bourguignons, fondent à
l'improviste sur les vainqueurs, et en un
instant les rues sont arrosées de leur sang
et jonchées de leurs cadavres. Attila veut
en vain rallier les siens, ceux qui peu-
vent échapper à la mort prennent la
fuite, et lui-même, la rage dans le cœur,
est entraîné sur leurs pas; eulin pour-
(1) Le musée d'Orléans poiséJe un tableau do
M. de Juine, qui retrace le moment où saint Aignao,
entouré du pouplo . implore le ciel en faveur des
assiégés.
(2) Cet orage ériata le 14 jain et sanva la Tille,
car il donna le temps d'arriver aux légions romman-
dée« par Aclius, Mértiêo, Tiiiodoricuà et Condi
cdire.
1()
IIAITOIIT AU MT>;iST
suivi , harct'lt* . il est contraint d'accepter
U's cliaiices d'un eoinbat qui luct lin ti
ses conquêtes dans les Caules (1).
Le cultivateur des plaines de la Solo-
j;ne (jui de nos jours promène lentement
la herse sur le sol cpii le nourrit , est loin
de soni^er que les corps muliii's de près
de trois cent mille hommes, descendus
des reliions i;lacées du nord de l'Asie il y
a quatorze siècles, ont servi d'en«;rais à
ses moissons.
11 ne me reste plus qu'à signaler l'épo-
que de la mort du héros chrétien. Celte
mort arriva peu de temps après les évé-
nemens mémorables dans lesquels il joua
(I) Les historiens ne s'accordent pas sur le lieu
où se livra ce combat mémorable. Morcri prétend
que le mot catalaunicis est corrompu et doit se
traduire i>ùr secalaunencis. Selon celle version, la
bataille aurait été donnée en Sulogne cl non pas
dans les plaines de Chûlons-sur-Marne, comme
quelques uns l'assurent. La Sologne est un pays
plat , au midi il'Orléans , il offre une physionomie
particulière. Il y a dans le caractère et les mœurs
de ses habitans une originalité native qui les fait
aisément reconnaître.
IIE 1)K L'IISTLUIEUU,
un si p;rand rôle : elle fut douce sans
doule. car la mort est nu bien pour ce-
lui qui croit et espère.
L«; couvent des Orgerils, théAlrc de ses
piemiers travaux apostoliques, recjiil sa
(léj)()uille mortelle . le 17 novembre 15.3.
Iji 1()2î), sons le roi liobert, on la trans-
porta dans l'église Saint-Pierre, qui dès
lors ne porta plus que son nom. Ce nom
est aujourd'hui tout ce (jui reste de cet
homme si éminemment doué du ^'énie du
cœur, celui qui enfante les dévouemens
sublimes : car les calvinistes, oul)liant que
la vertu mérite les hommages de tous les
cultes, pillèrent sa châsse en I.'j62, brû-
lèrent ses reliques . et livrèrent ses cen-
dres aux vents. Si le cœur s'attriste à
l'idée de cette persécution d'outre-mort,
de cet anéantissement dt' l'homme par
l'homme, la religion se glorille dans cet
acte même, puisqu'elle y trouve la preuve
de cette vérité consolante, que les tradi-
tions qui perpétuent le souvenir des ac-
tions utiles et généreuses peuvent survi-
vre aux monumens destinés à les honorer.
Comtesse Ol. M. de Leknvy.
I
ilAlTOllT A M. LE IMLMSTUE DE L'IMÉIUELR ,
SUR LES PKISO.NS, MAISONS DE FORCE, MAISONS DE CORIiECTION ET BAGNES
DE L'ITALIE ; par M. CERFBERR.
Il y a peu de questions aussi graves, et
peu lie questions aussi agitées de nos
jonrs que celle de la réforme d^s prisons.
De nombreux écrits ont été publiés en
France h propos du régime péniten-
tiaire; beaucoup d'opinions, plus ou
moins exclusives, ont été émises: quel-
ques essais ont été préconisés, iouteibis,
sauf certains principes généralement ad-
optés, on n'est pas «encore arrivé h une
formule nette et décisive , à un système
large et complet sur celte branche im-
porlante de l'administration publique.
En pareille matière, il faut le <lir('. on
rencontre à chique pas des difficultés,
des obstacles, que l'élude et l'expérience
peuvent seules lever.
Consulter les usages des nalioiis élran-
^èicâ, voir eu qui se i>ialniuc chez elles,
y chercher des termes de comparaison,
est assurément un moyen de se procurer
des renseignemens utiles; el telle est la
mission dont Al. Cerfberr avait été chargé
pour i'ilalie. Son rapport, qui est sous
nos yeux, prouve qu'il l'a remplie avec
conscience et discernement.
M. Cerfberr a visité un grand nombre
de prisons ; il les a visitées soigneuse-
ment, dans leur ensemble et dans leurs
détails. Aous le félicitons de ne s'être
pas borné, comme lant d'autres, à de
vaines et faciles observations de statisti-
que, mais de s'être préoccupé avant
tout du point de vue moral, et des régle-
mens les plus propres A anicUorcr les
condamnés, en lelevant leur intelligi^nee,
dégradée, en les initiant à lamour du
travail cl de la vei lu,
SUR LES PRISONS ET LES BAGNES DE L'ITALIE.
17
Le Piémont, la Lomb.irdie , le duché
de Parme, les étals de l'Eglise et la Tos-
cane, ont été successivement explorés
par M. Cerfberr. Les prisons du royaume
de JN'aples seront sans doule rol)jet d'un
second voyage et d'un examen sépare.
Rome, on le comprend, devait occu-
per, et occupe, en effet, une grande
place dans le rapport. 4 C'est à Rome,
« dit M. Cerfberr , que l'action du gou-
« vernement pontifical s'exerce avec le
a plus de sollicitude. Ici l'œil vigilant
i d'un souverain éclairé, rempli d'inten-
« lions nobles et pures, peut percer les
€ abus , et son bras , aidé de prélats dis-
« lingues, en détruire quelques uns.
«Aussi, les institutions de Rome onl-
« elles un caractère grandiose , une ap-
« parence d'ordre que l'on cherche vai-
< nement dans les autres villes de l'état.
i La bienfaisance publique et les efforts
< constans des saints pontifes ont créé
« des établissemens admirables. A ces
« établissemens se rattachent des noms
« illustres et vénérés. C'est là que la phi-
« lantropie a pris naissance sous le nom
€ plus doux de charité ; c'est là que les
« premières notions de la science, des
< principes administratifs de la charité,
« ont reçu la première et la plus large
< application. Votre Excellence trouvera
« peut-élre utile que je fasse connaître
< en détail l'esprit qui anime l'adminis-
« tration lomaine, alin de le j)lacer en
« parallèle de celui qui vivilie les admi-
« nistrations les plus modernes. On se
t trompe , je ne crains pas de l'affirmer,
i sur l'auloiité de Rome. A travers beau-
« coup de défauts, résultat d'une longue
« \)ratique, on reconnaît la trace d'une
i vaste pensée; on voit, il faut le dire,
« partout percer le gér.ie adorable du
i Christianisme, c'est-à-dire le génie de
« toutes les institutions h venir.
f Ixoine mérite d'être étudiée, profon-
1 dément étudiée ; je regrette de n'avoir
« pu consacrer plus de temps à une œu-
« vrc qui répondait si bien aux disposi-
« lions de mon esprit, comme aux senli-
« mens de mon cœur. »
Voilà, sur le coujpte de Vadiuiiiistra-
tion loniainc, un témoignage qui ne sera
pas suspect , et qu'où n'accusera pas
d'une av(MigIe partialité.
de M. Cerfberr , c'est que le signal de
cette réforme pénitentiaire, si vivement
réclamée aujourd'hui, est parti de Rouie,
et que les premiers rs'glcmens d'une
maison de correction ont été écrits par
un pape. Il s'agit ici d'un vaste établisse-
ment, destiné aux jeunes détenus, qui fut
créé , en 1703 , par Clément XI , et dont
Clément XII confirma, en 1735, les privi-
lèges. « Je liens à rétablir la vérité , dit
« M. Cerfberr. Le systcnic correctionnel
< est chrétien ; il est catholique. Ce n'est
« point un système nouveau. Il a pris
< naissance avec les monastères : un pape
i l'a baptisé, au moment où il le fit en-
•î trer dans le monde. L'Amérique ne l'a
< pas trouvé ; l'Amérique ne l'a pas per-
« fectionné- elle l'a emprunté à Gand ,
d qui l'avait pris à 3Iilan et à Rome. »
Is'ous ajouterons, à notre tour, que,
pour produire de salutaires conséquen-
ces, le systcnie correclionnel doit se
montrer digne de la haute origine que
lui assigne M. Cerfberr, et rester chré-
tien et catholiqi;e.
L'auteur du rapport a été amené à par-
ler des sociétés et confréries, qui s'occu-
pent des condamnés et détenus. Il leur
rend hommage à plusieurs égards. Selon
lui pourtant, l'influence qu'elles exercent
ne serait pas heureuse ; elle provoquerait
àdespratiquesexlérieuresde religion plu-
tôt qu'à un véritable amendement moral.
ISous ne croyons pas que ce reproche soit
fondé; nous le croyons dautant nu)ius
qu'il est formulé d'une manière vague et
générale. Assurément , des hommes de
piété et de foi ne peuvent pa'^ pn\-her la
religion, sans prescrire avant tout les
vertus qu'elle consacre, les règles de
conduite qu elle impose, et il ne leur e.<-l
pas si dilïieile de distinguer de trom-
peuses apparences et des d'^monstrations
hypocrites d'une conviction réelle. Loin
de partager l'avis de M. Ccii'hevv, nous
voyons dans le concours des associations
charitables et des confréries un auxi-
liaire puissant et indi.^pcn.scihlc de toute
réforme pénitentiaire. M. Cerfberr rc-
connait la nécessité de renseigni-meul
religieux ; il comprend que. lorsqu'il s'a-
t:il de changer les cœurs, il faut autre
cliose que des ateliers et des cellules , et
(|iie , pour nous servir de ses i>ropr( s ex-
Une curieuse cl inlcicstianlc icuiai(|uo I i>icssionSj on ne inorcdi^^c jui> ii\cc des
318 HULLETINS lUIiLIOGIlAPHlQUES.
murailles. Oiiels plus cxcellens ouvricis
dc.nwrdlisulion i\\\v, ceux qui dcîsceiulenl
au louil (li's cacliols poui- y secouiii la
misère, pour y alld<;er la souKVauce,
pour y porU'r des auuiùnes et des con-
seils, pour rappeler au prisonuier ce
qu'il doit à Dieu, ce qu'il doit à ses sem-
hlables et à lui-mAme? On aura beau
faire, les dévouenu-ns que la religion in-
spire et diri^^e serout toujours les meil-
leurs; la phUanlropic ne vaudra jamais
la charilc,
il. B.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
LA IIELIGION; PERIODICO, FILOSOFICO, IIIS-
TORICO Y LITlillAlUO. Darcelona imprensa de
Bruâi (i;.
On (lisait dans le numiTo de décembre dernier :
« Les Iruvaux de l'i' nircrsilr sont dignement ap-
« préciés en France el à rÈlranj^er: \cs Annales des
(( sciences religieuses de Kome, la lievuc de Dublin,
« le Calhulique de Spire, la lievue Catholique de
« Barcelonne, reproduisent souvent de ses articles
« ou les citent avec éloge. î VUniversilc saisit avec
joie à son tour Toccasion défaire connaître à ses lec-
teurs une œuvre semblable à elle. On vient delà nom-
mer; c'eal la lielicjion, revue philosophique el lillé-
raircqui se publiée Darcelonne. Nousavonsdilcelte
œuvre semblable à Vl'niiersilv ; elle Test sous plu-
sieurs rapports; et n'y eùt-il entre les deux œuvres
d'autres points de contact que la profession des
mêmes principes catholiques, la même intention de
les propager, do les éclairer par les progrés dos
sciences , comme les progrès des sciences par eux ,
c'en sérail sans doute suflisamment pour porter à
fraterniser ensemble , les ouvriers au même champ,
les soldats soui les mêmes drapeaux, les frères
d'armes pour le triomphe des mêmes pensées.
On l'a dit mille fois : aujourd'hui un grand raou-
vemenl intellectuel s'opère, malgré la puissance
absorbanlo des inléréls matériels, et il s'agit de le
diriger. Qu'une multitude d'esprits mécontons el
lassés de la part de lumières (luo leur a léguée lo
dix-huitiéme siècle, de la part de raison sociale et
religieuse qu'il leur a faite, s'agitent, s'activenl
ters un étal intellectuel meilleur, ce ii'estpoint là un
de ces rêves dont on prend plaisir parfois a caresser
(I) La Religion parait tous les mois. — Elle en oit
à son sixième volume el ^ sa quarante-deuxième li-
vraison , juffju'â re mois d'octobre, chaque livrai-
son renfermant environ 70 pages, format in-«o.
Lei conditions de souscription soni de 4 réaux ou
1 fr. J cent, de notre monnaie pour Uarccloime, et
de U rcaux ou 1 fr. ÙO cent, environ pour le» autre»
villes de r£»pa5Dc,uieuit pour Luuivi-Ayicf.
la cliiraériquo erreur en faveur de son opinion el de
ses principes.
D'où vient cette nouvelle gravilalion de la partie
encore flolianie des intelligences, vers un nouveau
foyer, et quelles en sont les causes ? Elles peuvent
être assez nombreuses, et il serait possible d'en
faire une curieuse énumération. Toujours est-il vrai
que leur effet est sensible; qu'on va plus ou moins
directement vers la vérité ; par une voie droite el
éclairée ou à tuions, on la cherche. Est-ce son ab-
sence au fond des questions sociales, scicnlifiques
et rdigieuses (|ui en fait sentir le besoin ; commo
si oppressé par le vide de Terreur, on eùl tendu
vers une atmosphère où l'on pût respirer plus plei-
nement et plus à l'aise? ou plulùl serait-ce que la
vérité catholique su serait montrée à nos investiga-
teurs au fond de leurs recherches , et aurait préoc-
cupé les intelligences comme une lumineuse vision?
l'un et l'autre pent-élre. Quelle lAcbe, en pareille
circonstance, est faite aux catholiques.' Quelle, si
ce n'est de montrer au doigt le but auquel on tend
par un heureux effort :' L'Eglise de Dieu a mission
do prvcher.
Autre charge pour cllo> qui est une seconde ac-
ception du même mot.
Une déplorable antipathie a, durant de longues
années, régné entre les sciences et la religion : les
filles ont méconnu la mère , cl la mère a repoussé
les (illes ; et h mesure que la désunion s^est prolon-
gée, à mesure aussi les causes de mésinlolligenco
se sont accru en force ou en multitude. Si cet étal
eût duré, durait eucore , où aboutiraient les uns
avec leur indépendance ruineuse.' ({ue serait-il de
la mission de l'autre , retirée ({u'on la verrait du
champ qu'elle doit féconder ? Jadis le sanctuaire a
produit et élevé la philosophie ; puis celle-ci grandie,
.s'est mise à démolir le sanctuaire comme un vieux
nionument inutile et importun; et puis effrayée de
ses ruines, sous qucUjues rapports apitoyée sur lo
dépérissement d'une génércose institution digne
d un meilleur sort . rllo ne l'assaille plus , mais ello
r>t disposée a lui Liire (|ueI(|uo justice, et d'une
main uiuilioaunC; moitié hoblile, parlagèc qu'elle
BULLETIWiï BlBLIOGIlAPHlQUEb.
319
est entre ses derniers senlimens vivant encore, et
ses nouveaux sentimens qu'elle voit poindre en
elle, elle semblerait vouloir guérir les blessures
qu'elle aurait faites. Pourquoi les amis du sanctuaire
ne travailleraient-ils pas à faciliter les voies à la ré-
novation de l'alliance ? Pourquoi ne montreraient-ils
pas autant qu'il est en eux, que les causes de dis-
sension ou étaient bien futiles , ou n'existent
plus? Et puisqu'une raison pleine d'elle-même ne
consente se soumettre à la religion catholique,
qu'autant qu'elle la verra à son niveau, pourquoi
n'y placeraient-ils pas le catholicisme, en le procla-
mant essentiellement raisonnable, point du tout
ennemi de la raison , point du tout déûant pour
ses progrés réels? Qu'on dise ensuite que la religion
est venue à la raison , ou que la raison l'est allée
trouver, peu importe ; ni la raison ni la vérité ne
descendent, en quelque point qu'elles se rencontrent.
Donc une seconde tâche de l'Église de Dieu , c'est
qu'en même temps qu'elle expose sa vérité aux
esprits qui la cherchent, elle la leur présente sous
le sens qui leur est le plus acceptable. C'est là un
second mode de sa prédication.
£n voici un troisième , et c'est le tout.
Aux époques de recherches, d'investigations,
lorsqu'on se livre le plus aux tentatives , le danger
aussi est le plus imminent d'errer. Plus même l'im-
patience des esprit est grande , plus ils sont pressés
de conclure, et plus aussi ils courent risque de se
trop précipiter par l'effet des préjugés ou des pas-
sions, yu'arrive-t-il en ces jours d'activité univer-
selle? tous, poursuivant la vérité, ou s'arrêtent
sans l'avoir atteinte, ou passent à côté d'elle, ou
la laissent bien loin derrière eux , par un élan tantôt
mal dirigé, tantôt trop faible ou trop impétueux,
selon que les diverses apparences les illusionnent à
différens degrés. Mais tous enfin pensent la tenir ;
quelle qu'ait été la constance ou la vigueur de leurs
efforts, par cela seul qu'ils en ont fait, ils se donnent
lo droit de juger définitivement, comme une ré-
compense, une conquête. Ceux-là même qui ne ju-
gent pas par suite de la direction que leurs recher-
ches ont prise, disent les uns, qu'ils s'abstiennent
par impuissance à eux de conclure. Les autres plus
hurdis généralisent leur faiblesse propre , et pen-
sent qu'on ne peut conclure du tout. Deux façons de
doute , lu première particulière , la seconde absolue ;
toutes deux dangereuses, celle-ci par système ar-
rêté, celle-là par accident.
Or, nous le disons sans crainte de nous tromper,
les mille résultats obtenus , s'ils ne sont pas pour la
vérité, sont contre elle ; et dans notre sens, s'ils n'a-
boutissent pas en leur totalité aux idées catholiques,
ils aboutissent à l'erreur. Mais comme l'erreur es-
sentiellement détruit et ravage , do même que le
vrai édifie et conserve, il s'ensuit, qu'au momenl où
par la multitude des investigations, les erreurs
aussi se multiplient, à ce moment la vérité est le
plus attaquée. Quand même par un caractère acci-
dentel du temps , on la voudrait re:.poeler en son
existence générale, on Ui violera dan» ses .ipplica-
tions parlkulicres , dacs ses divers modes d'action.
Et alors à ceux qui ont foi en tout point en elle,
quel devoir échoit-il à remplir? le même que celui
qui pèse sur l'homme dont on envahit la patrie :
s'il a quelque force il doit l'épuiser à la défendre,
car enfin la patrie , la terre natale et nourricière des
intelligences, c'est la vérité ; c'est le sol qui les fait
vivre, et qu'il leur faut préserver de toute atteinte
hostile et dévastatrice, si elles n'aiment mieux
périr.
Celle triple mission des amis de la vérité catho-
lique , c'est-à-dire , la mission si honorable et si sa-
lutaire à notre époque, d'exposer leurs croyances,
de les mettre en rapport avec leS découvertes et les
progrés actuels, ei à la fois de les défendre dan»
leur intégrité contre toute attaque , c'est celle que
les rédacteurs de la Revue de Barcelonne se sont
imposée. Le dernier terme , on le voit , est le mOa\e
que celui de VVnivenUé catholique ; le moyen seul
nous paraît dissemblable. Autant qu'il nous est per-
mis de le conclure des numéros que nous avons sous
les yeux, la Revue de Barcelonne tend à sa fin en
construisant et développant une vaste synthèse, et
VUnivcrsilé paraît plutôt avoir entrepris un labo-
rieux travail d'analyse : l'une s'empare dès l'abord
plus immédiatement du principe unitif, la vente
catholique , l'expose el la déroule en toute sa gran-
deur aux yeux de la science qu'elle force à l'accep-
ter; l'autre, sans être sans doute dans quelqu'une
de ses parties étrangère à celle première marche,
s'attache plus spécialement à prendre sur leur propre
terrain les sciences parliculières , et à les ramener
soumises au même principe unilif , la foi catholique,
dont elles empruntent leur premier et leur dernier
mot Les deux noms des deux revues semblent
bien se prêter à ce parallèle, Université et Religion.
Si notre interprétation est juste , et nous le
croyons, la Religion de Barcelonne porte un titre
d'une belle acception dont nous allons développer la
portée.
La religion catholique guérit lentement les maux
invétérés de l'empire romain et rajeunit les re>soris
vieillis de sa sociélé : elle ramollit les cœurs féroces
des nations qui le mirent en lambeaux ; elie opora
laborieusement leur éducation, soit en les attendant
et les circonvenant sur un sol conquis, soii en
allant au devant d'elles , et leur apportant dans les
déserts du nord les bienfaits du Cul cclos au soleil
du midi. S<^us ses inspirations, sou» l'impression do
sa loi do charité et d'amour, les peuples qui se
ruaient les uns sur les autres, >e reconnureui comme
nu réveil de vieux souvenir» oubliés, et s'appelèrent
frères. L'humanité qui n'existait plus , cette famille
des nations, se reeomposa et retrouva »on nom
d'origine. Mystérieux lien, la religion fit ces pro-
diges. Mais après ces longs siècles de tra>aux glo-
rieux doit-elle enfin rentrer dans l'inaction , dispa-
raître épuisée en efforts du milieu du monde qu'elle
a fait? Faut-il dire de chacune de se» institutions,
de i hacuii presque de ses doyens , ce qu'on vient
de tlire de la vie monastique : « A quoi un moine
.( poul-il être bon a» fond de son monastcre , dan»
«t le siècle oi» u«uj> >i>oD& , après que le» travaux
320
i>ULLli:TlINS lUHLlOGKAPUlQUKS.
« accomplis p.ir les gr.imls rrudits inonasJiqups des
« sicMes pnsst's , ont porlr huirs friiils , «»l lorsqu'il
« ne r«'slc plus il;ins les romciis dcircsors rnfoiiis
«< à rvlminrr |»our IVdiir.ilion du {Tciirf humain ,
« lorsque surloul la vie monaslique a cessé «le
« prouver et de inéiiler pour une reli-ion, qui i-lje-
« mOnie no prouve el ne mérite plus pour les c.èné-
<* rations contemporaines (l)i' n Ksi-il donc bien
vrai que la reliijion ralliolique ne peut plus mériler
en notre temps? Doil-on so demander si les idées
du Christ , cet homme siihlime et divin senlemenl
comme Socrate et IMaion , ont accompli le cercle de
leurs destinées , ont donni> leur portion dVlan au
Ccnre hutnain el ne sont plus bonnes (]u'à èlro
laissées en arrière , monnmens n'u'>"l«'sques d'une
phase de rintelli-jencc humaine, au-dessus desquels
la raison s'élève el voit au-delà, vètemens dans
lesquels elle a grandi , el qu'elle rejette usés et en
lambeaux de ?es épaules viriles.' Nous ne croyons
pas à cette folie ruineuse, nous disons à ce rêve
présomptueux , ce qu'on dil à la vue de toute au-
dacieuse conception qui, fùt-cl!e appliquée, opére-
rait de vastes et inéparal'les ravajjes ; nous dirons :
bienheureux lemondcd'ètre en défmitiveconduilFar
Dieu, non par Thommo el son extravai^ante raison.
Cette connancc en la vivacité de cet arbre, qui
porta un Pieu sur le Calvaire, en la divinité el
l'iramorlalité de sa vertu pour le bien dos hommes,
les rédacteurs de la Jieligivn la partagent pleinement
avec tout zélé croyant , el c'est la pensée qui leur a
inspiré leur œuvre ; entreprise rien moins que dérogé-
nëration du monde intellectuel par les idées religieuses
cl du monh vioral par le monde intellectuel (2).
El les idées religieuses , à qui les demandent-ils?
à l'Église qui en csl la conservatrice, par qui doi-
vent-elles être mariées aux sciences? par les mi-
nistres de la religion , qui pour cela doivent s'effor-
cer de saisir les deux termes, la théologie elles
sciences , autant que possible en leurs résultais pro-
pres , pour les unir en leurs rapports mutuels. Kl
ils no doivent point désespérer de celle espèce
de déconragemenl où la disgrâce des temps
seml)le endormir la masse du clergé (juant aux
progrès scientifiques. « Tournons nos regards
«f en arriére de trois siècles. Les désordres qui
( avaient ;:agné les mœurs du clergé furent sans
« doute alors la pluslcrrible épreuve qu'ait soufferte
<' la religion ; mais du sein du catholicisme , cel
<' inextinguible foyer de piété el d'amour, il ne
<( tarda pas à sortir le feu le plus pur qui les
«dévora. Pans les derniers temps, une autro
« épreuve s'est montrée , qui n'est pas tant un relà-
« rheniont dans les mœurs qu'une lassitude iiitel-
« lectuplle. Kl ainsi , comme la tiédeur de l'esprit
(' sacerdotal eut pour résultai , dans le quinzième
« siècle, le rapide progrès de la réforme , qui n'eut
n point été si prompt, si le clergé eût partout été
«( ce qu'il devait. -tre; do la même manière sa su-
^l) Hevue des Deux mondes, lo janvier lliZ'J,
p. '20.;.
{'!) Ibid., numéro de janvier Itiiy, p, 5.
« perficialilé intoilcrtuelle a été tourmenléo parles
t( atlacities puissantes de la philosophie du dix-bui-
(( tième siècle. On n'y aurait point vu non plus une
a déserlion aussi générale des vérités catholi(!U(^s ,
tf si le clergé n'eût en quelque sorte méconnu ta
< mélhode dont dépendent à un si liant degré h's
(( progrès de l'instruction dans les écoles chrétiennes,
« à savoir l'harmonie de la science el de la foi. Mais
(' non , tous ces dérèglemens n'ont en rien changé
« l'immuable essence du catholicisme , ni son éner-
« gie toujours viviliante. Ce sont des moyens (jue
« la l'rovidence en ses insondables vues , emploie
« pour amener un nouveau développement de sain-
ce lotè el de science : el tonte l'histoire de l'Église
« en ses diverses pèriodesn'est que la manifestation
(( successive de cette loi mystérieuse qui dispose
« le mal lui-même pour un élan de régénération.
« Ce n'est donc pas un vain rèvc d'espérance que
(( ce pressentiment universel d'une grande èpofjue
a qui commence pour la science religieuse , puisqu'il
« est lellemenl nécessaire qu'elle arrive, que (juand
« même la raison ne nous en ferait pas découvrir l'au-
« rore , la foi nous inviterait à la saluer (1). »
Nous regrettons infiniment que le peu de livrai-
sons qui sont entre nos mains ne nous permettent
pas d'apprécier sûrement le plan adopté par les ré-
dacteurs de la Ileligiun , pour la marche el les
moyens généraux de leur œuvre. Quant à leur talent
el vraie science , nous n'en pouvons douter ; ce sont
de larges idées exposées et poursuivies avec fermeté
toujours el souvent éloquence. Nous sommes ravis do
trouver dans le peu d'ariiclesque nous en connaissons,
plusieurs pensées el jugemens d'un haul intérêt.
Celui-ci , entre autres , promet aux lecteurs de la
Religion un mode éclairé de discussion pour les
questions dont on présentera le développement.
Chacuno d'elles semble devoir être d'abord exposée
dans les Ici mes de la foi , puis entourée des spécula-
tions de la philosophie catholique qu'elle supportera,
éclairée cnlin par le contraste de l'erreur qui l'aura
attaquée ; ainsi la foi sera présentée , el en sa propre
certitude et lumière , cl en celles empruntées de
l'histoire el do la raison.
Une choçe nous fait encore un grand plaisir, parce
qu'elle conseille et donnerait à espérer une [grande
amélioration. Les rédacteurs de la lleliginn parais-
sent pénétrés de l'importance qu'a l'hisloire ecclé-
siastique pour la compréhension complète de ses
dogmes, de la morale, du culte, de la discipline,
el de la hiérarchie du catholicisme. .Nous ne dissi-
mulons pas la croyance où cous sommes , que
rr-(;lise el sa foi doivent avant tout être étudiées
dans le détail de leur existence et de leurs faits.
Où donc est plus pleinement exposé l'esprit du
christianisme , que dans ses solennelles annales ?
C'est là que toute l'Ame de son enseignement est
manifeste aux yeiix , soit dans sa portion imniuable,
xoil dans sa portion variable. Etudiez-la Oans quel-
(|ues beaux traités do théologie qu'il vous plaira ;
s il manque à rédiRcc de votre science religieuse
(I) Ibid., p. li'J.
BULLETINS DIBLIOGRAPHÎQUES.
32!
celte base et ce comble ù la fois de son histoire,
TOUS n'aurez, j'ose lo dire, qu'à moiliû à peine com-
pris l'Eglise , la pensée que tous en avez , néces-
sairement trop élroite , restera incomplète et vacil-
Jante : mais plus vous êtes initié dans la connaissance
des détails de sa vie au milieu des peuples, plus à
cette lettre, pour ainsi parler, que vous possédiez
seulement de sa doctrine, vous y joindrez l'esprit;
et cet esprit grand, conciliateur, qui loin de rétré-
cir les voies de Dieu, les aplanit et les élargit sui-
vant leur capacité propre.
Nous félicitons donc les rédacteurs de la Religion ,
de la pensée qu'ils ont eue d'adjoindre à leur* autres
enseignemens religieuï , scientifiques et littéraires ,
sous le rapport de la foi catholique , renseignement
complémentaire de l'histoire de celte foi. Ils n'ont
cru mioux faire que de prendre dans V i'niversilé ,
un cours qu'ils y trouveront tout fait , et auquel ils
s''efrorceront par leur travail propre de donner un
intérêt local. Voici ce qu'ils disent à ce propos à la
fin de leur livraison de février dernier.
(( Une heureuse coïncidence de principes et de
n sentimens nous a mis en relation immédiate avec
»c les respectables auteurs do VU uicersilé catholique ,
« feuille périodique, religieuse, philosophique, scien-
« tifiqne et littéraire qui se publie mensuellement à
« Paris, et qui, dans son numéro 3G , a bien voulu
« faire une mention honorifique de notre Revue. Ce
(f que les numéros de VL'niv€rsi!é renferment d'oru-
c( diiion précieuse et choisie , sur toutes les branches
<c de la science qui ont rapport à la religion , nous en
Il donnerons une idée dans notre prochaine livrai-
« Sun, où nous apprécierons une Revue rédigée par
4( trente-sept savans des plus hautes catégories scien-
« tifiques et sociales. Celle circonstance nous met à
<( même d'enrichir considérablement nos pages , que
«( du resle nous nous efforcerons de rendre plus in-
« léressantes à l'aide des feuilles nationales et étran-
t gères, outre nos pr(pres travaux et les recherches
' (jue nous ferons à rcl objet dans les œuvres les
K mieux choisies. Néanmoins comme léiendue de
(( nos numéros ne nous permet pas, quant à présent,
K d'enibrasserà la fois grand nombre de sujets, nous
(1 nous bornerons aux plus intéressans, et ù ceux
« qui se trouvcronl à la portée de la plupart des
« lecteurs; ainsi pourrons-nous plus agréablement
«< les satisfaire.
€ Nous donnons avis -le même que nos souscrip-
« teurs , à mesure qu'il parailra , elselon que l'ordre
« de nos matières le permettra , so trouveront in-
<( sensiblement avoir un cours d'histoire de l'Eglise,
« que l'on publiera par Iragmens. Son auteur est
« M. Tabbé Gerbet , vicaire-général du diocèse de
« Meaux et l'un des principaux directeurs dont s'ho-
« nore Vl'nircrsiié catholiquey écrivain savant et
« profond, aussi plein d'érudition que de philoso-
(' phie, dont nous avons plus d'une fois admire les
(( précieuses productions, quoiqu'il soit peu connu
« parmi iiou>. L'auteur dit avec modestie qu'il n'a
(( point iuteniion d'écrire en détail une hisloire de
(l) Tome y, page 127.
« l'Eglise, mais de considérer les principaux faits
<( de celte grande histoire sous les points de vue le
e mieux en rapport avec les nécessités intellcctuel-
ï les de notre époque : ce qui, à notre avis, don-
(c nera à son cours un intérêt supérieur à celui d'une
U simple narration hisiorique. Et afin de lui donner
« de notre part toute Timportance possible pour le
« public espagnol, nous ajouterons aux réflexions
« de l'auteur de nouvelles considérations destinées
« plus particulièrement à jeter quelque jour sur
(c l'histoire de TEglise d'Espagne, et nous nous ai-
(c deroBs à cet effet de ce qu'ont écrit de mieux nos
c, auteurs nationaux les plus estimes. ->
L'on sent bien que , vu la nature même de ces pu-
blications mensuelles, ni VUnicertilé catholique par
son cours sur l'histoire de TEglise, ni ia Religion
par la reproduction, ornée de ses propres recher-
ches , qu"'elle en fera , ne prétendent remplir du tout
au tout un grand besoin qui existe de connaître
mieux et de mieux interpréler PÉglise et le catho-
licisme par l'étude impartiabi de ses fails; leurs le-
çons n'auront pour objet que de placer des points
de vue d'appréciation , de donner comme un som-
maire des pensées résultant de l'examen des prin-
cipaux grands faits. Ce sera beaucoup d'avancé sans
doute, surtout au temps où l'histoire de l'Eglise li-
vrée aux appréciations d'historiens d''une foi ou con-
traire ou douteuse au moins , est si fort exposée à
se voir en mille points mal jugée. Mais il restera
toujours aux vrais amis de cette science . à ceux
surtout qui ont besoin davantage de la posséder
pour eux-mêmes , afin d'en répandre les résultats
sur les autres, il leur restera à faire le travail de
fond , un examen qui s'appuyant avec confiance sur
les points capitaux qu'on lui aura indiqués, descen-
dra courageusement dans les détails , qui seuls d'ail-
leurs pourront lui acquérir la compréhension com-
plète de ces points eux-mêmes.
Nous le redisons en finissant, nous avons dit notre
pensée sur la Ueligion, d'une manière il est vrai
bien succincte . mais encore capable d'en faire sous
plusieurs rapports apprécier le mérite. Ouoi qu'il en
soit d'ailleurs de la jli^les5e de nos idées , la Revu'»
de Barcelonne est conçue sur un large plan d'uliliiè
intellectuelle , morale et religieuse : et quant à
l'exécution , le caractère national seul du rédacteur
suffirait à lui garantir tout le sérieux ol le paids
qu'il sait mettre à ce qu'il entreprend.
Ainsi au sein des dissensions polilicjues qui agi-
tent cette belle terre de rE>pagne, au milieu dos
mille scènes tragiques qui y affligent l'humanité,
l'esprit religieux fait entendre les graves accens de
sa voix conciliatrice, et porte le* frères ennemis à
fraterniser dans la pai\. Rienheureux ceux qui s'ef-
forcent par leurs travaux a h.'tier le triomphe de Dieu
et celui du bonheur des peuples! Noos y joignons
nos vœux les plus ardens , alin que les jours de la
•oulïrance cessent pour re noble pays si déchiré , et
que ceux du bien-être, de la paix se lèvent enfin,
après avoir été si long-temps attendus.
Èîî
BULLETINS niBLIOGRAPlIIQUES.
Noai croyi»n«» faire plaisir A nos ationnôn cl h
toutes los pcrsonnos qui s'inl/Tossenl aux proi^rôs
des l'iuilos ofcU'siasliquoâ en leur faisant connaître
coiniiu»nl elles sont ré^jlécs par répiicojial dans la
Belgique.
DE LOI VAIN.
rUOGUAMMi:
Dn Coiifw qui seront donnes pendant le
semestre d'hiver de Vannée académique
lS39-18iO.
FACULTÉ DE THÉOLOGIE.
J.-T. Bbklkn , prof, ord.; le livre des lioii et des
Pa»<j/«>o»u''nt's, les lundis , mardis el mercredis à
8 heures; les langues orientales, les mercredis,
jeudis , vendredis el samedis à midi.
H.J. WoiTHRS, prof. ord. et doyen delà Fa-
cullé; VUittoire ecclésiastique , les mercredis, jeu-
dis , vendredis et samedis à 9 heures.
M. Verhoeven , prof, exlraord. el secrélairc de
la Faculté; les Inslilulions canoniques de Uevoti ,
les lundis, mardis , mercredis et jeudis à 10 heures.
A.-J. Verhobvun , prof, agrogi' ; la Dimonslra-
tion catholique el les principes du Droit public
ecclciiaslique , les lundis, mercredis, vendredis cl
samedis à 3 heures.
J.-B. Malou, prof, exlraord.; les Traités de
CuUu Sanclorum et de Gratid, les lundis à 9 heures,
les jeudis , vendredis el samedis à 8 heure?.
J.-D. Veuki;5T, prof. ord. cl président du Collège
du Saint-Esprit; 2. 2. Summœ Diii Thomœ , les
lundis cl mardis 5 11 heures, les vendredis et sa-
medis à 10 heures.
FACULTÉ DE DROIT.
CANUIDXTCnE.
J.-G.-J. Ernst, prof, ord.; le Droit naturel ou la
Philotophie du Droit, les mercredis el vendredis
de 11 heures à midi cl demi.
J.-J.-A. QnniNi , prof, ord.; \cs principes du
Droit civil moderne, Texplicalion du texte de la
loi avec l'application des principes , depuis Pari. I
jusiju'au litre des Obligations , pendant les semes-
Ires d'hiver cl d'élô , les lundis , mardis cl mercre-
dis de 8 à 0 heures el demie.
L.-J.-II. Eunst, prof, ord.; les principes du Droit
citil moderne, l'explication du icxle de la loi avec
Tupplicalion des principes, depuis le litre des OLli-
çaliont jusqu'à la (in du Code , pcudunl les scmes-
Ire* d'hiver el d'élé, les jeudis, vendredis el same-
dis de 8 a 1) heures el demie.
A.-N. J. Ernst, ancien n)inislre do la justice .
prof, ord.; le* Inititules du Droit romain , les
mercredis, jeudis, vendredis cl samedis de 1) heures
el demie à 11 heuros. l'emlanl le semestre d'élé,
après avoir terminé l<>s Inslilutes , il donnera des
leçons de Droit civil moderne approfondi.
F.-J.-C. Smoi nRns , prof, exlraord. ; VEnryclopi'-
die du Droit clV Histoire du Droit romain, les lun-
dis et mardis , do 9 heures et demie à 11 heures , cl
les samedis de 1 1 heures à midi el demi.
nOCTOUAT.
L.-B. Dedruyn , prof. ord. el doyen do la Fa-
culté; les Pandectes, les lundis, mercredis, jeudis
et vendredis, do il heures à njidi el midi.
J.-G.-J. Ernst, prof, ord.; le Droit civil moderne
approfondi , les mardis el samedis , de 11 heures à
midi et demi.
J.-J.-A. QuiBiNi, prof, ord.; le Cours indiqué ci-
dessus.
L.-J.-II. Eunsï, prof, ord.; le Cours indiqué ci-
dessus.
C. Dei-cour, prof, exlraord.; le Droit admini-
stratif, les lundis . mardis el mercredis, de 9 heu-
res el demie à 11 heures.
A. Thimls, prof, exlraord. el secrétaire do la
Faculté; le Droit criminel, les jeudis, vendredis el
samedis , de 9 heures el demie à 11 heures.
C.-T.-A. ToRNK, prof, exlraord,; le Droit com-
mercial y les jeudis et vendredis, de ."• à A heures
et demie.
L.-J.-N.M. RuTGEERTS , prof. exlraord.; le Droit
notorial , les lundis, mardis et mercredis, à.'»
heures,
FACULTÉ DE MÉDECINE.
CANIUDATl RB.
A.-L. Van Biervmet, prof, ord.; la Physiologie
{humaine et comparée), les lundis, mardis, mer-
credis el samedis à midi ; la Pathologie générale^
les vendredis à midi , les samedis à 10 heures.
J. SciiWANN , prof, exlraord.; VAnatomie (géné-
rale, descriptive, pathologique, organogénésic ,
monstruosités), tous les jours , le samedi excepté, à
8 heures. — Aidé du prosecteur E.-M. Van Kem-
pen, candidat en Médecine, il dirigera les élèves
dans les dissections , tous les jours do 9 i 11 heures
et de 2 à 4.
F. IIairion , prof, exlraord.; Vilggièno , les lun-
dis cl samedis à 11 heures, les jeudis à midi.
DOCTORAT.
V.-J. François , prof. ord. el doyen de la Fa-
culté ; la Pathologie et la Thérapeutique spéciale
des maladies internes , tous les jours , le samedi ex-
cepté , à midi.
J.-M. Baud, prof, ord.; la Pathologie chirurgi-
cale, les mardis, mercredis, jeudis et vendredis ù
11 heures.
P.-J.-S. Cramnx, prof, ord.; la Clinique interne,
tous les jours , le jeudi excepté , à î) heures.
M. Michaux , prof, exlraord.; la Clinique externe,
tous les jours, le jeudi excepté, à 7 heures el
demie.
L.-J. Hnii-nr, prof, exlraord. el secrétaire de la
Faculté; le Cours théorique et pratique des accou-
che mens , les lundis , de 2 à 1 heures, Itis jendis i^
10 heures et les samedis à midi.
F. Hairion, prof, exlraord.; la Clinique des ma-
ladies syphilitiques et de V Ophtalmologie , à l'hô-
pital militaire, les dimanches et jeudis à 8 heures.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
523
— Exereicet d^opérationg, les jeudis à 2 heures.
J.-B. Vrancken , prof, extraord.; la Pharmaco-
logie el la Matière médicale , les jeudis à 9 heures ,
les luDdîs et samedis à 11 heures.
FACULTÉS DE PHILOSOPHIE ET LETTRES ET
DES SCIENCES MATHÉMATIQUES ET PHYSI-
QUES.
Cours obligatoires. — Première année,
G.-C. Ubagiis , prof. ord. et doyen de la Faculté
de Philosophie ; V Introduction encyclopédique à la
Philosophie et la Logique , les lundis et mardis à
9 heures, les vendredis et samedis à 10 heures.
J. MoELLEB, prof, ord.; V Introduction à V Histoire
universelle et la première partie de Vllisloire an-
cienne , les vendredis et samedis à 8 heures.
F.-N.-J.'G. BACURT,prof. ord. et secr. de TUni. ;
la 2« partie du 1"^^ livre de Thucydide , les lundis et
mardis à 0 heures ; la Germanie de Tacite , les mer-
credis et jeudis à la même heure.
L.-J. IIallaiid , prof, eiitraord, et secrétaire de
la Faculté de Philosophie ; la Littérature française
el V Histoire des Littératures modernes, les lundis,
mercredis , vendredis et samedis à ô heures.
H.-J. KuMPS,prof. ord. et doyen de la Faculté
des Sciences ; V Algèbre et la Géométrie , les mer-
credis , jeudis y vendredis et samedis à 9 heures.
J.-G. Cradat, prof, ord.; la Physique expérimen-
tale et mathématique j les lundis, mardis, mercredis
et jeudis de 10 ù 11 heures et demie.
Cours obligatoires. — Seconde année. (Pour les
élèves qui se préparent d Vélude du Droit.)
N.-J. DE CocK,prof. ord. et vice-recteur de l'U-
niversité; la Philosophie morale, les jeudis, ven-
dredis et samedis à 8 heures.
N. MoELLER , prof, hon.; Vllisloire de la Philo-
sophie^ les mardis et mercredis à 8 heures.
C. DE Coux , prof, ord.; VÉconomie politique , les
mercredis, vendredis et samedis à 3 heures.
J. MoKLi.ER, prof, ord.; Vllisloire du moyen-
dgc depuis la grande migration des peuples Ger-
mains jusqu''au pape saint Grégoire Vil, les jeudis
à 9 heures , les vendredis et samedis à 10 heures.
G. -A. Arendt, prof. OTi\.;\ei Antiquités romaines,
les lundis , mardis et mercredis à 9 heures.
J.-D. David , prof, extraord,, et président du Col-
lège du Pape Adrien VI; Vllisloire nationale ^ les
lundis à 8 heures , les vendredis et samedis ù 9
heures.
Cours obligatoires. — Seconde année. {Pour les
élèves qui se préparent d l'étude de la Médecine.)
N.-J, DE Cor.K , prof. ord. et vice-recleur do TU-
niversitô; le Cours indiqué ci-dessus.
N. MoEi.LER, prof, hon.; le Cours ind. ri-dessus.
G.-M. Pagani , prof, ord.; Vap/ilication df rAl-
gèbrc d la Géométrie , les lundis cl mardis à 9 heures,
M. Martkns, prof, ord.; la Chimie générale,
lant organique qu'inorganique , ri ses npplicalions
aux arts cl à la médecine, les lundis, mardis , mer-
credis cl jeudis de 11 heures et demie à 1 heure.
"VAnatomie et la Physiologie des plantes, les
vendredis à la même heure.
P.-J. Van Beneden , prof, extraord.; la Zoologie y
les lundis, mercredis, vendredis et samedis à 3
heures.
H.-B. Waterkeyn , prof, extraord. et secrétaire
de la Faculté des Sciences ; la Minéralogie , les ven-
dredis et samedis de 10 à 11 heures el demie.
C. DE Coux, prof, ord.; la Géographie physique
et ethnographique, les samedis à 1 1 heures et demie.
Cours facultatifs.
G.-C. Ubagos , prof. ord. et doyen de la Faculté
de Philosophie ; la Métaphysique , deux fois par se-
maine, aux jours et heures à déterminer.
G.-A. AREXDT,pruf. ord.; V Introduction à Vélude
des Langues orientales, les mercredis à 1 heures
et les jeudis à 3 heures.
J.-T. Beelen, prof, ord.; les Langues orientales,
aux heures indiquées ci-dessus.
F. -N.-J. -G. Baguet, prof. ord. et secrétaire de
l'Université ; un Choix de Poésies lyriques grecques,
les lundis à 4 heures et les mardis à 3 heures. —
Exercices de Philologie, les vendredis à 4 heures.
J.-B. David , prof, extraord. el président du Col-
lège du Pape Adrien V( ; la Littérature flamande
les samedis à 4 heures.
G.-M. Pagani, prof, ord.; le Calcul différentiel
et intégral, les mercredis el jeudis à 9 heures; la
Mécanique analytique , les vendredis et samedis ù
la même heure.
H.-J. KuMPS, prof. ord. el doyen de la Faculté
des Sciences; la Trigonométrie sphérique , les mar-
dis à 8 heures.
H.-B. Waterueyn , prof, extraord. el secrétaire
de la Faculté des Sciences; la Géologie, aux jours
et heures à déterminer.
Le UECTEiR Dii l'université,
P.-F.-X. DE RAM ,
Le Secrétaire, Baguet.
ESSAI SUR LE PANTHÉISME DANS LES SOCIÉTÉS
MODERNES , par H. Markt. prêtre; chez Sapia ,
libraire, rue du Doyenné, 12. 1 vol. de KM» à
1^00 pages in-8". Prix G fr.
SO^IMAIRE DES CHAPITRES.
CIIAIMI RE l".
De la philosophie en France au dix-nounémo
siècle. — Le ralioniilismc du dix-neuvième sièclo
vient aboutir au panthéisme. — La philosophie son-
sualisto du dernier siècle remplacée par l'éclectisme.
L'éclectisme tend nécessairement au panihèismc.
M. Cousin : son annlyso do la raison; Uiéodirce-
rosmoi^onie ; philosophie de riusloiro ; origine de la
pensée humaine et des religions ; théorie de Perreur
et de la vérité ; développomens do rhumanllé; ana-
logues des doctrines do M. Cousin en Allomagne.
MM. Gooffroiot Daniiron roproduijonl la philosophie
historique de >1. Cousin; un mol sur la méthode
psychologique. M. .Michelel : sa philosophie de l'hi-
stoire; élaboration surrossite de l'idé- Ac Dieu •
légilimilc (le tous les dèveloppemens humains.
M. I.crminier ne fait pas de rérlectisme ; sa théorie
liistorici'ie; Tcspril humain est la seule force qui
:m
BULLETIINS FUnLlOCiUAPIIlgUF.S.
agisse ici-ba« , il rsl la rôvi-lulioii néccssairo tlo
l)irii;la vt-riU* vi Pion sont inoliilos. M. (>ui/ul:
llu'oric «le rmiH> itlii.ilismo ; ni'<;iiti()n de In Mrilo
absolue. llcsuUal général de cet examen ; lu ratiu-
nali>iiu> . pour i chappcr au sccplicisiup , n'a d'.iulrc
issue (jue lo paiUliéisuie.
CIIAI'ITUU II.
Suite de Texauiea de la philosophie au di\-nou-
Tième siècle, — Le mysticisme du dix-neuvième
siècle n'est ([ue le pantlièisiiie. — Transition néces-
saire du rationalisme au paallièisrac formel et avoué.
Le Sainl-SimoDisme : résultai des tendances {géné-
rales du siècle; son histoire; sa doctrine ; critique
de la société actuelle ; théorie de Dieu , de Ihomme,
de l'histoire; progrès (juc lo Saint-Simomsme voulait
réaliser; plan de réforme sociale. Kcole sortie du
St.-Simonisme : M. Pierre Leroux et l'encyclopédie
nouvelle; doctrine du progrès continu et théorie de
la certitude ; panthéisme mitigé. M. l'ourricr : sa
théorie agricole , industrielle et sociale ; panthéisme
matérialiste. M. de Lamennais a émis la doctrine de
la >ériié moliile ; elle conduit au panthéisme. Nou-
velle conlirmation de la conclusion du cliapitro pré-
cédent.
CllAl'ITUE m.
Il n'y a plus de milieu possible entre le catholi-
cisme et le pantliéisme. — Les systèmes nouveaux
qui se sont produits de nos jours décèlent Pinsuffi-
sanre des systèmes anciens. Ln mol snr l'athéisme,
lo déisme du dix-huiiième siècle, et la méthode in-
dividuelle. Raisons qui ont porté les esprits à clior-
rher une philosophie nouvelle. Celle philosophie
nouvelle de fail n'est (jue le panthéisme, liaisons de
ce fait ; besoin d'une explication universelle , qui ne
trouve sa satisfaction réelle ou apparente que dans
lo catholicisme ou le panthéisme. Deux notions de
la vérité et deux méthodes d'investigation de la vé-
rité. Première notion de la véiilé ; elle esl divine ,
absolue . immuable , éternelle. Cette notion de la
vérité et la méthode (lu'elle engendre niènent l'es-
prit au catholicisme. Deuxième notion de la vérité;
la vérité est mobile , changeante et progressive ;
cette notion de la vérité et la méthode humanitaire
ne sont que le panthéisme. Point de milieu entre ces
dpiix notions de la vérité, entre les méihodes qui en
dérivent, entre le catholicisme et lo panthéisme.
CHAPITRE IV.
Histoire du panthéisme. — Le chapitre quatrième
esl consacré à l'hisloire du panthéisme.
ciiAurnB V.
lléfutation du panthéisme. — Réduction des di-
vers systèmes de panthéisme à deux principes fon-
damentaux , ou à un même principe sous deux for-
mes, l'urmulc la plus moderne du panthéisme; le
panthéisme mitigé ne peut échapper à celte formule.
Ce que les panlhéistes auraient à faire pour démon-
trer leurs prinripes. Kxamen du panthéisme dans
se* preuves , son principe et ses consèiiuences.
1 " Preuves du panihéisme ; elles sont tirées dei be-
soins de la science . des idées de l'unité , de Tabsolu,
de la substance , de l inliui. L'impuissance de ces
preuves Csl dèinonlrcc 'J." Principe du panthéisme j
retour sur ce principe ; il est opposé au sens com-
mun ; inutilo pour explicpier les choses, Dieu, le
monde, riiomme, l'e&pril humain; contradictoire
en lui-même, ô" Conséquences du panthéisme. 1" Ré-
sultais hislori(iues : Yoghuisme d.ini l'Inde; sophistes
en (irèce ; opposition aveuijle des néoplatoniciens au
christianisme; extravagance cl corruption des sec-
tes gnosliques ; morale Sainl-Simonienne. '2" Con-
séquences logiques : la logique seule peut dévoiler
toutes les conséciuences du panthéisme. L'identité
universelle renverse le sens humain. Les idées sont
menteuses et le scepticisme inévitable. Le panthé-
isme n'est qu'im athéisme dé[;uisé. Toute religion
est détruite. L^homme se met à la place de Dieu. La
vie humaine est sans consolation et sans espérance.
Les idées de loi et de devoir s'évanouissent. Ln li-
berté est un mensonge. La morale est impossible.
L'intérêt et la force ne peuvent remplacer le devoir,
la société est sans protection.
CIIAlMTRi: VT.
Suite de la réfntalion. — Le panlbéisme consi-
déré dans ses applications aux dcveloppemens de
riiumanilé. Problèmes qui se rapportent anx dévelop-
pemeiis de l'hunianité. Les solutions panthéistiques
de ces problèmes sont en contradiction avec les faits.
CnAPITRR VU.
Du catholicisme. — Le chapitre septième traite
des dogmes et des preuves du catholicisme.
cnAPiTiii: vin.
Des objections nouvelles contre le catholicisme.
— Caractères généraux de la controverse nouvelle.
Ses objections modernes proviennent du panthé-
isme. Appréciation générale du christianisme par
M. Pierre Leroux. 1" Ses objections historiqaes.
Origine du christianisme. Son établissement. Son
développement. Constitution de l'Église. Sacremens.
li" Objections métaphysiques, morales et politiques.
Essence de la religion. Mystères. Trinité. Création,
Le mal. Loi morale ; théorie du bonheur. Avenir du
christianisme. Objections sur l'état des élus dans le
ciel; l'élernité des peines; les moyens de salut.
Idée générale de la religion d'après M. Leroux , et
ses conséciuences.
CHAPITRE IX.
Suite des objections.
I. Examen de l'ouvrage de M.Salvador sur Jésos-
Chrisl et sa doctrine. îîase du livre de M. Salvador.
Son système explicateur de Jésus-Christ , «le sa vie,
de sa doctrine , de ses miracles, de l'établissement
du christianisme. Mission nouvelle des Juifs. Pan-
théisme de M. Salvador. Juijemenld'un co-réligion-
naire de M. Salvador >ur la mélhoile et les livres de
cet auteur.
II. Observation «ur l'hypothèse de M. Strauss.
Ihéorie de» mythes et de l'interprétation mylliii]ne.
Ju[;emenl sur cette théorie. Application de l'inter-
préiaiion mythique à l'.lncicn Testament appréciée
par M. Jhan. Application ao Nuuirean Testament par
M. Strauss. Impossibilités de cette hypothèse. Sa
base hégélienne.
L'UKIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
II. — SITUATION DE ROME.
POINT DE VUE.
On peut étudier une vilie comme on
étudie la nature. Il suffit d'un premier
coup d'œil jeté sur la création pour que
toute âme humaine , savante ou igdo-
rante , ressente une impression de ma-
jesté qui l'élève vers le Créateur. Mais
celte impression ne constitue pas la scien-
ce. Ce!l»i-ci s'efforce de reconiiùtre les
causes des phénomènes et d'en formuler
les lois. Enfin , au-dessus des sciences
physiques, se place la philosophie de la
nature, qui rattache rélud»^ du monde
matériel au monde intellectuel et moral,
dont il est l'emblème. Si les découvertes
que l'on peut faire dans cet ordre de
connaissances sont très élevées, leur
nombre est petit. La science e^t une py-
ramide : sa bass est larj^e , son sommet
est une pointe, mjis celte pointe perce
les airs.
Il me semble que l'on peut suivre ,
toute proportion gardt^e , une gradation
analogue dans l'étude des grands ou-
vrages des hommes, et particulièrement
des grandes cités qui sont, à plusieurs
égards, comuie un abrégé du uionde.
Pour peu que l'on ait parcouru Home
avec un cœur chrétien pendant quelques
jours, on a bieu vite senti que la reli-
gion est dans celle capitale du catholi-
cisme, ce que Dieu est dans la nature ;
qu'elle y est la première des choses ,
comme il est le sjuverain de-; èlres.
Cette impression, à son origine, est bien
moins une vue de l'esprit qu'une sorte
TOMB Tin. — K« 17. 1839.
de retentissement dans l'âme. Les détails
dont elle se compose sont l'effet d'une
pieuse et superbe litanie , à laquelle on
prêtai l'oreille avec émo'ion, mais sans
concevoir pourquoi ses versets sont ran-
gés dans tel ordre p'ulôt qud dans tel
autre.
Lorsqu'ensuiteonéiudie les raisons spé-
ciales de chaque monument, cette pre-
mière i npression confuse se débrouille
et s'illumine. Les images se transforment
en conceptions positives : U Kome ma-
térielle s'éclaire de tous les reilets de la
Rome historique.
Mais, est-ce tout ? Si les monumens
sont la représentation des faits, les faits
eux-mêmes n'out-ils pas à leur tour leur
signiUcation ? ]Ne sont-ils pas les em-
blèmes des idces , dans le sens le plus
élevé de ce mot, c'est-à-<lire , des plus
hautes raisons des choses 7
H faut donc élever encore ses regards
pour voir apparaître au-dessus de la
Rome, soit matérielle, soit hi.^lorique,
la grande idée de la Rome spirituelle et
intelligible. « Alors, invisible pour tout
autre , s'offre auv regards de Bouillon le
céleste guerrier qui veille sur sa desti-
wttQ : il e-jl couvert d'uiu^ diviue armure,
et son éclat efface l'éciat du soleil qu au-
cun nuage nobscurCit. « Godefroi , lui
t dil-il, 1 heure est arrivée où Siou doit
i voir briser ses fers ; ne feruic point ,
< ne ferme point tes veux éblouis; cou-
< temple le secours que le ciel l'envoie.
SI
326
SITUATION
Dirige les regards sur celle milice
immense d'immortels rassemblés dans
les airs. Je vais dissiper le nua^e cpie
l'humanité épaissit autour tle toi , et
qui , d'une ombre j;rossiùre, enveloppe
tes sens. Tu verras à nu les célesles
esprits; lu pourras, un i. oment, sou-
tenir les rayons des clartés an{,'éliques.
— Là , sont ces guerriers, jadis, comme
toi , vengeurs de ta croyance : habilans
aujourd'hui de la céleste demeure, ils
viennent seconder tes efforts et parta-
ger ta victoire. Au milieu de ces lour-
billons de poussière el de fumée, sur
ce vaste amas de ruines, c'est Hugues ,
ton ami , qui combat , et qui sappe les
tours ennemies jusque dans leurs fon-
demens. — l'ius loin, D'idou, la (l.immo
et le fera la main, foudroie la porte
septentrionale; il fournit des armes à
tes soLiats, il les encourage; lui-même
il dresse les échelles et les assure. Cet
autre qnc tu vois sur la colîin-'. la
couronne sur la tête et revêtu d'habits
po..tiricaux. c'est Adhémar ; il étend
encore sur vous sa main bénissante.
— Porte plus haut tes regards: vois
toute l'armée céleste r.^unie contre les
infidèles. » — Godefroi regarde : une
..inombrable milice se découvre à sa vue.
Trois escadrons se divisent chacun en
trois cercles, et les cercles s'agrandis-
sent en s'éloignant du centre, (iodefroi.
ébloui, abaisse un moment sa paupiè-
re il rouvre les yeu.v , mais tout a
disparu. Cependant, il voit de tous côtés
les siens triomphans et couronnés i^ar la
victoire U). »
Je me suis rappelé cette vision en son-
geant à quelque chose d'analogue qui se
passe aujourd'hui, mais en sens inverse.
La ville sainte, où réside celui qui est,
aux yeux même des préjugés ennemis,
le premier prêtre de l'univers chrétien,
soutient un siège contre des attaques de
tout genre. Les machines de la presse
protestante et incrédule sont incessam-
ment dirigées contre elle. Plusieurs ca-
tholiques . qui sont à mille lieues de
comprendre son véritable caractère, pro-
pagent, à son égard, des préventions in-
justes et parfois cruelles, car ils tour-
nent ses malheurs en accusations. D'au-
{î) Le Taise, chani xviii.
DK ROME,
Ires, dont l'esprit est ainsi fait qu'il est
surtout frappé des inconvéniens du bien
et du coté trivial des grandes choses,
exécutent, dans celle ;;uer'e d'opirnon,
les manœuvres des troupes légères. Tous
c« s assauts soulèvent, autour des sacrés
remparts, comme un nuage de fumée et
de poussière. Levons aussi les yeux ; tû-
chons d'entrevoir, dans une région plus
haute et plus sereine , la vraie appari-
tion de Rome. Nous la verrotis gardée
par des légions de vérités, qui planent
sur ses monumens, et qui sont aussi des
puissances célestes combattant pour elle.
Voici dans quel point de vue je me
suis placé, pour jouir de celle espèce de
vision philosophique. Tout ce qu'il y a
de grandeur, de vérité , de beauté dans
les créatures, n'est qu'un reflet de ce qui
existe émin''mment en Dieu , perfection
infinie. Le fini fait «'effet d'un prisme,
au moyen duquel les rayons divins se
divisent . se décomposent et se disper-
.«^ent, de})uis les plus brillantes parties de
la création jusqu'à ces êtres ternes et
pcsque informes , où la pensée ne peut
plus guère saisir que des teintes vagues
et obscures. Dès qu'on cherche l'idée
d'une c!iose, que ce soit un peuple ou
une coTisleilation, une fleur ou une ville,
on cherche donc nu fond à quel degré
plus ou moins clair, plus ou moins ri-
che , celle chose participe à ce coloris
divin répandu sur la création.
Je me suis demandé , en conséquence ,
quel est le point du globe où l'idée de
Dieu se reflète lo pli:s sensiblement. C'é-
tait demander si l'humanité a un centre
moral visible. Cette question , le paga-
nisme ne pouvait se la faire à lui-même,
ou, en se l'adressant, il n'eût obtenu
qu'une réponse terrible. Il n'eût pas su
distinguer , dans le temple hébreu , le
foyer des origines et le berceau des des-
tinées futures : hors de là, la force ré-
gnait. Si l'humanité doit avoir un centre,
ce ne doit pas être un centre de peur.
Celte question ne peut donc se produire
que sous le règne du christianisme.
Comme il est, d'après les faits, l'agent
le plus puissant de la civilisation univer-
selle, et que les peuples qu'il n'a pas en-
core éclairés paraissent destinés, de l'a-
veu même des pliilosophes peu croyans,à
passer sous son influence pour receTOif
PAR M. L'ABBÉ GERBET.
de lui rédïieatîon qui les élèvera au niveau
des peuples chrétiens , chercher quel est
le centre du monde moral, c'est chercher
où sont la tête et le cœur du christia-
nisme , en d'autres termes , quel est le
lieu où l'idée chrétienne de la divinité
est le plus visiblement et le plus complè-
tement représentée.
Tout ce qui , sur la terre , porte un ca-
ractère d'unité relative , de perpétuité ,
d'universalité, présente par là même,
dans les proportions des choses d'ici-bas,
comme une ombre de l'unité absolue, de
l'éternité, de l'immensité, qui sont les
caractères incommunicables et comme
les diverses faces de l'être sans bornes.
Dans le cercle infini de son essence , la
puissance , l'intelligence , l'amour for-
ment un mystérieux triangle, dont les
créatures doivent aussi offrir un reflet
pour participer aux propriétés divines.
Mais le Dieu des chrétiens n'est pas seu-
lement le grand être ; il est le Dieu fait
homme, le Yerbe fait chair, qui a uni
dans sa personne , aux perfections de la
nature divine les infirmités de la nature
humaine , pour la régénérer en la divi-
nisant.
Rome est-elle la ville du monde , où
l'idée de Dieu, sous ces divers rapports,
soit tellement incorporée, que cette mé-
tropole du catholicisme soit , comme
ville , c'est-à-dire par ses monumens ,
ses institutions et tout ce qui s'y ratta-
che , le symbole le plus expressif de la
Divinité, comme aussi un merveilleux
emblème de l'incarnation et de la ré-
demption , par la manière dont elle unit
ses ruines antiques, figures de Thomme
mortel et tombé, à ses temples chré-
tiens , figures de la régénération et de
rimmorlaliié?Tel est le beau problème
de géographie divine, comme dirait Ba-
con , sur lequel je désire jeter quelques
éclaircissemens.
On voit maintenant ce que j'entends
par Vidce de Rome. Prenez une de ces
gravures, qui , suivant qu'on les regarde
de tels ou tels points de vue, ne figurent
d'flbord qu'un arbre, un portique, un
tombeau ; en vous plaçant ensuite dans
le vrai point de vue, vous voyoz appa-
raître le portrait d'un être vénéré et
chéri. Étudiez une ville, vous verrez se
montrer tour-à-tour la cité matérielle ,
industrielle, artistique, monumentale,
historique : mais si vous trouvez enfin ,
supposé que la ville s'y prête, un point
de vue dans lequel les traits de ces di-
verses images convergent de manière à
reproduire, à quelque degré, quelque
ombre de l'idée de Dieu : vous avez Vidée
de cette ville. Je veux essayer de copier
celte ombre dans Rome. Elle y est si lu-
mineuse, qu'on pourrait en faire un ta-
bleau bien frappant : si ce livre n'en of-
fre qu'une pâle aquarelle , on voudra
bien excuser le pèlerin qui vient suspen-
dre , dans l'église de son village, Vex-^o(o
qu'il a dessiné avec tout le talent de la
bonne volonté.
Ce livre est donc un livre essentielle-
ment religieux ; le moyen de faire sur
Rome un livre sérieux qui n'ait pas ce
caractère? mais ce n'est nullement un
ouvrage de controverse. Je laisse de côté
tous les matériaux de l'érudition catho-
lique, qui s'attache à prouver la perpé-
tuité de la foi par la tradition : je ne veux
qu'un livre pour faire le mien, et ce li-
vre, c'est Rome, avec son texte en grands
caractères, qui sont ses monumens, avec
ses estampes merveilleuses et ses hiéro-
glyphes. Je ferai souvent de la théologie
avec ses pierres; dans le silence des au-
tres argumens , celui-là aura son à-pro-
pos : Si hi tiiciLcrint y lapides clamabunt.
Mais on aurait tort de croire que, parce
que j'écris un livre religieux sur Rome
chrétienne , je laisserai dans l'ombre
l'ancienne Rome ; on devrait conclure
tout le contraire. Le sentiment religieux,
qui seul sait s'harmoniser avec le tom-
beau de l'homme . est le seul aussi qui
nous apprenne à bien sentir le tombeau
d'un grand peuple, ou les ruines qui
marquent son passage sur la terre. Les
débris des magnificences de la vieille
l\ome ne sont pas seulement un enca-
drement grandiose et poétique de la
Rome chrétieinie : c'est comme cela
qu'on les envisage ordinairement, mais,
dans mon point de vue, ils ont une autre
valeur, que j'ai tout à l'heure indiquée,
et que j'aurai l'occasion de mii'ux expli-
quer. Les ruines de Rome païrnne .««ont
une partie intégrante de la cité emblé-
matique, que j'ai voulu étudier dans la
métropole du catholicisme. ^>npposez
(jue vlérusalem soit redevenue une viHe
COUnS DE PSYCHOLOGIE CHRÉTIENNE,
32S
chrtUicnne , i oniiiie au temps de Gode-
froi de Uoiiillon, el placez-la au milieu
des ruines de Uabylone : quel tableau , et
quelles imSlitatious!
11 y a dans une t^glise de Rome , deux
pierres tumulaires qui se joignent, re-
couvrant la dépouille mortelhî d'un mari
et de sa femme. Sur la tombe du pre-
mier, on lit : Aihil; sur l'autre, Unibra.
Ces deux mots, qui avaient «Ué choisis
d'avance par le mari, révèlent une admi-
rable lulte de ^-?nlimens. qui s'était pas-
sée dans le fond de son Ame. Préoccupé
de l'inanité de cette vie, il avait adopté,
pour sa tombe , dans le sens chrétien , ce
mot de néant. Il était naturel dès lors de
le graver aussi sur la tombe de sa feinme.
et telle avait été sans doute sa [)remiére
pensée. Mais pourtant il lui sembla dur
et ingrat d'infliger ce mot h la poussière
d'un cœur qui l'avait profondément aimé,
aux derniers re tes d'une vie toute dé-
vouée à la sienne. Il chercha donc une
expression qui. tout en rappelant cette
inanité dont la petisée le frappait, en
fît cependant quelque chose de meil-
leur que le néant, et cette expression,
il la trouva. Ce r^om d'ombre , inscrit
sur les deux tombes , n'exprimerait
qu'une idée vulgaire : rapproché de l'au-
tre nom, il est sublime. Par l'analogie
et le contraste de ces deux seuls mots,
cet homme a su dire que l'amour de celle
(ju'il avait reçue de Dieu pour compagne
avait été pour lui quelque chose de si
bon et de si puissant , qu'il lui avait paru
doué d'une espèce de pouvoir créateur,
et que, s'il appartient à Dieu seul de ti-
rer les êtres du néant , cet amour avait
du moins élevé le néant de celte vie à
l'état d'ombre, et d'ombre qui passe en
faisant du bien.
Cette double épitaphe pourrait être, à
quelques égards, l'épigraphe de mon li-
vre, à raison de deux ordres de choses
qui doivent y figurer. Si Bossuet eût vu
ce grand tombeau qui s'appelle l'an-
cienne Rome, c'est pour lui sans doute
qu'il eut trouvé cette expression de ma-
gnifique Ic/noigiiûge de notre ncant qui
lui fui inspirée à la vue d'un autre cata-
falque bien petit en comparaison de ce-
lui-là. Ce catafalque est placé aussi à la
porte d'un sanctuaire , qu'on appelle
Rome chrétienne. Celle-ci ne rend pas
témoignage de notre néant , mais de no-
tre éternité : et toutefois les plus divins
monumens de la terre ne sont , suivant
l'expression de la Bible, qu'une figure,
une ombre des choses de l'autre vie. En
ce sens donc, j'adopte cette double ins-
cription pour les deux faces du sujet de
mon livre : sur l'une , j'écris : NihiL ; sur
l'autre , Umhra.
L'abbé Ph. Gerbet.
^dinu$ j^f>j($îo(0ôÎ4tté$.
COURS DE PSYCHOLOGIE CimÉTIENNE.
CINQLIKME LEÇON (1).
Dei état! de l'àrae où la lit)ertt'' seule est suspendue.
— I)t;i passions ; classificalion de IMaion el des pé-
ripaléiiciens. — Imperre.lioa des classtfl allons (i
posteriori ; res classifiraiions ramenées à funilé.
— Opinions de saml Au{;uslin el de saint Iteroard.
— De la çraviiaiion morale ; les passions sonl «les
perlurbations de cette loi. — Du trai el du faux
amour, el de leurs ol))ets. — Du développemenl
(1) Voir la it* leçon au D' li ci-dsssui , p. UJ.
des passions ; les passions sont précédées par des
affections , et les affections par des désirs. — Des
passions animales; des passions intellectuelles;
conséquenres fatales des passions. — De la disci-
pline chrétienne par rapport aux passions; de
raitention el de riiat)itude ; les passions sont les
maladies de Tàme; de leur guérison. — De la
rêverie. — De TinspiratioD.
Pour compléter notre examen des mo-
difications de l'Ame dans leurs rapports
avec la liber o' ^ il nousrest«la troisième
PAR M. J. STEINMETZ.
329
catégorie des actes non libres, ceux qui
ont lieu sous l'influence des passions.
Dans cet état de l'âme, la volonté reven-
dique de temps en temps ses droits,
mais seulement pour faire ressortir son
impuissance. L'homme, qui est devenu
l'esclave de ses passions, sent bien quel-
quefois les chaînes qui l'attachent , mais
difficilement il trouve la force de les
rompre.
La question des passions se présente
entourée d'une certaine difficulté, car
elle s'est mbarras-^ée dans une nomen-
clature interminable, et qui n'en est pas
moins incomplète. Chaque école, cha-
que auteur même a fait valoir sa classi-
ficat on particulière. L'école de Platon
réduisait au nombre de quatre les pas-
sions principales ; savoir : le désir^ la
crain.'e, la joie et la tristesse. Le déses-
poir tt l'aversion sont classés dans la
catégoi ie de la crainte : l'espérance, la
hardiesse et la colère, dans celle du dé-
sir, et toutes sont comprises dans la joie
ou dans la tristesse. Mais à cette classi-
fication, il y a plusieurs objections capi-
tales : d'abord, elle laisse totalement de
côté l'amour et la haine . qui sont la
source ou la racine de toutes les autres
passions; de plus, il nous paraît y avoir
confusion d'idées, ou au moins confu-
sion de termes à compter le désir au
nombre des passions. — Les Péripatéti-
ciens ont mis en avant une nomenclature
qui n'est guère plus satisfaisante : ayant
essayé de donner des noms à tous les
mouvemens de l'âme . ils sont par là
tombés dans des distinctions oiseuses.
On trouve dans l'Ame , disaient-ils, ou
de l'inclination pour les objets qui lui
sont agréables, ou de l'aversion pour les
objets qui lui déplaisent. Voilà les deux
premiers élémens , l'amour et la haine ;
il aurait fallu en rester là. Mais quand
ils s'occupent de compléter la liste des
passions , on dirait qu'ils ont la préten-
tion de paraître aussi riches en mots (|ue
leurs rivaux de l'Académie.
IVous avons le droit de nous étomier
que, dans ces fastueuses nomenclatures,
il ne soit pas question de la pitié ; car la
pitié, à leur point de vue, était certai-
nement autant une passion de l'unie que
le désir ou l'espérance. La pilié serait
alors , à vrai diii, la passion la plus uni-
verselle; car elle ne cherche pas son
objet dans les seuls êtres sensibles , elle
embrasse l'univers^^lité des êtres orga-
niques et même inorganiques : car il n'est
rien que nous puissions voir détourné
de sa tin , sans sentir un mouvement de
pitié. Cette omission . et il ne serait pas
difficile d'en indiquer plusieurs autres,
prouve combien les classiticUions à pos-
teriori servent peu pour l'tHablissement
d'une théorie scientifique. En effet, si
nous nous obstinons à n'étudier les cau-
ses qne dans leurs effets . nous n'arrive-
rons jamais à cette unité qui est la base
detoute science. Une nomenclaturequel-
conque, si elle n'est rattachée à une loi
générale, ne sert qu'à embarrasser l'es-
prit. Dans l'ordre moral comme dans
l'ordre physique, on peut multiplier à
l'infini les noms des choses : mais à quoi
bon? Il échappera toujours à lob-erva-
tion la plus scrupu'euse une foule de
phénomènes ; il en restera d'autres pour
lesquels le langage ne fournit pas encore
de noms. Pour prendre un exemple dans
les sciences naturelles, combien de phé-
nomènes divers ne résultent pas de l'ac-
tion du calorique ! Dans certaines condi-
tions , il donne lieu à l'expansion des
corps; dans d'autres, à la combustion
avec ou sans dégagement de lumière , à
l'ébullition . à l'évaporation , etc. . etc. j
maisoùest l'homme qui prendraitsur lui
d'en fournir la nomenclature complète?
Dt^jà un auteur ancien . en faisant la
critique des systèmes dont nous venons
de parler, observe très judicieusement
qu'ils sont basés sur des circonstances
accidentelles , ou plutôt sur des distinc-
tions logiques; et en les analysant, il
dégage une loi unique et suprême, la loi
de l'amour, qui , avec sa négation . la
haine, fournit les deux termes opposés
de cette polarisation . qui parait un fait
permanent dans l'ordre moral comme
dans l'ordre physique. Tout objet, ajoute-
t-il, considéré en soi , fait naître ou l'a-
mour ou la haine .c'est seulement comme
absent (ju'il produit, selon sa nature, la
crainte ou le désir ; comme présent la
joie ou la tristesse; comme difficile à
atteindre, la hardiesse et la colère ; et
comme impossible à atteindre , le dés-
espoir.
Saint Augustin a aussi essayé de rame-
330
COURS DE PSYCHOLOCJE CIIRÉTIEISNE,
rance du vrai bien et le désir déréglé du
nor ^ l'imité les quatre passions princi-
pales des platoniciens, en démontrant
que le dcsir, lu crainte, la joie et La
tristesse ne sont autres choses que des
modes de l'amour, ce mobile unique des
esprits, depuis Dieu qui est amour par
essence jusqu'à l'homme , dernier chai-
non connu dans Tordre spirituel. Le
désir, dit-il » n'est qu'un élan de l'amour
yers son objet, la joie résulte de la pos-
session et de la Iruition de cet objet
comme la crainte de la présence d'un
obstacle qui peut nous en séparer, et la
tristesse résulte du sentiment de sa perte.
ÎNous ajoutons au bas de la page le pas-
sa^'e ori^'inal avec un autre passage de
saint l^ernard, qui prouve que lui aussi
regarde l'amour comme l'unilc (I).
Psous sommes donc tout-à-fait disposés
^ nous rallier aux opinions de saint Au-
gustin et de saint Bernard. Platon et ses
disciples, en scindant l'unité de l'amour,
ont donné lieu à une certaine confusion
d'idées, parce qu'en donnant des noms
divers aux effets variables d'une seule et
même cause, ils ont oublié d'établir leur
origine commune.
La tendance invincible de l'esprit hu-
main vers l'unité, doit suffire pour nous
convaincre que l'univers moral , comme
l'univers matériel, est régi par une force
unique j et qu'il existe une gravitation
morale, comme il existe une gravitation
physique. Mais en nous servant des figu-
res puisées dans l'ordre matériel, il ne
(aut pas perdre de vue la différence essen-
tielle qui existe entre les mouvemens né-
cessaires , résultat des forces aveugles.
et le mouvement libre des êtres inlelli-
gens. Les corps sont û^Ztrt'^^ les esprits
sont solUiitcs , avec cette réserve , il est
vrai, que l'homnie tend constamment,
et par la nature de sa constitution . vers
le bien comme il évite le mal. Mais de-
puis la grande perturbation dont il a été
question dans notre dernière leijon, ses
idées vers le bien et vers le mal ont subi
un changement total par suite de l'igno-
rance et de la concupiscence. L'igno-
(I) Amor ergo inhians habere quod amatur,(ru;)i-
ditaicêi; Idem hali»n* ei'ique fruons, Ifrtitia: fu^^iens
quoii fi aiirersalar, timor «si; ùlque cum ilccid«>ril
«eniiens, triitilta est. S. Aiigusl., de CiiitaU Dei. —
Vmor c«iero<i ïa se traducit sfTcrtu». 5. Bern«trd.
bien apparent , du faux bien, la sirène
qui, par ses regards et par les doux
accens de sa voix plaintive, nous attire
vers elle. Cette terrible perturbation a
eu des effets subjectifs , qui nous four-
nissent le véritable point de départ pour
établir une théorie des passions. En effet,
les anciens appelaient les passions des
perturbations (perturhationes aninii) , et
la définition de Cicéron paraît rentrer
tout-a-fdit dans cette idée, quand il ap-
pelle la passion une commotion de Vdnie
contraire à la raison (1). L'étymologie
même du mot {patior, passus suin ) ,
dirige notre attention vers la circon-
stance distinctive de l'état de passion,
c'est-à-dire, la passivité de l'ûme. Cette
dernière considération a décidé le lé-
gislateur et même le moraliste à juger
avec moins de sévérité les actes qui ont
lieu sous l'influence de certaines passions
violentes, comme la colère et la crainte.
Mais en voulant établir une ihéorie
des passions, l'amour étant pris comme
L'unité , ou point de départ, il faut dis-
tinguer le vrai et le faux amour, comme
nous venons de distinguer leurs objets
respectifs, le vrai et le faux bien; car le
vrai amour, La cliarité de l'Evangile , est
la véritable antithèse de la passion , et
subsiste toujours en dehors de ses at-
teintes. Nous savons bien que la charité
étant quelque chose de surnaturel, et
par conséquent quelque chose dont nous
ne pouvons pas trouver la loi , il faut en
parier très sobrement, même dans uu
cours de psychologie chrétienne. JNous di-
rons donc seulement que la charité étant
la condition sine quâ non de La vie spiri-
tuelle, l'iulerruplion de ce rapport entre
rhom ne et Dieu est la premijre circon-
stance qu'il faut remarquer dans le déve-
loppement des passions. L'homme étant
une fois séparé par son propre acte du
bien suprême, se jette avec avidité sur
le bien apparent , ce faux bien qui le
sollicite dans les créatures, et c'est alors
qu'il entre dans la voie fatale des pas-
sions. Sans doute ce bien qui le séduit
est bon en soi ; car tout ce qu'il y a de
bon dans les créatures vient de Dieu,
(I) Averia à rectA ratione coDtra naiaram anim»
rommolJO. Çicer., I\ac. Quai$Uy\ïii, i4.
PAR M. J. STEINMETZ.
331
mais ce 6ieAz peut ne pas en être un pour T tendance réfléchie et libre; et dans la
lui relativement. D'ailleurs, ce bien n'est
souvent qu'un bien apparent , l'homme
étant trompé par les extravagances d'une
imagination désordonnée. C'est à cause
de cela que , privé de la foi , qui est de-
venue pour lui ine lumière nécessaire,
il ne peut pas Ijng-temps résister aux
illusions qui l'eniourent. La charité n'est
pas seulement le fruit de la foi , elle en
est en même temps la racine. En son
absence , la faible lumière de la raison
naturelle , obscurcie par le péché, ne
suffit pas pour «clairer nos pas dans le
labyrinthe inextricable où nous sommes
engagés.
Comme nous avons renoncé à la tâche
de chercher uno classification des pas-
sions à posteriori y il faut les considérer
plutôt dans leur mode que dans leurs
objets. En adopimt cette méthode, il
sera facile pour chacun de résoudre par
une analyse très simple, tous les termes
de l'ancienne nomenclature , dans un
dualisme unique qui se rapporte à une
seule idée positive le bien ^ et à une idée
négative le mal, dont la loi générale est
l'amour et son opposé la haine , et dont
les effets sur l'âme sont la joie et La tris-
tesse; et selon certaines conditions arbi-
traires du sujet et de l'objet , ianiour
humain y L'ambition, l'avarice 3 la colcre
et le désespoir.
Or, par les passions , nous entendons
toutes les modifications quelconques de
l'âme, où, par suite d'une perturbation
violente, l'opération de la raison étant
suspendue, elle paise de Yélal actif k
Vélàl passif. Voilà, selon nous, le seul
sens véritable et philosophique du mot
passion. Au lieu <le chercher à établir
une différence d«^ nature cnire nos affec-
tions et nos passions , nous sommes por-
tés à n'y voir qu'ime différence de degré;
il faut seulement observer qu'il y a des
affeclious qui ne sont pas susceptibles
de passer à l'étal de passion ; mais tou-
tes nos passions ont existé à l'état d'af-
fection, comme toutes nos affections oui
été précédées par des désirs. Eu adoptant
cette vue des sujets, nous verrons qu'il y
a trois étals de l'âme par rapjiorl à son
objet. Il y a désir, — il y a affection , —
il y a passion. Dans le désir, il y a ten-
dance irréfléchie ; dans l'affection, il y a
passion , l'homme ayant abdiqué sa li-
berté, il y a tendance irrésistible.
Il nous est tout-à fait impossible de
compren ire la question des passions,
à moins de nous instiller franchement
au point de vue chrétien, 'tout repose
sur le fait capital de la perfectibilité de
l'homme par l'épreuve , et sur sa nature
double ( la chair et l'esprit) ; de là cet
antagonisme permanent qui caractérise
tous nos rapports avec l'ordre réel et
avec l'ordre de la foi. Importuné de la
présence des objets sensibles qui nous
éblouissent par leurs qualités apparen-
tes, nous ne pouvons résister à l'attrait
qu'ils renferment que i)ar les efforts sou-
vent renouvelés de nos puissances in-
tellectuelles , c'est-à-dire, par une
volonté constamment éclairée par la mé-
moire et dirigtie par L'entendement ; ou,
pour nous servir d'un langage tout-à-fait
ordinaire, en soumettant toutes nos ac-
tions aux régies de la s une raison. Ce
résultat ne s'obtient pas sans un travail
opiniâtre, travail <|ui est nécessairement
suivi par la lassitude et par le désir du
repos. Il est donc impossible que cette
lutte soit toujouis maintenue au même
degré, et c'est pour cela que dans l'ordre
moral comme dans l'orlre physique , il
y a une espèce d'oscillation permanente
qui résulte de la succession du mouve-
ment et du repos. jNous verrons donc
que malgré les difficultés de la position
actuelle de l'homme, il sortira facile-
ment de son état d'épreuve, en restant
dans les conditions voulues. D'abord, en
maintenant la suprématie de sa nature
spirituelle sur cette na'.ure inférieure
(pi'il possède en commun avec les brûles,
et en ayant soin d'éclairer celte nature
s\ipérieure par les lumières de la foi.
Dans toute autre hypothèse, l'homme
est nécessairement la \ictimede ses pas-
sions; car. si d'un côté il évite la vo-
lupté , il sera englouti dans Vorgueil.
En thèse générale, l'unique moyeu de
triompher de ses passions , c'est de les
empêcher de naître; aussi l'étal de pas-
sion ne surgit pas spontanément; il faut
qu'il pis^cî préalablement par les étals
de désir v.[ (Wijfcction. En présence d'un
bien , ou réel . ou apparent , le désir de
le posséder envahit Tânie. Mais si la pos-
332
COVÏKS DE rSYCIlOJ.OGlE CHRÉTIEW^'E,
session de ce bien présent implique la
pcited'un bien supérieur, la saine raison
lu IIS oidoiii e de le siicriUrr; et. si ce
bien supt rit ur est absent, de r..llfiidre
avec patience et avec constance, \oi\ti
ti preuve à son état le plus simple; et. si
nous prenons pour point de départ la
nc'cessilc de fait , de l'épreuve, pour la
perfeciion morale de riiomme, il n'est
pas possible de la concevoir dans une
iormephis simple. Or, il est en notre pou-
voir, philosophiquement parlant, d'em-
pêcher celte épreuve de changer de na-
ture ; nuis pour cela, il laut veiller
constamment sur nous- mêmes, et sur-
tout sur le développement de nos affec-
tions. Sitôt que nous avons déterminé la
véritable nature de l'objet désiré, il faut
nous n. élire sérieusement à l'œuvre; si
cet objet est illé^'itinie, il faut le bannir
de noire mémoire , de peur que ce dé&ir
ne prenant racine dans l'Ame, ne passe
à l'ei i à'affei tiun ; car cela serait déjà
une complication sérieuse de notre posi-
tion. La première periurbation caust^e
par la présence du bien, aurait déjà en-
vahi les puissances directrices de l'ûme,
et préparé un profond sillon pour le tor-
rent qui va suivre. Aussi long-temps que
ce premier mouvement de l'ûme conserve
son caractère ^ponianc , il existe une es-
pèce d équilibre, qui laisse à la volonté
toute sa liberté d'action. Mais sitôt que
nous l'avons adopté par un mouvement
réfléchi de la volonté , l'équilibre est dé-
truit, et il y a déjà , ce qu'on appelle en
langage ordinaire, un penchant vers l'ob-
jet, expression qui nous piraît établir
très heureusement le véritable état de la
chose.
(iomment donc nos affections se déve-
loppent-elles ? par l'action de la volonté
à l'aide de la mémoire et de l'entende-
ment. Sans l'iniervention de la volonté .
le désir resler;iit totijours à l'état de
d»*sir: mais la volonté s'en empâte; elle
examine l'objet dans ses détails el dans
ses rapports avec elle-même. L'iimi^ina-
tion le ;,'iossil; il se iiit une espèc-; de
crislalLisaiLon psychologique; et alors
celte tenJaniMî qui, dans le désir, était
irréfléchie, devient volontaire; il y a
penchant vers l'objet désiré ; l'Ame a
perdu son éfjuilibre, et il y a déjà un
commencemenlde chute. Kncore un pas.
et la position devient en quelque .«;orte
fatale; car l'homme se trouvant sur une
pente rapide, ne peut plus se retenir.
Alors il se manileste chez lui une per-
turbation générale des puissances de
l'Ame, état qui est accompaj^né de plu-
sieurs chant^emens organiques très re-
mar(iuables dans le cas de certaines pas-
sions, comme celles de la colère et de
la cininte. D'antres passions plus exclu-
sivement intellectuelles ou humaines,
et dont les états an ilo;,'ues ne sont pas
possibles auxètres inférieursà l'homme,
n'offrent pas les même? sio;ne> extf^rieurs,
mais ne sont pas pour cela moins vio-
lentes dans leurs effets. L'ambition et
l'envie, pour des Ames d'une certaine
trempe, sont même plus à redouter que
ces passions qu'on pourrait nommer les
passions animales , comme ayant leur
siège dans la partie sensitive de notre
nature. Au contraire, plus on s'élève
dans l'échelle de l'être, plus on rencon-
tre de puissance, et par conséquent,
plus l'abus de cette puissance est grand.
La colère et la crainte bouleversent l'â-
me ; elles détruisent toute sa dignité et
toute sa beauté, maisellespassentcomme
la tempête; tandis que l'envie, l'ambi-
tion et l'avarice s'y installent , et l'enva-
hissant peu à peu , finissent par faire
partie de sa propre nature.
Fidèle au but que nous nous sommes
proposé au commencement de ce cours,
qui était de diriger l'exercice de nos
facultés morales et intellectuelles , en étU'
diant les lois de leur développement ,
nous nous sommes attaché plutôt à re-
chercher le mode du développement de
cet obstacle capital , qu'on nomme la
passion, qu'à fournir une nomenclature
exacte de ses divers plu^nomènes. A la
vérité, nous n'avons que faire d'examiner
en détail ces maladies de l'Ame, ayant
une fois éiabli leur cause unique (l'a-
fnour déréglé du faux bien), et l'ordre
de leur progression , de désir en affec-
lion et d'affi'Ction en passion.
Le sujet de cette lecjori , envisagé sous
le point de vue moral, comme impli-
(juanl le bonh» ur de l'homme dans celte
vie el dans la vie à venir, nn^riie toute
notre attention. Sans recourir aux pages
de l'histoire, qui sont toujours ouvertes
pour notre instruction, nous avons tous
PAR M. J. STEINMETZ.
333
eu l'occasion d'observer, dans la sphère
rétrécie de notre propre expérience, les
ravages faîals des passions. Combien
d'existences manquées par ce qu'on est
convenu d'appeler V amour/ Combien
d'unions malheureuses et précipitées, et
qui restent cependant à jamais indisso-
lubles ; unions fatales, qui pèsent souvent
sur des \ictimes innocentes! Combien de
torts violens qui finissent par abreuver la
terre du sang de ceux qui ont raison!
Que dirons nous de l'ambition, de la co-
lère et de la cruauté, qui, chacune à sa
manière, bouleversent toutes les facultés
de l'âme; de l'envie et de l'avarice, qui
les dessèchent, et du désespoir, qui les
para'yse en étendant sur (lies ses ailes
de plomb, comme un véritable cauche-
mar moral? Cependant, si nous voulons
aller plus loin dans cette voie de dou-
leur, l'hisloire, ce triste catalogue chro-
nologique des crimes et des malheurs de
l'humanité, complétera le sombre ta-
bleau.
Mais, en poursuivant plus loin ce su-
jet, nous sortirions du domaine psycho-
logique pour empiéter sur celui de Vas-
cctique y qui est à la vérité son complé-
ment nécessaire, étant à elle ce que la
gymnastique est à l'anatomie. Car, après
tout, à quoi sert la connaissance com-
plète de notre organisme au lutteur qui
ne s'est jamais exercé à développer sa
force musculaire? De même, en vain le
disciple du Christ éludiera-t-il It^s lois de
sa nature intellectuelle et morale, s'il n'a
pour but leur application spéciale. Si
nous recherchons la nature de nos pas-
sions et l'ordre de leur développement,
c'est pour apprendre à les dominer par
un moyen dont le seul nom indique
toute la sévérité, par la riiortificddoii.
La théorie que nous venons d'cHablir
est donc de la plus haute importance
pour faciliter rintelligfuce de la disci-
pline chrétienne. L'ancienne loi avait
défendu en termes généraux tous ces
crinies, qui sont fatals au bonheur de
l'état, comme ceux qui sont opposés au
bien être de la famille et de l'individu;
mais il était réservé au Christianisme
d'indiquer un moyen comparativement
facile pour triompiuM' du mal eu l'attei-
gnant au moment de sa naissance. Ainsi
l'Évangils nous enseig;ne que pour éviter
les plus grands désordres, il faut redres-
ser les plus petits, et il nous montre
comment le mépris et la haine aboutis-
sent au meurtre (1). Si nous voulons res-
ter maîtres de nous-mêmes, il ne faut
pai attendre le moment de l'embrase-
ment général de l'âme par la haine et
par la colère ; si nous voulons triompher,
il faut a^iir avant que nous soyons forte-
ment affectés par le désir de la ven-
geance. Cain, avant de tuer son frère, a
commencé par le mépriser, lui et son
offrande. Sil avait résisté au premier
mouvement déréglé de son âme, il n'au-
rait pas fini par verser le sang innocent
et par devenir un exemple terrible de la
justice divine.
Pour compléter notre application pra-
tique de celte théorie des passions, il est
néc»ssaiie de faire allusion à deux lois
psjchologiques, que nous développerons
plus amplement en temps et lieu. La pre-
mière est la nécessité de V attention,
comme condition préalable dans tous les
phéciomènes psychologiques, où la vo-
lonté est en jeu. C'est la volonté se re-
connaissant, — faisant acte de présence,
— et concentrant sa puissance sur un
point donné. Or, cet acte, comme tous
nos actes, peut s'accomplir plus ou moins
bien ; mais, ce qui est certain , son inten-
sité donnera la mesure de tout ce qui en
dépend. Tout acte nécessitant un elfort,
il faut triompher de la paresse naturelle
pour l'accomplir, et une attention forte
et bien soutenue dépend autant de Iha-
bitude que de la constitution de l'indi-
vidu. 11 faut donc veiller toujours. Aucun
précepte n'a été plus souvent répété par
notre divin Sauveur, que celui-ci : / V^^^-
iate/ Quod auteni vobis dico , omnibus
dico : fii^ildte (2).
La vigilance ou l'attention est la pre-
mière condition du succès dans tout ce
qui peut ennoblir l'homine, tant dans
l'ordie de la science que dans celui de
la foi; nous pouvons dire que, subjecti-
vement, elle est la condition sine quâ
non de la vie intellectuelle comme de la
vie morale. Si nous voulons donc régner
sur nos passions , comme il est de notre
dignité et de notre intérêt même , il faut
(0 Mau„ c. i;, v. 21-22.
[i) Marc , 13 , V. 57.
3^1
COURS DE PSYCHOLOaiE CHRÉTTKNNE,
veiller avec la plus slricle attenljon sur
le cours de nos désirs. Jl faut pén«'her
dans les profondtMirs du c(Riir; car du
cœur, c'est iVd ire de la partie la plus in-
time de l'Aine, procèdeni les di-sirs; dans
le cœur résident les affections; dans le
cœur se développent les fuissions. Le
cœur est en qiieicpie sorle l'ovainr uni-
versel dans lequel tontes nos passions
reposent en étal de ^mm nie. en attendant
leur fécondation par les circonstances
extérieures,
Ui seconde loi h laquelle nous avons
fait allusion, c'est la force de l'habitude.
Comme par celte loi générale, riiomme
tronv*' un ^rand suulageuient dans le
travail . .îuquel il est eoi'damné (puisque
par l'habitude ce qui était très difficile
au commencement finit par devenir une
simple affaire de routine): d'un autre
côté, les mauvaises habitudes qui ont en-
vahi l'Ame continuent à l'eniraîner en
dehors de l'ordre, comme par la force
de Timpuision donnée, même après que
ia volonté a cessé d'y coopérer. Voilà la
raison de ces altérations de bonnes réso-
lutions et de tristes faiblesses, qui carac-
térisent la vie de certains hommes. Il est
donc de la plus haute ir\'portance de
comprendre que les maladies de l'âme
^et les passions sont du noml)re), que les
naaladies de l'Ame, disons-nous, comme
celles du corps, exi«jent un cet tain irai-
tcnient , dans lequel le temps enlie
comme élément nécessaire. H est vrai
que les unes et les autres peuvent se
guérir miraculeusement, fX à l'instant
même, comme le corps du lépreux a été
guéri par l'altouclH ment <lu Christ, et
comme l'Ame de la "Madeleine a été puri-
fiée de la lèpre du péché et des pertur-
bations de la passion par un seul mol.
Mais telle n'est pas la marche ordi
naire des choses. L'existence nro'on>(ée
du mil rend son extirpation pins diffi-
cile; il faut retracer péniblement el
comme pas à pas. la Iou^mi»- roule que
nous avons parcourue souvhuI av<'c une
rapidilj; elïr.iyanie. l'uur desceULlre, la
▼oie est large et inclinée: pour remon-
ter, nous \\ trouvons étroite et raide.
Au point de vue rationnel, il y aurait
de quoi se désesp<*rer ; m.iis au point de
vue de la foi , la faiblesse humaine se
trouve revêtue d'une puissance surnatu-
relle qui la soutient, et par laquelle
elle triomphe de tous les obstacles. Ap-
puyée sur cette force divine, elle par-
court une voie souvent ténébreuse, une
voie de douleur, o»i peut être plus d'une
lois elle trébuchera; c'est alors, coanue
en toute autre circoïistance grave, qu'il
faut une volonté forte, il faut une per-
sévérance infatigable dans l'emploi des
nioyens propres à atteindre le but pro-
posé. JNous insistons sur celle condition
ordinaire de la guérison des maladies de
l'Ame, parc( que rien n'est plus codiuiud
que de voir abandonner un traitement
spiiiluel, silôl que l'on n'obtient pas tout
de suite le r<3sultat désiré.
Dans l'ordre matériel, on per.sévère
pendant de^ années dans l'emploi de re-
mèdes incertains dont les effets sont
presque imperceptibles; on observe des
régimes sév res, en se privant de tout
ce qui peut flatter les sens, et cela dans
l'espoir bien incertain d'améliorer la
sa»ilé du corps; on se rend dans des
pays lointains , négligeant les iiit(^rcls les
plus graves , se séparant des amis les plus
chéris, et cela souvent pour mourir sur
un sol étranger, loin do tout ce qu'on
aime! Que ne fait-on pas pour le corps?
Mais pour l'âme! pour le joyau pré-
cieux que renferme cet étui fragile, nous
n'y pensons guère. Quand nous sommes
enfin accablés par la douleur irrésistible
que causent ces maux, nous cherchons,
il est vrai, des moyens pour y remédier;
mais bientôt, perdant patience, nous
tombons dans le découragement, dans le
désespoir. Opendant, les remèdes que
lious It^nons en main sont des remèdes
héroïques; leur vertu est souveraine.
D'où vient donc cette inconsf^quence fu-
nesie? La foi seule peut résoudre ce pro-
blème , qui est pour la raison un vérita-
ble paradoxe.
jNous terminerons cette leçon par quel -
ques observations sur deux phénomènes
psychologiques oîi la liberté se trouve
aussi suspeiulue , sans cependant que le
libre arbitre, ou la faculté de choisir
entre le bien et le mal . oit anéantie.
Dans Lu ir^'crie , la volonté parait in-
terrompre son action d une manière in-
dclinissable ; c'est un lève , moins la
condition du summeil, comme son nom
rindique. Au premier abord, on est
PAR M. J. STEINMETZ.
335
tenté de confondre cet état de l'âme
avec un état tant soit peu analogue, dans
lequel la volonté para- 1 aussi faire place
à l'imagination et à la mémoire. Mais la
rêverie diffère de La méditation en ceci ,
que dans la première la volonté est réel-
lement passive, tandis que dans la se-
conde elle n'est que subordonnée. Dans
la méditation, la volonté opère par l'i-
magination, comme en d'autres circon-
stances elle opère par l'entendement :
par exemple , en résolvant un problème
de mathématiques. Mais dans la rêverie
elle lâche complètement la bride à l'i-
magination , qui court en tous sens et
sans contrôle. La succession bizarre d'i-
mages hétérogènes qui se présentent à
l'esprit dans cette circonstance ne nous
rappelle pas seulement ce qui se passe
dans les rêves ; elle offre des analogies
frappantes avec le déiire et l'obsession.
Ainsi, comme Tordre physique est sé-
paré de l'ordre spirituel par une ligne
de démarcation tout-à-fait impercepti-
ble et qu'il n'importe nullement d'éta-
blir quant aux faits particuliers, dans la
rêverie, il faut admettre un double or-
dre de causes, dont les unes sont maté-
rielles et les autres sont spirituelles. 11 y
a sans doute dans la rêverie, corme dans
tous les phénomènes de la mémoire, une
certaine action mécanique qui relève de
notre organisme par le système nerveux .
et dont nous ignorons complètement
toutes les lois. Des expériences no^ïi-
breuses ont établi certains faits qu'on ne
peut plus révoquer en doute.
rsous voyons que la lésion ou la para-
lysie de certaines parties du cerveau ont
quelquefois totalement détruit tout un
ordre d'idées ; et souvent , on pourrait
presque dire toujours, la mémoire en
géuéral s'affaiblit et même se détruit par
la maladie et par la vieillesse. Mais, en
faisant cette large part à la matière, il ne
faut pas perdre de vue notre nature es-
sentiellement spirituelle, et nos rapports
avec le monde matériel. Si les sugges-
tions de nos ennemis spirituels nous ar-
rivent par la mémoire et par l'imagina-
tion , même quand nos facultés sont sous
la discipline de la volonté et écl.urées
par rentendemeiit, que sera-ce quaiul
nous abandoiuierons ces facultés à leurs
propres excès ?
Sans craindre de passer pour rigoris-
tes, nous n'hésitons pas de le dire , nous
regardons la rêverie comme un désordre
très grave quand elle dégénère en habi-
tude. D'abord, elle est diamétralement
opposée au premier précepte de la vie
chrétienne , qui nous enjoint une vigi-
lance perpétuelle , à cause de la gravité
de notre position et des dangers qui
S'entourent. De plus , elle introduit
dans l'âme une certaine mollesse qui
rend plus redoutables les luttes et les
difficultés de la vie active. Elle déroule
devant nos yeux des tableaux enchan-
teurs d'un bonheur impossible, faisant
abstraction de toutes les souffrances et
de tous les désordres de la vie réelle.
Comme par la méditation l'âme se re-
trempe continuellement . en approfon-
dissant l'origine, la signification et la
fin des choses , par la rêverie , au con-
traire, elle se maintient dans une dissi-
pation fatale, qui finit par épuiser ses
forces en proposant à l'entendement et à
la volonté des objets et des rapports qui
n'ont aucune existence réelle. On sera
peut-être étonné de la sévérité de ces
paroles, mais nous parlons d'un dés-
ordre passé en habitude. La rêverie,
comme nous l'entendons, c'est l'oraison
mentale des enfans du monde, comme la
mi'ditation est l'ornison mentale des en-
fans du Christ ; et de même que . par
Tune, les forces de Tâme se renouvel-
lent ef se confirment, par l'autre elles se
dissipent et se détruisent. Il suLfit d'a-
voir signalé l'existence de cet état anor-
mal ; nous abandonnons au moraliste le
soin d'ét;tblir ses rapports avec niu^ cer-
taine littérature anti chrétienne où l'on
s'efforce non seulement de combattre
l'enseignement de l'Évangile, mais de
plus de renverser toutes les idées mora-
les, jusqu'à la distinction du bien et du
mal , de la vertu et du vice.
Il nous reste maintenant quelques mots
à dire sur Vinspiration. Car, bien que
C<tie matière paraisse d'nboid ton! A fait
en dehors du domaine de la science, il
faut au moins constater le fait, que
Tâme peut se trouver ainsi modifiée dans
certains cas. Il appartient plutôt i'i la
tluologie mystique qu'à la psychologie,
d'expliinier comment le Créateur de tou-
I tes nos facultés s'empare quelquefois de
336 COURS DE PSYCHOLOGIE CHRETIENNE, PAR M. STEINMETZ.
l'une ou de l'niitre pour des fins parti-
culières, sinslaliant au centre le j)lus
intime de noire Otre et disposant, sans
Tiolence. de toutes ses puissances. Plu-
sieurs auteurs, entre autres sainte Thé-
rèse tt saint Jean-de-ia-Croix, ont exa-
niinè en détail les conditions subjectives
qui ordinairement précèdent et accom-
pai;uent Wwtdse, la forme la plus par-
faite de l'inspiration divine. Ceux qui
sont curieux d'approfondir la matière
peuvent comparer cet état, qui paraît
propre h la loi du Christ, avec les signes
distinctifs de l'esprit prophétique sous
l'ancienne loi . en rapprochant les phé-
nomènes curieux qu'offrent certains cas
de possessions démoniaques. Il faut ce-
pendant observer que, dans le cas de
possession . la volonté est anéantie , tan-
dis que, dans rinspiration , elle reste li-
bre . quoique absorbée dans la volonté
divine.
Il existe néanmoins une espèce d'inspi-
ration , quelque chose au moins qui en
porte le nom, et cette inspiration-là ,
tout comme la rêverie, est de notre lé-
gitime domaine. Il existe des cas dans
lesquels l'imagination paraît prendre un
développement te lit- ment extraordinaire,
qu'on est tenié d'er» chercher la cause en
dehors de nous-mêmes. Le poète ne
manque pas d'invoquer sa muse j et non
seulement les poètes , mais les artistes
de tout genre, sculpteurs, peintres et
musiciens, paraissent dépendre de ce
quelque chose, qu'on est convenu d ap-
peler Vinspirali'inf
Maintenant, existe-l-il , dans tous les
cas, une cause active, extérieure, de
laquelle ils dépendent? Quelle est la vé-
ritable orii,Mne de ces conceptions admi-
rables, qui, soudain, traversent l'Ame
du poêle, comme les météores traver-
sent le ciel en y tra(jant des sillons de
feu? Car le poète comme le profhèle
écoule dans le silence et dans la solitude
la voix qui parle à son Ame; il parcourt
le temps et l'espace ; sa seule limite c'est
l'impossible, c'est-à-dire le laid absolu.
Pour lui , tout ce qui peut être est ! Le
sculpteur et le peintre, où vont-ils pren-
dre ces formes gracieuses que la nature
ne nous offre pas? Et ces mélodies divi-
nes . que certaines organisations privilé-
giées seules peuvent entendre, d'où nous
viennent elles?
Nousavouonsquecesquestions, comme
questions purement psychologiques, se
présentent entourées de diflicultés insur-
montables. Cependant, sans vouloir les
résoudre , nous croyons qu'il est possible
de les éclaircir en en établissant les vé-
ritables élémens. Dans l'inspiration poé-
tique, il faut d'abord deux choses : il
faut un sujet {llionime) et un objet {la
nature) ; mais cela n'est pas tout ; outre
l'homme et la nature, il y a un troisième
terme qui est Dieu.
Dieu détermina les rapports qui exis-
tent entre l'homme et la nature; il les
a établis et nous les a fait connaître par
sa parole. Il y a donc dans la parole une
certaine vitalité inhérente qui féconde,
et de plus une certaine lumière qui
éclaire. Le Verbe (la seconde personne
de la très sainte Trinité), qui est la sub-
stance de la parole , a sur nous et sur
toute la nature , selon le dogme catholi-
que, une action permanente et nécessaire.
Un grand maître de la vie spirituelle a
dit : f Tout vient de ce f^erbe unique; de
c lui procède toute parole; il en est le
t principe, et c'est lui qui parle au de-
i dans de nous (1). » En rapprochant ce
dogme d'un autre article de notre foi,
qui est l'intervention des bons et des
mauvais anges, nous nous trouverons sur
la voie d'une véritable théorie de l'inspi-
ration poétique. En ajoutant à ces causes
objectives l'antagonisme permanent qui
existe dans le sujet par les efforts conti-
nuels de la chair contre l'esprit et de
l'esprit contre la chair, nous nous ren-
drons raison de ce mélange continuel du
beau et du laid , qui caractérise toutes
les œuvres de l'art, les plus parfaites
comme les plus médiocres.
J. Steinmetz.
(I) VlmUaùon de JéiUhChriit , tir. i , c, 3.
COtmS DE DROIT CRIMINEL, PAR M. ALBERT DU BOTS.
337
^(xm($ ^0(X(Xli$.
COURS DE DROIT CRIMIISTL.
HUITIÈME LEÇON (1).
S I. De quelques juridictions religieuses à Rome.
— l^ Du droit pontifical. — 2^ Des yestales. —
3° Du droit des féciaux.
Dans la rapide reyue que nous avons
faite de la législation criminelle de l'an-
cienne Rome . pendant l'âge divin et pen-
dant l'âge héroïque, nous n'avons pas
distingué le droit pontifical du droit sé-
culier. Mous devons donner à cet égard
quelques explications.
La puissance paternelle et le droit pon-
tifical renfermaient à l'origine de Rome
presque tout son droit criminel. L'ana-
Ihème prononcé (2) au foyer domestiqije
était la peine capitale dans la famille:
l'anathème prononcé aux autels publics
était la peine capitale dans la cité : Tuu
était dans la juridiction du père . l'autre
dans celle du collège des pontifes.
Le droit pontifical avait pris plus d'im-
portance à mesure qu'on avait augmenté
le nombre des dieux : ainsi les bornes des
champs avaient reçu une espèce d'apo-
théose sous le nom de dieux-thermes, et
quiconque les déplaçait commettait un
sacrilège justiciable du sacerdoce.
La religion et l'État ne faisaient qu'un
à Rome, comme chez toutes les nations
de l'antiquité ; les rois (3) étaient pontifes
en même temps qu'administrateurs sou-
verains et chefs de l'armée. Suivant la
tradition romaine. Nunia créa un collège
de pontifes, composé de quatre membres
pris parmi les pères conscrits; il s'était
réservé d'en être le chef.
Lors de la suppression de la royauté et
de l'établissement de la république, les
fonctions re'igieuses, civiles et militai-
res, qui se réunissaient en faisceaux au-
(1) Voir la m\* leçon dans le n» 43 ci-dessus,
page 2G.
(2) Sacer esto. Voir la deroière leçoB.
(s) Tite-LiTC, iv,4.
tour du sceptre, se divisèrent, et furent
attribuées à des ma^iistratures différen-
tes. Le consulat, quoi qu'en disent beau-
coup d'annalistes, n'hérita pas de la
royauté tous les droits qu'elle exerçait,-
la justice . que les rois rendaient par eux-
mêmes ou par leurs délégués directs, su-
bit d'étranges démembremens. Le col-
lège des pontifes, choisissant désormais
son chef par l'élection, eut une juridic-
tion fort étendue en matière pénale,
puisque la plupart des crimes contre la
société éiaient en même temps des sacri-
lèges. La compétence des consuls se
borna donc aux délits militaires et à de
petites infractions criminelles, qui se-
raient regardées aujourd'hui comme du
ressort de la police correctionnelle ou
municipale.
En outre de ses attributions judiciaires,
le collège des pontifes avait l'inspection
sur tout ce qui regardait les matières re-
ligieuses, sur l'instruction relative au
culte, sur les sacrifices, non seulement
publics, mais privés (l)j enfin sur les
expiations.
Le souverain pontife était nommé à
vie, et l'inamovibilité de cette fonction
fut toujours respectée. Le collège entier
se composa de neuf membres, quand
dans l'année 452 on y eut introduit
quatre plébéiens (2).
Il ne faudrait pas conclure de tous les
pouvoirs accordés aux pontifes, que le
gouvernement républicain de Rome ait
jamais penché vers la théocratie; l'Église
était dans l'État plutôt que l'Etat dans
l'Eglise, et le sénat conservait sur le col-
lège des pontifes, coaime sur les curions,
les fèciaux . les fiamines et les vestales,
un droit de surveillance et de haute su-
prématie ; il se réservait de prononcer en
(1) Plol., .Vuma, lG-20.— DenysdFlalic, 11,20,
— Cic, df Ârusp. respont, — Tile-Live , l, 20.
(2) Tit«-LiYe , x , 6-9.
83^
COURS DE DROIT CRIMINEL,
dernier ressort sur toutes les diflicultts
religieuses, et de la sorte l'aristocratie
patricienne dominail tout, ul<înie le sa-
cerdoce et la reli;<ion.
I/iiilluence des pontifes diminua, et
leur compétence se restreignit à mesure
que l'on s'iMoif,'na des û^'cs luroïques et
divins, et que Ton s'avaiu; i dans l'Aj^'c
historique. Cependant , d«i temps m<5me
de Cict^ron, les sépultures et les sacrifi-
ces rcssortaient encore du droit pontili-
cal : les vest.des étaient toujours soumises
à sa juridiction.
Tou\ le monde connaît la singulière et
barbare institution dos vestales: on sait
qu'à Rome on «lonnail ces fonctions à des
filles nobles de TA^je le plus tendre, et
que chez elles, la chasteté (t) virginale,
au lieu d'être un attrait du cœur émané
de famour divin, était un joucf imposé
par la dure contrainte d'une religion
d'Etat. Le choix de ces jeunes filles ap-
partint d'abord au roi. puis au grand
pontife; on <^'evait les prendre de six ans
à dix ans (2). Aucun père de famille ne
pouvait refuser sa fille pour le sacerdoce
privilégié. .Malgré K's honneurs et les pré-
rogatives dont les prêtresses de Vesta
étaient entourées, les conditions rigou-
reuses auxquelles elles étaient assujélies
inspiraient un éloignement profond aux
familles les plus distinguées; ce senti-
ment augmenta à mesure que la piété
s'éieignif à Rome, et l'on finii. en l'an-
née 7';8 (3). par faire passer une loi qui
permettait d'admettre les filles d'affran-
chies au nombre des vestales: mais on
n'usa pas de celle faculté pour ne pas dé-
grader CCS fonctions si vémrées.
Les crimes principaux que les vesta-
(I) Toale veslale élail consacrée à Vesta pour
Irenle ans. F.Ile rommençail par faire dix années de
noviciat; puis elle exerçait pondant dix ans, et les
di\ dernières années élaienl employées ii Tinslruc-
lion (li'S noyicHs. Le collège dos tcàtolos (profès) se
"composait de six vierges.
(2^ Voiri ta (orniole (ureinployail le grand-pon-
4ife ponr «"nloT^r la jeune Mlle à sa famille : " Ariiala.
a je te prends pour être ma teslale, pour avoir ^oin
« des choses sacrées, et, en la qutililù cl ton droit
rt de Testale , \eiller pour le peuple rom.;in et ses
« quirites , que A. (it'lle, 1,1-) cela s'accooiplisse
r saiTanl les lois divines, cl que tout soit dans la
» prospérité. '
[ô] DiOD, 1. ▼, p. 6i.i.
les (1) pouvaient commettre, et qui
étaient du ressort du droit pontifical,
étaient de deux sortes : l'un était la né-
gligence, par suie de laquelle on laissait
éteindre le feu sacré ; l'autre était la vio-
lation du vœu de chasteté. Tour le pre-
mier de ces crimes, la peine était la fla-
gellation ; quant au second, la peine con-
sistait à être enterrée vivante.
D'aussi atroces chAtimens révèlent un
di oit pénal qui se rattache à l'Age fabu-
leux ou divin; et, en effet, on fait re-
monter jusqu'aux rois Tinstilulion des
vestales et la cruelle sanction des obliga-
tions qui leur éLiient imposées.
A mesure qu'on avança dans l'âge his-
torique , le fanatisme diminua , et on dut
chercher à faire tomber en désuétude les
peines excessive*^. Alors toutes les fois
que la culpabilité des vestales ne fut pas
suflisammenl établie, on se contenta de
leur imposer des épreuves, et sans doute
ces épreuves ne furent que des fraudes
pieuses qui trouvèrent dans les pontifes
une indulgente compile. té.
Vers l'année 24b (2), dit Denys d'Hali-
carnasse. le feu de l'putel de Vesta s'é-
teiguit par la négligence de la vestale
Emilia. Les pontifes lirent de soigneuses
investigations pour savoir si la prêtresse
n'avait pas souillé le feu par quelque im-
jiurelé. Emilia, pour prouver son inno-
cence, étendit les mains sur l'autel de
Vesta. en présence des vierges ses com-
pagnes et du collège des pontifes, et elle
s'exprima ainsi : f Déesse protectrice de
< Rome, si penlant près de trente ans
t j'ai rempli les fonctions sacrées avec la
f saint» lé requise, si j'ai toujours ob^
« serve les lois de votre culte avec un
< corps chaste et un cœur pur, apparais»
« sez-moi aujourd'hui, venez à mou se-
« cours , et ne permettez pas que votre
prêtresse soit condamnée à une mort
ignominieuse; mais si je suis coupable
de quelque impureté , faites que ma
punition scM've à détourner de dessus
la ville l'expiation de mon crime. i
En prononcjant ces jiaroles, elle dé-
(I IMul. — Til.-Liv. — Denys. d'Halic, etc.
(2) Dcn. d'Halic n, 17. Voyez aussi Rome au
niirle iV Auguste , de Cliarlcs Désobry, l. ii, p. 120.
1 0ute la partie (|tii a rapport aux veslales et à la
religion a dté insérée dans tes Àunalet de Philoio-
pkie chniliennc , t. xt , p. 220, 377.
PAR M. ALBERT DU BOYS.
m
chira un pan de sa robede lin . et le jeta
sur Tautel. Au même instant, le lambeau
de lin s'eullamnia. quoique toute étin-
celle fût éteinte depuis Icn^j-temps et
que les cendres fussent entièrenient re-
froidies. Eaiilia fut acquittée de toute
peine aux applandissemens desassistans,
et la ville n'eut pas besoin dexoiaiion.
L'autre trait que nous avons à citer est
encore plus caractéristique. En ran6i9,
Tuccia, jeune vestale accusée d'ince.vte.
soutint qu'elle allait confondre la calom-
nie en se soumettant à une épreuve qui
devait être miraculeuse: e le s'adressa
lièi ement à la déesse Yesta : < Si j'ai tou-
< jours approché de tes autels avec des
< mains chastes, dit-elle, donne-moi de
< remplir ce crible d'eau du Tibre, et de
( le porter jusque dans ton temple,* En
effet, elle descendit au fleuve, y puisa
de l'eau avec un cnble. traversa le forum
au milieu d'un peuple nombi eux , rt vini
jusqu'au seuil du temple de Vesta , et là
elle répandit son crible encore plein aux
pieds des pontifes, qui proclanièrent son
innocence.
Ces épreuves n'., valent lieu qu'en cas
de doute, et les pontifes les plus disposés
.;: ia clémence n'auraient pu les ordonner
quand la violation des vœux de chasteté
était un fait avéré et patent. Aussi, sui-
vant la rigueur de la loi ihéocralique . en
l'an 4 18, la vestale Minucia fut enterrée
toute vive. 11 faut lire, dans Tite-Live;^!).
la romanesque et touchante histoire des
amours de cette jeune tille avec son an-
cien ûancé Licinius. La compassion que
cet auteur inspire pour la victime de la
barbarie du tlroit poulilical , n était que
l écho des sentimens populaires de son
temps; pour qu'un pareil crime fit res-
sentir parmi les llomains une indignation
fanatique, il leur aurait fallu une foi
bien vive dans le feu tutélaire de > esta,
ce palladium sacré de la ville éternelle.
Mais la foi religieuse et la foi sociale, si
étroitement unies à Home, s'éteignaient
en même temps; on ne voyiil plus
qu'une faute excusable là où on aurait vu
jadis un affreux sacrilège, et l'horreur du
crime était dépassée de beaucoup par
l'horreur du supplice.
Ainsi la législation pontiûcale de Home
(1) Tile-Live, iv, il, vui, lo.
dut passer par ces deux phases . qui si-
gnalent le droit théocr^tique des peuples
de l'antiquité, les peines excessives ^ puis
les épreuves.
Jetons maintenant un coup d'œil sur
le droit des féciaux, cette branche im-
i-orîante de la législation sacrée desRo-
maips.
Les féciaux étaient des prêtres destinés
à présider aux formalités religieuses de
la guerre et de la j.aix : les féciaux étaient
patriciens, leur dignité était conférée à
vie, et leur collège se composait de vingt
membres.
On fait remonter jusqu'à Numa l'insti-
tution des féciaux. La tradition rapporte
que ce prince envoya des féciaux aux Fi-
dénates. qui avaient ravagé le territoire
romain , pour les menacer de leur faire
la guerre s'ils n'offraient pas de répara-
tions suffisantes.
Quelques auteurs ont prétendu que les
féciaux veillaient à ce que les Romains
ne lissent pas injustement la guerre à
une ville ou à une nation alliée [ I ). Je ne
crois pas qu'ils eussent à examiner le
fond même du litige : leur tâche se bor-
nait à i2 régulariser la procédure de la
guerre, si je puis m'expriraer ainsi; ils
devaient avoir soin que tout se passât
suivant les rites prescrits. Le code d»>s fé-
ciaux avait été rédigé et promulgué par
Ancus Martius, s'il faut en croire Tite-
Live (3;. Les formes consacrées par ce
code ne servirent le plus souvent qu'à
consacrer des injustices.
Si le sénat croyait voir dans un acte
quelconque d'une nation amie la viola-
tion d'un traité d'alliance, les f^^ciaux
allaient chez elle pour demander justice
et réparation . et si leur demande était
repoussée, ils déclaraient la guerre.
Les féciaux avaie.it aussi le droit de
rompre les traités de paix qui n'avaient
pas 1 1.^ f.nts se'on les rites s.icrés. On
con<^'oit que ce droit devait donner au
(I) Voyez Rome au siècle d'Auguste , parCtiarle»
s^i) Cic, d( f.egib., u , 1».
(5) Tic. -Lit., i , ô2. Sai^int S«rTias (commenta -
ti'ur de l'Enéide, tii) le:» deietn^irâ refr«'«^rent la
lt'gi»laiion de» fociaux en la modelant sur r<^llo d'A.
tboDcs , el eu lireni un luppléuieol à la loi Uei
douze Ubicft.
tm
COURS DE DROIT CRTMTNEL ,
sénat un pr(^lexte constant pour la
guerre.
Si des nations alliées se plaic;uaient
que 1rs liomains leur avaient fait quel-
que préjudice, les féciaux exaniiuaieiil si
l'on avait violé le traité, et quand les
plaintes paraissaient fondées, ils li-
vraient le coupable atix réclauians. On
comprend qu'ils ne donnaient pas sou-
Tenl tort i\ leurs concitoyens.
\ oici les formalités religieuses qu'ob-
servaient les féciaux pour les réclama-
tions qui avaient pour but la réparation
d'une offense, pour les déclarai ions de
guerre et les traités de paix. J'emprunte
ces détails à l'excellent ouvrage (1) de
]M. Charles Désobry, qui a très bien ré-
sumé tout ce que nous apprennent à cet
égard les anciens auteurs.
< Pour une réclamation, le collège des
féciaux désigne un de ses membres, au-
quel on confère le titre de pèie Patral,
nom tiré du verbe patrare^ accomplir.
Ce pèrePatrat, vêtu d'un habit magnifi-
que. et le Iront couronné de vervtiue,
herbe cueillie dans l'euct-inte même du
Capitole, et qui a la vertu de rendre sa
personne sacrée, entre sur le territoire
du peuple dont les Romains croient avoir
à se plaindre, et là, se couvrant la tête
d'un voile de laine : lEntends-moi. Jupi-
ter, dit-il; enlends-nioi , contrée (illa
nomme), et vous, religion sainte. Je
suis l'envoyé du peuple romain; chargé
d'une mission juste et pieuse , je viens la
remplir. Que l'on ajoute foi à mes pa-
roles.)
I Alors il expose ses griefs; puis, pre-
nant Jupiter à témoin , il continue:
i Si j'enfreins les lois de la justice et
de la religion, en exigeant que lels hom-
mes, que t« lies choses me soient livrés,
à moi renvoyé du peuple romain, ne
permets pas que jamais je puisse revoir
ma patrie. î
« i elles sont les paroles qu'il prononce
en mettant le pied sur le territoire; il
les ré|)èln au premier habitant qu'il ren-
contre . il les répète dans la place publi-
que de la piemière ville qui se trouve
près de la frontière, avec quel(jue-> légers
chai'gemens dans la formule du seruient;
et comme il dit tout cela à haute et iu-
(I) Rome ou stècl« d^Àugutte , t. i , p. 104.
telligible voix, on a donné à cette céré-
monie le nom de Clariç;atian.
« Si, dans un délai de trente jours,
terme solennellement prescrit, on ne lui
donne point satisfaction, il déclare la
guerre en ces termes : «Kntends-moi, Ju-
piter, et toi , Junon , Quirinus , vous tous
dieux du ciel, de la terre et des enfers,
écoutez-moi. Je vous prends à témoin
que ce peuple (il le nomme) est injuste,
et se refuse à d'équitables réclamations.
Mais le sénat de ma patrie , légalement
convoqué , avisera au moyen de les faire
valoir, f
« Le père Patrat revient faireson rapport
au sénat, et déclare que rien , de la part
des dieux, n'empêche plus de déclarer la
guerre; si la majorité adopte ce dernier
parti , il se transporte sur les conhns du
territoire ennemi, avec une javeline fer-
rée , ou simph^ment un pieu durci au feu
et ensanglanté. Là, en présence de trois
jeunes hommes au moins, il dit; c Puis-
que tel peuple s'est permis d injustes ag-
gres>ions contre le peuple romain des
Quiriies; que le peuple romain des Qui-
rites a ordonné la guerre contre ce peu-
pie : que le sénat du peuple romain des
Quirjles l'a proposée, décrétée, arrêtée,
moi et le peuple romain déclarons la
guerre à tel peuple, el je commence les
hostilités. > En même tem})s , il lance sa
javeline ou son pieu sur le territoire en-
nemi, et la guerre se trouve ainsi dé-
clarée.
< Une autre cérémonie se fait à Rome
])Our le même objet : l'un des consuls,
vêtu de la trabée de l\omulus , et la toge
relevée sur l'épaule, se rend au temple
de Janus dont les portes demeurent tou-
jours fermées en temps de paix , et ouvre
lui même ces portes terribles, en appe-
lant les combats. La jeunesse lui répond
par des cris, et les clairons par leurs sons
belliqueux.
< Du reste depuis que les frontières de
l'empire se sont reculées , les déclara-
tions de guerre ne se font plus sur le ter-
ritoire ennemi . mais à Home même au-
près du cirque Klaininius. devant une pe-
tite coloni e. que l'on app'lle la colonne
guerrière. située d.ins le ptir>is Uu icinph*
deBellone,et contre laquelle le fécial
lance la fatale javeline , en pronon(;ant
la déclaration de guerre. Cette cérémo-
PAR M. ALBERT DU BOYS.
34 1
nie a lieu, non plus devant trois jeunes
gens, comme jadis, mais en présence de
tous les sénateurs , assemblés dans le
temple de Bellone. et en habits de guer-
re. L'origine de cette coutume remonte
au temps de Pyrrhus : les Romains, sur
le point de porter la guerre chez je ne
sais quel peuple d'outre mer, et ne trou-
vant point d'endroit où les féciaux pus-
sent remplir la formalité de la déclara-
lion, prirent un soldat de cette nation,
lui firent acheter l'endroit où maintenant
la colonne guerrière s'élève, et l'on y
dénonça la guerre , comme sur un terri-
toire étranger.
Maintenant, quant aux formalités des
traités de paix, nous ne pouvons mieux
faire que de citer celles qui furent ob-
servées entre les Romains et les Albains
avant le combat des Horaces et des Cu-
riaces.— Le fécial dit au roîTuUus: «Roi,
m'autorisez-vous à conclure le traité avec
le père Patrat du peuple albanais? — Je
vous y autorise , répondit Tullus. — Roi,
reprit le fécial , je demande les herbes
sacrées. — Prenez-en des fraîches, repar-
tit le roi. — Le fécial alla en cueillir au
capitole , puis s'adressant de nouveau au
roi: Roi, me reconnaissez-vous pour vo-
tre interprète , pour celui du peuple ro-
main? voilà tous les apprêts du sacrifice,
voilà tous mes assistans, les approuvez-
vous? — Oui , répondit le roi , sauf mon
droit et celui du peuple romain, i
iM. \alerius était alors fécial, il créa
père Patrat Sp. Fusius. en lui touchant
la tête et les cheveux avec de la verveine.
C'est toujours le père Patr^it qui réd'ge
le traité , après beaucoup de formalités
qu'il serait trop long de rapporter.
Quand on eut fait lecture de< condi-
tions : «b^coute. .Tiipiter, reprit le fécial;
Albains, père Patrat des AlbaiU'î , écou-
tez : vous avez entendu depuis le com-
mencement jusqu'à la fin la lecture de
tout ce que cet acte renferme. Le peuple
romain s'engage à l'observer dans toute
sa teneur, telle qu'elle est ici clairement
exprimée, sans l'éluder par des subter-
fuges. Si, par de vaincs subtilités; si,
d'après une détermination pul)liqiie, les
Romains venaient à l'enCreiiulre les pre-
miers, .hipiler, IVappe-les alors, comme
je vais frapper celle victime, et d'autant
plus sûrement que ton bras est plus puis- , aïK jndicia privala , ou jugemeni ciTils
ToaiK yiii.
N» 47. 18311.
sant que celui d'un faible mortel.- —En
parlant ainsi , il assomma une victime
avec un caillou, et le traité fut considé-
ré comme légalement conclu.
Depuis le renversement de la monar-
chie, les féciaux reçoivent leur mission
du sénat. Le sénatus-consulte qui les dé-
lègue pour aller représenter le peuple
romain , mentionne spécialement que
chaque fécial portera avec lui les cail-
loux pour Timmolation, et les verveines
et qu'il les recevra du préteur urbain
avec ordre d'immoler les victimes.
Ces formalités symboliques dont le
droit de la guerre et de la paix était en-
touré, frappaient vivement les imagina-
tions populaires, et en les observant avec
tout l'appareil des plus importantes so-
lennités , les féciaux semblaient mettre
la divinité du parti (1) de la république.
De là l'enthousiasme religieux que les
Romains déployèrent long temps dans les
combats. Chez eux le patriotisme s'ap-
puyait sur le culte et y puisait une force
sans cesse renaissante.
Les particularités que nous venons de
mentionner sur le droit pontifical et sur
le droit des féciaux com )lètent ce que
nous avions à dire sur la législation cri-
minelle de l'â^e divin et de l'Age héroïque
de l'ancienne Rome. Passons à la troi-
sième période de son histoire où les do-
cumens seront plus abondans et les no-
lions plus précises.
5 II. Des jugemens publirs ou criminels depuis l'é-
tablissement du consulat jusqu'à la fin de la répu-
blique romaine. — Des juges. — De la procédure.
— Des jugemens.
L'histoire des procédures criminelles
ou jugemens publics i^2) de Rome de-
puis l'établissement du consulat jusqu'à
l'empire est inli uemeut liée à celle des
luttes du plébéianisine contre le patri-
ciat. Le peuple réclame les jugemens bien
avant de dematuier les magistratures ci-
viles ou les conimandemens militaires.
La royauté était à peine détruite , que
l'héritage de son pouvoir judiciaire,
transmis d'abord en entit^r au consulat,
(1) Voir le petit ouvragn do Montesquieu , inti-
tulé : Politique dfi Il)mnins dans la R.^ligioii.
(2) Judicia puhliea, ainsi appelés en opposition
2ï
342
COURS DE DROIT CRIMIINEL,
commença de se dthiienibrer J) , clans
les causes les plus importantes. Le con-
sul Vah^rius l'ublicola , un an après
l'expulsidu lies Tarquiiis, lit consacrer le
principe, que l'appel au peuple était île
droit dans les affaires capitales, que cet
appel était suspensif, et qu'un citoyen
romain qui y avait recours, ne pouvait
être mis à mort, ni frappé de ver;^es par
aucun magistrat.
Aussitôt qu il eut fait passer celle loi ,
Valérius dépouilla de haches les fai-
sceaux de ses licteurs : il ne voulut plus
avoir ce terrible symbole de la puissance
judiciaire.
Quand le peuple eut remis tous les
pouvoirs publics , aux décemvirs (2) . il
se défiouilla en même temps en leur fa-
veur du droit de reviser leurs arrêts.
L'histoire mentionne celle juriJiclion
décemvirale sans limites et sans app»l
comme uned.^rogation formelle au droit
public des Uomains
Les sentences en matière capitale, quoi-
que émanant du pouvoir populaire , n'é-
taient pas livrées, comme on pourrait le
croire au premier abord, aux fougueux
et inconslaris caprices do la plèbe. Les
comices où elles étaient rendues étaient
les comices par centuries (3) , et on sait
que ce mode de procéder aux suffrasfes
assura d'ab rd une influence prépon-
dérante aux patriciens , puis aux riches
unis aux nobles.
Cependant les brigues qui troublaient
les comices législatifs ne manquaient pas
d'assiéger les coniic» s judiciaiies.
Lorsque l'accusé et l'accusalcur étaient
également puissans par bnir fortune et
leurs richesses, et que les familles de
l'un et de l'autre croyaient'l'honneur de
leur nom engagé dans l'issue du procès,
(1) Cicéron dit que les jugemens des rois élaienl
appelables , et il elle à l'appui de celio assertion les
livres des pontifes et ceux des augures ; mais il ne
dit p«8 %\ ces appels devaient (Mre portés devant le
collège des prêtres, devant le sénat ou devant le
peuple. Cicer. Fragm. de Bepubl., ii, 3;î.
(2) Cicéron , idem.
(3) Suivant Mebulir, jusqu'à IV'poquc des décem-
Tirs et dp la loi des douze lahles, les curies et non
les centuries jugeaient en matière capitale; or les
curie», à cause des auspices, étaient plus que tous
les autres comiceg sous la main du sénat. Tome IV,
p. ii de la traducliou d« M. do (jolbéry.
rien n'élait épargné dans les detix camps
pour le succès de cette espèce de bataille
judiciair(^ La corruption des témoins,
la cai)lation et quehjuefois la vénalité
des juges, les menaces et même la vio-
lence, voilà les moyens qui étaient vul-
gairement employés pour se disputer la
victoire. La lutte linie, Tarrôlqui en ré-
sultait était respecté comme la volonté
(les dieux , et les vaincus se soumettaient
toujours , sans songer à arguer de nullité
des décisions arrachées par la fraude ou
par la force. Viclrix causa diis pla-
cuil
Quand les passions politiques se mê-
laient à un de ces jtigeiTiens solennels,
alors le forum présentait l'image de deux
armées où fermentaient des animosités
bouillantes et implacables. Comment au-
rait-on pu demander l'impartialité et la
dignité de la justice à une pareille assem-
blée? Coriolan (1), Camille, Manlius le
sauveur du Capitole. «t Scipion le vain-
queur de Cartilage , ne furent sans doute
que les victimes d'un parti qui l'emporta
sur le leur. Leur grandeur fit leur perte,
et l'éclat de bur gloire fut leur véritable
crime de lèse-majesté.
Aussi, soit que le peuple eût lui même
reconnu l'inconvénient de ces jugemens
tumultuei.'x. soit que la fréquence descau-
ses criminelles eût rendu diflicile l'exer-
cice du pouvoir judiciaire par d'aussi
grandes assemblées, on reconnut en droit
et on admit en fait h délégation du droit
déjuger. Enconséquence, on institua les
ffiKv.stores ou «jiiœsitorcs parricidii , dont
nous avons parlé dans la leçon précé-
dente. Souvent le peuple nommait (i) ses
consuls quésiteurs , et leur restituait
ainsi temporairement et partiellement le
pouvoir qu'il avait reçu du consul Valé-
ritis. Quelquefois il abandonnait cette
nomination au sénat, qui portait ses
choix sur les consuls et les préteurs, éma-
nés eux-mêmes de réleclion populaire.
Du reste, ces magistrats avaient con-
servé dans leurs juridictions toutes les
causes criminelles autres que les causes
capitales. Mais quand les tribuns du peu-
(1) Coriolan fut jugé par les tribus , ma s ce ju-
gement fut regardé comme irrégulicr.
(2) I." peuple, en nommant les tjué^ileurg, traçait
le mode de prorédure à suivre sur raccusatioQ ia«
tentée. Voir Hugo, Uinoirc du, Droit romain^
PAR M. ALBERT DU BOYS.
343
pie eurent été créés et furent devenus
puissans, ils voulurent donner une par-
tie du pouvoir judiciaire aux comices
par tribus, et après de longs débals,
comme tous ceux qui précédaient la con-
quête, par le peuple , de quelque fraction
du pouvoir politique, il fut décidé que la
compétence des comices par tribus serait
reconnue dans les causes où il ne s'agi-
rait que d'une amende pécuniaire.
Mais à côté de cette compétence nou-
velle accordée aux tribus , vint se placer
encore le principe du droit de déléga-
tion.
L'augmentation de la population, la
corruption des mœurs multiplièrent les
crimes à tel point que l'exercice du droit
de délégation devint une nécessité pour
ces deux sortes de comices populaires. Il
y a plus, les formalités indispensables qui
précédaient et accompagnaient les comi-
ces môme qui avaient pour but la nomi-
nation des quésiteurs, pour chaque af-
faire en particulier, faisaient perdre un
temps beaucoup trop considérable; et les
affaires criminelles ne pouvaient encore
s'expédier. On institua donc une liste de
juges dont les quœsilores parricidii (1)
ou pr^^ore.y choisissaient un certain nom-
bre pour composer leurs tribunaux ;
cette liste fut d'abord prise exclusive-
ment parmi les patriciens. Du sein de
ces mêlées délibératives dont le forum
donnait chaque année le scandale, il ne
sortait guère que des décrets de ven-
geance ou de passion pour des cas spé-
ciaux : jamais on n'aurait pu espérer que
des comices populaires complétassent le
code pénal des douze Tables. La lé-
gislation faite, défaite , refaite sans cesse
dans les agitations du forum , perdait , au
milieu de l'instabilité de ces (lots popu-
laires, cette empreinte primitive de reli-
gion et de majesté qui lui avait long-
temps assuré les respects de la foule. 11
fallait que le caractère ferme et élevé du
juge rachetât ces dégradantes vicissitu-
des de la lécjalité d.^mocralique et que la
grandeur de la loi fût suppléée par celle
(l) Les quœsilores parricidii , (raprès la it'gisla-
lion décemTirale, devaient «Mre l'ius par les cenlu-
ries , modo d'aclion qui doonail la propondéraiice
aux Dobies. Ceue ioàiilulioa des quésiiours serait
remontée, suivaal Niebuljr, iusqu'aux premiers
tempi de Rome^ celle opiaioo me paraît hasardée.
de l'homme chargé d'en faire l'applica-
tion. Yoilà probablement ce qui fit sen-
tir au peuple lui-même la haute conve-
nance de la remise du pouvoir judiciaire
entre les mains du patriciat.
Cependant, tout en déléguant le droit
de juger les crimes ordinaires, le peuple
romain se réserva le jugement de la haute
trahison (1), Perduellio , et de plus, le
droit de casser, en matière capitale , les
arrêts qui lui seraient déférés par voie
d'appel. Ce droit de révision ne s'exer-
çait ordinairement vers la fin de la répu-
blique que par une délégation nouvelle,
au moyen d'un tribunal élu spécialement
par les comices pour l'affaire dont il y
avait appel , et worniné cognition extraor-
dinaire (2).
Au reste, même dans les comices po-
pulaires (3), le sénat avait un immense
pouvoir au moyen des auspices dont il
avait la direction. Le président des co-
mices éîait accompagné d'un augure, qui
pouvait faire ajourner la réunion, s'il
apercevait de mauvais présages dans le
ciel ou dans l'état des oiseaux. Or le droit
augurai était, comme on sait, réservé aux
patriciens.
Caïus Gracchus, pour se procurer la
popularité sur laquelle s'étayait son am-
bition , ne se borna pas comme son frère
à flatter la plèbe infime de Rome, il vou-
lut aussi s'appuyer sur les hommes du
peuple qui étaient puissans par leurs ri-
chesseset leur position sociale : ces hom-
mes étaient les chevaliers ; il leur fit don-
ner le pouvoir judiciaire, à l'exclusion
des patriciens. 11 ne serait pas venu dins
ridéed'un légi^lat»•ur romain que la plèbe
proprement dite put avoir part aux juge-
mens : elle était peu intéressée itans celle
lutte de préro^'ativeseuire l'ordre éques-
tre et l'ordre du patriciat : c'étaient deux
aristocraties qui se portaient des coups
par-dessus sa tête. Il fallait alors que la
justice fût dominée toujours ou par la
rapacité des publicains ou par l'orgueil
(1) Proficiscar eo , quo roc jampridem vocal po-
pulus Itonianus: ilo juro eniin lit>erlaiis et civit.iiis
fiuum puial cssp juiliiaiiu, ol rcclc puiai. Ciit'r.>
'i-^ act. in \ errem , S >•
(2) Ascon., in Milunc , p. 197. — >icbulir,l. Il,
p. 5(H», irailucl. de .M. de Golbérj.
(3) Soil dans les comices par curies, soit dans
les comices par centaries.
344
COURS DE DIU)ÎT CRIMINEL,
des st^nateiirs : il n'y avait (jue dans ces
haines sommités (1) sociales assez de lu-
niiOres et de rapacité pour fournir des
juges aux tribunaux.
Svlla rendit les juj^emens aux patri-
ciens: plus t.ird (2) ou prit les listes des
juges parmi les sénateurs, les chevaliers
et les liibnns du trésor. Ces listes se for-
mèrent d'abord de trois, puis de quatre
décuries, composées chacune de mille ci-
toyens [3\
Les préteurs qui rrmplacèrrnt les qué-
siteurs dans linstruction et la direction
des procès criminels furent chargés, vers
(1) Comme tout pU-béien pouvait devenir ridic
el arriver à l'ordre équestre, décréter l'introduction
des cljevaliers dans l'ordre judiciaire, c'était faire
un grand pas vers le principe d'égale admissibilité
aux emplois.
(2) An r»8î, loi anrelia.
(3) Ce nVst que sous Auguste et sous les empe-
reurs qui lui succédèrent que le nombre des juges
fut porté au«>si baut. La loi de Gracchus n''en avait
établi que trois cents , celle de Pompée trois cent
soixante. Nous n'avons pas cru devoir mentionner
ici les neuf ou dix lois qui introduisirent des varia-
tions , soit dans la (jualité des ju^^e^» , soit dans leur
nombre. L'énumération en aurait été fastidieuse.
D'après une de ces lois, la loi servilienne, posté-
rieure à celle de Gracchus, il fallait avoir plus de
trente ans et moins de soixante pour être nommé
joge : plus tard, d'autres lois décidèrent qu'il fau-
drait avoir au moins vingt-cinq ans pour remplir
ces fonctions. Auguste réduisit à vingt ans l'âge
nécessaire pour être juge, à viceiimo allegit : Suet.,
Âug., .".2. — Est-ce un signe de progrés dans la
marche de la civilisation que celte aptitude de plus
en plus précoce accordée à la jeunesse pour les
fonctions sociales les plus élevées? Li-s hommes li-
bres jo-.iijsant de la plénitude de leurs facultés, et
non repris de justice, pouvaient seuls être juges.
La dégradation du rang de sénateur devint encore,
d'après la loi julienne, un titre d'exclusion des
fonctions judiciaires. — Il piirait que penilaiil un
temps, il suffit d'avoir 2U0,(X)0 sesterces pour pou-
voir être admis parmi les juges; mais, d'après une
loi de Pompée , ils ne purent plus être choisis que
parmi l«;s citoyens les plus riches, ex amplissimu
cemu. — Au moment de siéger, les juges juraient
d'obéir aux lois et de juger avec droiture suivant
leurs lumières, de animi tenleniut. Auguste défendit
aux juges d'entrer, pendant le cours du procès, dans
les maisons des particuliers. Dio., liv, 18. — II»
siégeaient sur des bancs auprès du préteur, dont ils
étaient appelés atinti)re$ ou conrilmm. L'oflice de
juge était assez pénible, et jusqu'à Auguste, il él%it
peu recherché. Il n'en fut pas de même dans la suite
quand loi ligtei de jurés devinrent plus nombreuses.
l'an 604, de présider les tribunaux appe-
lés questions f>erf)rliicll(">': il y en eut
quatre principaux: le premier jugea les
crimes de lèse-majesté; le second, ceux
d ' br'gu(î (1' ; le troisième, ceux de con-
cussion ; le quatrième, ceux de péculat,
ou di'Tpidation de deniers ptiblics.
Bientôt l'augmenlation des crimes
amena celle des questions perpétuelles,-
Sylla en forma trois nouvelles, les assas-
sinats, les empoisonnemens et les faux;
on en créa d'autres plus tard pour les
corruptions de juges , les parricides , les
violences publiques et particulières.
Tous ces tribunaux subirent de fré-
quens changemens dans leur nombre et
dans leur juridiction, au milieu des dés-
ordres qui agitèrent sans cesse la répu-
blique romaine.
Chacune des questions perpétuelles
était présidée par les préteurs, qui,
créés (2i annuellement pour gouverner
les provinces, devaient rester un an à
liome avant de se rendre dans leur dé-
partenient. Quand il y avait plus de tri-
bunaux que de préleurs , on recourait au
préteur urbain ou au préteur étranger,
ou bien on choisissait parmi d'anciens
magistrats , des judices quœstionis ou
présidens.
Le peuple n'exerçait guère phis le
droit de judicature depuis l'établisse-
ment de^ questions perpétuelles . que
d'une manière fictive en élisant aux fonc-
tions de la préture i^3). Ce n'était plus lui
(1) Marcus Licinus Crassus étant consul avec
Pompée , fit faire une loi spéciale contre le crime de
brigue ou de cabale, de crimme ê'idalitit , par la-
quelle Taccusateur pouvait nommer seul It-s juges
qu'il voudrait el dans les tribus qu'il voudrait, con-
tre celui qui serait accusé de ce crime, qui serait
accusé d'avoir foruié des cabales dans les tribus pour
gagner des suffrages, par des largesses ou autre-
ment. Nommer ainsi les juges s'appelait ederejudi-
res , tribus edere ; les juges ainsi nommés étaient
editi ou edtlitii judices. Ordinairement l'accusateur
et l'accusé pouvaient récuser un certain nombre de
juges, à la place desquels d'autres était nt tirés au
sort; Cicèron appelle celle récusation rejrctio nller-
nnrum judtrurn. Note» du di>rours de Cicèron , pro
Plnncio , par M. Leclerc , t. xi de la traduction des
œuvres complètes, p. uo."5.
1,2) r.icer.,pr« Clwn'.in , S."»-i»l.
(.') D'abord la preiure fut une place réserrée aux
patriciens; plus tard les plébéieoi y eurent aussi
accès.
I
PAR M. ALBERT DU BOYS.
345
qui nommait les juges : c'était le préteur
qui an commencement de chaque ann^e
arrêtait les listes des membres des tribu-
naux , après avoir juré de n'y admettre
que des hommes d'une probité reconnue.
Ce magistrat , outre le pouvoir de con-
fection des listes, en avait un très grand
dans les jugeiiens. C'était lui qui déter-
minait l'action à suivre (1) et désignait
le tribunal à qui les parties devaient s'a-
dresser ; il faisait l'application (2) de la
loi et prononçait le jugement- il veillait
à ce que ses arrêts fussent exécutés.
Cependant, en matière capitale, il y
avait des magistrats spéciaux chargés de
l'exécution des sentences prétoriales. C'é-
taient les triumviri capitales qui avaient
en outre l'inspection des prisons.
Les triiwwiri capitales (3) formaient
un tribunal qui jugeait les esclaves et les
individus des dernières classes du peu-
ple. Ces hommes soumis à une loi plus
dure que la loi commune devaient aussi
avoir des juges spéciaux : ils ne valaient
pas la peine que des tribunaux de cheva-
liers ou de patriciens s'assemblassent
pour eux. La dureté de l'esprit de caste
du paganisme respire ici tout entière.
Il y avait encore une espèce de juge
qui réunissait dans sa main tous les pou-
voirs et toutes les juridictions de la cité.
C'était le dictateur que l'on nommait
quelquefois dans le but spécial de ren-
dre un jugement : le dictateur avait dans
Tordre judiciaire , comme dans l'ordre
miliiaire et civil, une autorité tempo-
raire, mais absolue et illimitée. Les dif-
ficultés et les dangers d'un procès cri-
minel , où pouvait se trouver compromis
ou un patricien grand par sa naissance
et sa fortune ou un plébéien puissant par
sa popularité, moiivaieiit ce r«coursà
un pouvoir extraordinaire et exception-
nel, qui seul était capable d empêcher
une lutte judiciaire de se transformer en
sanglans combats sur le forum.
(1) Dnbat actioncm et judices.
(2) Dicebnt jus.
(ô) Ils rechcrcliaienl log crimes, dit Vairon , par-
lant (les qiiesleurs, comme aujourd'hui les trium-
viri capitales; liv. y, 14. D'après cela, >iel)uhr
croil que ciMlo ina[;islialure fui iuvolieilu droit de
juijer quelquefois direclemcal en uialière capiiale,
«t de faire valoir ses arrêts devant le peuple; t. v,
p. 53.
A cet égard, nous citerons l'exemple
de C, Cincinnatus. Son fils Céson, sur le
point d'être condamné à mort par les
comices populaires (1), d'après un faux
témoignage porté contre lui. s'était exilé
chez les Tusci et avait été frappé de la
terrible mort civile et politique usitée à
Rome et dans les républiques de l'anti-
quité. L'auteur du faux témoignage qui
avait eu de si fâcheuses conséquences
était un plébéien appelé M. \o!scius
Fictor. La jeunesse patricienne avait reçu
dans la personne de Céson un humiliant
échec ; elle réussit, api es des tentatives
réitérées , à confier le soin des représail-
les qu'elle désirait, au père même de la
victime d'une dénonciation mensongère.
Chargé de venger à la fois sa caste et sa
famille, Cincinnatus ne pouvait faillir à
celte double mission. Les traditions de
vengeance privée continuaient encore
d'être secrètement vénérées dans les fa-
milles, malgré les progrès de la pensée
sociale. En usant des pouvoirs de la
magistrature suprême pour punir Vol-
scius, Cincinnatus obéissait à des res-
sentimens domestiques qu'on regardait
comme pieux en même temps qu'il
croyait accomplir un devoir de patrio-
tisme. L'opinion publique l'encourageait
et le soutenait dans un pareil exercice de
ses fonctions judiciaires, au lieu de lui
imposer, comme elle le ferait aujour-
d'hui, une récusation légale destinée à
sauver le jwge d'une inévitable partia-
lité.
Parmi les tribunaux exceptionnels per-
manens , et non temporaires, comme ce-
lui du dictateur, nous devons meniion-
ner celui de Vcdile curulc. Suivant Psie-
buhr, les édiles curules exercèrent les
fonctions de questeurs ou (juésileurs
peiuiiiut quelque temps, et pour certains
crimts, dont la poursuite n'appartenait
pas à d'autres magistrats; ainsi on dé-
nonce à l'édile curule (2) Fabius, les em-
poisonnemeus commis par les matrones.
Ainsi encore l'édile curule rosthumius
Albinus porte devant le peuple une accu-
(1) Mebulir, p. "U3 , t. m, traduction de M. de
Golbéry. — TteLîfe, lib. ii et m. Ce furent dans
celle occHsion , malgré les dispositions de la loi , les
comices par tribus, et non par curies, qui furent
appelés par les tribuns à juger Céson.
(2) Tite-Live , x , 23.
346
sation (1) coiifrf un citoyen pr(*venn d'a-
voir par (les orK'lianUMncns alliré sur ses
terres !♦• bk^ de ses voisins, eriine capi-
tal sniwiiil la loi des douze Tables.
M. Marcellus. (*dile curub*, poursuit
é^r^lenient devant les comices le s(^duc-
teurde son fils (2). Lecoupi.ble dans celle
circonstance, quoique tnbun du peuple,
fut, comme on sait, coud.imné unique-
ment à raison de la vertu de son accusa-
teur. La routeur et 1 iimocence de Ten-
fant, qui ne pvit articuler distinctement
des faits aussi inlAmes, achevèrent de le
cou Ton lire.
L'atteinte à la chasteté de femmes nées
libres (3) était au nombre des délits dout
les édiles devaient poursuivre la répres-
sion; les peines qu'elles encouraient, ainsi
que leurs séducteurs, étaient de fortes
amendes.
Les édiles curules citaient devant le
peuple quiconque portait atteinte à la
majesté d'une maj^istrature. Ils étaient
chargés de l'exécution des lois contre les
usuriers (4). Ils remplacèrent vers la fin
de la république les édiles plébéiens dans
les poursuites pour abus de pâturages (5)»
et pour empiélemens de possession dans
Vagcr pubUcus ; les amendes qu'ils infli-
geaient ou que le peuple prononçait sur
leur demande étaient employées aux jeux
publics.
Les tribuns, les décemvirs et les con-
suls avaient aussi, soit en fait de délits
municipnux, soit en matière capitale,
une jui idiction assez étendue comme ju-
ges de premier ressort, et comme accu-
sateurs devant les tribunaux populaires.
ISiebuhr soutient même que jamais un
crime n'était porté devant les comices
ou devant les grands jurys (6) que quand
il était non manifeste et que le coupable
n'acquiesçant pas aux sentences des tri-
bunaux de premier degré, usait de son
(1) Tile-Live, viii , 18.
{'i ValtT. Max., vi, I, n-^ 10, et vi, 1, n" 7. Plul.
Marrrli, D'après les anciennes lois, était puni de
mon Paiieniai è la pudeur de lout ciloyen qui n'é-
ail pas th-rlarp infâme par la loi.
(r.) El non dt's aifrancliies , dont rhonneur n'élail
nulleraeni proiéc^é par la loi. Tile-Life, liy. tui, 22;
X, 31. Valcr. Max., vm , i, n'' 7.
(4) Tite-Live, vu , 'IW,
(5) Tite-Live , \ , 2."^. — Plino , Ili$t. natur.
(6) T. T, p. S2 , el i. IV, p. B2 , même édition.
COURS DE DROIT CR1M1^EL,
droit d'appel au peuple. « On aurait re-
i j^ardé , dit-il , comme une insulte à
i toute idée de droit, d'intenter un pro-
c ces dans le cas où le crime était évi-
< dent; mais aujourd'liui ou appelle des
« jurés pour déclarer qu'à midi Ic^ soleil
i est sur l'hori/on, ou même pour dé-
( clarer le contraire, si cela leur con-
» vient. »
INIaintenant que nous avons montré
quels étaient les juges criminels à Rome,
il nous reste à faire voir quelle procédure
était suivie soit devant eux, soit devant
le peuple.
Dans l'histoire du droit criminel , la
première question que l'on doit s'adres-
ser est celle de savoir de quelle manière
on en était venu à substituer l'action ré-
gulière du droit à la violence et à la
force? En d'autres termes, comment et
dans quel cas se faisait la postulalio ju-
dicis? A cet égard nous avons à regretter
vivementqu'en retrouvant uneparlie des
Institutes de Gaïus, il nous ait manqué
celle où ce jurisconsulte traitait précisé-
ment cettequestionde procédure. A cette
question est liée celle de savoir si tout
citoyen romain, dans le cas môme d'ac-
cusation capitale , pouvait au moyen
dune caution être dispensé de la prison
préventive, moyen de police sociale qui
nous parait nécessaire dans nos idées
modernes.
11 semble que, sans la prison préven-
tive, la loi romaine aurait ordonné vai-
nement des peines corporelles et le der-
nier supplice. Quelle garantie aurait-on
pu avoir contre le prolétaire, même cau-
tionné par des hommes de sa caste? Il
n'aurait pas été, plus que ses répondans,
retenu par la crainte des confiscations-
el l'exil, la perte des droits civiques eus-
sent toujours été pour lut préférables à
la mort. Aussi écoutez Cicéron nousdire:
< Ciirccrem vindicein (1) nefariorurn ac
ï matiifestorum scelcrurn majores esse
i voluerunt. >
La prison romaine était un étroit et
sombre cachot où se trouvaient entassés
les voleurs (2) et les brigands, et l'on
compretid que l'on devait D'y envoyer
(1) Vindirem, garanlie de la personne. CatUin.y
II, 12.
(2) Quand Virginius fît mettre en priion le dé-
PAR M. ALBERT DU BOYS.
347
qu'à la dernière extrémité les accusés de
d(^lils politiq.ies qui pouvaient être con-
damn<^s à mort , niais non soumis à de
fléti issans contacls. Aussi il parait qu'en
règle générale , il était absolument dé-
fendu d'emprisonner un citoyen romain,
s'il n'y avait pas crime manifeste ou fla-
grant délit, ou bien si l'on pouvait con-
tester l'application de la loi , comme
quand il y avait lieu d'alléguer l'excuse
de provocation eu de légiîime défense.
Dans ce cas, le prévenu offrait une
caution, vades , et un gage, sponsio;
pour apprécier la validité de ces garan-
ties, le préleur, le triumvir capitaiis ou
le quésiteur commettait un juge pris
dans l'une des décuries qui compo.ait-nt
la liste du jury ; que si le plaign. r.t re-
jetait tout gage et toute caution, et ne
voulait pas comparaître devant le j"ge,
le prévenu avait le droit de recourir
aux tribuns pour que leur intervention
forçât le plaignant ou d'accepter le juge
délégué, ou même d admettre sur-le-
champ la caution du citoyen qui s'enga-
geait à payer une somme d'argent, en cas
de non-comparution de l'acciisé au jour
marqué pour l'audience. Mais il faut re-
marquer que les tribuns (I), quand ils
soupçonnaient de la mauvaise foi de la
part du prévenu, pouvaient lui refuser
leur secours et le laisser conduire en pri-
son. Leur ministère était essentiellement
libre.
Il arrivait encore que quand il s'agis-
sait d'un crime capital, l'accusateurj soil
magistrat , soit homme privé , pour s'as-
surer les moyens de faire appliquer les
peines portées par la loi, pouvait lui-
même proposer un juge (2), qui déter-
minât en premier ressort la question de
cemvir Appius Claudius, il frémissait de le voir : Ja-
cere vinclum inter (ares iwcturuos nique htroues.
Les t)rigaods cl les voleurs uppartendient pour la
plupart à la classe des esclavvs el des alfiancliis.
( l) Voir Valer. Max., vi, I, 10. Un ceiilurion que
le triumvir capiialis til conduire en prison, iiivuquu
vainen>enl en sa faveur rintervenlii>n des (ribuns :
quantjuàin spuntiunem te facere paralum dtcnet ,
quod aiul$scens ill» e rporc i^uœttum fac(iias$et.
Il paraît que ce délit n'élail pas prévu; ce cas élail ce-
lui de la l'OSlulalio judicis. La sponstu de Scandilius
était de même nature. 2* aet. contre Verr., lib. m,
tJ8-lîî> «0.
(2) Ce cas devrait plutôt t'appeler latio judicit
qxiepostulatio.
savoir si le prévenu était coupable , ou
du moins s'il y avait contre lui des indi-
ces assez forts pour qu'on pût le mettre
sur-le-champ en prison. C'<*tait un juge-
ment préjudiciel de h même nature que
ceux qui sont rendus aujourd'hui par la
chambre du conseil ou par la chambre
d'accusation. Que si l'accusé refusait le
ju^e proposé, et qu'aucun des tribuns
n'intercédât en sa faveur, on interprétait
contre lui ces deux circonstances , et
comme présumé coupable, il était sou-
mis à la prison préventive (1).
Ces explications, dont la pensée pri-
mitive nous a été fourni' p»r le savant
Niebuhr . peuvent seules satisfaire le pu-
bliciste q li raisonne et qui veut se ren-
dre compte de la manière dont on con-
ciliait à Home la liberté individuelle du
citoyen avec les exigences de l'ordre pu-
blic et de la justice sociale.
Remontons maintenant à l'acte intro-
ductif d'instance en matière criminel'e,
et suivons l'enchaînement des procédu-
res suivies dans les jugemens publics.
Lorsqu'il s'agissait d'une accusation
par devant le peuple, le magistrat qui la
portait montait à la tribme du Forum et
assignait de vive voix (2) le prévenu à
comparaître à jour fixe, en présence des
grands comices. C'est alors que se fai-
sait en même temps la pioposition im-
médiate du juge et l'offre d'un répon-
dant. Si le crime n'entrainait qu'une
amende pécuniaire , il suffisait d'une
simple caution . prœdci.
Au jour de l'assignation , l'accusateur
montait de nouveau à la tribune , et un
hérault appelait l'accusé à haute voix.
Alors un magistrat supérieur ou un tri-
bun du petiple pouvait intervenir en fj-
veur de l'accusé (3). Si aucun vtVo légal
(1) Plaut., hudens, ii: , 4, 7 et suiv. Voir le ju-
gement de re\-décemtir .4ppiusdans lile-Live, m,
UG; et dans le même Tite-Livo, le iu.'.emenl de Ces.,
III, 21. Los amis de Césou avaient demandé preju-
diciellemenl qu'un jupe prononçai »ur leur alléga-
tion , que celui c; n'était pa> .1 Home au icii.ps où
avait été commis le meurtre qu'on lui reprochait.
Voir enfin >u'l)ulir, Iraduct. de Golbéry, p. 85-86 ,
et Cicer.. </'• t.igtb., m , .".
(2) Tiie-Live, m, 1."; xïv, 4. — Valer. Max.,
VI, 17; VIII , I.
(.-) Tiie-Live, xxxviii, 61-62 ; xxv, 3. — A. GtU.,
vu . m.
348
COURS DE DROIT CRIMliNEL,
n'était prononc(^. l'accusé devait compa-
roilre en p» rsonnr . sois peine dYirc
coniiannx^ par contumace (1) , apiM^'s trois
cil.ilioi s faiirs au son de la tronipelte,
lune ii la tiibune, l'autre à la porle de
sa maison, et la troisième du haut du
Capilole (2\
I/accusé qui comparaissait arrivait au
Forum escorté de ses parens et de ses
amis, qui témoignaient de la plus vive
douleur. Il allait se placer dans une atti-
tude humble et Iris'e au pied de la tri
hune aux harangues. L'accusateur , de-
bout à cette tribune , le désignait de son
geste dominateur, en spécifiant l'objet de
l'accusation et la pénalité qu'il croyait
devoir requérir. Cette formalité se répé-
tait trois lois à un jour d'intervalle l'un
de Tautre, et s'appelait (3) Yanquisition.
11 était loisible à l'accusateur de modi-
fier chaque fois, jusqu'à la dernière , l'é-
tendue et le degré de pénalité qu'il avait
déterminés d'abord ; le peuple choisissait
entre «es diverses anquisitions.
I^iis le magistrat qui s'était chargé de
la vindicte légale dressait par écrit l'acte
d'accusation, en joignant à chaque grief
la peine qu'il croyait méritée, et faisait
afficher ce tableau pendant trois jours
de uiarché (4) cons(^cutifs; c'est ce qu'on
appelait mulctœ pœnœve irrogatio.
Au troisième jour de marché, l'accu-
sateur répétait et développait ses réqui-
sitions (5); il parait que c'est alors seu-
lement qu'il produisait ses preuves et ses
témoins. Le prévenu ou son avocat ré-
pondait sur-le-champ à l'accusation, puis
le magistrat poursuivant annonçait le
jour où les comices devaient avoir lieu,
pour rendre le jugement. Jusque là, ils
s'étaient tenus au 1-orum , parce qi e le
peuple n'avait eu qu'à écouter , qu'à pré-
parer sa décision , et non à faire acte de
souveraineté. Les rogations de toute es-
pèce, soit lois, soit jugemens, se fai-
saient au Champ-de-Mars.
Au jour indiqué, le magistrat achevait
sa tâche de poursuite judiciaire ; il faisait
(1) Ascon., in MOune.
(2) Varr., I. v, p. (Kî. — Plut., Gracch., 30.
(5) Sigonius, de Judic, i|i,7-10.
(4) Cicer., pro domo swl , 17. — Id., de Legib.,
m , ^.
(.•;) Tile-LiTC , xxxtiii , J2 , xLin , IG.
d'abord lire à un scribe une formule ainsi
coiçue, quand il s'agissait d'une peine
capitale : lioniains ^ je k" us demande si
vous voulez que le feu et l'eau soient iii-
leidits à , que j'accuse d'avoir
commis tel ciinic. Le peuple passait en-
sjiite aux sulfiages, et s'il y avait par-
tage, l'accusé était absous»
Jusqu'au dernier moment , le prévenu
et >es amis employaient tous leuis efforts
pour engager l'accusateur à se désister.
^>i ce dernier y cor)sentait, il paraissait
devant l'assemblée du peuple, en disant,
par cxenîftle, Semp/ouium nihil mo-
roi' (l). S'il persistait, on employait toute
sorte d'artifices pour empêcher le peuple
de voler ou pour émouvoir sa compas-
sion.
L'accusé se couvrait d'une robe usée et
en (2) lambeaux, et parcourait l'assem-
blée en adressant aux citoyens de vives
supplications. Ses parens et ses amis fai-
saient les mêmes démarches.
Si quelque obstable s'oj)posait à l'émis-
sion des votes du peuple le jour des co-
mices, le prévenu était absous, et la pro-
cédure ne pouvait plus êlre reprise; si
qua res illu/n dieni aui auspiciis , aut
excusatione sustulit , tota causa judi-
ciumque suhlalum est , dit Cicéron ^^3}.
Telle était la marche générale des ju«
gemens publics devant les comices.
\o}ons maintenant quelles étaient les
procédures ci iuiineiles suivies devant les
tribunaux des préteurs, dont la juridic-
tion était la plus importante après celle
du peuple.
Remarquons d'abord l'élymologie du
mot interdictuni prœtoris ; ce genre de
sentence finit par ne s'appliquer qu'au
civil; mais dans le principe, il se rappor-
tait aussi au criminel. Le pré eur dice-
bat inter duos, c'est-à dire qu'il interpo-
sait le pouvoir public dans un débat par-
ticulier, pour empêcher les parties plai-
gnantes de s'adjuger par la force ce
qu'elles ci oyaient Olie leur droit , ou de
punir par la violence des crimes commis
contre elles-mêmes ou contre leurs pro-
ches. La grande transition de la justice
(1) Tile-Lire, iv, -i'2.
(2) Surdidam el ubtuletam vetlem, Tile-LÏYe ,
Il , (il.
(3) Cicer., fro domo lud, 17.
privée à la justice sociale est tout entière
ma» quée dans cette expression , interdLc-
tum.
Une fois le droit de la société pro-
clamé et reconnu, dans tout piocès cri-
minel, la première chose à régler était le
choix de Taccusaleur. Comme l'accusa-
tion appartenait à tout citoyen romain,
il était imporiant qu'elle ne fut pas con-
fiée à des amis déguisés, qui auraient as-
suré l'impunité du prévenu par une
poursuite molle et une coupable conni-
Tence. Parmi ceux qui se présentaient
pour la soutenir, la préférence devait
être donnée à l'orateur le plus considéré
et le plus habile. Le jugement qui déter-
minait ce choix appartenait au questeur
ou préteur : la loi ne prononçait d'exclu-
sion de ri)ffice d'accusateur que (l) con-
tre quelques personnes; c'était au pré-
leur à se décider d'après le mérite des
contendans , de manière à favoriser la
poursuite du coupable, dans l'intérêt de
la justice sociale. Aussi comme cette dé
cision avait toujours quelque chose de
conjectural, de divinatoire, on l'appe-
lait di^'inatio.
C'est ainsi que Cicéron fut obligé de
plaider afin de se faire préférer à un cer-
tain Cécilius, qui s'était présenté pour
êtie accusHteur i^e Verres.
Dans ce plaidoyer. Cicéron nous révèle
les vices de ce s} stème judiciaire, qui ne
faisait pas de la poui suite 2) une fonc-
tion publique et spéciale. Le plus sou-
(f) A'nsi les femmps et les pnpilles ne pouvaient
inleçler d'accusaiion que pour venger un patron, un
père ou un fil>. Les que>ieurà ou autres mjgislrats
subaltiTnes ne pouvaient se porter accusateurs con-
tre les proconsuls et IfS prrieurs sous lesquels ils
avaieut servi , les affranchis contre leurs anciens
maîtres. Une exclusion formelle était portée cc.ntre
les soldats et les gens notes d'iufaïuie. U\g., m,
12.
^2) Alexandre .Adam, dans ses Antiquités Ro-
maines, dit: « Il parait qu'il y avaU à Hume des
magistrats spécialement chargés de la poursuite des
crimes publics. » El il cite à l'appui do cette opinion
le v» 20 du discours pour S. Hosctus. Or, dans ce pa-
ragraphe , Cicéron compare les accu«ateurs publics
à des oies et à des chiens; si ces accusateurs avaient
été des magistrats, il ne les aurait pas traités avec
aussi peu iv cérémonie. L«s accusateurs dont il par-
lait n'tiaienl autres que les quadrupliieurs. suivant
TopinioD de M. J. V. Leclerc dans les notes de ce
discours.
PAR M. ALBERT DU BOYS. 349
vent, faute d'autres concurrens. les accu-
sateurs se trouvaient être ou de jeunes
nob'es . qui cherchai^-nt dans des causes
de ce genre l occasion d'un brillant dé-
but, et un moyen d'exercice oratoire, ou
des quadriiplateiirs j espèce d'accusa-
teurs mercenaires, ainsi nommés parce
qu'ils avaient en cas de succès le quart
de l'amende infligée au condamné, ou la
quatrième partie de ses biens confisqués
par l'état 1). Dans !e premier cas. l'inté-
rêt social de la répression des crimes se
trouvait être à la merci d'une présomp-
tueuse inexpériei^ce. Dais le second, il
était livré à des hommes qui n'avaient
d'autre mobile que la cupidité , et qui
étaient toujours piêls à préférer à un
gain chanceux et éventuel les largesses
assurées et corruptrices d'un prévenu
opulent.
Il est vrai que l'on croyait remédier à
une partie de ces inconvéniens . en don-
nant à l accusateur principal ce que l'on
appelait des custodes ,2 . C'étaient des
espèces d'auxiliaires qu'on lui adjoi-
gUiit. soit de son consen'em^'nt pour
travai 1er sous ses ordres, soit malgré
lui . pour éclairer sa conduite et pour
robli;,er à soutenir l'accusation avtc
franchise.
De plus, l'accusateur était averti par
la loi de ne pas intenter sans de graves
motifs une accusation criminelle : il se
soumettait lui-même à toutes les fAcheu-
ses coiiséquerii es de sa coupable légè. été,
s'il ne suivait pciS son aciion jusqti'uu
bout : I Cavebat se perseveraturuni uiquç
ad sentenliam (3 . >
Après les proscriptions de Sylla. pen-
dant lesquelles il n'y avait pas eu un ci-
toyen honnête et riche qui se fût trouvé
(I) Videt enim si a pueris nobilil us, quos adhac
elusii; si a quadruplatoribus, quos non sine causi
contempsit sfiiiper ac pro n bilo puiavil, accusandi
toluntâs ad viros fortes, spfctatos'iue hommes trans-
lata sit, seinjudiciis douiinannon posse. Cicer., m
Cœcit. duinat., \ th. — QuelqiifS auteurs ont pré-
tendu que les quadruplateurt étaient des espèces
d'ofOciers du min store public ; il suffit , pour se dé-
tromper à cet ogard, de Toir atec quel mépris Ci-
céron parle d'eux et du métier qu'ils exerçaient.
(2' Ascon., in J/f/une , p. 190-193.
3) Dans un prochain article sur la législation cri-
minelle sous les empereurs, nous parierons da té-
nalus-consulte Turpillitn.
350 COURS DE DROIT CRIMIINEL,
à l'abri d'iino driation, on sontiî le be-
soin (b* r«'|)iiin«'r s<^v(^rrnieril ral)ns (l»'S
accnsatiof's criminelles. La loi Iicni-
mia (1) (ifdonna qu'on impri.nerait sur le
froni des caloniriialenrs la let!re K, avec
nn fer cbaud, et qu'ils seraient notés
d'infanne. Pins tard , les calomniateurs
furent aussi soumis h la peine du talion ,
c'est à-dire à celle qti'aurait subie le pr<*-
venu, si leur necusalion avait réussi (2).
Mais un accusateur n'était j) is puni ^ar
cela seul qu'il avait succombé dans son
action criminelle; il fallait encore que le
ju^'e qui avait connu de la cause l'eût
jugé calomniateur par l'examen des rai-
sons qui l'avaient déterminée accuser. Il
pouvait reconnaître chez lui une erreur
excusable. Si dans les termes de la sen-
tence, le ju^'e disait : fous n'avez pas
prouve ^ il exemptait l'accusateur de
toute peine ; si , au contraire . il disait :
Vous avez calomnie , Taccusateur était
puni d'après la loi alors en vi^^ueur (3).
\oici maintenant comment la procé-
dure criminelle était, si je puis m'expri-
mer ainsi, mise en mouvement, et jus-
qu'à un certain point dirigée par l'accu-
sateur dans le temps de la république
romaine.
Il citait d'abord le prévenu devant le
préteur : là il dénonçait de vive voix son
accusation, en spécifiant la nature, le
lieu et la date du crime dont il deman-
dait la punition. Il rédigeait ensuite
cette accusation (1) sur un libcllum , qui
était souscrit par les custodes el remis au
quésiteur ou préteur ; ce dernier ajour-
nait les parties à comparaître dans un
délai qui était (5) ordinairement de dix à
trente jours, pour quî^ le pr«'venu eût le
temps de préparer sa défense. Quelque-
fois même dans les causes 'l'extorsion,
on accordait un plus long intervalle h
l'accusateur. On donna cent dix jours à
Cicéron pour recueillir les faits à l'appui
de son accusation contre \ erres.
Qiiant à l'accusé, il pouvait avoir qua-
tre espèces d • défenseurs ; Xc'^patroni ou
oratores , qui plaidaient sa cause; les
^rfi'oc^//,q»ii l'assistaient de leur présence
et de leur conseil ; enfin , les procurato-
rcs, qui conduisaient l'affaire en son ab-
sence, et ses cognitores , qui défendaient
son procès quand il était présent. On se
servait plutôt des procuralores et cogni-
tores dans les jugemens privés, et des pa-
troni et advocati dans les jugemens pu-
blics (I). Avant les dernières guerres civi-
les de la république , un accusé avait ra-
rement plus de quatre patrons ou ora-
teurs ; depus , il en eut souvent jusqu'à
douze. Il croyait augmenter ses garanties
el S(-s chances d'acquittement en s'entou-
rant d'un plus grand nombre de protec-
teurs habiles et considérés. A la foule
d'ennemis que l'accusation soulevait con-
tre lui, il opposait une armée de défen-
seurs, de laudateurs (2), de témoins à dé-
charge.
Jusqu'au temps de l'empire, les tribu-
naux siégèrent au Forum. Le quésiteur
ou préteur était assis sur une chaise cu-
rule qui dominait l'assemblée. Il avait à
ses côtés deux licteurs , des scribes , des
héraults. Au dessous, dans une enceinte
demi -circulaire , régnaient des bancs
pour les juges , qui pouvaient être au
nombre de cent (3). En dehors de l'en-
ceinte du tribunal, se voyaient les places
réservées pour les accusateurs, les accu-
sés et leurs défenseurs.
Après que les juges avaient été apptiés
par le bérault, el qu'ils avaient prononcé
leur serment, on inscrivait leirs noms
sur les registres prétoriens, et ils allaient
occuper les sièges qui leur étaient desti-
né:. (4).
Alors l'accusateur prenait la parole. Il
divisait ordinairement son plaidoyer en
(1) Ou Memraia , suivant quelques commenla- |
leurs; les anciens Romains écrivaieiU Ka'ummia. j
(2j r.,iluninianles al rindiciain posral siinililudo
lopplicii. C. 10, (loJ. 9, -ÎG; de Calu'nniatunbus, \
(3) Dig. lib. I, S 3 el 1; liber tingul. ad. S. C. \
TurpiU.
j
(ï) Dig. xLTiii, Ui. 2, log. 3. Le préteur pouvait ,
refuser l'ioscription du préveDU sur le rôle des cri^ '
minels. !
(.;) Cicer., ad. Quinl. fralr., 11-13. — Ascon., in !
Cornelio. — Cicer., in l'aMn., li. 1
(1) Ascon., in divina!. in Cœcil.,4, el in Cicer.,
pro Scaur.
(2y Les laudalnrft devaient être au moins au
nombre de dix , ils disaient tout ce qu'ils pouTaienI
savoir sur U* palriuli.-ine cl la moralité du prévenu.
(3) Cicéron parie d'un procès où il y avait
soixante-quinze jugts; dans un autre il y en avait
trente-trois. Dans celui de Milou , on en réunil qua-
tre-vingt-un.
(4) CicéroDi Philipp, y, tt.
PAR M. ALBERT DU BOYS.
851
deux actions : dans la première, il expo-
sait les faits ; dans la seconde , il les ap-
puyait par des raisonnemens.
L'accusateur plaidait avant de pro-
duire les dépositions et les preuves. Ce-
pendant , il arrivait souvent qu'après
avoir développé chaque ordre de faits,
l'orateur faisait au fur et à mesure en-
tendre les témoins à l'appui.
C'est ainsi qu'en France , dans les af-
faires graves et compliquées, l'organe du
ministère fait l'exposé de l'accusation
avant l'ouverture des débats , pour indi-
quer aux jurés l'ordre qui sera suivi dans
l'audition des témoins. Mais à Rome , en
général , on se contentait d'établir une
sorte de polémique improvisée sur cha-
cune des dépositions orales.
Chez nous, l'exposé de l'accusation est
un accessoire , et les réquisitions du mi-
nistère public, ainsi que les plaidoiries
principales, ont lieu après les déposi-
tions. Dans le système de la procédure
romaine, la puissance oratoire de l'or-
gane de l'accusation et de celui de la dé-
fense pouvait inspirer des préventions
aux juges et influer sur les témoignages
eux-mêmes. Dans le système de la procé-
dure française, les témoignages donnent
presque toujours à l'affaire son aspect
définitif, de manière que la conviction
d'un jury éclairé se trouve d'ordinaire
invariablement formée , avant que l'avo-
cat de la société et celui du prévenu
aient pris la parole.
Il arrivait quelquefois que, dans des
causes spéciales, on changeait l'ordre ha-
bituellement suivi pour les débats. Ainsi
Pompée fit décider par une loi que dans
l'accusation intentée contre Milon , les
débats commenceraient par l'audition
des témoins et la production des preuves.
D'après celle m^me loi, les trois pre-
miers jours seulement devaient être con-
sacrés à celte partie de la procédure, et
le quatrième aux plaidoiries. L'accusa-
teur ne pouvait parler que deux heures;
l'avocat du prévenu en avait trois pour
présenter ses moyens de défense. Ordi-
nairement, les orateurs n'étaient point
ainsi limités et pouvaient parler et répli-
quer pendant plusieurs audiences. De
plus, il était d'usage que les récusa-
tions (1) s'exerçassent au moment de la
(1) Rejectio alternorum judicum. (Cicer.)
formation du tribunal ; dans le procès de
Milon. elles n'eurent lieu qu'après les
plaidoiries , au moment où les juges al-
laient précéder aux votes. L'accusé et
l'accusateur enrécusèrent chacun quinze,
savoir, cinq dans la décurie des séna-
teurs, cinq dans celle des chevaliers , et
cinq dans celle des tribuns du trésor.
Après cette récusation de quatre-vingt-
cinq juges, il n'en resta plus que cin-
quante.
D'après la loi Vatinia , qui pas-a en
694 , quand il s'agissait du crime d'extor-
sion , l'accusateur pouvait récuser une
fois tous les juges.
C'était une garantie donnée à la justice
contre la vénalité des tribunaux. Sur la
fin de la république, la corruption était
un moyen de défense publiquement avoué.
Le célèbre avocat Hortensius, rival de
Cicéron, passait pour l'avoir mis souvent
en usage ; son éloquence ne lui paraissait
pas un élément suffisant de succès. Or,
parmi les accusés , ceux qui s'étaient en-
richis dans les provinces par d'immenses
extorsions, avaient à leur disposition des
séductions puissantes: on voulut déjouer
leurs intrigues tn étendant pour l'accu-
sateur, dans ce cas seulement, le droit de
récusation.
On distinguait dans les débats trois es-
pèces de preuves : 1° c'étaient d'abord les
témoignages des citoyens libres qui prê-
taient serment. Ces citoyens comparais-
saient volontairement ou involontaire-
ment. L'accusateur seul avait le droit de
contraindre les témoins à se présenter
dev.int la justice , et ce droit avait une
sanction pénale. On ne pouvait être forcé
de déposer contre ses parens ou alliés.
Les témoignages des personnages notés
d'infamie n'étaient pas reçus en justice.
On les appelait inU\\(t/bilcs.Oi\ a.imetlait
les dépositions écrites des témoins ab-
sens , si elles avaient été f.iites librement
et devant témoins. Autrefois, les faux té-
moins étaient précipités de la roche Tar-
péieniie : mais ce supplice fui remplacé
dans la suite par des peines moins i igou-
reuses.
Il était défendu aux témoinsd'affirmer :
ils se servaient dans leurs récils du mot
iirbilror, je crois.
T Le second genre de preuve était la
question.
352
COURS DE DROIT CRIMIISEL,
Les tt^moins libres étaient entendus
dans toutes sories d'affaires. Mais la
question I tMait rt'srrvrt* pour Iest;rands
<- limes, le's que !e nieurlr»». l'assassinat,
la haute trahison, perdudUo, et le crime
de lt\se uiajesti^. nuijestutis.
La question pouvait tHie doiuit'e aux
accusés et aux témoins.
Sous la république romaine , nous ne
voyons mière de traces de la question ap-
pliquée aux cit0}ens aci usés , même des
plus grands crimes L'ignominie de la
tor ure ne fut pas inflii^-ée aux Appius et
aux ."^îanlius, non plus (ju'aux complices
de Catilina. Opendant , comme les lois
des empereurs porlent que les plébéiens,
quoiqi e nt s libres , sont soumis à la
question quand iissontpoursuiviscomme
coupables d'un crime, il serait possible
que cet usage reniontAt jusqu'à une épo-
que reculée : mais il parait que les patri-
ciens en avaient été dispensés.
Quant aux témoins. la question ou tor-
ture put être de tout temps demandée
comme moyen d'instruction par l'accu-
sateur contre les esclaves de l'accusé.
Con me à Athènes, le témoignage donné
librenjent par l'esclave n'aurait eu au-
cune valeur en justice ; la lorture lui im-
primait le sceau de la vérité légale.
L'absurdité, pas plus que la barbarie
d'un pareil usage, n'excita jamais sous la
république les réclamations d'aucun Ro-
main éclairé.
Quelquefois l'accusé, pour enlever à
son adversaire ce dan;;ereux moyen d'in-
struction . se hAtait de donner la liberté
à ses esc'aves; car les hommes libies ne
pouvaient pas être mis à la question
comme témoins.
Mais le juge, pour prévenir cette es-
pèce de fraud.' léga'e, avait le droit d'en-
joindre à l'accJisé de garder sous sa puis-
sance tous les gens de sa maison, ut fa-
rniliam suain in polcstatc haberet. La loi
annula dar»s la suite les affranchissemens
faits ainsi par un prévenu à la veille de
paraiire devant la justice.
Souvent l'accusé offrait lui-même ses
escl.iVcs à la question, pour faire présu-
mer son innocence.
S'il ne f<tisait pas cette offre, s'il se re-
(1) Voir Sigonius, de publicis judiciiê , el le»
Pandecles de Potbier.
fusait à exposer la vie de ses esclaves ,
l'accusateur donnait caution du prix au-
quel on les évaluait, de peur qu'ils ne
périssent par les tourmens.
De la part du maître . c'était un calcul
cupide de propriétaire. De la part de son
adversaire, c'était une dépense riMjuée
en vue du succès. L'un et l'autre consi-
déraient des esclaves comme des meu-
bles ou comme un vil bétail.
On exigeait des esclaves le dévoûment
le plus absolu pour leur maître. Ils de-
vaient se faire tuer pour lui s'il périssait
assassiné, et que le coupable ne put pas
être découvert ; ils étaient tous considé-
rés comme complices d'un crime que
leur vigilance aurait dû empêcher j et
comme soliduires les uns des autres , ils
étaient tous mis à mort. Ainsi le préfet
de Rome (1). Pédanius Secundus, ayant
t lé victime d un meurtre, ses quatre
cents esclaves furent envoyés au supplice
sur la demande de Caïus Cassius.
Divers tourmens étaient employés pour
donner la question Le supplice du che-
valet était le plus usité.
Le chevalet était une machine, une es-
pèce d'échel le de bois qui se tendait et se
détendait par des vis. On y attachait le
patient par les pieds et les niains avec
des cordes , qu'on appelait fidicu'œ.
Quand il y était bien assujetti, on tendait
la oiachine et on la dressait, de manière
que le patient était comme en croix, que
ses os craquaient et se disloquaient. On
appliquait ensuile des lames de fer rouge
sur son corps , et on le déchirait avec des
ongles et des crochets du même métal ,
pour augmenter encore (2) ses angoisses.
Ces tourmens devaient pourtant avoir
une mesure ; ils ne s'étendait nt pas au
gré de l'accusateur; le juge devait les
renfermer d.;ns les bornes d'une modé-
ration raisonnable (3).
La loi , qui prescrivait ainsi une me-
(l) Tac, Annal., lib. \iv, S 2.
(îi) Sigonius, de publici» judiciis; et Prudcntius
dans son hjmne sur sainl Vincent, où il s^exprime
ainsi ;
Vinctum relorlis brachiis
Sursum ar deorsiim exlendite ,
Conipago duncc osaiuin
Unulia inemliralim crepet.
(3) L'I uiuderata; ralionis leinperamenla deside-
raot. Vig. 10, ^ 3 , lib* ling. de tcsttbM^
I
I
PAR M. ALBERT DU BOYS.
353
sure dans la cruauté, s'abaissait encore
jusqu'à régler l'art de donner la question.
Il fallait commencer par le plus suspect,
ou bien par le plus timide et le plus
jeune; on devait bien observer (i) le son
de voix et la contenance du patient, etc.
Mais passons, et qu'on me pardonne de
ne pas produire tous les détails dans
lesquels entrait la froide prévoyance du
législateur.
3° Le troisième genre de preuves dont
on faisait usage dans b^s procédures cri-
minelles étaient les écrits et registres,
liilerœ et tabules. Dans les affaires de
concussion et d'extorsion, on scellait les
livres de compte des accnsés avant de les
remettre au (2) juge pour qu'il les exa-
minât. La plupart des citoyens avaient
aussi leurs regisEres domestiques oii ils
notaient leurs affaires particulières ;
mais ils abandonnèrent cette coutume
dans le temps des guerres civiles, où les
délations se multipliaient, de peur de
fournir par là contre eux-mêmes des
pièces probantes, s'ils étaient accusés.
Quand les plaidoiries ou les observa-
tions des avocats sur les témoignages
étaient terminés, un hérault criait : Dixe-
runt , comme aujourd'hui le président
des assises dit : Les débats sont terminés.
Le préteur ou le juge de la que>lion
{judex quœstionis) invitait les juges à dé-
libérer sur le jugement à rendre (3). Les
juges se levaient et allaient conférer en-
tre eux quelques momens : quelquefois,
danf> des affaires peu impoitanles, ils
rendaient leur arrêt de vive voix, en au-
dience publique. Mais ordinairement
chacun d'eux votait au scrutin secret.
Le préleur donnait trois tablettes à cha-
que juge : sur Tune était tracée la lettre
C. {condcnino, je condamru^^ ; sur une au-
tre la lettre A. («/>.so/ro^ j'acquitte ); sur
la troisième , ]N. L. (?ion Liquet, je ne suis
pas ass» z éclairé). H y avait une urne par-
ticulière pour tous les ordres de jiiges,
une pour les sénateurs, une pour les
chevaliers, une autre pour les tribuns du
trésor (i).
Après avoir retiré les bulletins de
l'urne et les avoir comptés, le préleur
(1) Dig., 1. 1", S 13, de quœslionibut.
(2) Cicer., Verr., i, 21, C3.
(5) Cicer., Verr.^ i, 9. — Cluent., 27-30.
(4) Cicer., ad Quint, fralr§mf n, 0,
prononçait la sentence qui résultait de
l'avis de la majorité Si c'était une sen-
tence de condamnation, il disait : Fide-
turfecisse, l'accusé paraît coupable. Si
c'était le contraire : ISonvideiur fecisse^
il ne paraît pas coupable. Enfin, si la
majorité des bulletins était marquée
K. L. , le préteur déclarait la cause re-
mise , causa ampliata est.
Au commencement de la révolution
française, nos législateurs, qui, après
avoir tout renversé , essayèrent de re-
construire à la hâte un nouv i édifice,
firent un amalgame de ces forme:^ cie
procédure usitées chez ies Romains avec
celles que d'anliques coutumes avaient
consacrées chez les Anglais. Ils en com-
posèrent un nouveau code d'instruction
criminelle, où ils introduisirent quel-
ques principes salutaires (I), mais où ils
mêlèrent des élémens discordans et con-
tradictoires. Le juiy, faussé dans son
but, devint un instrument de terreur
aussi servile que les commissaires l'a-
vaient été sous l'ancienne monarchie.
Celte institution , qui ne fut pas comme
à Rome ou en Angleterre un Iruit du
sol, venu lentement à maturité sous l'ac-
tion des mœurs et du temps, a subi de-
puis sa création récente des modifica-
tions nombreuses ; elle en subira encore ;
elle commence à .peine, après de longs
lâlonnemens, à prenJie quelque consis-
tance. C'est le sort des lois importées des
naùons étrangères de végéter long-temps
dans leur palne nouvelle avant de s'ac-
climater et de prendre r.jcine. Ce qu'il
y a de singulier, c e^l que, dans le prin-
cipe , nos ioraies criiniiiclies av .iei.l des
rapports plus iniimes avec celles îles An
giais, et qu après plusieurs cliangemens
successifs, elles seuiblenl m.tiirenanl se
rapprocher davciuiage de c«^lles (jes Kj-
inains. En étudiant les célèbres accusa-
tions publiques qui agiièienf le Forum
au temps aes (ir.iciues et de Ciceron
j'ai cru assister a quelques uns de ces
grands débats judicianes dont nos der-
nières révolutions nous oui donné le
dramaliiiue spectacle.
Albert Dcbovs,
aucieu iiia:',isir.u.
(l) Celui de la publicité, de U libre Uefeaie Ac-
cordée à tous lei accuses , etc.
364
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT,
COURS SUR LA niILOSOPlIIE DU DROIT.
NErVIÈME LEÇON (1).
Du droit de la famille en parlicalier.
Après une interruption de plus d'un an
apportt^e h ces leçons par toute sorte de
causes indt^pendantes de la volonté de
l'auteur, il sera utile, ce semble, de rap-
peler ici en peu de mots les principes
dont nous sommes partis dans nos re-
cherches. Ces principes, les voici.
Voyant l'inutilité des efforts de la phi-
losophie moderne depuis G rotins pour
établir d'une manière satisfaisante un
principe universel de justice dont on pût
d'^river les rèi^Ies du droit, nous avons
pensé que la faute en était à la méthode
des philosophes qui , doutant de tout ex-
cepté d'rux-mémes . élevaient leur senti-
ment particulier en j^uije de principe,
leurs goûts et leurs besoins en guise de
loi, et rejetaient comme inhumain ou in-
jus'e tout ce qui blessait leur orgueil ou
contrariait leurs fantaisies. Les systèmes
enfantés par les hommes infatués de cette
méthode ayant été appelés du nom de
Droit de nature ou de Droit naturel,
nous nous summes d'auiant plus haute-
ment déclaré l'adversaire de ce droit de
nature, qu ou l'avait plus opinlAtrément
oppos'' aux enseignemens de l'Église et
aux institutions consacrées par 1 autorité
et Tusagv'' con tint des siècles. Cependant
nous ne voudiions pas qu'on se méprît
sur notre sentiment à cet égard. INous
savons très bien ce que dit saint Paul
dans son l'fulre aux Romaina (2) , savoir
que « puisque les gentils qui n'ont pas la
« loi foui natuieilement les choses qui
< sont de la loi ; ces gens n'ayant point
< la loi, sont loi à eux-mêmes, > et nous
sommes loin de vouloir opposer nos idées
à lautorilé d'un tel maître, ^ous som-
mes donc loin de prétendre que l'iiomuic
n'ait pa<., indépt'udaminenl de la religion
révélt^e , un seuiimeiil naturel du juste et
de l'injuste qui puisse et doive le guider
(1) Voir la tiii* leçon daai le n» 30 , tome t,
p. 4i2.
(2) Clu II, T. 14.
dans la plupart des occurrences de la
vie.
Mais ce que nous affirmons et ce que
nous ne craignons pas de voir contredit
par quelque personne raisonnable, c'est
que l'homme, n'étant pas l'auteur de son
propre être et ne portant pas en lui par
conséquent le principe de sa vie, il ne
porte pas non plus en lui-même la raison
dernière des manifestations de son être
et que, ramener ses croyances à quel-
que motif que ce soit, inné à l'homme et
indépendant de toute circonstance exté-
rieure , c'est d'autant moins en fournir
une explication suflisanle, que l'homme
est pour ainsi dire compové de deux na-
tures, de deux êtres différens , qui se
manifestent tour à tour dans tout ce qu'il
f.iit et sont en contradiction perpétuelle
l'un avec l'autre. INous ne voyons dans
le droit des difféienies nations pour la
plus grande partie que l'effet de la réac-
tion de notre être moral primitif, qui se
manifeste par la conscience, contre les
appétits désordonnés de noire être phy-
sique déchu et de notre cœur dépravé;
mais cet être moral qui réagit par la con-
science, qu'est-il lui-même, sinon l'image
de son créateur; et les lumières de sa
raison et les mouvemens de son cœur qui
le poussent vers le bien et lui imposent
la justice que sont-ils. sinon le p5'e et
fdible reflet de la lumière éternelle qui
éclaire tout homme venant en ce monde?
L'hoiiime ne s'étant pas fait lui-uiême ,
comment sa volonté, ou sa raison, serait-
elle lauteur véritable, le principe défi-
nitif des lois de son être?
Lors donc que l'Iiomaie a voulu expli-
quer et appu}er les lois auxquelles il
avait naturellement obéi jusqu'alors, par
quelque idée que ce soit, de convenance
ou de digniié, puisée uniquement dans la
contemplation de lui-même sans égard à
Dieu, sou modèle et son guide naturel,
il n'a fait que substituer, autant qu'il était
en lui, son œuvre à l'œuvre de Lieu, ef-
facer dans son cœur ce que Dieu y avait
écrit pour mettre à la place les inspira-
tions de sa sensualité ou de son orgueil,
PAR M. ERNEST DE MOY.
366
.
et il n'a pu que se fourvoyer et s'égarer
de mille manières diverses. Tout en ad-
mettant que l'homme a le sentiment na-
turel dȔ ce qui est juste, nous ne sau
rions admettre que la source ou ia cause
de ce sentiment soit en lui-même, etnous
considérons la prétention de l'y trouver
comme une défection et une trahison
envers Dieu, aussi folle que criminelle.
C'est Dieu même qui est le principe et
l'objet de cette idée de justice que chaque
homme porte au fond de son cœur, et ce
n'est qu'en lui qu'elle trouve à se satis-
faire complètement. Le juste par excel-
lence est celui qui fait la volonté du Sei-
gneur, et c'est cette volonté seule qui
fait la règle suprême des droits et des
devoirs de l'homme.
Elle se manifeste d'une manière expli-
cite par la parole de la révélation , ou
d'une manière tacite par la nature , par
les qualités et propriétés dont elle a doué
les différentes créatures. De l'une et de
l'autre manière elle nous donne tantôt
des préceptes , tantôt des conseils relati-
vement à la conservation de la vie et à
la jouissance de ses biens , soit dans le
temps, soit dans l'éternité. Ses préceptes
sont de nécessité, et notre droit n'est au-
tre chose que i ensemble de ceux qui se
rapportent à notre vie ici-bas et à la
jouissance des biens de la terre. Ils ré-
sultent de la nature même de l'homme
qui tire sa substance de la terre vl ne
peut y exister que moyennant la société
de ses semblables. iSous en avons con-
naissance en nous connaissant nous-mê-
mes, et nous les voulons, nous les pro-
clamons et nidinienons par la même vo-
lonté, par laquelle njus voulons vivre
et jouir des bie.is delà vie ; mais ils n'en
sont pas uioiiis d'origine divine et non
de création humaine, ils ne sont pas né-
cessaires et intransgressibles , parce que
nous les vouloiisj nous les voulons au
contraire parce qu'ils nous sont néces-
saires et indispensables. La voU.nté de
Dieu n'ayant d autre règle que l'être di-
vin lui-même, c'e^t en lui et non dans la
nature de rUoimne qu'il faut chercher la
raison suprême des prtceptes et des lois
dont nouj venoui de parler. Or nous ne
ConuaisiOnsDieuque pana révélation (I),
(I) Nous parlons ici de la cooaaissaace dû Dieu,
qui eil Tobjel de la foi.
pour pouvoir donc se rendre compte des
différens préceptes qui forment notre
droit, il faut avoir recours à la révéla-
tion. Il est naturel d'ailleurs d'expliquer
la manifestât ion tacite et imparfaited'une
même volonté par sa manifestation plus
parfaite et plus précise.
Cependant la révélation ne nous don-
nant qu'un petit nombre de commande-
mens immédiatement applicables à Tor-
dre temporel et nous les donnant pres-
que toujours sans y ajouter ni motifs, ni
explication . c'est à nous à mettre en œu-
vre les f'jcultés intellectuelles dont nous
avons été doués pour nous procurer ces
explications si désirables. Ce qui nous
donne le vif désir de les connaître n'est
autre chose que le besoin que nous avons
de nous unir à Dieu, le plus intimement
possible par tontes les facultés de notre
êîr.', la vérité étant à l'esprit ce que les
alimens terrestres sont à la vie physique ;
et le résultat des efforts que nous faisons
dans ce but forment ce que nous appe-
lons la philosophie du droit.
, Cette philosophie, éclairée et guidée
par la révélation, nous enseigne que,
l'homme étant créé à l'image de Dieu ,
le mode de son existence doit se régler
sur le mode d'exi>tence de Dieu même.
Ce mode étant celui de la Trinité , cela
nous explique l'unité ternaire de la so-
ciété humaitie et les divisions de notre
système de droit qui y correspondent ;
cela nous apprend à regarder l unité de
substance en môme temps que la distinc-
tion des personnes, de leurs qualitts et
de leurs fonctions comme la véritable
base de toutes les institutions du droit;
ce i nous fait comprendre le principe de
récijTOcité coirnu le pr incipe londamen-
lai de toute justice, lequel, sans s'op-
poser à la différence ou à l'inégalité des
conditions, mais s'appuyant d'elles au
contraire , rauu'iie cependant toutes les
distinctions à l'équité, qui est U vérita-
ble égaillé, par la compensation des bé-
néhces 1 1 dis sacrifices.
Cela nous apprend surtout à considé-
rer la liberté autrement que nous ne le
faisons couimuncuienl , en ne la prenant
p, s seulement dans le sens négatif , qui
ne lui donu.' que des bornes extérieures,
par les droits d'aulrui , sans aucun prin-
cipe intérieur, mais eu fixant avant tou^
35($
COURS STTK I.A PTÎÎT.OSOPÎITE DU DROIT,
notre attention sur le principe positif et
vital de notre être, et nous y faisant re-
connaître la faciillt" lie devenir , à rinstar
de nieii Uît'^nie, l'auleur de notre propre
exi>t<*nce. du uïoins quant au mole de
celte exisience , et d'exercer à cet t^^ard
une volonltMoiijoiirs efticaee : seiiliMuent
que le sncct^s de noire action es» ni'ces-
sairemt'Ut tout diffi^renl , se'on qu'elle est
ou non confiirnie au principe de notre
être , qui est Uieu ; t-t que dans le prc;-
mier cas notre puissance de vie et d'ac-
tion s'augmente et s'élèTC . par son exer-
cice mOnie. à l'infini, tandis qu'elle se dé-
tériore et se déprime à l'inlini égiU*ment
dans le cas contraire. JNoire liberté a
de la SOI le sa rèj^fle et sa mesure en nous-
mêmes à l'instar de Dieu dont nous som-
mes l'image.
La révél.ition nous apprenant en outre
que la créature tirée du néant , a failli
par orgueil en se laissant aller au vain
désir d'être , non pas l'image fidèle de
Dieu, mais, comme Dieu même, absolu-
ment indépendante, la philosophie nous
enseigne à tirer de ce fait diverses consé-
quences i^raves pour la connaissance et
l'appréci »tion de notre droit. Ces consé-
quences les voici.
L'image de Dieu, modifiée d'abord par
les conditions d'existence de l'être fini,
est en même temps troublée et déligurée
dans l'homme par l effet de sa chute qui
a rompu l'unité des élémens de son être.
La forme de notre exisence a néce^sal-
rement changé en prenant l'empreinte de
cette altération intérieure de nos rap-
ports primitifs avec Dieu et le reste de la
créaii 'O, t-t notie di oit. qui est une par-
tie essentielle de cette forme, s'en est
profontément ressenti. L'ensemble des
lois de notre vie sociale actuelle qui
le composent n'est donc pas une «êgle,
pure, intacte et indéfectible en elhi-mê-
me , mais il présente, ainsi que U vie de
l'homme en général , un mélange singu-
li«*r de bir^n et de mal , de rigueur et d'in
suffis mce, de vérité et de liction,qui
fait qui' la société semble ne s- mainie-
ni: que par miracle au moyen des excep-
lii»ns et ibs lU'.diicatioiis innombrables
safis cesse apnorlées a l'exéculion des
lois et au mainlir n du droit. Tel est l'ef-
f. l de la lulie entre la posléiité de la
femme et celle du serpent que Dieu a
suscitée pour arrêter le mouvement qui
nous en'rainait dans le néatit et les hor-
reurs d* ta mort: l'effet d* l'inierveniion
du Christ qui a arrêté le courroux du
Père éternel en lui opposant l'action de
son infinie miséricorde. Celte lu'te nous
lient comme an êtes et suspendus sur l'a-
bîme. On drait que Dieu , considérant
que nous ne nous sommes éloignés de lui
pour ainsi dire que par surprise . nous a
voulu donner un temps de répit . pour
rélli^chir encore une fois sur le parti que
nous avions à prendre avant que notre
sort ne fût définitivement arrêté. Notre
droit qui et l'exp'ession fidèle de cet
état de transition n'a donc rien d'absolu,
de définiiif ; il marque seulement le
point d'arrêt au-delà duquel est la mort
sans remède; mais il n'est pas l'ordre
lui-même , il n'est que le moyen de reve-
nir à l'ordre et de maintenir la liberté
d'un choix, mal fait d'abord, et que Dieu
cependant a bien voulu ne pas accepter
comme irrévocable. Il est donc permis
à chacun de se servir de son droit , mais
il vaut mieux qu'il s'en désiste pour n'é-
couter que la charité : il est indispensa-
ble que le pouvoir social maintienne le
droit avec sévérité; mais il vaut mieux
encore que l'église fasse régner la misé-
ricorde. C'est ainsi que notre drcdt ex-
prime en général la position de l'homme
vis-à-vis de son Créateur et dans l'ordre
de la création. Mais il l'exprime encore
d'une manière spéciale dans les différens
rapports qui existent entre les hommes
et qui sont autant d'images des rapports
existant entre Dieu et le monde et entre
les trois personnes de la Trinité. Le mê-
me événement qui a fait du fils de la grâce
un enfant de la colère , a donné à toutes
ces images un sens entièrement Opposé,
et aux élémens de la vie et de la société
humaines une i uportance loule différen-
te , selon l'aciion qui leur est assignée
dans l'œuvre du salut. Le droit qui n'est
que l'expression de ces rapports doit
donc changer avec eux . et de cette ma-
nière on conçoit qu'il soit capable d'un
développement ind-liaiss ible jusqu'au
point de redevenir identique avec l'o/dre
<le la grAce , c'est-à-lire de n'odrir que
l'expression fidèle du règne de la vérité
et des rapports d'amour et de charité sur
lesquels le moiide avait (i'abord été fondé.
PAR M. ERNEST DE MOY.
357
La philosophie doit s'attacher à ces
idées et chercher avec leur secours, d'une
part à expliquer l'histoire du droit dans
les siècles passés, de l'autre à pressentir
et préparer autant que possible la mar-
che de sondéveloopement dans les temps
à venir. Il est facile de voir combien
une philosophie du droit comprise dans
ce sens diffère de ce que le rationalisme
des temps modernes a appelé de ce nom.
Elle ne voit pas dans le droit seulement
une règle abstraite, morte et inflexible ;
elle le conçoit au contraire comme étant
la manifestation actuelle des forces qui
se combattent dans la société, le tableau
vivant de l'état de la conscience de l'hu-
manité, une espèce de sentence solen-
nelle que cette dernière, sous la sanction
divine, prononce sur elle-même (1). L'in-
fluence que l'Eglise a exercée sur le droit,
en mettant en pratique les idées que
nous venons d'exposer, doit naturelle-
ment former l'objet principal des études
du philosophe dans le but indiqué.
Poursuivons maintenant le cours de
nos recherches en pass;)nt du droit ma-
trimonial dont nous avons parlé dans la
dernière leçon au
Pouvoir paternel.
Nous avons reconnu dans la famille
qui est le germe et le modèle en même
temps de toute société humaine l'image
sublime de la communauté mystérieuse
des trois personnes de la divinité. L'en-
fant représente dans ce syuibole vivant
l'esprit de vie, l'esprit d'amour qui, pro-
cédant en Dieu du Père éternel et de son
Verbe, est le médiateur de leur éternelle
union et de l'inefiable félicité qui en ré-
sulte. Il est destiné ù réunir en sa per-
sonne et à reproduire en u)ême temps
Vesprii et la volonté de son père, les sen-
liaiens et Taciivité de sa mère; car l'a-
mour et le respect pour les injonctions
de l'un et les désirs de Taulrc sor\t le
principe même de son existence. \ oilà
le fondement de cette loi de respect et
d'amour qui partout et de tout temps a
soumis les enfans à l'autorité de leurs pa-
(1) Celle philosophie du droit esl ta science dos
loig do la vio du corps social, comme lj piijsiolo-
gie esl celle de ta ifio de l'iiommo individuel.
TOJUK Mil. — HO 47. 1859.
rens, et le décalogue l'indique claire-
ment en ajoutant la promesse d'une lon-
gue vie an commandement solennel qui
enjoint celte sainte loi au peuple de
Dieu. Mais l'homme qui , comme nous
l'avons vu précélemment (I),est l'image
du Saint-Esprit dans la création , lui qui,
tiré du sein de la terre , a reçu par le
souffle de Dieu une âme immortelle
étant devenu par le péché le fruit de la
concupiscence et de l'esprit de ce monde
comme tel est voué à la mort , et ce n'est
que par un acte particulier de la grâce
que la vie lui est accordée , comme par
épreuve, pour le mettre à même de mé-
riter sa réhabilitation. Le sentiment pro-
fond de cet état s'est manifesté dans le
droit de famille relativement aux rap-
ports entre les enfans et leurs parens.
Ces peuples, réglant leurs devoirs sur
l'idée qu'ils avaient de leurs droits dans
le monde et de leurs rapports avec la di-
vinité, ne purent jamais comprendre, que
l'enfant en venant au monde eût par lui-
même un droit aux soins et aux secours
de ses parens. Un usage général à Rome
autorisait les parens à exposer ou même
tuer leurs enfans immédiatement après
leur naissance (2\ Chez les Germains ,
dont les mœurs présentent à cet égard'
une analogie singulière avec lescoutumes
des Athéniens, le nouveau-né était posé
à terre devant son père, et celui-ci. selon
qu il ordonnait ou non à la nourrice de
le relever pour le placer dans ses bras,
lui accordait la vie ou le vouait à la
mort (3).
Voilà donc l'infanticide reçu et auto-
risé chez les nations de l'anlquit»^ les
plus policées d une part, les plus renom-
mées pour la pureté de leurs mœurs et
leur respect pour 1. s lois de la n.il ure de
l'autre, de même qu'il l'est aujour,l"hiji
encore chez les Chinois, la nation la plus
policée parmi le. païens de nos jours.
Nous apercevons bien à la vérité par ci
(1) T. II, p. 11.
(2) Tacil., Germ,, c. 10: «,</., y, 3. — Log 2t).
DIg. de Manum. test. (40 . 4) , I. xvi, c. de yjpt'.
(.; , 4). — Noods , Jut. Paul., c. 2 el 4. — J.ir. Go-
lliolVedad Leg., 2 C. Th. dv infant, expos., ei jd c.
1 Cod. Th. de sicar.
[ô) Griinm, Àuiiquites du Droit rownin, i.i
p. 4;;.;. _ Phillips, Uùtoiie Germanique i /
p. li>4. ' ' '
S51B
COURS SUR LA 1>HIL0S0PHIE DU UUOIT,
par li (It's tracrs isol<*cs d'un sontiincnl
conlrairt^. comme par exemple dans les
lois drsTliébains qui dt^fendaient l'infan-
ticide sotis des peines ses ères, et dans
le pitUendu édit de llomulns qui (1 en
restreignait l'nsage aux lilles puînées, et
auxent'jus difformes: mais ces tentatives
de rt^forme, procédant du sentiuient in-
certain et obscur d'un état primitive-
ment meilleur, ftirent aussi impuissantes
contre l'usage dominant alors , que les
dissertations de quelques philosophes
tels que Socrate , Platon et Cicéron sur
l'unité et les perfections de Dieu, !e fu-
rent contre les extravagances qui com-
posaient la foi des peuples à cette épo-
que. L'acte mt^mepar lequel un père avait
aijréé son enfant, en se dispensant de lui
donner la mort , ne lui imposait pas en-
core à son égard quelque devoir propre-
ment dit, qui ne fût pas du moins sujet
à tontes sortes d'exceptions. Il pouvait,
selon la loi romaine aussi bien que selon
les coutumes germaines, le vendre, au
moins en cas de nécessité (2) , louer , se-
lon les lois de Rome , à qui il lui plaisait
ses services , et , s'il commettait quelque
délit, l'abandonner, comme un vil ani-
mal au plaignant, se débarrassant ainsi
d'un seul coup de toute responsabilité et
de tout soin ultérieur. La vie de l'enfant
restait sans cesse entre les mains de son
père qui pouvait punir de mort la moin-
dre désobéissance de sa part (3).
Et qui est-ce qui réclama contre ces
usages barbares, qui est-ce qui fit rougir
les ]\omains et les (ierraains de la dureté
de leurs lois et en opéra enfin la réfor-
me? ce furent les chrétiens. Entendez
les énergiques protestations de Laclance,
de Miiiutins Félix , de Tertullien sur cet
objet. < Alin qu'il ne reste point de crime
« dont ne se souillent les hommes, dit
« Lactance (4), ils refusent même aux
« enfans encore innocens et simples le
« jour qu'ils ne leur ont pas donne'". At-
€ Icndez-vous donc qu'ils épargnent le
(1) S«'iun l)oiy« (iHai carn.'isp , An iq., n, l.>.
(2) Zlinmern , llitlnirc du drmt prive des R»-
vkUm atunt Juiiinien , i , CC«. — Phillips , 1. cH.
p. io;.
(r.) L. Il, D. de liber. (2R, 2}, L. 2 T. Ch. de lit.
caïu. (4 , 8'.
(4) Dit, ïrii',, I. \i , t. 'KK
( sang d'autrui , eux qui ne respectent
< pas mêm«î le leur propre. Dans le pre-
< miercas on les regarde à la vérité com-
t me des scélérats criminels. Mais que
( dire de ceux qu'une fausse piété en-
I gage à exposer leurs enfans? Peut-on
< les regarder comme innocens, eux qui
I jettent aux chiens leurs propres en-
trailles et, autant qu'il est en eux, les
tuent plus cruellement que s'ils les
eussent étranglés? Oui peut douter que
celui qui s'en remet ainsi à la miséri-
corded'aulrui nesoitun impie?Lui qui,
en cas même que ce qu'il désire arrive,
c'est-à-dire que son fruit soit nourri
par quelqu'un, a du moins voué son
propre sang ù la servitude ou à la dé-
bauche. Qui ne sait d'ailleurs ce que
l'erreur et l'ignorance peuvent occa-
sionner dans l'un et l'autre sexe ?
L'exemple d'UEdipe accablé ainsi d'un
double crime le démontre assez. Il est
« donc aussi abominable d'exposer que
< de tuer son enfant. •>
< Je vous vois, dit iMinutius Félix, tan-
« tôt exposer vos enfans aux bêies sauva-
< ges et aux oiseaux . tantôt les faire périr
i misérablement en les étranglant. 11 y a
< des femmes qui par des boissons et toute
ï sorte de remèdes éteignent jusque dans
i leurs entrailles le germe d'un homme
i futur et l'assassinent avant même de le
< mettre au monde. Et tout cela vous
I vient de l'enseignement même de vos
« dieux. Nous au contraire il nous est dé-
« fendu même de voir ou d'ouir l'homi-
c cide (1). »
Ce furent aussi les empereurs chrétiens
qui les premiers s'opposèrent sérieuse-
ment à ces atrocités légales. Constantin
déclara coupable de parricide le père qui
tuerait son enfant, et, pour empêcher
qu'on les vendît, il donna aux pauvres une
subvention pour l'éducation des leurs (2).
Ce ne fut que sous l'inlluence du christia-
nisme que les p(Miples germains aussi re-
noncèrent au droit de tuer ou de vendre
leurs enfans.
il était bien naturel, selon le droit des
(I) VoirTertuI!., Apolg. adv.gent., c. 9.- nasil.,
Ilomil., VI. Ed. .Maur., 1722, fol. t. ii , p. iC.
(2^ L. C. Th. de jiarricid. (9, l;;).Cf. L. lOCoJ.
h. lit. L. C. Th. de his <jiii SQnguiiwlenlo$ emt.
tel nulriend. accvp. (.; , li).
PAR M. ERNEST DE MOY.
359
Romains et des Germains , que les enfans
qui n'avaient pas droit à la vie ne pus-
sent rien posséder en propre. Des raisons
de politique seules motivèrent peu à peu
quelques exceptions , en faveur de ce qui
avait été acquis à la guerre ou dans les
emplois publics : peculium castrense et
quasi- castrcnse (l). Chez les Romains, et
ici encore c'est Constantin qui , en éten-
dant la notion du peculium quasi-ca-
strense et en donnant aux enfans des
droits de propriété aux biens de leur
mère : peculium adventitium , marqua
une nouvelle époque dans radoucisse-
ment du pouvoir paternel chez les na-
tions germaniques , où le fils avant qu'il
pût porter les armes était traité comme
un simple meuble dans la maison de son
père, et la lille vendue de la même ma-
nière à son fulur époux (2). Il fut égale-
ment réservé au christianisme d'opérer
des changemens semblables qui ne s'in-
troduisirent que lentement par l'adou-
cissement des mœurs.
La loi de Moïse au contraire forme un
contraste remarquable avec les usages
dont nous venons de parler. Nulle part
il n'y est question de ce droit de vie et
de mort qui rend le pouvoir paternel si
formid-^ble entre les mains du Romain et
du Germain. Dieu ayant adopté la nation
juive pour bénir en elle tous les peuples
de la terre, la fécondité était chez elle
un litre de gloire et une marque de pros-
périté, qui rendait les parens jaloux de
la conservation de leurs enfans. C'est
donc encore dans les rapports de ce peu-
ple avec Dieu qu'il faut reconnaître la
cause d'une exception si remarquable au
droit général des nations d'alors , et non
dans l'esprit du peuple lui-m{^me qui au
contraire, dans la dureté de son cœur,
était parvenu à dénaturer même Its in-
jonctions formelles de la loi divine rela-
tivement aux devoirs des enfans envers
leurs parens (3), en dispensant ceux-là de
toute obligation ultérieure envers les au-
teurs de leurs jours, s'ils pouvaient din*
avoir consacré au temple ce qu'ils eus-
sent été dans le cas de leur donner pour
(1) Phillips. I. c, p.C.KJ.
(2) IMiillips,!. c.,p. lîHJeiaOi;.
(3) Deui., ii, IG. Cf. /'rur., 19, 2G. Kxod., iîl,
li$. Ibid.y ▼, 17. Cf. Pruv., 2» , 2|.
les sauver de la misère. Cependant la sé-
vérité de cette même loi divine quipunis'
sait de mort la désobéissance du fils si
ses parens le traduisaient pour cela de-
vant le sénat de leur ville (1), caractérise
assez encore la position de ce peuple que
Dieu même ne pouvait conduire que par
la terreur et la rigueur des châtimens,
tandis que la recommandation de saint
Paul aux parens, « de ne pas provoquer
( leurs enfans à la colère , mais de les éle-
« ver dans la discipline du Seigneur (2), >
dénote déjà les germes d'une législation
nouvelle inspirée par le Dieu de la misé-
ricorde à qui toute puissance a été don-
née au ciel et sur la terre.
L'Église a enseigné aux nations chré-
tiennes à considérer l'enfant dans la fa-
mille comme un être sacré par la grâce
du Seigneur à l'égal de ses parens , et in-
vesti par conséquent des mêmes droits
que ceux-ci, malgré son impuissance à en
faire usage. Les parens sont responsables
à Dieu de sa vie physique et morale et il
est, aussi bien qu'eux-mêmes, capable
de posséder et d'acquérir les biens que la
miséricorde divine a départis à l'homme.
L'Égliseet l'autorité publique veillent sur
lui, et sont prêtes à chaque instant à le
protéger contre tout abus que l'on pour-
rait faire de sa faiblesse. En entourant
ainsi de respects et d'égards le nouveau
citoyen du royaume de Dieu par rapport
à ce qu'il doit être un jour, l'Église a in-
diqué à plus forte raison aussi ses droits
et ses devoirs par rapport à la famille
dont il est destiné à compléter et perpé-
tuer l'union. Il doit être dès son bas Age
pour ses parens un gage d'amour et de
paix en leur payant à tous deux un égal
tribut de respect et de tendresse; mais,
ce qu'il apprend d'abord i^i faire par obéis-
sance, il doit ensuite l'accomplir d'une
manière spontanée par le libre usage de
ses facultés. Pour lui aussi vient donc,
ainsi que pour l'honime eu général, le
moment fatal où il est dégagé des liens
qui jusqu'alors le tenaient assujetti, non
pour qu'il les rompe, mais au contraire
poui" qu'il les conlirnie et les rehausse
par son hommage volontiire. Ce mo-
(!) Deuièron., 21, 18. Cf. Prov., 10, 21. AVc/.,
,-0; Ibid., 7,2». /Vuu,,25, 15; lbid.,29, iiJ.
(2) Lohti.jiy 21. Kphct., ii, 4.
360
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT.
ment , le lanf^ai:*' du droit le di'sifijne par
le mot d't^maiicipatioii. J/cnlant de la-
rail le, d'après les idées chrétiennes, a
donc un droit à l'émancipalion , sitôt
qu'il est en état de remplir la lAclie que
la loi de Dieu a commise à sa liberté ; il
a droit même aux secours de ses parcns
pour se former une existence propre et
indépendante. Mais ce n'est point au dé-
triment des liens sacrés et indissolubles
établis par Dieu même qu'il doit faire va-
loir ces droits et user de cette liberté.
L'Église, en tendant à adoucir l'auto-
rité paternelle et la dépendance des en-
fans, n'a point affaibli, mais augmenté
au contraire de tout le poids de sa répro-
bation les peines infligées par le droit
civil aux enfans ingrats envers leurs pa-
rens, et elle a mis en usage tous les
moyens à sa disposition pour rendre les
rapports entre parens et enfans aussi ten-
dres et aussi saints que possible. Ce n'est
plus l'enfant de la colère, c'est l'homme
racheté par la grAce que nous représente
la loi des chrétiens dans le droit de la fa-
mille. Aussi ne voyons-nous plus, grâce
à l'influence progressive de l'esprit du
christianisme , un père disj^oser de la
main de sa iille ou de l'état futur de son
fils sans s'inquiéter seuleuicnt de leur
consentement, ni la peine ou l'infamie
encourue par un père de famille enve-
lopper tous les membres de la famille et
les poursuivre jusqu'au troisième et qua-
trième degré. C'est que l'alliance de l'hu-
manité avec son Créateur ne repose plus
sur les terreurs du mont Sinai . mais sur
les simples conditions d'un mutuel sacri-
fice inspiré par l'amour le plus tendre.
C'est que le Christ , en répandant son sang
pour nous sur la croix . a rompu la chaîne
formidable des malédictions qui nous
rattachait à notre premier père , et a
voulu (jue chacun ne fût responsable que
de ses propres actions, tandis que les bé-
nédictions qu'il nous a méritées se per-
pétuent de génération en génération sans
aucun mérite de notre part. La liberté à
laquelle, il nous a rachetés réfléchit par-
tout son image , se manifeste partout
dans les formes de notre existence.
>ous avons fait remarquer plusieurs
fois déjà, que le droit qui constitue ces
formes pour les rapports de la vie sociale
est tellement l'expressioD de notre na-
ture, (|ue nous voyons se reproduire
dans ses institutions justju'aux contras-
tes de notre vie morale et intellectuelle,
d'une manière semblable à ceux qu'ex-
prime . dans notre consiiluliun physi-
que, la différence des sexes et des Ages.
C'est ainsi que la propriété a une signifi-
calion toute dilïéreïile chez les Germains
que chez les Romains: que la vie matri-
moniale est concjue d'une manière toute
différente chez l'un et chez l'autre de ces
deux peuples, et que les lois de l'un et
de l'autre, suivant le développement des
Ages, ont passé du symbolisme le plus
fantastique au rationalisme le plus aride.
Le droit relatif au pouvoir paternel nous
offre une nouvelle preuve à l'appui de
celle assertion. D'après la manière plus
matérielle ou du moins plus sensuelle de
considérer les choses, qui était naturelle
aux Germains, la communauté physique
de l'existence leur semblait êlre la con-
dition nécessaire et le point essentiel de
la vie de famille. C'est pour cela que le
pouvoir paternel finissait chez eux dès
que le fils de famille, renonçant aux ali-
mens de son père , établissait son propre
ménage, et que , d autre part, celte sé-
paration des personnes entraînait ordi-
nairement aussi une séparation de biens,
en mettant fin à toute prétention de la
part des parens à la fortune de leurs en-
fans ou de ceux-ci à la succession de
leurs père et mère.
Chez les Romains au contraire où do-
minait la réflexion et où l'ensemble des
biens d'un homme était considéré plutôt
comme son domaine que comme l'image
de son corps et quasi une partie de son
être, non seulement tous les droits rela-
tifs aux affaires de la famille se concen-
traient davantage dans le père , mais l'ef-
fet et la durée des liens de la famille
dépendaient aussi bien plus de sa volonté
que des accidens de la vie extérieure.
L'usufruit du père à tous les biens des
enfans une fois établi duriut donc jusqu'à
ce (pi'il lui plût d'y renoncer, et l'éman-
cipation de son fils dépendait unique-
ment de sa volonté et non de quelque
rhangement que ce fût venant du dehors.
Les droits de la mère à la mort du père,
que le droit romain règle d'une manière
toute différente du dioit germaniijue ,
dépendent de la môme cause. La prépon-
PAR M. ERNEST DE MOY.
361
dérance du sentiment sur la réflexion
lui assurait dans celui-ci une bien plus
grande influence que dans le premier.
Cependant la première époque de l'exis-
tence commune des parens et des enfans
dont nous venons de parler jusqu'ici n'est
que transitoire. Elle n'est pour ainsi dire,
comme l'acte de la génération physique,
qu'un moment, un fait dont il doit ré-
sulter des effets constans confiés à la
garde de notre intelligence et de notre
volonté. Ce fait ne reçoit son accomplis-
sement que lorsque l'enfant, sortant des
mains de ses parens et du sein de la fa-
mille, entre dans le monde et se produit
au grand jour de la vie publique. Les
liens matériels qui le retenaient ju-que
là ont disparu, mais le lien moral dont
ils n'étaient pour ainsi dire que la figure
subsiste : c'est celui de l'unité essentielle
entre l'être engendré et son générateur
qui se manifeste au fond de leur cœur et
dans tous leurs sentimens,et produit cet
amour généreux et oub'ieux de soi-même
des parens pour les enfans, ce pieux dé-
vouement, cette piété des enfans envers
leurs parens. Voilà le principe de l'ordre
consigné dans les lois, qui fait que les en-
fans ne peuvent point intenter à leurs pa-
rens une action qui bh sserait le respect
qu'ils leur doivent ^ que ceux-ci ont droit
en cas de besoin à des alimens de la part
de leurs enfans ; que les uns et les autres
sont dispensés de rendre ui\ témoignage
contraire à leurs devoirs réciproques et
qu'ils héritent mutuellement les uns des
autres (1). Il en est de ces rapports entre
les enfans et les parens comme de ceux
entre les époux , dont les devoirs récipro-
ques d'amour, de soins et de mutuelle
assistance subsistent toujours, lorsqu'il
y a long-temps déjà que les motifs char-
nels qui y avaient donné lieu ont cessé.
Jj'ordre moral se réalise par les lois de
l'ordre physique : les lois de l'ordre phy-
sique ont leur principe datis Tordre mo-
ral : telle est la vie. Telle esl-ellp à l'ins-
tar de l'être divin ^2), et, en \<i considérant
de la sorte, qui ne serait saisi d'effroi en
soui^eant aux conséquences affreuses et
inextricables que devraient avoir pour
(i) Stalil , 1. r. II , Z:,ô.
(2) Voyez la deuxième ]p(;on , l. u , p. 12, col. 2.
La parole o^l lo corps de la peosée.
notre être moral les erreurs et les fautes
que nous commettons dans le monde
physique, si Dieu n'avait conservé dans
celui-ci un principe d'ordre indépendant
de notre volonté et qui nous ramène sans
cesse malgré nous dans les bornes vou-
lues par Téternelle justice? L'histoire en-
tière du genre humain se résumerait dans
cette parole foudroyante de l'Écriture :
Abyssus abyssiun im^ocat; sans cette
inimitié que Dieu a suscitée entre la se-
mence de la femme et la semence du ser-
pent et qui est le principe de notre salut.
Cet acte de la miséricorde divine qui a
agréé les enfans de la nature pour en faire
desenfansdelagrAceet lesmettreàmême
de devenir des fils de Dieu se reproduit
dans le droit par
V Adoption.
Ilest juste et naturel, d'après cela, que
ce soit l'homme, et non la femme, qui
ait le droit d'adopter. Nous ne saurions,
sans vicier les principes salutaires de
l'ordre éternel , attribuer à la femme une
initiative quelconque dans l'établisse-
ment des familles. Et c'est une chose as-
surément bien remarquable, d'après les
caractères dislinctifs que nous avons si-
gnalés dans les droits romain et germa-
nique, que ce dernier n'ait point, dans
le principe, du tout connu l'adoption, les
droits de la famille ne pouvant selon lui
se transmettre qu'avec le sang, et que
l'unique moyen admis par le droit ger-
manique de remplacer en faveur des or-
phelins les liens que la mort a détruits,
soit l'union des progénitures : unie pro-
lium , qui s'opère par la conclusion d'un
nouveau mariage de la part d'un veuf ou
d'une veuve.
Du reste l'observation que nous venons
de faire, sur les rapports qui existent en-
tre les lois de Tordre physique et les prin-
cipes de Tordre moral, se vérifie d'une
manière remarquable dans le droit
des Collatéraux,
Ceux-ci sont unis entre eux par le sou-
venir de la souche commune dont ils sont
issus. Ils se représentent Tun à l'autre
l'image de leurs parens; ils reconnais-
sent, Tuji dans l'autre, leur propre être,
et ils doivent s'aimer réciproquomeiU de
302
LETTKK D'UN VOYACEUK CATIIOLI(,)UK.
cet amour qu'ils portent à leurs pareiis
communs, et se respecter mulucllcmrnt
comme ils se respectent «'uxin l'unies. (>\a
donne lieu entre eux à des droits seiiihla
blés à ceux qui existent entre les parenset
les enfinisapr(''s réinanoipatinn , savoir :
I alimentation, le droit de s'abslenir de
rendre tt^moii^nas^e les uns contre les au-
tres, la punition plus sévère des offenses
commises entre eux , la dt^fense du ma-
riaj;e et le droit de succession ; mais tous
ces droits et ces lois ne reposant que sur
le principe moral de la conscience qu'ils
ont de leur coainiune ori{;ine et de l'a-
mour commun qui les rattache à leurs
parens, il est naturel que leur efficacité
cesse à mesure que les souvenirs s'effa-
cent, llest doncjusteet naturel que l'É-
glise, par exemple, ait étendu autrefois
la défense des mariages entre collatéraux
aussi loin que le souvenir de leur unité
se perpétuait par les lois sur la succes-
sion , et que les rapports plus simples de
la vie sociale et la charité plus active de
ces siècles d'innocence rendaient les liens
de la famille plus cflicaces. Car il est con-
traire à la nature humaine et h la loi du
progrès que nous (h'vons suivre de for-
mer des liens charnels \h où il en existe
déjà de puiement moraux et spirituels,
tandis que les premiers ne doivent avoir
lieu que pour conduire à ces derniers.
i>lais il est naturel et juste aussi, que
l'Église ait restreint la même défense
dans des bornes beaucoup plus étroites,
lorsque la complication des rapports
sociaux et le refroidissement général de
la charité eurent fait perdre une grande
partie de son efficacité au principe mo-
ral sur lequel sa législation était basée.
C'est ainsi que s'expliquent d'une ma-
nière très simple et très naturelle les
lois, même en apparence contradictoires,
de notre sainte Église , dès qu'on remonte
à leurs causes; et quand la philosophie
du droit ne nous procurerait que ce seul
avantage, c'en serait bien assez assuré-
ment pour nous encourager à poursui-
vre nos recherches avec constance.
E. DE MOY.
REVUE
CLNQUIÈME LETTRE D'UN VOYAGEUR CATHOLIQUE (i).
Erzeroum , le 4 août 1859.
Ktat da calholicismo en Arménie.
J.c soleil de la science et de la foi, cjui
illumine tous les êtres du monde intel-
lectuel et moral, semble suivre con-
stamment dans sa révolution la même
marche que l'astre chargé d'éclairer cha-
que jour notre univers. En effet, les tra-
ditions placent unanimement le berceau
de l'humanité et la première aurore des
révélations vers les sources du Tigre et
de l'Euphrale. ^'ous savons également
qu'après le déluge la K'ocaLion du peuple
hébreu s'effectua au pays A'Aram. Les
autres nations, détachées de leur souche,
s'étant dispersées avec les vérités pre-
mières dans les diverses contrées de l'Asie,
fondèrent des monarchies illustres par
(1) Voir la quatrième lellre dans le n" 51 , l. \i , p. 207. — Nous sommes assurés qae nos abonnés
liroDl atec plaisir ceUe leUre qui fail suite à celleg qui ont été publiées sur l'élat de la reli[;ion calbo-
lique en Orient. >ous n'expliquerons pas ici les causes du relard qu'a éproiné la publication de clle-ci ,
la dislance des lieux l'ipliquc assc^. Nous c>pérons p.urlaol élre daus le caa do publier bieolùl la suite
de resprécicuscs coromunicaiions.
LETTRE D'UJN VOYAGEUR CATHOLIQUE.
363
leur gloire militaire, par leur activité in-
tellectuelle et sociale, soit dans les plai-
nes du Sennaar et de la Baclriane , soit
au bord du Fleuve Jaune ^ du Gange et
du ]\lI. Jusqu'à la venue de ISoîre-Sei-
gneur Jésus-Christ , l'Occident ou l'Eu-
rope ne reçut de cette lumière que les
rayons qui lui furent communiqués par
le génie de la Grèce. L'Évangile, qui
renouvela la face de la terre, nous fut
apporté par les apôtres des mêmes con-
trées, et c'est de la sorte que ces paroles
proverbiales ex Oriente lux ont un sens
profond de vérité.
L'Occident, relativement aux autres par-
ties du globe , avait reçu primitivement
de Dieu commcleprivilége d'undroitd'aî-
nesse, comme autrefois Jacob le prédit à
la postérité d'Esaû- elle a hériu',ainsique
la terre qu'elle habite, de toutes lespré-
dilectiofis célestes. Puisse- t-elle ne jamais
s'en rendre indigne ! Puissent les vérités
resplendissantes qui l'inondent ne jamais
faiblir, ni passer à d'autres contrées !
Qjiel effroyable malheur, si les mêmes
ombres qui couvrent la terre orientale
venaient envelopper 1 Occident !
L'époque de la réprobation date pour
l'Asie de la coupable incrédulité du peu-
ple juif, qui ne voulut pas reconnaître en
Jésus-Christ le vrai Messie promis ancien-
nement à Jérusalem, et chassa Pierre et
Paul. Ceux-ci passèrent donc la roer pour
venir à Rome sceller de leur sang l'insti-
tution de la papauté, qui est le principe
vital, régulateur du catholicisme. L'O-
rient ne se soumit jamais ensuite avec
sincérité à cette prééminence incontesta-
ble de l'Église d'Occident. De là toutes
ces querelles théologiques qui abouti-
rent au schisme et à I hérésie. Lorsque la
scission (ut consommée. Dieu appela des
déserts de l'Arabie et plus tard des step-
pes de l'Asie septentrionale des peupla-
des barbares, et leur livra les prévarica-
teurs, comme il abandonnait autrefois
les Israélites, qui l'avaient oublié, au
glaive des Philistins et des monarques de
lîabylone. Seulement, IVxpiation a été
plus rude et plus longue d'après les ado-
rables conseils de Dieu, et la vengeance
pèse encore visiblement sur cette terre.
Telle est la pensée première qui s'offre
à l'esprit du voyageur examinant ces
contrées avec l'œil de la foi. Le sol, natu-
rellement fécond et riche, s'est déformé j
il est brûlé par les rayons d'un soleil dé-
vorant, ou noyé par les eaux, dont l'a-
bondance lui est plutôt nuisible que pro-
fitable. L'aspect général des monts a
quelque chose d'âpre, de sec et d'attris-
tant,- et lorsque la végétation ou la cul-
ture animent la terre, l'esprit de vie
semble encore s'être éloigné d'elle j on
dirait qu'elle souffre, qu'elle est dans
l'attente d'un renouvellement. Les Turcs
ont voulu la dominer, comme les peuples
chrétiens qui la possédaient, c'est-à-dire
qu'ils ont cru lui ravir ses fruits sans
troubler leur apathique paresse. Aussi
ont-ils réussi à transformer en désert une
terre promise.
iXous parlons surtout ici des anciennes
provinces de Bitliynie, de Paphlagonie ,
de Pont , de Cappadoce, et de la petite
Arménie, que nous venons d'explorer ] et
si de la nature extérieure nous passons à
la nature morale des hommes, nous dis-
tinguerons la population musulmane de
la population chrétienne. Généralement
les hommes du peuple turc ont un fond
de droiture et une vertu d'hospitalité
qui forcent les étrangers à les estimer. Il
est douloureux qu'une nature aussi fran-
che soit égarée par une religion dure et
étroite, qui n'a d'aulre soutien que leur
propre ignorance. L'état dégradant dans
lequel languissent les femmes, et les vices
ignobles que déguise
mal une rigidilé
apparente, suffisent pour achever la dis-
solution de cette société, préparée déjà
par d'autres causes politiques.
Parmi les chrétiens, il ne faut pas con-
fondre les tristes débris de l'antique na-
tion grecque avec le peuple arménien.
Les Crrecs ont été exterminés par les
conqiiérans. à Texception de quelques
familles dispersées dans les bourgades et
les villes du littoral de la mer >oire. Là
elles ne semblent végéter qiic comme un
déplorable monument de l'instabilité des
choses de la terre. Ils vivent exposés au
mépris et aux avanies des Turcs, et ce
qu'il y a de plus allligeant, c'est qu'ils
n'ont conservé du chréiien que le nom.
Avec quelle amertuuie de canir n'avons-
nous pas gémi sur l'état de leur clergé,
si l'on peut décorer de ce nom quelques
hommes mariés comme les .lutres, i^no-
rans comme eux (puisqu'ils ne compreu-
364
LETTRE D'UN VOYAGEUR CATHOLIQUE.
lient p.Ts mt^mr 1rs prit^res do la liturgie' ,
el ij'a.Kiut il'iiutres signes dislinclifs (jne
la barbe el les clieveux . qu'ils laiss«iit
croître tl«^ii»e.snrt^mi lit. Aous les avons
vus vendre de l'eau -de- vie h la p rie de
leur t^glise , el changer, pour ainsi dire,
le sanctuaire en cabaret , aux yeux des
Musulmans justement dt^^^oùtt^s de celte
profanation. De semblables misères sont
un grave enseignemeiit pour le catboli-
que , qui voit la foi faiblir et le désordre
commencer, i'i proportion qu'on s'éloigne
du centre de la vérité, qui est l'Église ro-
maine.
C'est ainsi que le clergé arménien dis-
sident est incomparablement plus digne
d'estime que l'autre, parce qu'il a moins
dt^viéde l'espritdes traditionsoribodoxes
de l'Eglise. Que ceux qui ne comprennent
pas la sagesse et la beauté de l'inslilutîon
du célibat des prêtres, viennent sur ces
lieux pour voir tout ce qu'un ministre du
Sfigneur perd de noblesse et de dignité à
ne point se dégager des liens qui encliaî-
nent les hommes du siècle. On peut d'au-
tant mieux fdire cette comparaison que
dans le clergé arménien non catholique
une partie des prêtres est mariée, tandis
que l'autre vit dans la continence. Les
premiers sont de simples des^ervans : ils
portent le nom de citrcier; ils s'acquittent
avec plus ou moins de régularité de leurs
fonctions, san*» parvenir jamais aux di-
gfiilés ecclésinstiques , et ils n'exercent
aucune influence sur le peuple, qui les
considère comme ses égaux. Leur in-
struction n'est guère plus grande que
celle des prêtres grecs, dont ils se dis-
tinguent seulement par une certaine dé-
cence ; Ir s chefs spirituels de la nation
sont véritab'emenl les vartabieds ou
docteurs, et le premier article de leur /c-
ç;lcment est le célibat. INous nous borne-
rons pour le moment à ces réflexions sur
celle portion du clergé arménien scbis-
m^tique : nous difl» rons les autres pour
faire connaître le p^iii troup«*au c.illio-
lique de celte nation dispersée dans l'in-
lérieur de l'Asie Mineure.
Depuis les deux mois que nous avions
quill^^ Constanlmople , nous errions par
bs provinces sepienliionaies de I'Amc-
Mineure, sans a>oir la consolation de
rencontrer aucun frère en religion . et
cependant ces mêmes contrées se distin-
guèrent . dès l'origine du Christianisme,
par leur foi précoce , le nombre de leurs
martyrs el le savoir des pas'eurs qui les
administraient. A peine . n( us le répé-
tons, pouvons-nous honorer du nom de
chrétien les restes du peuple grec; et
Lrs même qu'ils auraient con.servé plus
intègre la religion de leurs pères, nous
ne pouvions attendre d'eux celle charité
et cet épanchement que le schisme, qui
a toujours pour principe l'égoïsme de
l'orgueil , a desséché comme un vent per-
nicieux au fond des âmes. Il fallait arri-
ver jusqu'à Tokat, pour être dédommagé
de celle privation extrême. Celle ville,
qui portait le nom d'Eudochia^ remonte
aux premiers siècles de l'ère chrétienne ,
comme l'indique l'inscription que nous
avons trouvée dans la citadelle, ruine
déserte. Elle est bâtie sur les bords de
l'ancien Iris, à deux lieues au-dessous de
Coniana-Pontica j célèbre au temps du
pagai isme par sa conslitulion hiérati-
que, par la caste de ses prêlres, le luxe
de ses temples et la splendeur de ses
fêtes. Les ruines de Comana , illustrées
plus tard par la présence et les miracles
de saint Jean à la bouche d'or, ont servi
en partie à construire la nouvelle ville
qui, vers la fin du dernier siècle, s'était
élevée à un haut degré de prospérité in-
dustrielle. Ses ustetisiles en cui>re el ses
toiles imprimées ont répandu la f;loire
de son num dans loute la Turquie el la
Perse. Celle branche spéciale de com-
merce était exploilét^ par l'active et la-
borieuse population arménienne , à qui
échoit toujours en partage la tâche la
plus pénible, que dédaigne le Musulman ,
son maiire.
Le nombre des Arméniens de Tokat
s'élève à douze mille, et les catholiques
en forment tout au plus la dixième par-
lie. Unis par les liens d'une douce cha-
rité que l'unilé de la foi fortifie encore ,
ceux-ci composent une petite nation
compacte ei plein» de * ie . ayant ses lois
e' ses mœurs pa» liculières qu'ils res^ec-
lenl el suivent avec le scrupu e de l'a-
mour-propre. Ils ne contraclent janiais
de niésaili nce, c'esl-à-diie qu'un père
ne donnera jamais un de ses enfans à un
autre qu'à un cailiolique. Ils se considè-
rent comme l'aristocratie de la nation .
et cela avec justice et de l'aveu des Turc»
LETTRE D'UN VOYAGEUR CATHOLIQUE.
365
et des .autres Arméniens. En effet, ils vi-
vent tous dans l'aisance , ne s'abandon-
nant qu*aux professions les plus honora-
bles, et les meilleures fortunes relative-
ment au pays sont entre leurs mains;
mais cet avantage de position et cette
supériorité de richesses ne sont point la
cause de leur prééminence sociale . mais,
chose remarquable! un simple effet de
leur orthodoxie. Voici comment : ilssa-
venl, comme catholiques, que le centre
de la vaste Éj^lise dont ils sont les mem-
bres se trouve à Rome, au pays des
Francs , et que le caractère distinctif de
leur foi est de vivre en commun avec le
chef qui y réside j c'est que parmi leurs
prêtres ceux qui ont les moyens de for-
tune suffisans vont étudier, dans la capi-
tale du monde chrétien, la théologie et
les autres sciences ecclésiastiques. Ils ap-
prennent généralement le latin et par-
lent le plus souvent la langue italienne.
Les ouvrages de droit canon, de dogme,
de morale ♦ t de controverse, écrits par les
meilleurs auteurs, leur sont (amiliers, et
ils ne sont pas étrangers à la science his-
torique, soit de l'Église, soit des monar-
chies chrétiennes de l'Europe. Les con-
naissances réveillent nalurel'ement en
eux l'amour de l'élude et le goût de notre
civilisation et même de notre indusine.
Ils initient à cette science leurs autres
frères et les élèvent insensiblement a leur
hauteur intellectuelle. Qu'on leur op-
pose ensuite le clergé propreaient armé-
nien , retranché orgueilleusement dans
le cercle fort étroit de sa science théolo-
gique , laquelle se borne à l'histoire dog-
matique de sa nation, et ne s'étend que
jusqu'au concile de Chalcédoine , puis-
qu'il prétend être demeuré invariable
dans la foi depuis cette époqiie de leur
scibsion , et l'on comprendra facilement
la supériorité d influence qu'ils doivent
nécessairement acquérir sur de tels ri-
vaux.
Ce clergé est convaincu de sa propre
infériorité; mais au lieu de la reconn. li-
tre humblement et de travailler à sonir
de son ignoraitce, il y persiste avec en-
têlenu'nl, et s'en venge *n piodrguanl
aux catholiques une anlipalhit^ qui va
quelquefois jusqu'à la haine. 11 leur re-
proche de ne plus aimer leur nation , et
de pactiser avec les latins; comme si.
dans les questions de foi, il s'agissait de
nationalité, et comme si tous les chré-
tiens n'étaient pas une seule famille où
tout doit se confondre daris un inépui-
sable amour. Les calholiqu'S au lieu de
cacher leur propension pour les latins et
de s'en défendre con^me d'ure faute, la
manifestent hautement, i Venez donc
i aussi nous voir, me criait de sa porte
< une vieille femme arménienne de To-
î katj nous sommes Francs. » A ce mot,
dont je n'avais pas d'abord compris le
véritable sens, je m'arrêtai et j'entrai
dans sa maison, curieux de connaître
une famille franque qui parlait aussi
bien l'arménien. < De quelle nation êtes-
vous? seriez-vous par hasard Française?
— Mais, répondit la vieille femme, ne
suis je pas catholique. > Ce mot, sans
qu'elle s'en doutât , avait une grande
portée dans sa bouche , puisqu'elle asso-
ciait naturellement l'idée d'orthodoxie à
celle du peu pie le plus civilisé d'Europe, et
libre du joug uiusulman. Pséanmoins. je
me permis de lui dire que la qualité de
catholique n'impliquait pas en soi celle
de Franc, et que toutes les nations du
monde étaient conviées à entrer dans le
grand troupeau sans perdre leur propre
individualité; et par cette explication,
donnée devant des schismai iques. je vou-
lais répondre à leur objection capitale,
qu'ils ne pourraient reconnaître la su-
prématie du successeur de saint Pierre
sans cesser d'être Arméniens. Us affectent
même ainsi de donner ironiquement à
leurs frères unis à notre communion le
nom de Francs. Plût au ciel qu'ils devins-
sent assez dignes de ce litre; ils se se^
raient affranchis par ce moyen de l'igno-
rance et de l'oppression qui pèsent sur
eux et au sein desquelles ils s'éteindront
obscurément s'ils n'y portent enfin re-
mède!
Le caractère des catholiques de Tokat
ressemble à celui que les premiers écri-
vains chréliens nous tracent de la petite
siiciélé dont il> faisaiem partie, et qui
naissait sous les auspices de l'Evangile :
même piété , même concorde , même
dri)ilure de (œur. et surtout même
amour de leurs frères étrangers. Lorsque
le bruit se fut répandu parmi eux que
deux catholiques venaient du Fraukistan
pour les visiter , et que l'un d'eux était
386
LtrilU: D'UIS VOYAGEUR GATIiOLIQUE.
pn'tre -missionnaire , l»Mir vertu nalii-
relle de liiospil-ilitt^ evcila parmi eux
une sorle de conflit gén(^reii\; c'tUait h
(|ui pourrait nous recevoir ; et lorsque
nous eûmes li\é au hasard noire elioix,
nous recevions des autres mille lepro-
elles aimables, suij^êrt's par une louable
jalon? ie; ce sentiment s'accrut en eux
par reflVl du franc aveu qiie nous leur
firaes sur le but principal de notre
voyage . lequel était de vi^iler les catho-
liques d'Orient, de les connaître, de les
encourager, et d'instruire ensuite les ca-
tholiques d'Occident de leur situation
actuelle. Us ne pouvaient trouver d'ex-
pressions assez fortes pour exprimer leur
gratitude . et ils se contentaient de nous
dire : < Dieu vous a envoyés vers nous
I pour le bien et la gloire de son Éj^lise. »
En effet , le catholicisme renaît avec
un éclat nouveau dans ces contrées . où
Uieu l'avatt voilé momentanément pour
l'exécution de ses impénétrables des-
seins; et les choses que nous avons vues
et que îio.is dirons remplissent l'âme de
ce consolant espoir. Ici , comme en Oc-
cident, il se prépare, dans le ténébreux
chaos des événemeris politiques , une ré-
génération sociale. La force intrinsèque
que perdent le musulmanisme et les sec-
tes chrétiennes, réduites à l'état de dé-
crépitude, passe tout entière au corps
de l'Église orthodoxe , qui se montre à la
fois sur plusieurs points avec un élément
de vie . de vigueur et d'unité que la vé-
rité seule possède.
Les révolutions politiques qui agitent
la face des empires, et que dirige la
main invisible de la Providence, cor.tri-
buerait , à l'insu des hommes qui les
provoquent, à l'accomplissement de ses
lins: et c'est de la sorte que la dissolu-
lion qui menace la puissance ottomane a
servi utilement à la cause des catholiques.
Ils n'auraient pas vraisembl.iblement
obtenu leur émancipation, si la Porte,
affaiblie par la perle de la Grèce rendue
à la liberté et par se»; dernières guerres
avec la l\ussie . n'avait craint de s'oppo-
ser aux vives réclamations de la France;
de même, dans ces derniers temps, la
préoccupation causée par le foin des ré-
formes intérieures et les embarras sans
cesse croissans (juapportenl au gouver-
nement les exigences drs monarchier, cu-
ro|)érnnes, ont rendu les hommes d'état
inoinsjaloux de l'observation des anciens
usages cl plus faciles à accorder certai-
n»'s concessions. C'est h la faveur de ces
circonstances que les hruians autorisant
la construction des églises sont accordés
présentement avec facilité, grAce à la
hauteur de vue du reis-effendi, Reschid-
Pacha . que nous avons vu remplir si ho-
norablement les fonctions d'ambassadeur
à Paris et à Londres. Je sais plusieurs per-
missions octroyées ç^ratiiilenient , chose
inouïe dans les temps passés, où l'on
n'obtenait rien qu'à prix d'argent et après
des temporisations désespérantes. 'J'elle
est celle qui autorise les catholiques de
Toknt à bâtir leur chapelle; l'ordon-
nance leur était parvenue quelques jours
avant notre arrivée , et tout le troupeau
(•lait dans la joie. ÏNous l'avons vu creu-
ser les fondeniens avec une pieuse acti-
vité et poser la première pierre. Certes,
Dieu édifie son temple de concert avec
eux, et iis ne travaillent pas en vain.
L'œuvre est dirigée par un prélat dont
nous avons pu apprécier le savoir et le
zèle pour ses ouailles : c'est monseigneur
Azdouvagadoiir ou Dieu-Donnc ^ arche-
vêque de Césarée , mais résidant à To-
kat , parce que la métropole de la Cap-
padoce , où siégea le grand saint Basile,
est livrée au schisme et ne compte que
peu de fidèles croyans. Elevé dans le mo-
nastère arménien du iVont- Liban ^ il réu-
nit à un éminent degré les deux quali'és
principales qui distinguent communé-
ment ses disciples , je veux dire une piété
solide et la plus entière soumission au
Sainl-Siége. Le patriarche du Liban , ne
pouvant étendre sa surveillance sur les
extrémités trop reculées de son diocèse,
l'a partagée avec monseigneur MichoiL,
son délégué pour Toknt , Sébaste, Ama-
sia et les autres villes avoisinantes
du Pont y leq el relève du patriarche ré-
sidant à Constantinople. le clergé qui
entoure l'archevêque de Césarée n'est
pas considérable; il est proportionné
aux ressources de son l.glise: on con-
naîtra bientôt qu'elles sont très restrein-
trs, lorsque nous dirons qu'elles se bor-
nent à trois simples desservans. Us vi-
vent en communauté et dans une union
exemplaire. La salle de la maison qu'ils
occupent a servi jusqu'ici d'église, et
LETTRE D'UJN VOYAGEUR CATHOLIQUE.
367
comme elle est beaucoup trop petite pour
contenir tous les lidéles , on est contraint
de diviser les offices , en sorte qu'ils
viennent y assister h tour de rôle.
On conçoit actuellement avec quelle
ardeur ils désirent l'achèvement de l'é-
glise commencée , et le nouveau motif
qui les stimule, c'est que les dissidens
ont dans la même ville quatre églises re-
marquables , soit par leur décence con-
venable , soit même par une certaine
somptuosité , comme celles qu'ils ont
construites dans les années passées. En
visitant ce temple , qu'un cierder me
montrait avec orgueil , je gémissais inté-
rieurement de ce que la vérité fût éclip'
sée par l'erreur; mais j'étais prompte-
ment rassuré par cette autre réflexion
qu'il est dans la nature de celle-là de
triompher, et qu'indubitablement l'heure
de la vicloire était venue. Toutefois , il
est un obstacle considérable qui retarde
la réalisation de ce bel avenir. L'épuise-
ment dans lequel s'affaisse chaque jour
davantage l'empire ottoman , dont la
peste a décimé la population, et dont
l'administration, dépourvue de règles.
l'a mis fort au-dessous de l'industrie eu-
ropéenne sans cesse progressive, laquelle
lui impose forcément ses produits , a
causé une sorte de crise commerciale, et
Tokat en a ressenti tout d'abord le con-
tre-coup. Une partie des ateliers a été
fermée ; un grand nombre d'ouvriers ont
été congédiés , et le prix de ses marchan-
dises , qui ne peuvent soutenir la con-
currence des nôtres , a considérable-
ment diminué. La position des catholi-
ques, vivant tous de commerce et d'in-
dustrie, est devenue assez précaire, et ils
doivent uniquement aux économies de
leur prospérité précédente les restes du
bien-être qu'ils peuvent goûter ; déjà ils
ont consacré la plus grande partie de
leurs éparj^nes à construire la maison
du Seigneur , remettant à la Providence
les soins d'un avenir que la seule pré-
voyance humaine envisagerait avec
anxiété.
Grand Dieu ! vous n'abandonnez ja-
mais ceux qui ont placé leur confiance
en vous , et pour verser sur eux les dons
de votre bonté , vous employez souvent
les mains du plus indigne de vos servi-
teur*» ! Ccbi ainsi que nous espérons de-
voir contribuer peut-être au soulage-
ment de cette Église, en attirant sur elle
les repjards de la charité catholique de
l'Occident, et priocipalement de la
France. Venus dans ces contrées pour y
recueillir les anciens souvenirs de son
histoire , vous lious avez encore inspiré
le désir de travailler à une union entre
les catholiques de l'Europe et de fO-
rient; soyez béni, et faites que cette
bonne pensée germe aussi dans d'autres
âmes !
Si nous énumérions à nos lecteurs tou-
tes les qualités de ces Arméniens catho-
liques, l'intérêt qu'ils leur inspirent
déjà s'accroîtrait certainement beau-
coup; mais dans la crainte de paraître
m'acquitter uniquement avec trop de
conscience du devoir de la reconnais-
sance , je me contenterai de fixer leur
attention sur un point fort important et
bien digne de remarque.
Le Christianisme seul a élevé dans la
famille la femme à la dignité de l'homme,
et cela en considération de la Vierge
Marie , mère de notre Rédempteur , et si
tendrement aimée de lui. Qu'on consulte
les annales de l'antiquité , et que depuis
les siècles chrétiens l'on parcoure des
regards toutes les contrées qui n'ont
point été encore gagnées à la doctrine de
l'Évangile , dans la Chine comme chez
les peuplades sauvages de l'Am-^rique,
on verra toujours et partout la condition
des femmes abaissée à un état de servage
humiliant. Le judaïsme même, ligure an-
ticipée et incomplète de notre divine re-
ligion , les astreignait à des pratiques gê-
nantes , et ne leur accordait point la
sainte liberté qu'elles ont reçue de la se-
conde et dernière loi. complémont de la
première. Quand on vient en Orient , un
des abus sociaux qui nous choque \c plus
ouvertement est l'esclavage des fcunnos,
que le maliomélisme y a érigé en loi. Ici
elles sont visiblement considérées comme
d'une natuie antre et inférieure morale-
ment à la nuire; on les juge incapables
de tout acte publiciuement utile, et elles
ne sortent des éternelles prisons , où un
dur despotisme les renferme , que pour
paraître enveloppées de leurs manteaux,
qui ressemblent plutôt à un linceul.
Les peuples chrétiens assujétis par les
musulmans uni ctc ^ans doute eonliaiuts
368
LETTRE D'UN VO\AGEtR CATHOLIQUE.
df! modifier la liberté sociale que le
Chrislianisme avait apporK^e à leurs
feninu's , et de les tenir enreriiu*es dans
l'intéi ieiir de la lainille; mais celte me
sure rt^^lementaire n'aurait jamais dû
condt'ire les Arméniens seliism.tiqiirs à
suivre pleinement la loi turque ilans
leurs rapports de sociéit^. Hit-n que,
comme einétiens. ils repon^scnl la poly-
gamie, néanmoins, par un fAeheux esprit
d'imitation, ils leléguenl leur femme,
leur mère , leurs filles et les servantes
dans une maison , ou du moins dans des
apparlemens séparés , qu'ils appellent
immoralement Icharem. Qu'ils ne disent
pas que cet usage soit nécessité par la
préstnce des Turcs , qui les viennent vi-
siter, puisqiie les Arméniens même ob-
servent entre eux une circonspection
telle, qu'ils isolent toujours les femmes
et surtout les jeunes filles de leurs as-
semblées. Celte habi'ude . contraire à la
nature, réussit seulement à entretenir
les femmes dans une ignorance blâma-
ble, et rend impossible chez les hommes
ces manières douces et ce ton exquis,
qui caractérisent les sociétés euro-
péennes.
C'est encore la société arménienne ca-
tholique qui , en prenant autant que pos-
sible ce qu'il y a de bon dans nos usages,
donne l'exemple d'une réforme aussi
salutaire qu'elle est urgente. JNous avons
donc trouvé à Tokat , contre noire at-
tente , un commencement de société
plus avancée peut-être que chez les ca-
tholiques de Constantinople , puisque,
comme ceux-ci , ils n'ont pas imité quel-
ques uns de nos abus. Les femmes ne
sont point bannies de la présence de l'é-
tranger, surtout lorsqu'il se recommande
par son attachement à la même foi, et
qu'il manifeste l'intention d'être utile à
la cause catholique. L'homme préoccupé
des pensées du monde pourrait tracer ici
un riant tableau des avantages qui lui
ont été prodigués; mais dans ur> sujet
aus i ^'ra>e nous craindrions le r»proclie
de fri\o'ité, et nous reprenons le iil de
nos considérations pré édentes.
Il faut donc rfr«'(livemeiil qu'il y ait
dans le catholici me un élément de vie
et de dignité extérieure qui masique au
schisme et à l'hérésie, puisqu(; les 'Jures,
qu'on ne peut accuser de partialité . ont
un»* considération marquée pour les or-
thodoxes, et qu'ils ne les soumettent ja-
mais aux mêmes avanii^s. Le nom de ca-
tlicli(/iic sonne toujours autrement à
leurs oreilles, et ils ont l'air de le pren-
dre pour une <'xceplion. Cette remarque
s applique surtout à 7 okat , qui nous a
oflert l'exemple inouï d'Arméniens ca-
iliohques et de musulmans vivant dans la
même maison avec une inielligente par-
faite , au point que quelquefois , par une
singulière méprise, nous saluions comme
des frères les enfans du prophète.
Le l*"' juillet, nous quittions celte ville
d'agréable mémoire, et nous allions à
tSViv/,s , l'ancienne Scbastc de Cappadoce.
Qui d'entre nous n'a lu ou entendu ra-
conter avec attendrissement l'hisloire
des quarante enfans plongés dans un
étang glacé, par ordre du gouverneur, et
mourant tous généreusement pour la foi !
^ous avons visité avec vénération le lieu
de leur supplice. H est situé à l'est de la
vilie. près de la porte Ccsarce. 11 m; reste
de l'église élevée par la piété des fidèles
qu'une fontaine couverte, de trente pieds
carrés. Les Turcs savent que c'est un lieu
saint , et ils viennent boire son eau pour
guérir leurs maladies. L'emplacement
s'accorde parfaitement avec le récit des
historiens du teu.ps, et j'ai appris des
habitans que les ruisseaux qui serpentent
dans la prairie voi^ine débordent à ia fin
de l'automne, inondant les alentours,
(}ui sont transformés en un vasie lac.
L'extrême élévation du plateau sur le-
quel est bâtie la ville y rend l'hiver aussi
rigoureux que dans le nord de l'Arménie,
et pendant plus de quatre mois la terre
est couverte de glace et de neige. L'heure
où je visitais ce lieu saint contribuait à
donner à son aspect et à ses souvenirs
quelque chose de plus touchant et de
plus solennel. C'était au coucher du so-
leil, et le prêire musulman chantait, du
minaret de la mosqui'e, la cinquième
prière ; derrière les cimes gigantesques
de VÀnLi-Taurus , la lune se levait pure
et lumineuse ; c'est à sa clarté que je
puisai avec la m.iin \\n peu d'eau de la
lontaine sainte . el je ukî rappelai qu'elle
écl<>irail aussi le ti iomphe des quarante
martyrs, quand l'ange du Seigneur des-
cendit du ciel avec les couronnes d'/m-
niorlalilé !
LETTRE D'UN VOYAGEUR CATHOLIQUE.
369
Sébaste est renommé par la multitude
innombrable de ses confesseurs, de ses
vierges, de ses pasteurs et de ses autres
saints. Elle est citée à chaque page des
martyrologes. Là siégea saint Basile dont
la vertu et les miracles ont porté la gloire
de son nom dans les royaumes les plus
reculés de l'Occident. Son tombeau a
échappé aux pillagf^s et aux dévastations
qui depuis l'arrivée des Arabes et dfs
Turcs Seldjoukides ont continuellement
désolé celte cité, et il est situé au pied
de la citadelle dans une rue habitée par
les musulmans. La maison appartient à
une vieille femme turque plus qu'octo-
génaire, nommée Katcha;e\\e vint de sa
main tremblante nous ouvrir la porte et
appuyée sur sa béquille elle nous intro-
duisit dans une espèce de caveau éclairé
par une lampe. « Allons priernotre saint.
< dit Katcha; c'est pour lui que je viens
I chaqiie matin allumer cette lampe, et
c cet hiver j'ai encore dépensé vingt-cinq
< piastres pour répaier la toiture ersdom
« magée par les pluies. » A ce [not de no-
tre saint , le sourire vint involontaire-
ment sur mes lèvres, et je me permis de lui
dire devant un concours d'aulrps fem-
mes turqui s attirées par la curiosité.
que ce saint nous appartenait et qu'il
était chrétien. — « Point du tout, reprit-
< elle avec assurance : il est à nous , mais
< je ne l'ai jamais connu ; c'était avant
< moi qu'il vivait : vous étiez alors fidèles
« comme lui, et c'e->t ensuite que vous
« êtes devenus Giaours. » 11 fallait se
taire devant celte érudition historique
digne des Tjircs, et je me contentai de lui
offrir la rétribution qu'elle attendait pour
l'entretien du tombeau de son saint.
Il n'y a dans Scha.s-fe même que quel-
ques maisons catholiques. Il faut aller à
une lieue de là pour trouver les autres.
L»' village lie Perkinirk, composé de cent
soixante maisons . pré>ente le singulier
phénomène de renfermer des catholiques
au milieu d'un pays inlidèie ou schisma-
tique. L'époque de sa conversion à la
vraie foi remonte au couimeuctnient du
dernier siècle ; alors qu'on suscitait à
Tokat , à Animera de violentes persécu-
tions aux orthodoxes et que le bienheu
reux Goniidas mourait e\\ martyr à
Constantinople , un catholique aiuié-
nien, nommé Michel, y mi sq lixer dans
ce village. Sa vie régulière et pleine de
bonnes œuvres lui gagna l'estime et la
confiance des habitans : comme il était
instruit et lettré , il profita de cet avan-
tage pour diriger l'éducation des enfans
auxquels il insinua peu à peu les princi-
pes de l'orthodoxie. Le desservant de l'é-
glise étant moit. on jeta unanimement
les yeux sur lui pour le remplacer. Mi-
chel qui croyait devoir accomplir la mis-
sion dont le Seigneur le chargeait visi-
blement, accepta cette dignité, et bientôt
il eut gagné à l Église tout le troupeau, et
Per/rf>2ic/îdevint ouvertement catholique.
Dansces jours il y avait parmi la nation
arménienne un mouvement général de
retour, et c'est ce qui occasionna les per-
sécutions dont nous avons p^rlé. Les
chefs du clergé arménien de Sébaste ef-
frayés de la glorieuse conquête de Mi-
chel, le dénoncèrent charitablement au
Muphti ou chef de la religion musul-
mane, ainsi qu'au Pacha, en l'accusant
d'inhdélité envers le Grand-Seigneur et
de complot avec 1 s F. aucs, ennemis de
la Porte. Ces accusations injustes furent
écoutées, et Michel fut cité en jugement,
puis exécuté à la porte de l'église de Sé-
basie mise sous l'invocation de la vierge
Marie. Les dernières exhortations faites
à son troupeau et l'holocauste de son
sang précieux devant le Seigneur ont ré-
pandu sur Perkinick une bénédiction ef-
ficace. Nous avons trouvé ne village iné-
branlable dans sa foi, et il est habilement
dirigé par trois jeunes prêtres sortis du
Muni- Liban et d'une instruction fort re-
marquable. Nous les avons trouvés pré-
sidant à la construction d'une église qui
surpassera par sa solidité et son goût
celles des Arméniens. Ils ont fait de ce
village comme une petite cité chrétienne
dont les excellentes lois ont imprimé
aux habitans un caractère de probité qui
les fait distinguer jusqu'à Constanti-
nople.
D'après des conjectures historiques
dont Monseigneur l//i7i</('/ de Césarée ,
(|ui est origiu lire de Pcrkmick. m'a cité
les preuves fondées sur une vieille tradi-
tion, ils descendraient tous de la famille
des Pagratides , race royale qui les a
gouvernés à plusieurs reprises et qui
sans contre lit, si li filiation n'a pas été
interrompue, est peut-être la famille du
iTO
LETTRE D'UN VOYAGELH CATIIULigUE.
nioîidela p\u<i anciennes, puisque i'Iiislo-
rioii >loysc dtî C]liort>ne nous la inonlre,
dès l'époque des Arsacides et des ditissa-
nides, occupant les plus hauts euiploisde
l'état. Toutefois ils i/oril pas Toi^mumI
aristocratique qui serait du moins un
peu tolt^rable clu'z eux. «1 nous avons
trouvé le frère de l'archevêque paissant
lui-même les innombrables troupeaux de
moulons qui font leur unique ricliesse.
Tous sont élevés dans le respect de la plus
humble soumission pour le Saint Siéf^e,
signe caractéristique du vrai catholique.
Je n'oublierai jamais l'impression que
m'a produite une vieille femme plus que
centenaire et entourée des quatre géné-
rations de ses lils et petilsfils. J^orsque
monseigneur Scaffi, missionnaire de la
congrégation des Lazaristes résidant à
Constanlinople, ttmou très honorable
compagnon de voyage, se fut nommé à
elle comme prêtre romain et élevé à
Rome, la vieille femme, en entendant ce
nom vénéré parmi eux. éleva les yeux et
les bras au ciel en le bénissant d'avoir vu
avant sa mort un envoyé du Souverain
Pontife.
Le temps ne nous a pas permis d'aller
à Gururij, petite ville de la Cappadoce
où se trouve un certain nombre de ca-
tholiques; mais nous savons qu'ils sont
pauvres , et qu'ils manquent des avances
nécessaires pour bâtir l'église dont un
nouveau firman leur permet la construc-
tion.
BeSi'basleje voulais gagner Erzerouni,
en traversant dans toute sa longueur la
^e/f7tvi/7/2e///e,lei're encore inconnuedes
voyageurs européens. Comme tout détail
scientifiqi e serait ici déplacé et profane,
je renvoie à mes lettres adressées pério-
diquement à l'Académie des inscriptions
et belles-lettres, le récit de la découverte
de IMcopolis , ancienne ville bâtie par
Pompée et posée dans les cartes unique-
ment sur la foi des itinéraires romains,
ainsi que \v. cours de VJris et du Lyciis^
dont j'ai trouvé les sources ignorées jus-
qu'ici. S.ins sorlirde mon sujet, je m'ar-
rêtai à Krziiii^am. Cette ville du pachalik
à.^ F.rzeroum est la plus iuj portante après
celle-ci. située dauiraucienue pro\incc
d'Egerhealz. Elle est souvent mention-
née dans le mêuuî ,}/oyse de. Chorcnc et
chez les autres premiers écrivains sons
le nom d'Kriza et d/ùzez. Je puis appe-
ler sans crainte celte contrée la terre
classique de l'Arménie chrétienne. Ef-
fectivement c'est là que régnait Tiridale,
lorsque saint Grégoire, honoré ensuite
du titre d'ILLuminaleur, vint annoncer
aux Arméniens encore infidèles la parole
de rEvangileTiridate,zélé, pour sa fausse
religion, inlligea à cet apôtre des tortu-
res si raffinées dans leur cruauté et si
multipliées qu'elles peuvent être oppo-
sées à celles du plus célèbre martyr ;
mais touché de la grâce après sa guérison
miraculeuse obtenue par les prières de
saint Grégoire, il embrassa la foi qu'il
avait méconnue et persécutée -, sa vie pé-
nitente lui a ensuite mérité le titre de
saint dans l'église arménienne.
Tous ces lieux sont donc pleins des
souvenirs de ces deux hommes. Nous
avons fait le pèlerinage justement re-
nommé dans Vylnnéiiie j du tombeau de
saint Grégoire (l). Celte visite offrait
d'autant plus d'intérêt dans ce moment
qu'elle est accompagnée de dangers réels.
Le mont Scbouché, où se retira le saint
patriarche pour y terminer ses jours, se
lie à la longue chaîne du Dassin-Dagh
qui embrasse tout l'horizon avec la cein-
ture éternelle des neiges. Or ces monta-
gnes sont un rempart qui protège depuis
un temps immémorial les tribus insou-
mises des Kurdes, lesquels sont dans un
état de révolte ouverte avec le Grand-
Seigneur, et que nous savions occupées
par les préparatifs mêmes de la guerre
que vient leur livrer Hafiz-Pacha ; cha-
que jour ils sortent de leur retraite , in-
festent ces lieux saints et les autres
vallées, au point que le musseliin, ou
gouverneur à'Erzingam, ne se croit pas
en sûreté dans sa ville. Plusieurs pèlerins
récemment dépouillés ont jeté la terreur
parmi les autres arméniens qui ne vien-
nent plus comme autrefois faire cette vi-
site qu'ils considèrent comme un devoir.
Néanmoins nous nous résolûmes à par-
courir ces lieux, espérant que notre qua-
lité neutre de Francs, nos armes et notre
tenue militaire, mais surtout la protec-
tion du saint, écarteraient le péril de nos
têtes.
(l) Nous publierons dans un prochain numéro la
lettre qui (1( rrit le \0ya3c cl le tombeau de l'apOtre
de l'Arménie.
LETTRE D'UNi VOYAGEUR CATHOLIQUE.
371
Nouspartîmesau nombre de six, guidés | ble sur les limites dé l'Empire Ottoman,
par un Kurde connu de tous les autres par
son intr(^pidilé et à la foiduquel nous nous
étions confiés. La main de la Providence
nous a reconduits sains et saufs à Erzin-
gam, après avoir vu le monastère d^O^ak
que la tradition fait remonter à saint
Thaddée; Tortan, l'antique sépulture des
patriarches et des rois arméniens :i5ow/? et
J.ousavoritch, placés au pied &u Sébouché ,
où est creusée l'énorme caverne qui ser-
vit de retraite à saint Grégoire, et le cou-
vent d'Agobj bâti parTiridate, ainsi qu'un
grand nombre d'autres qui remplacèrent
les temples élevés par le pagani me à la
déesse Anaïs ^ la p^énus des Arméniens.
Le premier patriarche des Arméniens
avait admirablement choisi le lieu de sa
pénitence. Ni les gorges les plus sauvages
de la Suisse et du Tyrol , ni les rocs les
plus arides des autres parties de l'Ana-
tolie, ne m'ont présenté un spectacle aussi
complet de terreur et de désolation. La
terre, bouleversée dans ses entrailles par
les tremblemens de terre qui ont ren-
versé huit fois la ville d'Erzingam , a
quelque chose de confus et de primitif
qui rappelle le chaos. Quelques pins se-
més au hasard par le caprice des vents
apparaisssent sur les cimes comme d'hum-
bles arbustes , et les cris des vautours af-
famés qui se mêlent au bruissement de
mille ruisseaux alimentés par les neiges
troublent seuls 1« silence de cttte vaste
solitude. Sur les plaleauxsupérieiirs vous
trouvez quelquefois un campement de
Kurdes avec ses troupeaux de vaches et
de chèvres. Us viennent là passer quatre
mois; puis le froi^l reprend son empire
et les chasse vers la plaine. Déserts de la
Thébaïde qui av(>z enfanté à l'Eglise tant
de saints anachorètes, j'ose vous assimi-
ler les vallées (le Tortan et les précipices
du Sébouciu'. L'homme qui veut divorcer
avec le monde et perdre l'amour de cette
nature sensible laquelle nous éloigne tou-
jours de nieu , qu'il vienne s'ensevelir
comme saint (Vrégoire dans ces cavernes,
passer ses jours et ses nuits dans la
prière et la contemplation, et bienlôl
il aura atteint les premiers degrés de la
vie spirituelle.
l\le voici actuel Icmenl à /s>2c/o«/;/, de-
venue la ville la plus importante de
toute l'Arménie par sa situation favora-
de la Russie et de la Perse. Depuis la der-
nière invasion des Russes, elle est fort dé-
cJiue. parce que les vainqueurs se sont
en allés avec la plus grande partie des
familles arméniennes. On jugera de la gé-
néralité de l'émigration par le nombre
des catholiques restés dans la ville. De
quatre cent cinquante familles il n'en est
demeuré que trente-six; aussi certains
quartiers sont déserts et en ruines. Ce
petit troupeau orthodoxe, ainsi que les
autrescatholiques de V Arménie, a été la-
borieusement converti par le zèle des jé-
suites vers la lin du dix-septième siècle.
En 1688 le Père Roche et le Père Beau-
voilier venaient avec un firman obtenu
par le crédit de notre ambassadeur. l>f.
rie Guillerague, établir à Erzeroum une
mission centrale. Malgré les persécu-
tions que souleva contre eux la jalousie
ignorante des schismatiques, ils avaient
déjà retiré de l'erreur plusieurs milliers
d'âmes au bout de quelques années. Dès
cette époque on faisait valoir pi es des
Turcs les injustes et niaises accusations
qu'ils conspirait'nt contre le Gratid-Sei-
gneur en faveur des Moscovites. Une
secte qui pour sa défense est réduite à
mettre en jeu les intérêts et les passions
de la politique, prouve suffisamment sa
fausseté et son impuissatxe. Que penser
donc des Arméniens qui, alarmés de l'é-
marcipationdes catholicjiios. ont obtefiu
k foj-ce d'intrigues et à prix d'argent le
déplorable firuian qui défend à tout sujet
de l'empire de changer de religion. En
travaillant contre le caiholicisme, ils por-
taient un coup au christianisme même,
puisqu'ils éloignaient les musulmaus ,
les juifs, ou ceux de toute autre secte
qui voulaient venir à eux. Quelle ef-
frayante obstination à r*^pousser la lu-
mière, et (jut'l terrible coui|>te ils ren-
dront a!i Seigneur tlavoir provoqué la
promulgation d'un ordre aussi barbare
qui dépouille l'iKuiime du droit sacré et
imprescriptibli" de la liberlt' de con-
science! (iéuiissous tle voir momentané-
ment le prosélytisme gêné par ces fragi-
les entraves qui seront brisées par le
prtuiier coup de vent des révolutions
qui grondent sur ces pays. En atteiuianl
nous aurons la consolation d-.î dire que
la (statistique des catholiques arméniens
372
LETTRi: D'UN VOYAGEUR CATIfOLIQUU:.
est beaucoup plus satisluisaïUe que nous
ne le pensions.
En iiousr.ip|)Oilaril aux leltrcs ri aux
mt'uioires divs missionnaires prolestans,
d'aprùs une Relation d'un i'ojage en yjr
niénic et en Chdldce pul)li(^e à Hoslon
en 1833 par MM. *** el Dwi^ht, on croi-
rait que le calhoiicisuie y esl lotalc-
meiil éteint, et on annonce môme avec
un Ion de mc^pris plaisant (jne la secl»' ne
peut plus se propager en Orient. Qu'il
nous soit cependant permis de citer le
nombre des sectaires répandus dans le
district de Trébizonde el iï Erzeroiim, et
lorsque dans une procbaine lettre nous
ferons connaître le résultat des missions
de ces ^Messieurs établis 1res confortable-
ment à Tiébizonde y à Taiiris el sur les
bords du lac d'Amiah, lieux que nous
avons aussi visités nous-mêmes, alors
nous laisserons aux autres la peine de
jtiger s'ils ont bonne grâce à tenir ce
langage.
A Erzeroum donc il reste 30 familles
catlioliques dirigées par M. Silviani ,
prêtre arménien pl« in de résolution et
d'adresse pour manier les Turcs ; elles
entreprennent à présent la construction
d'une église, faveur que n'avaient jamais
pu obtenir les jésuites dans les temps les
plus prospères de leurs missions. De ce
point traçant sur tous les pays environ-
nanscommeuncercle géographique, nous
y ferons entrer les villes el les villages
qui ont quelques catholiques. Ainsi, en
commencjant par la \i\di\v\Q ii" Erzeroum ,
nous nommerons Touandje où il y a seu-
lement 3 famille-» arméniennes; 37 autres
ont émigré avec les Russes; di Ardzati ,
2 familles, 110 autres ont passé sur le
territoire de la lUissie; à Jiuis , 18 famil-
les avec une église et un prêtre ; à Rabat ,
5 familles, les autres sont parties; à ISo-
racheta de Tortouni , 37 familles, sans
prêtre ni église: à Kuiiiuthkane ,1 fa-
milles, 43 ont émigré; à Trébizonde , 70
familles et une église avec 2 prêtres ; à
ArtuLn,2'M) âmes; h 1 lordzK'il /l\ fannl-
les avec une église ; à Ordanouthe , 80 fa-
milles et une église: h Sallel, 70 familles
et une église; à Pcphigo'ir, 20 familles;
à DcK'let , 8 frimilles; à Mamanélis , 5 fa-
milles ; à Tandzoïit , 18 familles sans
prêtre ni église; dans U prOMUce de Bis-
hm ou trouve 5 villages avec leurs prê-
tres et églises, et ils réunissent 3000 ca-
tholiques ; à Khars y 7 familles ; près de
lu dans l'ancienne plaiu'^ de Chirag plu-
sieurs familles ab;>ndonnées ; dans le dis-
trict à' Aiasgherd , 3 villages catholiques
avec une église el 2000 âmes; à BedUs , 1
seule f.imille, mais elle compte 50 per-
sonnes, et nous dirons ensuite son histoi-
re; à Mouche, 27 familles; près de là
Oghounk, avec 18 familles ; Nordacheni ,
vi l.ige tout catholique sur le territoire
russe; ii Akkeltakha, ou en géorgien Ak-
kaltsikhe y c'est à -dire la nou^ell!^ forte-
resse, 40u0 catholiques , et 1500 dans les
environs; ils ont 5 prêtres et 2 églises; à
Akhirkalehj 1000 Ames, avec 3 prêtres:
h Lorou , 500 catholiques el 3 prêtres ; à
KarakLisse , 30 familles et 2 prêtres; à
Kefinrtou, 50 familles, une église et un
prêtre ; piès de là 3 villages peuplés de
1000 Ames environ ; enfin à Tiflis , 60 fa-
milles qui sont dirigées par les PP. capu-
cins.
Avant de passer aux réflexions que sug-
gère ce dénombrement assez long des ca-
tholiques arméniens, nous f« rons quel-
ques remarques si'r certains de ces lieux.
A Artuin on bàlit aussi actuellement une
église, mais le peuple étant trop pauvre
pour payer des ouvriers, toute la popula-
tion s'emploie avec un infatigable cou-
rage. Ils transporl«mt à force de bras de la
distance de deux lieues des blocs de pier-
res que les plus fortes machines pour-
raient à peine mouvoir; les hommes tra-
vaillent le jour et les femmes les rem-
placent la nuit; quel zèle digne des pre-
miers chrétiens !
L'origine de la famille de Bedlis mérite
d'être cité. Ze avait élé ordonné prêtre
pour diriger les autres catholiques qui
passent dans cette ville fort commerçante
et dont le nombre s'élève toujours à 4u0.
Durant la dernière persécution, les schis-
ma* iques emmenèrent comme prisonnier
ce bon vieillard, Grégoire Khoroian , au
monastère de sair.t Garabed. Le plus cé-
lèbre après celui A' hlchniiazin. Là on le
frappait mai in et soir à coups de bAlon
pour le contraiinlre d'abjurer sa foi ;
mais le vieillard ne leur répond lit jamais
que par ces mots ; comment chargerais-
je de l'or pour le fer? Un jour le chef
d'une tribu kurde vint cherclier l'hospi-
talité à ce couvent , el par hasard il en-
LETTRE D'UN VOYAGEUR CATHOLIQUE.
373
tendit le cri habituel de Grégoire Kho-
roian supportant son épreuve journa-
lière. Le Kurde fait venir le vieillard, et
après s'être informé de la ca «se de sa dé-
tention, indijiné de la conduite des Ar-
méi.iens. il le délivre et le conduit hJXo-
racheni. Gréj^oire continua pendant plu-
sieurs années d'ridminislrer le troupeau
catholique dispersé dans les environs, et
lorsque, accablé de vieil'esse, il était sur
le lit de mort prêt k rendre sa belle âme
à Dieu, le prêtre chargé de le remplacer
arriva juste à temps pour recueillir son
dernier soupir et lui donner les conso-
lations suprêmes de notre religion.
Le village de Norachem est divisé en
deux parties, une catholique et l'autre
schismatique; les Arméniens donnent à la
première le nom de Frenk-J/oracheni, af-
fectant, comme nous ledisions,deconfon
dre les catholiques avec les Francs. Au
temps de la même persécution, ils voulu-
rent s'emparer de leur église et em-
ployèrent à cet efet l'iniervenlion des
Turcs j mais les catholiques, renommés
dans tout le pays pour leur courage, pri-
rent le parti de repousser la force par la
force : ils improvisèrent une milice, et,
restant sans cesse l'arme au bras, ils re-
poussèrent les attaques des Turcs et des
Arméniens.
Il est triste d'avouer que tous ces ca-
tholiques sont privés d'instrwclion. parce
qu'ils n'ont pas les moyens de former des
écoles, ni d'enirelenir des maîtres. Le
clergé manque également de ressources,
et les frais occasionuf's par les voyages
des prêtres visiteurs absorbent en partie
ses revenus, qui sont prélevés unique-
ment sur la pit té des ridèle>. On conçoit
donc cumbit-n il serait important d éa-
blir à El zei ou/Il un centre d'action pro-
pre à seconder le clergé du pays et à
donner l'instruction aux enfans. INous sa-
vons que le gouverneuienl russe, ennemi
mortel du catholicisme , prend toutes les
mesures nécessaires pour amener avec le
temps à sa communion les Arméniens de
notre Église qui sont passés sur son ter-
ritoire. A cet effet , il défend aux prêires
d'instruire le peuple, il interdite tout
prêtre étranger l'entrée des frontières,
et, comme ils n'ont pas d'évêques, lors-
que ces pasteurs viendront à manquer,
ils ne seront pas remplacés , et tous tom-
beront dans le schisme. Que ceux char-
gés par le Seigneur de garder et de pro-
pager la foi ouvrent les yeux sur Tétat de
l'Église orthodoxe dans celte partie de
l'Orient, nous les en conjurons; qu ils
viennent au secours de ces frères mal-
heureux, qu'ils les aident à bâtir ou à
orner leur Église, qu'ils leur envoient
des hommes capables d'annoncer la
sainte et pure doctrine, qu'ils resserrent
les nœuds de l'union qui doit identifier
l'Église orientale à celle d'Occident, et
sans aucun doute la vigne du i^eigneur
poussera des rejetons vigoureux et abon-
dans. Que les prêtres de France ou d'Eu-
rope qui ne peuvent employer chez eux
leur zèle , se consacrent à la vie géné-
reuse et admirable des missions j qu'ils
passent la mer. comme leurs ancêtres,
pour commencer la croisade inellec
tuelie. Les temps n'ont jamais été plus
propices : le mahomélisme croule de
toutes parts, comme la puissance des
peuples soumis à ses lois; l'hérésie ne
peut lutter contre la science actuelle , et
avant que ces contrées ne soient peut-
êrre envahies par le >oisin qui les con-
voite, il est bon que le catholicisme
prenne de nouveau racine ddns cette
terie. parce qu'alors on l'en baftnirait.
La France est la patronne temporelle
du catholicisme en Orient ; aujourd'hui ,
il a plus bfsoin que jamais de son appui.
De plus, si la charité infatigable des
Français l'assiste de quelques uns de ses
dons, il en reviendra une gloire durable
pour notre patrie et un grand bien pour
la religion catholique.
ËLGÈ.NE fiORÉ.
TuMl VIII. — S« 47. 1B30.
M
37J
HISTOIRE DE SAINT LOUIS,
HISTOIRE DE SAINT LOUIS, ROI DE FRMCE,
1»AK M. LE MAligilS DE VILLEiSEUVE-TKANS (1).
LMiisloirc de saint Louis et âe son r^-
^nc est presque une histoire à part dans
rhistoin' de France, et surtout dans
l'histoire des autres monarchies. Je ne
crois pas que l'on ait jamais vu un roi si
bon. si juste, si pieux et si intelligent à
la fois; je ne crois pas que jamais tête
conronn(^e comprît et remplît aussi bien
SCS devoirs ; je ne crois pas que jamais
monarque nit él6 si sincèrement, si na-
turellement , si humblement et si chré-
tiennement dévoué à ses sujets: qu'il ait
opéré des réformes plus difficiles et plus
salutaires pour la nation et pour le peu-
ple, pour le peuple qu'il aimait, qu'il
aimait plus encore que ne l'aimait le bon
Honri lui-même.
Oh ! oui , Louis IX, digne fils de Blan-
che, TOUS êtes le saint, le patron de no-
tre monarchie; vous êtes la censure et
l'exemple des rois! Chrétien complète-
ment, vous compreniez, vous, que le
premier d'entre les hommes en est ou
du moins en doit être le plus dévoué, le
plus humble serviteur : vous compreniez,
vous, que le trône n'est point une mai-
son, en quelque sorte, céleste, où l'on
n'a plus qu'à jouir, où Ton n'a plus à
s'occuper des maux , mais des hommages
de la terre , où l'on n'a qu'à s'engraisser
et à dormir au milieu de !a misère et des
souffrances des mortels. Le trône pour
vous, c' tétait la barre du pilote, c'était le
hunier d'où veille la vigie sur les mers
quand le navire parcourt des parages
dangereux et inconnus. Vous étiez tou-
jours là, la main à l'œuvre, veillant
vous-même et vous-même gouvernant,
flonneur à vous! votre sainte auréole a
réagi sur les rois; c'est elle surtout, c'est
la magie révérée qui s'y attache qui les a
fait long-temps respecter chez nous à
l'égal (les envoyés de Dieu.
Tous les rois, et particulièrement les
rois de France, ont profité de la sainteté
Je Louis ; elle a été pour eux une sauve-
garde . une égide , comme celle de sainte
Oeneviève pour Paris. Le peuple aussi en
a profité. Autant que je puis voir, saint
Louis a contribué pour sa part à la res-
tauration de la discipline et de la morale
chrétienne affaiblies l'une et l'autre par
les guerres et par l'ignorance qui régnè-
rent durant les neuvième et dixième siè-
cles. Les vrais croyans, les purs catholi-
ques en f'rance , me paraissent ttre
même encore aujourd'hui de vrais fils de
saint Louis, et des savans religieux ses
amis et ses maîtres : ce n'est point ce-
pendant une foi aussi vive, une équité
aussi douce, une charité aussi tendre; il
y a déhcit à cet égard ; mais, à cela près,
ce sont les mêmes idées , les mêmes priu-
cipes. les mêmes doctrines. Réchauffez,
amollissez les cœurs, ranimez en eux la
pratique des devoirs religieux , et vous
aurez de vrais enfans de saint Louis. Les
livres de religion et de piété de nos jours
sont à peu près les mêmes que ceux de
son temps. Albert-le-Grand et Vincent de
Beauvais ont régné long-temps sur la
science de la philosophie; le Maître
des Sentences, et saint Thomas, qui a
emprunté bien des choses à Vincent ,
régnent encore sur la théologie . de
même que saint Dominique, saint Fran-
çois-d'Assise et saint Bonaventure , sur
l'enthousiasme religieux et sur la mys-
ticité. Or, tous ces hommes saints et
grands fîorissaient sous le règne de
Louis. Louis était en même temps leur
disciple et leur roi. Souvent, on lésait,
il les réunissait dans sa librairie ou bi-
bliothèque du Palais de la Cité, aujour-
d'hui le Palais de-Justice, pour se ré-
créer, s'cclairer et s'instruire en s'entre-
tenant avec eux. C'était là le foyer , le
bureau dCsprit religieux du treizième
siècle; c'était là que se formait pour de
longs siècles, en morale comme en reli-
gion, l'opinion de la France.
Oui, je puis me tromper, mais je crois
(I) 5 Tol. i:>-Co; chez Paulin, à Paris, rue de Seine, Û3, Prix, 'Il IV.
ROI DE FRAJNCE.
37{
et je le répète , que c'est au siècle de
saint Louis que la France est redevable
de cet esprit public qui a régné chez elle
dans le culte et dans les mœurs jusqu'à
Louis XV et à ses philosophes , les anti-
podes de saint Louis et de ses docteurs
religieux.
U Encyclopédie de Yincenl de Beau-
vais, celle d'Albert-le Grand, de saint
Thomas, marquèrent au treizième siècle
une ère nouvelle ; V Encyclopédie de Vol-
taire et de Diderot en marqua une autre
au dix-huitième siècle. C'est entre ces
deux doctrines que se divise et se débat
encore la France d'aujourd'hui. Ainsi,
les deux grandes époques intellectuelles
et religieuses de la France, ce sont, celle
de saint Louis et de son petit -lils
Louis XV , celle de saint Vincent de
Beauvais et de Diderot, d'Albert -le-
Grand et de Voltaire , de saint Domini-
que et de Jean -Jacques Rousseau. Dans
la première, il y a eu une réforme ; dans
la seconde , une révolution. La réforme
vint du trône, et par la faute du trône
la révolution vint du peuple.
Entre ces deux grandes époques , celle
de Louis XIV n'apparait que comme un
perfectionnement, une renaissance ou
plutôt un apogée littéraire et monarchi-
que 5 c'est la grande époque qui jette vers
la lin son plus vif éclat; mais du reste
Louis XIV n'a rien fondé, rien créé, il a
tout embelli , peut-être même tout outré.
Ainsi donc Louis IX fut un grand ré-
formateur et un grand législateur. C'est
son courage royal et sa justice chré-
tienne qui ont reconstitué l'empire fran-
çais sur des bases fixes , équitables et ré-
gulières.
Ce qu'était la France avant lui. je le
sais bien, mais je ne saurais le bien dire
dans les limites étroites d'un article de
jouiDal. Ce serait \ix un grand tableau à
tracer et à mettre en tète de l'hisloiic de
saint Louis.
Il eut fallu montrer la France pure-
ment militaire encore dans son régime
et ses lois, comme au lendenKiin de la
conquête ; il eût l'iillu montrer une
royauté qui ne l'était que de nom, qui ne
régnait réellemenl, «t en suzi^raine que
sur ses propres domaines , suc une ving-
taine de lieues carrées, et qui d.ns le
fait était divisée en plusieurs milliers de
royautés , qui se croyaient moins ses
subalternes que ses pairs; royautés qui
avaient leur justice, leurs armées , leurs
finances, qui levaient contre elle le pen-
non , et lui livraient bataille aussitôt
qu'elles espéraient le pouvoir faire avec
avantage et même impunément, et par
simple gloire et forfanterie féodales;
royautés qui sans cesse se battaient, se
surprenaient, se tendaient des embûches
entre elles , et faisaient ainsi , en dépit
des suzerains nominaux qui siégeaient
au Louvre, en dépit des quelques lois
qui subsistaient encore, en dépit du
commerce qui se trouvait tué par là
même . et de l'agriculture , dont les tra-
vaux se trouvaient interrompus , les
moissons ravagées et souvent arrosées
du sang des malheureux serfs et main-
mortables qui les avaient semées , et fai-
saient , dis-je , en dépit de tout cela , ré-
gner une guerre civile perpétuelle sur
presque tous les points de la France. La
loi de ces petites monarchies de donjon,
de ces dictatures de village , c'était la vo-
lonté du maître, appuyée de son couteau
de chasse ou de guerre : cette volonté-là,
c'était, je le répète, la loi et la coutume,
qu'un autre seigneur pouvait changer et
modifier à son gré. Alors ce n'était plus
de la loi régulière et juste que dépendait
le sort des populations : c'était de la vo-
lonté , de l'humeur ou des passions sou-
veraines du seigneur suzerain de chaque
localité. Si le seigneur était bon person-
!iellement, le peuple vivait ; s'il était pro-
digue , le peuple était ruiné; s'il était
cruel et méchant , le peuple était mal-
heureux ; il était écrasé et ne pouvait en
rappeler nulle part; il ne pouvait de-
mander du secours à personne.
Philippe -Auguste avait bien un peu
comprimé ces désordres en appelant la
noblesse autour de sa bannière et en la
poussant au comhat pour la gloire et le
salut Ac. la patrie; mais il ne les avait
pas déracinés ; et les élémens, les facili-
tés de ces désordres étaient toujours les
mêmes : le roi , une iois en paix, n'y pou-
vait rinn ; car alors les seigneurs deve-
naient iiidt'pendans et rois eux-mêmes.
Alors ils faisaient la guerre, soit à leurs
souverains, soit à Itnirs é:;au\. pour se
délasser de la paix.
La reine Blanche , Louis et leurs sages
376
HISTOIRR DE SAlîNT LOUIS
conseilItTs virent cet <Mat de chose : ils
en lurent nu'^njc les victimes. On sait
toutes les rt^bellions contre le gouverne-
ment (le la rt^-;ence de Hlnncbe et de la
minorité de saint Lonis. C'était poiii- le
jeune monarque une bonne occasion de
juger des abus, un niotif puissant ]>()ur
l'enj^ager à y porter remède en répri-
mant des désordres qui d'un côté para-
Ivsaient la monarchie, de l'autre écra-
saient le peuple.
Blanche de Castille , cette reine grande
sous tous les rapports, dompta l'hydre
féodale et commença la réforme. Saint
Louis la continua dans ses célèbres éta-
blissemens: et la France , un peu mieux
constituée, commença à avoir, sinon un
code régulier et complet, du moins un
^Touvernement puissant et protecteur, et
un ensemble de lois équitable et régu-
lier.
Louis IX substitua donc le bon droit à
la force, la justice à la violence, et la
loi immuable, impassible, aux passions
et aux caprices changeans des hommes
d'armes et des barons de fer. Voilà sa
grande œuvre et son titre le plus beau,
mais non pas le seul à l'admiration des
hommes, à l'imitation des rois et à la
reconnaissance de son siècle et de la
po térilé.
Mais Blanche et Louis IX furent ils
mus uniquement par la politique à cette
réforme sociale . à celle amélioration du
sort de leurs peuples? INon , s?*ns doute.
Et des inspirations, des motifs encore
plus saints et plus élevés que ceux de la
sagesse et de la prudence humaines se
joignirent à leur politique, et l'agran-
dirent et la fortilièrent en la purifiant.
C'est ici qwe se place l'influence des
deux nouveaux ordres religieux qui s'é-
levèrent alors comme par un effet de h
Providence : je veux parler de l'ordre des
Franciscains et de celui des Dominicains.
Auciai historien n'a daigné ou n a su les
apercevoir jusqu'ici sous leur point de
vue politique et social, réloruiaîeur et
populaire. On n'y a vu que des moines
prêcheurs et mendians, sans importance,
sans influence et sans mission poli ique
et sociale; c'est-à-dire qu'on ne les a
point vus du tout, qu'on ne les a nulle-
ment appréciés.
Dominique et François naquirent dans
un temps où les traditions pures de la
Thi'baïdc et de la vie soiilaire et reli-
gieuse des premiers siècles s'oubliaient
et se relAcliaient dans les monastères,
comme dans les chAleaux-forts la sou-
mission et l'obtMssance au gouvernement
et au chef de l'état.
Toutes les abbayes étaient riches, tous
les abbés élaient grands seigneurs, por-
tant mitre et crosse , casque et bouclier.
L'invasion des barbares detructeurs de
l'empire romain, et plus tard celle des
ISormands, non moins ravageuse, avaient
même , quand elles ne les avaient pas dé-
truites, changé ces abbayes en forteres-
ses, et leurs religieux en guerriers. Par
ce flux destructeur, les relations des re-
ligieux et des églises d'Occident avec les
anciennes églises de l'Oiient s'étaient
trouvées entièrement interrompues, et
même quelquefois avec l'Eglise de Rome.
Isolés ainsi au milieu des barbares et
de leurs profanes Babels militaires, et
enfin quelque peu barbares eux-mêmes,
les religieux occidentaux prenaient in-
sensiblement et les goûts et les mœurs de
la société qu'ils avaient sous les yeux, où
ils élaient nés, où ils vivaient et d'où ils
sortaient pour entrer dans le cloître. II
y restait bien dans ce cloître de beaux
restes de l'ancien feu sacré de la péni-
t; nce e! de la solitude chiétieunsj il y
survivait des traditions saintes, un grand
bon vouloir, et même de grands modèles
<le perfection ; mais les exemples de cha-
que |our et les mœurs ambiantes étaient
plus fortes, et le siècle, comme toujours,
réagissait quelque peu sur le cloître.
Comment, en «flet, vivre toujours au
milieu de guerriers et d'aventuriers au-
dacieux . sans se laisser prendre un peu
à l'esprit piofane et guerrier, sans ou-
blier quelquefois les préceptes et surtout
les conseils du doux Jésus et de son clé-
ment Evangile?
(^omii ent le monastère n'aurait- il pas
désiré d'être quelque chose dans un pays
et un siècle où il fallait êt.e quelque
chose , posséder quelque chose pour
exister, surtout pour exister indépen-
dant? Comment labbiye se serait elle
complé!emenl dffeudi.'e de l'invasion de
i e>pril gu' rrier et féodal . puisque, pour
cire compl<'t; pour i\\u bpie chose de
respectable et hors de l'alteinte de la
ROI DE FRA^CE.
577
main des barons, elle devait elle-même
être baronie seigneuriale, puisqu'elle
devait fortifier ses murs, non seulement
pour conlenir ses religieux dans leurs
solitudes, mais pour arrêter et repousser
les assauts de ses ennemis et spoliateurs;
puisqu'elle était obligée de veiller sur ses
remparts comme une ville assiéj^ée, et
de créneler même jusqu'aux tours de ses
temples ; d'où sortaient ainsi la flèche et
le glaive des combats, aussi bien que les
sons religieux de la cloche, qui annon-
çaient au loin le commencement des of-
fices.
Tout cela nous paraît étrange à nous,
qui ne connaissons pas le vieux temps ,
qui vivons sous des lois régulières, géné-
rales et généralement respectées; mais
tout cela était de rigueur en ces temps.
Il s'agissait d'être ou de n'être pas. Or,
pour être , il fallait se défendre , il fallait
combaUrCj pour être indépendant, il
fallait être baron.
L'abbaye devint donc baronie, et,
comme toutes les autres baronirs, elle
eut sa justice et ses finances, ses armes
et son armée.
L'abbé, ainsi que l'évêque, conduisait
lui-même ses vassaux aux coinbtits, et
les plus timorés , les plus scrupuleux
d'entre eux, prenaient seulement une
massue en place de glaive pour assom-
mer l'ennemi , au lieu de répandre son
sang, et pour ne pas transgresser trop
ouvertement la lettre de l'Evangile, qui
enjoint aux chrétiens de ne jamais dé-
gainer le fer , et qui ajoute que celui qui
frappe par l'épée, périra par l'épée.
Qu'on ne dise pas que c'était par ruse
et finesse que les évêqueset abbés-barons
du moyen Age tournaient ainsi cette dif-
ficulté, celte défense évangélique ; car il
n'en était rien : c'était uniquement par
candeur et par simplicité.
Plaignez leur inlelligence , mais n'ac-
cusez point leurs pensées, leurs inten-
tions, ne calomniez poirit leur cœur, car
au fond il était géuéralemeul noble, pur
et chn tien : une foi ferme y brillait;
mais brillait dans l'ombieet le bruit. Il
ne fallait pas plus de droiture; mais il
fallait plus d'instruction.
Or, on ne peut pas en même temps mé-
diter et se défendre , étudier et faire la
guerre, être en même temps et un clerc
et un preux, surtout dans un siècle où la
prouesse rendait inutile et faisait oublier
la clergie.
Déclamons donc moins contre ces âges
agités et troublés par les orac;es de la
conquête et les inondations du ^ord.
Ils furent ce qu'ils purent , ce qu'ils du-
rent être. A la place de nos pères eus-
sions-nous mieux valu , eussions-nous
mieux fait?
Et même aujourd'huiavectant depaix,
tant de sécurité, de liberté, de lumières,
avec tant de moyens d'être bons, d'être
parfaits, valons-nous mieux? les valons-
nous?
Les monastères devenus baronies, et
leurs abbés seigneurs féodaux, durent
au roi et à l'État les services féodaux, la
quarantaine militaire, comme les autres
seigneurs. A l'ordre du monarque il leur
fallait partir et combattre pour lui à la
tête de leurs vassaux. 11 ne s'agissait plus
seulement de se défendre chez soi, ou de
faire la guerre à son voisin à ses risques
et périls, il fallait combattre pour le
bien public, pour la patrie et le roi.
Plusieurs abbés et plusieurs évêques
déléguaient, il est vrai, leurs pouvoirs à
des lieuienans, à des vidâmes , à des sé-
néchaux, à des avoués, à des gentils-
hommes de leur dépendance et de leurs
fiefs ; d'autres marchaient eux-mêmes, et
aimaient mieux déléguer à des subal-
ternes le soin de chanter matines et de
louer Dieu , comnie dit ce méchant Boi-
leau , que celui de commander It^urs vas-
saux et de déployer leur bannière.
Mais qu ils marchassent ainsi eux-
mêmes, ou qu'ils fissent marcher d'au-
tres à leur place, ces évêques-sei^neurs
et ces abbés barons étaient toujours obli-
gés de s'occuper de leurs fiefs et de leurs
seigneuries temporelles.
Ces soins, ces occupations profanes,
peu compatibles avec l'esprit reli;j;ieux ,
surtout avec celui qui avait peuplé les
solitudes et fondé les cloîtres, tendaient
donc naturellement à relâcher le zèle et
à refroidir la ferveur.
Or, je le répèle, au moment où paru-
rent [Dominique et François, tous les mo
nastères, toutes les abbayes de France, et
même de l'Lurope . étaient ainsi consti-
tuées ; elles étaient toutes opulentes et
presque princiéres. 11 n'était question de
378
flLSTOIllK l)[: SAllNT LOUIS
pauvreté' quVn y entrant, cl le van
qu'on en faisait , quoique sincOre, n't'tail
en quelque sorte au fond qu'une forma-
lit*^ traditionnelle.
(a'pendanl l'individu y<*tail bien pau-
vre encore si l'on veut , il ne possédait
rien comme un enfant en bas A}];e ; mais
la communaut(* possédait . et en quittant
une famille (jnelquefois indigente, il de-
venait membre d'une communauté mil-
lionnaire; chaque moine était donc pau-
vre comme l'était le (ils d'un opulent
seigneur.
Ce n'était plus là la solitude antique ,
ce n'était plus la nudité des Thébaïdes.
l'aridité des déserts de Paul, d'Hilarion,
d'Antoine et de racôme; ce n'était plus
la pauvreté des cellules et des laures de
INitri et de ïhabennes. Ce n'était plus du
corbeau des montap^nes que ces abbayes
recevaient leur pain de chaque jour. Ces
abbayes étaient des palais, les abbés
étaient des princes, les religieux des
gentilshommes privilégiés. Il y avait
peut-être quelque chose de fondamenta-
lement identique dans le costume ; mais
sur ce costume jadis pauvre l'or brille
aujourd'hui ; la grotte de rochers est
remplacée par de grandes salles, par des
chambres de luxe; la cruche d'eau par le
vase précieux , par le vin généreux . la
natte par le tapis de haute lice, et l'o-
reiller de pierre par le lit d'édredon et
de soie.
C'étaient encore des chrétiens, des re-
ligieux mêmes; mais ce n'étai< nt pins
des pauvres solitaires isolés et abandon-
nés à la Providence ; ce n'étaient plus de
pauvres pénitens réunis par leurs larmes
et priant ensemble, el louant les bontés
de Dieu au milieu de toutes les priva-
tions : c'étaient de vastes et brillantes
corporations religieuses, très religieuses,
très vertueuses peut-être néanmoins;
mais très différentes des solitaires et des
moines de la primitive Église.
H était donc bien difficile, je le ré
pèle, qu'avec tant de puissance, de splen-
deur et d'opulence, les idées mondaines
ne se glissassent pas dans les abbayes et
ne tendissent de plus en plus à les sécu-
lariser, h les relâcher et à les rendre
profanes.
Ce fut alors que saint François se leva.
se dépouilla de tout et se jeta tout nu
dans la pénitence, dans l'amour et dans
le service de Dieu.
François était une réforme vivante des
ordros religieux et un modèle de leur
mysticisme et de leur pauvreté anti-
ques.
l^ientôt des hommes de sa trempe, de
son courage, se joignirent à lui , et un
ordre qui ne devait rien posséder , un
ordre de pauvres véritables, de men-
dians même, fut fondé; mais l'ordre
de vSaint-François, tout semblable qu'il
fut sous certains rapports à ceux des
monastères antiques, en différait cepen-
dant ainsi sous d'autres rapports.
François ne courait et ne s'obstinait
pas éternellement au désert comme ^es
Antoine , les Pacôme et les Hilarion. Il
n'aimait pas le monde plus qu'eux, mais
i! avait un zèle et une charité brûlante ,
et il demeurait parmi les hommes pour
les aider , pour les instruire , pour les
porter à s'aimer et à aimer Dieu.
François suivait le chemin le plus
court: il imitait le Christ.
Or, le Christ ne resta pas toujours dans
la solitude de la montagne; il vint à Jé-
rusalem, parcourut la Judée, et peut-être
d'autres régions encore.
Partout il portait secours aux malheu-
reux, guérissait les malades, instruisait
les ignorans . et lorsqu'à trente-trois ans
il fut mis à mort, on put dire de lui qu'il
avait passé sur cette terre en faisant du
bien, pfrtrainsiit henefaciendo. François
d' A«sise passa de même.
C'était, avec une douceur moins ten-
dre, et une ardeur plus vive , le Vincent
de Paul de son temps.
Au milieu des opulens religieux de son
siècle, on vit l'humble et pauvre saint
Prançois aller nu et prêchant à travers
les villes et les campagnes. Ami des pau-
vres, il vivait comme eux. et comme eux
il mourut dans le dénûment, sur la paille
et la cendre.
Il partit de ce monde comme il y était
venu : il y était entré nu , et nu il en
sortit.
C'était l'antique perfection chrétienne
et monacale qui venait faire une appari-
tion nouvelle et ranimer l'esprit des an-
ciens pénitens.
Ce fut alors aussi que l'on put juger du
contraste entre la perfection de l'esprit
ROI DE FRANCE.
379
religieux, et ces abbés puissans, couverts
d'or mondain et d'armes guerrières.
Les suffrages ne tardèrent pas à se dé-
clarer en faveur de saint François , et si
les abbayes ne furent pas réformées, les
abbés du moins , et tous les ecclésiasti-
ques opulens, furent astreints, par les
exigences de l'opinion , à plus de ré-
serve et à plus de retenue.
Ils n'en jouirent pas moins de leurs
trésors; mais la faveur publique passa
du côté des religieux prêcheurs et men-
dians.
En effet, c'était là que se trouvait ce
que l'on appelle aujourd'hui le progrès ;
c'était là qu'était la force, là qu'était la
vie ; c'était même là qu'étaient les grands
hommes , les hauts esprits , les fortes
têtes, les puissantes intelligences de ce
temps; les Albert, les Thomas, les Vin-
cent de Beauvais, les Bonaventure , etc.
Aussi les ordres anciens se trouvèrent-
ils complètement éclipsés par les ordres
nouveaux.
Ceux-là avaient les richesses, les hon-
neurs et la puissance de l'Eglise et du
monde; mais ceux-ci avaient la charité
de Jésus, l'abnégation des anciens con-
fesseurs et le zèle des apôtres.
Ceux-ci avaient la vogue, la puissance,
la domination des esprits et l'admiration
des peuples.
Pourquoi cela ?
Parce que ceux-ci , quoique pauvres,
étaient utiles, faisaient du bien à tous;
tandis que les autres , quoique riches et
puissans , gardèrent un peu trop pour
eux-mêmes leurs richesses et leur puis-
sance.
Les uns jouissaient ,
Les autres se dévouaient.
Les uns se laissaient aller mollement
au train du siècle,
Les autres le menaient.
Les uns aimaient fort les anciens pri-
vilèges et les anciennes distinctions so-
ciales.
Les autres voulaient substituer la jus-
lice divine à la force brutale, ramener les
hommes à l'humanité, faire renaître, au-
tant que possible , l'ancienne égalité, fra-
ternité et charité chrétiennes.
Le siècle s'aperçut vite de cello diffé-
rence , et il fut du côté des mendians.
Bientôt la France , que dis-je, l'Europe
entière fut k eux , et Tôh put confier à
l'ordre de Saint-Dominique le glaive for-
midable et peu évangélique , hélas! de
l'inquisition, sans que le peuple trouvât
à redire et sans qu'il se révoltât.
L'ordre de Saint-François resta dans
des ministères plus doux, plus humains,
plus chrétiens.
L'ordre de Saint-Dominique devint po-
litique dès qu'il devint inquisiteur ; mais
il faisait l'inquisition dans le sens popu-
laire de ce temps ; car en ces temps les
peuples croyaient , et ils entendaient que
i'oncrût.
Au bruit de l'ascendant que prirent
tout-à-coup sur leur siècle ces deux or-
dres nouveaux, les autres ordres, les or-
dres anciens , s'ébranlèrent : l'université
elle-même en fut émue ; ses docteurs pâ-
lissaient devant ceux de Dominique et
de François, comme le zè'e et la ferveur
des autres ordres religieux devant leurs
prédicateurs. Les abbés réclamèrent; le
Bénédictin courtisan, Matthieu Paris, le
plus grand historien de son temps , et
digne seul de son ordre, peut-être, de ri-
valiser par son talent avec les ordres
nouveaux, s'élève et crie contre eux dans
son Histoire d' Angleterre ; les écoliers
de l'université firent des chansons; leurs
professeurs lancèrent des livres; le docte
Guillaume de Saint-Amour cria au dan-
ger.
Tout s'agita et rien n'y fit.
Les mendians poursuivirent leur ar-
dente carrière , et entraînèrent le siècle
dans les voies nouvelles.
La cour et les princes eux-mêmes fu-
rent entraînés ; et l'on vit Blanche et
Louis se faisant les humbles disciples du
Lazare ,du juste, du charitable , du phi-
lantrope François, se mettre à la tête du
mouvement et commencer eux-mêmes
dans la pratique ces innovations de la
justice et de la charité chrétienne, que
les frères de saint François prêchaient et
recommandaient partout dans leurs ser-
mons ambulans.
Ainsi, pour comniendre le grand mou
vement (jui se fit aux douzième et trei-
zième siècles, il faut comprendre l'esprit
i\t\ saint François; et pour comprendre
les règnes de r.lanche de Castille et de
Louis l\ , il faut comprendre le mouve-
ment qu'opéra ce grand saint , ce bon
380
HISTOIRE DE SAINT LOUIS,
gi^nio de la rrlicrion et de l'huninnitt^.
Oui . s.iclioiis-l<* bien , lil.mclje el son
fils fur' lit les disciples de saint Doinirii
que et smiout de saint François ; ils n'ont
aj^i (jiie sous rinflucnce de ces nobles
doctrines, et ne se sont presqu<î jamais
conduits que d après des conseillers pris
dans son ordre.
i^a cour en était alors remplie, el la
cour en les protégeant, en les dotant, les
répandit sur toute la France.
Ceci explique les nombreuses contes-
tations que la reine Blanche et son fils
eurent, malgré leur piété, avec les ri-
ches abbés et les puissans évêques de
leur temps.
C'est qu'imbus des maximes de saint
François, ils ne croyaient pas, et avec
raison, que ces hauts prélats et ces opu-
lens abbés fussent suffisan^ment péné-
trés de l'esprit d'amour, de fraternité,
de bienfaisance, de modestie el d'abné-
gation du Christianisme.
Aussi, on peut le remarquer, les fa-
veurs de ces princes généreux ne tom-
baient jamais sur les riches abbayes ,
mais sur les communautés pauvres, et
naissantes. Blanche et Louis n'enrichis-
saient pas des couvens déjà riches ;
ils faisaient mieux j ils en fondaient et
les soutenaient lorsque leurs propres
ressources ne pouvaient pas leur suf-
fire.
Peut-éire suis-je le premier à le dire,
mais diit-on crier au paradoxe, je sou-
tiens que tout historien qui voudra envi-
saj?er le siècle et les actes de la reine
Blanche et dt^ Louis, sous un autre point
de vue que celui-ci . n'y verra rien, n'y
comprendra rien. Les motifs de leur con-
duite ne leur venaient point d'ailleurs
que de cet esprit de bonté, de justice,
de dévouement et de charité chrétienne
ranimé par saint François ; c'étaient
deux apôîres, deux franciscains armés
du sceptre , au lieu de l'élre de. cordes
Lies , comme l'étaient alors les autres
frères de cet ordre.
Yoih con)me j'aurais voulu qu'on en-
visrigpûl le rè^^ne de Blanche et de Lou s
que la phi osopliio de l'histoire ne sau-
rait séparer: voili le plan et le som-
maire du grand tableau historique (|ue
l'aurais voulu mettre ou du moins que
7l'autre5 missent en tètr K\r l'histoire de
ce siècle, comme son introduction , son
flambeau naturel.
Sans cela on peut sms doute en savoir
el en raconter les faiis; m lis on n'en con-
naîtra pas la source, mais on n en saura
pas les motifs, on en comprendra mal
l'enchainemenl, et l'or» n'aura le secret et
Ton ne verra le fond de rien dans ce siè-
cle créateur, dans ce siècle fécond en
fondations de toutes sortes, en fonda-
tions durables, en fondations matériel-
les, politiques et religieuses qui jusqu'à
nos jours ont servi de règle à Tesprii pu-
blic, et de base à la société française.
Est-ce ainsi , est-ce de ce point de vue
que l'on a écrit l'histoire de saint Louis
et de son siècle? Jamais.
Est-ce ainsi du moins que l'a écrite et
comprise M. de Villeneuve-Trans. Hélas!
je dois le dire, pas tout-à-fait. Mais je
dois dire aussi qu'il a été plus loin à cet
ég-ird que tous c* ux i\w\ l'ont précédé.
La fondation des ordres mendians ne
lui a pas échappé comme fait notable,
mais elle lui a échappé comme influence
sur le siècle , et comme mouvement de
réforme religieuse , et par conséquent
politique, mouvement secondé de lout le
pieux et bienfaisant pouvoir de leurco/i-
frl.re Louis IX. M. le marquis de Trans
n'a pis remarqué ou du moins sign^lf^
suffisamment la liaison non interrompue
qui existe entre les idées franciscaines,
entre le mouvement qu'elles impiimè-
rent au treizième siècle el les actes du
gouvernement de Louis.
M. de Villeneuve pèche ici par omis-
sion et par df'^faut: mais nous devons lui
signaler plusieurs passages où il pèche
par paroles. Ce sont ceux où il traite
des rapports du Saint-Siège avec saint
Louis, ceux où il a à juger l'usage que
les papes firent de leur puissance. ]Nous
le lui disons franchement, il a un peu
trop suivi l'influence, nous ne disons pas
des philosophes du dix-huitième siècle,
mais celle des traditions parlementaires
et peut être jansénistes. En quelques cir-
constances les proleslans VVoigtli dans
son histoire de Grégoire VU y Hurter
dans celle d'Jnnoceni 111 , Ranke dans
Vhistoirc de lu Papaulc , ont été plus
jusles que lui sur cette question. ]Nous
Un recommandons en cela quelques cor-
rections que 565 amis lui indiqueront fa-
ROI DE FRANCE.
381
cilement, et qu'il fera d'autant plus to-
lonliers que l'on ne saurait mettre en
doute la sincérité de son orthodoxie.
J'ai encore une autre querelle à faire à
M. de Trans : peut-être cette querelle
n'est-elle pas fondée et je le dé-iire , mais
il me semble qu'il a trop né^M^é de se
servir textuellement de Matthieu Paris,
qui n'est pas assurément sans inexacti-
tudes et sans reproche, mais qui avec
toutes ses misères et ses préjugés et ses
passions d'Anglais et de courtisan de
Henri III, est encore l'historien le plus
important, le plus profond, et peut-être
le plus hardi de cetie époque. Ce n'est
pas le seul , mais c'est le premier auteur
à consulter pour toute la régence de
Blanche de Castille, et toute la première
partie du règne de s^int Loijis.
Je regrette aussi que 31. de Villeneuve
n'ait pas été plus précis dms ses cita-
tions : il cite bien, mais d'une manière
vague. Il jeite toutes ses citations au bas
de la page, mais sans prendre assez soin
de faire voir sur quel passage, sur quelle
phrase, sur quel mot elles portent: de
sorie que, pour vérilier une seule cita-
tion, il faudrait quelquefois parcourir
au hasard les dix ou vingt ouvrag-s qu'il
indique sans êti e sûr de trouver ce qu'on
cherche j c'eî>t rendre par là même la re-
cherche impossible. 0'* c'est là une mé-
thode ou un système très vicieux, et M. de
Villeneuve devait s'en garder plus qu'un
autre ; car il est fécond en anecdotes, en
détails; mais comme toutes les anecdotes
que l'on raconte , tous les détails que l'on
donne dans certains ouvrages ne sont pas
très authentiques, M. de Vil'eneuve se
devait et nous devait aussi de nous citer
exactemfnl les sources, et de nous indi-
quer exactement ses autorités.
Nous aurions voulu voir aussi M. de
Villeneuve s'armer parfois d'une criti-
que un peu plus sévère et d'un ecclec-
tisme plus difficile.
Ou voit, comme nous l'avons dit. qu'il
aime son sujet, qu'il l'étudié, qu'il s'en
occupe avec pUisiret depuis lon^'-lemps.
lia lu tout à peu près; il a ramassé tout
ce qui le concerne, mais il fallait faire
un choix «le ce ramassis; il ne fallait pas
tout admettre, ou du moins il fallait
faire une différence entre les faits au-
thentiques puisés dans le^ monumons ori-
ginaux, et les faits moins certains venus
par la tradition ou reçus d'auteurs de
seconde main.
Or. c'est ce que M. de Villeneuve aurait
pu faire encore avec plus de soin, d'au-
tant plus qu'il nous raconte plusieurs
faits très curieux, mais d'une au;henti-
cité moins prouvée.
M. de Villeneuve devait craindre de
faire tomber par là son bel ouvrage au
rang d'une chronique candide et débon-
naire, qui. faute de connaissances et de
lumières, admet tout, et ne sait rien
rejeter ni rien prouver suffisamm
Je me hâte de dire que le travail de
31. de Villf^neuve n'en est pas là ; mais à
l'examiner bien, il pencherait de ce côté,
et pourrait faire dire à l'auteur, non pas
sachez mieux, c'est impossib e . mais
élaguez plus de votre science , et soyez
p'us sévère et mci !s facile; craignez de
mêler trop, et sans avertir, la léjjende à
l'histoire, et la vérité à ce qui n'est que
vraisemblable.
! es chicanes que je ne crains pas de
faire ici à M. de Villeneuve lui viennent
de l'effet de son trop bon caractère.
jN'eûl-on pas l'honneur de le connaître,
qu'en le lisant il serait encore faci'e de
voir qu« c'est un homme doux, poli . in-
dulgent et bon. Les douces paroles et
rél();^e lui sont naturels, mais le b âme
sf^vère lui est impossible. Il craindrait
de vous faire de la peine en vous contre-
disant, et il dira comme vous p^r bien-
séance . par bout»' . pour vous faire plai-
sir en un mot. Il lecherche l'occasion de
dire des choses obligeantes . mais il évi-
tera celle d'en dire de désagréables.
Sans préjugés déplaisans. sympathique
à tout ce qui est beau , comprenant tout
ce qui est bien, souriant à tou> les mé-
rites, il aura peine à s'indigner quelque-
fois, et à se rappeler que l'histoire porte
en même temps un burin et un glaive,
un flambeau qui éclaire et un flambeau
qui brûle.
Je n'ai point, hélas! en le jugeant,
imité sa bonté et son indulgence : j'ai
même été à dessein un peu trop sévère
envers lui ; mois de sévère je deviendrais
fort injuste, si je ne finissais enlni par
déclarer ici que son ouvrage est non seu-
lement le meilleur que l'on ail fait sur
saint Louis, sur lequel on eu a fait de
m
LE VmE ANDUÉ,
très bons, maisrnrore l'un drs meillf iirs,
l'im des pliisrPinnrcj'.iahles qui nient paru
ilt'piiis ci's (IfrnitMes arinrcs. S'il eut vitS
moins fort et moins remarciiiahle , je
Tnisse moinscriliqiK* : c'eût <M»' un temps
perdu et une cruaulé inutile. A quoi bon
heurter un mauvais édifice qui va crou-
ler demain .' mais ceux qui doivent 8e
tenir lon^ - temps debout sur le sol , il
faut les examiner avec soin et signaler
leurs moindres (l(^fauls , surtout du vi-
vant de l'architecte.
Le mérite, je ne l'ai point signalé, car
il saule aux yeux, et chacun en sera
frappé. On sera frappé aussi de l'habileté
heureuse avec laquelle M. de Villeneuve
manie la chronique, et du goiH délicat
et parfait avec lequel il en encadre les
traits, les mots charmans dans sa phrase
harmonieuse.
On ne saurait croire combien cela,
joint au style toujours noble . coloré de
l'auteur, jette de variété et répand d'a-
i;rément et de physionomie antique sur
le récit.
Une telle lecture n'ennuie pas; elle
entraîne, elle enchante. Tous les hommes
seront de mon avis , et les dames trou-
veront que j'en dis trop peu.
Je connais peu d'ouvrages historiques
plus soignés, plus piquans , et qui re-
produisent mieux la physionomie de l'é-
poque dont ils traitent. Voilà bien les
mœurs de saint Louis et de son siècle,
en voilà bien les personnages ; je les re-
connais; et tout en se rendant intelligi-
ble à chacun, l'auteur leur a conservé
et leur style et leur langage conteujpo-
rains. On ne pouvait pousser plus loin
l'art historique, la vérité de la peinture
et l'intérêt du récit.
Un autre mérite de M. de Villeneuve,
et qui n'est pas minime en histoire, ce
sont sesconnaissances héraldiques; il b!a-
sonne admirablement : et rameau d'une
souche illustre et antique, il connaît
h merveille les armoiries des familles.
Sous ce rapport, il se trouve ici dans
son centre; car le temps des croisades
et le règne de saint Louis, c'est le temps
du blason, c'est le règne des armoiries,
c'est le siècle des preux. 11 faudra donc
désormais avoir lu le saint Louis de
!M. de Villeneuve. Les savans lui sauront
gré de ses connaissances étendues, et les
gens du monde le féliciteront de son
style et du charme de sa narration ; c'est
un beau titre de plus pour un beau nom.
Le titulaire du marquisat de Trans, que
l'on croit de la date la plus ancienne en
France, était digne d'écrire l'histoire
dti premier roi de notre monarchie. Le
beau-père de saint Louis avait trouvé
dans Rome de V^illeneuve un bon mi-
nistre, et dans Villeneuve -de -Trans,
saint Louis lui - même trouve un bon
historien. Honneur aux rares familles
qui peuvent toujours se tenir ainsi au
niveau de leur siècle ! Ce n'est pas tou-
jours le moment de manier la lance; il
est des temps où la plume en tient lieu ,
où l'esprit la remplace.
M. de Trans est en outre auteur de
l'intéressante Histoire du roi René et des
Monumens des grands maîtres de Jéru-
salem. Ces travaux importans recevront
un nouveau lustre de V/Iistoire de saint
Louis. Nous eussions voulu, nous eus-
sions dû même citer quelque chose de
cettedernière ; maisil faudraitcitertrop.
et l'espace nous manque. D'ailleurs, cet
ouvrage veut être lu et non point frac-
tionné.
Daniélo.
LE PÈllE ANDIIÊ, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
Il est un homme , contemporain de
Fontenclle et de Montesquieu , qui a
laissé plus de V('ril(\s peut-être, en quel-
<|ues pages posthuuK s, (jue d'autres n'ont
livré d'erreurs aux presses d'Amsterdam,
ilc Kehl, et de Londres ; écri>ain élégant,
savant géomètre, philosophe profond,
mais philosophe au pied de la croix;
disciple de saint Augustin et de Male-
branche, peu connu de son siècle qui
avait le goût de l'impiété, parfaitement
ignoré du nôtre qui semble rcbigné â l'in-
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
38^
différence , et à la lecture des romans.
Cet homme est le père André, jésuite,
auteur d'un Essai sur le Beau , le seul
de ses ouvrages qui ait paru de son vivant,
et , malgré l'anonyme , appelé sui- lui l'at-
tention des esprits distingués. IMais un
entier oubli pèse également aujourd'hui
sur ce livre, sur l'homme et les restes
épars de sa pensée. INous ne sommes que
trop enclins aux ingrates oubliances :
elles adressent même leur malheureuse
prédilection à ceux qui ont bien mérité
de la vérité. Parmi eux , le Père André
doit iigurer au premier rang. Le senti-
ment de respectueuse compassion qui
nous soulève aujourd'hui contre un in-
juste incognito sera sans peine compris
des lecteurs de celte Revue , organe natu-
rel des pieuses réhabilitations.
Yves Marie André naquit, le 22 mai
1675, à Château-Lin dans le comté de Cor-
nouailles, patrie du père Hardouin et du
père Bougeant , d'une famille honnête et
considérée. Il avait un oncle avocat du
roi au présidial de Quimper; et ce fut en
cette ville qu'il fit ses humanités et sa
philosophie. Au sortir de ces études, le
goût de la retraite et du travail l'attira
chez les jésuites. Il entra dans leur so-
ciété le 13 décembre 1693. Dès lors , il se
regarda comme enlitrement confisqué à
Dieu et à la leligiouj et sa famille, tou-
jours chère à ses affections, devint pres-
que étrangère à son commerce. Le seul
intérêt nécessaire décida de ses rapports
avec le monde , et , dans les différens em-
plois de sa vie, il ne se crut jamais per-
mis de paraître ce qu'il était qu'au pro-
fit de la religion.
Les seize années qui s'écoulèrent après
la régence des humanités, et les études
de théologie, furent employées à rensei-
gnement de la philosophie en province :
Dieu servait ainsi ses goûts plutôt que
ses talens. Jaloux d'être utile, il ne l'é-
tait pas d'être connu : « mille grAces de
« vos soins, écrivait-il long-temps après à
I l'éditeur de V Essai sur le Beau, et sur-
« tout de ïincognito que vous me laissez
« garder. Il n'est ici question que de scr-
< vir Dieu et le public. » Peu curieux de
dcbiter de la science j c'étaient ses pro-
pres paroles, il l'était infiniment d'en ac-
quérir. Aussi cet iulervallc d'obscurité
méritante et dévouée lut un immense ac
croissement à l'épargne de sa pensée.
L'enseignement philosophique tel qu'on
le faisait, lui paraissait plutôt un abus
qu'une institution de la science; étude
dont la religion s'était retirée, sansappli-
calion pratique aux devoirs de la vie , il
ne concevait pas que l'art de bien vii're
ne fût présenté à la jeunesse que comme
l'art de beaucoup disputer.
Pour remédier à un mal si grand, il
avait rédigé un cours de philosophie chré-
tienne , dont les leçons furent dictées
dans plusieurs collég«'s de la province et
de Paris : remarquable essai de réforme,
dit-on, mais qui n'a jamais été publié.
Professeur royal de mathématiques au
collège de Caen en 1720, il remplit celte
chaire avec la plus grande distinction
jusqu'en 1759, où, cédant aux ordres de
ses supérieurs , il consentit à prendre
quelque repos, à l'âge de quatre-vingt-
quatre ans.
Rien de plus analogue que cette science
à son amour inné de l'ordre et du vrai. Il
aimait les mathématiques, comme il eût
aimé la vérité même, s'il eût eu besoin
de la personnifier pour l'aimer. Porté na-
turellement vers les spéculations de la
haute géométrie , il savait se proportion-
ner à la portée de ses jeunes élèves qu'il
voulait gagner à la science, et cette dé-
tente de son esprit n'en fut pas le moin-
dre mérite. < Il en coûte quelquefois plus
c à l'esprit de descendre que de continuer
< son vol ; et tel est capable d'arriver aux
4 plus hautes connaissances qui ne sait
i pas y conduire. > Le père André en était
bien convaincu :
« Point de titre de livre plus imposteur,
« disait-il . que celui d'élémens; c'est un
( défaut à reprocher aux plus grands mal-
« très. » Il a laissé huit traités inédits :
Une Arithniéti<juc universelle , ou Es-
sai d'un nouveau systhne d'Arithméti-
que pour toute cspccc de calculs ;
Lne nouvelle édition des Elémcns
d'Euclidc ;
Une Géométrie pratique ;
Des Eléinens d'astronomie ;
Un Traité mathématique et historique
de géographie et d'hydrographie ;
Des Elémcns de mécanique ;
Un Traité d'ojHiquc ;
Un Traité d'architecture civile ci mili-
taire.
3S4
LE PERE AWDRÉ.
Il donnait la prt^lérence à son traii(^
d'Arithnictiquc , parce qu'il pensait y
avoir prt^senté nne méthode neuve pour
le siècle. Celle méthode n'était aulre que
celle de saint Augustin . à qui sans doule
encore aujourd'hui nos mathématiciens
ne sonj^ent <;nére. Elle consiste dans la
distinction de deux esp«'*c«'s d'unité : unité
arithmétique, et unilé ^géométrique ; ou
bi»'n. unilé indivisible, et unité divisible.
Ce principe simple répandait, suivant
lui. dans les règles et les opérations de
l'arithmélique . un de^ré de lumière pro-
pre à en rendre l'étude plus attrayante et
plus facile.
IVourri de l'Écriture et des Pères, pro
fondement versé dans la connaissance
des antiquités ecd'^sia'liques . il avait
écrit en 1730. un Trnilé analytique et
historique de V excommunication (inédil)
et commencé une //isloirc du pei:,"le de
Dieu , qu'il abandonna en apprenant
qu'un d»* ses confrères travaillait sur le
même sujet.
Grand admirateur de saint Augustin,
même 'ians les mat'èr^^s profanes, le père
André s'<ittachait à lui , comme à son
guide, dans la science de la religion. Il
ne trouvait rien de comparable au saint
dccl^^ur pour la sublimité de l'esprit et
la suavité du sentiment. A ses yeux, il n'y
avait que la profondeur môme et l'éléva-
tion des pensées de ce Père qui pût af-
faiblir le mérite de ses ouvrages dans
l'esprit des lecteurs superficiels , et il
pensait avec raison que pour connaître
saint Augustin il fallait beaucoup d'in-
telligence et de méditation. On peut ju-
ger par les discours du Beau essentiel j
de la mémoire , de la science des nombres
etc., comment le père André s'était ap-
proprié la doctrine du grand évêque et
avec quelle facilité il parlait son langage.
Il s'attacha pendant quelques années à
la prédication : « Je vous avoue, écri-
< vait-il en 1707 au père Malebranche ,
€ q'ie ce travail ne me déplairait pas. On
< y rend de grands services à la religion
« et au prochain. On y coopère avec
I Jé«ns Christ au grand dessein du lem-
« pie éternel. .l'ai même imaginé une ma-
^ nière de prrcher, où je pourrai , sans
c choquer personne, faire entrer totit ce
< que notre théologie a de plus sensible
i et de plus incontestable , avec ce qu'elle
peut fournir de plus sublime et de plus
< pathétique; surtout les grandes idée»
« qu'elle nous donne de Jésus-Christ.
< Mais je sens d'un aiitre côté que je n'ai
i ni apparence ni fond. >
^a défiance n'avait de fondement qu'à
l'égard de ses moyens extérieurs. Une
physionomie heureuse, l'expression de
ses yeux et de son front ne laissaient pas
d'annoncer les hautes qualités de son es-
prit : mais il était d'une très petite taille,
et son geste, son maintien n'avaient guère
que des attitudes forcées. Il acquit néan-
moins, dans la ville de Caen , où il prê-
cha des sermons d'dvent et de carême,
une certaine célébrité oratoire, dont le
félicitait Fontenelle, dans une lettre de
1735 : < Votre réputation m'apprend ,
c mon révérend père, que vous avez toute
i so( te de talens. Vous êtes mathémati-
j cien et poète, et , à ce qu'on m'a dit,
I encore prédicateur. En voilà certaine-
< ment assez ; et tout cela me donne
* beaucoup d'espérance que vous vien-
< drez (juelqu'un de ces jours à Par s. Je
u serais ravi de vous y voir, et de vous
i connaître plus parlicnlièrement , etc. >
A quoi le père André répondait avec une
n)odestie spirituelle : « Je vous .ivoue
«que mon amour-propre n'est nnlle-
i ment flatté de cet assemblage de titres
« que vous me prodiguez sur des ouï-
( dire plus qu'incertains. Vous me faites
" entendre par là fort agréablement, que
î j'ai couru trop de pays pour être un
« habile homme. J'ai passé successive-
« ment par tant de métiers, que je n'ai
< pu me perfectionner dans ancuii. »
Quand Fontenelle écrivait au P. André
sur la diversité de ses talens (sauf néan-
moins le talent poétique qu'il serait as-
sez difficile d'admettre , son mérite phi-
losophique n'avait pas franchi l'enceinte
de quelques collèges. Ce ne fut qu'eu
1741 qu'il fut révélé au public par la pu-
blication de V Essai -^nr le Beau. Ce livre,
que l'auteur ne laissa paraître qu'à con-
tre cœur, et en gardant ranonyujc, réu-
nit presque tous les suffrages. L'article
sur le Beau ^ dans V Encyclopédie , n'est
guère que le résumé des théories du ; ère
André, et son ouvi.ige y est cité comme
le plus profond et le plus complet qui
ait paru sur la matière. Une seconde
édition parut en 1765, augmentée de cinq
DE LA COMPAGME DE JÉSUS.
386
discours; total, neuf, sur les questions
suivantes : V Sur le Beau en général _, et
en particulier sur le Beau i'isible ; 2° sur
le Beau dans les mœurs; 3" sur te Beau
dans les pièces d'esprit ; 4° sur le Beau
musical ; 6*> sur les Modes ; 6** sur le Dé-
corum ; 7° sur les Grâces ; 8° sur l'Jniour
du beau; 9° sur l'Amour dé intéressé.
Qu'il nous soit permis de pré:.enier
quelques extraits de cette esthétique in
COI. nue :
f II y a un beau essentiel et indépen-
dant de foule institution, même divine.
Tl y a un beau naturel et indépendant de
l'opinion des hommes. Enfin , il y a une
espèce de beau d'instiiution humaine , et
qui est arbitraire jusqu'à un certain
point Mais comuie le beau peut être
considéré ou dans l'esprit ou dans le
corps, il faut encore le diviser par ses
différens terr itoires : en beau sensible et
en beau intellij=;ibiP. Le beau sensible,
que nous apercevons dans les corps, et
le beau intelligible, que nous apercevons
dans les espriti. On conviendra , sans
doute , que l'un et l'autre ne peuvent
être aperçus que par la raison : le beau
sensible, par la raison attentive aux
idées quVlIe reçoit des sens . et le beau
inlellifiible . par la raison attentive aux
idées de l'esprit pii:\
t Pour commencer par le benu sensi-
ble, il est certain que tous nos sens
n'ont pas le privilège de connaître le
beau. Il y en a trois que la nature a ex-
clus de celle noble fonction : le goût,
l'odorat et le toucher; sens stupides et
grossiers, qui ne cherchent , comme les
bétes, qi.e ce qui leur est bon. sans se
mettre en peine du beau. La vue et l'ouie
sont les seules de nos facultés corporel-
les qui aient le don de discerner. Ou'on
ne m'en demande pas la raison : je n'en
conçois point d'autre que la volonté du
Créateur, qui fait, comme il lui plaît , le
partage des talens.
« Toute la question se réduit donc ici
au beau , qui est du ressort de ces deux
sens privilégiés, c'est-à-dire au beau visi-
ble ou opt ique , et au beau arous* ique et
musical: au beau visible, dont rœil est
le juge naturel, et au heau acoustique,
dont l'oreille est Tcirbitre née; lun el.
l'autre établis par un ordre souverain,
pour en décider chacun dans son dis-
trict souverain, mais en tribunaux sub-
alternes, suivant certaines lois qui. leur
étant antérieures et supérieures, doivent
dic'er tous leurs arrêts
« Il y a un beau visible dans tous les
sens qut' nous a^ons distingués ; beau es-
sentiel; beau naturel ; beau, en quelque
sorte, arbitraire. >
Et d' .bord. I est-il possible qu'il y ait eu
drs hommes et o éme des philosophes
qui aien: douté un moment s'il y a un
b^au essf^nliel et iniépendant de toute
institution . qui est la règle éternelle de
la beauté visible des corps? La plus lé-
gère attention à nos idées primitives
n'aurait -elle pas dû les convaincre que
la régularité, Tordre, la proportion, la
symétrie, sont essentiellement préféra-
bles à l'irrégularité . au désordre et à la
disproportion'' La géométrie naturelle,
qui ne peut être ignorée de personne,
puisqu'elle fait partie de ce qu'on appelle
sens commun , aurait-elle oublié de leur
mettre, comme aux autres hommes, un
compas dans les yeux, pour juger de l'é-
légance d'une figure ou de la perfection
d'un ouvrage? Aurait-elle oublié de leur
apprendre ces premiers principes du
bon sens : qu'une figure est d'autant plus
élégante que le contour en est plus juste
et plus uniforme : qu'un ouvrage est d'au-
tant plus parfait que Tordonnance en
est plus dégagée; que si l'on compose un
dessin de plusieurs pièces différentes,
é'^ales ou inégales, en nombre pair ou
impair, elles y doivent être tellement
distribuées, que la multitude n'y cause
point de confusion ; que les parties uni-
ques soient placées au milieu de celles
qui sont doubles ; que les parties égales
soient en nombre égal et à éga'e di-
stance de pirt et d'autre ; que les inéga-
les se répandent aussi de part et d'autre
en nombre égal , et suivant entre elles
une espèce de gradaiion réglée; en un
mot , en sorte que de cet assemblage il
en résulte un tout où rien ne se con-
fonde, où rien ne se contrarie, où rien
ne rompe l'unité du dessin? Et pour
descendre de la métaphysique du beau
à la pratique des arts qui le rendent sen-
sible , un simple coup d'œil sur deux
édifices, l'un régulier, l'autre irrégulier,
ne doit-il pas suffire, non seulemeni pour
uous faire voir qu'il y a des règles du
3^
LE PKRK AM)RÉ, DE LA COMPAGNIE DE JÉSL S.
beau , mais pour nous en découvrir la
raison ?
I C*'lle raison fondamentale des rt'i^les
du beau, qui est assez subtile, jiaraitra
peut tire meilleure dans la bouche de
quelque auteur ctMOibro que dans la
mienne. Je n'en connais que deux qui
aient un peu approfondi la matière que
je traite : Platon et saint Augustin.
I Platon a fait deux dialoguas intitulés
du Beau : son Crand iJippius , son Vhc-
dre. Mais comme dans le premier il ensei-
gne plutôt ce (|Ud le beau n'est pas que ce
qu'il est ; comme dans le second il parle
moins du beau que de l'amour naturel
qu'on a pour lui , je renonce à la gloire
de prouver ma tbèse en grec. Saint Au-
fjustin , qui était un aigle en tout, a da-
vantage approfondi la question
< Si je demande à un architecte, dit le
saint docteur (1), pourquoi ayant con-
struit une arcade à l'une des ailes de son
édifice, il en fait autant à l'autre, il me
répondra, sans doute, que c'est afin que
les membres de son architecture (2) sy-
métrisent bien ensemble. Mais pourquoi
cette symétrie vous parait-elle néces-
saire? Par la raison que cela plaît. Mais
qui ôtes-vous pour vous ériger en arbitre
de ce qui doit plaire ou ne doit pas
plaire aux hommes? Et d'où savez-vous
que la symétrie nous plaît? J'en suis sûr,
parce que les choses, ainsi disposées, ont
de la décence, de la justesse, de la grAce ;
en un mot, parce que cela est beau. Fort
bien. Mais, dites-moi, cela est-il beau
parce que cela plaît; ou cela plait-il
parce qu'il est beau? Sans difficulté, cela
plaît parce qu'il est beau. Je le crois
comme vous. Mais je vous demande en-
core : pourquoi cela est- il beau? Et si
ma question vous embarrasse, parce
qu'en effet les maîtres de votre art ne
vont guère jus(jue- là , vous conviendrez
du moins sans peine que la similitude,
l'égalité, la convenance des parties de
voire bîkliment réduisent tout à une es-
pèce d'unité qui contente la raison. C'est
ce q»u' je voulais dire. Oui . mais prenez-
y garde. 11 n'y a point de vraie unité dans
les corps, puis(ju'ils sont tous composés
d'un nombte innombrable de parties,
(1) S. Aug., de nrd lielig., c. G0,ÔI,C2, elc.
(S) Id., de Muiied , lib. vi , c. 13.
dont chacune est encore composée d'une
inlinité d'autres. Où est-ce donc que vous
la voyez cette unité qui vous dirige dans
la construction de votre dessin^ cette
unilé, que vous regardez dans votre art
comme une loi inviolable; celle unité,
que votre édifice doit imiter pour être
beau, niais que rien sur la terre ne peut
imiter parfaitement, ])uisque rien sur la
terre ne peut être parfaitement un? Or,
de là que s'ensuii-il? Ne faut- il pas re-
connaître qu'il y a donc au-dessus de nos
esprits une certaine unité originale, sou-
veraine, éternelle, parfaite, qui est la
règle esseniielle du beau , que vous cher-
chez dans Id pratique de votre art?
i C'est le raisonnement de saint Au-
gustin , dans son livre De la vériLahle
Religion. D'où il a conclu, dans un autre
ouvrage, ce grand principe qui n'est pas
moins évident : savoir, que c'est Punité
qui constitue , pour ainsi dire , la forme
et l'essence du beau en tout genre de
beauté : oninis porro pulchriLudinis forma
imitas est (1). »
Ce grand principe de saint Augustin ,
le père André l'applique au beau sensi-
ble ; il l'étend au beau moral • il montre
enfin qu'il embrasse également le beau
spirituel :
« Je dis que pour qu'un ouvrage d'é-
loquence ou de poésie soit véritablement
beau, il ne suflit pas qu'il ait de beaux
traits ; il faut qu'on y découvre une es-
pèce d'unité qui en fasse un tout bien
assorti. Unité de rapport entre toutes les
parties qui le composent ; unité de pro-
portion entre le style et la matière qu'on
y traite ; unité de bienséance entre la
personne qui parle, les choses qu'elle
dit et le ton qu'elle prend pour les dire...
i Vous l'avez sans doute mille fois re-
marqué : en lisant un ouvrage, on lit
aussi l'auteur. C'est une expression re-
çue, mais dont ou me permettra d'éten-
dre un peu la signification; je veux dire
que naturellement on compare sa per-
sonne , son étal , son âge, son caractère ,
sa religion, sa naissance même, et le rang
qu'il lient dans le mondes avec les choses
qu'il dit, avec sa manière de penser,
avec son style, son air, son langage, avec
le ion qu'il prend dans ses discours: on
(I) S. Aug., Epiêt, xviii.
ÉTUDE SUR UN
examine si tout cela lui convient selon
les lois de la décence j on incorpore , si
j'ose ainsi m'exprimer, l'auteur avec sa
pièce , pour voir le total qui en résulte^
en un mot, on veut trouver dans un ou-
vrage d'esprit un tableau dont la per-
spective soit un honnête homme , qui
parle au public avec tout le respei:t qu'il
doit à la V(?jité, à l'ordre, à son honneur
et à l'honnêteté publique : c'est ce que
j'appelle unité de bienséance. »
Le public ne put ignorer long-temps
le nom d'un auteur dont l'ouvrage avait
fait une si vive impression sur les gens
de lettres. Dès 1744, Fontenelle écrivait
à l'auteur sur le bruit d'une seconde édi-
tion : « Je serais curieux, mon révérend
« père , de voir cette matière agréable
4 par elle-même, quoique très philoso-
( phique , traitée par une main comme
« la vôtre. Si vous voulez que j'aie ma
« part du plaisir que vous ferez au pu-
« blic, je vous avertis qu'il faut un peu
i vous presser, si vous le pouvez ■ je n'ai
« pas le loisir d'attendre beaucoup... Ce
« que je souhaiterais encore plus que le
< Beau j c'est que vous vinssiez ici. »
GRAND HOMME.
387
Cette instance fut plus d'une fois , mais
toujours vainement , renouvelée. < Une
» perte pour moi , disait encore Fonte-
f nelle , dans une autre lettre, et pour
« Paris même , c'est que vous ne soyez
« pas ici. Je juge par vos lettres que vous
« devez être d'un commerce agréable. Et
« assurément , nous sentirions bien ici
< tout ce que vous valez , quoique je ne
« doute pas que ces Bas-INormands. avec
( qui vous vivez, et qui sont gens d'esprit
( liu et délié, ne s'en aperçoivent bien
< aussi Mais Paris est eu possession
« d'attirer les gens de mérite de toute es-
€ pèce; et il n'y a point de vertu attrac-
« tive mieux prouvée que la sienne. »
11 est à regretter que le père André ne
se soit point rendu aux invitations de
Fontenelle. Sa parole eût trouvé à Paris
un crédit et une autorité que l'Académie
de Caen ne pouvait lui donner. El le vrai
défaut de ses ouvrages, comme de nos
bi étonnantes poésies contemporaines,
c'est cette odeur de province, qui con-
trariera toujours le fin odorat de l*ollion.
(La suite au prochain nunicro.)
L.
ÉTUDE SUR UN GRAND IIOMiME DU DlX-HUlïlÈME SIÈCLE.
DEUXIÈME ARTICLE (I).
Le temple de Gaide. — Intrigne de Montesquieu
pour entrer ;i PAradémie. — Un mot encore sur
le* Lettres Persanes. — Caractère et >ie privée
de MoDtesqui'iu. — La Grandeur dti Jlumains.
— lie manuscrit de VEnjirit des Lois.
Dès râgc de vingt ans, Montesquieu
étudiait les lois en philosophe j et en
même temps il composait « un ouvrage
en forme de lettres, dont le but était de
prouver que l'idolAtrie de la plupart des
païens ne paraissait pas mériter une daui-
(l) Voyez le premier article dans le n"- 4!2, t. \n,
p. 443. — Nota. A la page 448, nolo 1", au lieu
de : en 17i»i, un succî-s de (renie ans, lisoz : en 17GI,
un long turcés pcrmellail de présenter^ etc. Lt5* ré-
flexions sur les Lettres Persanes , on lèlo de l'édi-
tion de 17G1 , no purai;i>seul pas être de Montes-
quieu.
nation éternelle (1\ » Le 24 février Î714,
il fut nomaié conseiller au parleuient de
Bordeaux. Un oncle paternel , président
à mortier au même parlement, n'ayant
point d'enfans, lui laissa ses biens et sa
charge. Il fut re(ju président le 13 juillet
1716 : il avait vingt-sept ans. Sa coaipa-
gnie le chargea, en 1722, de présenter
des remontrances n'iati veulent A m\ nou-
vel impôt sur les vins dont il obtint la
suppression, mais qui reparut bientôt
sous une autre forme.
Reçu le 3 avril 17 IG h PAcadémie nais-
sante de liordeatix , li lit, a*ec le cou-
cours du duc de la Korce, de cette Société
(l) Eloge de Monlesquietty ^vaiî en litc du rm-
quiomo volume do rF.ucyrl pèdie , jiar irAI«Miil»»Tl ;
Mauportuis , Hli gc de Mcniesquieti , In à l'Académie
royale dos Scienrcs de Berlin , li juin 17^J.
38S
ETUDE SUR UN GRAND HOMME.
littéraire et musicale , une petite Acadé-
mie des sciences. Parmi les discours qu'il
V pronoucja, et qu'on a réunis à ses œu-
vres, on en trouve quelques uns sur di-
vers points d'hi-toire naturelle ( 1718,
172<» , 1721 ^ , science pour laque le il
avait un i^oùt particulier. H avait inruie
conçu le projet d'une Histoire physique
de la terre nncimne et moderne , ei en
1719. il invita par la voie d- s journau.v
tous les savans de l'Europe à lui couimu-
niquer leurs m»^inoires et leuis observa-
tions. < fVul-éire, dit Usbeck dans les
Lettres Pers{7nes , que si quelque homme
divin avait orné» ce sujet < de paroles
hautes et sublimes, s'il y avi»il mêlé des
fifjures hardies et des allégories mysté-
ri»^uses, il aurait fait un bel ouvrage qui
n'aurait cédé qu'au saint Alcoran (1). »
Mais la faiblesse de sa vue l'obligt^a de
renoncer à ce genre d'étude dont l'ob-
servation est la base, et il ne se livra
plus qu'à la politique, ^'i la jurisprudence
et à l'histoire.
Néanmoins , ces hautes sciences ne
l'absorbaient pas tout entier. < A l'ûge
de trente-cinq ans, comme il l'avoue lui-
m(?me. il aimait encore «, el pour plaire
au beau sexe qu'il adorait , il se délas-
sait à écrire le Temple de Cnide (^2).
C'est un petit roman j ou plutôt un petit
poème en prose, divisé en sept chants _,
mais dont le plus long n'a que dix pages.
< Higatelle » où il y a de l'esprit , mais
point de naturel ni d'i'Jtérôt 3). Ce n'est
qu'une froide peinture de volupté my-
thologique et une espèce de code de ga-
lanterie libre approprié aux mœurs de
celle époque, et fait assurément pour
amuser la société de mademoiselle de
Clermont '4). Mais ce n'est plus le temps
des satyres et d-^s nymphes. Aujourd'hui
les dieux des eaux , ce sont h's bateaux
à vapeur, et les dieux des campagnes, les
chemins de fer. Le nouveau cours des
idées a eu cet avantage de détrôner la
( I LeU. 87.
(2) Imprimé à Paris en 172.'», avec la polile pièce
m^lliologiqup i\e Ccphyte et l- Amour.
(5) Mottee $ur Mnnletquicu , par M. Walk<'naer,
l. llix de la Btngrofjh. unii.ersetle, lUichaud , 1U2I.
La Harpe, Court de LUtér.,7,* pari., liv. m,
c. I,S2.
(4) Noie de l'édileurdes Lettreg Famil. de Mon-
leiquiea lar II leu. 9 , à l'abbé de Gua»co , 1742.
vieille mythologie grecque. Sans le style
et le nom de Montesquieu, on ne con-
naîtrait plus/e Temple de Gnidc.
C'était donc un prévideni du parle-
menf. â>;é d*^ trente-cinq ans . marié de-
puis dix et père de famille (l). qui se
plaisait à décrire l'aimable folie de Bac-
chus , et qui offrait à la jeunesse frisée
et poudrée des labhaux ei des leçons de
volupté. Couimeul eût-il osé se nomm- r?
Aussi n'est-il encore' que traducteur. Il a
trotivé l'ouvrage qu'il donne au public
parmi des manuscrits grfcs nouvelle-
ment apport'^s de Conslantinople. < Je
serais bien fûché, écrivait-il, si Téditeur
allait mettre quelque chose qui. direc-
tement ou indirectement, pût faire pen-
ser que j'en suis l'auteur. Je suisà l'égard
des ouvrages qu'on m'a attribués comme
La Fontaine-Martel 2) était pour les ri-
dicules: on me les donne , mais je ne les
prends point 3) > C'était bien en effet le
cas plus que jamais de se dire ; i J'ai la
maladie de faire des livres, et d'en être
honteux quand je les ai faits 4). » M is il
était trop tard d'en rougir quand le mal
était fait, et ses panégyristes n'en rou-
girent pas. L'un d'eux, dans un éloge pro-
noncé à l'Académie de Berlin en séance
publique, après avoir vanté la pureté
de .ses mœurs, osa dire en parlant du
Temple de Gnide : i Sorti de la plume
de M. de Montesquieu , il prouve que la
sagesse n'exclut point la volupté. » La
.iagesse philosophique, en effet, ne s'est
jamais montrée très rigide.
La préface du traducteur se termine
par ces imposantes paroles, et vraiment
dignes d'être rapportées (5) :
i Que si les gens graves désiraient de
( moi quelque ouvrage mo ns frivole, je
I suis en état de les satisfaire. Il y a
I trente ans que je travaille à un livre
( de douze pages , qui doit contenir tout
« ce que nous savons sur la mélaphy&i-
(i) Il avait épousé en 171^ mademoiselle de Lar-
ligucs , fille d'un lieateDant colonel au régiment de
Maulevrior : il eut de ce mariage un Fili eî deux
filles.
2"! Madame de Fontaine-Martel , fille du prési-
dent DesbordeauT.
[7,) Lelt. 4, .1 M. de lloncrifr, de l'Acad. fraoç.,
2G avril I7.-.8.
(4) Porirail de Montesquieu par lui-même.
(Sj D'Alembert.
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
389
< que , la politique et la morale , et tout
€ ce que de grands auteurs ont oublié
« dans les volumes qu'ils ont donnés sur
« ces sriences-là. >
Tel'e fut l'annonce pompeuse de l'^'^-
prit des lois à une époque pourlanl où
l'auteur € swivâit son objet sans foimer
de dessein, ne connaissait ni les règles
ni les exceptions . et ne trouvait la vérité
que pour la perdre, n'ayant pas encore
découvert ses principes (1). »
Trente ans j douze pages ! Si ce compte
de trente ans n'était pour le contraste,
il ferait remonter le travail de Tauteur à
l'âge de six ans (2).
On ne peut croire qu'il entendit par-
ler d'un opuscule intitulé : Réflexions
sur la monarchie universelle en Europe ,
qu'il fit imprimer eu Hollande vers 1727,
mais ne livra pas au public, préférant
s'en servir pour son grand ouvrage (3j.
La prétention du passage ci-dessiis rap
porté, l'objet et le pwu d'importance des
Réflexions sur la monarchie universelle ,
le silence de d'Aletnbert sur cet opus-
cule, l'emphase avec laquelle il cite
l'annonce, indiquent bien que l'auteur
avait dans la pensée l'ouvrage qu'il mé-
ditait sur les lois.
Le voyageur des Lettres Persanes s'é-
tait permis de dire des académiciens que
lenr unique fonction était < de jaser. L'é-
« loge va se plicer comme de lui-même
« dans leur bc.bil é ernelj et sitôt qu'ils
« soni initiés dans ses mystères, la fu
« reur du panégjiique vient les saisir et
I ne l s quille plus.
« Ce corps a quarante léles, toutes
< remplies de ligures, de métaphores et
(1) Voyez la préface de V Esprit des Lois.
(2) It élail né en lG8i), el ou élail alors en l72o.
(ô) Comme il paraît par uoo note de l'Esprit des
LoiSf liv, XXI, c. Ii2 , des HIchesses que rE,<ipagne
lira de l'Amérique : « ceci parut il y a plus de »ingl
aus dans un pelii ouvrage manuscni de l'auieur qui
a élé presque loul fondu dans celui-ci » Cel opuscule
a A\ pages in-12 , cl se coiuposo de viogl-cinq ré-
llexions delatliées. Il tendait à prouver que dans l'é-
tat des nations modernes de l'Europe, il était impos-
sible, inéiue au plus habile el au plus ambitieux des
souverain» , de fonder une monarchie universelle.
Aucun biographe de Muniesquieu no l'avait fait con-
naître avant M. NVallienaer, qui en a vu et décril
uu exemplaire appartenant k M. La no. Voyez sod
art. MoDlesquieu dans /(2 Uiograph. âtichaud.
TOMlt VIII. — M« -17. 1U3'J.
< d'antithèses. Tant de bouches ne par-
c lent presque qne par acclamation. Les
« oreilles veulent toujours être frapp^^es
f par la cadencé et l'iiarmonie ^I). > Et à
peine ces railleries venaient de paraître
déj^. dit d'Alembert, le public enchanté
I montrait l'auteur à l'Académie fr.m-
Çiise. M. de Montesquieu, continue d'A-
lembert, était d'autant plus di^ne d'en
frtire partie, que, voulant n'être plus
qu'homme de lettres, il avait récem-
ment vendu sa charge (2) : il sentait en
effet qu'il y avait des objets plus dignes
d'occuper ses talens ; qu'un citoyen est
redevable à sa nation et à l'humanité de
tout le bien qu'il peut leur faire , et qu'il
serait plus utile à l'une et à l'autre en
les éclairant par ses écrits qu'il ne pou-
vait l être en discutant quelques contes-
tations particulières dans l'obscurité. >
Le désir de se livrer entièrement aux let-
tres, et de parvenir à la gloire en con-
tribuant pour sa part à l'œuvre philoso-
phique, fut sans doute pour beaucoup
dans sa résolution ; mais un autre motif
le détermina à se reliier de la ma^'istra-
ture. Le discours qu'il avait prononcé
l'année précédenie à la rentrée du par-
lement de Bordeaux, prouve qu'il en
comprenait assez le» devoirs, ete.i môme
temps, comme l'observe un de ses mo-
dernes biographes qui lui prodigue [ei
éloges accoutumés (3), il î>e seiitiii et il
était réelleuî'nt peu propre à la fonc-
tion de président. Cet.e haute fonciion
exige en effet une coniinuelie présence
d esprit, une facilité d'éK»cuiijn, une
promptitude à saisir renseinble et em-
brasser les détails d'une affaire ; louies
qualité-, qui manjuaienl eniièrenient à
Montesquieu: il nous dit lui-même q le
« tout son mérite, dans son métier de
président, se réduisait à avoir le cœur
droii et à entendre assez bien les ques-
ions en elle-» mêmes j mais qu'il ii avait
jjmais rien compris à la procédure
quoiqu'il s'y liU appliqut\) Son accent
gascon , sa voix triardf .luraieiil nui jux
meilleur-, discours, s'il avail pu en pro-
noncer sans pr.'[),ir.ition : mais il ne le
pouvait pas. < Ma macliine, dii-il , e^t
(I) Lell. 7.->.
^'1) Deux ans auparavant, eo iTia,
(5) M. Walkeoaor.
'li
390
KTUDK SUR UN GRAND HOMME.
tellrnienl composée , qu« j'ai besoin do
me recueillir dans toutes les matières
un peu ab>lrailfs. Sans cela , mes idtS's
se conlondent; et si je sens que je suis
écoutii, il me semble que toute la ques-
tion s'tHai'Ouil devant moi. Plusieurs tra-
ces se révcMllent à la-fois, el il rt^sulle
de là qu'aucune trace n'est réveillée. —
La timidité, dit-il encore, a été le fléau
de toute ma vie ; elle semblait obscurcir
jusqu'à mes organes, lier ma langue,
mettre un nuage sur mes pensées, dé-
ranger mes expressions. » Avec cette dé-
fectuosité naturelle, on conçoit que la
fonction de président ne fut à ses yeux
qu'un ennuyeux imiter j et qu'étant assez
riche pour s'en passer, il aimât mieux
avoir tout son loisir pour composer des
livres.
Montesquieu se présenta donc comme
candidat pour la place vacante à l'Aca-
démie française par la mort de M. de
Sacy, le traducteur de Pline le jeune.
Jlais le cardinal de Fleury, instruit par
des personnes zélées des plaisanteries
dti Persan sur les dogmes, la discipline
et les ministres de la religion, écrivit à
l'Académie que S. M. ne donnerait ja-
mais son agrément à l'auteur àcs Lettres
■persanes; qu'il n'avait point lu ce li-
vre, mais que des personnes en qui il
avait confiance lui en avaient fait con-
naître le poison et le danger. M. de
Montesquieu sentit Le coup qu'une pa-
reille accusation pouvait porter à sa
personne , a sa famille, à La tranquilUic
de sa vie. Aussitôt il fait une nouvelle
édition, retranche ou adoucit les passa-
grs condamnables, et la porte lui-même
au cardinal « qui ne lisait guère et qui
en lut une partie. Cet air de confiance,
soutenu par l'empressement de quel-
ques personnes de crédit , ramena le car-
dinal, et iMonlesquJeu entra dans l'Aca-
démie (1) », le 24 janvier 1728. Dans son
(1) Voltaire, Sirr.le d^ Louis XI V , écrivains,
«ri. Mnnle>qn\en. Miiuperluis et il'Alemberl , tous
deux ri'ck'Tables à Montesquieu de leur place à l'A-
cJilémir française, cuiiiuie Munlesquieu i'éiail ii
Mauperluis tle la sienne ù TAcadéinie de Berlin
(Maiip'Tl., Eloge de M< ntecq.; I.clt. fnm. de M un-
(rxiioeu, leU. (>9 , îi niailaine du Derianil , l.~ sept.
171J2; IfU. 70, a d'Aleuiberi , lU nov. 17;>r»; Uu.
lî), à Maupcrltiis,2S noT, 174G), se sont bien gar
dés de parler de ce <<■ luur très adroit » qui eut de
discours, il loua Richelieu , « qni destina
pour ainsi dire Louis le-(Jrand aux gran-
des choses qu'il lit depuis > , et le règne
mcrvciUeuj- de Louis. \l\ dont il avait
dins/e.v Lettres Persanes fait une satire
si exagérée.
paré l'éloge du yrand homme; mais le récit men-
songer, ambigu et contradictoire de d'AI(îinl)ert
parait assez (oiifiriner l'anerdocte racontée par Vol-
taire, (c Parmi les véritables lettres de M. de Mon-
tesquieu, dit-il, l'imprimeur étranger en avait in-
séré quelques unes d'une autre main , el il eiït fallu
du moins, avant que de condamner l'auteur, dé-
mêler ce qui lui appartenait en propre. Sans égard
à ces considérations, d'un côté la haine sous le
nom de /èle, de l'autre le zèle sans discernement
ou sans lumières se soulevèrent et se réunirent
contre les Lettres Persanes. Des délateurs, espèce
d'hommes dangereuse et lâche , que même dans un
gouvernement sage on a quelquefois le malheur
d'écouter, alarmèrent par un extrait infidèle la piété
du ministre. <c M. de Montesquieu vit le cardinal,
lui déclara que par des raisons particulières il n'a-
vouait point les Lettres Persanes , mais qu'il était
encore plus éloigné de désavouer un ouvrage dont il
croyait «''avoir point à rougir, et qu'il devait être
jugé d'après une lecture el non sur une délation ; »
que si on lui faisait Voutrage de l'exclure, « il irait
cliercher chez les étrangers qui lui tendaient les
bras , la sûreté , le repos et peut-être les récom-
penses qu'il aurait dCi espérer dans son pays. » C'est
bien Vair de confiance dont parie Voltaire. « Le
ministre lut le livre , aima l'auteur, et apprit à
mieux placer sa confiance. »
D'Alembert ajoute que Montesquieu fut redevable
de son admission aux instances du m.'réchal d'Es-
trées , directeur de l'Académie. Il loue beaucoup ce
trait de courage : «■ Feu M. le maréchal d'Esirées ,
alors directeur de l'Académie française, se conduisit
en cette circonstance en cuurlitian vertueux el d'une
âme vraiment élevée : il ne ciaignit ni d'abuser de
son crédit ni de se compromettre ; il soutiot son
ami et justifia Socrate. » [Eloge de Montesquieu.)
Le récit de Mauperluis est le même, moins toute
cette emphase. Comment peut-on supposer (jue le
cardinal de Fleury eût trouvé les Lettres Persanes
if plus agréables que dangereuses » s'il les eût lues
sans aucun changement, et si l'extrait infidèle n^eitl
pas été celui d'après lequel il changea sa décision.
M. Villemain, sans difficulté , admet le fait de l'é-
dition expurgée [Covrs de Littérat. française, 1858,
H'" leçon). (Quelques biographes modernes, nutjim-
nicnt Auger. l'ont rejeté ronmi»* raconté par Voltaire
seul et romnie toul-:i-fait invraisemblable. Mais
M. Walkcnaer, qui ne le trouve nullement indigne
do la franchise du rariirlèrc de Montesquieu , ob-
serve rpie celte nnecdole , ins^'-rée dans un ouvrage
sérieux, h Sicclc de Louis XI V , par le plus célèbre
de ses contemporains , à une époque où la plupaii
des amis de Montesquieu vivaient encore , oa été
ÉTUDE SQR U^ GRAÎND IIOiMME.
391
I^es railleries du Persan sur le Diction-
naire de l'Académie, «presque vieux,
disait-il, à sa naissance (t; . » celles qu'il
avait ajoutées sur les auteurs mêmes
semblaient nécessiter une réparation :
< Vous m'avez associé à vos travaux, dit
le nouvel académicien ; vous m'avez éle-
■?é jusqu'à vous, et je vous rends grâces
de ce qu'il m'est permis de vous con-
naître mieux et de k>ous admirer de plus
près. >
M. Malet, directeur de l'Académie, ré-
pondit à M. de Montesquieu : il lit un
grand éloge « des pensées brillantes, des
tours heureux, des expressions vives et
serrées» dont son discours était rempli:
il crut seulement devoir lui donner cette
petite instruction sur le but que se pro-
posait l'Académie : « Justesse de pen-
sées , solidité de raisons pour les soute-
nir, style simple et naturel pour les
exprimer; voilà en peu de mots notre
contredite par aucun d'eux ; que d'Alembert n'igno-
rait pas que les Lettres avaient été imprimées exac-
tement conformes au manuscrit autographe, et que
ftMl affirmait le contraire , même après la mort de
Montesquieu, c'était dans Tintérèt de Pauleur, de sa
famille , de PAcadémie qui Tavail reçu , et du parti
philosophique. A quoi on peut ajouter : l*) le vojage
que fit exprès à Cologne, en 1721, le secrétaire de l'au-
teur, Pabbé DuYal , pour surveiller l'impression de
l'ouvrage. (Note sur la lell. 3 de Mont, au P. Cerati,
^" mars 1736); 2" la conformité de toutes les éditions
postérieures faites du vivant de Montesquieu , où
aucun des endroits irrèguliers n'est modifié ; ô» un
passage des Rt-jlexinns mises en tète de l'édition des
Lettres Persanes de 1701, préface qu'on a aliribuée
à Montesquieu , mais qui est bien plutôt de d'Alem-
berl, et où l'ou montre que u les Lettres Persanei
ne sont susceptibles d'aucune suite, encore moins
d'aucun mélange avec des lettres écrites d'une autre
maio, quelque ingénieuses qu'elles puissent être. »
Et en effet , il n'est pas vrai , comme on l'avait pré-
tendu, que M. Barbot , présidi-ni, et M. Bel, con-
seiller au parlement de Bordeaux, aient coopéré aux
Lettres Persanes, l'un pour les pensées morales,
l'autre pour les badines. (Voyez tjuérard , l-'rancc
lilleraire, art. iioulesquieu.) Enfin l'opiuioD l'.énc-
rale était que Montesquieu avait été obligé Je désa-
vouer les Lettres Persanes, quoiqu'il eût été reçu d
VAcadémiopour avoir fait ces mêmes letlrrs. (Voy.
Fréron, Anut'e littéraire , 17.;.'>.) Aussi M. de Chù-
teaubrun , son successeur à l'Académie , eut soin de
glisser sur ce premier ouvrage : .( L'auteur, lul-
luèiue , ilit-il , leji cou>re d'uo voile et k'j cacbo à
mes regards, etc. » (Disc, du 6 mai 173.i.)
(I) Lcll. 73.
étude, notre science et notre gloire. > Il
l'avertit aussi que, < pour être académie
cien , 6 il ne fallait pas craindre < d'être
obligé de louer ce qui ne > serait < pas
digne de l'être. Assidu à nos exercices,
vous en serez bientôt persuadé , et vous
travaillerez vous-même avec nousà faire
connaître l'utihté de l'établissement de
l'Académie. » A cela se bornèrent les re--
présailles contre < ce tribut qu'il fallait
payer à la gaieté française > , qui ^ ne
compromettait pas plus l'Académie que
Montesquieu, et n'embarrassa ni l'un
ni l'autre , quand l'auteur des Lettres
Persanes vint prendre la place qui lui
était due (1). > M. Malet le félicita de
i ce feu d'imagination , de cette élévation
d'esprit et de ces traits hardis >, qu'on
remarquait dans tous ses ouvrages (2).
i Mais le public perdrait trop , ajouta-
t-il , si vos amis en étaient plus long-
temps les seuls dépositaires. Connu par
plusieurs dissertations savantes que vous
avez prononcées dans l'Académie de Bor-
deaux, vous serez prévenu par ce même
public si vous ne le prévenez. Le génie
qu'il remarque en vous le déterminera
à vous attribuer les ouvrages anonymes
où il trouvera de l'imagination, de la
vivacité et des traits hardis ; et , pour
faire honneur à votre esprit, il vous les
donnera malgré les précautions que ^ous
suggérera votre prudence. Les plus grands
hommes ont été exposés à ces sortes d'in-
justices. Rendez donc au plutôt vos ou-
vrages publics j et marchez à la gloire
que vous méritez. Plus vous vous feiez
connaître, plus on applaudira au choix
que nous avons fait de vous pour succé-
der à M. de Sacy. > Toutes ces phrases
ambiguës voulaient simplement dire ;
\ oire tour d'adresse a réussi ; le mi-
nistre a lu les Lettres Persanes telles que
vous les lui avez présentées. Loin d'y
trouver matière à la censure , elles l'ont
diverti, et l'agrément dounr à votre ré-
ception est une approbation de l'ouvrage,
(1) La Harpe.
(2) Voltaire dit même que Montesquieu fut loué
par l'Académie < du talent de faire des porirjiis res-
somblans. » {Dict. pkiUuoph.y art. Cimtradietions,
\ 1.) Cette phrase ne so trouve point d.\ns le dis-
cours intpriuu' df M. Maiol. l'n odiienr conjecture
.^ qu'«i)aut eio remarque» à la lecture publique, on
Taura îuppnuioe dans l'iuiprcssion. »
392
ÉTUDE SUR DIS ClRAIVD llOMMl-
II ne lit guère ; il ne les relira pas. Rien
ne s'oppose donc maintenant à ce que
vous donniez une nouvelle édition com-
plète. Ce livre a déjà fait beaucoup : il
fera encore plus quand vous vous en
serez déclaré l'auteur. Pourquoi gardcv
riez-vous l'anonyme? L'a|>probalion d'un
cardinal et d'un ministre et votre qua-
lité d'académicien rassureront la con-
science des esprits faibles qui pourraient
y trouver trop de hardiesse. — L'orateur
termina par un magnifique éloge du car-
dinal de Fleury, déjà représenté par
Montesquieu comme un ministre néces-
saire au monde j et tel que le peuple
français aurait pu le demander au ciel.
Que de lAchetés !
Voltaire I) s'étonne, non sans raison,
qu'on ait < très tranquillement laissé un
libre cours > aux impiétés des Lettres
Persanes ; il reste stupéfait de la récep-
tion à l'Académie française d'un écrivain
qui, dans un ouvrage, le premier qu'il
eût fait paraître , et son seul litre pour y
être admis , avait tourné en ridicule l'A-
cadémie elle-même, et n'avait parlé de
Louis XIV, < prolecteur de l'Académie î,
que pour dire que ce roi faisait grand
cas du gouvernement turc: qu'il aimait
les trophées et les victoires, mais qu'il
craignait autant de voir un bon général
à la tôle de ses troupes qu'il eût eu sujet
de le craindre à la lôte d'une armée en-
nemie f2). La réception de Montesquieu
s'explique par l'espèce d'amende hono-
rable dérisoirequ'il fildans son discours,
et surtout par la rt^ponse de M. Ma'et.
L'Académie, qui devint le centre de l'ar-
mée philosophique, penchait descelle
époque aux nouvelles doctrines. Quel-
ques esprits, frappés des graves abus qui
existaient dans l'état et dans le clergé ,
désiraient déjà l'accomplissement des
deux choses qui semblaient le but de
tous les efforts des pliilosoplies du dix-
huitième siècle, c'est-à-dire, la correc-
tion des excès du pouvoir et l'améliora-
tion du sort des classes pauvres; niais
plusieurs ne voyaient et ne proposaient
d'autre moyen de mettre fin aux abus
que de faire table rase , de tout détruire
(I) Dielionn. phUotopK., art. Contradictions y I.
1%) Lell. 57.
pour tout réédilier , et en cela ils étaient
des fous (l) et de mauvais citoyens. Ce
but en rouvrait un autre tout-à-fdit con-
tradictoire, et non moins insensé qu'hor-
rible et impie, la ruine de la religion
catholique, le frein le plus puissant con-
tre le despotisme (2). Pleins de recon-
naissance pour l'ingénieux auteur qtJi
avait su préparer avec tant d'art 1 esprit
public à celle double destruction , dési-
lanl s'altacher un homme d'esprit dont
les petits services leur seraient fort uti-
les, messieurs les académiciens philoso-
phes oublièrent l'injure en faveur des
hardiesses du livre contre la religion, le
sacerdoce et les abus du pouvoir sécu-
lier, et ils reçurent ^lontesquieu.
Dans les lettres 35 et 46, Montesquieu
avait posé le principe de l'indiflérence en
religion: et, par une singulière contra-
diction, après avoir établi pardes sophis-
mes que nous avons le droit de nous ôter
la viedèsqu'elledevient pour nous un far-
deau (3) . il avait , dans les lettres 116 et
117, montré les avantages du divorce et
du protestantisme pour la propagation
de l'c-pèce. Un homme qui se désole dr- ce
que les « femmes ne passent plus comme
chez les Romains successiveuient dans
les mains de phjsieurs maris gui eu ti-
raient j, dit-il, dans le chemin le meilleur
parti possible; » un homme qui ose sou-
haiter qu'il fût établi que les maris chan-
geassent de femmes tous les ans, pour
en faire nailre un peuple innombrable,
qui nous métamorphose en étalons, de-
vait trouver bien étrange une religion
où la virginité est regardée comme un
état plus parfait que le mariage. Com-
ment eût-il compris une vertu dont il ne
résulte rien? Les maisons religieuses sont
à ses yeux < autant de gouffres où s'en-
sevelissent les races futures. » Funeste
politique des princes chrétiens ! lis au-
torisent ce métier de continence qui c a
' anéanti, suivant l'auteur, plusd'horames
que les pestes et les guerres les plus san-
(1) Dialogues des Murts , par le roi de l'russe ,
dialogue premier.
(2) Montesquieu la reconnu dans VEfprit des
Lois. Coiiipar. le chap. 2, alm. 1, à la fin ,el aiiii. 2;
le chap .*>, atin. I, et le cliap. 4 , atin. t, liv. xxiT.
(5) Leii. 76. Voyez la Retira Persanes convainc
eues d''impiélé.
ETUDE SUR UN GRAND HOx>IME.
393
plantes n'ont jamais fait. » Voyez la po-
litique des Romains : ils « établissaient
des lois pénales contie ceux qui se refu-
saient aux lois du mari fge , et voulaient
jouir d'une liberté si contraire à l'utilité
publique, » lois si erfic^ce>, qu'après
avoir trouvé mille obstacles sons Au-
guste, le dégoût que l'on av^ait pour une
charge qui paraissait accablante , fit que
cfs lois , successivement modifiées p.r
Tibère, N'ron, St^vère . furent complè-
tement abandonnées par les jurisconsul-
tes dans leurs décisions. C'est l'auteur
qui le dit dans son Esprit des loi^ , en
indiquant les preuves à l'appui de ces
faits, ce qui ne l'empêche pas à la fin du
chapitre de reprocher aux empereurs
chrétiens l'abrogition des peines portées
par ces lois , et d'attribuer aux principes
du Christianisme la dépopulation de l'u-
nivers (l). Si on l'en croit , il ne pouvait
plus y avoir d'honneur pour le maria-
ge (2); c'est apparemment pour rétablir
cet honneur qu'il réclamait le divorce.
L'homme de V Esprit des lois , quoi qu'on
enait dit. n'était point autreque l'homme
des Lettres Persanes. Au livre vi. chapi-
tre 9. et en plusieurs autres endroits . il
ne ménage pas plus les moines que dans
son premier ouvrage : il leur avait re-
proché leurs trop grandes richesses, et
les avait représentés comme < prenant
toujours et ne rendant jamais. > Ici il
leur reproche leur charité et leur hospi-
talité, et c'est pour cela qu'Henri YIII
fit très bien de les supprimer en Angle-
terre. Le même prince eut raison aussi
de supprimer les hôpitaux qui inspirent
l'esprit de paresse; car un pays de com-
merce bien policé ào'xi tirer du fond des
arts mêmes qu'on y cultive , la subsis-
tance qu'il doit aux vieillards, aux ma-
lades et aux orphelins , en faisant tra-
vailler les uns et cns^-ignant les autres à
le faire. — Mettre les orphelins en ap-
prentissage, rien de mieux assurément;
mais faire iravaillfr des malades et des
infirmes ! L'auteur soutient que c'est h la
suppression des monastères et de>i hôpi-
taux qu'il faut attribuer l'esprit de com-
(t) Lit. ixMi, chap. 21, dts lois des Romains $ur
la propagation de Vetpècf.
(«) Ihid.
merce et d'industrie chez les Anglais (t).
De cette belle philantropie est pourtant
résultée la taxe des pauvres, < qui me-
naçait d'absorber tout le revenu agricole
du pays 2), » et qui, réduite à près de
moitié par le nouveau bill de 1834, n'en
est pas moins encore une plaie de l'An-
gleterre. Mais continuons de lire la lettre
1 17 : Dans la religion prolestante , tout
le monde est en droit de faire des enfans ;
et si dans l'établissement de cette reli-
gion qui ramenait tout aux premiers
temps , ^e^ fondateurs n"" avaient été accu-
sés sans cesse d' intempérahce , il ne faut
pas douter quaprts avoir rendu la pra-
tique du mariage universelle , ils n'en
eussent encore adouci le joug par l'auto-
risa! ion du divorce. « Les pays protes-
tans doivent » donc c être et sont réelle-
ment plus peuplés que les catholiques.
D'où il suit, premièrement, que les tri-
buts y sont plus considérables, parce
qu'ils augmei»tent à proportion de ceux
qui les paient; secondement, que les
terres y sont mieux cultivées; enfin, que
le commerce y fleurit davantage. — Quant
aux pays catholiques, non seulement la
culture des terres y est abandonnée, mais
même L'indust ie y est pernicieuse. » Pau-
vres pays catholiques ! ni agriculture ni
industrie! Pauvre France ! qui avait vécu
tant de siècles Srins savoir creuser un
sillon. L'auteur pourtant vante les pro-
grès de notre industrie (3) , et il trouvait
des travailleurs pour ses domaines. C est
depuis que le grand nombre d'usines,
malgré les machines per frctionnées, ont
pris tant de bras, qu'en plusieurs lieux
on se plaint du manque de laboureurs.
Sur l'accroissement de la population, un
grand auteur protestant et admirateur
( I ) Liv. VI , ctiap. 9 ; li v. xiiTi, chap. 29. Voyei la
comparaison qu'on a fdiie des Lettres Persanes irec
l'Esprit des Lois, lians un outrage publié en 1820,
sous le liire de Politique de Monletquieu, par
M. Alex. Tissot. Il y en a un extrait dans rédition
des œuvre* dt» Montesquieu , en 8 toI. in-8<», 1828,
l. Tii , p. 4.';'.. Voyez aussi sur les ordrei religieux,
les Pèlerinages m Suisse, par M. Veuillol, ouTfage
plein d'ospril et de foi.
(2) Arlirle de .M. Dutergier de Ilauranne : de la
dernii^re Session du Parlement anglais , et de ta Si'
tiiaiiondes partis, dans la Revue française, aoùl
in."».
(J) Lctt, lOG.
394
KTUDK SVr{ UN C.P.AJN'n llOMMh:,
(it^ Mont(»!5qiii(Mi . sYcric : » AluUiplior Ip-;
naissances, sans rnnohiir la deslim-n,
c'est prt^parcr seulement une ft^te plus
somptneusf à la mort (1\ > Kt «.i l'on f n-
gaidc les inl(^r^ls matériels, qui (lo'ite
que le soin de ces intérêts ne soit un des
devoirs de tout gouverruMnent ? Mais
plaismt !>ienfait que l'aiif^mcntation des
tributs, comme si les besoins ne ci'ois-
saienl pas «également h pi-oportion du
nombredescontribuables. Qui douteque
le commerce et ( l'esprit d'industrie) ne
soientpour un état d'un grand avantage?
Mais s'il est vrai, comme l'observe l'au-
teur, i que dans les pays où l'on n'est
affecte que de l'esprit de commerce , on
tralique de toutes les actions humaines
et de toutes les vertus morales j que les
plus petites choses, celles que l'huma-
nité demande, s'y fassent ou s'y donnent
pour de l'argent (2), « il est permis de
croire que cette passion de s'enrichir
que l'auteur se félicitait de voir se ré-
pandre parmi nous ( 3 ). pourrait bien
être un mal , poussée jusqu'à l'oubli de
ces sentimens généreux et de ces vertus
morales j qui font qu^on ne discute pas
toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on
peut les Jiégliger pour ceux des autres (4).
Et si de deux religions l'esprit de l'une
était de donner ce point de modération
qui est le bien, également éloigné de la
sécheresse de cœur et de l'inertie, l'es-
prit de l'autre d'abandonner l'homme à
tout rcnlraîncment de l'amoui- du gain,
ne serait-ce pas de quelque faveur pour
la première? 11 est ^r certain > néanmoins .
suivant l'auteur, « que la religion donne
aux protestans un avantage infini sur les
catholiques. » Ce qui n'est pas moins cer-
tain, c'estque celui qui parlaitainsi était
plus protestant que catholique. < J'ose le
dire, ajoute-t-il, dans l'état présent où
est l'Europe , il n'est pas possible que la
religion catholique y subsiste cinq cents
ans. » . Il fait bien de prendre ce terme
de cinq cents ans pour justifier sa pro-
phétie, dit l'auteur des Lettres Persanes
convaincues d'impiété. Ni lui ni aucun
(1) Madame de Slael, de rAllemagne , part. 1',
€. 14.
(2) Esprit des Lois , liy. x\ , c. 2.
(5) LeU. 106.
fi) Esprit des Lois , In. xx , c. 2.
(lf*s hommes qui «-ont sur la terre n'y se-
ront plus pour lui donner le démenti (1). >
Comme il avait le dessein de dévelop-
per ec i germe de ses idées 1 nui ineuses (2) I
dans un !)!us grand ouvrage sur les loif*
politiques, civiles, commerciales et cri-
minelles des diverses nations anciennes
et modernes, afin de connaître l'esprit
et les mœurs de l'Kurope, il parcourut
l'Allemagne, la Hongrie, l'Italie, la Suisse,
la Hollande, et demeura deux ans en
Angleterre : il y fut très bien accueilli.
La Société royale de Londres l'admit au
nombre de ses membres au mois de fé-
vrier 1730 (3); « il eut souvent l'honneur
de faire sa cour à la reine philosophe de
ce pays, qui goûta , comme elle le devait,
M. de Montesquieu [A), i Anne le remer-
ciait un jour d'avoir contredit dans une
société l'envoyé de France , M. de La
Boine, qui avait soutenu que l'Angleterre
n'était pas plus grande que la (xuienne.
« Madame, lui répondit Montesquieu, jo
n'ai pu m'imaginer qu'un pays où vous
régnez ne fût pas un grand pays. »
Etant en Piémont, le roi Victor lui
dit : « Monsieur, vous êtes parent de
M. l'abbé de Montesquieu que j'ai vu ici
avec M. l'abbé d'Estrades? — Sire, lui
répondit- il, votre Majesté est comme
César, qui n'avait jamais oublié aucun
nom ^5). » Montesquieu à cette époque
sollicitait une fonction diplomatique (6).
Dès qu'il ne parlait plus aux princes,
il faisait le populaire, non qu'il fût po-
pulaire , personne ne l'était moins. Nul
baron ne tenait plus à ses droits de ba-
ronie, nul n'était plus soigneux de son
nom et de sa généalogie, nul plus plein
de sa haute supériorité sur le vulgaire.
i Je serais homme, dit il lui même , à
faire des substitutions» et < il l'a fait (7). >
Mais une affectation d'indépendance et
un certain air libre au milieu des cours,
(1) Sur ta lelt. 117. Voyez aussi les graves plai-
santeries d'an admiraleur sur les prophéties philo-
sophiqueK. La Ilarpp, à l'art. Diderot,
(2) D'Alembort.
(.-) Letl. 3 , au P. Corali, V^ mars 1730.
(i) I)'Alemi)ert.
(.;) Portrait de Tauteur par lui-mome.
(U) LeU. 1, à M. rabbé d'Olivet, 10 mai 1728.
(7) Port. — >otP sur la loti. 14 , à madame la
comtesse de Pontar : il maria une de ses filles à
M. de Secondai d'Agen, gentilhomme d'une autre
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
395
était une manière de se distinguer. Etant
à Luxembourg dans la salle où dînait
l'empereur, le prince Kinski lui dit;
« Vous, Monsieur, qui venez de France,
vous êtes bien étonné de voir l'empereur
si mal logé ? — Monsieur, lui dit-il, je ne
suis pas fâché de voir un pays où les su-
jets sont mieux logés que le maître. »
Dans le portrait qu'il a fait de lui-même,
il n'a eu garde d'oublier cette réponse;
il se représente d'un caractère trop li-
bre et trop élevé pour rechercher au-
cune faveur de cour : « il m'est aussi
impossible, dit-ii , d'aller chez quelqu'un
dans des vues d'intérêt , qu'il m'est im-
possible de rester dans les airs. » Par-
tout ainsi il se donne une certaine fierté
d'honnête homme , dont son tour d'a-
dresse pour entrer à l'Académie n'est
pas une preuve. On verra encore au cin-
quième article un autre exemple de cet
éloignement de la servilité dont il lui a
plu d'embellir son portrait. On ne croira
pas qu'il ne voulût « parvenir à la gloire
qu'en la méritant, et que jamais il ne
chercha à augmenter la sienne par ces
manœuvres sourdes y par ces Kfoies ob-
scures et honteuses qui déshonorent la
personne sans ajouter au nom de l'au-
teur (1). }
C'est lui-môme, il est vrai, qui rap-
porte également ses reparties au roi de
Sardaigne et à la reine d'Angleterre , que
sa vanité ne pouvait passer sous silence ;
mais il a soin de dire que « ce n'était que
dans les occasions que son esprit, comme
s'il avait (ait un effort , s'en tirait assez
bien, i Dans l'ordinaire , en effet , il était
distrait, et < il n'était pas fâché de passer
pour tel ; cela lui faisait hasarder bien
des négligences qui l'auraient embar-
rassé (2). > Il avait le caractère de Mon-
taigne , son compatriote, dont les Essais
eurent une grande influence sur le cours
de ses idées. Il cherchait à passer pour
brandie de sa maison , « dans la Tue do conserver
ses lerres dons la famille, au cas que son lils, qui
était marié depuis plusieurs années , coniinuiU do
n'avoir point d'enfans. » On a un maïuisrrit de lui
ixir le$ surccssion$ , morceau qu'il n'ayail pu faire
entrer dan» i' Esprit de$ Lois, ol où , en proposant
régaliltS des parla p,es, il veut le ni.viniien dans la
classe noble du droU daiocsse. M. NValkenaer.
(1) D'Alcmbert, Eloge de Monlesqutiu.
il) l'on.
un homme simple ; il prétend n'avoir pas
dépensé quatre louis par air. et il affec-
tait une grande négligence dans sa mise.
A l'entendre, il faisait peu de cas de la
gloire ; mais sa vanité ne se montre pas
moins dans ses ouvrages que dans son
portrait. Ce fut la source de toutes ses
erreurs; elle l'emporta sur la bonté na-
turelle de son cœur, sur le souvenir de
son éducation qui, sans avoir été peut-
être très soignée en fait de religion (l),
avait cependant été chrétienne. Le même
homme dont on cite un assez beau trait
de charité, et qui, dans plusieurs en-
droits de ses ouvrages, montre des sen-
timens doux et humains , qui demande
l'adoucissement des peines et flétrit l'es-
clavage des nègres avec le pinceau de
Molière, développe en même temps des
théories impitoyables sur la nécessité de
tenir les femmes esclaves dans les pays
chauds, sur la nécessité de prévenir par
l'attaque un peuple voisin dont on n'a
reçu aucune injure ni aucun mal , mais
dont on redoute la puissance (2 ; maxi-
mes qui ont fait dire à un de ses admi-
rateurs qu'il était dur, et que chez lui
« la tête l'emportait de beaucoup sur le
cœur (3).» Il n'était pourtant pas aussi
dur dans la pratique que dans ses livres;
sa bienfaisance envers le Marseillais Ro-
bert, prisonnier à Télouan , dont il paya
secrètement la rançon, en est une preuve ;
et môme dans son ouvrage, à peine a-t-il
posé son terrible principe de droit des
gens, qu'il en tire cette conséquence
inattendue ; « le droit de la guerre dé-
rive donc de la nécessité et du juste ri-
gide. Si ceux qui dirigent la conscience
ou les conseils des princes ne se tien-
nent pas là, tout est perdu: et lorscin'on
se fondera sur des principes arbitraires
de gloire, de bienséance, d'utilùc , des
flots de sang inonderont la terre (4). i
Le bon sens et la force de la vérité lui
montraient par niouiens le néant de
l'homme (5), la grandeur, les bienfaits
(f) Le P. Castel, Rèfutatiom de Rousseau, citée
plus bas, lett. iti.
(2) Esprit des Lois, lir. Ti, c. 12; liv. xv, c. JS;
lÏT. XVI , c. H; liv. \ , c. 2.
(r.) Kdil. IJeliu , eu 'À vol., l«17.
(1) Liv. X, C.2.
(o) Variélés.
.^96
ITUDE SUR UN GIUND HOMME.
du r.hri<:tinni-mr. Sa vaiiiii^ le poussa h
se fjire 1^^ v.ilel cl le complaisant de la
s»xlt* pliil )sophique , et c'est à elle qu'il
dut ce le rt^pulalion coloss.k. qui n'est
plussoufen'ieaujoiird'liiii qne pjniinead-
iniration d liahitude, et dont il est temps
de faire justice.
11 avait non seulement le caractt^re,
mais aussi « le genre d'esprit » de Mon-
taigne (1), moins la naïveté ; une imagi-
nation vive et ori<.;inale, mais plus capa-
ble de traits vii^oureux ou brillans que
de méditations réfléchies et profondes »,
comme le remarquent deux admirateurs ,
l'ali^sot et M. de tarante (2%
Montesquieu, dit Voltaire, «c'est Mi-
chel Montaigne, législateur (3). > Ils ont
étudié en effet aussi sup riiciellement
l'un que l'autre l'homme , 1 histoire , les
coutumes et les lois des différens peu-
ples Onlrouxcdànsl Esprit des lois t-lles
Essais les mêmes qualités et les mêmes
défauts: desexpressions heureuses, quel-
ques belles pagts, peu de netteté dans
le reste, point de méthode et une pré-
tention continuelle de singularité. L'es-
prild'indépendanceleur fil admirer l'an-
tiquité, et celle admiration exagérée
brouilla dans leur esprit les idées chré-
tiennes. De h les contradictions et le
danger de leurs livres, où de bonnes
choses se trouvent mêlées aux mauvai-
ses, avec lattrail d'une « manière éblouis-
sante (4l. »
En 1732, Montesquieu, de retour en
France, se retira deux ans dans sa terre
de la Bréde. et là il acheva les Consi-
dérations sur les causes de la grandeur
des Romains et de leur décadence, qui
parurent en 1734 (5).
Ce livre, d'abord négligé et mépri-
sé (6) , devint bientôt et est encore géné-
ralement aujourd'hui l'objet d'une admi-
ration exagérée. Déjà Bossuet avait à la
(I) f.e/rre d'HelTélios à Saurin sur l' Esprit des
Loin.
[2j M. de Baranle, Littéral, franc, au dix hui-
tième txèrlc ; Paliiiot, Mémuires littéraires, art.
Muntetquipu. — Essais de Monlaigne, liv. l , c. 2J.
(ô"l I) al. 20, premier enlreiien,
(4) Helv., leli. ciiée.
(.".) Imprimées à Araslerdam et à Paris . I toI.
in-12.
(6) \olt., /.eu. a M. Hc Vautenirtju*» . I.S avril
IT4o
lin de sou Discours sttr l'/Iistcirc iini-
KcrscUc esquissé A grands traits le même
sujet. Moi.lesquieii est resté au-dessous
de son modèle ; il n est é,'al à Tiossuet
que par le nerf et la concision du style.
[Mais dans Bossuet, quelle que soit la
concision, le style e->t plus coulant, pl-us
naturel , et les phrases sembi -nt n «lire
les unes des autres comm* les idées. Dans
Montesquieu, où \cs i fiées s'enchaînent
mal , le stylea quelque chose de brusque
ei de heurté. Ses Considérai ions ne sont
point un livre , mais 1 ébauctie d'un li-
vre : quelques aperçus ; nulle méthode
dans ces notes el ces réflexions jetées
sur le papier à mesure qtie la lecture
de l'histoire romaine les lui suggérait.
Comme dans V Esprit des Lois , des « cha-
pitres fort courts qui , souvent, forment
chacun un tout à part, el qui ne sont
liés entre eux que par la similitude des
sujets relativement au but principal » de
l'ouvrage (1).
Frappé de la puissance prodigieu<;e
de la dominatrice des nations, Montes-
quieu, encoreplu«;queBossuel. a parlé du
peujtle romain avec tout l'eniho'isiasfne
•< idéal » (2) de son temps pour les héros
de l'antiquité, et il présente l'habileté-
perfide du sénat comuie un modèle de
sagesse politique. Il y aurait donc plu-
sieurs observations à faire sur ces « itlu-
sionsrt , c'est le mot de M. de Baranle (3).
Mais ne pouvant tout embra ser j'aime
mieux réserver pour l'examen de V Es-
prit des Lois, qu'on vante comme le chef-
d'œuvre de l'auteur, la critique de détail,
qui fera voir le peu de solidité de son
érudition. 11 me semble d'ailleurs que
toute la suite de l'histoii e romaine, bien
entendue et nettement présentée , doit
bien mieux qu'une critique faire saine-
ment apprécier ce peuple extraordinaire,
l'oppiession des peuples vaincus, et sur-
tout l'histoire intérieure de Rome que
Monte quieu ne fait pas même entrevoir,
enfin la monstrueuse corruption qui fut
le fruit el le châlimenl de la conquêie (4j.
(1) M. Wallccnaer, à la fm.
(2) M. de Baranle, Liilér. franc, au dix huitième
sii'cle.
(S) Ibid.
(i) Voyer rfltstotrc Rom&4n« , de M. Edouard
Dunont.
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
397
MontesquiPii écrit avec respritrornain'1),
comme un Romain survivant à Rome (2).
Certes, ce serait à la fo's un grand mal-
heur et UTH^ anomalie bien éiranj^e, si.
aujourd'hui, dans « un temps de liberté »,
son livre pouvait encore être intitulé:
Histoire romaine à l'usage des hommes
d'état et des philosophes i,3). Prions Dieu
qu'il veuille bien dans sa b')nté épargner
à la France Tapplication d'un si terrible
code politique {A).
On a be«ucoup loué Montesquieu d'a-
voir pris ainsi < le génie afilique pour re-
tracer le plus grand spectacle des temps
anciens », et on nous montre avec com-
plaisance le rapport singulier qui exi-
stait entre son âme et ces grandr^s âmes
de ^antiquité dont notre fjiblesse mo-
derne peut à peine concevoir les vertus (5).
Maisd insun ouvragepotérieur, le même
auteur, pir un retour de jugeaient, tout
en admirant encore l'ouvrage , se risque
à y trouver une < exagération un peu
thf^âtrale » , qui reparaît, dit il. même
dans V Esprit des lois (6). Et un biogra-
phe admirateur n'a pu s'empêcher de
relever cette c impassibilité » avec la-
q-elle Montesquieu s'est étendu « stir
l'ambition héréditaire des Romains qui
cherchait partout des esclaves et men.j-
Ç'iit la terre de la servitude (7). » En
outre, d^ns le peu de mots qu'il dit du
Christianisme, il affecte de paraîtrechré
lien , et il n'en fait pas moins un grand
éloge des stoïciens, secte admirable qui
c Cdcoura^'eait au suicide, et dont les
progrés furent une des causes de la cou-
tume .si générale des Romains de se don-
ner la mort (8). > Qui pourrait s'étonner
que Monte>quieu ait produit Gibbon ?
L'ouvrage eût présenté bien autre chose
à reprendre en fait de religion, sans les
corrections du P. Caslel , jésuite , ami de
l'auteur. Montesquieu l'avait priéde faire
(1) Voyez Préface de l'Espril des Lois , 6' alin.
(2) J. Cliénier, Tableau historique de la Liiiéral.
franc, y rhap. &.
(3) Voyez (l'AIembert, Eloge de Montesquieu.
(4) Voyez le cliap. G , de la ronduite que les Ro-
mains tinrent pour soumettre tous les peuples.
(5) El >ge d" Monle.^quieu , I8IC.
(6) Cours de Littéral franc., pnblicalion de IO."^a,
14» leçon.
(7) Edit. Bfllin.
(«) Chap. 16, 22, 12-
ces corrections: ainsi commença celte
jonglerie de déférence dont il dupa 33
ans le P. Cartel. Dans une seconde ou
troisième édition, il trouva moyen de
glisser s m article anglais - romain du
suicide, qu'il lit ceoeniant ôter à la ré-
quisition d^s magistrats , mais qu'il re-
mit plus tard, avec -fpprobation et pri-
vilège (I), quand le P. Caslel eut publié
un élogieux extrait de l'ouvrage (2) , et
que le succès en fut bi> n assuré.
Le bon jésuite étit de es hommes
sensibles, faibles, f^iciles à se hisser do-
miner par l'apparenc»^ et le ton de la
supériorité (.3;. Sd liaison av^^c Montes-
quieu se lit par une dame fort noble et
fort vertueuse _, en 1723. deux ans après
les Lettres Persanes. « J'aurais craint,
dii le père Ca^t^l, plus que je rj'aurais
recherché cette liaison iiili;ne avec l'au-
teur d'un pareil ouvrage. > Mais Montes-
quieu lui faisait croire qu'il «voulait po-
sitivement effacer l'impress'On publique
des Lettres Persanes » ; et peut-être par
momens < en reconnaissait-il le danger >,
quand la foi l'emportait sur la vanité de
philosophe. Le fait est qu'il confia au
P. Castel l'éduc.ition de son fils, le ba-
ron de Secondât, le piiant « d'insp rer
la religion à son cher fils (4) » ; et pour-
tant, sauf de bien rares momens. le pau-
vre jési.i le était couiplèiemerit joué, et le
candide {^} phWo^ophe l'appelait Varle-
quin de la philoso/'hic (6).
rsous reviendrons sur les rapporis de
3Ionlesquieu avec le P. Caslel , en par-
lant de V Esprit des lois.
Un admirateur peu obligeant a rc'gardé
les dialogues de ^'.y//^ et «le Lysimaquc
comme les deux écrits oii l'auteur mon-
tre le plus de talent (7). Il y a quelque
imagination <ians la petite pi»^ce de Lysi-
maque. Le dialogue de Sylla , au juge-
ment d'un autre admirateur, prête à cet
(Il Editions Iluart . Paris, 1748 et 17ii)(.
[1) Vllnniive moral oppose à l'Homme phyfiquê
de .1/. R. Rousseau), rérutalion adressée par le père
Castel à Rousseau, de «on Disciurs sur l'Inégalité.
Toulouse, I7;;(>; in-12 , lell. 17.
(.-) Ibni., lelt. 17, à la lia.
(4) Ibid., leU. IG.
(5) Ibid., lelt. iîî.
(G) M. .\uger. yiede Montesquieu , et autres bio-
graphes.
(7) M. <\9 Barantf . Littèr. frnmr.
:m
KTLDE SVW UIN GIIAND HOMME.
« .ilroce w fvraii mir: ôlrvation (i'Am<^ nt
une j^'rniidciir ima^Mri.iirt' (I) ; «U qjiarjl au
style, si « les discours oratoires ne sont
que des ouvi-ai;es d'oslculalioti (2^ », les
paroles du Sylla de Monlcsquieii , par
une afieclalion de brièveU^ frappante
(|ui n'est pas sansroideur. oui !)ieu aussi
leur i^eure d'ostentation.
On sait par les 1» tires familières de
Montesquieu (3) qu'il ne séjournait Ruère
à r>ordeaux, quoique sa terre de h HriVte
en fùl très proche. 11 ^ liaïssait \ ersailles,
parce que . dit-il , tout le monde y est pe-
tit; j'aime Paris, parce que tout le monde
y est fîrand. - 11 parla^'eail son temps
entre la lîrùJe et Taris, heureux partout,
suivant le portrait qu'il a fait de lui-
même, dans se> terres comme au milieu
du monde, t Quand j'ai été dans le mon-
de , dit-il , je l'ai aimé comme si je ne
pouvais souffrir la retraite; quand j'ai
été dans nics terres, je n'ai plus songé
au mcnde. » ^i ses vins se vendaient avec
avantage, il pouvait faire à Paris un plus
long séjour, briller parmi les bctes de
madame de Tencin(4), et prendre ufie
large part à ces soupers exquis de l'hôtel
de Hrancas . qui n'en avaient ]ui^ le titre ,
et où nous nous (rêvions ^ dit-il dans une
de ses lettres à Duclos. Quand ia guerre
ruinait le commerce de la (iuiernio, et
que ses vins < lui lestaicnt sur les bras »,
il affectait le mépris de * l'ineptie et de
la folie de Pans » ; de celle ville, ajoute-
l-il, (pii dévore les provinces, et que
l'on prétend donner des plaisirs, parce
qu'elle fait oublier la vie. > On conçoit
son plaisir à regagner la Rrêde , où il
pouvait se reposer des veilles et des
excès de Paris. H habitait non loin des
bords de la Garonne « un chAtuau go-
thique , mais orné de dehors charmans,
(l) M. Villemain, Eloge de Montesquieu, el Court
de Littér. /"/ a;ir., pulilitalion de 183B , ii' leçon.
{'!) Variétés, cl aussi Esprit des Lois, tir. xwiii,
C. 3.
(^] Pul)li«'e8 en 17r>7, à l'lorcn''c , arec «les noies
«le I'al)lM' (iiiasro. (^ellc corrcspondnnre a depuis élé
réunie aux direrses «aillions ôes œuvre* de Montes-
quieu , el successiveinenl aujinenlée de plusieurs
lellres.
(1} Madame do Tenrin réiinissail riiez elle les
seigneurs dn la rour ci 1rs i;ens de IcUrcs , '• el elle
les appelait par ironie ses burt. n Noie fur la lettre
!«» ju comle dcGuâsco, 17 lU.
dont il avait pris l'idée en Angleterre j >
il plantait des bois el faisul des prairies
avec l'abbé Guasco, son plus intime ami,
ou bien il dis})ulait avec lui sur l'usure
pendant leiirs promenades , se délassant
ainsi de la couiposition de < son grand
ouvrage qui avançait h pas de géant: t> il
y avait travaillé toute sa vie. « Au sortir
du collège, on lui mit dans les mains
des livres de droit : il en chercha l'es-
prit : il travaillait et ne faisait rien qui
vaille, jusqu'au moment où il découvrit
ses principes , principes très simples
qu'il ne lira j>oint de ses préjugés , mais
de la nature des choses. Dès qu'il les eut
posés, il vit les cas particuliers s'y plier
comme d'eux-mêmes y et les histoires de
toutes les nations n'en être que les suites.
Malgré cette découverte, t il avait bien
des fois commencé et bien des fois aban-
donné cet ouvrage j mille fois il avait
envoyé aux vents les feuilles qu'il avait
écrites, ludibria vcntis ; il sentait tous
b's jours les mains paternelles tomber,
bis patriœ cccidere manus ^ el à mesure
qu'il travaillait , « l'ouvrage reculait à
cause de son immensité. > En même
temps, il sentait sa vie avancer et son
travail s'a/ pesantir, il « était accablé de
lassitude;» il avait même «pensé se tuer
à faire le livre de l'origine et des révolu-
tions de nos fois civiles en France , et
ses cheveux en avaient blanchi. > Pour-
tant « la réputation de bel esprit ne le
touchait point» , et quelquefois il se di-
sait : < à quoi bon faire des livres pour
cette pelite terre qui n'e^t guère plus
grande (ju'un point ? » Mais le désir de
« pratiquer en instruisant les hommes,
celte vertu générale qui comprend l'a-
mour de tous, » soutint ses efforts. Quoi-
qu'il fût devenu presque aveugle, il ne
se rebuta point : sa fille et son lecteur
lisaient, et il dictait. Le précepteur de
son fils, Jean d'Arcet, depuis fameux
chimiste, l'aidait au classement de ses
matériaux. Montesquieu acheva les deux
livras stir les lois féodales, sans lesquels,
(lit-il, « il y aurait une imperfection dans
mon ouvrage;» «matière la plus ob-
scure que nous ayons, et cependant ma-
guiliquc matière sur laquelle il croyait
avoir fait des découvertes , » et il s'écria
enfin ; Italiani ! ItaUam ! « Dans le
cours de vingt années, il avait vu son
DAWTE ET LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE AU Xlir SIÈCLE.
Î99
ouvrage commencer, Croître, s'avancer
et finir. » Mais ses amis Saurin et le fer-
mier général HeWétius, auxquels il com-
muniqua son manuscrit , ne lui surent
nul gré de ses recherches pour débrouil-
ler le « chaos barbare » des lois féodales.
Ils regardaient la noblesse comme une
cause perpétuelle de trouble et d'oppres-
sion , et le système anglais leur semblait
très défectueux ; ils reprochèrent à l'au-
teur de composer avec les préjugés , et
(T de faire prendre à l'esprit humain une
marche rétrograde. » La lettre d'IIelvé^
lius ne persuada pas le baron de la Brède
et de Montesquieu, le gentilhomme le
plus jaloux de ses droits seigneuriaux
qu'on pîit citer dans toute la Gnienne.
D'ailleurs , il avait coutume de répondre
« aux avis par des saillies , et changeait
rarement d'opinion. » Le président Hé-
nault , qu'il consulta aussi, ne vit dans
VEsprit des lois que des matériaux pour
un ouvrage qui était encore à faire, et
Silhouette, le traducteur de V Essai sur
l'homme, de Pope, et qui fut contrôleur
des finances, l'engagea à jeter son ma-
nuscrit aU feu. Montesquieu en jugea
différemment : « il ne pensait pas avoir
totalement manqué de génie ; il admi-
rait ce que tant de grands hoBraes en
France, en Angleterre et en Allemagne
avaient écrit avant lui ; mais il n'en per-
dit pas le courage : et moi aussi , je suis
peintre j dit-il avec le Corrége. » C'était
au reste un ouvrage tout-à-fait neuf,
prolem sine maire creatam , et destiné à
éclairer « tous les peuples de la terre. »
Fort du gé/ue avec lequel il avait traité
ce î sujet immense > , il méprisa les cri-
tiques, et « donna V Esprit des lois{\). >
Algar Griveau.
(1) Lett. 65, au chevalier tl'Aydies, 2 janvier
i7o2; Portrait de Montesquieu par lui-même; Ta-
riélés; lelt. 19, à Mauperluis , 23 novembre 171G;
letl. 8, à PaLbé Veouli , 17 avril 1742, etle'.l. 10,
au comte de Guasco, 1742; note sur la lellre 10;
leUv 32, à Duclos, lo août 1748; leU. 9. à Pabbé
Guasco, 1742; lelt. 11, 1" août 1744; letl. 12, ÔO
septembre 1744 ; lett. 18 , 174G , au même ; lellre
57, à M. le grand prieur Solar, 7 mars 1749; préf.
de l'Esprit des Lois; lett. lo, à monseigneur Cerali,
IG juin 174o; letl. 25, à Tabbé Guasco , 1"^ mars
1747 ; lelt. 25, à monseigneur Cerali, 31 mars 1747;
lett. 51, au même 18 mars 1748 ; Précis histor. sur
la Vie et les Travaux dé d'Àrcet , par Diaé; Esprit
des Lois , liv. xxx , c. 1 ; note sur la letl. 14 , à ma-
dame la comtesse de Pontac ; lelt. d'IleWélius, dans
l'édition des œuvres de Montesquieu de 179J, el la
note de rédileur ; lelt. d'Helvétius à Saurin, sur le
manuscrit de l'Esprit des Lois; Grouvelle, de /'au-
torilé de Montesquieu dans la révolution française j
M. Auger, Vie de Montesquieu, en tète de l'édition
de 1816; préf. de VEspril des Loii: ed io anche son
pittorc; épigraphe de VEspril des Luis: lett. 47, au
duc de Nivernais; Défense de V Esprit des Lois^
2« part.; d'Alcmberl , Eioge de Vonlesquieu. — Sui-
vant quelques uns , Pépigraphe prvlem sine matre
crea/fl/H, désignait l'absence d« la liberté en France
dans la science politique avant VEi-prit des Lois.
Sur Pinvraisemblancc de celle interprétation, voyez
M. Walkenaer.
DANTE ET LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE AU XIU" SIÈCLE;
PAR A. F. OZANAM (l),
Docteur en droit, docteur és-leltres.
Ayant à rendre compte d'une publica-
tion que son importance et son caractère
ne permettaient pas de passer sous si-
lence dans VUnii'ersité catholiquc_, nous
nous surprenons à regretter pour la pre-
mière fois d'être uni h l'auteur par la
fraternité littéraire qu'engendre la colla-
boration au même recueil. Ce lien n'en-
(I) Paris, librairie de Dobécourl, rue des Sainls-
Pcrcs,«9. Lyon, librairie do Giberton et Brun,
petite rue Mercière, il. Prix, I fr. ôO.
traverail pas rindépendance de notre
critique, nous avons eu occasion de le
prouver; mais il relient et gêne l'éloge,
toujours suspect sous iiiu^ plume amie.
INotre embarras .s'accroit de tout le mé-
rite de Tu livre, qui ne nous laisse guère
que la partie délicate et diflicilede notre
rôle. INous croyons donc devoir nous
borner à indiquer sommairement Io but
ijne s'est propos*^ M. Ozanam en écrivant
Patitc et la philosophie i utJu^liifiie uu
treizième siècle , U. plan i\ni\ a suivi, les
4()0
DANTE
Cilniions leur l^iisscronl entrevoir
chartnr dos (K'vrlopptMucns.
questions ou'il y embrasse. Cette ana'ysc j sujet, par la nouveauté du point de vue,
sudir.i pour r.«ire pressentir aux lecteurs \ par l'élcndue drs recherches, par la so-
rif;t(*rt^l et l'utilité d«i livre; quelques li(<il(^ de lYrudilion.
le Voltaire ne v. y.ni dans la Dù'ine Co-
j nivciie < qu'un ouvrage bizarre, mais
Ce ne s-^ra point {^Ire inlidè'e à notP'î 1 brillant «te beautés namnlles. où l'au-
niission dvî si-» pU» rapporteur que de, leur s'élève dans les dt^tails au-desNUs du
mentionner d'abord 'e jn^'enuMii porté! mauvais goùi de son siècle et de son su-
sur Z7^«/e e/ /<7 ;;///7aço/>A/V <\//Ao//>///o rt// • jet. » .higcuient d'une ouirajijeuâe lé;,'è-
trciZL'me siccle par des autorités p.irfu
l«*ment compétentes en maliéie d'érud
tion <'t de ?;oùt. Avant sa publication dé-
reté, contre lequel protestent tant de
sa vans personna;,'es (|iii saluèrent Dante
du nom de philosophe et de théolo-
finiiive. n'ayinl leçi ni le dernier coup ' gien. l/homma^ie que lui avaient rendu
de lime, ni bs t>ès importantes addi- : lioccace , Villani , Marsile Ficin, Paul
tion«; q i en ont fait un volume substan- j Jove , etc, la critique modtMne la solen-
ti-l réduit eneore aux dimensions d'une I nellement confirmé ; Brncker reconnaît
thèse pour le doctoral és-letlres, le livre I Dante comme «le premier d'entre les
de iVl. Ozanam avait comparu en Soi*- j modernes , auprès duquel les muses pla-
bonne devant un docte aréopage. La 1 toniciennes, depuis sept cents ans exi-
louantîe a une incontestable valeur lors-
qu'elle est mesurée par des contradic-
teurs officiels, tels que IMM. \illemain,
Cousin. Jouffroy. Fauriel, Leclere, etc.,
réunis tout exprès pour cribler d'objec-
tions le candidat et sa thèse. Accoutumés
à la sévérité critique , qui est un de leurs
devoirs , et que leurs lumières rendent si
dangereuse pour la médiocrité, peut-être
pouvaient-ils en cette occasion se mon-
trer plus exigeans que jamais j car, d'une
part, les précédens littéraires de IVl. Oza-
nam. auxquels se joignait le titre de
docteur en droit, promettaient une œu-
vre capable de soutenir un sérieux exa-
men ; d un autre côté, son orthodoxie .
nettement déclarée, était une origirialiié
pour la Sorbonne morlerne. Comme
toute hardiesse consciencieuse, elle avait
lées, aient trouvé un asile; un penseur
égal aux plus renommés de ses contem-
porains, un sage qui méritait d'être
compté au nombre des réformateurs de
la philosophie. > Toutefois, si les hom-
mes instruits décernent volontiers à
Dante le litre de penseur profond, il en
est bien peu parmi eux qui pussent légi-
timer leur complaisante adu»iralion. il
en est bien peu qui pussent recueillir les
traits épars de la philosophie de Dante
et en reconstituer l'ensemble.
C'est ce travail qu'a entiepris IM. Oza-
nam: il s'est proposé de mettre en évi-
dence l'élément philosophique, qui est
peut-être la valeur princij aie de la Di-
vine Comédie. Evitant soigneusement
recueil des interprétai ions léméraireset
des hypothèses fantastiques, il ne mar-
chance de plaire, mais sous la condition j clie qu'appuyé ^ur les textes, il eniprunle
que la science égalerait la franchise et la parole même du poêle, et les obscu
que le talent ne ferait pas défaut à la foi.
Témoin de l'épreuve, nous eûmes la joie
rites que peut présenter la pensée for-
mu l(;e dons la Divine Comédie, il ne les
de voir les juges applaudir à cette heti- } dissipe qu'en rapprochant «lu poème les
reuse alliance , réalisée par Z^/7/?/c e/ la autres écrits de Dante, qui en sont le
philosophie catholique au ireizume siccle. contplément nalurtl et le plus légitime
« Une thèse aussi remarquable honore commentaire.
non seulement le candidat, mais la Fa- ^e serait ce 1-^ que le laborieux amuse-
cull<^ elle même. > Telles furent les ex- ment d'un éruHil qui se passionne pour
pussions de M. Villemain. résumant i\e% riens dijf.cilcs ? ^o\\ , ceries.
l'opitiion «te se- collègues. Quelques jours < De toule> les choses du moyen Age,
après , M C()\isin r»ndait compte dans la plus calomniée , celle dont la réhabili-
VEcho du monde savant , dts travaux talion s'est fait le plus attendre , c'est sa
philosophiques récemment publiés, et il philosophie: contre elle, l'ignorance a
signalait cehii de M. Ozanam comme un suscité le dédain, et le dédain à son tour
des plus distingués par l'importance du a encouPtigé l'ignorance. On nous l'a rc-
ET LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE AU XIIU SIÈCLE.
401
présentée parlant un langage barbare,
p»*dantesque dans ses habitudes, mona-
cale dans ses tendances. Sous ces dehors
défavorables, nous l'avons facilement
crue absorbée dans des préoccupations
toutes théologiqups, alternativement li-
vrée à des spé( ulations sans profit ou à
des disputes qui n'ont pas de lin. Il nous
pacaissaitque Leibnilz avait traité IVcole
avec U!>e souveiaine indulgence en assu-
rant qu'on lrou\erait de l'or dans son fu-
mitr. Or, voici une philosophie qui s'ex-
prime dans la langue la plus mélodieuse
de l'Europe, dans un idiome vulgaire
que les femmes et les enfans compren-
nent; ses leçons sont des chants que les
princes se font réciter pour charmer
leurs loisirs, et que répètent les artisans
pour se déla'^ser de leurs travaux; la voici
d<^gagée du cortège de Técole et de la
servitude du cloître, aimant à se mêler
aux plus doux mystères du cœur, aux
plus bruyantes luîtes de la place publi-
que; elle est familier»^, laïque, et lout-à-
fait populaire. Si l'on essaie de la suivre
dans le cours de ses explorations, on la
voit, partie de l'étude profonde de la na-
ture humaine, s'avancer élendanl ses
conjectures sur la création lout entière,
pour s'aller peidre à la fin, mai^ à la lin
seulement, dans la contemplation de la
divinité; on la trouve partout ennemie
des subtilités dialectiques, n'usant d'ab-
s!rac ions que sobrement, et comme de
fi)rmules nécessaires pour coordonner
des connaissances positives ; peu rêveuse,
et moins empressée à la réforme des opi-
nions qu'au redressement des mœurs.
Puis, si l'on s'enquiert de son origine,
on apprend qu'elle naquit à l'ombre de
la chaire des docteurs scholastiques,
qu'elle se donne pour leur interprète,
qu'elle en fait preuve et qu'elle en fait
gloire. Il y a là sans doute un phéno-
mène remarqïiable en soi ; mais, peut-
être, il y aura plus. On se laissera ré-
concilier par l'élève avec ses maîtres, on
ira s'asseoir h leurs pieds. Les préven-
tions accumulées se dissipeiont, et lais-
seront reconnaître une lacune dans 1 his-
toire de la science. Une lacune reconnue
est bien près d être remplie (1\ >
I\I. Ozanam fait mieux que d'indiquer
la lacune; il la comble en partie. Pour
(t) Introducfiotu
caractériser la philosophie de Dante, il
recherche quelles furent ses affinités con-
temporaines, il apprécie la culture intel-
lectuelle de l'époque qui produisit la
DL\^ine Comédie; il traduit enfin des ex-
traits de saiiit Bonaventure, de saint
Thomas, d'Alberl-le-Grand et de Roger
Bacon, qui, embrassant dans un cadre
restreint les points principaux de leur
enseignement, éclairent la doctrine de
Dante j'ar celle de ses maître*, et con-
courent à faire connaître la pliUosophie
catholique du treizitme siècle. Ces ex-
traits sont presque tons relatifs à des
questions dont se préoccupe vivt^ment la
science ou la pliilosophie moderne De là
résultent pour le lecteur des rapproche-
mens d'un haut intérêt et des compar.ii-
sons fort piqiiantes. Le caractère émi-
nemment libéral et la mâle hardiesse
des opinions professées en matière poli-
tique par les docteurs catholiques du
moyen âije. et principalement par Vange
de L'école, sont de nature à déconcerter
lesesprils prévenus ou igriorans chez les-
quels le nom seul du citholi( isme im-
plique l'idée d'une servile timidité. En
lisant le passnge de saint Bonaventure,
intitulé Rapports du physique et du mo-
ral, on apprend a«:ssi à ne pt.int consi-
dérer comme une nouveauté sans exem-
ple le gern-e d'ob«ervalions dans lequel
se complaisent les disciples de Gall . de
Spurzheim. de Lavater. TJles n'avaient
pas été étrangères au moyen âge; mais
le libre arbitre n'avait rien à redouter
d'une science que la religion tenait en
garde contre le matérialisme. «Il faut se
souvenir, disait-elie, que les formes exté-
rieuies ne marquent pas au s» in de la
nécessité les caractères intérieurs qui
leur correspondent; elles ne sauraient
détruire la liberté de l'âme, dont elles
indiquent les tendances. Encore la valeur
de ces indices e>t-elle seu'ement conjec-
turale, et quelquefois incertaine; de fa-
çon qu'en cette matière ce serait témé-
rité que de précipiter son jugement; car
l'indice peut se trouver accidentel, et s'il
est l'ouvrage de la nature, l'incliiia ion
qu'il représente peut ctMcr à l'ciseendaut
d'une habitiule opposée, ou se redrrsser
sous le frein moJéraleur de la rai-
son (I). »
(1) S. BonavcDlure.
4i);i
DAISTIi
.It'tor (juolquo jour sur la pliilosophio
calholique du moyen A^'e, la montrer
dans los (^crits de Daiilo sous son v^lc-
mrnl poiMiquo el J0î»ulaire; consl «ter
ainsi i qu'on savait dt^jà l'art de penser
et de dire, alors qu'on swnil encore
croire el prier, et qu'il faut avancer de
deux siOicles et plus cette date gt^ndrale-
nient admise de la reiiaissance, qui sup-
pose d'une mani(>re calomnieuse l'abru-
tissement de dix gdni^rations antérieu-
res. Tel est donc ce que s'est proposé
M.Ozanam. « Les f-iits et 1« s idées que
nous avons recueillis étaient poumons,
dit-il, quelques fleurs de plus à répandre
sur les tombes de nos pères qui fur^'Ut
bons et grands, quelques grains d'encens
de plus à oftVir sur les autels de Celui,
qui les fit bons et grands pour ses des-
seins. »
De ce travail sur Dante résulte un au-
tre enseignement, qui a tout le mérite de
l'opporltinilé. Le nombre est grand au-
joufd'luii de ceux qui professent la théo-
rie de l'arl pour l'art, et n'attribuent à la
poésie qu'une valeur purement esthéti-
que. «Or, voici un poèie qui parut dans
un siècle tumultueux, qui mari ha comme
enveloppé d'orages. Cependant, derrière
les ombres mouvantes de la vie. il a pres-
senti di s réalités immuables. Alors, con-
duit par la raison et par la foi, il de-
vance le temps, il pr'nètre dans le monde
invi-iible. il s en met en possession, il
s'y établit comme dans sa patrie, lui qui
n'a plus de patrie ici-bas. De tes hau-
teurs, s'il laisse encore tomber ses re-
gards sur les choses humaines, il en dé-
couvre à la fois le principe el la fin; par
conséquent, il les mesure et les juge.
,Ses discours sont des enseignemens qui
subjuguent les convictions, en même
temps que par le rhythme ils se fixent
dans les mémoires, etc., etc. > i^'exemple,
quand il est excellent , entraîne après soi
la réfutation des théories contjaires.
Dante combat avec toute l'autorité de la
gloire l'étrange doctrine de certains
poètes modernes, pour lesquels «l'art
n*est qu'une jouissance sans but ulié-
rieur. parce cjue pour eux la vie est un
spectacle sans signification sérieuse. »
>on> met. oîis sous les yeux du It^cteur
la table des matières (ju'einbrasse IJaiilc
et la philosophie cutholi'/ue au (reizii//ic
ucrloi c'est le plus bref moyeu de leur
faire connaître le plan du livre.
Introduction.
PBKMtÈHK l'AUril-:.
Cliap. I. Situation religicui»e, politique, iotellec-
lutlle do lu clirélienlû du Irciiiùuic uu quutoi zièn)e
siècle-, causes (jui lavorisèrent le développement
de la pliilusopiiie.
Ctiap. 11. De la scolastique au treizième siècle.
Chap. 111. Caraclères particuliers de la philosophie
itali(;nne.
Chap. IV. Vio , études, génie de Dante. Dessein
l^éoéral que l'élément philosophique y obtient.
SECONDE PARTIE.
Chap. 1. Prolégomènes.
Chap. II. Le mal.
Chap. in. Le mal cl le bien dans lear rapproche-
ment et dans leur culte.
Chap. IV. Le bien.
TROISIÈME PARTIE.
Chap. I. Appréciation de la philosophie de Dante.
— Analogies avec les doctrines orientales.
Chap. II. Rapports de la philosophie de Dante avec
les écoles de l'antiquité. — Platon el Aristote. —
Idéalisme et sensualisme.
Chap. III. Uapport de la philosophie de Dante avec
les écoles du moyen âge. — Saint Bonaventure
et saint Thomas d'Aquin. — Mysticisme el dog-
malisrae.
Chap. IV. Analogie de la philosophie de Dante avec
la philosophie moderne. — Empirisme et ratio-
nalisme.
Cbap. V. Orthodoxie de Dante.
QUATRIKMK PARTIS.
Recherches supplévientaires et document.
Recherches supplémentaires pour servir à l'histoire
du Dante el de la Divine Comédie.
I. Explications sur la vie politique de Dante. —
S'il fut guelfe ou gibelin ;'
II. Béalrix. — De l'influence des femmes dans la
société chrétienne , cl du S)inbolisme catholique
dans les arts. — Sainte Lucie , la Sainte-Vierge.
III. Premières études philosophiques de Dante.
— Comment il fut conduit aux questions mo-
rales et politiques. — Son respect pour l'auto-
rité d'Arislolc.
IV. Du cycle poétique et légendaire auquel appar-
tient la Divine Comédie.
V. Vision de saint Paul , poème inédit.
Documens pour xervir à rhisloire de la philosophie
au treizième siccle.
I. Bulle d'Innocent IV pour le rélablissement des
études philosophiques.
II. Classilication générale des connaissances hu-
maines.
m. Dieu.
IV. L'homme.
V. La société.
\ I. La natur»;.
La partie accessoire du livre, celle qui
ET LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE AU XIIF SIÈCLE.
403
est intitulée Recliercïies supplémentaires
po'ir servir à l'histoire de Dante et de la
Divine Comédie, obtiendra peut-être les
préférences de !a majorité des lecteurs.
Les questions historiques et littéraires
qui y sont traitées offri^nt un intérêt pi-
quant. M. Ozanam a su les revéîir de
gracieu5es et brillantes couleurs, em-
pruntées souvent à Dante lui-ir.ême. Le
charme des déiai's suffit pour captiver
l'esprit le plus inaUentif. en nu-rae temps
qu'i.ne grande ribondance de notions
exactes, neuves, importantes, recom-
mande ces pages à quiconque veut étu-
dier sérieusemen! Dante eî le moyen â^e.
Les hommes qui approfondissent l'his-
toire de la littérature sauront un gré
particulier à ^I. Ozanam des précieuses
indications contenues dans le chapitre 4
de la quatrième partie, et du soin qu'il
a pris de publier dans le chapitre 5 un
ancien poème légendaire jusqu'alors iné-
dit.
DaiKle chapitre d de la troisième par-
lie, l'auteur résume les preuves qui éta-
blissent Torthocioxie de Dar.te, à la dé-
fense de laquelle le caidin.il Dellarmin
ne dédaigna point de consacrer sq i Inme.
>ous terininerons en transcrivant la lin
de ce chapitre , afin de laisser le lecteur
sous une impression moins défavorable
que celle produite par une ^èche ana-
lyse.
i On a dit qu'Homère était le théolo-
gien de l'antiquité païenne, et Ton a re-
présenté Danle à son tour comme THo-
mère des temps chrétiens. Cette compa-
raison, qui honore son génie, fait tort à
sa religion. L'aveugle de Smyrne fut jus-
tement accusé d'avoir fait descendre les
dieux trop près de l'homme, et nul , au
contraire, mieux que le Florentin, ne
sut reU'vei' l'homme et le faire monter
vers la divinité. C'est par là, c'est par la
pureté, rimmatéri'ilité de son symbo-
lisme, comme par la largeur infinie de
sa conception, quil a laissé bien au-des-
sous de lui les poètes anciens et récens,
et particulièrement Mdlon et Klopstock.
Si donc on veut établir une de ces com-
paraisons qui fixent dans la mémoire
deux noms associés pour se rappeler et
se définir l'un l'autre, on peut iVive . et ce
stra k' rtsuuié de ce travail. q;ie la
Divine Comédie est la somme liltérairç
et philosophique du moyen âge, et
Danle , le saint Thomas dp la poésie.
i Ainsi nous trouvons-nous lamenés à
notre point de départ, à cette fresque ad-
mirablr^ du Vatican où Dante est con-
fondu parmi l<^s docteurs, à ces hom-
mages solennels et populaires que l'Italie
lui a décernés; nous savons maintenant
la raison de sa gloire. C'est que la con-
science quil avait de ses propres facultés
ne lui avait pas fait oublier la fatalité
commune de la nature, condamnée jus-
qu'à la fin à souffrir et à ignorer, c'est-à-
dre à croire et à servir. Si élevé quil fut
au-dessus des autres hommes, il ne pen-
sait pa: que la distance qui les sépare du
ciel fût diminuée pour lui : il leur por-
tait trop de respect et d'amour pour
chercher à leur imposer la tyrannie de
ses opinions ;;ersonnelles. pour vouloir
se détacl.er d'eux en ce qu'ils ont de plus
cher, leurs croyances ; il demeura dans
la cummuîiion des idées éiernelles. où
se trouvent la vie et le salut du genre hu-
main: il lit que les plus humbles de ses
contemporains et les plus élo gués de ses
descêniians pussent i'appeer leur frère
et jouir de ses triomphes. Six cents ans
ont passé depuis que !e vieil Alii^hieri
s'est endormi à Ravenne sous le marbre
sépulcral. Depuis lors, se sont succéilé
vingt géné.'alions dhommes parlans, se-
lon l'énergique expression des Grecs, et
les parolt s qui .'Ont tombées de leurs
bouches, plus encore que la poussière
de leurs pas. ont renouvelé la Tice de la
terre. Le saint empire louiàin n'est plus;
les querelles qui agitaient les républi-
ques italiennes se sont éteintes avec les
républiques eiles-mcmes; le palais des
prieurs de Florence est désert, et sur
l'autre rive de l'Arno, une dynastie, ac-
climatée par ses bienfaits, porte paisi-
b emenl le sceptre granJ-ducal de Tos-
cane. On ne coiinait plus le lieu où repo-
sent les cendres de Héatrix. et le nom
même de sa fan; il le serait perdu s" il ne
se trouvait inscrit parmi les fondateurs
d'un hôpital obsc-r. Les chaires où dis-
sertaient les maîtres de la scholastique
sont restées muettes. Les navigateurs ont
exploré ces mers loiulaiues, autrefois
fermées par une crainte superstiti* use,
et au lieu de la mo.iLigiie au l'urgaloire
Cl de ses immortels habitans, ils y ont
404
BULLETINS BIB
vu des rivages et des peuples semblables
aux noires. Le télescope a plonj^é dans
les cieux . et ces neuf sphères. q»i\»n sup-
posait se mouvoir harmonieusement an-
tour di* iu)us, se sont enfuies d.ins h*
vide. AiiiNi se sont évanouis idus les i^en-
res «l'intérêt politique , rlé^i.ique , scurn-
tifique, dont h^ poème de Dante était re-
d'V.ible aux choses pass.igères d'icf-b «s ;
il n'a'Tait plus que le mérite d'un docu-
ment his'orique, diliiciiemenl apprécia-
ble s'il n'eaipruntait ai'leurs une valeur
cons anle. ninvirsf Ile. Ces mystères de
la mor' . qui préoccpaicMl les hommes
d'autrefois, n'ont pas ces é de solliciter
nos méditations . el mille autre lumière
que celle du catliol cisme n'est venue les
éclairer. C(Hnme il guidait les imagina-
tions ardentes de nos pères, il conduit
encore nos irîtelli;,'ences adultes el rai-
sonneuses; il domine tous les dévelop-
pemens des facultés humaines, immuable
LlOGllAPHigUES.
au milieu des ruines de la vieille science
et des constructions de la science nou-
velle; il n'a pas à craiiulre les Christophe
(^oloml) et les (opeinic de l'avenir j car,
de même q"e ces deux grands hommes,
en décoti»ranl la fo<me véritable et les
relations du ^l'>be, ont lix", une fois
pour toule?^ . les OMinions incertaines sur
ces deux points principaux du sys èine
du momie, el n'ont laissé aux astrono-
mes et aux navigateurs futurs que des
découveiles de détail : ainsi le calhoii-
cisfue. en faisaiit connaître l homme et
ses relations avec Dieu, a révélé pour
toujours le système du monde fi.oral; il
ne laisse plus à découvrir une nouvelle
terre « t de nouveaux cieux , mais seule-
ment des vérités isolées, des lois subal-
ternes, trop peu pour satisfaire l'or-
gueil, assez pour captiver lon^-temps
enco<e l'assiduité laborieuse de l'esprit
humain. > P. L.
I
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
HISTOIRE DU DRAPEAU , DES COULEURS ET
DES l.NSIliNES DE LA .MONARCHIE FRAPÏ-
ÇA1:)E. Pit'céctée de l'histoire des enseignas mi-
litaires ctiez les anciens. Par M. Rbv , membre de
la Société de* Antiquaires de France. (2 vol. in-
8" el li-i planches. — Chez Techner el Delloye.)
Gloriœ majorum.
Il est diriiciltt de donner en peu de mois une idée
juste, c'est-à-dire coraplcle , d'un ouvrage rempli
de faits instructifs. LVsst-nliel après tout est de le
signaler à ratieiilion publique , s'il en est digne
comme l'ouvrage qui non* occupe en ce moment , el
que TAcadémie des loscriplions el Deiles-Lel.res a
déjà Couronné d'une première mention honoraLle
dans le concours des aiiliquilés nationales. Son au-
teur, .M. Rey, expl que d'abord ce que furent les en-
seignes militaires dans raniiquité : il passe en revue
celles des Égyptiens, des Israélites , des Perses , des
Crées et des Romains. Il fait voir qu'elles étaient
presque généralemeut des objets de culle el (piel jue-
fois nussi de superstition; qu'elles étaient tontié<'s
aux plus braves ; que celles des ennemis vaincus
étaient appendues aux voûtes d<'s temples comme
les plus glorieux des trophées , etc., etc.
Quelque favorables que fussent les éloffes pour
composer des éienlards , cependant on ne s'en ser
Tit pas de bonoe laure à cet usage , el long-temps
on préféra des objets en relief, lourds el sans éclat.
Le tabarum des empereurs romains est presque
le premier étendard flottant que l'on connaisse , et
il est la t:ansilion des enseignes de rantiquilé aux
drapeaux des temps plus récens.
Le second livre est consacré à l'examen des en-
seignes chez les Germains, les Francs et les Gau-
lois, et des eiiibiémes dont elles étaient ornéeii. Ce
qui nous conduit aux enseignes du moyen âge , où
nouit voyons une distinction imporlaDle cl que dé-
sormais il ne faudra pas perdre de vue en é.udiaot
l'tiisloire de celle époque, c'est qu'e.les étaient de
deux sortes : de dévotion , comme la chape de saint
àlartin el l'orillamme ; ou politiques, comme la ban-
nière de France el les deux pennons du roi ; celles-
ci , malgré la haute dignité (|u'elles désignaient,
codaient toujours le pas à celles-là , lorsqu'elles pa-
raissaient ensemble sur le même champ de bataille.
Les enseignes de dévotion ont changé quelquefois
d'objet el de couleur; par exemple, la chape de
saint Martin a été bleue parce qu'elle était la cou-
leur de l'abbaye de saint Martin à qui le bleu était
affecté en .-a qualité de confes.seur de la foi : l'ori-
flaminc a élé rouge à cau>e de la l)anniére de Pé-
gli>c de Saint-Denis , consacré à un martyr. La ban-
nière de France et les pennons du roi , au contrai-
re , insignes de pdUiquo, loal restés cunttamineDt
bleus.
I
rjQQœ
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
oKounie^o J\.S. — OjeceuiDtC' 4 83a.
^iXm($ ViHxCim$($.
COURS D'HISTOIRE SUR L'ORIGINE , L'ACCROISSEMENT
ET L'INFLUENCE DES ORDRES MONASTIQUES.
QUATRIÈME LEÇON (1).
Opposition des moines au néo-paganisme de Julien.
— Saint Cyrille et les moines d'Alexaniirie. — P(i-
rabolani , frères de !a chanté, à Alexandrie. —
Saint Ephrem , sa vie monasiique. — Solitaires
de la Mésopotamie.
Mon projet était de rapporter ici les
lois des empereurs romains concernant
les inslilulioiis monastiques , et de con-
sidérer ces institutions dans leurs rap-
ports avec l'ordre politique tt civil. Mais
je crois qu'il sera mieux de répartir ces
lois, chacune à l'époque et au fait aux-
qtieis elle se rapporte directement.
Je commencerai par présenter l'opposi-
tion ardente des moines orientaux au
néo-paganisme de Julien. Cet homme
qu'on a trop blAmé et trop loué , a été
un des plus grands empereurs romains.
On me permettra de lui consacrer une
page, afin de mieux faire comprendre
ensuite les travaux intellectuels des
moines catholiques pour la défende du
christianisme dogmatique qui dès lors
s'établissait dans le monde comme in-
stitution sociale.
(1) Voir la 3' leçon, n» 4o, ci-dessus , p. 182.
TOUS YIU. rr ll*i 48. lU5il.
La conduite de l'empeieur Julien dé-
note un esprit soumis au jou^ de la
superstition la plus mesquine et la plus
étroite (1) ; et cependant les nonibieux
écrits que ce prince nous a hiisscs portent
l'empreinte des nobles idées de l'école
platonicienne. Ainsi , dans son discours
en l'ho?ineur du soleil roi > il y a des
choses fort remarquables sur le Logos de
Platon, sur celte intelligence éternelle,
pioduction du Dieu souverain dont
elle est la vive image, qui de toute éter-
nité arrangea l'univers, qui le conserve
et le conservera toujours, et h laijvielie
les ûmes vertueuses vont se réunir après
la mort (2). Depuis long temps les païens
avaient senii la nécessité de proelainer,
d'une voix intelligible , le principe de
l'unité de Dieu (3 ; et à expliquer allé-
goriquement leur théogonie (4j. Les au-
teurs modernes, entre autres M. de ChA-
(1) Socraies, lib. m, cap. 2. — So2oménc, lib.
m . cap. .">. — Amuiian-Marc. Passim. — /ozime ,
lit), m , cap. 0. — Baniluri , numiimata impcrator.
vomanor. Paris, 171li, t. ii , p. -137.
(2) Oral. ir. Juliani opéra. Edil. Spanhein) ,
in lolio. Leipsic, IGtHJ.
(ô) Mosheim. De studio elhnicorutn Chritt, iwii-
tancii , À \ix.
(4) Juliao., oral* t, îur Cyl)èle.
406
COURS D'HTSTOIRF. SUR LES ORT3RES MONASTIQUES,
teaubriand ,1) cl Renjaniin Constant (2 .
ont beancoiip tr )p (Mcv(^ Jiilirn . et lui
ont piiMc dt's desseins IxMiiconp trop
vastes. ISous croyons, avec lier wcrdon (3)
et M. lU'n<;not (4). (pie Julien, sans avoir
con(ju le ])rojel d'une léfornie, eliercliail
ù introduire, dans le polythéisme, les
idt^es platoniciennes et ii ramener vers la
pratique des vertus les pontifes païens
qui, surtout en Orient, vivaient dans la
plus complète dt^considt^ration. Le pre-
mier alliUMe qui descendit dans l'arène
pour comballie le néo-paganisme l'ut
saint Grégoire de IVazianze. Nous avons
encore de lui dcu\ ontisons céièl)res
contre Ji:lien. Saint Grégoire considère
surtout la question sous le point de vue
social ; (luelques citations vaudront
mieux (lue mes faibles paroles.
« De quel caractère èles-vous revêtu
pour vous élever contre Ihéritage de
Jésns-Clirisl qui ne finira jamais, quand
bien même on Tattaquerair avec plus de
fureur encore qi.e vous ne faites? 11
subsistera et croîtra toujours : les oracles
des prophètes , les prodiges que nous
voyons m'en répondent. Dieu est l'auteur
de cet héritage ; il en a fait part à
l'homme; la loi en était la li^^nre; Jésus-
Christ l'a renouvelé , les apôtres l'ont
affermi, les évangélistes ont achevé de
le perfeciionner. Osez -vous opposer vos
abominations au sacrilicede Jésus-Christ,
le sang des taureaux à son sang qui a
purifié le monde? Opposerez-vous la
guerre à la paix? Lèverez-vous les mains
contre celles qui ont été percées de clous
à cause de vous? Dresserez-vous un tro-
phée contre la croix : vous révolterez-
vous contre la résurrection ? »
Après avoir montré l'extravagance de
celle entreprise de Julien, en lui disant
que, vouloir changer la religion chré-
tienne, ce n'était rien moinsenlreprendre
que d'ébranler la puissance romaine et
mettre en péril tout l'empire (5)5 il op-
(1) Elude» hittoriquet, l. il , in-8«.
(2) Da piihjthéitme romain. Paris, IGôI, loin, il,
p. 'iH.i.
{7^) Van H<!rv\erdrn , de Juliano imperalore , te-
ligianis ekriiltana hotie , eudemqite vindicc. Lugd.
Balav., 1027, in-8", p. 2«."1.
(4) IlittoÏTf de la desduriinn dn paganisme en
Occident. lu-H ', IBÔti, l. i, p. 2(J<).
(8) Oralio. m, D. Grrjor. Na/ian. , p. BO.
po«^c ainsi les vertus des solitaires à celles
(ies philosophes , des guerriers et des
autres grands hommes de l'antiquité
paienne.
« Jetez les yeux sur ces gens qui
manquent de tout, dont le corps est sec
et usé pour être plus en état d'approcher
de Dieu. Ils couchent à terre et ils ne se
lavent point les pieds, ces hommes si
humbles , qui sont au-dessus de toutes
choses humaines, qui sont libres jusque
dans les fers ; ces hommes que la morti-
lication rend immortels, qui s'unissent à
Dieu en se détruisant eux-mêmes, qui ne
savent ce que c'est que l'amour profane ,
et qui sont brûlés de l'amour divin. Ce
sont des sources de lumières qui répan-
dent leurs rayons de toute part ; leurs
chants imitent la psalmodie des anges ;
ils passent les nuits entières à louer
Dieu; leur esprit est comme ravi en Dieu
avant que la mort le détache de leurs
corps. Quoiqu'ils soient très purs, ils se
purifient sans cesse; ils sont dans des
cavernes comme dans le ciel ; quoiqu'on
les foule aux pieds ils triomphent; leur
nudité est extrême, mais ils sont revêtus
de l'incorruptibilité j leur solitude leur
tient lieu d'une grande assemblée. Ils
renoncent à tous les plaisirs mondains,
mais il.s goûtent des douceurs qu'on ne
peut décrire; les larmes qu'ils répandent
servent à effacer les péchés du monde;
leurs mains, qu'ils lèvent au ciel pendant
leurs prier es. éteignent les flammes, adou-
cis'>ent la férocité des bêtes, émoussent
le fil desépées, mettent les armées en
fuite et arrêteront enfin un jour le cours
de votre impiété. >
Pourtant cette opposition , tout ar-
dente qu'elle était contre la doctrine ,
recommandait aux chrétiens la miséri-
corde et la plus grande tolérance; et
saint Grégoire, à la lin de son second
discours contre Julien^ recommande in-
stamment deux choses; de profiler des
persécutions, et de ne pas se venger des
païens , mais de les vaincre par la dou-
ceur. Les chrétiens n'observèrent pas
toujours de si justes avis, et ce qui se
passa quelques années plus tard à Alexan-
drie le prouve évidemment. J'entrerai
(l.ius (juelques détails pour éclaircir
deux points iniporUns de l'hi,3toire mo-
nastique.
PAR M. EMILE CHAVIN.
Saint Cyrille, devenu patriarche d'A-
lexandrie, composa contre Julien six li-
vres de controverses, dans lesquels il nous
a conservé toute la doctrine religieuse de
l'empereur ; c'est une œuvre Ihéologique
en dehors de notre sujet. Alexandrie avait
toujours été le rendez-vous des idées hé-
rétiques et divisionnaires en philosophie
comme en théologie. C'est à Alexandrie
qu'on avait essayé la fusion des idées
orientales et platoniciennes avec les idées
chrétiennes ; c'est à Alexandrie que le
christianisme eut son premier enseigne-
ment philosophique, et par conséquent
ce fut à Alexandrie que le néo-paganisme
de Julien et la philosophie platonicienne
eurent le plus long retentissement. Saint
Cyrillepritpossession du siège patriarcal
au milieu des plus vives discordes. Il
commença par chasser les hérétiques no-
vatiens et les juifs; ces derniers soutin-
rent contre les chrétiens des luttes ter-
ribles et sanglantes. La population pres-
que entière était chrétienne ; aussi le gou-
verneur Oreste voyait avec peine l'autorité
populaire de l'évêque Cyrille, et il cher
cha tous les moyens de la rabaisser et de
lui nuire : ce fut une guerre à outrance.
Un jour, les moines de Psitrie, qui déjà
avaient pris avec chaleur le parti de l'é-
vêque Théophile contre Dioscore, quit-
tèrent leurs solitudes , et , au nombre de
cinq cents, descendirent à Alexandrie;
ils poursuivirent le gouverneur Oreste,
en l'appelant païen et idoLâire, et l'un
d'eux, nommé Ammonius, lefrappa jus-
qu'au sang (I). Quelque temps après, une
bande furieuse , qui avait pour chef un
lecteur, nommé Pierre, parcourant les
rues d'Alexandrie, rencontra la savante
Hypatia. Cette femme admirable de vertu
et d'intelligence, que l'évêque Synesius
appelait sa maîtresse , sa mire et sa
sœur (2), fut dépouillée et tuée à coups
de pots cassés (3). Quelques savaiis mo-
dernes et même des hommes fort hono-
rables ont attribué la mort d'ilypatia à
(1) Socrate, Uw/., lib. tu, cap. M.
(2) Synpsiu» s'exprime ainsi dans sa seizième
Épilre, édil. du 1». Pelau : t De«uinln'ns in leclo
liane episloluin dirlavi, quain incoluinitf accipias
precor, m«(er ac suror el magistra , el in liis omai-
bus benc de me tncrita , etc. ))
(3) Socrale, Uitt.f lib. yii, cap. IJ.
8h
saint Cyrille et aux moines de Nitrie et
d'Alexandrie; je dois les justifier d'un
crime si horrible.
Le récit de Socrate ne prouve rien
contre Cyrille et les moines. Philostor-
ge, historien ecclésiastique contempo-
rain d'Hypatia , parle aussi de la mort
funeste de cette femme admirable , mais,
loin de l'attribuer à saint Cyrille, il ne le
nomme pas une seule fois (1). Au quator-
zièmesiècle, NicéphoreCallixterapporte
que les clercs de l'évêque Cyrille ^ con-
duits par le lecteur Pierre j, massacrèrent
Hypatia à cause du crédit qu'elle avait
auprès d'Oreste. D'abord les paroles de
JNicéphore ne prouvent rien centre Cy-
rille et les moines d'Alexandrie; ensuite,
Nicéphore, historien peu considéré, n'est
pas d'une assez grande autorité pour être
cru sur parole sans autre garant, quand
les faits sont contestés; et sur la mort
d'Hypatia il n'a pu savoir que ce qu'en
dit Socrale; ce qu'il y ajoute est pure-
ment d'imagination. Quand Cyrille n'au-
rait pas fait ces actions éclatantes de zèle
et de vertu qui l'ont fait honor«^r dans
toute l'Eglise, il suffirait qu'il fut homme
raisonnable et homme public, qui avait
une réputation à conserver, dont il était
d'ailleursfortja!oux,pourqu'on ne puisse
pas l'accuser d'unetémérité aussi aveugle,
après fout ce qu'il avait fait pour se ré-
concilier avec Oreste. Les ennemis du
saint évêque d'Alexandrie disent, pour
appuyer leur sentiment , que Damascius,
auteur de la fie d'Isidore el qui vivait
dans le sixième siècle, attribue ce meur-
treà saint Cyrille. Lesavant Henri de Va-
lois nous apprend dans ses notes sur So-
crate (2) qu'il avait entre les mains un
extrait plus considérable que celui qui
est dans Suidas. Sans contester l'authen-
ticité de ce manuscrit , qui n'a point été
publié, je ferai remarquer que le païen
Damascius vivait plus de deux siècles
après le fait qu'il rapporte, et que pour
un récit, du reste si invraisemblable, il
ne faut pas abandonner l'aulorilédes con-
temporains.
Suidas, qui parle assez au lorg d'Ry-
p.Uia , rapporter plusieurs senliuiens sur
sa mort; quelques-uns sont peu favora-
(J) riiilostorij., Ilist., lib. vin, cap.».
(2) Ànnotalio., va Ijb. vn, p. ÛG.
408
COURS D'IllSTOlllE SUR LES ORDRES MOWASTIQUES,
blesàsaint Cyrilh*, inaisSuidasJoin de 1rs
adopter. Tiil (Mit<'n(lre assez claiieiiunt
qu'elle fui sacriliée à l'envie que sa sa-
gesse et sa science avaient e\cit<^e eoii-
tre elle (I;. Ilesyciiius n'en dit pas d.ivan-
lage. Ces preuves positives , tirées des
anciens auteurs, sont appuytS's de l'auto
ritt^ et de la science de deux bibliographes
protestans. Albert F.ibricius , dans sa lU-
bliothlujuc grecque , dit qu'elle fut enve-
loppée dans une sédition populaire, et
que le peuple ne se souleva contre elle
que parée qu'il lui attribuait la mésin-
telligence entre l'évùciue et le gouver-
neur (2). Cave, dans son Histoire Litté-
raire, soutient : l°que Damascius, calom-
niateur de saint Cyrille, ne doit pas Otre
cru ; 2" que la grau'le probité de sairit Cy-
rille ne laisse aucun lieu .'i cette accusa-
tion (3); 3" il rejette cette action sur la
légèreté et l'inconstance du peuple d'A-
lexandrie.
Tout ce qu'il y a de certain ot de prouvé
par les moîiuniens ecclésiastiques, c'est
qu'IIypatia était considérée par les chré-
tiens d'Alexandrie comme le principal
appui du paganisme, et que la haine des
hommes qui cultivaient la scienc;; plato-
nicienne était irritée de la supéiiorilé
d'Hypatia. Au reste, le lecteur Pierre, à
peine membre du clergé d'Alexandrie,
était un hommepeuestiaiédesainlCyrille
et des évêques orientaux ^ et l'on trouve
une lettre de saint Isidore de Péiuse (1)
adressée à un lecteur Pierre, qui avait
besoin de remèdes forts pour guérir les
plaies de son Ame ; l^enain de Tille-
mont '5) et les Rollandisles (G; croient ce
Pierre meurtrier d'Hypatia (7).
L'erreur est probablement venue de ce
qu'on a confondu une société de clercs
du dernier ordre (8), une confrérie d'hom-
(j) Suidac, Lexicon. Genevœ, aiino IGIO, p. 977.
'.'!] Fal)ricius, bibliulhecn grœca , lib. v, part. 4.
[r>) Spc'ctala Cyriili probilas rrcderc ncciuafjujui
ginit. Cave, Arliclo Cyrillus.
(4) Lib. III, Epist. 177. Paris 1G51J.
(îJ) Lenain de Tilleoiont, Hitt. ecclesias., t. xiv,
page 27G.
^6) Aela Sanctcrum, 28 januarti , pag. 847.
(7) Consulter, sur Hypatia : Ménage, Hist. mu-
Mer, phtlosoph. , paj;, iî2 , et une dissertation de
Desvignoles dans la liiùlioihèque germanique^ t. m.
(R) Baronius, a,n>. ik;, _ hw^ham, Origtii. ec-
clesiati., lib. m, cap. ».
mes voués au soin des malades avec les
moines. C'est à Alexandrie qu'on trouve
le premier établissement de charité. Les
membres d(^ celte réunion, dont le but
était si louable, s'appelaient PA1\AI30-
LAPs'I (I). Nous ne connaissons guère leur
histoire que par le Code théodosien ; ils
formaient réellement une corporation,
avaient un chef et un grand registre où
leurs noms étaient écrits. Je crois que
leur institution remonte à l'an 2G3, au
temps de l'empereur Gallien , alors que
beaucoup de chrétiens d'Alexandrie si-
gnalèrent leur piété en assistant les ma-
lades et en ensevelissant les morts durant
la peste; et il semblerait même, d'après
le récit d'Eusèbe (2), qu'ils s'unirent dès
lors en confrérie. Plus tard, dans les que-
relles religieuses, ils furent du côté de
l'erreur et de la vérité des auxiliaires re-
doutables et formèrent des partis puis-
sans. Les actes du conciliabule d'Éphèse
nous représentent les Parabolani et les
moines de Barsumascomme les ministres
de la fureur de Dioscore d'Alexandrie (3).
Après ces grandes émeutes d'Alexandrie,
Théodcse ordonna que les Parabolani
resteraient en dehors des affaires publi-
ques ,• qu'ils ne pourraient se trouver ni
aux spectacles , iii dans les réunions où
l'on traitait les affaires de la ville et où
l'on rendait la justice , hormis les parti-
culiers qui y auraient des affaires, ou
lee.rclief peur les affaires de la confrérie.
Il réduit leur nombre à cinq cents choi-
sis parmi les corps des artisans; il veut
que leurs noms soient donnés au préfet
d'Egypte et par lui envoyés au préfet du
prétoire ; et quand un d'eux mourait le
préfet d'Egypte devait en nommer un au-
tre (4). Mais, par une seconde loi du mois
de février 418, Théodose étend le nombre
des Parabolani à six cents, et il en laisse
(1) Parabolani ideô forlassis dicebanlur, quia
TTapaj'jcXov î}y^''t rem pcricuti et discrimini^ ple-
nam , (raclabant. Duaren. De minisl. et benefic. ,
111). I , tap. VJ.
(2) Eusèbe, lib. vu, cap. 22, edil. Vales. Paris,
1«.;9, p. 209. A.
{7}) K'iETpeyov -yàf ti; rr.v èxxXtKîtav crpaTiirai
[J.17X oiTÀwv, xoï etdxxe'.iav cî u.ovâÇoTeç jASTa Bap-
o'.'jy.â, x-al cî 7Tapa3:/.av£Ï; xai TTÂfOo; âX/.o rzOj.'j.
Cuhcxlium Chalcedunertse acùo prima. Labbe. T. IV,
2.;2 , in-folio.
(4) Codex Thendos., lib. xvi, lit. 2.
PAR iM. EMILE CHAVIN.
409
pour l'avenir le choix à l'évoque, qui
poufra prendre tous ceux qu'il jugera
capables de cet emp'oi, à l'exception
des hommes notables et exerçant les
fonctions municipalej.
Ainsi la société de charité des Parabo-
laiii fut constituée de nouveau par la loi
civile , confiée aux soins de Févéque et
mise entièrement à sa disposition et sous
sa dépendance. En parlant de l'opposi-
tion des moines à l'hérésie arienne, nous
avons nommé Athanase , une des plus
grandes gioires de 1 Église, le plus illus-
tre disciple du solitaire Antoine. Quoi-
que nous ayons passé fort légèrement sur
la vie monastique de ce saint docteur,
nous n'y reviendrons pas. îN'ous consa-
crerons quelques rages à saint Éphrem ,
le moins connu des pères grecs, et pour-
tant celui de tous qui s'allie le mieux
au génie de notre époque.
Saint Éphrem naquit dans la 3Iésopota-
mie de parens pauvres, qui souffrirent
généreusement la persécution pour le
nom du Christ. Cet enfant béni , dès sa
naissance, était l'objet des prédilections
divines, et des prodiges annoncèrent sa
grandeur et sa sairitelé. Sa mère, pendant
sa grossesse, crut voir un palmier croître
de la langue de son enfant et se dilater
vers le ciel en rameaux immenses (1). il
embrassa la vie monastique dès sa jeu-
nesse. Il vivait avec un saint vieillard
nommé Julien , dont il nous a Inissé l'é-
loge. J'ai remarqué dans ce fragment
l'amour de saint Éphrem pour les sain-
tes écritures et racme pour le livre maté
riel des oracles divins. Etant un jour
avec saint Julien, et voyant ses li>res
non seulement gAtés, mais dans tous les
endroits où étaient les noms de Dieu ou
du seigneur Jésus-Christ , les lettres en
étaient tout effacés , saint Ephrem lui
en demanda la raison : Je ne puis rien
vous cacher, répondit Julien ; quand la
femme pécheresse s'approcha du Sau-
veur , elle arrosa ses pieds de ses larmes
et les essuya de ses cheveux ; de même
partout où jelrouvc le nom do mon Dieu,
je l'arrose de mes larmes pour obtenir
de lui la rémission de mes péchés.
(1) ÀctaS. Ephrem, publiés par Assemani; bi-
bliolheca orientalis Clementino'Ya(ican<i ; Roiue,
1710, in-folio, t. I. p, 54,
Ephrem lui répartit en souriant : Je
souhaite que Dieu, selon sa bonté et sa
miséricorde, récompense votre dévotion,
mais néanmoins je vous prie d'épargner
les livres. > Après b mort de Julien,
Ephrem retourna à jNisibe; il changea
souvent de demeure, nonpar inconstance
et légèreté . mais par le mouvement du
Saint-Esprit , qui voulait se servir de lui
pour instruire et porter h la piété un
grand nombre de personnes.
Un trait de la vie de sair.t Ephrem est
fort important pour l'histoire des insti-
tutions monastiques. C'est son voyage de
huit années, à travers les déserts de l'E-
gypte, pour étudier les vieilles institu-
tions cénobitiques et voir à la fin de ce
lon,< pèlerinage saint Basile, cette bouche
de l'Eglise (I), ce législateur des moines
orientaux. Il paraît que déjà ces deux
hommes avaient eu ensemble quelques
relations indirectes , soit lorsque saint
Basile avait visité les monastères de la
Mésopotamie (2}. soit par le moyen de
saint Eusèbe de Samosates qui avait as-
sisté à l'élection épiscopale de saint Ba-
sile et que le saint patriarche alla voir
sur la lin de Tan 372,
Il faut lire , dans les actes orientaux ,
la relation de ce voyage (3). Sa traversée
est miraculeuse : il apaise les flots de la
mer agitée, console ses compagnons de
vaisseau qui se jettent à ses pieds, criant :
Aujourd'hui vous nous avpz sauvés du
naufrage! Débarqué en Egypte, il ex-
plore tous les mona tères que depuis
long-temps il désirait voir (4 : il trouve
au fond d'une caverne Pezoez. moine élu
(1) D. Grcgorii Nyssen. orat. de Ephrem. L'oru-
dition proleslanie , qui , avec une audarc incroya-
l)lo, a rejeté loul ce qui la contrariait dans la foi
comme dans la science, s'est plu à attaquer celte
homélie de saint Grégoire de >ysse sur saint
Ephrem. Mais à l'autorité de Rirel, Crû. , lib. m,
cap. 21, p. ."iO, et à l'auteur dun Traiid sur l'Au-
mône chiilienne et ecclésiastique , publié à Paris en
IGoi , j'opposerai l'aulorité du protestant Biondel,
dans son livre De la Primauté de r Église, Genève,
IGll , p. lî)ti; laulorité de Dupin, et l'aulorité,
pour moi concluante, de Lenain de Tillemont. (>ole
1 sur saint Ephrem.)
(2) Vers Tan 5^7, Lenain de Tillemont, De Ba-
sil ii Episl.
(r>) Actes, publiés par Assemani . hibUothtca
Orieniolit, t. i, in-folio, de la p. 24 i L p. i{6.
(•1) Egypliacum eromum , quod janidudum ba-
iio
COURS D'HISTOIRE SUR LES ORDRES MOIS ASTIQUES,
de Dieu, et peu laiit deux jours ces deux
hommes s'enlrelinrcnt des choses du ciel
et des iuslilulions nionasliques (1;.
Ephrem arriva à Céàari^e lors des fuies
de rÉpiphanie. A peine entré dans la
ville, il efitenlit une voix qui disait:
« Levez-vous, Ephrem, et allez recevoir
« des pensées et des instructions dent
« vous pourrez vous nourrir. » Il répon-
dit, avec l'empressenient que sa faim spi-
rituelle lui donnait: « Seigneur, où pren-
€ drai-je cette nourriture? > La voix dit:
t Voilà qu'il est dans ma maison un vase
i royal qui la fournit en abondance (2). >
Ravi d'admiration de ce qu'il avait en-
tendu, Ephrem alla à l'Eglise où étant
arrivé et regardant du vestibule par la
porte, il vit saint Basile, ce véritable
vase d'élection, qui priait pour son peu-
ple et qui le nourrissait de sa divine doc-
trine (3) , et tous les yeux le contem-
plaient avec amour. < Je vis, dit-il, cette
charité tendre et compatissante qu'il té-
moignait particulièrement aux veuves et
aux orphelins. Je vis l'abondance des
larmes que répandait ce saint pasteur en
faisant monter ses prières vers le ciel. Je
vis cette églisequ'il aimait si tendrement,
qu'il avait si magnifiquement ornée, qu'il
avait établie dans un ordre si merveil-
leux ; je vis couler de sa bouche la doc-
trine de saint Paul , la loi de l'Evangile ,
la crainte religieuse de nos mystères; je
vis enfin cette sainte assemblée tout
éclatante des divines splendeurs de la
grAce (4). >
Ephrem laissa échapper les transports
de son admiration; il loua hautement la
bonté et la sagesse de Dieu, qui sait si
bebat in voti», pelere, monachosque ibidem moran-
tes Tisere coosliluit. Àssemani.
(t) Mooaclium il)i à Deo cleclum PezorD quodum
abditum in specu rep(.>rit ad sepleoi dics cumrao-
raïus est, altero allerius congrcssu magooperù pro-
Ucienle. Àssemani.
(2) Surge, Ëpiireni , et comede sensa Ecce in
tloino nieA regium vas . gupppditabil tibi cibum.
Beati Kpbremi Laudalio in hatilium magnum:
daof Colieli^T, Ecclexiœ grœecp monumenta, t. m,
p. ^, in-4».
(3) Ac pra; desiderio per locum porl» adhaeren-
tem prospexissem , vidi in sanclii sanclorum Tas
electioniâ corain ovili pra>clart' exlensura Om-
Diuoique orulos io illuin dt-iixos. CoHelier.
(4) Udo verbo, toluin illgm cœlum spleodo-
rtbu» grati» coUastrutaœ. Cotfeker.
bien glorifier ceux qui le glorifient.
Cependant, quelques hommes de la foule
disaient entre eux: QuhI est cet étranger
qui loue ainsi notre évéque , ou plutôt
qui le flatte, afin d'en avoir qiielque
chose (1). Après que l'assemblé»^ fut finie ,
Basile ht approcher l'homme dont il
avait ent<'ndu la voix . el lui demanda par
un interprète : «Etes -vous cet Ephrem
i qui vous êtes soumis d'une manière si
i admirable au joug de la parole du sa-
« lut? — Je suis, répondit le moine sy-
i rien, cet Ephrem qui a été assez mal-
a heureux pour s'écarter de la voie toute
« céleste (2).) Alors, Basile l'embrassa
en lui donnant un saint baiser. Ephrem
lui raconta qu'il avait vu à l'église une
colombe blanche comme de la neige et
resplendissante de lumière , assise sur son
épaule droite, et qui lui disait à l'oreille
les choses qu'il prêchait au peuple.
Et Basile fit dresser une table chargée
non de viandes corruptibles, mais de
vérités éternelles, de ces m%ts qui font
les délices de son Ame remplie de sa-
gesse, de sainteté et de foi. Ephrem,
touché jusqu'aux larmes, s'écria: <0
t mon père ! ayez pitié d'un lAclie et d'un
c paresseux; conduisez-moi dans la voie
I droite; amollissez mon cœur de pierre.
{ Le Dieu de nos Ames m'a conduit à
< vous, ahn que vous preniez soin de la
< mienne. Soulagez ce vaisseau qui gé-
« mit sous le poids de ses iniquités, et
< conduisez-le aux eaux vivifiantes du
a repos éternel. »
Et ces deux saints commencèrent une
conversation longue et intime. Ephrem
expliqua à Basile quelques passages dif-
ficiles de la Cencse (3) , et lui donna
quelques notions sur la langue de la
Mésopotamie et sur ses différentes pro-
priétés (4). Basile déroula à Ephrem ses
(i) Diccbant aulera quidana de turbà : Quia est
isle peregrious , qui sic laudal episcopum, quippé
adulalur ipsi polius, ut aliquid ei elargiatur. Bol-
landus, Acta tanclorum , 1 februarii, p. 74,
(2) Ego suin Ephrem, qui cœlesti cursu meip-
suin fruslratus fui. Cotlelier, p. S9.
(3) Êpw a&i eux èti.a'jT&ù Xo-^cv àXXà Sûpou i"*-
<^pôç (Jûfia; xc<iaixr; ToacÛTOv açe<n;xoToç.... S. Ba-
silii, in llexameron humtlia 2, (. i, p. 24, in-folio.
Paris, 1618.
(4) Cl aulem ego e quodam Mésopotamie audivi
>iro et liogus crudilso elmealit ist^gr», n«qu'» fieri
I
PAR M. EMILE CHAVIN.
411
constitutions monastiques, lui fit sentir
l'importance d'une règle générale et uni-
forme, adaptée pourtant aux mœurs dif-
férentes des divers peuples. Ephrem pro-
fita de toutes ces communications. C'est
ainsi que les constitutions monastiques
établies par saint Basile, se répandirent
dans toute la Syrie , dans la Mésopota-
mie , et formèrent cette immense famille
dont il fut le patriarclie , le modèle et le
prolecleur (1).
Parmi les ouvrages de saint Ephrem il
y en a plusieurs sur les institutions mo-
nastiques , et où i! (explique les devoirs
des religieux. On y trouve surtout de
curieux détailssur lestravauxdes moines;
dans sa XÏjVII^ Parénhse saint Ephrem
fait un parallèle des métiers qui s'exer-
çaient dans les monastères et de ceux
qui s'exerçaient dans le monde. Dans les
monastères on faisait de la toile , des
nattes, des paniers de joncs, des papiers
couleur de pourpre (cartani coccinemn
operaris ), on transcrivait des livres. Il
avertit les copistes d'écrire exactement
les livres saints, et de prendre bien garde
de n'en point corrompre le texte par
quelques fautes -, il veut aussi que ceux
qui ont dans leurs cellules des livres de
la communauté aient soin de ne les point
gAter et qu'ils les conservent comme si
c'était une propriété de Dieu (2). Dans
ses Paréneses , ou exhortations aux
moines , saint Ephrem insiste sur le tra-
vail des mains; c'est qu'alors, dans la
Syrie , plusieurs solitaires suivaient les
erreurs des jMeîSiliens. Ces novateurs
fuyaient le travail des mains comme une
potest at aliter liotjua vcrnacula loquantui eliamsi
velint, sed dcccsso illis est ut per syllabain, et, vcl
poliùs per equipollonles usi voces juxlà propriela-
lem lingusc regionis illius glorificalionom alTerant.
S. Basil., de Spiritu Snnrto, cap. 20.
(1) La légende orientale rapporte que saint Basile
consacra saint Fplirem diacre. — Baronius et Le-
Dain do Tillomont (note l'I sur saint Kplircin) rejet-
tent cette supposition comme mamiuant de certitude
historiciuo. Cependant ce fuit est aussi nvaucô par
Amphiioque {llnmelicSy éditioti du l'. Combolis. Pa-
ris, 1614, p. 206).
(2) Si Cœnobii librum in tuà cclIA l(Mioas-, ne pro-
jicias cuni per negligcntiam : sed sludiosè compU-
catom serva, atque custodi eura tanquàm Del es-
■et. D. Ephrem, Sermo ad tmilaliDncm proverbio-
rum, odit. Gcrard. Voiiii , 1619. in-rolio . p. 406.^
occupation indécente et mauvaise; ils
tenaient le baptême et la communion
pour des choses indifférentes ; le jeûne
leur était une pratique inconnue ; ils
prétendaient que l'unique exercice de
piété , utile au salut , était la prière , et
qu'elle seule chassait les démons et at-
tirait dans l'âme la grâce du Saint-Esprit.
Le bienheureux ]\Iarcian , solitaire du
désert de Chalcis , les avait en horreur ;
saint Ephrem les maudit dans son testa-
ment, saint Epiphane et saint Ml les ré-
futent dans leurs ouvrages: celle hérésie
a été condamnée par le concile général
d'Ephèse (1).
Mais de tous les traités religieux de
saint Ephrem, celui qui se rattache le
plus à l'histoire monastique est le second
discours sur les Saints Pcres qui sont
morts en paix^ où il décrit la viedes Pas-
teurs solitaires de Î^Iésopotamie. Comme
ce discours est non seulement un pré-
cieux monument historique, mais encore
un beau morceau de poésie orientale , je
le traduirai exactement sans y joindre
l'élément étranger de la pensée et de
l'expression occidentales.
< Errans dans les déserts et dans les
montagnes, ils se nourrissent comme les
bêles ; ils sont parfaits, pleins de justice,
parce qu'ils sont les membres de l'Eglise;
ils ne se séparent point de la bergerie,
parce qu'ils sont enfans de Dieu el de
l'Eglise par la régt^nération du saint bap-
tême; ils ne détruisent point la loi
Comme des colombes, ils s'élèvent en
haut et ils établissent leur demeure dans
lacroix ; ilserrent dauslesdé^erlscomme
les brebis , et aussitôt qu'ils entendent la
voix du Pasteur . ils connaissent le Sei-
gneur, ce Dieu plein de bonté et de mi-
séricorde; ils sont des marchands qui
sortent de leur pays pour aller chercher
la belle et riche perle ; ils sont de géné-
reux athlètes qui se rendent illustres d^ns
h's exercices de la piété. Pillez vos oreilles,
et soyez attentifs, alinqucje vousexpose
la règle que suivent nos Pères qui habi-
tent dans les déserts: portez votre pen-
sée jtisqu'au milieu de cette vaste soli-
tude, et nous y verrons des prodiges et
(I) Labbe, cortrxl., onn. 4.">1. — Epiphanii , hctre-
tett 80. — Tboodoret , llist. fermes., lib. ir , cap. 2.
— Pluquel , lhclionr*ai»e 4^$ hérètifi. I. il.
112
COURS UHISTOIRE i>UR LES ORURKS jMONASTlQUES,
desmiracles; nous dt^coiivrirons la gloire I terre; où le soleil les laisse en se cou-
da Seigneur. \vaii(;ons promplfiiUMit , I chant, ils y passent la nnit ; où la nuit
et je vous tîtk'iirai leur athnirable et ex- j les surpii'nd, \h ils s'arrêtent : ils ne s'in-
cellenle manière de vivre, l^aniour, l'af-
fection (pie y" leur porte me poussent
forleineil et me pressent d'aller parmi
eux , sùi- que j'y trouverai des trésors où
jepourrai puiser et m'enrichir. Lorsqu'ils
se mettront c^ genoux pour prier Dieu,
de faible et languissant que je suis, ils
pourront me reuilre fort et vigoureux.
Quand ils élèveront leurs mains étendues
vers le ciel , ma prière y moulera , pour
m'obtenir la gi Ace de chanter saintement
et avec foi des hymnes et des cantiques;
leur doiiceur me récrée , leur charité me
réjouit. Si l'un d'eux verse seulement
une larme pour mes péchés, ils sont la-
Tés Seigneur, ranimez mon zèle et
mon ardeur; fortifiez ma langue.... Imi-
tons ces habitans des montagnes ; ils sont
sur le sommet des montagnes comme des
flambeaux ardens qui éclairent ceux qui
viennent les trouver par l'ardeur de l'af-
fection et de la piété. Ces Pères de la vie
ascétique et solitaire sont dans le désert
comme un mur solide et un fort rem-
part, lis se reposent dans les collines
comme les colombes, et comme lesaigles
ils s'élèvent au-dessus des plus hautes
montagnes. Peut-être le roi de la terre
trouve-t-il son palais trop étroit; mais
pour eux ils trouvent grands et spacieux
Jes creux et les cavernes où ils habitent.
Pleins de piété et de religion, ils s'esti-
ment plus honorés de leur robe tissue de
poil de chèvre, que les grands de leur
pourpre et de leurs riches vétemens. La
pourpre s'use et se détruit; mais le sac
et le cilice ne périssent point : par la pa-
tience et l'amour des souffrances, ils im-
mortalisent ces pieux solitaires qui en
sont revêtus. Des armées d anges les ac-
compagnent toujours, et ne cessent point
de veiller sur eux . de les girder et de les
proléger. La grAce du Seigneur est tou-
jours avec eux; elle ne permet pas que
l'enneuii obscurcisse leur gloire. S'ils
mettent les genoux à terre , aussitôt elle
est toute trempée des larmes qui coulent
de leurs yeux. Après qu'ils ont chaulé les
divines louanges, le Seigneur s'élève et
sert SOS serviteurs, en leur donnant la
nourriture nécessaire. Au matin, ils éleii-
denl leurs ailes et volent par toute la
quièteiit point de leur sépulture ; ils n'ont
aucun soin de se construire des tombeaux,
car ils sont crucifiés pour le monde, et la
violence de l'amour qui les unit h Jésus-
Chri.st , leur a déjà donné le coup de
mort. Souvent l'endroit où ils s'étaient
arrêtés pour liuir leurs jeûnes est celui
de leur sépulture Plusieursd'entre eux se
sont endormis d'un sommeil doux et pai-
sible dans la force et dans la ferveur de
la prière. Il y en a qui, se promenant
avec leur simplicitéordinaire, sont morts
dans les monlagnes qui leur ont servi de
sépulcres. Quelques uns, sachant que le
moment de leur délivrance était arrivé,
confirmés dans la grâce de Jésus-Christ,
après s'être armés du signe de la croix ,
se sont disposés eux-mêmes et mis de
leurs propres mains dans le tombeau.
D'autres se sont reposés dans le Seigneur,
eu mangeant quelques herbes que sa Pro-
vidence leur avait préparées. Il s'en est
trouvé qui, chantant leslouangesdeDieu,
ont expiré dans le moment et dans l'ef-
fort de leur voix, la mort seule ayant
terminé leurs prières. Enfin la mort, sor-
tant de ses profondsabîmes, en est venue
enlever d'autres, pendant qu'ils réci-
taient dans les montagnes des psaumes
et des cantiques ; elle a fini leurs travaux
et apposé son sceau sur leurs tombeaux.
< 3Iaintenant ces bienheureux atten-
dent la voix de l'archange, qui les doit ré-
veiller, les faire renutre et refleurir, en
exhalant une douce et suave odeur. Lors-
(jue la terre, par le commandement de
Dieu, rendra les corps qui lui ont été
confiés pour se reposer un instant dans
son sein, alors ils se lèveront comme les
lis des champs , alors le Seigneur, en ré-
compense des grands travaux qu'ils ont
endurés pour son service et pour son
amour, leur donnera son éternité glo-
rieuse (I). »
La famine ravageait le territoire d'E-
desse , saint Ephrem sortit de sa cellule
pour exhorter les riches à secourir les
pauvres. Celte mission de charité eut un
(I) Voir le dciixiimn discours sur Us SS. Pères
(jiti sunf viorls m jmix , dans la tjrande édilioB de
Komf , qui est la meilleure.
PAR M. EMILE CHAVIN.
413
grand succès : on donna du pain à ceux
qui en manquaient; on établit un hôpi-
tal pour les malades . et Ephrem dirigea
ce premier établissement de charité (I).
Une année fertile et abondante ayant fait
cesser la famine, Ephrem retourna à sa
cellule, et un mois après il tomba ma-
lade. Se sentant près de mourir, il lit son
testament, oîi il donne des marques de
sa profonde humilité, ^■ous possédons
encore ce précieux monument d'où saint
Grégoire de Nysse a tiré en partie l'éloge
du saint solitaire. Là, on voit son atta-
chement inviolable à la foi et à la com-
munion de l'Eglise, sa charité pour ses
frères, son zèle pour la perfection de ses
disciples, sa modestie profonde qui lui
faisait appréhender les louanges et les
honneurs , même après sa mort. Il veut
être enseveli avec la tunique et la robe
dont il était revêtu, et qu'on l'enterre
dans le cimetière; il se recommande aux
prières des fidèles et ordonne que l'on
offre des sacrifices pour le repos de son
âme, et particulièrement que l'on se sou-
vienne de lui le trentième jour après sa
mort (2).
Saint Ephrem est un des plus grands
poètes du christianisme. Il nous a laissé
de magnifiques Chants de mort (3) ; un
très grand nombre sont destinés aux fu-
nérailles des moines. Je dois en rappor-
ter ici quelques fragmens;
« La mort nous a frappés durement, ô
€ frère! elle a été pour nous un lamen-
« table spectacle! Psous nous affligeons
« de ton absence ; nous devrions plutôt
€ nous réjouir de ton triomphe; tuas
(!) Pallad., Lausia.^ cap. 10.
(2) Le testament de saint Eptirera est le dernier
de ses ouvrages dans la coUcction de Vossius. Mais
je dois faire observer que le texte en est très fautif;
on y trouve plusieurs clioses qu'on ne lit point dans
les anciens exemplaires syriaques , entre autres
riiistoire d'Ab^ar d'Edesse , celle de la délivrance
d^un homme possédé du démon , et quelques autres
circonstances ajoutées par ses disciples ou par le
traducteur yrec.
(r>) IS'eciosima seu canonrs funerum j t. m. —
Snncti jiatris nostri Ephrrm Stjri opéra ontnia qucD
extant grœce, syriace^ latine ad maniiscriplos codi-
ces Vadcanos aliostjtie eaxtigala , sut) aiispiciis Pe-
nedicli xiv. Rome,(; vol. in-folio. Cette édition, par
le jésuite nencdiclus Maronite, et parEvodius As-
^emani , archevêque d^Apdméc.
vaincu le sommeil par les veilles et le
jeiine ; tu as vaincu tous tes sens par la
mortification ; tu t'es offert tout entier
à Dieu comme une victime!... (1)
i Voilà que les prêtres sont rangés au-
tour de toi ; l'assemblée immense du
peuple entoure ton ceicueil , en chan-
tant le cantique des funérailles. Là est
le sacrifice divin, la lecture des Ecri-
tures saintes, le chant des hymnes sa-
crées; tout ce que tu as aimé avec ar-
deur pendant ta vie. Tu n'entends pas
les plaintes et les gémissemens, mais
la parole de Dieu, l'adoucissement de
la douleur, le gage d'une grande espé-
« rance ; car tu n'es pas mort, tu te re-
4 poses dans le Christ (2). >
Malgré la longueur de mes citations
et les défauts d'une mauvaise traduction,
je trouve de si grande^ beautés dans les
deux chants suivans qu'on me pardonnera
de les rapporter encore :
Sur la mort d'un jeune homme (3).
« Ce jour, triste et lugubre , nous ap-
< pelle aux larmes, au deuil, aux gémis-
c semens. A toi , Seigneur, il appartient
i de soulager notre tristesse.
c Et voilà que ceux qui vont aux fiiné-
I railles de ce jeune homme et ceux qui
< en reviennent pleurent amèremint ; loi
< seul , ô mon Dieu ! lu peux dissiper
< notre chagrin par l'espérance d'une
< béatitude éternelle.
« Lamortestvenue briser les promesses
i conjugales ; au lieu d'un lit elle a
< donné un tombe. ui : toi . ô mon Dieu !
i recrois ton serviteur aux voluptés éter-
f nelles de ton repos nuptial !
« La mort a détruit la nature : ce corps,
« enveloppé des plus doux parfums d'A-
< rabie, le voilà pourrissant dans une
< odeur fétide ; — toi , mon Dieu , enve-
< loppe ton serviteur de te"> clartés cé-
< lestes et eiuvr.inles.
« Ce grand mal qu'on appelle la mort
« fait pleurer tous les hoiuines et remplit
< la terre de géaiissemens. — O mon
< Dieu! qu'il nous soit donné de voir le
I jour de ta gloire ! i
(1) In funcre monachorum^ canon I^».
(2) Necrosima , canon 1(h
(5) yecrosima, canon 5i;.
lU
CUVi\6 D A6TROINOM1E,
Sur la mort d'un enfant.
t 01i!c|iril est amer le deuil de la niùre
< d'iiii erifaiil! Combien elle est dure la
i st^paration de la mère d'avec son fils!
< Toi, Seigneur, (jni reçois \o,s exilés
< dans ta maison paternelle, lu prendras
« soin de ces orphelins.
i Le jour de la mo» t d'un tils a fait une
« plaie immense à l'Ame des parens; il
< leura ôlé et brisé le bûlon de leur vieil-
« lesse ; je l'en supplie, ô mon Dieu ! que
« ta charité les soutienne!
t La mort a enlevé à la mère son en-
< fant unique ; elle lui a coupé sou bras
< droit ; elle a brisé tous ses membres;
< toi , ô mon Dieu! rends à cette mère
t son ancienne force !
< La mort a séparé la mère de son
I premier né, celle mère est restée triste,
t désolée : toi , ô mon Dieu ! vois son
< abandon, console sa douleur!
< La moj t a arraché l'enfant du sein de
t sa mère, et. la pauvre mère inconsolable
f pleure son absence ; fais , ô mon Dieu !
t qu'elle revoie son enfant dans le ciel!
< O b enheureux enfans qui jouiss»'^ du
< bonheur des saints !0 maliieureuxvieil-
( lards que la mort a laissés au milieu
< des angoisses -de celte vie! Toute une
< famille, abandonnée à la désolation,
< demande Ion secours, ô mon Dieu (1) ! >
Peut-être cela donnera-t-il une idée du
génie grave, austère, profondément tiiste
et poétique du n\oine Ephrem ; en vérité
il faudrait tout citer. En attendant qu'un
homme de goût fasse passer dans notre
langue ces beautés orientales, lisez tout
dans l'excellente traduction latine d'As-
semani et comparez ces richesses de la
poésie chrétienne avec les nuits d'Young,
les méditations d'PIervey, avec tous les
chefs-d'œuvre de la sensiblerie anglaise,
et puis dites de quel côté se trouve la
vraie poésie. Emile Chaviis.
(l) Necrosima, canon 37. — Lisez le canon 28, i»
funere principum et divilis cuju$quet
^<imi$ f^y$t(^u« H M<xttf(vit<it\(!\n($>
COURS D'ASTRONOMIE.
TREIZIÈME LEÇON (1).
Des zodiaques égyptiens; — histoire de leur décou-
verte.
187. he dix-huitième siècle traînait ses
derniers jours au milieu des ruines. Tou-
tes les croyances avaient été frappées par
la hache du scopiicisme philosophique:
et, semblable au chêne majestueux dont il
ne resterait que les racines, et préparant
en silence sous la terre la vie d'un nouvel
arbre, la foi chrétienne avait disparu
pour un temps sous les coups d'une ligue
forcenée. Car une foule de bras avaient
fourni leur contingent à ce chaos de dé-
(l) Voir la dou/iéme leçon au n» 46 ci-dessoi .
p. 216.
bris; tout ce qui portait une plume à la
main et l'orgueil au cœur, tout esprit
trop lier pour se soumettre à la foi. et
trop lâche pour braver les petits mépris
de la foule, tout homme avide d'une po-
pularité acquise d'avance à quiconque
insulterait la majesté du Christianisme;
gens d'esprit et sots à to«is les degrés, sa-
vans el ignorans, tous avaient concouru
à l'œuvre de la destruction. Pour elle,
la philosophie avait enf.inté quelques
C(;ntaines de systèmes , la science quel-
(jues centaines de théories cosmogo-
niques. la plume de l'homme de lettres
bien des milliers de sarcasmes, et celle
de l'historien assez de mensonges pour
étouffer sous leur poids les plus sérieuses
et les plus vivantes traditions du passé.
Trop de faveur accueillait les idées nou-
PAR M. DESDOUITS-
éî%
▼elles, dés qu'elles se jetaient à rencon-
tre des idées chrétiennes, pour que per-
sonne se fit fdute de produire au grand
jour les caprices les plus désordonnés de
l'imagination.
Parmi les systèmes qui s'attaquaient
directement aux faits fondamentaux du
Ciirislianisuje. le plus remarquable sans
doute, par la fascination générale dont il
frappa les esprits, fut précisément l'œu-
vre d'un fou. Doué d'une érudition im-
mense qu'il mit au service d'une imagi-
nation déréglée, Dupuis aborda avec au-
dace les plus monstrueux paradoxes, et
ses grossières rêveries furent accueillies
avec un enthousiasme proportionné à leur
étrangeté. Je laisse de côté ses honteuses
élucubrations sur Torigine et l'histoire
de tous les cultes, et je ne signale que sa
thèse sur l'antiquité des représentations
zodiacales qu'il faisait remonter à quinze
mille ans au moins avant notre époque.
Sa théorie fondée sur l'interprétation des
emblèmes du zodiaque, qu'il trouve d'ac-
cord avec un certain état physique du
climat de l'Egypte, mais seulement àcette
époque reculée, dut être trouvée très
heureuse et intiniment concluante, par
cela seul qu'elle concluait contre les tra-
ditions chrétiennes sur l'âge du genre hu-
main. Le zodiaque était une énigme dont
Dupuis avait trouvé la clé. et sa solution,
considérée comme impossible dans lout
autre système, constituait pour les sa-
vans une démonstration complète, la-
quehe Irur tenait d'autc«nt plus au cœur,
qu'à la science revenait l'honneur d'avoir
enfin percé les ténèbres qui nous déro-
baient la vue des sources d»* l'humanilé.
188. Tf\ était l'état des esprits, lorsque les
savans de l'expédition d'Egypte avisèrent
des monumens auxquels on n'hé>ita pas à
accorder tout d'abord une haute impor-
tance. Au plafond d'un porlique, en avant
du grand temple de Denderaii. se trouve
sculptée avec beaucoup d'autres orne-
mensune représentation des douze signes
zodiacaux, lesquels sont divisés en deux
hmdes parallèles. D'après la disposition
des ligures, six de ces emblèmes semblent
sortir du temple, tandis que les six autres
paraissent y entrer: le Lion est le pre-
mier des signes sortans: le Cancer ot le
dernier de la série qui entre : et, comme
il y a changement de direction d'une de
ces séries à l'autre, qu'il y a venue et re-
tour indiqués successivement, on en con-
clut que le sculpteur avait voulu indi-
quer par là le solstice; c'est-à-dire qu'à
l'époque ainsi figurée, le solstice avait
lieu quand le soleil était entre le signe
du Lion et celui du Cancer, ou plutôt
dans ce dernier signe ; car on remarque
que le Cancer est jeté hors de la ligne
des autres : ce qui indique qu'on a voulu
fixer sur lui l'attention, et parconséquent
quil était le séjour du soleil à l'époque
du solstice.
Le temple de Denderah renfermait un
autre zodiaque de forme circulaire,
sculpté à la voûte d'une petite chambre
quisurmonlait le monument. Dans ce zo-
diaque, qu'on voit aujourd'hui à Paris,
dans une des salles de la Bibliothèque
royale, les signes sont disposés circulai-
rement autour du pôle: et l'on remarque
que les deux extrémités de la série, au
lieu de se rejoindre régulièrement sur la
circonférence, ce qui laisserait dans une
indécision complète le point de départ,
sont disposées d'une façon particulière
qui met celui-ci en évidence. Le Cancer,
en effet, est rejeté en dedans au-dessus
du Lion, c'est-à-dire plus près du pôle;
de sorte que la procession forme, non
une vraie circonférence, mais une ligne
spirale. Ce planisphère fut d'après cela
considéré comme une copie du grand
zodiaque du portique.
Deux autres zodiaques furent trouvés
dans deux temples à Esné : composées
d'une façon analogue, leurs séries n'ont
pas les mêmes signes initiaux que celles
de Denderah : le Lion commence la série
des signes entrans ; h Vierge est le pre-
mier de ceux de la série sortante. A
l'époque où ces zodiaques furent sculp-
tés, le solstice était donc entre le Lion et
la Vierge, ou si l'on veut dans le Lion.
Cette époque était donc for! différente de
celle où l'on construisit le temple de
Dt nderah ; et, d'après la position du sol
stice. beaucoup plus ancienne.
Tels sont les faiis sommaires dont je
néglige les détails comme pièces sans im-
portance au procès. Je dois dire seule-
ment que cette idée, admise d'<ibord de
coiiliance. que la division des signes re-
présentait la position du solstice, se
trouva appuyée d'une manière quel-
41G
COURS D'ASTRONOMIE,
conque par l'explication qu'on jn;^oa ii
propos (i'adructtrc pour nu euihli^'uie voi-
sin du Cancer. On y voit le disque du
soI»m1 au point le plus haut de sa course,
versant des Ilots de lumière d'où com-
mence à sortir une tôle d'Isis, symbole
de Sirius. et prt'-saf^je du débordement du
INil, qui coïncidait, àcettecpoijue, et avec
le solstice, et avec le lever hiiliaque de
de cette belle étoile.
iDterprétation de leurs eiublèmea, el systèmes di-
vers auxquels ceUe inlcrprélalion donna lieu.
189. Or, avant d'exposer les conS(^quen-
ces diverses qui furent tirées de l'inter-
prétation qu'on donna h ces symboles, je
dois rappeler ou exposer au lecteur quel-
ques définitions et quelques principes
nécessaires à l'intelligence du sujet.
1° INous avons signalé ce mouvement
^éiiéral des étoiles qui les emporte pa-
rallèlement à l'écliptique, sans changer
leur latitude, mais en modifiant leur lon-
gitude, leur ascension droite et leur dé-
clinaison. Ce mouvement qui n'est qu'une
apparence, est dû, ainsi que nous l'avons
expliqué, au déplacement progressif du
point équinoxial ; c'est-à-dire que l'in-
tersection de notre équateur avec l'éclip-
tique se fait en des points différens d'une
année à l'autre. Les longitudes augmen-
tent ainsi d'environ 50 " par an, parce que
le point équinoxial n7/o,^/vzrfe^ ou se meut
en sens contraire de l'ordre des signes;
ce qui éloigne l'origine des longitudes du
pied des arcs de latitude. De celte sorte,
le poinléquinoxial vient à la rencontrcdu
soleil, qui parcourt l'écliptique suivant
l'ordre des signes. L'année tropique est
donc plus courte qu'elle ne le serait sans
ce déplacement, et le moment de l'équi-
noxe prcccde celui où il arriverait, si le
point équinoxial était immobile. Oh là le
nom de pn'cessujn des cf/uinujLCs donné
à ce phénomène. Sans lui, la durée de
l'année serait de 3Gô j. 6 h. 9' 10", inter-
valle de deux retours consécutifs du cen-
tre du soleil au cercle horaire d'une
même étoile, tandis qu'elle n'est que de
305 j. 5 h. i-S' ;■)()', intervalle qui s'écoule
entre deux passages du soleil par le point
équinoxial. Entre ces deux durées il y a
une différence de 20', pendant lesquelles
Je boleil parcourt, en vertu de son mou-
vement annuel, les 50" de degré qui sont
la valeur de la précession.
Or, si le point écpiinoxial rétrograde
annuellement de 50'M , on reconn.ut qu'il
lui faut , pour ; arcourir l" ou .'M300" une
durée de près de 72 ans ; et pour la rétro-
i^rddrrtion dUin signe entier, ou de 30**,
2, 150 ^/z ,9, ce qui donne 25,808 années pour
la révolution complète du point équi-
noxial sur l'écliptique. Si ce point était
placé h une certaine époque, dans la con-
stellât ion du Bélier , il passerait ensuite
dans la constellation des Poissons, puis
dans celle du Verseau et ainsi de suite j et
si ces constellations avaient toutes une
largeur de 30". comme les divisions con-
ventionnelles qu'on appelle les signes, il
s'écoulerait toujours 2,159 ans entre les
époques de l'entrée du point équinoxial
dans deux constellations consécutives ;
mais les points solsticiaux étant à 90° des
points équinoxiaux , la position du sol-
stice sera donnée par celle de l'équinoxe
et réciproquement. Ainsi, dans l'hypo-
thèse précédente, si l'équinoxe était au 25^
degré du Bélier, le solstice serait au 25»
degré du Cancer ; et de même de la posi-
tion connue du point solsticial, on con-
clurait celle de l'équinoxe. Voilà ce
qu'on entend par la position du solstice
dans le Cancer, dans le Lion.., etc. : po-
sition qui change d'une manière conti-
nue avec le temps, et qui varie de 30° ou
d'un signe dans l'intervalle de 2156 ans.
Pour indiquer la position de ces points,
on en)ploie quelquefois les expressions
de coLure des vquinoxes et colure des
solstices; le mot colure désignant deux
grands cercles qui passent par les points
équinoxiaux et les points solsticiaux,
et se coupent par conséquent à angles
droits. Le mouvement de ces points est
censé pro'iuit par le mouvement des co-
lures qui les conliennent.
2" On entend par lever hi'liaque d'une
étoile, l'époque de l'année où celte étoile
se lève une heure environ avant le soleil.
Si elle se coucluî une heure avant lui, ce
sera son coucher lu'liaf/ue; si elle se lève
tout juste en même temps que lui , ce
sera le lever cu.sniiijuc. Lq coucher cosmi-
(/ne aura lieu si elle se couche au mo-
ment précis où le soleil se lève. Si au
contraire l'étoile se lève ou se couche
quand le soleil se couche lui-même ou
au commencement de la nuit, le lever
ou le coucher de l'étoile sont dits achro-
niques. Les levers et couchers, soit cos-
miques, soit achroniques, sont des phé-
nomènes réguliers et précis , qui se prê-
tent fort bien au calcul, mais qui sont à
peu prés insaisissables à l'observation,
parce que les étoiles disparaissent alors
dans les feux du soleil : c'est pour cela
que les anciens leur avaient subsiitué le
lever et le coucher héliaques. Lorsqu'une
étoile, après avoir été invisible un cer-
tain temps à cause de son voisinage du
soleil, devient enfin visible le matin,
parce qu'elle s'en est suffisamment écar-
tée, le premier jour où on l'aperçoit se
lever à l'Orient , sans être absorbée par
l'éclat de l'aurore, constitue son lever
héliaque, et se trouve susceptible d'une
observation assez précise. Le lever de
l'étoile devance ainsi celui du soleil d'un
intervalle qui va.-ie d'une étoile à l'au-
tre , et qui est d'environ une heure pour
les étoiles de premier ordre, telles que
Sirius. Les levers héliaques reviennent
périodiquement pour chaque étoile, et se
trouvent correspondre à des époques
fixes du calendrier. De là l'usage qu'en
faisaient les anciens pour dirigi^r les tra-
vaux agricoles ; car c'est ce qu'il faut en-
tendre par ces expressions qu'on trouve
partout dans les anciens auteurs, lever de
Siriusj lever d'^rc/«/-e_,leverde Régulus ,
ou même lever du Bouvier , du Lion...^
en appliquant aux constellations elles-
mêmes la définition du lever héliaque.
Cela posé, voici quelle interprétation
on donna aux emblèmes zodiacaux.
En considérant d'abord ceux du por-
tique de Denderah. on conclut de la dis-
position des signes que le soleil était
dans le Cancer à l'époque du solstice.
L'emblème quiavoisine le Cancer repré-
sentait d'ailleurs le lever héliaque de Si-
rius; ce lever précédait d'un mois le lé-
bordement du ^il, qui suivait d'autant le
solstice, de sorte que le solstice coïnci-
dait avec le lever héliaque; d'où il résul-
tait encore que le solstice avait lieu dans
le Cancer. Or, en le plaçant .ai milieu de
celle constellation, et le comparant à sa
position actuelle qui est à l.i limite de
celle des Gémeaux, près du 1, urtau, on
trouve que la position solsticiale du grand
zodiaque de Denderah , répojid à VIV^
PAR M, DESDOUÏTS. 417
avant notre ère. Si on adopte dans le Can-
cer une autre position que celle du mi-
lieu, l'époque sera différente \ et la diffé-
rence pourra aller à un millier d'années
en plus ou en moins.
Nous ne dirons rien, pour le moment,
du second zodiaque de Denderah que
nous possédonsà Paris \ considéré comme
une copie du zodiaque principal, il don-
nait naturellement lieu aux mêmes cal-
culs. Mais les deux zodiaques d'Esné, trai-
tés de la même manière, conduisaient à
des résultatsplus dignes d'attention; car,
comme ils reculaient d'un signe la posi-
tion des solstices, ils se trouvaient plus
vieux que ceux de Denderah, d'une va-
leur moyenne de 215G ans. Et, comme au
moyen d'emblèmes que les savans se
crurent certains d'expliquer, on put ad-
mettre que le solstice quittait la Vierge
pour entrer dans le Lion , il en résultait
pour les zodiaques d'Esné jusqu'à TOGO
ans d'âpre et au-delà.
Questions préjudicielles négligées.
190. Je n'ai pas besoin dédire que beau-
coup déchiffres furent produits, trésdif-
férenslesunsdes autres, selon la position
que chacun jugea à propos d'assigner au
solstice dans la constellation où l'on s'ac-
cordait à le placer. Et si, en partant d'une
idée commune , celle d'une représenta-
tion solsticiale , les différens systèmes
offraient tant de divergence dans les ré-
sultats, qu'on juge de la masse d'incerti-
tudes que devait présenter une question
qui se décomposait elle-même en beau-
coup d'autres, auxquelles pour la plu-
part lesélémens de solution manquaient
complètement. Car avant d'adopter cette
idée d'une représentation solsticiale, vers
laquelle gravitaient toutes les recherches
et tous les calculs, il y avait bien des
questions à résoudre, qui, pour la plu-
part insolubles, barraient le passage à
toute discussion positive et sérieuse. En
un mot, l'on adopta d'abord une idée qui
se prêtait merveilleusement à l'exploita-
tion scientifique ; mais on oublia ou l'on
déilaigria de statuer sur une foule de
questions préjudicielles qui auraient ar-
rêté dès leur début les calculs et les
théories. Par exemple, les calculateurs
auraient pu se poser d'abord les ques*
lions suivantes :
418
COURS D'ASTRONOMIE,
Les divisions des lodiaques sculptés
ont ils rapport avec un ctat dôtermnô
du ciel?— Ktail-ce TtUat du ciHl à l'i^po-
que de la construction des inonunu'ns?
>c sont-ce pas de simples copies des
zodiaques primitifs?
Est-il bien évident que la division des
sii^nes indique un solslici;?
Les lij;ures sont-elles la représentation
des signes , ou bien simplement des con-
stellations homonymes?
Les Egyptiens dislini^uaienl-ils, même
à une époque recul 'e, les signes des con-
stellations?
Quelles étaient les limites de celles-ci,
et quelle était l'origine des signes?
Dans quelle partie de la constellation
on du signe doit se trouver le soleil, pour
que le zodiaque indique sa position dans
ce signe? Est ce au commencement, au
milieu ou h la (in?
Enfin, les Égyptiens connurent-ils à
une épo(}ue quelconque le mouvement
équinoxial?
Dans un ordre d'idées différent , on
aurait encore dû se demander:
Si ces figures sont la représentation
d'un fait astronomique?
Si ce ne sont pas plutôt des tbémc?
d'astrologie , sans auc^n rapport avec
une représentation scientifique de la
splH>re.
lUl. On voit parla combien le problème
était complexe; et l'énoncé de la plu-
part de ces questions fait reconnaître à
tout homme de bon sens leur insolu-
bilité. Par exemple, il n'y a pas uioyen
de prouver que les constructeurs n'ont
pas copié pour en faire un ornement ar-
chitectural , des zodiaques primitifs et
antérieurs même à l'existence des Égyp-
tiens comme corps de nation; im|)0.î-
sible de prouver qu'ils distinguaient les
signes zodiacaux des constellations elles-
mêmes; impossible de dire quelles li-
mites ils assignaient h celles-ci. Or ,
selon qu'on adoptera telle ou telle vue à
ce sujet, la question de date changera
singulièrement d'aspect. Par exenjple le
calrtil ci-dessus qui suppose le solstice
au m lieu du Cancer , ei qui donne l'an
i:il<S comme épc q-i,. moyeiiue. est fondé
sur une division zodiacale en parties de
30°, dont chacune aurait été assignée à
une constellation. Or, cette supposition
est tout an moins gratuite; et si nous
prenon-; les co 'slell.tlions dans leur sys-
lème actuel, le milieu de c« lie du Cancer
a été occupé par le solstice dans le
VU" siècle avant notre ère, et son com-
mencement dans le second. Les zodiaques
d'Esné qui placent le solstice dans le
Lion ne rcmoii?eraiei»t de la soi le qu'à
2340 avant J. C. ; en plaçant le solstice
au milieu de la constellation : or, il y a
loin de là au chiffre de 5000 ans que cer-
tains savans adoptaient.
Intérêt de la qaestion au point de vue de la chro-
nologie biblique ; remarque importante à ce sujet.
Onvoitpar là que, même en accueillant
l'idée que les zodiaques égyptiens indi-
quaient les solstices, en accoidantdeplus
qu'ils représentiient Pétat du ciel à l'épo-
que où la sculpture en avait été exécutée,
la question de date présentait encore des
solutions très diverses ; et la différence des
résultats acquérait une haute importance
par sa liaison avec la question de chro-
nologie générale. Ceux qui tenaient pour
les chiffres les plus élevés, se mettaient
par cela même en dehors des traditions
chrétiennes sur l'Age du monrle, et le sys-
tème de Dupuis sur l'origine du zodiaque
était encore trop à la mode pour que les
savans se fissent beaucoup de scrupules
de déborder les ères historiques. Cepen-
dant il est aisé de reconnaître que les
défenseurs de la chronologie de la Bible
n'avaient pas lieu de s'effrayer beaucoup
du témoignage des zodiaques. Si nous
considérons en effet que l'époque du dé-
luge remonte à 3,000 ans avant notre ère,
d'après le texte des Septant**, qui est de
beaucoup le plus digne de foi, et que les
zodiaqiies d'Esné n'aur.iienl qu'une an-
tiquité moyenne de vingl -quatre «siècles
avant J.-C. rien n'empêche d'admettre
que les sculptures ne remontent à cette
époque. Je dis plus ; il n'y a pas de rai-
son grave , au point de vue de l'autorité
de nos livres saints, pour refufer d'ad-
mettre que le solstice fut représenté à
une époque très antérieure, par exemple
dans la Vierge . comme le voulait
Buickardt. En le mettant au point
de cette cotistellalion , qui est oc-
ciipf* aujourd'hui par Péquinoxe , on
toDiberait sur l'an 4650 , ce qui est anlé-
PAR M. DESDOUÎTS*
411
rieur au déluge de quinze à dix-huit
siècles. Or, comme rien n'empêch« de
faire remonter à cette époque la compo-
sition du zodiaque j que ceîni-ci a pu
être transmis du monde antédiluvien
par la famille de INoé^ que ce zodiaque
primitif et sa division solsticia!e ont pu
être conservés et copiés maintes fois,
comme monument d'nn grand intérêt, et
que telle a pu être l'origine des repré-
sentations égyptiennes, la chronologie
de la Bihle se trouve donc complètement
désintéressée dans la question, même en
adoptant les chiffres les plus élevés. Je
suis loin d'attrihuer un tel âge à notre
zodiaque; mais comme les opinions ne
sont pas unanimes sur sa nouveauté re-
lative, je dois signaler les observations
ci-dessus , comme étant de la plus haute
importance.
Fausseté de rhypolhèse d'une représentation
solsticiale.
192. La question ainsi rejetée hors du
terrain de la chronologie sacrée , perd ,
il faut le dire, beaucoup de son in-
térêt ; cependant elle est loin d'en
rester dépourvue, puisqu'elle se rattache
encore à plusieurs problèmes histori-
ques. Par exemple, la supposition d'une
représentation solsticiale fait à l'as-
tronomie égyptienne un honneur que,
certes, elle ne mérite pas,- c'est ce
que je vais prouver , en démontrant
que jamais les Égyptiens ne con-
nurent la position des solstices, en tant
que se rattachant au phénomène de la
précession. Ce fait bien établi ruinera
par la base toutes les théories astrono-
miques qui fondent l'explication des
zodiaques sur Thypothèse d'une repré-
sentation solsticiale.
Si les Égyptiens eussent connu la posi-
tion des solstices à une époque tant soit
peu reculée, et qu'ils l'eussent indiquée
dans les sculptures de leurs teuiples, à
coup sur le déplacement énorme de ces
points, après quelques siècles, ne leur
aurait pas échappé, et ils auraient ainsi
connu la grande révolution sidérale que
nous appelons prvccssion des cquinoxcs.
Aussi les zodiaques d'Esné qui, comparés
à ceux de Denderah, indiquent la posi-
tion des solstices dans un signe différent,
témoignent par cela même que le dépU»
cernent solstieial aurait été remarqué.
3Iais si les Égyptiens avaient connu le
mouvement des colures, les savans grecs
de l'école d'Alexandrie fondée par les
premiers Lagides, et qui ignoraient d'a-
bord ce fait astronomique, n'eussent pas
manqué de l'apprendre des Égyptiens.
Or, cela n'est pas; et la connaissance de
la précession des équinoxes est le fruit
des observations des astronomes d'A-
lexandrie. Car Ptoléraée comparant ses
observations avec celles d'Hipparque. qui
avaient eu lieu deux siècles et demi au-
paravant, fait remarquer qu'elles confir-
ment les conjectures de cet habile astro-
nome, lequel comparantaussi ses propres
observations à celles d'Arystille et de Ti-
mocharès, 150 ans après' eux, en avait
conclu le déplacement du point équi-
noxial. Ptolémée observe à son tour pour
vérifier les suppositions d'Hipparque, et
le résultat s'en trouvant conforme à ces
conjectures, il en tire cette conséquence,
que le fait de la précession est désormais
horsde doute. Ainsi il a fallu trois siècles
et demi d'observations grecques , pour
établir un fait qu'Hipparque n'a fait que
soupçonner , longtemps après la fonda-
tion de l'école d'Alexandrie. En tout
cela . des Égyptiens pas un mot. Or , l'é-
cole alexandrine était établie en Egypte
depuis 400ans,à l'époque de Ptolémée: et
celui-ci, le plus savant astronome de son
temps, vivait au sein de l'Egypte, au sein
de toutes les lumières du pays, au milieu
de ses prêtres, de ses savans, de ses mo-
numens, de ses bibliothèques. Le musée
d'Alexandrie en particulier était le dépôt
de tout ce que les Lagides avaient pu
rassembler de manuscrits de tous les
points du monde; et bien évidemment
ce que l'Egyple possédait en fait de con-
naissances de tout f^'enre devait s'y trou-
ver placé en première ligne. Déplus, de-
puis l'origine de la domination grecque,
les prêtres v\ les savans du pays, n'avaient
pas pu, quand luême ils l'auraient voulu,
se tenir ;\ l'écart des savans d'Alexandrie;
leurs connaissances avaient di'^être misfs
à conlribuîion par les Grecs; et si quel-
que chose avait pu échapper à ceux-ci,
ce n'aurait pas été un fait aussi impor-
tant et aussi simple à la fois, que celui du
mouvement équinoxial ; un fait surtout
420
COURS D'ASTRONOMIE,
rolracé cent fois dans les sculplures des
monuniensde rK^'ypte. Bien tvidemmeiit
ce que les Egyptiens possédaient en lait
de coniiaissancesaslrononiiques a dû <^lre
bienlùl connu des Grecs alexandrins. 11
est vrai que le bagage devait en itre assez
mince; car l'ouvraj^e de riolémée four-
niille d'observations aslror:oinit|ues em-
pruntées soit au\ Orecs. soil aux Clial-
déens , et les Ej^ypliens n'y sont pas
nommés une seule fois!
193. Je sais des savans qui répondent à
cela, que si IHolémée et les autres Grecs
n'ont rien appris des prêtres égyptiens,
c'est que ces prêtres cachaient avec soin
leurs prodigieuses connaissances. Or , je
demande d'abord ce qu'en fait ils au-
raient caché à Eudoxe , qui bien long-
temps avant la domination grecque ,
étudia l'astronomie chez eux pendant
13 ans, et qui n'en rapporta, il est vrai,
qu'une science fort grossière qui nous
donne la mesure de celle de l'Egypte à
cette époque? Or, Eudoxe ne soupçonne
môme pas la précession, et c'est llippar-
que qui av.iit tous ses ouvrages sous la
main, qui en conçoit la première idée. Je
demande en second lieu pourquoi les
préires égyptiens aiiraient plus tard
voulu cacher leurs connaissances aux
Grecs? Ils n'auraient trouvé à cela ni
profil, ni honneur: ils étaient intéressés
au contraire à se prévaloir aux yeux de
leurs conquérans de connaissances que
ceux-ci savaient apprécier et honorer.
Suppost'z qu'ils eussent connu la préees-
sion des équiiioxes dont la découverte
coûta aux Grecs plusieurs siècles d'ob-
servat ions.ponj quoi ne la leureussent-ils
pas révélée, ne fût ce que pour leur dire
comme le prêtre de ^aïs à Solon ; à
Grecs, vous n'êtes auprès de nous que
des enfans ! Supposons enfin que les
Grecs eussent fini par découvrir un fait
que les prêtres égyptiens auraient connu
et tenu sous le secret pour quelque inima-
ginable motif, ces prê res n'aurai«'nt pas
man(jué alors de les promener dans leurs
temples, et de leur montrer ces sculp-
tures anlicjues (iui,au dire de nos infail-
libles savans, représentent si clairement
le mouvement équinoxial.
On a dit encore que le flambeau des
sciences après avoir brillé en Egypte ,
dans des temps fort reculés , avait ilni
par s'éteindre, de telle sorte que le mou-
vement équinoxial était tombé dans l'ou-
bli. JNlais, outre qu'on ne peut indiquer
l'époque ni quelques circonstances vrai-
semblables de cette révolution , est-il
possible d'admettre que la nation égyp-
tienne tout entière, et surtout que tous
les collèges de prêtres qui se sont tou-
jours succédé sans interruption, auraient
pu perdre brusquement la mémoire d'un
fait astronomique, et d'un fait représenté
par eux si souvent , si visiblement au
plafond de leurs temples? Je dis : si visi-
ble/nent, et avec raison. Car si quelques
Français , sur un simple coup d'œil jeté
par hasard , après deux ou trois mille
ans, au plafond de quelque temple , par-
semé d'une foule de ligures et d'écritures
mystérieuses, savent y découvrir le mou-
vement solsticial , comment les prêtres
égyptiens qui connaissaient ce langage ,
cette écriture, et un bon nombre, tout au
moins, des traditions et des mythes de
leur pays, n'auraient-ils pas reconnu
beaucoup plus facilement encore la
signification de ces tmblèmes , qu'ils
avaient continuellement sous les yeux?
194. Enfin, nous aurions à répondre à la
prétention consignée dans un mémoire
de M. Biot, et appuyée par MM. Cham-
pollion (1). Ces savans croient avoir re-
connu sur les dessins des tombeaux de
la Haute - Egypte , que les Egyptiens
avaient déterminé en l'an 3285 avant
notre ère, les deux équinoxes et le sol-
stice d'été ligures, d'iuie manière mani-
feste, par certains emblèuies ; que plus
tard , en 1780, ils les avaient représentés
au Ilhamesséum de Thèbes sous une
forme différente qui indique qu'ils en
avaient reconnu le déplacement. A quoi
il faut ajouter que l'intervalle qui sépare
ces deux époc^ues est de 1505 ans, véri-
table durée de la période solhiaque ,
qu'ils auraient ainsi connue avec préci-
sion.
Je n'ai pas à m'occuper de ce dernier
fait, qui ne se rapporte pas directement
au sujet que nous Irailoiis , et qui se
trouve manifestement démenti par Tu-
sage de la période inexacte de I4f>t ans
à l'ép ;qur même où l'on suppose aux
Egyptiens une connaissance précise de
(f) Égyple, (Jaos Vi'nmrt piitorçtquef p. 97,
PAU M. DESDOUITS.
421
la véritable p(*riode. Mais, que les Egyp-
tiens aient connu la position et le dépia-
cemenl des points équinoxiaux et solsli-
ciaux^ c'est une prétention réfutée suffi-
samment par les raisons qui précèdent,
et ces raisons sont telles que l'interpré-
tation arbitraire de certains emblèmes
n'est pas de force à leur faire équilibre.
Or. savez-vous quels sont ces emblèmes
dont le sens est si manifeste selon les
savans qui l'adoptent ? Il y a quelque part
sur le Ubamesséum , parmi beaucoup
d'autres figures, un lion, un bœuf, un cro-
codile et un batteur de blé ; plus loin on
remarque un petit scorpion. Remarquez
que ces symboles considérés isolément
se retrouvent partout duns les sculptures
hiéroglyphiques. Maïs on a tenu absolu-
ment à reconnaître les signes zodiacaux
du Lion , du Taureau . du Verseau et du
Scorpion, qui partageant le zodiaque en
quatre parties égales indiqueraient la
position des colures. Demandez ce que
fait là le crocodile qui n'est point un
signe zodiacal , on n'en tiendra nul
compte; et cependant sa présence suffit
pour détruire tout l'échafaudage de cette
belle interprétation. De plus, il faut
observer que même les animaux qui se
rapporteraient au zodiaque, ont des atti-
tudes tout à fait différentes de celles
qu'ils occupent dans les véritables repré-
sentations zodiacales , et de plus que
l'ordre des figures est aussi tout à fait
différent.
H n'est pas inutile non plus de faire
remarquer que le Rhamesséum est un
édifice de la fin du seizième siècle,
comme tout le monde le reconnaît : or,
on y trouve la représentation d'un phéno-
mène astronomique qui serait antérieur
à celle époque de plus de deux siècles!
Qu'on y eût gravé la position des colures
à l'époque de l'érection du monument,
cela se concevrait jusqu'à un certain
point; mais qu'on l'eût fait pour une
époque antérieure qui ne se lie d'aucune
manière avec celle de la construction de
ce palais, voilà ce qui ne se conçoit nul-
lement ; et cela suflit pour ruiner celle
opinion, que les sculpteurs auraient eu
en vue la position des colures. En tout
Ciis. 1 existence d'une représentation mo-
numentale d'un fait trèsantérieur. donne
lieu à l'importante remarque que voici :
On peut admettre, d'après cette base,
que la rt^présentation qu'on suppose être
celle de l'année 3285, correspond à l'état
du zodiaque à une époque très antérieure
à celle de la sculpture; que cette époque
serait celle de quelque fait très remar-
quable dont on aurait voulu consacrer le
souvenir: qu'elle serait, par exemple,
ce Ile du déluge mosaïque qui. dans la chro-
nologie des Septante, peut absolument se
rapporter à cette date . et que le zodia-
que de îsoé serait le type dont le plus
ancien deceuxqu'on signalepourraitêlre
considéré comme une copie. Assuré-
ment . il n'y a pas moyen de réfuter une
telle hypothèse ; et cela étant, la chrono-
logie biblique se trouve encore désinté-
ressée dans la question , si même elle
n'y trouve pas quelque avantage. C'est
là un système qu'on peut admettre . si
l'on croit à la haute antiquité du zodia-
que. Je pourrais donc accorder ses pré-
tentions aM. Biot que je n'ai nul intérêt à
combattre; et je déclare néanmoins que
je les considère comme excessivement
éloignées de la vérité.
Je crois avoir suffisamment réfuté les
théories qui reposent sur l'idée d'une
représentation solsticiale, et d'une anti-
quité très haute. Mais avant d'arriver aux
faits qui ont fixé d'une manière authen-
tique l'â^e de nos zodiaques , et en ont
déterminé le véritable sens, je dois ex-
poser deux systèmes remarquables, tous
deux fondés aussi sur uiie base aslrono-
miciue, mais présentant du moins nne
idée acceptable , et ramenant l'époque
de la sculpture des zodiaques au voisi-
nage de l'ère chrétienne.
Idées de M. de Para^ey.
195. IvCpremierdeces systèmes est dû à
M. de Paravey ; il fait l'objet d'un rapport
lu à l'Académie des sciences en 182:2. par
l'illustre Uelambre. Les recherches de
y\. de Paravey se sont exercées surtout
sur le planisphère de Denderah, que nous
possédons à Paris. Ce savant partant de
celle idée fondée sur le témoignage de
plusieurs auteurs, que les colures, au
lieu de réponJre à l'origine de;i quatre
saisons, en indiquaient autrefois le mi-
lieu ; de sorte que le printemps commen-
çait un mois et demi avant l'équinoxe.
422
COURS D'ASTRONOMIE,
l'('l<' \in mois rt demi avanl le soislice,
e\ aiii-i des aulnv;, considère les deux
axes du p^l!li^phèl•e coinnie passant par
les si^'ii! s conesponJaiil au milieu des
ssisons, dcui le commencemenl serait
doiJiu^ par Ifs diagonales du caric^. De
ceilefa(jon. Ton trouve que les solstices
plact^sur les axes, sont dans le Cancer
et le Capricorne. M. de Paravey arrivait
à la mi^me conclusion, en considérant
le i^rand zodiaiiue du portique. Jl avait
reiîiarqué que les signes y étaient indi-
qut'spar dt's lii;iiresde femmes également
espacées, toutes tournées dans le mt^me
sens, excepté une seule qui, regardant
en sens contraire, indiquait un chan-
gement Je direction dans la course du
Soltil, c'est-b-dirr, la position du tropi-
que ou du solstice d'été. Il insistait sur-
tout sur ce qtie le planisphère de Den-
dtrali. situé dans un temple orienté et
dans une chambre égalemt^nt orientée,
avait du être orienté lui-même, et con-
struit par conséquent sur le système
d'axes qu'offrent naturellement les co-
lures, d où il suivait que l'axe même de
la sille et du planisphère par les solsti-
ces. Eid'u), M. de Paravey faisait remar-
quer, et ceci lui paraissait démonstra-
tif, que les lieux des colures étaient les
rtmes. et dans le planisphèie et dans le
zodiaque du portique, construits tous
deux néanmr ins dans deux systèmes de
projection diffcrens. De l'ensemble de ces
observations, il résultait que les zodia-
qties de Denderah étaient d'une époque
postérieur^! à la fondation de l'école
d'Alexandrie.
Les idées de M. de Paravey que De-
lambre trouvait assez plausibles, peu-
vent être admises sans infirmer ce que
rous avons dit au sujet de ri;;;norance
des Egyptiens par rapport au mouvement
équinoxial. Car la représentation des co-
lures ainsi faite , ne suppose pas la con-
naissance de leur déplacement; et, d'ail-
leurs, celte connaissance pouvait exister,
du moins m soupçon , chez les artistes
(jui exécutèrent ces zodiaques, pour peu
qu'ils l'aient fait postérieurement à noire
ère; c'est ce qu'on peut adm<;ltre, et ce
qui fut démontré plus lard par l'étiid»;
des inoCriplions. Di reste, les conclu
sions qui en rapporLaienl l'origine .'i une
tpûque si réceiile, joulevèrent au sein
de I Académie des débats assez vifs, et
paraissent avoir suscité contre leur au-
teur des inimitiés peu honorables.
Je dois ajouter encore au sujet du pla-
nisphère de Denderah, qu'en se plaidant
clans l'hypolhèNe où il serait une projec-
tion géomélr qu»î de la sphère sur un
plan , et en en disposant toutes les éioiies
un peu remarquables selon la projection
d'FIipparque, Delambie avait reproduit
à peu près ce planisphère, ce qui lui
donnait une date peu différente de l'ère
chrétienne. Quelque temps après, et lors-
qu'il eut été transporté à Paris, M. Biot
ayant entrepris le même travail et pris
les mesures sur le monument lui-même,
crut y reconnaître un état du ciel anté-
rieur à notre ère de 700 ans seulement;
mais il se garda d'en conclure que le
monument fût de cette époque, puisqu'on
pouvait y avoir reproduit un zodiaque
d'époque antérieure, soit à dessein, soit
par ignorance, et comme la sphère d'Eu-
doxe en fournil un exemple. Mais, sauf
le respect dû à d'aussi graves autorités,
je crois que ces savans travaux se sont
exécutés en pure perte. Car, est il vrai-
«^emblable que, pour orner un plafond
d'une petite chambre, sur lequel on ne
irouve d'ailleurs que des figures bizar-
res, les sculpteurs se seront astreints à
suivre une projection mathématique ré-
gulière de la sphère étoilée ? d'autant
plus que les constellations elles- mêmes
y sont à peu près méconnaissables.
Système do Visconli.
196. Le second sytsème, dû aucélèbrean-
tiquaire Yisconti, consiste à voir dans la
disposition des ligures de tous les zodia-
ques la date de la construction des mo-
numens , mais en tant que leur dirision
indiquerait la constellation ou le signe
dans lequel se trouvait le soleil au com-
mencement de l'année civile é^'yptienne
où la construction avait eu lieu. Qu'on
se rappelle ce que nous avons dit du ca-
lendrier égyptien ( n" 1.32). Le commen-
cement de cîiaqiie armée civile avançait
d'un quart de jour sur celui d'une année
solaire: de sorte que, si ce cominence-
n ent avait leu un»; fois lorsque le .soleil
entrait dans le signe du Bélier, l'année
civile suiv.uite recommençait un peu
PAR M. DESDOUITS.
423
avant que le soleil n'eût alleint ce signe, | occupé par le soleil au commencement
et lorsqu'il était encore dans les Pois- i de l'année, et cette date, on la traçait
iorsq
sons. On trouTC ainsi qu'après 121 ans,
le soleil entrait dans le signe des Pois-
sons, lorsque l'année civile commençait;
qu'après un temps égal, il était à l'en-
trée du Verseau au commencement de
VànnéQ, enfin, qu'en parcourant ainsi
tous les signes, le premier jour de Tan-
née civile ne coïncidait avec celui de
l'année solaire, que nous avons supposée
commencer avec le Bélier, qu'après 1461
années civiles révolues. Si donc les zo-
diaques d'Esné sont divisés dans le Lion,
cela indiquait . d'après Yisconti . que
l'année civile dans laquelle ce zodiaque
avait été sculpté, commençait un jour
où le soleil était dans le signe du Lion.
Les zodiaques de Denderah , au con-
traire, montrent que le soleil était dans
le signe ou dans la constellation du Can-
cer, le premier jour de l'année où l'on
sculpta ces zodiaques.
L'idée de Yisconti, qui est très nette
et très simple, rallia un grand nombre
de suffrages, et avec raison. D'abord,
elle a Tavaniage de faire disparaître la
très grande didiculté des époques rela-
tives des constructions de Denderah et
d'Esné. Car, dans Ihypothèse de la re-
présentation solsliciale , deux à trois
mille ans auraient séparé les dates origi-
nelles de ces monumens, monumens tel-
lement semblables sous le rapport du
style architectural, qu'un artiste ne peut
se dispenser de les croire à peu près con-
temporains; d'après l idée de \isconti,
il y aurait à peine un siècle d'intervalle
entre les deux époques. En second lieu,
rien n'indique l'utilité, la convenance,
la raison quelconque de la représenta-
tion solsticiale et d'une représentation
si muliipliée. tandis que rien n'est plus
naturel que l'expression quelconque de
la d.ite d'«^rection d'un monument. Dans
quel intérêt, par exemple, aurait- on
gravé sur les murs que, lorsqu'on l éri-
gea, le point équidoxial était dans tel
ou tel signe, surtout quand ce pointreste
dans chacun d'eux plus dt^ deux uiille
aosV Au contraire, il y a un but raison-
nable dans l'inscription en caractères
quelconques de la date d'un monument,
comme le suppose Visconli. Pour les
EgypticBs, la date était le signe céleste
soit en emblèmes, soit en caractères plus
précis; de plus, cette hypothèse rend
raison de la répétition si fréquente des
représentations zodiacales dans les mo-
numens de 1 Egypte. Les ligures symbo-
liquesquien accompagnent les divisions,
s'accordent parfaitement bien avec celte
idée ; car la tète d'Isis qui sort des rayons
solaires à Denderah, est précisément le
symbole de l'année civile égvpiieniie.
Enfin, dans le système de \isconti, on
peut admettre indifféremment que les
zodiaques représentent les signes ou les
constellations.
Mais, ainsi envisagée dans sa généra-
lité, liiypoihèse de Yisconti ne donne
pas une date précise, et à la rigueur
iDême, rindéterminalion en serait com-
plète. Car le soleil restant cent vingt-un
ans dans chaque signe, l'année indiquée
par un signe est. quant à sa date, indé-
terminée d'autant. En second lieu, il
reste à savoir dans laquelle des périodes
sothiaques a eu lieu la coïncidence en
question : car la présence du soleil dans
tel ou tel signe au commencement de
l'année civile . se reproduisait dans cha-
cune de ces périodes. Mais, d'abord, on
est libre d'admettre qu'il s'agissait de la
dernière; cela est de droit, au moins
comme hypothèse: et de plus, cette hy-
pothèse est confirmée par les considé-
rations que nous allons exposer tout à
l'heure. Or. on sait que la dernière pé-
riode solhiaque s'est terminée en 138
après J.-C. , et la connaissance qu'on a
de la date précise de cette fin. fait re-
connaître que le soleil se trouvait dans
le signe du Lion, au commencement de
toutes les années égyptiennes comprima
entre l'an 12 et l'an 138 de notre ère.
Les zodiaques d'Esné seraient donc res-
serrés entre ces deux limites , et l'âge de
ceux de Denderah en différerait moyen-
nement d'un siècle. Pour ce qui est de
l'année précise, il est probable qu'elle
était indiquée par un sigm^ particulier,
mais ce point est pour nous sans aucune
importance.
Faits décisifs qai iixcnt Tige des zoJiaquei , ei let
raméneDl à Tère chrétienne.
197. Yoilà donc les zodiaques en jore ra-
424
COURS D'ASTRONOMIK, PAR M. DKSDOUITS.
menés h IVrf clM(Ui<»nne , et cette co»i-
clusionde \ iscoiiti s'accordait arec celle
qu'il avait lirée d'un ordre de faits dif-
férent. Dans les enibjèmes é{^yptieiis, son
<Ȏnie d'artiste avait reconnu l'art et les
idées de la Grèce ; de plus, il savait que
des inscriptions grecques existaient sur
les murs des monumens . à cùlé des zo-
diaques eux-mêmes. La tAclie que se fus-
sent imposée d'abord des observateurs
raisonnables, eût été de se mettre en
quête des inscriptions qui pouvaient exis-
ter sur les monumens ; elles seules pou-
vaient donner à coup sûr le mot des
énigmes qu'on se forgeait sur les dates.
Or, ce fut précisément à quoi les savans
ne songèrent pas: ce ne fut que beau-
coup plus tard, et après avoir discuté à
perte de vue sur le terrain de l'astrono-
mie, qu'on s'avisa de lire ce qui était
i^crit sur les murs. Ces inscriptions, qui
étaient de deux sortes, résolurent enfin
d'une manière authentique la question
d'époque. Ce sont, d'une part, des lé-
«'endes hiéroglyphiques : de Tautre , des
inscriptions grecques, qui disent sou-
vent la même chose, et toutes s'accor-
dent à fixer l'époque des sculptures sous
la domination des Romains. Les légendes
hiéroglyphiques portent lesnoms de plu-
sieurs empereurs dans les cartouches sa-
crés. Sur le planisphère de Denderah
était tracé en caractères phonétiques le
mot «'jToxsaTwp, qu'on suppose se rappor-
ter à TSéron. Le portique du temple de
Denderah a été. d'après une inscription
grecque de son fronton, érigé à Isis par
les habitans du ISome, et dédié par eux
au salut de 'l'ibère ; de sorte que ce por-
tique, au plafond duquel est sculpté l'un
des fameux zodiaques , est d'une créa-
tion postérieure à celle du temple, fait
dont on rencontre d'ailleurs plusieurs
exemples cités par M. Lelronne. Enfin ,
le petit temple d'Esné, dont la coiulruc-
lion remontait à trois mille ans au moins
avant Jésus-Christ, a une colonne sculp-
tée et peinte dans le même style que le
zodiaque qui est auprès, et une inscrip-
tion porte que le travail de cette colonne
est de la dixième année du règne d'An-
tonin.
Ce n'est pas tout. Un cercueil de mo-
mie, rapporté de Thèbes en 1824, et
contenant le corps d'un nommé Pélamé-
noph, mort dans la dix-neuvième année
du règne de Trajan , ainsi (|ue le témoi-
gne une inscription grecque déchiffrée
par M. Letronne , offre en outre la pein-
ture d'un zodiaque divisé exactement
comme celui de Denderah. H est donc
clair que, si cette division indique une
date, elle dépose en faveur de la nou-
veauté de ces zodiaques. Remarquons
que l'on peut appliquer à celte peinture
l'hypothèse de Yisconti.
Vraisemblance d'une représentation purement as-
trologique.
198.11 n'en fallait pas tant pour couvrir
de ridicule l'opinion des partisans de
l'antiquité fabuleusedes zodiaques; mais
cette question résolue, il reste encore
le problème de leur signification intrin-
sèque. Lorsque l'on considère la multi-
plicité de ces représentations monumen-
tales, qu'on la compare au peu d'intérêt
réel que peuvent offrir, comme tableaux
populaires, soit la position du solstice,
soit tout autre fait astronomique ana-
logue, on sent naître cette idée que les
prétendus zodiaques ne sont pas des mo-
numensdescience, mais peut être desim-
pies tableaux astrologiques. Cette idée
se fortifie quand l'on considère qu'à l'é-
poque de leur sculpture , l'astrologie
était universellement répandue; qu'on
dressait des thèmes généthliaques pour
les personnes , pour les monumens et
même pour les ville? : qu'à ce point de
vue seulement , une représentation zo-
diacale peut avoir quelque rapport avec
un homme, et se trouver tracée sur la
caisse d'une momie. H devient donc ex-
trêmement vraisemblable quelezodiacjue
du cercueil de Pétaménoph , que ceux
des temples de Denderah, d'Lsné, de
Palmyre et beaucoup d'autres, ne sont
pas autre chose, et cette idée est celle
que i)artagent aujourd'hui à leur sujet la
plupart des savans.
Mais cette conclusion soulève les ques-
tions suivantes : Si les zodiaques dont
nous venons de discuter les titres , sont
de l'époque romaine ou grecque, on doit
néanmoins retrouver quelque part le vrai
zodiaque égyptien. Ln tout cas, quel
était ce zodiaque ? Etait-il identique avec
le nôtre, qui est celui des Grecs? Celui-
M. CYPRIEN ROBERT.
425
ci s'accorde-t-il avec ceux de l'Inde , de
Ja Chine, de la Chaldée? Tous ces zo-
diaques n'ont-ils pas une origine com-
mune, et n'y a-t-il pas un zodiaque pri-
mitif? Quel est ce zodiaque? Quelle est
l'époque de son invention? A quel peu-
ple faut-il le rapporter? Ici se présente
le fameux système de Dupuis, qui crut
voir dans les emblèmes zodiacaux des
phénomènes physiques , propres au cli-
mat de l'Egypte, mais à une époque telle
ment reculée, qu'il faut traverser, pour
l'atteindre, les ruines et les ténèbres de
cent cinquante siècles. En regard de cette
folle théorie, nous rencontrons cet au-
tre paradoxe, que les Egyptiens n'ont
jamais connu le zodiaque, si ce n'est
après l'avoir reçu des Grecs. Nous pas-
serons en revue ces divers problèmes;
nous discuterons les principales hypo-
thèses, et partout nous verrons la chro-
nologie sacrée sortir triomphante des
épreuves de la critique la plus sévère.
Ce sera l'objet de la prochaine leçon.
L.-M. Desdouits,
Professeur de physique au Collège
Stanislas.
ncrttr^î^ et ntt$.
COURS SUR L'ARCHITECTURE DES ÉGLISES DE LA RUSSIE.
TROISIÈME LEÇOIV (1).
Histoire du couvent des Petcheries. — Origine de
Kijov. — Ses Églises modernes. — Son Histoire
civile et religieuse.
€ Or actuellement, dit l'annaliste INes-
tor, je vais raconter l'histoire du cou-
vent des Petcheries... Hilarion, homme
de haute naissance, qui pratiquait le
le jeûne , allait souvent de Berestov au
Dnicpre... et là, sur une montagne cou-
verte d'une grande forêt, il se creusa
une petite grolte profonde de deux
brasses, où il se retirait pour y psal-
modier ses heures... Mais le grand
prince l'ayant fait élire (en 1051} mé-
tropolite, l'homme de Dieu fut con-
traint de quitter sa caverne. Cepen-
dant un laïc qui demeurait h Lubctch,
alla en pèlerinage à la sainte monta-
gne (Mont Athos) , en examina les di-
vers couvens, et enfin dans l'un d'eux
demanda h Vigourncne la tonsure et
l'habit monasiique. Il les reçut, et fut
nommé Antoine. Maintenant, lui dit
(1) Voir la deuxième leçon dans le n^ 44 ci-des-
foi, p. 104.
l'igoumène, retourne au pays de Rus-
sie , car tu es le béni de la montagne
sainte, et par toi les moines se multi-
plieront... Antoine reprend sa route
vers Kijoi' : il chemine par monts et
par vaux, cherchant l'endroit que Dieu
lui assigne pour sa demeure iixe. Enfin
arrivé à la grotte d'IIilarion , il se
creuse tout près une nouvelle cellule
et y vit de pain sec et d'un peu d'eau...
Sa haute sainteté ne tarde pas à ras-
sembler autour de lui des disciples,
qui au nombre de douze se creusent
autant de cellules souterraines, envi-
ronnant celle du maître. Alors le Père
leur dit : Mes frères, voici que Dieu
vous a réunis au nom de la sainte mon-
tagne, et par suite du droit que l'igou-
mène m'a transmis, en me tonsurant ,
de vous tonsuror également. Paissent
donc toutes les bénédictions de la mon-
tagne sacrée rester sur vous î Pour moi,
je vais me retirer seul derrière ces ro-
chers , et vous remettre à un autre
chef... Il leur laisse f ^irLium pour le
remplacer, el va passer seul quarante
' années dans une cellule écartée qui se
< voit encore sous le nouveau cloître.
126
COURS D'AKCrilTECTUiU': DKS ÉGLISES DE KL'SSIE
t Mais chaque fois qu'il arrivait aux iVr
» rcs des eiii barras inal tendus, ils en-
« Toyaieut consnlter Antoine etsuivaient
* ses aris. Bientôt le nombre des moines
t croît au point, qu'ils ont besoin de
t toute la montagne du l'etchersk. An-
t loine la demande pour eux au i^rnnd
« prince Isiaslai-, qui l'octroie, et l'()//v-
c penslyi Sobor est construit. Mais Isias-
< lar^ de son côté, érige un cloilre en
< riionneur de saint Dmitri, lui donne
« Varlaam pour igoinnène. et dote ce
* cloître de jurandes richesses. Car voilà
< comment les Kniases et les Bojars fon-
< dent des monastères , à force d'or ,
« mais jamais au moyen des larmes, des
< prières et des jeûnes... Les moines de
< Petchersk, au nombre de vingt, setrou-
< vaient donc sans chd. . Antoine leur
< conseille d'élire le plus humble d'entre
« eux, Féodose, et ils obéissent. Féodose
< vécut en grande austérité, priant et
< pleurant sans cesse, et il réunit tant
« de moines que leur nombre dépassa ce-
< lui de cent. Féodose se mit alors à la
« recherche des réglemens monastiques,
« et finit par trouver un moine du cou-
I vent de Studite, nommé Michel, qui
i arrivait de Grèce avec le métropolite
I George. Féodose le pria de lui donner
< la règle de Studite, et il la fit copier
i en double. Il établit les chants d'È-
c glise, apprit à faire les révérences: à
i psalmodier, à se tenir debout au chœur,
i assis au réfectoire. De plus il fixa les
< mets convenables pour certains joursde
« la semaine, et tout ce qui a irait h la li-
c turgie. Ainsi Féodose institua le cou-
< Tent-modèle, de qui tous les autres de
c Russie ont emprunlé leurs règles. Il
< continua de Tivre en saint, faisant ac-
i ciieil à tout venant. Ainsi vins-je moi,
* très indigne moine, qu'il reçut, comme
«j'atteignais ma dix-septième année. »
L'histoire de ce monastère fortifié, si-
tué au milieu des î)arbares. doit présen-
ter, comme on le pense bien, durant le
moyen-âge une série peu interrompue
de calamités. Vingt fois pris et pillé . il
ne lui restait à chaque fois que ses murs,
souvent encore sillonnés par les flam-
mes. Je citerai une seule de ces catastro-
phes. * Le soir d'un vendredi , dit Nestor,
t l'impie Boniak et ses Pofovtsi assailli -
t reni le Petchersk . au moment où nos
< vji^iles chaïitées, nous allions reposer
« d.ms nos celliiles. Tout-à-coiip s'enten-
« dirent (Fhorrihles clameurs . et l'on vit
i les païens dresser au pied de nos murs
« leurs machines de siège. Nous nous sau-
« vAmes à la hâte dans l'arrière-eotir du
i monastère. Ouelques uns même d'entre
<* nous se réfugièrent sur les toils. Ce-
« pendant les cruels enfatis d'ismaél bat-
* taient nos murs en brèche, et ayant
< enfoncé nos cellules, enlevèrent tout
i ce qui leur convenait , détruisirent le
♦ reste, incendièrent l'hospice de la di-
< vine Mère, pénétrèrent dans l'église,
mirent le feu aux portes du sud et du
( nord, profanèrent le portique où repo-
< sait le corps de saint Féodose , en arra-
ï chèrent les images, et se répandirent
i en imprécations contre Dieu et notre
« sainte religion. De plus ils réduisirent
« en cendre l'hospice de la Maison-Rouge
f que le pieux Vscvolod avait fait bâtir
« sur le mont Vidobitch. Voilà comment
( les impies Polovtsi, la race maudite
( d'Ismaël . semaient partout l'incendie,
( et massacraient nos frères. -
Cependant dès l'année 1037 Jaroslav
avait entouré Kijov « de murs dont les
f tours étaient dorées (1). » Sur le mo-
dèle des grandes cités byzantines, celle-ci
avait sa porte d'or , porte de la gloire et
des entrées triomphales. Le privilège de
ces tours et de ces portes dorées paraît
avoir été propre aux villes blanches ou
indépendantes, c'est-i-dire à celles qui
renfermaient un trône. Kijoi< était une
de ces nombreuses Bcli^rades, cités blan-
ches du monde slave. Encore aujour-
d'hui le gouvernement de la Kijovie.
jadis foyer d'un peuple libre , a pour ar-
moirie un ange blanc , sur fond d'or , te-
nant une épée nue , la pointe tournée
vers la terre. Sur l'étymologic du mot de
Kijov en latin Kitava qu'Helmod dans
sa Chronique des Slaves appelle Khm' ,
le Khuiava des Orientaux, il n'y a rien
de clair, si ce nVst qu'en polonais ce
nom signifie une verge, un pieu planté
en terre ; en serbe kiti vent dire l'organe
gf'nérateur , et kita un bouquet , une
couronne: d'où vient sans doute ce nom
de Kitaj ou de A //ov , couronne de i'Ou-
kraine. Ce nom d'un sens si profond et si
(I) ^ellor; C^/'cnijufl rf«itt<m>.
PAR M. CYPIUEN ROBERT.
427
primitif se retrouve à Moskou • on trouve
même un Kitaj-grod polonais sur le
Dniestre, certainement plus ancien que
le moscovite, mais qui, à la fin du siècle
dernier, ne comptait plus que cent cin-
quante feux.
Les plus obscures ténèbres couvrent
l'origine de Kijov. Ce qu'on peut dire
c'est qu'elle offre à un haut degré les
traits slavo-illyriques, propres aussi à
la ville grecque, qui sont d'être divisée
en plusieurs quartiers distincts et sépa-
rés, d'être surmontée par une ville haute,
assise sur un mont, en siavon hholmay
en latin culmerij les monls sacrés et ci-
viques de l'ancienne Italie, souvent en
face d'une autre colline vouée aux mys-
tères et aux augures, comme le Capitole
était en face du Vatican. Sur cette sainte
montagne , la Sion des Oukraniens ,
brille dans les airs la Sophie , comme
en Grèce la Cella de Minerve aux cimes
du blanc Parthénon. C'est dans ce temple
principal de la nation rulhène qu'on
suspendait les trophées des combats, là
que sont enterrés tous les souverains de-
puis Vladimir le Grand. « L'année 1044
« OLeg et Jaropolky fils de Sviatoslav j
«fêtant allés de vie à trépas, dit Nes-
< tor, Li'urs os furent baptisés et déposés
€ à la Sophie. » De tous ces tombeaux il
n'y a plus de traces. J'ai montré ailleurs
que très probablement Kijos^ se modela
sur Kherson , premier type des villes
gréco-russes. Mais la capitale ruthéne
existait déjà auparavant plus ou moins
développée, comme le prouve l'histoire
de ses princes païens , et divers passages
de Nestor. < Après avoir prêché, dit-il,
la parole de Dieu à Sinope, saint An-
dré, frère de Pierre, vint en Kherso-
nèse; et apprenant que le cours (\\\
Dnièpre n'était pas loin de Klierson, il
s'embarqua pour le remonter.... Ayant
enfin pris terre au pied d'un mont
élevé, il le monlrc à ses disciples, en
disant : Sur cttle montagne éclatera
la gloire du Seigneur, qui aura bientôt
ici de nombreux autels au sein d'une
vaste cilé. Puis ayant gravi la cime de
ce mont, il y fit le signe de la croix et
pria. C'est dans cet endroit même que
fut bAtie Kijov. Saint André conlinuanl
sa route débarqua ensuite chez les Nov-
gorodicns, habita parmi eux, observa
«leurs mœurs, visita leurs étuves , et
« s'étonna de la manière dont ces Slaves
c prenaient le bain, se fustigeant avec
î des rameaux verts. Puis il partit pour
f le pays des Varèghes. don il retourna
< à Rome, racontant ses prf'^dications et
« ses voyages aux merveilleux pays sla-
I ves. »
Jusqu'ici on n*a que la prophétie de la
fondation de Kijov. Nestor nous la mon-
tre enfin élevée par une tribu pola-
nienne , c'est-à-dire polonaise, à demi-
païenne, livrée à la polygamie, et qui
brûlait ses morts : < or parmi les Pola-
< niens se trouvaient trois frères, Ki] ,
K Chtchek et Khoriv , ayant une sœ;ir
I nommée Lubédie. Ils bâtirent une pe-
c tite ville qui s'appela Kijov du nom de
« leur aîné. Elle était appuyée à une
« grande forêt de sapins où ils allaient
a chasser les bêtes sauvages. D'eux est
« descendu le peuple polanien de la Ki-
i jovie. * Cette ville s'agrandit et fixe
l'attention des Varèghes ^ lorsqu'avec Rn-
rik ils s'emparent de Novgorod. < Deux
« de ces guerriers. Oskold et Dir^ qui
I n'étaient pas du sang de Rurik, mais
i pourîant bojars, le quittent sans sa per-
i mission, et suivis de quelques frères
ï d'armes, descendent le Dnièpre vers
c Tsaragrad. Chemin faisant ils décou-
( vrent une ville sur une montagne, et
>( demandent à qui elle appartient ; les
f habitans répondent : Nous eûmes nu-
< trefois pour fondateurs et pour pr-n-
ï ces trois frères, Kij , Chtchek et Kha-
(f riv. Mais ils sont morts; et depuis nous
< payons^tributaux Khozars. A cette nou-
i velle, Askold et Dir prirent possession
< de la ville, s entourèrent d'un grand
< nombre de Varèghes, et régnèrent sur
i les Polaniens (1). "
Ainsi que toute ville slave ancienne,
Kijov se compose de plusieurs cilé^ dis-
tinctes, qui sont ici, comme i'i Mo>kou ,
au nombie de liois. 'Mais bien plus en-
core que Moskou, Kijov rappelle la ville
primitive helléno-asialique et la Jérusa-
lem des lhM)reu\. C'est d'abord le Pet-
chcrsk , acropole (|ui domine toutes les
collines civiques, Kreujle drs Slaves on
des Glorieux, refuge aérien de la prière
et de la victoire ; séjour il's nioiivs et
428
COURS DAKCHIÏECTURE DtS ÉGLISES DE RUSSIE,
des soldais, gardiens des Palladiums na-
tionaux. In pou moins él«;vée , la ville
haute appuie ses terrasses en amphitiit^'^-
Ire au\ flancs du Tetchersk et h ceux du
mont de la Sopiiio. Klle voit à ses pieds
des abîmes où roulent des torrens, et
d'où montent, droits comme une li^ne
géométrique , des peupliers f^iganles-
qnes, dont on pourrait toucher de la
main les cimes en se promenant dans
certaines rues; là demeurent les nobles,
les employés, les étudians. Eniin assis
dans la plaine, au niveau du fleuve,
s'étend le Podol , ou la ville basse ,
mouvante cité du commerce, des arti-
sans, des plébéiens, retentissante d'acti-
-viié, pleine de luxe et de misère. Pour
y venir de la ville liante il faut des
cendre de profondes vallées, des versans
presque A pic et sans verdure, que cou-
ronne une forîit, placée au centre de Ki-
jov, dont elle est une des plus grandes
beautés : pleine des sites les plus sauva-
ges, les plus abruptes, de vieux chênes
penchéssur de sombres ravins, vous vous
y perdez seul sans plus rien voir, plus
rien entendre de la ville qui est cepen-
dant sur votre tête , comme à vos pieds.
Plongé dans vos rêveries , vous arrivez
subitement à la crête aiguë de la colline,
d'où s'ouvre un immense horizon. Le
fj^rand et glorieux fleuve roule h vos
pieds à une profondeur qui effraie, et
au delà de ses ondes l'œil plonge vers
Moskou sur une plaine sans terme , dont
le sable blanc et fin étincelle au soleil au
point de paraître une neige fraicbement
tombée, la nuit pr<»cédente, et (jue per-
ceraient çà et là des bouquets de petits
sapins rabougris et de saules nains. Rien
de mélancolique comme celte perspec-
tive où se développent à perle de vue les
humbles stepp«*s de l'esclavage au delà
des rochers orgueilleux de la suisse kijo-
vienne, où se débat une liberté mou-
rante.
Dans les sables qui entourent Kijov les
pauvres se creusent quelquefois encore
des cavernes pour demeures, comme fi-
rent les premiers moines des Petchéries.
J'y ai trouvé des familles rongées par une
jjexprimable misère. La prodigieuse af-
fluencc ôe mendians a ces lieux saints
rend difficile de les «rcourir tous. Dégui
«lés en pèlerins ils coiivrcnt les routes à
certaines époques de l'année. J'ai sou-
vent vu de ces bypocrites, assis sur des
bornes , singer certaines cérémonies ,
comme s'ils eussent été de pauvres po-
pes , et réciter, sans savoir lire , des
évangiles au peuple dans de grands mis-
sels slavons. Outre ses trois cités princi-
pales, Kijov en contient une quatrième,
plus jeune et plus petite, appelée du
nom de saint Vladimir, qui autour de la
ville haute dont elle est la ceinture, dis-
pose ses riches et belles rues , terminées
par les paysages le plus poétiquement
agrestes. Ainsi répandu de tous côtés,
Kijov occupe un espace énorme.
Citer les églises modernes serait inu-
tile : mais après le Petchersh il y a en-
core un lieu d'une haute importance his-
torique, c'est le iMikhailovski monasLyre^
couronnant le coteau au bas duquel est
le théâtre de la ville, un des plus mes-
quins assurément qui existent. La voûte
d'entrée du couvent est surmontée, selon
l'usage russe, d'une chapelle à coupole
et précédée, comme au Petchersk , d'une
étroite esplanade, avec des bancs où les
pèlerins s'asseoient, etdont les deux murs
latéraux peints représentent, avec la vue
et le plan du monastère , une procession
de Basiliens apportant une madone.
Sous le porche sont également peints de
grands moines noirs auréolés. Les mai-
sonnettes des solitaires entourent l'en-
ceinte carrée, an fond de laquelle est la
simple demeure de VArkhijcrcj. An cen-
tre s'élève le Sobor : un pinceau grossier
a représenté sur ses murs extérieurs,
Olga , Vladimir et l'établissement du
christianisme en Oukraine. Le style de
l'intérieur est entièrement liturgique :
carré parfait , voûte très surhaussée ,
quatre énormes piliers peints, riche ico-
nostase montant dans la coupole vaste et
bien éclairée, galerie ou église supé-
rieure; aux deux côtés du temple deux
grandes chapelles, remplaçant les tran-
septs latins, à voûtes très basses, et dont
l'une est remplie de peintures apoca-
lyptiques, tandis que l'autre contient un
vaste mausolée àchAsse, sous un balda-
quin éblouissant, porlé par quatre hau-
tes colonnes dorées : des anj^es.de gran-
deur naturelle, à six ailes, sont peints à
l'entour. La de nombreux pèlerins brû-
lent incessamment leurs cierges.
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
429
Au large mur, qui regarde l'iconostase,
et unit les deux piliers antérieurs, sur
lesquels pose la grande coupole, est un
vaste tableau d'expression assez drama-
tique, où Jésus-Christ armé du knout,
chasse les vendeurs du temple. Il serait à
désirer que cet acte se renouvelât réelle-
ment dans cette église russe, où le clergé
très souvent fait un vrai trafic au lieu
saint. Du reste je n'ai vu dans Kijov au-
cun tableau remarquable comme exécu-
tion. Pour juger la peinture russe, il faut
voir ]Moskou, et plus encore Troitsa ,
dont je n'oublierai jamais l'admirab'e
iconostase. Celui du Petchersk offre bien
aussi quelques belles et impressionnan-
tes figures de madones voilées et d'apô-
tres révélateurs au front plein de leur
divin secret; cependant ils n'approchent
pas de ceux de Troitsa où plus d'une tête
serait digne de Fiésole. Cependant pour
l'architecture les monumens de Kijov
sont incomparablement plus vastes et
plus imposans que ceux de Moskou. On
n'y reconnaît nullement un peuple en-
fant; car les Latins par la Pologne diri-
geaient cet art encore non national, en-
core incertain dans sa route. Aussi a-t-il
moins de charme et de spontanéité^ que
le moskovite. Il copie maintefois l'italien
pour les coupoles, pour les autels ; même
les chaires, au lieu d'être basses et peti-
tes, comme en ."Nloskovie, sont grandes,
suspendues aux piliers, et planent avec
une dignité romaine an dessus du peuple,
et plus haut que le siège impéiial. C'est
l'image du Malo-Russe. toujours attire
par ses désirs vers la liberté et les idées
d'Europe, mais rejeté par sa nature dans
l'orientalisme, et ainsi ballotté à travers
toute l'histoire.
Parmi les autres monumens on peut ci-
ter encore l'église des [Jimes [Dcciaii
jinaja) ou de la jSalUùté de Marie , si cé-
lèbre dans la chronique de IVeslor, et
aussi ancienne que la Sophie. Par mal-
heur, restaurée de fond en comble, il se-
rait inutile de la décrire. Mais celle de
saint Andrc attire tous les yeux : per-
chée sur le roc, presque en aiguille,
tant il est à pic , où cet apôtre est censé
avoir fait sa prière , elle s'harmonise ad-
mirablemeîU avec le site environnant
par l'élan de sa taille svelte, et l'essor
de ses coupoles . qui filent en ellipses
alongées vers le ciel , portées par de
hautes tourelles, si fluettes qu'on dirait
des minarets. Les murs sont de même
démesurément hauts. Mais l'intérieur,
clair et dégagé, offre une vraie église ro-
maine, à trois nefs, dont les voûtes éle-
vées s'alongent en berceau , avec des ga-
leries latérales, peu d'icônes dans le vaste
et beau chœur, une chaire enfin grande
et libre comme pour une église de
France. Hélas , la tribune reste vide !
L'étroite terrasse qui court autour de
celte église pend sur un précipice, hé-
rissé de pointes de rochers, et au fond
duquel on distingue les moindres ruelles
du Podol; toutes ses places, tousses édi-
fices publics, et son bateau à vapeur pour
la 3Ier-Noire. et au-delà du fleuve et de la
ville les longues files de chariots fendant
la plaine de sable, pour alimenter cette
capitale renaissante des Malo-Russes. En-
tre Saint-André et la Sophie on achevait
une nouvelle Tserkov en brique, CDmme
toujours, carré parfaitement cubique,
exécuté dans l'ancien style hiératique
national, à arcs mauresques aux portes
et aux fenêtres , à voûtes surbaissées dont
la centrale très haute pose sur quatre pi-
liers : le tout couvert en tôle, et sur-
monté de cinq tours basses et massives,
portant ces coupoles affaissées sur elles-
mêmes, au lieu de s'élancer en bouton
aigu, peut-être pour mieux contraster
par leur gravité et leur aplomb avec les
flèches voisines de Saint-André.
Je descends enfin au Podol, c'est-à-
dire à la dernière et à la plus riche des
cités de Kijov , qiii , toute rebâtie à la
moderne, n'a de remarquable que son
couvent de Braski , où est t'académie. au
fond de la grande et belle place de la
ville : harmonieux édifice avec portique
et belles colonnades grecques. Au centre
de sa cour verte, entourée d'arbres, le so-
bor du couvent et de la ville, alonge ses
trois nefs italic^nnes. ayant sur son fron-
ton l'inscription latine, la seule que j'aie
vue à une église russe : Miserere , Do-
mine , secundùni jus. L'université de
Saint-Vladimir dans le haut /v//ov com-
plète cette académie : on y traîne la jeu-
nesse polonai>-e et oukranienne pour
l'élever dans les idées moskovites. Du
reste, comme édifice, cette université est
h peine un petit collège de nos départe-
430
COLnS U'AI\CH1TECTURE DES ÉGLISES DE RUSSIE,
mens; cl l'instruction n'y parait j^^ut^re
montre sur un pied p'us imposant.
Les rnvirons de, Kijo\' nK^ntcraient
une description, car ils sont aussi pitto-
resques que la \'\\\o niôuie. Les hameaux
en outre y portent des noms souvent his-
toriques : ainsi /^o///c/;(?-(;rrtrf .enslavon
place élc\cc, se voit encore h «^ept vcrstes
du Podol , sur une lnuteur qui domine le
fleuve. forleres«;e bûlie parOlej^. suivant
Constantin Porphyro^énèle , et dont l'é-
glise servit de st^pulture A plusieurs prin-
ces , notamment au jeune Kl/eb , lils de
Vladimir le (irand , assassiné par son ri-
val Svjatopolk et le premier martyr de
l'Église russe. Quand on s'éloi^^ne de Ki-
jov. en suivant la chaîne de rochers dont
la haute ville occupe le bout, on a de
tous côi^s des poiits de vue sauvages,
sur des lieux déserts et pleins de silence,
de pauvres huttes en bois au penchant
des monts, et à ses pieds la lande sablo-
neuse et sans arbres , qui va se perdre au
loin dans la Poiocjne. C'est un coup d'œil
triste , surtout qu.md on vient de voir la
forteresse élevée par des captifs polonais
contre leur patrie. Depuis la conquête,
de nouvelles destinées ont commencé
pour Kijov. appelée à redevenir capi-
tale de ces immenses provinces; mais
l'avenir de ces dernières sera longtemps
un problème. Cette ville n'en mérite pas
moins de la part du gouvernement la pré-
dilection la plus décidée; car toute la
poésie, loutes les lé;:îendes populaires
des Russf's sont nées sur celle terre, ber-
ceau de l'empire.
Pour nous, occidentaux et catholiques
romains. Kijo^ est de même remplie des
plus inléressans ^ouvenirs, puisque c'est
la sainte ville de l'union des deux ég'ises,
le pont jeté entre deux mondes rivaux.
El si ce pont se trouve momentanément
brisé, tout fait espérer qu'il se relèvera
un jour. L'f.glise russe naissante fui
étrangère aux hnslilités iXe^ (irecs con-
tre les Enlius: V ladimir et son peup e fu-
rent instruits, baptisés par des Grecs
unis h Rome. De \h les alliances nom-
breuses et les mariages enlre les pre-
miers princes ri:sses et les rois latins
d'Occident. Sans parler des souverains
polonais et normands, Henri 1*^. roi de
France, n'épousa-t-il pas Anne, fille d'ia-
roslav. monarque pnisbant. ami éclairé
de» arts , \ qui la Russie doit son plus
ancien code ? .Mais immédiatement aprè»
lui commence à se dissoudre la confédé-
ration rulhène. brillante amphictyonie
slave dont Kijov était l'Olyuipi»*. Vla-
dimir le Grand , président suprême
de celle république patriarcale, avait
commis la faute énorme de partager, en
mourant , les provinces enlre ses neuf
lils. Puis chacun de ces petits princes
apanages morcelait lui-même sa princi-
pauté pour doter chacun de ses fils; et
de plus en plus la suzeraineté de Kijov
s'éclipsait, chacun prétendant avoir un
droit égal à porter le manteau de Vladi-
mir, dont la gloire était répandue par-
tout , dans les annales de Byzance ,
comme dans les b^g^ndes arabes et les
chansons Scandinaves. C'était l'époque
où l'anarchie féodale morcelait égale-
ment les royaumes occidentaux.
L'année 1124, le continuateur de Nes-
tor décrit un affreux incendie qui dévora
pendant deux jours le vaste Kijov. Six
cents églises, dit-il. y devinrent la proie
des flammes. Ce n'était que le prélude
de plus grands malheurs. Douze princes
suzerains se partageaient la Russie (1);
mais onze se liguent contre Kijov, la
prennent d'assaut en 1169 • t la ravagent;
les Petchéries, l'église des Dîmes. Sainte-
Sophie même sont souillées par ces bar-
bares. Le siège de l'état est transporté
sur deux points opposés à Galitch et
Vladimir. Dans cette première ville
triomphent les idées latines, dans la se-
conde celles de la (irèce. A l'entrée du
treizième siècle, les princes orientaux fc
liguent contre Roman .Mstislavitch , roi
russe de Galitch, allié ùe la Poloj^ne.
Mais Roman vient à bout des confédérés
et de leur chef Rurik, qu'il chasse de Ki-
jo\r> y où il fait son entrée triomphale.
Mais celui ci appelle à son secours les
Poloi'tses f qui arrivant . emportent d'as-
saut la capitale de l'Oukraine le jour de
l'an 1204. et y renouvellent avec un sur-
croît d'atrocité les scènes de 1169 Gà-
litch , dans la Russie Rouge, succède ,
comme reine des villes ruthéniques, à
Kijov changé en un amas de d«*combres,
bien que des princes suzerains s'obsti-
ncnl ti y régner encore sur un Irône flétri.
1) Schaitïie.r, /t WvMtc
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
431
L'un d'eux, MsLislai' Roiiianovitch , péril
en 1224 à la bataille de la Kalka. Les
guerres civiles continuent même à l'ap-
proche des Mongols, auxquels elles pré-
parent une facile conquête. En 1240 ils
marchent sur Kijov, dont le prince s'en-
fuit aussitôt, laissant pour défendre les
saints lieux un tisiatski] j ou colonel ,
nommé Dmilrl ^ qui presque sans soldats
ne put malgré son courage défendre long-
temps la place. Elle fut prise le 6 décem-
bre , mais respectée. Dmitri se reconnut
vassal, et les Mongols, se contentant du
tribut et du contingent de soldats con-
venu, le laissèrent régner en paix lui et
ses successeurs. Des Mongols la Malo-
Russie passa aux Talars, puis revint aux
Mono^ols, jusqu'à ce qu'enfin Ghediinine,
ducde Litvanie, ayant remporté en 1330
sur les Russes réunis la grande victoire
de rirpen , à six milles de Kijov, asbujétit
toute rOukraine.
« Depuis long-temps, dit M. Scliuitzler,
« accoutumésàchangerde maître, comme
t on change d'habit , et n'ayant ni à ga-
i gner, ni à perdre aux révolutions, les
< Kijoviens ouvrirent leurs portes aux
I Lithuaniens qu'ils méprisaient comme
< des baibares... Kijov eut à se louer de
« ses nouveaux maîtres, car iis respeclè-
i rent sa religion et adoptèrent peu à
I peu ses mœurs. La ville eut longtemps
«encore ses princes particuliers, vas-
< saux de la Lithuanie , et ce ne fut
< qu'en 1471 qu'on y établit une voié-
c vodie de cette nation, dont la tolé-
< rance alla jusqu'à permettre long-
« temps aux Russes des provinces con-
« quises de rester unis au métropolitain
« de Moskou , qui en tirait des revenus
I considérables. Ce ne fut qu'en 1415 que
d yUojt réunit les évêques orthodoxes
« de son empire pour faire élire un mé-
< tropolitain national. Le patriarche de
« Bysance ayant refusé de le reconnai-
a tre , Vitoft le fit sacrer par les mêmes
i évêques qui l'avaient élu... et établit
I l'indépendance du siège de Kijov. L'u-
< nion s'introduisit dans le nouveau dio-
ï cèse ;1458}, mais sans violence de la
< part du souverain: et lorsqu'en 1516
I Josepk Zoltcln, métropolitain uniate
« de Kief, vint à mourir , Sigismondl^^
, consentit qu'un prêtre orthodoxe, Jo-
< nas, évêque de Minsk, fût nommé à sa
i place... Mais celte tolérance ne régna
< plus lorsqu'en 15S9 Kief fut (d'après la
I stipulation) restitué à la couronne po-
« lonaise... Enfin Pierre Mohila. l'un dps
H. antagonistes les plus décidés de l'union
î qui à cette époque avait envahi jusqu'au
i temple de S.iinle-Sophie obtint en 1632
« du roi Vladislas de Pologne un nouveau
i privilège (1). » Par ce malheureux et
aveugle génie, la réconciliation des deux
églises fut ajournée 5 et les Tsars entrè-
rent en possession de Kijov l'année 1667.
Telles ont été les destinées de celle pre-
mière capitale des Russies, t qui jadis,
i prétend Hermann, rivalisait avec Cou-
i stantinople. » H ne reste plus aujour-
d'hui de son immense commerce qu un
faible souvenir dans la foire des contrats,
qui y attire annuellement la noblesse po-
lonaise et malo-russe.
On voit que par son histoire, comme
par ses monumens, Kijov indique la li-
mite des deux mondes. Ici expirent la
Pologne et les idées latines, en se débat-
tant de siècle en siècle dans un combat
sans fin contre la force venue des déserts.
Symbolisme et réalisme, orthodoxie et
progrès, obéissance elaffranch-.ssement.
voilà les principes qui comme des g.^ans
acharnés se disputent depuis douze siè-
cles la domination du l^oristhene. ce
fleuve des forêts .bores). A Kijov niit la
vraie Russie ; elle sort à la fois de l Oc-
cident et de l'Orient, de Krakovie et de
Kherson. de la Pologne et de la Grèce.
destinée, si elle comprenait mieux sa
mission, à réconcilier deux civilisations,
ennemies jusqu'à nos jours.
Cyi'RIFîn RonFRT.
(I) Scliuilïler, la lWm«.
432
INISOCENT III
RKVUE.
INNOCENT III ET SES CONTEMPORAINS.
TROISIÈMi: ARTICLE (1).
Origine de Thércsie des Albigeois. — Désordres du
clergé languedocien au treizième siècle. — Efforts
d'Innocent pour mettre uq terme à ces deu\
fléaux. — Croisade.
Quand à une époque peu éloignée de
nous la PVance se voyait attaquée au
dedans par des dissensions intestines,
au dehors par l'Europe coalisée qui vou-
lait peut-être la laisser se consumer
comme ces maisons incendiées qu'on
isole en les abandonnant à leur destinée,
alors la Convention établit l'échafaud
permanent , lit du bourreau l'arc-bou-
tanl de la société, décréta l'assassinat
juridique et inonda du sang le plus pur
Je pays tout entier. Cependant il s'est
trouvé de nos jours des hommes pour
excuser, louer môme ces horreurs : « C'é-
i lait, disent-ils. une nécessité dumoment
«pour abattre la révolte intérieure et re-
« pousser l'invasion du dehors. Sans cette
* rigueur et celteapparenle barbarie, c'en
î était fait de la libertéetde la France en-
« tière. Honneur donc à ceux qui ont osé
< assumer une aussi pesante responsa-
i bilité, sacrifiant ainsi, sur l'autel de la
i patrie ce que l'homme a de plus cher,
« sa réputation! » Tel est le langage af-
faibli d'un certain parti, qui ne désa-
vouerait pas les mêmes moyens s'il re-
venait au pouvoir , et Dieu sait la gloire
et le profit qu'on en retirerait.
Mais, qu'il soit arrivé aux catholiques
d'appliquer ces mêmes axiomes à la
société chrétienne ; que nos pères se
soient soulevés avec bien plus de raison
contre des dogmes néfastes qui mena-
(0 Voir le deuxième article , au n" 46, ci-deMus,
f. 27!.
çaient à la fois tous les pouvoirs et toutes
les institutions sociales, il n'y aura pas
assez d'anathèmes contre une pareille
audace , ni assez de haines pour flétrir
une semblable outrecuidance. Etrange
logique ! Quoi ? les chefs de la révolu-
tion étaient des héros et les Pierre de
Caslelnau , les Monlfort et les Innocent
étaient des monstres! Chez vous la fin
justifie les moyens, et pour nous les
cruautés inséparables d'une guerre de
religion seront autant d'écriteaux infa-
mans que vous prétendez nous clouer
au dos ! Honte à nous si nous acceptions
une telle sentence ; ce serait prouver
que nous la méritons! Aussi remettre la
vérité dans son jour , montrer que la
croisade contre les Albigeois fut unique-
ment un droit de défense naturelle
exercé sous peine de suicide, ne sera pas
une (cuvre tout-à-fait inutile et aura ,
nous l'espérons, quelque intérêt pour les
lecteurs de V [JnUersité.
Dans tous les temps l'esprit humain
s'est occupé avec avidité de la grande
question (lu bien et du mal. dont les pro-
fondeurs secrètes ne seront peut-être
jamais connues et que le christianisme
seul a expliquée d'une manière raison-
nable. A mesure qu'on remonte aux pre-
miers Ages et aux civilisations antiques,
on retrouve partout une voix de douleur
gémissant sur la présence d'un principe
j mauvais opposé au bon principe; par-
I tout aussi des accens plaintifs qui regret-
tent un passé qui s'est enfui. Le shiva de
rinde, le typhon de l'Egypte, l'ahrimann
de la Perse représentent tous une même
' choses, le duel de la chair et de l'esprit.
' fondement tinii^uc des systèmes entre les-
ET SES CONTEMPORAINS.
433
quels la philosophie de tous les siècles
n'a cessé d'osciller. Dans la religion des
Perses établie ou plutôt renouvelée par
Zoroaslre, Ahrimann. ou le génie du mal
et Ormuzd, le génie du bien, devaient se
livrer à jamais un combat acharné. Ce-
pendant au dessus d'eux il admettait en-
core une cause primitive, unité absolue,
suprême intelligence, brillant au sommet
de l'échelle des êtres. < Le feu, la lumière
ne furent plus que des symboles qui dé-
isignaient l'immense activité du premier
principe et qui exprimaient comment dé-
coulent decevaste foyer toute science et
toute sagesse. C'est assurément le plus
grand pas que la philosophie ait fait dans
l'antiquité, et la découverte la plus ma-
jestueuse qu'elle ait obtenue. Zoroastre
laissa aux Perses la tradition d'Ormuzd
et d'Ahrimann : mais il n'admit ces deux
principes que comme subordonnés à la
cause première émanée : Ormuzd, l'agent
du bien . conserva seul sa faveur et sa
bienveillance (1). » Malheureusement les
mages, successeurs de ce grand philo-
sophe , ne tardèrent pas à méconnaître
ces principes salutaires : d'ailleurs on
faisant Dieu auteur du mal , il détruisait
au fond l'idée du mal. et de là à direqu'on
qu'un pas qui futbientôt franchi. De plus
le célèbre système des émanations, cpii
fondait un vaste panthéisme, vint en aide
aux passions, et d'une magnifique con-
■cepfion. dans l'origine . il put naître un
matérialisme abject , dont les derniers
«xcès vinrent épouvanter l'Europe occi-
dentale au treizième siècle. Dèsle second
de l'ère chrétienne les gnosliques avaient
beaucoup emprunté aux doctrines de
l'Orient, mais il était réservé ù Planés de
faire un plus grossier mélange encore du
christianisme et dumagisme. Suivant les
auteurs orientaux , il avait été mage et ,
<iansun âge mur. il embrassa la nouvelle
foi qu'il chercha à faire plier aux rêve-
ries de son ancienne profession : il se
donna même pour le Paraclet promis par
le Messie. INlais en 277, il fui confondu,
dans une conférence publique . par un
"évêque de la Mésopotamie et se vit obligé
de repasser en Perse . où il fui écorché
\if pour avoir promis de gui^rir le fils du
(I) De Gérando, Ui$t. de la philos., I. i, p. Q49.
roi, mais qui mourut malgré la prédic-
tion de Manès.
Comme la plupart des dogmes mani-
chéens se retrouvent dans ceux des Albi-
geois, nous nous abstiendrons d'en faire
ici l'énumération, mais il ne sera pas inu-
tile d'observer qu'ils excitèrent dès lors
la même sévérité de la part du pouvoir
civil que dans des temps plus rapprochés
de nous. Dioctétien les poursuivit à ou-
trance, peut-être par haine du nom per-
san , mais ses successeurs ne purent se
défendre d'un sentiment de terreur en
voyant la tendance pernicieuse des prin-
cipes qui visaient à détruire la société
même. Le Code théodosien dépose des
mesures prises contre eux, ce qui ne les
empêcha pas de se multiplier dans l'om-
bre ; car, semblables en cela aux associa-
tions ténébreuses de nos temps , les
adeptes seuls étaient initiés aux mystères
de la secte , tandis qu'on trompait les
simples par l'appât d'une vie austère et
mortitiée. Dans sa jeunesse saint Augus-
tin fut pris à ce piège, mais plus tard le
manichéisme trouva en lui un adversaire
redoutable. De l'Afrique nous voyons
la secte passer en Espagne, au quatrième
siècle . où elle changea de nom pour
pouvait s'y livrer sans crime, il n'y avait prendre celui de l'évoque Priscillien. Si
l'on en croit de graves historiens les pris-
cillianistes s'attroupaient de nuit, pêle-
mêle el sans aucun respect pour les bien-
séances. La prière était toujours bonne
de quelque manière qu'on la fit : aussi
priaient-ils souvent tout nus. On peut
aisément imaginer ce que devait enfanter
d'infamie une pareille licence: mais li-
dèles aux principes, un secret inviolable
couvrait ces mystères d'iniquité, ^ier ,
nier toujours sans craindre le mensonge
m le parjure : telle était la loi de ces fa-
natiques et résumée par eux dans ce vers
énergique :
Jura, perjura, secretum prodere ooli.
D'un autre côté, les manichéens, avec
lesquels se confondirent les anciens gnos-
liques. pénétrèrent dans la Bulgarie el la
Thrace sous le nom de pauliciens: c'est
là qu'on les trouve au septième siècle. La
;zuerre , le commerce , les croisades
même (I) servirent de véhicule à leurs
(1} Reiner.
ÀM
INNOCENT m
doclrines. Au coiuniencemcnt du on- I raison de leur orij^iue inatt^rielle. Le
li^mrt sit^cle nous les trouvons h "Milan ni^uie motif les portait à rej^'ler le ina-
el bienl6l apn^s eu Frûuce. Les noms de
patarius. decatliares, de boulgres ne sont
guère que des dt^nominalions différentes
pour d'*sif;ner Ips partisans d'une m^me
erreur, dont la forée dut néeess:iireinent
s'accroître au milieu des nombreux dé-
sordres (lui afHi^'eaient le clergé sous les ce.Ue n'était qu'un mol, l'homme avait
riuge comme une abomination , ou tout
au moins ne devait on s'unir qu'à des
vier-^es et se sépartM- aprùs le premier en-
faut. Lps parfaits seuls profes^aieut cette
doctrine; les autres se livraient sans
honte aux déréfjlcmens de la chair : Lin-
prédécesseurs de Grép;oire VU. Des
prôtres corrompus ou simoniaques em-
brassaient sans iloute avec joie des idées
favorables à leurs passions, car on n'a
peut être pas assez relevé un fait cu-
rieux, c'est qu'à Milan le peuple irrité
poursuivait les concubinaires en leur in-
flifjeant le stigmate de patarins (1). Tou-
jours est il qu'au commencement du
été créé par le péché et non par Dieu (I).
L'esprit du mal, contraint pendant trente
ans h laisser l'homme sans Ame, avait
séduit au bout de ce temps deux esprits
célestes que le Très-Haut avait exilés dans
le corps humain, l^es Ames ne pouvaient
sepurilierque parlamétempsychoseeten
pratiquant certaines bonnes œuvres dont
les Albigeois seuls avaient le secret.
treizième siècle partout où se montrent Tous les péchés sont mortels, mais le
les nouveaux manichéens, c'est en grand châtiment n'en sera pas éternel ; le pur-
nombre et avec une organisation régu- gatoire n'est qu'une invention et l'arbre
lière, symptôme évident d'une longue
existence favorisée par les ténèbres dont
s'entouraient les novateurs. Mais toutes
les appellations (et elles étaient nom-
breuses) se confondirent dans le terme
d'Albigeois, qu on donna aux hérétiques
du midi de la France, vaste mer où vin-
rent se perdre tous les bras du fleuve pri-
mitif.
S'il y avait des dissidences entre les
différentes ramifications des hérétiques
au temps d'Innocent lU, un lien commun
les unissait cependant , c'était celui
d'une haine profonde pour l'Église catho-
lique et ses eiiseignemens. < Nous tenons
pour faux et déraisonnable tout ce qiic
reste où il est tombé , car le corps n'en-
trera jamais dans le royaume de Dieu, et
peu importe le lieu où on l'enterre, d'où
il suit que la cons'cratiou des cimetières
et la prière pour les morts sont choses
oiseuses. L'immortalité de l'âme ne sau-
rait exister, la fatalité règle tout, fatalité
à laquelle Dieu même doit se plier; car sa
prescience ne peut connaître, ni sa puis-
sance empêcher te mal.
L'Ancicn-Teslament n'a aucune valeur
et est en contradiction avec le JNouveau ;
le Dieu du premier s'est montré cruel,
menteur, impur. Le démon seul a inspiré
ce livre; les prophètes, les patriarches
étaient ses serviteurs; Moise ne fut qu'un
croit et fait l'Église, » avait répondu un magicien: saint Jean Baptiste lui même
Albigeoise l'archevêque de Cologne; ce fut animé d'un mauvais esprit; autre-
mot"résume toute la doclrine. Les sec- ment il n'aurait pas paru douter du
taires avaient cependant leurs dogmes à Christ en envoyant deux de ses dis-
eux qu'il est temps de faire connaître, ciples vers lui, démarche des plus con-
Le monde invisible et le monde visible damnables. Quant au Sau\eur, son corps
avaient chacun un créa'eur différent
la matière était l'œuvie de l'esprit
était apparent, et ÎVÎarie, sa mère, un
archange. Un démon, et non Jésus, avait
mauvais, l'esprit provenait du bon prin- i souffert la mort; le vrai Messie n'avait
été ni homme, ni visible, sur cette terre.
Parmi lus sectaires, quelques uns accep-
taient les récils des évangélisles; mais,
disaient-ils, on les avait composés , ainsi
(I) Oedcre dciieinus quod lignum, quod est in
cipp. Selon (|welques-uns le Chrisi et le
démon étaient également Iris de Dieu, ou
bien encore il y avait deux dieux, le Créa-
teur et b' 'J'out-Puissant. Ce dualisme
conduisit au.\ assertions les plus hasar-
dées. La nourriture animale était un
crime, car les animaux étaient impurs à 1 modio pamdiii . osi >ulva muiiebris. — Wulier *<l
Adamum ivil Pt ijualtU-r cuni ipso coirel oslcndil
(l) Voigl, Grégoire VU el ion siècle.
et suasil. Eckbert, term. v. Fusslin, i, p. 92.
ET SES CO^TEMPORAÏ^S.
que la Bible, dans un autre monde. En
admettant même la vérité de i'incarna-
lion, le Clirist avait abandonné son corps
à la pourriture en monîant aux cieux j
tous les mir.Tcles du Sauveur et des apô-
tres devaient p?ïsser seulement pour des
figures, telle^i que la résurrection de La-
zare, qui sij^nifiait seulement sa conver-
sion à la foi cbrétienne.
Les Albigeois rejeiaient encore tous
les sacremens, sans exception : l'eucha-
ristie était du pain , ei rien de plus; car
autrement le corps de Jésus-Christ . eût-
il été gros comme une montagne , devait
avoir été consommé depuis long-temps.
Quand le Seigneur avait dit : Ceci est
mon corpsy il avait effectivement touché
son corps; le reste étiit seulement une
image de la parole de Dieu, qui est notre
• aliment spirituel. Et. après tout, que
devenait le corps du Christ dans le coq)s
de l'homme? Et le baptême, pure ruse
du démon. Le Christ avait, il est vrai,
baptisî^ avec de l'eau; mais ce n'était là
qu'une figure; de la piédication évangé-
lique. La prière dans une chambre soli-
taire était bien préférable à celles de l'E-
glise, dont on devait mépriser la liîUi-
gie, et qui était d'ailleurs coupable d'a-
voir falsifié le Pater en y insérant ces
mots : DéLivrez-nous du mal, que le prê-
tre ne prononçiit pas lui-même. L s Ca-
thares ou Albigeois avaient seuls le droit
d'ordonner des prêtres; car losit antre
était souillé, et dès lors ne pouvdit ni
consacrer, ni bénir. La chasteté, la jus-
tice et la vérité existaient seulement
chez eux; l'adultère, l'avarice et l'ambi-
tion, voilà l'unique partage de lEglise
catholique. La prostituée de Babylone, la
bêle de l'Apocalypse et tant d'autres
noms renouvelés de nos jours releniis-
saient aussi dans la bouche des sectaires
du temps dont nous parlons.
Avec de pareilles idét's sur les dogmes
fondamentaux du Christianisme , la hié-
rarchie ne devait point trouver grAce à
leurs yeux. Aussi les Albigeois procla-
mai«'nl-ils ouvertem» nt q;ie les ordres
monastiques, l'épiscopat , le saceidoce,
étaient aillant <rinsliluiions coiulainna-
bles qui den» .ndaiei.t une abolition com-
plète; culte public, orncmens . signtsde
croix, péiulence, tout er.courail la
même proscription. Néanmoins, par une
inconséquence étrange , si la chose est
vraie, ces mêmes hommes avaient une
hiérarchie, et même un pape, appelé le
serviteur de la foi. A mes yeux, ce fait
paraît fort douteux ; car ce pape habitait
la Bulgarie, lieu trop éloigné pour qu'il
eût une influence réelle, et, en outre, le
sii» nce de Reiuer, qui passa dix-sept ans
dans la secte, est un argument presque
péremploire. < D ailleurs, dit M. Hurler
à ce sujet, quelle autre unité eût-il pu
obtenir que celle d'une haine générale
contre l'Eglise? Les nombreuses ramifi-
cations des Cathares et leurs dissidences
sur les points les plus importans parlent
assez haut contre cette institution: l'i-
dée de reconnaître un chef suprême en
matière de foi ne paraît même pas leur
être entrée dans la tête. > Cependant.
qu'ils aient eu des chefs organisés, c'est
aussi un fait constant, et les noms de la
hiérarchie catholique dont les affublent
leurs adversaires en est une preuve di-
recte. Le pontife ou chef avait a\i-des-
sous de lui une autre personne, nommée
son fils aîné, suivi encore d'un second
fils, après lequel venait en dernier lien
l'aiJe. A la mort du chef, le fils aîné lui
succédait, et se trouvait remplacé par
son cadet; la communauté élisait un
nouvel aide. C'était à celle espèce de
cm é qu'on se confessait, de lui qu'on re-
cevait la bénédiction, i Les maîtres ser-
vaient à répandre la doctrine avec rapi-
dité, et comme i!s se trouvaient souvent
accompagnés de femmes, pour les aider
et les soutenir, leurs ennemis s'en mon-
trèrent tièi scandalisés. Des enseigne-
mens secrets, donnés à un petit nombre
d'élus, les rapprochaient des anciens ma-
nichéens divisés en parfaits et croyans;
le prosélyte était même soumis h un long
noviciat et à un espionnage rigoureux
avant qu'on le jugeAl digne de passer
dans la première classi*. Commencer par
se séparer de l'Eglise établie était la con-
dition indispensable pour deven.r mem-
bre de l'association ; car les Albigeois
damnai<Mil quiconque n'élail pas eii\.
Ensuite», à la lumière des cierges, on
ametiail ilevanl le prêtre 'e nouvcMu con-
verti, \ê II de no r. tandis que lesfrè/es
forn)ai<"nt un cercle autour de lui. Pour
remplacer !e baptême et l'ubsolulion, on
a\ait établi Timposiiion des mains, qui
460
INN0CE>T 111
s'appelait la Lun^oladun. Celte C(?rémo-
nie tétait de rij^iieiir pour arriver à la (t^-
licili*; car la prière acquérait par \h
pouvoir de pinilitM-. Tous, sans distinc-
tion d'A?îe, avaient droit à celte consola-
tion; mais elle n'iHail valable que si le
prtMie se trouvait innocent de pf'cli»^
mortel (1). Aussi devait-ellt^ tîlre souvent
renouvelt^e. D'ordinaire, la consolation
était prt^cèdée d'une confession faite en
ternies j^énéraux Tous les jours, à
midi ou vers le soir, les assistans parta-
geaient entre eux du pain après une
prière commune: le Pater était une
prière favoiite. On a même avancé qu'ils
demandaient aux mourans s'ils aimaient
mieux aller au ciel comme martyrs ou
comme confesseurs? Si le patient choi-
sissait le premier, on l'étranglait avec un
drap ; s'il se décidait pour le dernier, ou
retirait toute espèce de nourriture, et la
même cliose avait lieu quand une grande
faiblesse empêchait le malade de répéter
le Pater (2). >
Une chose dij^'ne d'attention, c'est que
leshérétiques abandonnaient cette prière
secrète et cette pénitence dont ils pro-
clamaient tout haut la nécessité. I\einer,
qui fut si long-temps un de leurs parti-
sans, déclare n'en avoir jamais entendu
parler pendant toute la durée de son al-
liance avec eux. Ils aimaient peu l'au-
mône, s'elforçant au contraire d'amasser
1) On ne comprend pas liop coinmeiil les Calha-
re$ comprenaient le péché; car 1" Tljonime étant
Pœuvre du mal, comment pouvait-il faire le bien?
2» étant soumis à ta loi de la fatalité, comment ap-
peler mal ou péché ce qu'il était impossible d'évi-
ter? 3" puisque tuux les péchés donnaient la mort à
Time , personne ne pouvait jamais s'en voir affran-
chi, à raison de rimperfeclion de l'humanité.
(2) M. Hurter révoque en doute ce dernier fait,
el nou» tombons volontiers d'acr.ord avec lui , tant
de pareilles atrocités nous révoUenl , quoique ces
hommes égarés aient prouvé par d'autres actes la
cruelle tendance de leurs funestes doctrines. Une
chose rependant a remar(juer, c'est que les auteurs
contemporams s'accordent tous sur les principaux
point* de» «logmes albigeois, bien qu'ils écrivissent
i de grandes distances l'un d*» l'autre et sans se
connaître. De plus, des hommes qui avaient passé
nombre d'anné»-» parmi les sectaires ont confirmé
en tout point les 8S!>ertions des écrivains catholiques,
et eofin les furmulet de» abjurations imposées à
ceux qui rentraient dans le sein de TEglise , prou-
vent ancore la térilé de cet faits.
de l'argent pour acheter la protection
des grands, des tribunaux, ou même des
«'vêques ; ils regardaient l'usure comme
un de leurs plus grands moyens pour ac-
quérir des richesses sans travail : loin de
mettre leurs biens en commtin, ils sem-
blent avoir attaché u\w, grande iirpor-
tance au mien et au tien. On ne devait ja-
mais prêter seruient, parce que l'homme
n'est si'ir de rien, ce qui ne les empêchait
pas d'avoir recours aux plus indignes ar-
tifices et à des mots à double sens quand
ils se voyaient forcés de rendre compte
de leurs doctrines : ainsi, ù Troyes, ils
donnèrent à deux vieilles femmes de
leur secte les noms de sainte Eglise et
de .sainte Marie , et firent ensuite cette
profession de foi : Je crois tout ce
que croient la sainte Eglise et sainte
iMarie. Feindre l'orthodoxie en public
leur paraissait permis; mais ils se dé-
dommageaient en particulier de leur
contrainte par des pratiques qui exci-
taient l'horreur générale des catholi-
ques.
< Les Cathares montraient pour la pro-
pagation de leurs doctrines une activité
qui les portait à ne dédaigner aucun
moyen détourné quand il s'agissait d'en-
traîner les esprits. Ils se glissaient dans
les maisons et, employant un langage
séduisant, affirmaient qu'ils possédaient
seuls le véritable Evangile et le repos de
l'Ame. Ils faisaient surtout lesplusgrands
efforts pour s'introduire auprès des ma-
lades et les gagner par un extérieur de
piété avant qu'un prêtre pût arriver. Un
autre usage, assez fréquent parmi eux,
était d'écrire les principaux points de
leurs doctrines sur des billets qu'ils pla-
çaient dans des lieux solitaires . pour les
exposer aux regards des pAtres et les faire
porter par eux aux prêtres catholiques.
Ou y soutenait qu'un ange avait apporté
l'écriture du ciel, ou on l'avait compo-
sée, et comme le livre saint était em-
prégné de musc . sou odeur l'avait fait
reconnaître. Ce piège grossier réussit à
entraîner quehjues ecclésiastiques igno-
rans; mais les hommes de sens disaient
que , pour embrasser de pareilles folii-s,
il îailait donner l'exempl^^ de la méchan-
ceté et non de la bonté. De plus zélés en-
core se plaignaient avec amertume du si-
lence étonnant des hommes habiles en
ET SES CONTEMPORAINS.
437
face de CCS hérétiques (1). Quand ces der-
niers se hasardaient à montrer une plus
grande audace, ils expliquaient fausse-
ment les mandemens des évoques et atta-
quaient leurs enseignemens, s'efforçant
par-dessus tout d'amasser le mépris et la
honte sur ceux qui s'avisaient de les com-
battre. Mais y avait-il du danger? on les
voyait se conformer à toutes les prati-
ques de l'Eglise, se traîner à genoux au-
tour des basiliques, recevoir l'eucharis-
tie avec ferveur et faire de grandes pro-
testations d'orthodoxie. D'un autre côté,
ils se répandaient en paroles injurieuses
contre l'Ecriture sainte, montraient une
rage insensée contre les images, même
contre celle du Sauveur crucitié, et souil-
laient les églises d'une manière dégoû-
tante (2). Leurs cruautés contre les prê-
tres devaient enflammer les haines contre
eux (3), si toutefois ils ne se croyaient
pas autorisés à user d'un droit de défense
naturelle dans une persécution qui leur
enlevait la sécurité et la vie. Quoique ac-
cablés dans le midi de la France par la
force des armes, le premier tiers du trei-
zième siècle les vit s'étendre de Constan-
tinople à l'Espagne. Ils avaient des as-
semblées jusques dans l'état de l'Eglise:
en Lombardie , leurs écoles et leurs par-
tisans dépassaient ceux du catholicisme ;
ils attiraient le peuple à des discussions
publiques, prêchaient avec audace , et
pour défendre encore mieux leurs doc-
trines , ils envoyaient des jeunes gens
étudier dans les hautes écoles de Paris.
Un de leurs anciens chefs estime le nom-
bre des parfaits à près de six mille per-
sonnes, et celui des croyans était incal-
culable.
Telle était donc la nature de l'immense
conspiration ourdie contre l'Eglise au
moyen Age , telle était la doctrine reli-
gieuse et politique qu'elle professait. On
y aura reconnu plus d'un trait de ressem
(1) Est non parva verecundia noslri qui iilloras
sciunt , ut sinl muli ot elini^ucs in couspectu oo-
rum.
(2) A Toulouse , un Albigeois fil ses ordures près
d'un aulol et les couvrit avec la nappe.
(."î) Deux prèires vinrent à une église abandonnée:
a C'est un jour de lète , se disaienl-ils, il f.iul y dire
la messe. » Mais les hérétiques l'ayant appris , saisi-
lfiH\ les deux clercs et leur arraclièrcnl la langue.
blance avec des idées et des sociétés plus
modernes- mais quel homme de bonne
foi s'étonnerait de voir des nations chré-
tiennes jeter un long cri de terreur et
s'élancerau devant d'une sectequi sapait
par la base toutes les institutions. Pour
la supporter et la tolérer, il fallait être
résolu de rétrograder vers la barbarie.
Quand à une époque rapprochée de nous
on a vu s'élever en France une nouvelle
religion , dont le symbole était la divini-
sation de la matière, les tribunaux pour-
suivirent ses apôtres au nom dft la société
compromise, et personne n'éleva la voix
pour crier à la persécution. Dansun siècle
d'ordre et de civilisation avancée , les
choses se passent de cette façon .- mais
après tout la société se défend de son
mieux et selon les moyens dont elle est la
maîtresse. Il n'en est pasde même quand le
corps social se trouve encore à mi-chemin
dans les voies de perfection ; des passions
violentes germent dans son sein , et bon
gré mal gré, il faut repousser la force par
la force sous peine de mourir. Or, tout ce
qui vit repousse la mort avec énergie, et
peut-être même est-ce parce que le paga-
nisme se sentait frappé au cœur par la
foi nouvelle qu'il se défendit avec tant
d'acharnement contre ces attaques du
christianisme. Comme le paganisme était
décrépit et possédait . d'ailleurs, peu
de doctiines vitales, il fut obligé de cé-
der. iNIais si la société jouit d'une jeunesse
vigoureuse, elle s'agite, lutte et rem-
porte la victoire. Cette victoire appartient
en général au jouteur qui a de fortes
croyances, dont le faisceau réunit les
masses. Plus ces croyances seront civili-
satrices, moins la victoire sera sanglante ;
mais pourtant , dès qu'on athnet une
forte résistance , on est aussi contraint
d'admettre comme un fait presque cer-
tain l'abus de la force, surtout quand les
plus profondes passions sont mises en
jeu : trop heureux si dni grands principes,
proclamés par une voix vénérée, arrêtent
le bras déjà levé pour frapper d'inutiles
vie limes.
Pour ce qui est de la question que nous
traitons, elle peut se réduire à trois ou
quatre doiuaiules fort simples, auxquelles
les faits devront ri^pondre :
l^Le christianisme pouvail-il subsister,
Çt , par conséquent, la civilisation euro-
2a
m
INNOCENT m
pc'^eiiiie pouvait ellt^ se ddvolnpper si h's
opinions albif^roiscs avaient prévalu'?
2° Si l'on adnu't la négative , une doc-
trine qui renverse tout ordre social . qui
a pour la soutenir des armes redoutables,
el qui ne recule devant aucun moyen
pour arriver à ses fins, peut-elle être lé-
gilimemenl poursuivie à main arm(^e'.*
3° Les papes, chefs et prolecteurs du
christianisme au moyen Aj^e avaient-ils
le droit de provoquer une croisade contre
la secte albiî;eoise ?
4** S'ils avaient ce droit, comment l'ont-
ils e\erc(^ , et sont -ils responsables des
méfaits de leurs a^cns?
L'exposition des doctrines albigeoises
nous dispense de répondre à la première
question. Le christianisme proclamait le
mariage un sacrement et protégeait sur-
tout la femme contre l'abus de la force,
en l'entourant de garanties religieuses et
mor.iles ; le Cathare prociamait le ma-
riage odieux et criminel , sanctionnait le
désordre, détruisait la famille, en aban-
donn.int les deux sexes au plus dégoû-
tant sensualisme. Le christianisme exi-
geait la pureté dans ses prêtres, la droi-
ture et la probité dans les rapports de la
vie, l'tibéissance du gouverné, la douceur
et la justice du gouvernant, et cherchait
à paralyser les effets de la barbarie par
la diffusion d'institulions charitables: les
Albigeois déclaraient tout pouvoir illé-
gal , érigeaient la dissim.ulation en hon-
neur, l'avarice en principe. L'un soufe-
rait que l'homme étnit libre, et fondait
ainsi le plus noble encouragement de la
vertu; l'autre le courbait sous le jou^
d'nn slupide fatalisme; l'un lui dit:
t Abstiens-loi ci \.'is pour le bien; » l'autre
lui dit : < Jouis, enfant du de mon , vis
pour assouK'ir les penchans dcrcgU's; le
mal n'est fju'un mot, une dtrision! y
Répondez, vous, dont l'unie honnête se
soulève en entendant de pareilles doc-
trines, de quel côté se trouvent le droit,
la morale et la civilisation? Et lequeldes
deux partis assurait à l'Europe dans l'a-
venir le repos avec une organisation qui
lui permît d'accomplir ses grandes des-
tinées V
D'après 1 » Chnrln du roi Jean, et plus
encoie par l'introduction de la bourgeoi-
sie dans le parlement sous le règne de son
fils, l'Angleterre est arriv<^e an svslème
de self-government, ou gouvernement re-
présentatif, qui a certainement fait sa
gloire pendant un grand nombre de siè-
cles. C'est sur cette hase que s'est formée
toute la soci«''lé anglaise au travers d'une
foule d'injustices, de revers et de luttes
sanglantes, cortège inséparable des an-
nales humaines. INlais maintenant sera-t-il
permise chacun de venir bal treen brèche
la constitution du pays, de s'armer même
contre lui, de renverser, suivant le ca-
pricedumoment, les institutions fondées
parnospères?Charlesl*^r voulut le faire,
et l'on sait dans quel gouffre il se préci-
pita ; Cronnvell y échoua ; et le dernier
des Stuarts mourut cardinal à Home. Or,
en mettant entre les mains du peuple le
droit de se faire justice, qu'ont fait les
théorisles modernes? Ils l'ont autorisé à
poursuivre j à punir de mort les hommes
coupables d'avoir attenté aux liberléspu-
bliqne^. La conscience politique d'un
Ant,'lais se révolterait à l'idée de ne pou-
voir châtier légalement de pareils crimes
les armes à la main , si la chose devient
nécessaire, et l'on refuserait à des états
constitués chrétiennement, catholique-
ment le droit de se défendre contre des
idées S' bversi^es de leurs croyances:
pour l'un, permission de tout faire; pour
l'autre , ordre de se laisser égorger !
Poursuivons la comparaison. Par delà
l'Athinlif|ue il s'est formé un état gigan-
tesque, dont la fortune est probablement
destinée à exercei- une grande influence
sur l'avenir du monde. Ce n'est pas ici le
lieu d'examiner les germes de division
qui couvent dans son sein : disons seule-
ment que la démocratie y règne en sou-
veraine; c'est la terre classique de la li-
berté. Cependant ici même le peuple
montre une susceptibilité extrême et une
haine aveugle contre l'ombre d'un gou-
vernement fort, etjusqnc contre la bour-
geoisie: le président, la législaturefédé-
rale, les banques, la vie privée sont
l'objet d'une inquisition tracassière et
exigeante (I). Si le Dieu des chrétiens
s'intitule un Dieu jaloux, la souveraineté
collective, appelée UncLc-Sam (2), n'est
pas moins jalouse d'hommages; j imais
(1) Voyez les Letlres lur C Amérique du nurd, par
M. Chevalier.
'2) Sobriquet que ^f donnç )c pçupk MnéricAiB^
ET ÎSES CONTEMPORAINS.
4S9
potentat européen n'eut plus besoin de 1 lée par un dissolvant de ce genre? La
flatteurs, devant cette idole toute supé- ! femme descendant au rang d'un vil ins-
riorité doit se courber. Que serait-ce
donc si un heureux lieutenant voulait
s'emparer du pouvoir suprême pour
anéantir la constitution américaine?
N'applaudirions-nous pas tous aux ef-
forts de ces nouveaux républicains pour
conserver la foi politique de Washington
et de Jefferson? Et si la cruauté, si les
passions y étalaient leurs drames san-
glans , que d'excuses prêtes à les pallier,
en les rejetant sur les malheurs et l'exal-
tation inséparables d'un pareil conflit !
Mais quoi ! les mêmes principes sont
inadmissibles, parce qu'il s'agit de la ré-
publique chrétienne du moyen âge. et
qu'au lieu de se nommer Hampden, Faik-
land , ou Quincy Adams, l'on aura le
malheur de signer Innocent, pape! On
renoncez à vos plus chères théories de
gouvernement politique , ou reconnais-
sez à toute société organisée le droit de
se mettre à l'abri des coups de main ten-
tés par l'esprit d'anarchie ou par le génie
du despotisme.
Il y a plus : dans une société à son
berceau, le principe civilisateur ou la
religion a besoin de dominer pour reti-
rer l'enfant des langes qui retardent son
développement vigoureux. 11 ne s'agit
pas alors de préciser les limites des pou-
voirs; il s'agit de croître, de vivre: or,
le corps vit par l'âme. Ainsi à cette épo-
que toute tendance qui vise à éteindre le
principe vital est un crime de lèse-na-
tion , contre lequel on est forcé de sévir.
Aux Etats Unis il n'y a guère qu'une seule
raison d'exclusion pour les droits poli-
tiques, c'est celui d'irréligion, tant il est
vrai qu'à leur origine les nations ont un
sentiment indestructible de ce qui assure
leur existence. Le temps viendra peut
être où l'Américain du Nord regardera
celle barrière comme un acte d'intolé-
rance : dans ce temps-là , le corps aura
prévalu; le matérialisme étoulïera l'es-
prit de vie : ce sera l'ère de la déca-
dence. Dans le treizième siècle , le mani-
chéisme déguisé des Albigeois était une
tentative de suicide social, (hi'on ima-
gine, si on le peut, le triomphe de ces
doctrines ;oùeu serions-nous? A quel hi-
deux état de dégradation- serait arrivée
l'Europç encore dçmi-barhare et travail-
trument de plaisir j l'enfant livré au ha-
sard d'une existence privée de la famille;
la religion se taisant ou prêchant le
crime: la science refoulée dans les ténè-
bres par la destruction des écoles con-
ventuelles et des ordres religieux : la loi
de la force se faisant jour, dominant en
maître et soutenanl les abus du régime
féodal j tel serait l'état de notre société.
Certes, si jamais il fut nécessaire d'em-
ployer le glaive dans un droit de défense
naturelle, l'occasion dont nous parlons
en est un éclatant exemple. La nature et
la raison répugnent également à admettre
une pareille Oiganisation civile; mais ce-
pendant quelsjustes reproches n'aurions-
nous pas à faire à Innocent III et à nos
aïeux, s'ils se fussent montrés insensibles
à de pareilles horreurs! Quant à It^urs
détracteurs modernes, jamais ilsn'eussent
pu que limer au coin du feu di^s phrases
sonores contre la superstition. Devenus
un peu plus qu'un singe et beaucoup
moins qu'un homme. Dieu sait dans
quelle classe de 1 histoire naturelle leur
place monstrueuse eût été marquée. Au
milieu de cette fange impure, où le
genre humain aurait croupi, un rayon
fécondant n'eût pu pénétrer, et les trois
grâces chrétiennes , la Foi , l'Espérance
et la Charité, oubliant leurs immortels
embrassemens , se iussent enfuies au sein
de l'éternel amour.
La trinité chrétienne , ce mystérieux
triangle, dont l'unité nous étonne, se
trouve pourtant répétée dans la nature
entière : dans Dieu , dans l'homme , dans
la société civile et dans le coi ps poli-
tique, enfin jusques dans la vie inorga-
nique. Dans Dieu , le Père manifesté par
le Verbe et agissant en dehors par TEs-
piit-Saint , qui relie l'un à l'autre; dans
riionime, la penséiî manifestée par le
Verbe et agissant par des organes; dans
la société domestique et civile, un jwu-
voir agissant par un ministre ou moyen
sur un sujet ; dans la religion, la Foi ma-
nifestée par l'Espérance et fécondée par
la Charité . dont les ardeurs s'épanchent
sur le monde spirituel pour le viviher et
le soute:iir ; enfin dans la nature, \a cause
se faisant jour par un mo)e^î pour produire
\\n effet: tell^ sont les secrètes affinités
440
TNNOCENT ITT
qui attirent et iniissenl chaque grande
division des ^Ires. Dans le plan de la
pensL^e divine, rtUlifice spirituel, d(;s-
tint^ par elle à servir de point de réu-
nion entre Dieu et l'homme , devait re-
Ih'ter la triade merveilleuse, triple loi
harmoniquj; (|iii trouve encore son écho
<!ans les sphères célestes se mouvant sni-
nos tèîes et que le génie de Kef)ler sut
dt^couvrir. L'Eglise eut donc un chef,
grande liî?ne créatrice et conservatrice
à la fois, qui devait engendrer ou com-
muniqiier la vie intérieure, au moyen d'un
épiscopat , à une société, dont l'activité
toujours croissante pourrait arriver à
une perfection incalculable, si les mau-
vaises passions ne venaieiit sans cesse
glacer et dessécher une terre préparée
par l'artisan éternel. Au clief, la voca-
tion ou la faculté d'appeler • à IV^pisco-
pat , la prédication: au corps entier, la
production d'un effet sublime que le
Christ seul pouvait prévoir. Mais comme
dans l'homme même il est souvent diffi-
cile de distinguer la pensée de la parole,
la parole de l'action , et que tout semble
s'y confondre dans un même instant éner-
gique ; comme encore dans la famille,
les trois êtres qui la composent, le père,
la mère et l'enfant, forment un tout com-
pacte, dont les lignes distinctes se tou-
chent et se confondent aux extrémités;
de mémeaussi les grandes lignes trinaires
de l'Eglise doivent se compléter l'une par
l'autre, confondant ou unissantplutôt la
conception et l'action, la cause et l'effet,
sans perdre la caractéristique primitive
qui leur a été imprimée par la Divinité.
lYiver donc le pape de ses attributs, ou
surtout lui 6te.' le droit de pourvoir à la
défense générale de la société spirituelle,
c'est rompre la base du trjangle ; c'est
vouloir le construire avec deux lignes-
c'est vouio.r fiiire un corps sans tête.
Aussi remarquez-le, le protestantisme a
e>sayé celle impossibilité, et les deux
grandes lignes qui lui restaient , man-
quant du troisième ])oint d'appui , ont
été, s'éloignant indéfiniment, jusqu'à ce
que, perdues dans les régions obscures
du piélisnie el (lu r.ilionalisiue, 1j direc-
tion droite a cessé d'exister. Dès lors il
s'est forme des deux lignes primitives
une quantité de lignes brisées, ne se rat-
tachant à rien 4e régulier, ni de réel, où
l'incrédulité a pu se faire aux nombreux
points d'intersection, et traînera sa suite
le malérialism«{ , ce grand dissolvant de
toute croyance et de toute vertu. Donc
vouloir qu'au moyen Age, où l'on croyait
encore h l'unité trinaire, que le pape
n'appelAt pas lespeuples.^ repous'^cr une
grande attaque contre l'instruction di-
vines • cxig<M' qu'il restAt impassible en
voyant détruire sous ses yeux le triangle
tout entier , c'est demander l'absurde.
Donc le demander à tout autre que le
pape serait aussi absurde, car aux yeux
des peuples il n'aurait eu aucune mission,
la c<7z^.ve eût manqué pour produire r effet,
et dès lors le moyen eût marché sans but.
Donc enfin les nations européennes au-
raient trouvé fort étrange que le chef de
la chrétienté ne fît aucun pas, ou em-
ployât seuiement des demi-mesures pour
rassurer la société compromise dans ses
plus chers intérêts.
Maintenant quels moyens pouvait em-
ployer le chef de l'Église pour éteindre
une secte qui s'annonçait avec un corps
dedoclrines semblables à cellesdontnous
avons esquissé le résumé? Ils étaient de
trois sortes : ou la prédication toute
seule; ou la prédication soutenue par
l'autorité d'un puissant monarque; ou la
prédication appuyée sur une croisade.
Quant au premier moyen, à moins d'un
miracle, il est difficile de voir comment
la chaire toute seule aurait pu suffire
contre des gens auxquels tout était bon
pour arriver h leurs fins. INous avons déjà
vu quels traitemens les Albigeois fai-
saient éprouver aux prêtres; comment
admettre alors qu'ils se fissent plus doux
envers les prédicateurs? D'ailleurs les
faits parlent trop clairement contre une
pareille hypothèse, et la proieclion des
comtes de Toulouse et de Foix portait
les sectaires aux excès les plus crians.
Déjà en 1147. quand il ne .s'agissait nul-
lement de croisade, Pierre le \ énérable,
abbé de Cluni , écrivait ces paroles:
i On a vu par un crime inoui chez [es
< chrétirns, rebaptiser le^ peuples, pro-
< faner les églises , renverser lesaulels,
« brûler les croix, fouetter les prêtres,
1 emprisonner les moines, les contrain-
i dre à prendre des femmes par les me-
( naces et les lonrmens Après avoir
fait un grand bûcher des croix entas-
ET SES CONTEMPORAIINS.
AU
c sées, ajoute-t-il en s'adressant aux hé-
« reliques, vous y avez rais le feu ; vous y
f avez fait cuire de la viande et en avez
c mangé le vendredi saint, après avoir
€ invité publiqiîement le peuple à en
< manger (1). » Raymond de Toulouse
faisait célébrer la messe ridiculement en
sa présence par des saltimbanques ou ses
courtisans, et telle élait sa folie qu'on
l'avait entendu s'écrier : « Je sais que je
« puis perdre mes états , mais c'est un
« parti pris, je sacrifierai pour eux jus-
€ qu'à ma tête, b Le même lioiume s'age-
nouillait devant eux, les caressait, les
embrassait et se livrait aux idées les plus
bizarres pour leur prouver son attache-
ment. On peut juger du caractère de
Raymond par le trait suivant. En 1214,
son frère Baudouin , qui tenait pour le
parti catholique, avait été surpris par la
trahison. Il se rendait dans son domaine
du Querci et dormait dans le château de
rOlme, qui avait reconnu Simon de Mont-
fort. Les chevaliers qui l'occupaient s'en-
tendent avec la garnison albigeoise de
Montlevard pour livrer Baudouin. Dès
que le châtelain le voit endormi, il em-
porte la clef de la chambre et admet ses
associés, t ]Ne perdez pas un instant, dit-
c il ; il est sans armes et endormi; vous
« vous en rendrez facilement maîtres ,
« ainsi que des autres. > Toutes les issues
sont gardées et Baudouin ne tarda pas
à être couvert de chaînes. Avec cette
proie on espérait forcer la place de IMont-
luc à se rendre , mais le noble capfif l'ex-
horta â se défendre jusqu'aux dernières
extrémités. Pendant deux jours entiers
ses bourreaux le tirent jeûner : au bout
de ce temps Baudouin demanda le viati-
que. Le prêtre allait l'apporter, quand
survint un routier, ou brigand, qui jura
de ne lui laisser rien prendre (lu'il n'eût
rendu un autre routier détenu dans les
fers. « Cruel, dit le comte, je ne demand»^
« pas de nourriture corporelle, mais lei
« saints mystères qui nourrissent nos
< âmes. Qu'on me les montre au moins,
« ajouta-t-il, et il se prosterna pour les
« adorer. > Cependant il est conduit i'i
IMontauban où se rendit son frère Ixay-
mond. Sur-le-champ celui-ci forme un
tribunal des deux comtes de Foix et de
(1) Fleury, Jlist. ccclés., liv. LXIX.
quelques barons: on siège en plein air,
Baudouin est condamné pour haute tra-
hison et pour avoir combattu à 31uret,-
à peine lui accorde-ton le temps de se
confesser: eî.fm les comtes de Foix aidés
de quelques autres se font bourreaux et
le pendent à un arbre. Il est vrai que
Raymond lui fit élever un beau mausolée
à ^ illedieu.
Tous les moyens de persuasion se trou-
vaient épuisés. Saint Bernard avait vaine-
ment prêchécetle multiluneaveugledont
il s'était vu le jouet et la risée. En llTo,
Alexandre III lit assembler un concile
dans la ville d'Albi pour que les héréti-
ques pussent y exposer leurs doctrines :
ils y vinrent armés et se moquèrent des
décisions des Pères. Deux ans plus tard
le même pontife avait envoyé un cardi-
nal à l'abbé de Citeaux pour combattre
les Albigeois : la populace de Toulouse
courut après eux et leurs compagnons eu
les couvrant de huées et de brocards. Les
docteurs albigeois savaient s'attacher
leurs prosélytes par des liens si forts
qu'un d'eux s'écria : » Quand je devrais
d me traîner à quatre pattes pour entrer
< dans la tombe je veux être enterré par
i eux. ï Alexandre , dit M. Hurler, eut
beau charger le plus savant homme de
son siècle, Alain de Lille , d'écrire con-
tre eux; son successeur eut beau donner
au caidinal Henri la commission de dis-
cuter avec eux, en le faisant appuyer
d'une force armée; en vain encore de
nouvelles assemblées composées de laïcs
et d'ecclésiastiques, furent convoquées
plus tard, le danger se montrail toujours
plus menaçant et plus terrible dans celte
partie de l'Eglise,.... toutes ces mesures
étaient partielles et n'offraient qu'un se-
cours passager. »
Il ne faut pas non plus oublier qu'un
grand nombre de seigneurs embrassaient
le parti des Albigeois pour s'affranchir
de tout fiein moral. Une doctrine qui no
condamnait aucun excès et favorisait
particulièrement le libertinage devait
trouver accès dans bien des cœurs, et
ceci explique peut-être la prodigieuse
opiniâtreté de ses partisans. Puis, venait
la convoilise des biens ecelésiaGtitpies, la
joie d'usurper les riches prébendes, les
beaux monastères. Il y a tot.jours au
fond de l'âme humaine une certaine ou-
iVÀ
IJNNOCENT m
pidilr qui engendre l'envie du bien d'au-
trui et le désir de s'enrichira ses dépens.
Ainsi plus tard, au seizième siècle, l'aris-
tocratie protestante profita seule des dé
pouilles opimes que leur offrit le catho-
licisme : ainsi en 1791 . INliraheau suivait
l'iuspir. tion d'une bande noire en faisant
tomber les biens du clerj^é dans le do-
maine national; ainsi peut-être feront
aussi les prolétaires dc^daignés aujour-
d'hui par une orgueilleuse bourp;eoisie.
Enlin h côté de ces blessures profondes
se trouvait une plaie bien autrement
cruelle et envenimée : ulcère aux bords
larf:jes et livides qui rongeait l'Église
française, je veux dire la corruption du
clergé.... Dans les sirvantes et les chan-
sons qu'on f;iisait courir sur lui. nous
pouvons recf^nnaître plus d'un»* insinua-
tion albigeoise où l'on sent plus d'une
exagération, mais encore reste-t-il une
part trop réelle, trop patente pour la
révoquer en doute. Lorsque le prêlre a
laissé tomber sur sa robe une tache
d'huile, il a beau la frotter et la cacher,
elle va s'agrandisiant toujours , déliant
tous ses efforts, attirant tous les regard».
Dieu avait mis sur son front une cou-
ronne d'une éclatante blancheur, et si
elle tombe de son front , les larmes amè-
res de la pénitence elle-même ne sauront
lui rendre sa première beauté. On dirait
un ange déchu q'ii porte partout avec lui
un reflet de sa gloire primitive au travers
des vapeursempestées dont il est entouré.
ÎVe nous étonnons donc pas si une haine
spéciale s'attache alors à ses pas : qui ne
frémirait de voir un vase d'albâtre ren-
fermer de mortels poisons?
Au premier rang parmi les indignes, on
peut compter Bérenger II, archevêque
de Narbonne. >on content de son dio-
cèse, ce prélat cumulait l'évêchc de Lé-
rida et l'abbaye de >lont-Aragon en Espa-
gne. Il était de cette race dont le père se
rendit au jardin des Olives et vendit son
bon niditre pour trente deniers. Monté
^ur des amas d'or qu'il comptait et re-
comptait sans cesse, sa main avare ne
s'ouvrait jamais pour verser l'huile de la
charité : renfermé dans les hautes mu-
railles de son monastère il laissa dix an-
nées entières s'écouler sans visiter son
diocèse , sans veiller sur les églises , sans
prêter l'oreille aux vives remontrances
du Saint-Siège, i L'évêqnc de Narbonnc,
i écrivait Innocent , est . dit-on , la prin-
< cipale cause de tant de maux affligeans;
i lui dont le Dieu est l'or, lui qui se glo-
i rille de sa honte; lui, dont le cœur
avide n'a pu s'abstenir des choses illici-
< tes ni se contenter du bien permis ni
« s'adonner à la piété. Ame vile, absor-
< bée dans son trésor et qui aime mieux
< regarder l'or que le soleil ! Cet homme
« n'a-t-il pas osé soutenir que la simonie
< n'est pas une hérésie (1)? i Mais Béren-
ger se moqua également des reproches et
des menaces du pontife: les diocèses et
les bénéfices furent mis par lui à l'encan
et, chose monstrueuse! on vit le même
homme cumuler jusqu'à cinq paroisses à
!a fois. L'archevêque conférait l'ordina-
tion sans distinction et sans examiner les
qualités du candidat. Aussi dans cet ef-
froyable désordre vit-on se briser un à
un tous les liens de la hiérarchie : cha-
noines, curés , moines quittaient à l'envi
les liens du sacerdoce , prenaient des
concubines, séduisaient des femmes ma-
riét^s ; ou bien se faisaient usuriers ,
joueurs, marchands, procureurs, his-
trions, médecins. Qu'on s'étonne ensuite
que les laïcs imitassent un pareil exem-
ple et que tous les ressorts de la vie so-
ciale parussent sur le point de se rompre
en mille éclats! Innocent, désespérant de
ramener à de meilleurs sentimens un
homme de cette espèce, lui enleva d'a-
bord son abbaye , puis le dégrada de son
rang et fit nommer à sa place un succes-
seur. D'autres évêques subirent le môme
sort, car le pape sentait qu'il fallait met-
tre la cognée à la racine du mal et com-
mencer par purifier le corps enseignant.
En même temps, pour opposer la pau-
vreté au faste, l'humilité à l'orgueil ,
Diego, évêque d'Osma, et Dominique, le
célèbre fondateur de l'ordre qui porte
son nom, se mirent h prêcher d'exemple
et de paroles ; ils parcouraient le pays à
pied, et leur douceur exirôme jointe à
leur zèle apostolique réussit à ramener
(1) Tôt autem et tanlorum roalorum causa et ca-
pot , (licllur Epiât. ^a^boneD&is, cujus Deui num-
I mus est, el gloria in confusioue ejus; cujus nieos
! ppcunix aviJa, nec abslinere novit a ?etiiis, nec
{jaudrre concessi» , ner pieiali adliibere conseusum;
I qui hal)ens cor suum ubi est Ibesaurus suu8,auruai
I (luam solem libcoiiùs ioluolur. Ep. m, 24.
ET SES COJNTEMPORAllNS.
m
quelques âmes. L'ordre de Cîteaux ré-
pondit à l'appel en se montrant plein
d'ardeur pour celle sainte coalition.
Quant à Dominique , < ses idées nettes
et fortement arrêtées, ses résolutions
prises avec tant de raison qu'on ne l'a
presque jamais vu obligé d'en changer,
une égalité d'âme inaltérable , son visage
même où étaient peintes la paix de la
conscience et la joie que l'on goûte au
service du Seigneur, le feu de son teint
et de ses yeux, sa voix douce et tou-
chante, tout en lui portait à la vertu, et
communiquait à ceux qui rapprochaient
les ardeurs de l'amour divin dont il était
embrasé (l). >
Cependant, et la voix des nouveaux
apôtres et les exhortations des légats, et
la punition des ecclésiastiques indignes.
ne pouvaient ritn contre le torrent dé-
vastateur. Ces derniers, arrivés à d^'s
excès dont on revient rarement, se je-
taient dans le parti contraire, et sem-
blaient vouloir effacer leur caractère in-
déiébile, à force de crimes. Quand le prê-
tre s'égare , il doit surpasser les autres
hommes en méchanceté, comme il lui
était prescrit de les surpasser en vertu :
alors, il y a dans son cœur doible enfer,
comme il y avait double grâce. Aux
armes seules était réservée la décision
de cette grande cause, mais en même
temps aucun souverain régnant n'était en
état de soutenir le poids de la guerr<\
Philippe Auguste, occupé à réprimer
une féodalité remuante, se préparait à
Li bataille de Bouvines ; l'Angleterre gé-
missait sous un lâche tyran, plus turc
que chrétien; lEspjgne avait ses Maures
à combattre et l'Empire ses dissensions
civiles à étouffer : une croisade devenait
donc le seul moyen possible d'atteindre
(1) Hist. ecclés.j t. V. — M. de Sismondi atlri-
bue avec raison k la vie fastueuse de plu&ieurs pré-
lals l*exlension des doctrines hérétiques: mais il
accu&e aussi les ini.ssiunDaires qui attaquaient ces
dt^Bordres. « Leur arrogance, disait-il, avait choqué
tous les rangs de la société, et ils s'élaiont fait une
foule d'ennemis. Ils accusaient quelques év(''(iut's de
simonie; les autres do négligence dans Tcxercice
de leurs fonctions (les légats auraient-ils donc été
dignes d'éloges s'ils s'étaient tus?), et attaquaient
encore tout le clergé régulier. » Où , quand et de
quoi ? M. de Sismondi nous en doit encore ta preuve.
(N. d«M. Hurter.)
le but qu'on se proposait. Le meurtre
du légat , Pierre de Castelnau , par un
affidé de Raymond , poussa ies catholi-
ques h bout , et au siège de Béziers, ils
usèrent d'horribles représailles (1). Saint
Dominique, triste et désolé, se retira
dans sa patrie pour attendre de meil-
leurs temps. Dès lors, la guerre prit de
part et d'autre un caractère de férocité
digne des cannibales. Simon de î\lonlfort
se laissa enivrer par le succès; mais pour-
tant on ne peut s'empêcher d'admirer
ses grandes qualités , qui le rendirent un
héros aux yeux de ses contemporains.
L'orgueil aveugla de même les h^gals du
Saint-Siège; ils se montrèrent durs et
exigeant envers Raymond vaincu ; leur
arrogance jeta Pierre d'Aragon dans son
parti, et peut-être serait-on en droit de
leur attribuer la funeste bataille de Mu-
ret. Mais , comme une faute en amène
une autre â sa suite , ils se virent con-
traints de cacher la vérité au Saint-Père ,
redoutant son inflexible amour de la jus-
tice. Ainsi , le sac de Béziers et d'autres
villes, l'oppression des catholiques eux-
mêmes , les intolérables conditions im-
posées au comte de Toulouse, tout cela
et bien d'auh es injustices furent soigneu-
sement palliées ou omises dans les rap-
ports officiels transmis à la cour de
Ilonse. On y accusait avec exagération
l'entêtement et la mauvaise foi de Ray-
mond , qu'il est impossible cependant de
justifier complètement . même après sa
réconciliation. Celui-ci se rendit à Rome
avec les couilf^s de Foix et de (^otnniin-
gr's. exposa ses grief.-» et obtint prompte
satisfaction. Des lettres énergiques ex-
primèrent aux légats elh Simon de Mont-
fort le mécontentement du pape . qui n«
st; laissa éblouir ni par les humbles pro-
testations de ce dernier, ni par la satis-
faction de voir l'hérésie comprimée.
îNéanmoins sa voix fut méconnue; la
rage des deux partis était portée au com-
(1) Pondant le siège do Béziers, le« hahitans
avaient r.iassairé le vicomle de Trincavel et mal-
traité leur é\èque, qui essajait de les en détourner.
Je romariiuerai qu'un seul auteur, et encore «"Vran-
qn-, rapporte le fameux mol attribué A l'abbé de
<'îieau\. M les chronitjues si favorables ii Ra>mond.
ni aucun autre écrivain n'en parlent. I.a saine criti-
que, quoi qu'on dibo M. (lapeiigue, est bien fondée è
rejeUT c«iUe inipuialiou comme h«i-.irdé€.
iA4
I!snocf:nt III
bh^ : dans ce combat à mort, renj<Mi
était tro[» important pour soni,'er à autre
chose quW vaincre ou pth'ir. Les hosti-
lités reprirent leur cours jusqu'à ce que
Simon se vit maître de tout le pays, où
hitMitùt il réj^na sans 0|)position ; un
concik^ reconnut à l'unanimité ses droits
comme souverain léj^ilinie: mais IMont-
lort craignait encore l'appel au S.iinl-
Siége , et rien ne prouve mieux l'idée
qu'on avait du caractère d'Innocent. En
efïet , en 1215, il convoqua lui même un
concile général dans le palais de Lalran,
pour régler les affaires de l'Église. Après
les questions de foi et de discipline dont
on s'occupa avec une grande attention,
vinrent celles qui s'y rattachaient indi-
rectement : on vit paraître devant les
pères assemblés, les comtes de Toulouse,
père et fîls . puis derrière eux, ceux de
Foix et de Comminges, également dé-
pouillés. Lorsqu'ils furent entrés, ils se
jetèrent à genoux en face du pape, qui
leur dit avec douceur de se relever.
Alors, ils éclatèrent en plaintes amères
contre tJimon de Monlfort, qui avait
usurpé leurs domaines malgré leur sou-
mission pure et simple aux lég^ats... Le
pape dut en recevoir une impression
profonde, et i! se convaiquit qu'on avait
foulé aux pieds les conventions arrê-
tées. En même t» mps un des cardinaux
défendit les plaignans avec chaleur ;
l'abbé de Saint-Tibéri en lit autant ; mais
Foulques de Toulouse s'éleva plus vio-
lemment encore contre eux. Le comte
de Foix excitait surtout sa bile. « Le
« comte ne savait-il pas , s'écria-t-il , que
< ses terres étaient remplies d'héréli-
t ques? iN'avail-il pas massacré une quan-
« iiléd( catholiques, et notamment OOOO
tf en une fois, à >lontjoyre? — Won , re-
« pi il h; comie ; c'est vous par vos trom-
< peuses paroles qui avez immolé ces
« pauvres gens, c'est par votre faute que
« Toulouse a été pillé , et que plus de
c 10,000 de ses habitans ont été égor-
c gés. > Le pape prêta une scrupuleuse
attention à ces paroles, et d'autres plain-
tes élevées par I<îs barons contre Simon;
il avait, disait-on , abrégé la vie , et ra-
vagé les propriétés du comie de Héziers,
qui ne s'était jamais montré fauteur des
hérétiques. Lui et les légats, loin d'agir
selon leur dignité , s'étaient conduits
comme des voleurs et des meurtriers.
I Les prélats français cherchèrent &
prouver que rétablir le comte de Toulouse
c'était exposer l'Église à de grands dan-
gers. Innocent se ht apporter les actes, et
déclara que, < comme les comtes et leurs
i amis avaient toujours promis de se
a soumettre à l'Église, on ne pouvait
< sans injustice les dépouiller de leurs
< états. ) Cette déclaration excita de
violens murmures parmi beaucoup de
prélats ; la douceur et la droiture du
pape ne satisfaisaient point leur haine.
Mais le chantre de la cathédrale de Lyon,
homme d'un grand mérite, se leva et dit:
< Oui, Saint-Père, le comte Raymond a
« livré ses places sans crainte à votre lé-
< gat; un des premiers il a pris la croix
t au siège de Carcassonne, il a combattu
< son propre neveu , le vicomte de Bé-
c ziers. En tout, il vous a prouvé son
< obéissance. Si vous ne lui rendez pas
« ses domaines , la honte en rejaillira sur
< vous, et sur toute l'Église. Personne
< ne voudra plus croire à votre parole.
1 Et vous , seigneur évéque de Toulouse,
< vous n'aimez ni le prince ni votre
« peuple. Vous avez allumé dans Tou-
c louse un incendie que personne ne
< peut éteindre. Déjà 10,000 hommes ont
< été sacrifiés par votre faute; vous en
< faut-il encore d'autres? Vous faites tora-
< ber en discrédit le Siège apostolique,
c Est-il juste, Saint-Père, que tant de
« personnes soient immolées à la haine
i d'un seul homme ? »
i Ce langage conhrma le pape dans ses
idées. Il assura que le comte de Toulouse
et ses amis lui avaient été toujours sou mis;
et quant à ce (|ui était arrivé, personne
ne pouvait l'en accuser, car il ne l'avait
ni ordonné, ni même connu. L'archevê-
que de JNarbonne éleva aussi la voix en
faveur des accusés, moins par un sen-
timent de bienveillance, que par haine
contre Simon de Monlfort, avec lequel il
était brouillé. En effet, tant qu'il avait
été légat , il n'avait jamais suivi les in-
tentions du souverain pontife. Mainte-
nant, il accusait l'archevêque Foulques,
et le légal, de dureté et de violence.
L'évêque d'Agde parla , au contraire,
pour Simon , « cjui s'était dévoué tout en-
i lier au service de l'Eglise; qui, pour
t l'amour d'elle , avait encouru tous Içs
ET SES CONTEMPORAINS.
446
I dangers, toutes les difficultés, et de
< nuit et de jour, t Innocent reconnutde
nouveau que plusieurs fois des plaintes
étaient arrivées jusqu'à lui contre les
légats et le comte. < ?»Iais. après tout . en
< admettant la culpabilité de Raymond,
I son fils ne devait pas en souffrir (I). >
Presque tous les prélats de la France mé-
ridionale soutinrent avec acharnement
l'œuvre de leur passion, déclarant même
que si on reprenait à Simon de Monfort
le pays conquis, ils s'uniraient ensemblt*
pour le lui conserver. L'évêque d'Osma
appela celui de Toulouse ung grand fla-
taire, et prouva le droit incontestable du
jeune comte, qui, selon lui , serait ap-
puyé par les rois de France et d'Angle-
terre. A ces mots, le pape l'interrom-
pant ; c jN'ayez aucun souci du jeune
< comte , dit-il ; si celui de Monifort re-
« tient sa terre, moi. je lui en donne
< d'autres : qu'il demeure hdéle à Di^u
< et à l'Église , le reste ne lui manquera
< pas. >
< Cependant, l'opiniâtreté des prélats
français parait avoir entraîné la majo-
rité de l'assemblée. Le vieux comte de
Toulouse fut déclaré, presque à l'unani-
mité , dépouillé de ses droits . et on lui
assigna , en revenu, 400 marcs d'argent ,
dont il devait jouir tant qu'il ne mon-
trerait aucune résistance à l'Église. Sa
femme conserva son douaire , sous la
condition de maintenir dans ses pro-
priétés la paix et la pureté de la foi.
Tout le pays conquis par Simon de Mon-
fort lui restait, à la réserve des domaines
possédés par des catholiques déclarés. Le
territoire non conciuis devait être confié
àlaganie d'hommes saj^es, pour le livrer
en totalité, ou en partie, suivant son
mérite, au jeune comte de Toulouse,
quand il aurait atteint lAge de majorité.
Le comte de Foix demeura sous la pro-
tection spéciale du Sainl-Siége . et au
bout d'une année , le successeur d'Inno-
cent lui rendit sonchAteau: il est vraisem-
blable que celui de Comminges éprouva
le même sort.
« Le jeune Raymond resta quarante
jours à Rome. Quelques personnes adres-
(4) Car Dieu a dicl de sa boca , que lo payre no
pagora per la iniquiial (tel tilh, ni lo Glh la dol payre ;
car no cà home que aura soslcnir ny maDlcnir lo
conlrari d'aisso.
seront peut-être à Innocent le reproche
de n'avoir pas annulé de force la déci-
sion du concile. On a déjà vu comment
il chercha à calmer, par des raisons po-
sitives . la violence des prélats français.
Soutenir qrx'il aurait dû heurter de front
la majorité de l'assemblée embarrasserait
lesgens qui soutiennent la supériorité du
concile sur le pape. Lui-même put y
trouver d'autant moins occasion , que ,
dès le commencement, il prévoyait la
possibilité de conserver , pour le jeune
Raymond, un domaineconsidérable; pro-
bablement il préféra remettre h^ reste à la
fortune des armes , que d'exposer l'unité
de l'Église à des maux incalculables , en
usant de son autorité suprême.
( Après la dissolution du concile , le
comte de Foix se vit appuyé d'une lettre
du pape, qu'il écrivit à ses légats en
France : ils devaieni faire connaître, dans
le délai de trois mois, par quels motifs
le comte avait été privé de ses biens, afin
qu'une décision définitive s'ensuivît; de
P'Us . il était prescrit de lui faire rendre
son château, et Simon de Montfort reçut
l'ordre de laisser de Foix et de Com-
minges en paiv. Joyeux de cette solution,
tranquillisé par la bénédiction et l'abso-
lution du pontife, le premier rejoignit à
Viterbe le vieux Raymond, qui éprouvait
de la consolation en voyant les affaires
prendre une aussi bonne tournure pour
ses amis.
« Son fils se rendit à Rome, accompagné
de quelques seigneurs auxquels son père
e confia pour prendre congé du pape.
nnocent , charmé de la bonne tenue du
eune homme , le prit par la main, le lit
asseoir à côté de lui , et lui dit : < Cher
enfant , si tu suis mon conseil , tu ne
te tromperas jamais. Aime Dieu par
dessus tout, et sers-le lidèlement. rs'é-
tends pas ta main sur le bien d'autrui ;
mais défends le lien contre celui qui
voudrait l'en dépouiller : alors tu ne
seras point privé d'héritages. Et afin
que, dès aujourd'hui, lu en sois pourvu,
je te donne le comté Venaissin. avec
Reaucaire et la l'rovence. Tu pourras
ainsi vivre conformément à ton rang.
Quand l'Eglise s'assemblera, dans un
autre concile , lu auras la faculté de
faire entendre tes plaintes contre le
comte de Montfort. > — < Saint-Père î
446
ÎMNOCENT III ET SES COINTEMPOIUIINS.
c reprit lo jonnc homine , ne vous irritez
t pas si je rt^iissis à repicmlro, sur le
€ comle de Montfor t , les biens qu'il m'a
t retenus.''» — i Dans tout ce que tu fais .
c ri'pondit Innocent, puisse Dieu l'ac-
< corder de le bien commencer et de
< le bien finir ! i Après ces mots , il lui
donna sa bi'n<Hiiction. et les actes néces-
saires pour le mettre eu possession de
ses états. Raymond s'embarqua sur-le-
champ à (iènes. avec son père, pour
gagiHîr Marseille.
« Si pendant six ans le droit et l'hu-
manité furent éj^alenient violés dans le
midi de la France , si le poïivoir conféré
au dtbul pour le rétablissement de la foi
ne fut employé que pour uneguerre d'am-
bition et de conquête, cela n'entrait point
dans les vues d'Innocent. Ou ses ordres
ne furent pas remplis, ou bien défausses
nouvelles lui en arrachaient qui n'eus-
sent jamais été arrachés , et il eût mieux
connu la réalité. Quand un chef ne p :ut
voir que par les yeux d'un mandataire,
il se passe beaucoup de choses qui lui
sont attribuées, en masse, mais dont l'ab-
sout un jugement raisonné, euibrassant
l'individu , et établissant l'appréciation
d'après l'ensemble de son caractère. In-
nocent avait un but unique : celui d'épu-
rer la France méridionale d'une hérésie,
que ni la prédication, ni les remon-
trances n'avaient réussi A éteindre. Ce
but. il l'avait puisé dans la conviction
qu'une seule voie de salut était ouverte
à l'homme, voie si nettement tracée dans
son ensemble, que la plus petite dévia-
tion éf^alait eu importance un abandon
complet. Dès lors, à ses yeux, pour ac-
complir ce but , il y avait oblip;<Jlion ri-
j^oureuse de veiller sur tout ce qui por-
tait le nom de chrétien . et il fallait, selon
le besoin , l'amitié ou la sévérité, la bien-
veillance ou l'autorité d'un père. Enlin,
il {levait persister dans raccom|)lissement
de ce but par la conscience de s< posi-
tion, q\ii Itii prescrivait impérieusement,
non de concéder des droits , mais d'im-
poser des devoirs. Les ordres donnés à
ses légats , les lettres écrites par lui dans
ces contrées, les entrevues que Raymond
de Toulouse eut avec hii prouvent in-
Tincd)lcraenl qu'il eut voulu arriver à
cette fin sans ce mélange de dureté et
d'injustice que méritaient pourtant, sui-
vant ses idées, des gens qui s'opposaient
à leur propre salu». Mais à savoir si une
pareille règle de conduite justifierait des
gens d une autre opinion, c'est une ques-
tion bien différente. Quant à Innocent,
qu'elle le justifie complètement ; (lu'ilait
pu et dû y avoir recours : voilà ce dont
ne doutera quiconque considère les fonc-
tions d'un pape et l'idée générale qu'on
en avait dans ces temps (I). »
Et cependant nous ncujs permettrons
d'attaquer la défense d'Tunocent III par
M. llurter. Dans son désir d'être impar-
tial, il semble vouloir établir une règle
de justice muabie selon les temps et les
institutions. Li justice est de Dieu : elle
visite souvent les hommes qui la mécon-
naissent, mais elle demeure inflexible
comme l'auteur de toutes choses. ÎNou ,
aux yeux du pontife, l'iniquité et la du-
reté ne pouvaient ni ne devaient être
employées contre les fauteurs de l'héré-
sie, quoiqu'il fut indispensable de mettre
en œuvre la force pour dompter des gens
qui bouleversaient l'Europe entière. C'é-
tait suivre la loi de défense naturelle que
la société n'abjr.re jamais. Si InnocentlII
e(:l soutenu les excès de ses agens , alors ,
sans aucun doute, il eût été coupable aux
yeux de tous les siècles , mais heureuse-
ment sa conduite le venge pleinement
d'une pareille imputation. La douceur
a vf^c laquelle il traita Raymon.d et les con-
fédérés, dès qu'ils vinrent à résipiscence;
I énergie qu'il mit à défendre leurs droits
contre la cupidité et la passion , la géné-
rosité qui le porta à saci ifier ses propres
iniérèls pour assurer le sort du jeune
comte de Toulouse, prouvent surabon-
damment la dioilure et l'Ame vrai-
meîit chrétienne de ce grand pape. Mais
à la vue des flol^- de sang versés, il re-
cula d'épouvante: craigtant d'allumer un
inccn lie à peine éteint, et de causer des
maux incalculables , il préféra s'en re-
mettre à la Pro^ide^ce. Entre le danger
de sacrifier un seul homme ou d'immoler
des milliers, il s'arrêta au premier : qui
oserait l en blAmer? 11 est des gens, dit-
on , qui se sont écriés : Péris'^e le monde
plulùl qu'un principe ! Innocent disait ,
lui ; t Faiblisse le principe plutôt que le
monde ! » C.-F. Aldley.
(1) Hurler, n,iKK)-60li.
CRANMER, ARCHEVÊQUE DE CAINTORBÉRY.
447
CRANMER, ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY,
PRIMAT D'ANGLETERRE.
DEUXIÈME ARTICLE (I).
Cette séparation eut pour premier effet
de mettre la liberté des ecclésiastiques
cfilre les mains du roi, et de réunir sur
a même tête le pouvoir politique et le
pouvoir sacerdotal , épée à deux tran-
chans qui atteindra bientôt les laïques
qui la lui ont donnée. Le Parlement,
saisissant au vol la déclaration violem-
ment arrachée au clergé en faveur de la
suprématie royale, reconnaît inhérent
au roi le pouvoir « d'examiner, de répri-
« mer, de rectifier, de réformer, de pu-
€ nir, de restreindre toutes hérésies, of-
« fenses, abus, profanations, crimes de
« toute sorte , comme étant de sa juri-
€ diction spirituelle. > Et pour faire pas-
ser aux récaicitrans iVnvie de médire
de cette énorme accumulation de puis-
sance sur une seule tête, le Parlement
ne trouva rien de mieux que de « déclarer
I criminel de haute trahison, et comme
t tels de condamner au feu, à la corde,
< à la torture, quiconque cabalerait,pe/i-
I serait ou parlerait contre le roi , la
« reine ou ses héritiers. > Or, comme
on ne savait jamais positivement quelle
étftit la reine légitime et les véritables
successeur.^d Henri Vlll, on était exposé
en parlant du bAtard de Richemond,
par exemple, à offens<M* un héritier pré-
somptif, et à périr sur l'échafaud pour ce
fait. Chef-d'œuvre de sottise, de cruauté
et de bassesse, dont les Parlemens an-
glais renouvelèrent cent fois le scandale
pendant un siècle environ.
Cranmer avait éié un drs premiers h
reconnaîire la suprématie du roi , cl à la
faire proclamer par son chrgé de Can-
torb<^ry. Courtisan en faveur, il exerçait
une immense influence sur la convoca-
tion et sur chaque prélat en particulier,
et son exemple devait entraîner ceux
qu'un reste de conscience retenait dans
(1) Voir le !•» Art. dans U n'>4ii ci-dessus , p. 20J.
l'obéissance du pape. Il avait accepté sa
juridiction épiscopale comme émanant
directement du roi , et ne la regardait
que comme une fonction révocable selon
le bon plaisir de sou altesse.
Cranmer avait pensé qu'il fallait atta-
cher à la royauté les titres de chef de
l'Eglise , sous prétexte que le prince chré-
tien est commis immédiatement de Dieu,
autant pour ce qui regarde l'administra-
tion de la religion, que l'administration
des affaires politiques. — c 11 prétendait
t que dans les d-'ux cas il devait y avoir
c des minislr -s éiablis au-dessous de lui
c et par lui-même, comme par exemple
< le chancelier et le trésorier, les maires
c et les autres officiers civils , et les évé-
* ques. curés et vicaires, qui recevraient
c du roi le titre, le droit d'enseigner la
« religion, d'administrer les sacremens,
I de sacrifier enfin selon la forme et l'es-
t prit qu'il lui plaira d'adopter ; que tons
« les ministres de l'une et de Tautre ad-
t ministration devraient être élus et as-
< signés par les soins et par les ordres
< du prince, avec diverses solennités qui
« ne sont pas de nécessité mais de bien-
« séance seulement. » Ainsi , plus de cé-
rémonies pour la consécration d'un prê-
tre ou d'un évê(jue. L'onction sainte n'est
plus qu'une formalité sans importance;
le roi peut prendre au cabaret le premier
compagnon venu , et. le touchant du
doigt, en faire un ministre du Seigneur!
Après avoir ainsi établi tout le minis-
tère ecclésiastique sur une simple délé-
gation du prince, sans même que l'ordi-
nation et la consécr.ition soient néces-
saires , Cranmer assure que « lorsqu'il
< n'y a point dans l'Kglise de vrai pou-
t voir, le peuple accepte ceux qui lui
< sont offerts par les apôtres (quels apô-
t 1res ! lisez énergumènes ) on autres
t qu'il croit remplis de l'esprit de Dieu, i
Un Georges David, par exemple, un
448 CRAJNMER,
Matthieu Paris, qui so dit fils du Saint- pendu les pouvoirs de tous les ordinaires
Esprit, ou bien le cuisinier de l.utlier, du royaume, et qu'après s'être soumis
qui se rappelait avoir t^lé autrefois le en toute humilil.^ durant un mois, ils
juslr Joii.is. infAnies baUdeurs dont le i eussent à ])r('sen»er pélilion pour cire
peuple adoptait les extravagances avec . rendus à rexercicc de leur autoritt'; ac-
enthousiasine ! j coutumr-e. En conséquence , on donna à
Quelle doclriiuî! Quelle pitoyable co- j chaque évéque, s(^parément, une com-
nuHiii*, si le ridicule pouvait sattacher ; mission qui l'autorisait, durant le bon
à des matières aussi ^ravt's ! Ikirnet lui- | plaisir du roi , et comme dch'guè du roi
même, l'ardent admirateur de Cranmer à ordonner les personnes nées dans son
et son complaisant apoloj^iste, rouj^it diocèse et à les admettre aux bénéfices
d'un pareil scandale, et contre son ha-
bitude en de semblables matières, n'ose
pas l'excuser ni le couvrir d'un voile.
Sans doiite, dans ses théories politi-
ques, Craruner avait sur la royauté les
principes des parlemens de cette épo-
que, principes qu'avait encore sanc-
tionnés l'adhésion de J'iiouias Morus et
de Fischer, il regardait vraisemblable-
ment le roi comme représentant du peu-
ple , accepté par le parlement, et révo-
cable à son gré, selon le fameux axiome :
i Ixex per Parliamentuni fïeri , et per
i Parliamentuni deprwari potest. » Or,
soumettre, comme le faisait Cranmer,
au despotisme et à la juridiction spiri-
tuelle d'un roi que le parlement peut
déclarer d'un moment à l'auire déciiu
du trône, des hommes, des évéquesqui,
d'après lui-même, étaient d'institution
divine, quelle inconséquencecriminelle,
et, ajouterons-nous avec Bossuet, quelle
scandaleuse flatterie !.....
La doctrine du primat devait réussir
dans ce temps de démoralisation: elle
réussit. D'accord avec Cromwel que le
roi venait d'élever au-dessus de tous les
pairs temporels et spirituels du royaume,
sous le titre de vice- gérant royal, eh
matière ecclésiastique , il résolut d'é-
prouver la sincérité jusqu'alors appa-
rente des évêques, et de leur arracher la
reconnaissance morale qu'ils ne tenaient
pas leur autorité de Jésus-Christ , mais
qu ils étaient simplement des délé^'ués
ecclésiastiques, à recevoir les testamens,
à décider des causes portées devant le
tribunal, à s'informer des délits, à les
punir conformément aux lois canoni-
ques, et à faire tout ce qui dépendait
de leur emploi d'évèque, à l'exception
des choses confiées à sa direction par
les saintes écritures. On assigne une sin-
gulière raison à la faveur qu'on leur fai-
sait : ce n'était pas que le gouvernement
des évêques fût nécessaire à l'Eglise,
mais parce que le vicaire général, at-
tendu la multiplicité des affaires dont il
était chargé, ne pouvait être présent
partout, et qu'il pouvait résulter de gra-
ves inconvéniens d'admettre des délais
ou des interruptions dans l'exercice de
son autorité (1). >
C'est ainsi que s'établissait par un des-
potisme sans exemple jusqu'alors, la su-
prématie du roi et l'esclavage de l'Eglise.
Les évêques baissèrent lûchement la tête ;
de tout ce clergé anglican , naguère si
puissant et si redoutable aux entreprises
des rois contre les libertés publiques,
quelques membres à peine osèrent élever
une voix timide en faveur de la consti-
tution aussi insolemment violée. Aban-
donné des seigneurs qui convoitaient ses
richesses, trahi par la couardise du peu-
ple sur lequel cependant le coup qui le
(rappait venait rebondir avec violence,
privé de la force morale qu'il tirait autre-
fois du pape, le cler^^é était à la merci
des caprices du roi et de ses créatures,
accidentels de la couronne. On suspendit i victime dévouée d'avance à la haine des
en conséquence tous les pouvoirs des
dignitaires de l'Eglise pour un temps in-
défini, et on s(; mil h l'œuvre avec l'aide
de Leig et de Ap. llice , deux créatures
de Crom\\el.
c L'archevêque iiiforuia les autres pré-
lats par une circulaire , que le roi vou-
lant faire une revue générale , avait sus-
uns et à l'avidité des autres.
L'exemple de l'Allemagne avait prouvé
que l'on pouvait dépouiller l'Eglise avec
toute impunité. Cranmer et Cromwel,
pour montrer aux évêques qu'ils avaient
la puissance aussi bien que la volonté
(l) LlDgard; Collier, Durnct, clc.
ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY.
449
de la soumettre, résolurent de ruiner
les monastères, et de rendre le roi pro-
priétaire de leurs richesses. Le projet
toutefois offrait de graves difficultés, car
la noblesse de province et le peuple qui
trouvaient, la première une hospitalité
franche et cordiale, les pauvres un abri
et du pain sous les voiites religieuses,
pouvaient i'opposeràsonexécution. Aussi
crut-on nécessaire de calomnier, de flé-
trir les religieux avant de les dépouiller.
Tactique habile qui tuait deux fois, l'une
par la calomnie, l'autre par la faim,
moyen infâme qui flétrissait avant de
donner la mort!!!
On créa des visiteurs qui parcouraient
les provinces, chargés en apparence de
prendre des informations sur la conduite
des moines, mais qui n'avaient en réa-
lité d'autre mission que d'obtenir par la
persuasion ou par la menace, de la part
des abbés, la remise de leurs terres en-
tre les mains du roi. La pratique obtint
cependant peu de succès. Alors les visi-
teurs, selon l'ordre qu'ils avaient reçu
avant leur départ, envoient au vice-gé-
rant, et font circuler de tous côtés des
écrits faits d'avance, des relations con-
venues avec Cromwei et autres, pleines
de mensonges et d'infamies dirigés con-
tre les moines. Il n'y avait pas de vice
dont les couvens ne donnassent l'exem-
ple, pas de crime qui n'eût les coudées
franches sous leurs voûtes. C'était un
chef-d'œuvre de haine et de vengeance,
qui ne tarda pas à porter ses fruits. En
moins d'une année, trois cents petits mo-
nastères furent dépouillés au profil du
roi, en attendant la confiscation des cou-
vens plus riches, dont les abbés, mem-
bres du parlement, avaient retardé la
ruine. Dix mille religieux , de l'un et de
l'autre sexe, se trouvèrent spontanément
chassés, dépouillés, sans asile, sans pain,
presque sans vètemens: tandis que du
produit de celte noble industrie, le roi
gorgeait ses favoris, ses maîtresses, et
toute celte troupe de vautours qui s'a-
battent toujours là où il y a quelque
proie à dévorer. Le revenu tout entier
d'un couvent (exemple entre mille) passa
entre les mains d'une ffiiiine, comme ré-
compense d'un excellent pudding qu'elle
avait servi au roi.
C'était cei^laineqient un bon moyen de
réduire le clergé. La révolution française
n'oublia pas ce précieux antécédent éta-
bli par Henri VIII. Il était difficile , en
fait de violence et de tyrannie . de puiser
à une meilleure source. Protestans, sec-
taires de toute espèce, se sont toujours
entendus pour voler l'Eglise, et peut-être
le protestantisme n'a pas fait autant de
mal à la papauté que la politique égoïste
et personnelle des rois catholiques.
Ce n'était pas assez de toute cette puis-
sance et de tant de richesses jetées en pâ-
ture au monstre royal, il lui fallait du
sang pour la cimenter et pour apaiser la
soif ardente qui le dévorait. Il demanda
des lois atroces , et le parlement se hâta
de lui accorder ces lois. L'ordre de suc-
cession à la couronne fut changé , trans-
porté de Marie à Elisabeth , d'Elisabeih ,
déclarée illégitime , â la postérité du roi
par Jeanne iSeymour: et enfin h toutes
personnes qu'il plairait au roi de dési-
gner par un acte de sa dernière volonté.
« Ce fut une trahi; on que de contester
la légitimité du mariage du roi avec Anne
de Boleyn , ou la légitimité de sa fille,
et, bientôt après, une trahison de les
maintenir. Or, le crime de trahison , à
quelque minutie qu'il fût appliqué, en-
traînait toujours la peine capitale. Ce
fut une trahison d'épou.er, sans là per-
mission du roi , aucun de ses enfans lé-
giiiines ou naturels, ou les frères ou
sœurs de ceux-ci, ou leurs propres en-
fans. Ce fut une trahison, pour toute
femme qui voudrait épouser le roi , de
n'être pas vierge, ou de ne pas lui ré-
véler d'avance son déshonneur. C.e fut
une trahison d'appeler le roi hért'tiqueou
schismatique , de lui souhaiter quelque
dommage ou de médire de lui, de sa
femme et de sa postérité. Lt' chAliinent
attribué à ce crime , c'est-à-dire la mort,
était encourue par toute personne qui,
par parole, écrit, impression ou tout
autre acte extérieur, directement ou
indirectement , supposerait ou admet-
trait , jugerait ou croirait que l'un ou
l'autre des mariages du roi avec Cathe-
rine ou avec Anne de lioleyn , aurait été
valide, ou qui assurerait n'avoir pas de
raisons suffisantes pour donner son ojn-
nion , ou qui refuserait le serinent de ré-
pondre toujours loyalement au.v questions
qu'on pQurraù lui faire sur ces Uangci
4ôO
CRANMER,
rvu<:es qnextions f / ! » La plume lombc des
Diains! Kst ce ass*»z dabsurcJiU^ el d in-
solence de la part du tyran , assez de iiK*-
pris pour loul un peuple libre depuis la
grande Cliarle. assez de sang prt^paré
pour l'avenir, assez de bassesse de ia
pari des pariemens , assez de boule pour
la rc^fornuTlion anglicane? Il ne man-
quait plus que de di^clarer le royal bour-
reau infaillible! En effet, la peine de
mort prononcée conlre l'IuVésie ne se
borna pas aux personnes qui rejetaient
les doctrines qu'on avait déjà déclarées
orlbodoxes, mais on l'élendit par anti-
cipation « à toutes celles qui enseigne-
raient ou soutiendraient une opinion
conlraire aux doctrines que le roi pour-
rait créer h l'avenir. »
Dès ce mometit commence une série
d'assassinats juridiques, ordonnés par la
suprématie religieuse d'Henri VIII. Les
échafauds s'élèvent de toutes parts : les
bûchers s'allument comme de sinistres
incendies : catholiques, pr otestans . zuin-
ffliens, anabaptistes, moines, évèques .
ministres . pairs de la Grande-Bretagne ,
princes du sang, gens du peuple , fem-
mes. vieillards, riches et pauvres tom-
bent sous la griffe du tigre , sans pitié ni
merci: les premiers, parce qu'ils sont
accusés, non convaincus, d'avoir un
penchant à méconnaître la suprématie
royale: les seconds, parce q l'ils ne
croient pas à tous les dogmes de l'Eglise
catholique . dont les défi'useurs meurent
par centaines: les autres, pou»- servir
d'exemple au peuple , ou de passe-temps
à son vertueux monarque. L'arme que le
parlement lui a mise entre les mains est
à double tranchant ; elle frappe des deux
côtés, et c'est toujours ia mort qu'elle
donne, comme les flèches empoisonnées
dont les sauvages se servent. Un crime
politique est puni comme matière d'hé-
résie ; une croyance religieuse opposée
à celle d'ilenii est punie comme crime
d'étal : la loi rétrograde et frappe ; elle
devancer les temps el les crimes, ellrappe
encore, t-a royauté a pris un double vi-
sage , qui voit devant et derrière , el dont
chaque regard donne la mort, l^es peu-
ples gémissent sous une oppression san-
planle ; les pariemens se couchent aux
pieds du maître ; ils demandent leur part
de Ia curée qn ils jelleut à ses pieds; ils
partagent av^c lui les dépouilles d« PE-
glise el (\\\ penpb', cl se taisent devant
lesassassinalsquiensai glanlent ce régne.
Soixante cinq mille mallieureux meurent
dans l'espace de vingt ans. sous des accu-
s 'lions politiqu.s ou religieuses. Thomas
Morus , cet homme de tant de vertu , de
douceur, el d'éloquence; cet homme, la
gloire de l'Angleterre et de son siècle,
trahi , par ordre du roi , dans ses senli-
mens et dans ses cont'idences intimes,
expie sur l'échafaud le crime d'une vertu
sans tache el son refus de reconnaître le
dogme de la suprématie royale; l'évéque
Fischer, ancien précepteur d'Henri YIII,
meurt pour son courage et pour son éner-
gique défense des lois éternelles de la vé-
rité et de la juslice : tous deux ornemens
des sciences et de la religion , vénéra-
bles par leur âge et par leur vertu , mon-
tent sur l'échfaud en souriant, et béni»-
sentleur royal bourreau ; taudisqu'Henri,
par une ironie sanglante , prenait le deuil
en signe de regret.
Où donc aurait pu s'organiser la résis-
tance contre ce despotisme jusqu'alors
inconnu au milieu des nations chré-
tiennes? Où étaient les associations po-
litiques, religieuses, industrielles qui
avaient donné aux peuples une existence
si large dans le moyen âge , el dont l'ac-
tion , toujours constante, créait peu à
peu l'unité de pouvoir et les libertés mo-
dernes? Quel point de contact dans les
iniérêls des individus, quelle analogie
dans les principes, quelle foi dans le
présent, quelle espérance en l'avenir?
Qiu'l centre enfin, quelle unité de résis-
tance conlre celte double unité de puis-
sance, dont les sectaires avaient armé la
royauté? Le roi commandait en même
temps, au nom du ciel et au nom du
sceptre, sa puissance politique si bien
augmentée d'abord par les talens et l'a-
dresse de Wolsey , portée au comble par
la lâche complaisance de Cranmer et de
l'esprit réformiste, faisait courber sous
un mèuie niveau les plus hautes tètes des
lords, comme les plus humbles varlets
de la chambre des communes; la protec-
tion que l'Eglise donnait aux peuples et
qu'elle tirait elle-même du pape, n'exis-
tait pins; rindépeinlance des lords avait
disparu avec leurs richesses; les libertés
populaires n'étaient plus que dans les
I
ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY.
4St
Chartes. Le roi fut tout ; et il put se gor-
ger à son aise de meurtres et de crimes.
A la nouvelle de ces sanglantes turpi-
tudes, Rome s'émeut. La p£:pauté, centre
de protection et de sociabliJé, s'indigne
et s'arme. L'anathème religieux, long-
temps suspendu sur la tête d'Henri VIII,
et différé par la mort de Clément Vil,
enfin va frapper le coupable. Paul III,
successeur de Clément, lance contre lui
une excommunication, lui accorde qua-
tre-vingt-dix jours pour se repentir , et
le déclare déchu du trône s'il n'obéit pas.
Inutile démonstration , qu'on fut forcé
d'ajourner, en jetant un coup d'œil sur
l'état politique de l'Europe.
Comment, en effet, la faire exécuter?
Charles-Quint et François I«r seuls avaient
le pouvoir de réduire leroid'Angleterre ;
et la politique égoïste des deux monar-
ques recherchait plutôt l'amitié que la
hainedu monarque anglais. Quel le que fût
la réprobation dont la conduite d'Henri
était frappée j quelque grand intérêt de
civilisation que présenlAt le retour de
l'Angleterre au catholicisme, par l'im-
possibilité où se seraient trouvés lespro-
testans d'Allemagne de propager ou de
maintenir leurs doctrines -, quelque pitié
qu'inspirât une nation tyrannisée dans
ses sentimens les plus chers, forcée de
changer sa religion par l'aulorité poli-
tique, la rivalité jalouse de l'empereur
et du roi de France l'emporta sur les in-
térêts généraux de l'Europe et de l'ave-
nir. Ainsi les papes ont toujours été vic-
times des princes protestans et de la
politique toute personnelle des rois ca-
tholiques qui redoutaient Tinstitu! ion pa-
pale, tout en la reconnaissant nécessaire,
indispensable et divine.
Cependant le roi restait toujours for-
tement attaché à l'ancienne doctrine de
l'Eglise, et il était dangereux pour ses
plus intimes créatures d'avoir des senti-
mensopposés aux siens, tandis que Cran-
mer s'enfonçait de plus en plus dans l'er-
reur, et se préparait à passer du luthéra-
nisme à la doctrine de Zuingle , sans trop
savoir où il s'arrêterait. Il tûchait sou-
vent , dans les inoinens d'irrésolution où
tombait Henri , mais avec une extrême
prudence et une dextérité reinr.rqudble,
de l'entraîner vers les réformateurs. Plu
sieurs fois le roi lui avait ordonné de ras-
sembler ses raisons et de lui communi-
quer ses plans pour rétablissement de la
réforme. Mais le primat était toujours
traversé dans ses projets par l'évêque
Gardiner, homme de grand sens, resté
catholique , et qui exerçait un grand
pouvoir sur l'espi it d'Henri VIII par sa
science et par la fermeté de son carac-
tère. Cranmer était donc forcé de guetter
le moment où l'évêque de Winchester
était en ambassade pour agir sur l'esprit
du roi sans entraves ; mais Henri atten-
dait toujours, avant de se prononcer, le
retour du prélat catholique, et suivait
ses avis.
Ces hésitations du roi mirent souvent
la liberté et la vie du primat archevêque
en danger. Henri n'avait pas oublié l'es-
pèce de répugnance avec laquelle Cran-
mer avait cassé son second mariage avec
Anne de Boleyn, malgré la soumission
absolue, l'hypocrisie et l'ingratitudedont
le primat avait fait preuve , en cette cir-
constance, envers l'infortunée reine dont
il avait été la créature, et qu'il avait si
bien aidée à monter sur le trône, en dé-
clarant « que tout homme était tenu de
«( la haïr à proportion de son amour pour
« l'Evangile , t doctrine assez extraordi-
naire dans la bouche d'un évêque, inter-
prétation de l'Evangile à la manière des
réformés.
Hors cette circonstance, où son oppo-
sition ne fut pas, comme on voit, trop
téméraire ni trop audacieuse, jamais
Cranmer ne résista i\u\ désirs, aux pro-
jets du trône , quoique ses croyances lu-
thériennes eussent à souflrir. Malgré
toute sa ferveur réformiste et la haine
que lui inspirait ce souvenir uu'^me de la
doctiine et de la discipline romaine, il
ne laissait pas de s'y soumettre, de l'ap-
prouver publiquement, et de dire la
messe comme autrefois. Henri avait fixé
les limites d(^ l'orthodoxie anglaise ,
lors de la convocation de 1 j37. Il décla-
rait « que, le symbole des apôtres, le
< symbole de INicéc et le symbole d'A-
thanase, étaient nécessaires pour être
sauvé. H expliquait les trois grands
sacremens , le liaplême, la Pénitence,
et l'Eucharistie . tout en regartlant les
autrt's connue indispensables , mais
de moindre valeur, et prononçait que
c'était les moyens ordinaires d'obtenir
4&2
CRANMER,
la prAce. Il ensei^^nait onliii que le
mile lies saiiUs et la vt^iu'^ration des
images, tMaient j^randemenl profita-
bles, et (levaient ^Ireinaiîileuus eomme
la eioyance du i'iir^Mloire. > Dans
tous ces articles, l'attachement du roi à
la foi anci(Mine est m.n!u!('sle. mais l'es-
prit nouveau y per<;ait matgrt^ lui.
H pouvait ùtre dur, pour l'archevêque
de Cantorbéry , d'être forct3 d'accepter
une doctrine qui contrariait directement
la sienne. 11 l'accepta cependant, mais ce
ne fut pas sans tAcher sourdement de
la pervertir par ses intrigues , et par
SCS subtilités. Ia\ 1539, Cranmer proposa
à la convocation l'acceptation de cin-
quante neuf articles favorables h la ri^-
foruie. La nomination de Bonner à l'évtV
ché d'Heieford . le projet d'une confé-
rence qui devait avoir lit^u à Londres,
entre Ilenii VIII et des théologiens en-
voyés d'Allemagne , par les chefs de la
ligue de Smalcade, et dans laquelle on
espérait amener le roi à la réforme, à
l'aide dv. l'éloquence de I\lélanchton, de
Bucer, de Georges Drac, avaient enhardi
l'archevêque. 1) était d'ailleurs soutenu
par le vicei^érant royal y et par nombre
d'aulri s évéques , dont le zèle réformiste
était porté au dernier degré. Celait l'im-
prudent et faible Latimer, l'orgueilleux
et intraitable Schaxlon que son humeur
tracassière avait rendu un objet de haiie,
même pour ses coreligionnaires- c'était
Barlaw, pauvre tête qui allait à Taven-
lure. el en général tous les prédicateurs
qu'ils appuyaient, et dont l'audace et
l'emportement ne connaissaient ni me-
sure ni règle ( Burnel). Le roi , pour met-
tre fin aux scandales qu'ils excitaient par
leurs prédications fougueuses, résolut
de proclamer cette fameuse loi des six
articles, qu'on a appelée le statut de sanij^
(bloody bill ).
Le jour même que Cranmer propo-
sait à la convocation d'accepter ses cin-
quante - neuf articles favorables à l'es-
prit d* la réformalion , Henri lit prés(;n-
ter à l'assemblée son projet de loi qui
prononeait la peine de mort contre
ceux:
r Qui de bouche ou par écrit nieraient
la transsubslanlialion ;
2'^ Qui soutiendraient la nécessité delà
cocamunion sous les deux espèces j
3^ Qui prétendraient qu'il était permit
aux prêtres de se marier;
•1" .... Ou qu'on pouvait violer les vœux
de chasteté;
5" Qui disaient que les messes privées
étaient inutiles ;
G" Qui nieraient la nécessité de la con-
fession auriculaire,
A ce petit échantillon de tolérance re-
ligieuse dirigée contre les réformistes ,
joignez les lois de suprématie, les injonc-
tions, les visites royales, et enfin les
monstrueuses lois de trahison en grande
partie dirigées contre les catholiques, et
vous aurez une idée assez complète de la
justice distribulive du roi et de la man-
suétude d'i chef de l'Lglise d'Angle'.erre.
Le statut de sang devint la loi fonda-
mentale de l'État; et cette loi, si op-
posée à l'espf it des articles qu'il avait
présentés à la convocation , Cranmer
l'accepta , après une légère opposition,
sans égard à l'exemple que lui donnèrent
deux de ses collègues, La.imer et Schax-
ton , qui résignèrent leur siège plutôt
que d'y souscrire. La terreur se répan-
dit dans les rangs des réformateurs ;
mais aucun n'eut de plus grand sujet
d'alarmes que Cranmer. Après la mort
de sa première femme, il avait épousé
en Alle-iiagne la nièce dOsiandre, et l'a-
vait amenée .fort secrètement en Anjçle-
lerre, où elle lui avait donné plusieurs
enfans. Le secret avait transpiré , et il
était à craindrequ'il ne parvînt auxoreil-
les du roi. Or, il courait risque de la vie
si Henri venait à le savoir. Il se hAta de
renvoyer sa femme et ses enfans en Alle-
magne, et il attendit en toute soumission
un temps meilleur, où il pût enfin lever
le masque, et vivre selon sa conscience.
Depuis sa protestation secrète contre
le serment qu'il avait prêté au pape, à
l'occasion de son installation au siège de
Cantorbéry. la pratique des restrictions
mentales avait paru bonne au prélat, car
il y eut souvent recours; c'était un re-
mède universel contre toutes les bles-
sures que recevait sa conscience , un
moyen , peu délicat il est vrai , mais sûr,
de se maintenir dans les bonnes grAces
(lu roi. Cette longue hypocrisie qui com-
mence à son entrée à la cour et ne finit
que sur l'échafaud , la complaisance sans
bornes qu'il montre sans cesse pour les
passions désordonnées d'Henri , ont jet^
sur la vie entière du primat une teinte de
lâcheté et de honte, dont ses plus fana-
tiques admirateurs n'ont pu le sauver;
et sa souplesse explique la longue faveur
dont il a joui s^ns cesse sous ce règne, et
la protection qu Henri lui accordait con-
tre les dénonciations auxquelles il était
souvent en butte, pour cause d'hérésie.
Il était, en effet, regardé comme l'Ame
de la future réformation , comme le chef
actuel de tous les opposans à la commu-
nion romaine, quelles que fussent leurs
croyances particulières. Les protestans
attendaient avec impatience la mort
d'Henri VIII, dans l'espoir que son fils
Edouard, qu'il avait eu de Jeanne Sey-
mour, sa troisième femme, avancerait la
réformation par les avis et les soins du
primat.
La réformation marchait cependant ,
malgré la vigoureuse résistance du roi.
Une fois séparée de Rome, il ne dépen-
dait pas de lui de l'arrêter. D'ailleurs il
avait pris goût aux bénéfices qu'elle lui
rapportait. Les richesses qu'il avait ti-
rées de la vente dt^s petits monastères
avaient été bientôt dévorées par les cour-
tisans. Les sommes énormes qu'il extor-
quait au peuple et au clergé, l'altération
de la monnaie , la spoliation des églises
n'étaient que des ressources insuffisantes
et précaires. On songea à s'emparer des
grandes abbayes comme on avait fait des
petites ; et quand la besogne fut faite, on
eut recours aux biens des évéchés. En
différentes fois le roi avait confisqué h
son profit 645 monastères, dont 28 avaient
des abbés qui siégeaient au parlement.
On fit démolir en plusieurs provinces
90coiléges, 2.374 chantreries ou chapelles
libres et 110 hôpitaux. On n'épargna pas
même le dernier asile des pauvres! La
vingtième partiedes richessesdu royaume
représentée par l'Eglise, fut s'engloutir
dans les débauches de la cour. Sous pré-
texte d'empêcher l'exportation du numé-
raire, on éleva le prix de l'or de40 schel-
lings l'once à 48, et largent de 3 schel-
lings y pences à4 schellings (Hume). Plus
tard Henri lit battre une monnaie de bas
aloi, avec un mélange considérable de
cuivre, et lui donna un cours loicé. Il
fil plusieurs fois déclarer nulles toutes les
dettes résultant de ses divers emprunts ,
TOMD vin. — NO 4». 185».
ARCHEVÊQUE DE CANÏORBÉRY. 465
dont la plupart lui étaient personnels;
et il exigeait de nouveaux prêts , sous
peine pour les récalcitrans d'être enrôlés
comme fantassins ou de pourrir misé-
rablement dans les cachots.
Voilà le régime loyal et libre que la
fierté anglaise adopta en baissant la tête,
et voilà quelques échantillons de la féli-
cité publique promise par les réfomia-
leurs, et les délices du règne du Saint-
Esprit. Ou avait prédit que la mendicité
disparaîtrait par U confiscation des ab-
bayes ; la mendicité ne fit que s'accroi-
tre dans des proportions effrayâmes. Un
grand nombre de pauvres dans tous les
comtés se trouvèrent exposés à mourir
de faim. Sous le régime des communau-
tés, les terres étaient affermées à des
prix très modérés, et les fermiers se les
transmettaient de père en fils comme
une propriété. Les biens communaux
étaient partout à la disposition du meau
peuple ; mais avec la destruction des mo-
nastères, tout changea de face. Les nou-
veaux propriétaires auxquels le roi avait
donné leurs terres, s'emparent des biens
de la commune, agrandissent outre me-
sure leurs propriétés, et les enferment
dans des enclos. C'est de ces usurpations
scandaleuses que viennent les immenses
fortunes territoriales qu'on voit aujour-
d'hui encore en Angleterre. On aban-
donna Tagriculture. Une grande partie
des terres labourées sous les lègues pré-
cédens fut convertie en pAturages, mal-
gré des lois expresses. Les fermiers dé-
possédés, les nombreux laboureurs des
provinces, réduits à la plus extrême mi-
sère, affluent dans la capitale et dans les
grandes villes. Dans plusieurs provinces
le peuple se révolte ; des chefs hardis et
enlreprenans lèvent des armées contre
l'oppression ; et plusieurs fois Henri VIII
ne pouvant les vair.cre p r la force, les
désarme par de perfides amnislies, et les
fait mourir quand ils se sont soumis avec
lassurance du pardon.
Cranmer et Rurnet ont prétendu (|ue
la réformation anglaise avait été une
œuvre de linnière. Si nous en jugeons par
ses comincnceujens , il nous semble plu-
tôt que c'est une œuvre de dosorilre, un
chaos, un vaste incendie entretenu avec
des victimes humaines. (^)uaiit jux mœars
nouvelles que la réforme introduisit en
2'J
4.VI
CUANJSIKK,
Anglefeiro.«'cniiiP2l(Mt^nioip;nnt^epcn sus-
pect des pndicntpurs protestans. — i Les
f mœurs îjationnles étaient loin de sVtre
c cTiru'liorées ; les niniix de l'indigence
< rtaijMil vus avec indiflWence et dureté
% de cœur par les riches. O Dieu de misé-
* ricorde! sVcrie Lever, quel nombre de
i pauvres, de faibles, de boiteux, d'aveti-
« ^les, d'estropiés, de malades, se cou-
< cbent et se traînent dans les rues fan-
i fîcusfs de Londres et de Westminster,
'k mêlés h des troupes de fainéans, de
<( vpp;abonds et de pendards déf^uisés (1).
i On avouait et justifiait les fraudes les
f plus l)a«:ses, dans la recherche du gain;
€ la parli.ililé des jurés et la corruption
^ des juges, enlevaient au chAiiment les
c voleurs, les assassins les plus connus;
« les bénéfices ecclésiastiques étaient
< donnés h des laïqties, ou détournés au
« profit des collateurs ; les mariages
« étaient souvent dissous d'autorilé pri-
€ Tée , et les antres de prostitution s'é-
< talent multipliés au-delà de toute me-
t sure (2). >
A ce tableau peu édifiant des mœurs
de la réformation , joignez le portrait
qu'a tracé Erasme des protestans d'Alle-
magne , et vous verrez combien la ré-
forme a mérité son nom.
ITenri YIIT n'avait plus qu'à mourir,
l'œuvre était faite, et n'attendait plus
que la dernière main que Cranmer se
disposait à lui donner. II meurt, et sa
mort sauve la tôle de sa septième femme,
Catlierine Parr.
Les exécutions qu'il ordonna com-
mencent du premier jour de son règne,
par Dudlcy cl Empson , derniers mi-
nistres de son père, et se terminent,
après une série épouvantable de mas-
sacres de reines, de pairs, ducs, évèques,
gens du peuple, politiques, protestans
catholiques, etc., par le supplice de
CroniNvel, son vice-gérant, et celui de
Surrey, et par l'emprisonnement du
vieux duc de JNorfoUk et de (lardiner,
qui n'échappent au supplice que par sa
u:ort précipitée.
« Ce prince eut toutes sortes de belles
< iinaîilés : on aurait pu m^me le croire
I) Siyrpc, it , ^IV.
(2) Lingard, «. vu.
» sans défaut, s'il avait été moins em-
« porté dans les plaisii s. •
Voilà ce que dit de Thou d'un roi qui
osa avouer de sang-IVoid — qu'il n'avait
jamais refusé la vie d tin homme à sa
haine , et l'honneur d'une femme à ses
désirs (1).
L'archevêque de Cantorbéry fut telle-
ment touché de sa mort, qu'il laissa
croître sa barbe en signe de deuil , dit
Burnet. Rien de plus juste que ces re-
grets extraordinaires en faveur d'un
prince qui l'avait élevé si haut, qui l'a-
vait toujours entouré de sa protection et
de son amitié, et qui avait coutume de
dire en l'honneur du primat : « que
« Cranmer était le seul qui ne se fCit ja-
i mais opposé à ses désirs; » les désirs
d'Henri VIII !!!
Quel mot de la part d'un tel prince
envers un évéque! quelle tache pour la
mémoire de Cranmer, et que penserait-
on de saint Pierre ou de saint Paul, si
INéron les avait flétris d'un pareil éloge !
Quatre siècles avant, un autre arche-
vêque de Cantorbéry, saint Thomas Bec-
quel, avait montré aux peuples, sur le
même siège, une ligure bien différente de
celle du primat. Loin de céder comme
lui aux fantaisies royales, il prit en main
la cause de l'Église et des peuples dont
il était la sauve?garde. Du fond de sa
retraite, il mettait un frein aux entre-
prises du pouvoir politique; il s'exposait
à la haine et à la vengeance du roi,
s'exilait de son pays, forçait Henri 11 k
faire amende honorable, en sa personne,
à l'Église et aux lois violées, el tombait
enfin sous les coups des assassins, devant
l'autel, et revêtu de ses habits pontifi-
caux, comme un soldat sous les armes.
Qu'est aujourd'hui la figure de Cranmer
auprès de cette grande ligure de Thomas
Becquet, qui domine son siècle avec tant
d'éclat et de grandeur? El cependant,
sous la juridiction de l'évêque apostat,
les cendres du courageux martyr, du
soldat fidèle, sont déterrées, profanées,
jetées aux vents ; fon nom effacé du ca-
lendrier, et sa mémoire flétrie par une
condamnation du parieinejil!
(I) Hnine, Uur,jcloj>.
ARCHEVÊQUE DE CAlSTORBÉfvY.
,<i ?'t
III
Sitôt qu'Henri VIII fut mort , tout
changea de face , et la révolution reli-
gieuse courut à perdre haleine. La lon-
gue hypocrisie deCranmer disparut pour
quelque temps ; le prélat leva le masque,
et respira. Catholique d'abord, il s'était
fait protestant en arrivant à la cour : peu
à peu les dogmes luthériens ne lui con-
viennent plus , il adopte les maximes de
Zuingle , fraternise avec les opinions de
Pierre Martyr contre Bucer, jusqu'à ce
que les doctrines de Bucer aient leur
tour. Ainsi toujours allant d'un chef à
un autre chef opposé , impuissant à se
formuler une croyance stable et défini-
tive, il finira par revenir à son point de
départ; et nouveau catholique, hypocrite
jusqu'à l'échafaud, il mourra sans savoir
au juste quelle est la doctrine qu'il pro-
fesse , quelle est la religion dont il de-
vient forcément martyr.
Edouard VI régnait. C'était un enfant
de dix ans, faible, maladif, sans volonté
et sans caractère. Le gouvernement du
pays fut remis entre les mains de lord
Edouard Seymour, et les affaires de
l'Église confiées au zèle et à l'habileté
de Cranmer.
Lecatholicisme, mutilé par Henri VIII,
possédait cependant encore une force
redoutable. Les onze douzièmes des lia-
bitans du royaume étaient catholiques.
Il n'y avait aucune certitude que le peu-
ple voulût montrer au protecteur et à
ses partisans cette déférence qu'avait
arrachée le despotisme théologique du
dernier monarque. La noblesse des pro-
vincessurtout. indignée de l'abolition des
cou\ens où rlle trouvait nnlrefois une
hospitalité franche et confortable , et
qui n'avait pas en part à la curée, comme
la Tioblessp de cour, restait fortement
attachée à l'ancienne croyance. La plus
grande partie des év^^ques . soutenus par
le petit nombre (le couvens échappés à la
proscriplion. se setifnient peu disposés ^
«embrasser les nouvelles dortiiiu's. Mais
les moyens employés jusqu'alors contre
eux avaient eu tant de sucrés , qu'on les
employa cette fois sans scrupule et dans
un but parfaitement arr(^lé. Il était né-
cessaire, dit Buriiet dans «on interpréta-
tion réformiste de la liberté . de les
455
dompter sous le joug d'une puissance
arbitraire.
Cranmer se chargea de la besogne.
Prélat d'institution royale, il prétendit
que son autorité ecclésiastique devait
avoir pris fin avec le dernier roi, et de-
manda par pétition que son ancienne
juridiction lui fût rendue jusqu'à ce
qu'il plût au prince de la révoquer. Il
donna alors hautement aux évéques, ses
frères , l'avis très intelligible que la con-
servation de leurs sièges dépendait de
leur complaisance à souscrire aux vo-
lontés du conseil de régence. L'exemple
du métropolitain entraîna tous les au-
très évéques , et la suprématie royale
fut confirmée de nouveau par ses soins,
c Le second pas fut d'établir une visite
royale. A cet effet, on divisa le royaume
en dix arrondissemens, à chacun des-
quels on assigna un certain nombre de
visiteurs, en partie ecclésiastiques et en
partie laïques. Au moment où ils arri-
vaient dans quelque diocèse, l'exercice
del'autoritéspirituelle cessait pour toute
autre personne. Ils convoquaient devant
eux l'évéque, le clergé, et huit, six ou
quatre des principaux propriétaires de
chaque paroisse recevaient le serment
d'allégei^nce et de suprématie, demandant
des réponses, sous serment, à toutes les
questions qu'ils jugeaient à propos de
faire , et exigeaient une promesse d'o-
béissance aux injonctions royales (Wil-
kins ). Ces injonctions s'élevaient au
nombre de trente-sept, et elles étaient
tellement disposées que , sous prétexte
d'abolir les abus, elles frayaient le che-
min à des innovations subséquentes
Le pouvoir de prêcher fut , par des res-
trictions successives, borné enfin aux
seuls ecclésiastiques qui obtinrent des
permissions du protecteur ou de l'arche-
vOque. Le but était évident : le penpte
n'entendait d'autre doctrine que celle
qu'enseigtiaient les homélies qu'on était
tenu de lire tous les dimanches à l'église
et qui étaient composées en grande par-
ti»^ par les métropolitains ou par des
prédicateurs à ses ordres (Lingard). >
Les vjsiles avaient été inventées pour
forcer le peuple et les curés à obéir aux
ordres du conseil. I/arclievéque avait
ordonné à tous les ecclésiastiques qui
étaient sous sa juridiction d'ôter des
A'ùb
CRANMER,
églises tout6s It^s images de Jrsiis-Clirist
et des saints, et de les réduire en cen-
dres. Ce nouveau pas fait vers l'établis-
sement de la réforme avait trouvé de
nombreux contradicteurs. De ce nombre
était Gardiner , et son opinion avait une
i^rande iniluenco. Il écrivit au prolect(Mir
une lonj^ue lettie dans laquelle il disait
que, < ainsi que le son de la parole, dès
t qu'il perce nos oreilles , forme des
< idées dans notre Ame , la vue d'une
< imaf;e pouvait nous exciter à la dévo-
* lion : que les j^raveurs et les statuaires
« contribuaient h nous instruire autant
t que les imprimeurs et les copistes;
i que les arls étaient tous frères , et
< destinés i\ élever Pintelli^ence de
i l'homme, et à reproduire chacim dans
< la forme tjui lui est particulière, l'idée
< des puissances supérieures et l'image
4 de la divinité.' Il s'élevait ensuite con-
tre l'établissement des visiteurs . contre
la paraphrase d'Erasme , nouvellement
imposée aux églises, et contre les homé-
lies, et prouvait qu'elles se contredi-
saient mutuellement. Il écrivait à Cran-
mer sur un autre ton : il lui reprochait
la duplicité dont il avait fait preuve sous
le dernier roi en acceptant une doctrine
qu'il cherchait maintenant à dé^truire :
< Si, en effet , elle avait été fausse, di-
< sait-il, je dois penser que votre grAce ,
< étant un si grand évêque , n'eût pas
« voulu céder ainsi aux vœux de tous
< les princes de la chrétienté , na/ii
< obedire oportet Deo tnagis quant ho-
< /nimbus. Pendant dix ans votre gri\ce
< ayant vécu en harmonie avec celte doc-
« Irine , sous le règne du feu roi, notre
< maître, il me parait bien étrange, je
* vous assure, qu'aussitôt après sa mort.
< vous m'écriviez que son altesse a été
< induite en erreur.» ^S'^r^e'^ Cranmer,
app., p. 74.)
Pour toute réponse (Jardiner fut dé-
pouillé de son siège de Winchester et
envoyé à la prison de la Hotte. C'est une
manière commode de répondre à des ar-
gumens difficiles. Jl n'y a pas de logique
qui tienne contre une pareille forme
d'argumentation.
Quelques jours après, Oanmer, ac-
compagné des évèques de Lincoln et de
Kochester, du docteur Cox et d'autre.*»,
fut faire visite au doyen de Saint-Paul.
Là il envoya chercher (.ardiner, et mit
tout en usage pour obtenir sa coopéra-
tion au nouveau plan île réforme. On lui
lit clairement entendre que sa complai-
sance serait récompensée par une place
dans le conseil, et par une augmentation
de revenus ; mais il répondit avec indi-
giiation que son caractère et sa con-
science s'y opposaient, etque* s'il pouvait
i souscrire à de telles conditions, il mé-
< riterait d'être flagellé dans le marché
< de toutes les villes du royaume, et
t d'être ensuite pendu pour servir
i d'exemple , comme l'homme le plus
< infâme qui eût porté mitre dans au-
c cun royaume chrétien. > {Styrpe's
Cranmer, ibid. 64, (55.)
Devant cette noble réponse Rurnet
abandonne son système de partialité et
de dénigrement contre les catholiques,
et la proclame digne d'un grand évoque.
C'était un homme d'un caractère de
fer, inébranlable dans ses sentimens
quand il croyait être dans la vérité, et
que ni la prison , ni la terreur, ni l'ap-
pât des richesses ne purent jamais abat-
tre ni séduire. Plusieurs fois il s'était
opposé au despotisme politique et théo-
logique d'Henri YULetloin de professer
les doctrines de Cranmer sur le pouvoir
absolu du roi, loin de remettre entre
les mains du prince toutes les liberté»
politiques, civiles et ecclésiastiques, il
soutenait que ce pouvoir avait des bor-
nes; qu'il était imprudent et absurde de
concentrer toute la vie sociale sur une
seule tète, et que les parlemens avaient
commis un criaie de lèse-humanité en
donnant force de loi aux déclarations
de la couronne, en accordant l'infaillibi-
lité au roi.
Un jour Crom\vel soutenait que Hen-
ri VIU avait le droit de faire des lois
nouvelles , et de révoquer les ancienne.s
sans le concours du parlement, de même
que les empereurs romains l'avaient eu;
il demanda à (iardiner quelle était sou
opinion à ce sujet. L'évêque catholique
rt pondit : « qu'il valait mieux que le roi
« fit de la loi sa volonté, que de faire de
< sa volonté une loi. »
\ oilà les deux doctrines mises côte k
côte, (iardiner représentait l'Église ro-
maine , Cranmer et Cromwel représen-
taient jes dogmes politiques de la ré-.
ARCHEVÊQUE DE CAjNTORBÉRV.
457
forme. Il y a pourtant des gens qui
s'imaginent encore que l'apparition du
protestantisme a été favorable à la li-
berté !
L'emprisonnement de Gardiner fit
beaucoup de mécontens. On se plaignit
que les privilèges de la nation étaient
violés dans sa personne,- que les mini-
stres, dans la crainte qu'il ne traversât
leurs desseins, n'avaient pas osé lui lais-
ser libre l'entrée du parlement. On trou-
vait d'ailleurs que Cranmer et les fai-
seurs d'homélies sous ses ordres , qui
expliquaient avec tant de subtilité la na-
ture de la justification , eussent mieux
fait de ne pas affecter une exactitude si
scrupuleuse, et de laisser le champ libre
à ceux qui auraient pu combattre leurs
interprétations luthériennes.
Pendant ce temps Cranmer profitait
de l'impuissance où il retenait les ca-
tholiques , pour faire marcher son œu-
vre. On vendit d'abord ce qui restait des
richesses des couvens , et on continua à
acheter les consciences. Les évoques ca-
tholiques furent déposés , les biens des
évêchés transmis comme propriété per-
sonnelle aux prélats de bonne volonté. On
cassa le testament du feu roi: on abolit les
six articles, et toute sa doctrine. Les deux
chambres du parlement, après de nom-
breuses dissensions , adoptèrent comme
dogme de foi , et ordonnèrent la com-
munion sous les deux espèces. On abolit
les messes privées, comme établissant
la croyance du purgatoire,- les images
furent abattues et mises en pièces; tous
les chefs-d'œuvre que la statuaire , la
sculpture et la peinture avaient produits
pendant le moyen «Ige livrés h la des-
truction et aux llammes. On réforma les
offices de l'Église; on créa une nouvelle
liturgie en langue vulgaire, ce qui pro-
bablement donna aux théophilanlropes
de notre révolution Tidée de leurs hym-
nes religieux; on abolit le culte si popu-
laire, si doux et si poétique de la \ ierge;
il n'y eut plus de sacrifices: Jésus-Christ
fut relégué au ciel , et les peuples de la
Grande-Hrcli'gne eurent une religion de
police, une théologie créée , commentée
et instituée par ordre du parlement ;
puis on jeta sur le cadavre de la reli-
gion, ainsi disséquée, le manteau déchiré
de l'Eglise anglicane . et on appleudit.
Et le peuple les laissa faire ; ils l'avaient
si adroitement préparé, si bien démora-
lisé! Quand il voulut demander ce qu'il
lui fallait croire , on lui répondit, sans
rire, car ce peuple anglais ne rit jamais :
Adressez-s^ous au premier constable qui
passe j ou a niilord de Canlorbéry /
Chaque article de la nouvelle doctrine
s'établit, et passa pour loi de l'Etat à
l'aide de nombreuses discussions parle-
mentaires. On discutait sur le baptême,
sur la confirmation, sur la communion,
la présence réelle, l'onction des mala-
des j on fabriquait des prières pour les
morts tout en abolissant le purgatoire ,
on bâclait des formules théologiques, ou
mariait les prêtres et les moines défro-
qués, à la grande joie du primat : on ap-
prouvait ou on rejetait par voie de scru-
tin , ou par assis et levé, comme s'il se
fût agi d'une loi fiscale ou administra-
tive. Un noble lord , grand pourfendeur
d'hommes sur le champ de bataille, ar-
dent chasseur de renards, profond initié
aux mystères des orgies royales du régne
précédent, brutal, querelleur, ignorant,
prêt à coiffer le turban, selon la fantai-
sie du maître, pourvu que son apostasie
ajoute un domaine à ses anciens domai-
nes, une dignité à ses anciennes digni-
tés; un noble lord, le juron à la bouche,
discute sur les sacremens, sur l'ortho-
doxie, sur la grâce, sur la justification,
ajoute ou retranche, ordonne ou défend,
et la doctrine de ce nouveau théologien
passe pour loi de l'Etat et pour dogme
infaillible.
Est-ce donc là une œuvre de lumière?
Sont-ce là de sages ménagemens^ Ce que
les apologistes des réformateurs ont
nommé doute sage et prudence n'est que
de l'ignorance au fond , leurs ménage-
meus des contradictions choquantes,
leur zèle apostolique du ianatisuie, et la
condescendance dont on les pare la plus
lâche faiblesse.
Jusque là cependant, et depuis l'avé-
nement d'Edouard VI, la violence qui
établissait la réformation n'était pas al-
lée jusqu'au sang. Le sang manquait
pour cimenter ses frêles bases ; mais il ne
se fit pas long-temps altendie.
Après la vente absolue et complète des
! uionastèrcs, quand il ne resta plus au
I clergé régulier un abri pour se repofier.
^'A c:iiaiNMi:k,
les chemins (^taient coiivcrls de roli-
^icux des tl»Mix sexes , sans pain el sans
espoir. L«'s nns, pour se niellre à cou-
vert (les lois iniques qui les poursui-
vaient, allaient chercher la liberté sous
un ciel plus hospitalier; les autres, dans
l'inipossibilitè de payer leur passnge à
bord des vaisseaux de l'Ktat, ou retenus
par l'amour de la patrie, se cachaient
dans l'intérieur du royaume, et tendaient
la main devant des populations qu'ils
avaient nourries dans des temps plus
heureux. Ce n'était pas assez de ven-
geance pour la haine réformiste; les par-
iemens décrétèrent la loi suivante contre
lesmendians, évidemment dirigée con-
tre les moines ; «Quiconque vivait oisif
* et sans occupation pendant trois jours
* était classé parmi les vaj^abonds, et
i passible du châtiment suivant : deux
« juges de paix lui faisaient imprimer
« avec un fer chaud sur la poitrine la
f lettre V, et le livraient à son dénon-
« ciateur, qu'il devait servir comme es-
« clave pendant deux ans. Ce nouveau
i maître était obligé de lui fournir du
< pain et de l'eau, et de lui refuser toute
< autre nourriture; il pouvait lui fixer
< un anneau de fer au cou, au bras ou à
i la jambe, et il était autorisé à le for-
< cer à toute espèce de travail, quelque
c avilissant qu'il fût, en le frappant, en
« l'enchaînant, ou de toute autre ma-
nière. Si l'esclave s'absentait pendant
quinze jours, on lui imprimait la let-
tre S sur la joue ou sur le front, et il
devenait esclave pour la vie; et s'il re-
tombait encore dans la mùme faute, sa
fuite le soumettait au châtimerit de fé-
lonie, c'est-à-dire à la mort (I).»
Pour trouver quelque chose d'appro-
chant, il faut remonter au-delà de la
croix et des civilisations grecque et ro-
psaice.
A celte absurde loi, joignez celles
qu'on fulmina contre les anabaptistes, et
vous aurez une idée de la tolérance de la
réforme.
Depuis le règne d'Henri \111, une
içrande quantité d'anabaptistes s'étaient
réfugiés en Angleterre. Le conseil en fut
informé, et nomma des commissions
pour lesdccouviir cl pour les juger. Ces
commissions étaient composées d'évé-
(jues, de seigiieurs, de théologiens, à la
tète desquels était larchevéque de Can-,
toibéry. On trouva que graïul nombre
de ces sectaires niaient la Trinité, la né-
cessité de la grAce, le mystère de l'incar^r
nation ; erreurs enseignées par Okin et
par les docteurs allemands que Som-
merset et Cranmer avaient appelés en
Angleterre. Plusieurs abjurèrent ces er-
reurs devant le conseil; mais il s'en
trouva d'inflexibles, et de ce nombre fut
Jeanne Boucher, qui fut condamnée et
livrée au bras séculier.
Le conseil pria le roi de signer l'ordre
de l'exécuter; mais ce prince, que les
novateurs n'avaient pas encore entière-
ment perverti, refusa par des motifs
d'humanité. Cranmer lui prouva docte-
ment qu'en sa qualité de lieutenant du
roi des rois, il devait faire mourir ceux
qui attaquaient le symbole des apôtres.
Le loi effrayé, et non persuadé, signa
l'ordre avec une extrême répugnance, en
disant au prélat : Si je fais mal, vous en
repondrez devant Dieu, puisque je n'agis
en ceci que par vos instructions.
Cranmer frémit si fort à ce discours,
dit Burnet , qu'il ne put consentir qu'on
exécutât la sentence. Voilà un remords
auquel on ne s'attendait guère après son
discours au roi; il parait, d'ailleurs,
qu'il fut assez court, car Jeanne Boucher
fut exécutée.
Le même bouleversement qui avait
lieu dans la religion s'étendit aux arts et
aux sciences : un grand nombre d'écoles
(l/i(a/. J LJ. yi, i'
de théologie furent fermées; on brisa les
traditions, on détruisit les anciennes
doctrines philosophiques, sans les rem-
placer par des systèmes nouveaux, tant
la réformation était impuissante. Ces
tristes sectaires, qui frappaient à toutes
les portes pour demander quelques par-
celles de science, qui étaient forcés de
recourir à la Sorbonne pour traduire et
commenter les livres dont ils avaient be-
soin, osèrent accuser d'ignorance et de
barbarie tous ces docteurs célèbres qui
furent la gloire du moyen âge, les Scot,
les saint Bernard, les saint Thomas
d'Aquin ; saint I homas d'Aquin, cette
grande lumière de ILglise, cet ange de
Ttro/c^ fut tlétri et condamné. Leurs li-
vres, enlass^^s bur les plact5 publiques.
ARCHEVÊQUE DB CANTORBERY.
459
furent brûlés, pour faire place à la di-
vine et pieuse institution de lliomme
chrétien y au catéchisme et autres œuvres
aussi célèbres de Cranmer.
Tout cela cependant s'appelait des ré-
formes! On réforma tout, la mérité elle-
même, et on intronisa l'erreur.
Le faible successeur d'Henri VIII. ce
pauvre théologien de douze ans qu'un
prédicateur appelait en chaire le grand
amiral de la marine- céleste et le xToe de
la nouvelle alliance y meurt, tué avant
rage par les violentes haines qu'on lui
inspirait contre les catholiques, et trans-
met son héritage, au mépris du tesla-
ment de son père, à la belle et infortu-
née Jane Gray. Le trône revenait de
droit à la princesse 3Iarie, fille delà no-
ble Catherine d'Aragon et d'Henri ; mais
)a croyance catholique qu'elle avait tou-
jours professée avec courage épouvan-
tait les réformateurs. Le duc de Psor-
Ihumberland , aidé de Cranmer et de
quelques autres lords, tentent d'exécuter
l'ordre surpris à l'agonie d'Edouard, et.
sans é^ard aux larmes et aux prières de
lady Gray, lui mettent la couronne sur
la tête.
Les prévisions de cette pauvre reine
d'un jour ne tardèrent pas à se réaliser :
quelques heures s'étaient à peine écou-
lées depuis son couronnement . qu'elle
se trouvait abandonnée par ses parti-
sans, et forcée de faire place à la véri-
table reine que le peuple amenait en
triomphe dans la capitale. En montant
sur le trône, Marie, dont l'Ame était
grande et généreuse, avait fait grâce aux
chefs qui s'étaient révoltés conti-e elle ;
le seul duc de Northumberland avait
payé de sa tête sa double trahison. Lady
Gray, lord Gnilford . son mari, et le duc
de Suffolrk. son père, graciés pour cette
fois, ne devaient expier, elle son dévoue-
ment, eux leurs crimes, que lors du
soulèvement de VVyat : Cranmer lui
même avait ressenti les bieulaits de sa*
légitime souveraine.
^ou^[•ie dans la croyance de l'Eglise
roaiaine, que les perséoulious auxquel-
les elle avait été long-temps en butte n'a-
vaient fait qu'alferuiir. il n'tst pas éton-
nant que Marie voulut Ki rétablir dans
ses États; ion premjerdét»ir,Mi^ premiers
\smiib furent d»: rcnlix:r bOus l'ob(?i«srfiicc
du pape, et son mariage avec Philippe,
fils de Charles Quint, le premier pas
vers une restauration religieuse. Gardi-
ner, après cinq années passées dans les
cachots, reparaissait triomphant avec
toute l'ardeur de la jeunesse, et cou-
ronné de l'auréole du martyre: la res-
tauration de l'ancien culte fut remise en-
tre ses mains, comme les affaires de la
réforme l'avaient été quelques années
plus tôt entre celles de Cranmer. C'est
là la seule ressemblance qu'il y ait eue
entre les deux évoques.
Le désappointement des réformateurs
était au comble ; vingt années de labeurs,
d'hypocrisie, de violences, de destruc-
tions et de scandales n'avaient servi de
rien pour leur triomphe : ils étaient pri-
vés du pouvoir et des charges lucratives
qu'ils avaient possédées si long-tempsj
l'idole de leur cœur, le service anglais,
était brisée, et le papisme de nouveau
triomphant. « Ces revers enflammaient
€ leur zèle, et l'enthousiasme sanctiliait
à leurs yeux les excès auxquels ils se
livraient- ils diffamaient la reine, les
évêques et la religion par les épithèies
les plus indécentes et les plus irritan-
tes que le langage pût fournir. Le
clergé catholique ne pouvait, sans dan-
ger pour sa vie, vaquer à ses fonc-
tions : on avait lancé un poigmrd à un
prêtre dans la chaire, on avait tiré un
coup de fusil à un autre, un troisième
reçut plusieurs blessures en adminis-
trant la communion dans son église...
On suborna nn imposteur, qui se fit
passer pour Edouard \1. et qui eut
des partisans; un esprit prétendu pu-
blia, du sein d'un mur, des calomnies
contre la reine : quelques congréga-
< tiens prièrent pour sa mort: les réfu-
< giés d'Allemagne envoyaient des trai-
c lés chargés de faits perfides cl diffa-
< matoires. et des insurrections succes-
( sives furent essayéf'S par les réfugiés
( qui étaient en France (t).»
Ces excès ne juslilieni pas sans doute
les cruaulfs dont on usa contre les ré-
formés: ils les expliquent. Hais ce qui
excuse la retne, ce qui a lavé sa mé-
moire des flétrissures qu'on a voulu lui
imprimer, c'est que ces cruautés sont
idO
cramvii:k.
l'œuvre des parlemens, non la sienne
propre . ni celte des calholiqiies. i Ce fut
< la Cliambie des communes qui dressa
< le projet d'ordonnances contre les hé-
* rtUiqncs.en l.'),)!. Dans ce parlement,
« corîime dans celui qui l'avait prf'cédé ,
( les communes se montrèrent cxcessi-
i vement portées à la rij^ueur, et leur
< besogne alla si vite et si loin que les
< (5v(^ques eux-mêmes furent contraints
t de la modérer (!}.»
Mal;;ré ce retour à l'ancienne religion,
et maillé la vengeance que la reine pou-
vait exercer contre Cranmer, comme au-
teur principal du divorce de Catherine,
il n'est pas douteux qu'il n'eût facilement
échappé à son sort s'il eût pu retenir
l'intempérance de sa langue; mais em-
pêcher un sectaire de discourir à tort et
à travers, c'eût été merveille.
Lors de l'avènement de la reine Marie,
le bruit avait couru que le prélat, pour
échapper aux dangers qui le menaçaient
comme hérétique et comme un des chefs
de la révolte de INorthumberland , avait
cherché à se rapprocher de la cour et
fait des concessions qui tendaient à le
ramener au catholicisme. Pour se justi-
fier, Cranmer prépara une déclaration
de foi, qu'il lit répandre à profusion et
afficher aux portes des églises, comme
un déli. Dans cet écrit, il ne se conten-
tait pas de réfuter ces imputations ca-
lomnieuses; il >etait feu et flammes con-
tre les papistes, il s'emportait en injures
extravagantes contre la religion , et pré-
tendait que c'était le diable qui voulait
rétablir la messe et la communion ro-
maine, dont il était Tauteur, et autres
menues gentillesses de ce genre. Puis,
comme le bout de l'oreille perce tou-
jours, il offrait de soutenir son dire,
conire l'opinion de son ancien maître
Luther, qui avouait n'avoir aboli la
messe que par l'ordre exprès du dia-
ble 1).
Ce langage fanatique et impudent
porta ses fiuits. Cité à la cour éloilée,
où il déclara rire l'auteur du mémoire
séditieux, il fut envoyé à la 'Jour, accusé
i\u crime de It-se-majesté, et condamné
(X) Burnel, l. ii . p. Jlô
(2) Mèmffirtt H$ Lu(htr, par Mich«i«l.
quelque temps après comme hérétique,
et Irailre à l'Etat et à la reine.
Toute cette constance, ce courage,
cette ardeur pour le martyre, q'i'il ve-
nait d'étaler avec tant d'éclat, tombèrent
tout-3-coup. Kn présence du bùclier, il
eut peur du feu, sa tête se troubla ; il eut
comme des vertiges et des éblouisse-
mens. Dans le long espace de temps qui
s'écoula entre son jugement et sa mort,
qui peut savoir ce qui se passa dans son
time':' Quelles réflexions tristes et amères
ne dut-il pas faire sur ses nombreux
changemens et sur certains actes de sa
carrière épiscopale! Calholique d'abord
sage et zélé, il s'était laissé aller aux sé-
ductions des sens, il avait renié la reli-
gion qui le condamnait, et. rebelle ob-
stiné, il avait essayé de toutes les er-
reurs, plutôt que de rentrer dans le droit
chemin. Naturellement honnête et probe,
doux et bienveillant, il avait forcé ces
nobles qualités de son Ame à faire place
à l'hypocrisie la plus obstinée, à une lâ-
che complaisance pour les caprices san-
glans et voluptueux d'un tyran, et quel-
quefois à la cruauté. Ce fut la réforme
qui pervertit cette nature féconde et
droite, qui paralysa les brillantes facultés
de son esprit et les élans de son âme;
sans elle, Cranmer serait compté peut-
être au nombre des grands hommes dont
l'Eglise s'honore. Une sorte de pitié nous
saisit à la vue destourmens qu'il éprou-
vait dans sa longue hypocrisie et des
combats sans cesse renaissans qu'il sou-
tenait conire la vérité en détournant la
tête. INlaintenant, si près de son heure
dernière, dans ce moment suprême où
la conscience compte avec elle-même,
sans espoir, sans désir peut-être de se
tromper, qui peut dire si sa vie ne lui
parut pas avoir été souvent coupable?
Oui sait s'il n'eut point des doutes sur la
vérité de ses dernières croyances et des
remords de sa première apostasie'.' Que
de choses se passent en ce moment entre
Dieu et l'homme! Qu'on voit les actes de
la vie d'un œil bien différent, et qu'il y a
loin des passions qui nous aveuglèrent
autrefois, avec cette espèce de lucidité
dont les approches de la mort nous en-
tourent !
Quelles qu'aient été ses raisons, Cran-
mer rétracta sa erreurs ; il signa un cent
ARCHEVÊQUE DE CAINTORBÉRY.
461
dans lequel il rejetait les doctrines de
Luther et de Zuingle . et reconnaissait la
suprématie du sié^e de Rome, les sacre-
de l'Eglise-Sainte-Marie; un peuple im-
mense entourait la barrière et encom-
brait les avenues. Les uns étaient accou-
mens , la présence réelle , le purgatoire , nis pour voir mourir cet homme dont la
les prières pour les morts et l'invocation
des saints; il témoignait sa douleur de
s'élre laissé séduire, et exhortait toutes
les personnes que son exemple avait en-
traînées, à rentrer dans l'unité catholi-
que. A la fin, il protestait qu'il avait fait
cette abjuration dans une entière li-
berté, et seulement pour la décharge de
sa conscience.
Grand fut le scandale dans le camp des
réformateurs, grande fut leur consterna-
tion; on cria à la trahison, on traita le
pauvre archevêque avec autant de mé-
pris et de violence qu'on avait eu autre-
fois pour lui de vénération et d'enthou-
siasme. Sa rétractation cependant ne lui
fut pas d'un grand avantage; Cranmer
était une victime offerte au divorce plus
encore qu'à la vengeance religieuse.
Il y avait, parmi les théologiens qui
accompagnèrent Philippe en Angleterre,
plusieurs religieux qui désiraient ardem-
ment le ramener au catholicisme, dans
l'espoir de le sauver. Par leurs conseils,
Cranmer écrivit une nouvelle rétracta-
tion , plus explicite que la première, et
la fit suivre coup sur coup de cinq au-
tres, tant le malheureux prélat avait
peur du feu.
Les auteurs protestans ont prétendu
que ces rétractations n'étaient qu'une
ruse de la part de Cranmer pour éviter
le bûcher, et que pendant qu'il écrivait
d'une main l'abjuration de ses erreurs.
de Tautrc il protestait de son attache-
ment aux principes de la réforme : c'est
une singulière apologie. I.e sysièuie dis
restrictions mentales était fortement en-
raciné dans l'Ame du primat, et passa-
blem»»nt du goût de ses adininteiirs.
Au reste, que ces rétrictalions mul'i-
pliées fussent une dissimtilation ou un
cri de sa conscience, elles ne lui servi-
rent de rien; le jour du supplice arriva.
On avait élevé un échafaud sur la place ,
puissance les avait fait trembler si long-
temps; les autres, dans l'espoir qu'il se
rétracterait une dernière fois et profes-
serait avant de mourir la doctrine des
réformés; ceux qui avaient vu mourir
sur les mêmes lieux l'évêque Fischer et
le vénérable Thomas Morus. voulurent
comparer les derniers momens de l'ar-
chevêque avec ceux de ses illustres de-
vanciers catholiques. Cranmer, accom-
pagné de plusieurs religieux qui l'exhor-
taient à persévérer dans ses derniers sen-
timens, monta sur l'échafaud en pré-
sence de toute cette foule ; il pleura long-
temps, et éleva souvent les mains au ciel
en signe de repentir ; et lorsque Cole, un
des religieux qui l'entouraient, le solli-
cita de déclarer dans quelle religion il
mourait , il dit quil avait écrit son abju-
ration contre sa conscience , par amour
de la vie et par crainte de la mort. A
peine il finissait ces mots, que le feu
commençait à l'atteindre. Alors, avan-
çant sa main pour qu'elle brùlAt la pre-
mière, il s'écria : Brûle y main indigne! ...
Et les tourbillons de flamme le dérobè-
rent aux yeux des spectateurs.
Les auteurs protestans ont rapporté
que le cœur du prélat fut trouvé tout en-
tier parmi les cendres ; ils comparent cet
infidèle et pAle successeur de Thomas
[îecquet à tout ce que l'Eglise offre de
plus illustre, aux Cyrille, aux Basile,
aux Athanasc, à toute cette foule de
docteurs et de saints qui sont la g'oire
des vieux temps et les lumières qui éclai-
rent les temps modernes. L'éloge est
quelque peu ambiiieux; pour nous, oc-
cupé seuleujent de rendre justice à qui
la mérite, nous dircns : Cranmer était
né pour être uie colonne de l'E^likC uni-
verselle; la rt^forme en fil un démolis-
seur et un hypocrite.
B. Mairv.
462
REVUE GERMAMQUE RELlGlEUîjE.
fnrS
acvnc a?cmaitii^tu' nHiitii'n^t;.
NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR MŒHLER,
Professeur de théologie à rCnlrcrsilé de Munich.
Au nombre des illustres viclimes que
la mort est venue frapper dans le cours
de celle année , il n'en est peul-cHre point
dont la perle soit plus sensible à l'Église
que celle de l'homme pieux, modeste et
éclairé à la mémoire duquel ces ligues
sont consacrées. Dans la restauration ca-
tholique vers laquelle rAllemagne mar-
che à grands pas, M. Moehler mérite d'ê-
tre placé au premier rang, parce que
nu! autre n'a imprimé à la science une
marche plus sûre et plus rapide. Si nous
avions besoin de citer de longues preu-
ves à l'appui de celte assertion, nous hs
trouverions toutes concentrées dans les
haineuses atlaquesque lui a livréeslepro-
testan» isme moderne. Dès son début dans
la carrière, le théologien célèbre sur
lequel la tombe vient à peine de se re-
fermer, avait su se placer à une hauteur
telle , que les adversaires de lÉglise pu-
rent découvrir sans peine les terribles
coups que le nouveau lévite porterait a
leur fallacieux système.
^.I FAN -Adam Moehler naquit le 6 mai
1796, à If^ersheim, près de ]MerA:enlhciiu,
au royaume de Wuiiembprg. GrAce aux
dispositions heureuses qu'il manifr^sta
dès sa première enfance, ses parens con-
sentirent aux lourds sacrifices qu'ils de-
vaient s*imposer pour lui ouwir le sanc-
tuaire de la science. Le jeune Moehler
fut envoyé à Tubingue , suivre les études
classiques au gymnase de cette ville. Les
belles espérances qu'il avait fait conce-
voir ne furent point trompées, et, dès
les premières années, sa conduite exem-
plaire, son infatigable application et ses
brillans succès lui valurent une bourse
au pensionnat caiholicpie de Tubin;;ue.
Après avoir achevé son cours de philoso-
phie, il commenra l'étude de la théolo-
gie . afin de pouvoir consacrer au .service
de l'Église les talcns que le ciel lui avait
départis avec une si généreuse libéralité.
Ses études universitaires terminées, le
jeune théologien passa au séminaire de
RoLtenbourg, afin de s'y préparer dans
la retraite à la réception des ordres sa-
crés et à la pratique des fonctions du
ministère. Le 18 septembre 1819, M. Moe-
hler reçut la prêtrise, et fut envoyé peu
après dans une paroisse rurale, en qua-
lité de vicaire (I). Mais dès l'année sui-
(r Moehler ne resta qu'un an dans le saint mi-
nistère; il fut successivement vicaire à Weilderg-
tadl et à Riediingen. Nous ne pouvons nous refuser
à la saiisfaction de transcrire un passage d'une
lettre de M. le chanoine Slrobele , qui était curé de
Riedlingen, pendant que Moehler y remplissait le6
fonctions vicariales. Cet e^^lrait est un bel hommage
rendu au défunt, et nous fait connaître en outre la
direction dans laquelle se trouvait alors le jeune
savant, et les espérances qu'il donnait pour l'avenir ;
(( Ce qui caractérisait la carrière pastorale de Moc-
t{ hier, c'était toute sa manière d'être , telle qu'elle
rt se montrait, aimable, modeste, soug tous les
8 rapports, plein de dignité, et joint k un grand
K respect et une vénération profonde dam tous les
<T actes du saint ministère; c'est là ce qui lui gagna
(( la plus haute estime cl le plus vif attachement de
(( toute la paroisse, et notamment des petits éco-
'( tiers des deux classes élémentaires de l'instruction
« religieuse, desquelles il était chargé, La manière
(( dont il annonçait la parole sainte pénétrait vive-
<( ment l'àme de ses auditeurs ei produisait un ef-
;( fel auquel il n'aurait jamais pu prétendre par
K la vigueur du discour» qui lui manquait. Les
il liabitans de UiedlingcD étaient fiers de leur vi-
( Caire, et aujourd'hui encore son nom n'est pro-
K nonce qu'avec respect el avec amour. Les six mois
i( (ju'il a passés à mes côtés ont été pour moi el
(( pour mon ami , M. Ehingen , alors mon second
« chapelain , le temps le plus agréable de ma vie pas-
« toraie. Au reste, le besoin de Moehler, je dirai
* volontiers sa >ocaiion do recherches savantes,
i: perrail tellement (ju'il regardait comme inappré-
. ciable chaque lustanl qu'il pouvait consacrer à
• l'ctudç. mais il avait, pour la mém? raison, uu
IVOTICE SUR L'ABBÉ MOEHLEU.
463
vante, il retourna à Tubingue , où il fut
nommé répétiteur au pensionnat dans
lequel il avait lui-même reçu sa première
éducation; il y demeura jusqu'en 1823.
Tout cet intervalle fut par lui consacré
à une étude approfondie des anciens clas-
siques grecs et latins, ainsi qu'aux au-
tres connaissances nécessaires à un bon
philologue; et pius tard ces laborieuses
recherches lui offrirent des ressources
immenses dans l'exploitalion des scien-
ces théologiques. D'abord, M. 3Ioehier
avait résolu de se vouer exclusivement
aux éludes littéraires; une requête au
ministie était toute prête pour solliciter
une chaire de langues, quand, le même
jour oii il comptait faire expédier sa de-
mande, il reçut de la faculté de théolo-
gie de Tubingue une invitation par écrit
d'ouvrir un cours privé à l'Universilé.
Le jeune répétiteur se rendit sans retard
à cet honorab'e appel , qui décida de son
avenir, et le lia pour toujours, et de la
manière la plus intime, au service de
l'Eglise. Dès l'année 1825, Moehier s'an-
nonça au monde catholique et au monde
savant par la publication de son ouvra^^e
célèbre intitulé ; V Unité, de l'Eglise j ou
le Principe du catholicisme. Quoique ce
livre laisse encore à désirer sous certains
rapports, il ne laissa pas de montrer
dans son auteur le futur grand théolo-
gien. Le gouvernement ne tarda point à
prouver qu'il savait apprécier le mérite
naissant, et, en 1826 , INloehler fut nommé
professeur exhaordinaire de la faculié,
avec mission d'enseigner l'histoire ecclé-
({ dégoùl d'autan! plus prononcé pour les ocriiures
« doul il élail chargé, eu qualité du vicaire d'un
(1 doyen. AQd de diiniuuer ce fardeau, aulaul que
a possible, M. Ebin^^en el moi nous nous étions
(( cbargés d'une partie de sa besogne , el nous
« avions rois coiiune condition qu'il nous conitnu-
<( niquerait, en retour, de lenips à autre, queltiuos
(( uns de ses trésors littéraires. Je ne saurais passer
(( sous silence une visile que j'eus , à celte époque ,
K l'honneur de recevoir du vénérable évoque Sailer
c de Rulisbonno. Pendant lo déjeuner que k prélat
< youlut accepter che2 moi , Moehier lit une impres-
K sion profonde sur Monseigneur , et la manière
(( dont ce dernirr le (i\a ue tîl qu'augmenter la ti-
a luidité naturelle du jeune vicaire. Suivant son ba-
U biludc , lo digne évoque me questionna beaucoup
« sur cet intéressant jeune homme, comme il Pap-
<f pelait , et me fit connaître les grandes espôrautcs
? que l'on pouTftil fonder sirr Ini. v
siastique et le droit canon. Les travaux
historiques du professeur ne se bornè-
rent pas à la seule enceinte de la haute
école; le public religieux devait avoir
une large part aux produits de cette
jeune et précoce intelligence. Il s'était k
peine écoulé deux années depuis l'appa-
rition du livre sur V Unité, que parut un
travail plus vaste encore ; ce fut V His-
toire d'Athanase- le- Grand et de con
siècle , histoire dans laquelle on se plait
à admirer autant les profondes convic-
tions religieuses, la pensée vraiment sa-
cerdotale de l'auteur, que sa science
profonde et variée. îSi les leçons orales
de Moehier avaient déjà attiré sur lui
l'attention et l'estime publiques, celte
attention etcetleestime allèrenttoujours
croissant depuis qu'il eut fait paraître
son Alhanase,
Ce fut vers la même époque que Moe-
hier commença à traiter dans son cours
les doctrines controversées entre les ca-
tholiques et les protestans : ces leçons
furent reçues par ses élèves avec une ar-
deur et un enthousiasme extrêmes, et le
professeur consentit enfin, en 1832, à les
publier sous le titre de Symbolique ou
Exposé des points de doctrine contro-
versés entre Us catholiques et les protes-
tons^ et renfermés dans les symboles con-
nus des deux communions. Cet ouvrage
qui, en Allemagne, a déjà ramené un
grand nombre d'Ames égarées, affermi
des convictions chancelantes et opposé
une digue puissante aux tluctiiations de
la raison individuelle dans le domaine
des croyances religieuses, cet ouvrage
occupe présentement encore l'attenlion
de bon nombre de théologiens de la ré-
forme à un degré d'autant plus haut que
plusieurs d'entre eux, jugeant du point
de vue de leur croyance , voient dans
Moehier l'auteur d'un catholicisme nou-
veau, el que l'impossibilité d une réfu-
tation victorieuse et complète de la Sym-
bviiquc a été reconnue même par des
hommes qui n'ont rien de plus à cœur
que de faire servir à la défense du pro-
testantisme toutes les ressources du sa-
voir humain. Depuis VHistoire des / a-
ruitions, par Hossuel , il n'a élé écrit au-
cun livre dans lequel le principe el les
conséquences de la pnUcndue réforme
du seizième ^\tc\e aient élé combattu?
464 REVUE GERiMAMQLE RELlGlEfJSE.
avec autant de saf^acilé et autant de bon-
heur ; depuis dc! lonj^ues aniu-es. il n'en
a paru aucun qui ait contribué autant ;\
relever la force morale des catholiques
en Allcma;;ne, et h les orienter sur la
situation de leurs int^rt'ts les plus chers
et les plus sacrés. Ce qui nous prouve
que Moehier a touché droit au ])ut. ce
sont, d'une part , les éditions nouvelles
qui se succèdent d'atinée en année ; de
l'autre , la niasse d'écrits qui ont été
publiés contre Iti S) tubolique. De toutes
ces répliques, nous ferons une mention
spéciale de celle de M. Baur, professeur
à Tubingue , parce (ju'elle a fourni à
iVI. Moehier l'occasion d'un nouveau tra-
vail qui fut imprimé . pour la premiéie
fois , en 1834 , sous le titre de : ]\ouveUes
recherche.s sur les doctrines opposées des
catholiques et des protestans : défense
de ma Symbolique contre les critiques
de M. le professeur et docteur Baur ^ h
Tubingue.
Les adversaires de la Symbolique ne se
bornèrent pas toutefois aux seules armes
qu'autorisent la justice et la loyauté.
Moehier avait porté à la réforme un coup
trop sensible, pour que les adeptes de
cette dernière coupentissent à dévorer
patiemment leur honte et leur colère.
Les professeurs protestans de Tubingue
saisirent les moindres occasions pour
faire sentir au «généreux défenseur du
dogme catholique leur puissante in-
fluence . et le pouvoir supérieur lui-
même ne sut pas toujours s'élever au-
dessus d'un étroit esprit de secte. Malgré
la douceur de son caractère , Moehier
comprit bientôt que sa position n'était
plus tenable dans sa patrie ; il songea à
abandonner un champ de bataille où des
obsta les toujours croissans, des taqui-
neries sans cesse renouvelées ne lui per-
mettaient plus d'accomplir la haute mis-
sion que la Providence lui avait confiée.
Avant d'avoir fait aucune déuiarche,
la Prusse était déjà venue au-devar»t de
ses désirs. Vers l'année 1829, c'est àdire
quand la Symbolique n'avait pas encore
paru , le cabinet de Berlin avait exprimé
le vœu de gagner . pour l'université de
lionn, le docteur Moeiii«M , dont la bril-
iaule réputation avait franchi les limites
du Wurtemberg. Mais les intrigues du
professeur Hermès et de les disciples
pirvinrent à faire suspecter rorlhodoiie
de Moehier, et à empêcher une première
fois sa nomination à une chaire de théo-
logie h lionn. Les principes religieux du
professeur de Tubingue étaient néan-
moins trop solides et trop connus pour
ne pas être à l'abri d'une imputation ca-
lomnieuse : le cabinet prussien ne tarda
point à s'en convaincre, et il lit un nou-
vel effort pour gagner un savant dont la
réputation était devenue européenne.
i\l. de iiciimedding , conseiller privé et
référendaire au déparlement des cultes,
reçut ordre de faire à Moehier des offres
nouvelles pour une chaire dans l'une des
trois facultés catholiques de Bonn, de
Munster ou de Breslau. Moehier n'était
pas éloigné de se rendre à l'invitation
Ualleuse de l'rédéric-Guillaume ; mais
les hermébiens surent de nouveau faire
échouer les bienveillantes intentions du
pouvoir; l'archevêque de Cologne, mon-
seigneur de Spiégel, fut le principal or-
gaue de ces novateurs, qui sentirent trop
bien (|ue leur doctrine et leurs sourdes
manœuvres ne pourraient pas se soute-
nir long-temps en présence d'un théolo-
gien aussi considéré , aussi savant et
aussi foncièrement catholique.
Vers la même époque, au commence-
ment de l'année 1835, une chaire de théo-
logie vint à vaquer à l'université de Mu-
nich. Le roi Louis, juste appréciateur du
mérite, n'avait pas tardé à reconnaître
tout ce qu'il y avait de calme, de dignité,
de grandeur et d'énergie dans le carac-
tère de 31oehlcr ; la Symbolique avait
révélé au monarque les trésors de science
que possédait l'auteur : il voulut l'attirer
à Munich, pour augmenter la force mo-
rale de cette école savante fondée par
lui, et destinée à avoir sur l'Allemagne
catholique une influence heureuse incon-
testable. Moehier se rendit aux vœux du
loi de Bavière; il quitta Tubingue et vint
a iMunich dans le courant de 18.35. Les
leçons publiques qu'il donna roulèrent
d'abord sur l'exégèse biblique ; dans les
années suivantes, il y joignit encore des
cours sur l'histoire ecclésiastique et sur
les pères de l'Eglise.
Dix-huit mois s'étaient 'i peine écoulés
depuis que "Moelilcr avait commencé à
."Munich son important et fructueux mi-
nistère, lorsqu'il fut altfinl , à la fin de
1836, d'uue attaque de choléra . qui le
força de suspendre ses leçons. A peine
rétabli de son indisposition . une grippe
violente le saisit et ne le quitta qu'après
deux mois de souffrances. Depuis ce mo-
ment, la santé de Moehler se trouva
ruinée ; les médecins espérèrent qu'un
voyage pourrait restaurer les forces
d'une constitution épuisée : d'après leur
avis, le malade alla passer la belie saison
de 1837 à Méran, dans le Tyrol , où la
douceur du climat, l'usage du petit lait,
et la société aimable des di^jnes religieux
qui y demeurent , produisirent sur sa
santé les effets les plus salutaires. 3Iais,
hélas ! ces effets ne furent pas d'une lon-
gue durée. Avec la mauvaise saison re-
vint aussi, pour Moehler. l'affaiblisse-
ment physique, qui prenait de plus en
plus le caractère d'une maladie de pou-
mons. Le repos absolu, les soins habiles
des médecins, les tendres prévenances
de ses nombreux amis auraient peut-être
fini par triompher de l'opiniâtreté d'une
rechute; Moehler venait effectivement
d'entrer en convalescence lorsqu'éclalè-
rent les événemens de Cologne, le grave
attentat commis le 20 noveujbre 1837 sur
la personne du vénérable archevêque,
monseigneur Clément-Auguste de Droste-
Vischering. La part vive que prit Moe-
hler aux destinées de l'Église dans les
provinces rhénanes, sa touchante sym-
pathie pour l'auguste pontife que le fa-
natisme prussien venait d'entraîner cap-
tif loin de son troupeau chéri ; toutes
ces circonstances provoquèrent une exal-
tation qui devait produire sur le zélé pro-
fesseur un effet d'autant plus funeste,
qu'il cherchait plus lui-même à conser-
ver une mesure et un calme qui jusqu'a-
lors ne s'étaient point déuienlis dans les
momens les plus critiques de son exis-
tence publique , et qui lormaient un des
traits dislinctifs de son beau carcici Jre.
Ce fut vers le même temps (jue le cabi-
net de Berlin fit une troisième tentative
pour attirer le docteur Mothler à l'une
des urjiversités de la Prusse. M. lirugge-
mann fut chargé des négociations, avec
or-^ie d'offrir au savant illustre un cano-
nicat dans le chapitre métropolitain de
Cologne, avec une chaire de théologie à
Bonn, et de plus , comme professeur , un
Irailenient qui était beaucoup plus que
jNOTlCE SUR L ABBÉ MOEHLER. 466
double de celui qu'il touchait à Munich ;
on s'en remettait à lui sur le moment et
sur la manière de commencer ses leçons
publiques. ]\Iais . quelque honorables que
fussent les offres de la Prusse, Moehler
refusa de quitter un pays où il avait
trouvé un bienveillant asile, quand l'in-
tolérance des docteurs protestans de Tu-
bingue l'obligea d'abandonner son sol na-
tal. — On avait osé révoquer en doute les
senlimens du jeune savant,- on avait at-
tribué à des vues ambitieuses le silence
qu'il avait observé sur l'affaire de l'her-
mésianisme; on avait voulu faire accroire
qu'il cherchait à se ménager les hommes
puissans que compte cette école réprou-
vée par l'autorité suprême de l'Église :
mais , en restant à Munich . en dédai-
gnant les séduisantes promesses du gou-
vernement prussien, Moehler répondit
aux injustes attaques de ses ennemis et
donna une nouvelle preuve des senti-
mens désintéressés qui servaient de mo-
bile à sa conduite. Homme doux ei inof-
fensif, ménageant ses adversaires avec la
plus affectueuse charité, attaquant non
pas les personnes, mais uniquement les
doctrines, quand elles étaient en oppo-
sition avec l'enseignement invariable de
l'Église, Moehler n'avait pas cru devoir
s'élever contre une tendance dogmatique
dont les funestes conséquences étaient
trop palpables pour avoir besoin d'être
réfutées. D'ailleurs, après le jugement
doctrinal rendu par l'Église , après la
condamnation solennelle portée par le
Souverain Pontife, toute discussion ul-
térieure devenait superflue ; car celui
qui refuse de reconnaître la voix du Père
commun des fidèles, celui qui décline
l'autorité de l'Eglise, celui là ne se mon-
trera pas plus facile pour suivre les in-
sinuations d'un docteur privé.
Aussi modeste (jue charitable, Moehler
évita avec le plus grand soin de parler
des offres qui lui avaient été faites par la
Prusse; il n'en fit part qu'A ses plus inti-
mes amis, et encore fut ce en leur recom-
mandant un secret rigoureux et inviola-
ble , auquel ils ont été fidèles jusi^uau
moment où la mort du digne prêtre leur
a permis de révtler aux contemporains
la vertu cachée du défunt. Mais si Morhler
cherchait à faire oublier son dévoue-
ment généreux à la cause de la religion
Àtib
KKVLT GERiMAjNlQLE ULLlGTEUSi:
^{ à la prospt^rilt' <les (études iiniversitai-
iTSde Munich, celle inodeslie nV'chappa
point à l'cril hnbilo du souverain, tou-
jours pmpressf* d'enrourag(»r le bien, de
r^cou)pensfr los nobl< s senlimeiis et l<*s
aciouA verlueuses. Quel ne fut donc pas
l't'lcnnemcnt ih*. Moelilcr lor-^qu'il reçut
soudain l'invilalion de se rendre au pa-
lais royal où il (*lail allendu par le mo-
narque . et quand . so trouvant dans l'im-
possibilité de suivre cet auguste appel ,
parce que la violence de la maladie le le-
nait derechef encl. aîné sur sacouchedou-
lourense . il reçut la croi\ et le diplôme
comme chevalier de Tordre de Saint-Mi-
ehel ! Cette haute marque de la bienveil-
lance du roi Louis de Bavière opéra une
révolution heureuse . mais, hélas! trop
p«u durable dans l'état physique de
Woehier : peu de temps après, Ie8 jan-
▼ier 1838, il put reprendre à la fdcullé le
cours de ses leçons pub! iqups, à la grande
satisfaction et aux applaudissemens una-
nimes de ses nombreux et dévoués audi-
teurs. Au bout de trois semaines, une
nouvelle rechute l'obligea de renoncer
derechef, et ce pour toujours, à une car-
rière dans laquelle il promettait tant
pour l'avenir de l'Eglise.
Les événemens de Cologne avaient mis
les esprits en émoi et amené une révolu-
tion morale que, quelques jours avant
encore, on aurait crue impossible; mais
autant celle-ci se montra exclusivement
favorable au catholicisme, autant les
écrivains et les aflidés de la réforme em-
ployèrent de soins pour étouffer d,ms
son geime le bien que devait en recueil-
lir la communion romaine r journaux,
pamphlets, mémoires, tout fut mis en
œuvre afin d obtenir un silence absolu à
l'aide duquel l'oppression de l'Eglise pût
être consommée sans éclat et sans répli-
que. Moehier ne crut pas pouvoir se taire
dans de-* ci«coiis'a»)ces aussi crilijiies,
tt où il importail de prendre hautement
la défense de la vérité outragée si iniii-
gnemeiil par des antH«^onistes passionnés
©ia^eugl^'s: il e«ipér,« pouvoir fn ire en-
tendre sa voix au iiiilieu des clameurs
du parti advers« . sa voix qui toujours
fut douce et charitable. Dans ce but de
eonciliatioii, il lit insérer successivement
plusieurs articles dans la Gazette riniver-
stUt A' Àugsbourg et dan* la Gazctlro-
iiiu/uc de Munich. Dans ces différens
écrits, on reconnaissait non seulement
l'écrivain impartial et judicieux, mais
on y trouvait encore retracé d'une ma-
nière 1res heureuse et rigoureusement
exacte le point de vue sous lequel les
événemens devnicîil être envisagés par
tout catholique loyal et sincère. Moehier
avait conçu la pensée de réunir cesfrag-
mens eu un tout homogène, et l'applica-
tion avec laquelle il se livra à ce travail
usa le reste de ses forces : car, avec l'ha-
bitude qu'il avait d'envisager les choses
d'ici-bas dans leur généralité et leur en-
semble, et avec le dé'sir qu'il éprouvait
de voir son existence plutôt se terminer
que se prolonger, il ne s'accordait au-
cun ménagement. La faiblesse conti-
nuelle et l'épuisement rapide de Moehler
obligèrent les médecins à la déclaration
qu'il n'y avait plus pour lui d'autre pos-
sibilité de salut que dans le plus parfait
repos, et qu'il devenait pour ce motif in-
dispensable de renoncer pour toujours à
la carrière de ren<;eignement public. Ce
fut là une nouvelle bien accablante et
pour Moehler et pour ses amis r le pre-
mier ne pouvait se faire à l'idée d'aban-
donner une sphère d'activité qui depuis
douze années lui avait offert tant de
charmes, et dans laquelle il avait la con-
science intime de pouvoir rendre à l'E-
glise d'importans services; les autres
sentaient la perte immense que faisait
l'école théologique de I\lunich en per-
dant le professeur qui en était le pins
bel et le plus glorieux ornement. Cette
tristesse, néanmoins, fut en partie dissi-
pée par la nouvelle marque de haute
bienveillance que le roi Louis donna à
Moehler aussitôt qu'il fut instruit de la
décisioî» prise par les médecins à l'égard
de leur palient. Le prince généreux ne
voulut pas que le beau talent d'un prèlre
au^si r.'commandable lu' perdu pour
I Eglise, et comme le chapitre de Wjirlz-
buurg venait d'oflrir une vacance, il
s'empressa de nommer dt- son propre
mouvement îMoelîler à fa dignité de doyen
c:ipitulaire de la calhé<lrale de celte
ville. On annonça nu niainde. av^c totis
les m«^u?^gemens que son état comman-
dait, la faveur dont venait de l'honorer
le souverain, lloehierfiit touché profon-
dément de la distinction dxjnt il Tenait
rsOTICE SUR L'ABBÉ MOEHLER,
4%'i
d'être derechef l'objet; mais, quelque
grande que fût sa joie, il ne put s'enipô-
cher, dès le lendemain, d'observer à ses
amis que la pensée lui revenait sans
cesse que le Seigneur avait voulu lui mé-
nager, comme à beaucoup d'autres dont
l'hisloire nous a conservé le souvenir,
une grâce toute particulière avant de
l'enlever de ce monde. Tout en expri-
mant la plus profonde gratitude envers
le prince, juste appréciateur du mérite,
qui venait de lui assurer une existence
exempte d'inquiétudes et de soucis, il
ne pouvait se défendre de la triste idée
qu'il n'en jouirait pas long-temps. Les
sombres pressentimens de Moehler ne
tardèrent point, en effet, de se réaliser :
un changement subit de température fit
empirer l'état du malade. Le 7 avril, il
se trouva un peu mieux, et demanda
même à entendre une lecture qui pût le
distraire et l'égayer; il pria un des assis-
tans de lui procurer une description de
voyage qu'il avait entendu louer beau-
coup. Ce ne fut pas sans quelque anj^oisse
que ses amis se prêtèrent à ses désirs; ils
craignaient que ce ne fût le présage d'un
Toyage plus sérieux et plus lointain qui
servît de fondement à la prière de Moeh-
ler. Au commencement de la semaine
sainte, la maladie pulmonaire dont souf-
frait le patient se compliqua d'une fièvre
nerveuse, et anéantit toute espérance de
salut. Le confesseur prit la place des mé-
decins 3 il y eut souvent du délire, chose
qui n'avait point encore eu lieu. Le 11
avril, l'esprit du malade se trouva de
nouveau libre," la vio'ence du mal dimi-
nua un peu, et Moehler profita de cet in-
tervalle pour recevoir et.core une fois
les saciemensde l'Eglise et mettre ordre
à ses affaires temporelles. Il s'acquiita
de ce double devoir avec une entière ré-
signation aux volonté-i du Très-Haut.
Dans la matinée du 12, commencèrent
les premiers symptômes de l'agonie ; une
oppression violente , la contraction d«^s
traits et l'aliération du teint annoricè-
lent que la dernière heure approchait.
Toutefois, celte lutte de la nature qui se
débat contre ime dissolution prochaine
ne dura pas jusqu'au dernier monieni ;
au contraire, à mesure que la vie s'étei-
gnait, la ligure du mourant s'éolaircit ,
et reprit oelle expression de pai\ inté-
rieure, de douce sérénité, de gravité ai-
mable et prévenante qui formaient Je
fond du caractère de Moehler; les palpi-
tations cessèrent complètement. A deux
heures et demie de l'après-midi, le ver-
tueux prêtre rendit son âme à Dieu , au
milieu des prières et des larmes des amis
rassemblés autour de sa couche de dou-
leur.
Quand on apprit, dans ^Munich, la mort
du docteur Moehler. la consternation fut
générale : les catholiques regrettaient
l'intrépide défenseur de leurs saintes
croyances; les é'èves pleuraient un maî-
tre qu'ils chérissaient tendrement : les
hommes de toit rang, même ceux des
communions «sifférentes, déploraient la
perte prématurée d'un savant sur le mé-
rite duquel l'Europe entière n'avait eu
qu'une voix. Les obsèques solennelles
qui eurent lieu , la foule immense qui se
pressa aiitour de sa tombe et aux pieds
des autels prouvaient la haute vénéra-
tion que le défunt avait su se concilier
de la part de toutes les classes de la so-
ciété. »
Moehler était de grande stature , maïs
d'une complexion délicate et frêle: son
maintien était plein de dignité et de no-
blesse. Dans les traits de son visage se
peignait une douceur profonde jointe à
une aimable gravité ; ses grands yeux
noirs brillaient d'un vif éclat et reflé
îaient le feu du génie. Tout son exté-
rieur prévenait en sa faveur même les
personnes qui n'avaient pas l'avantage de
le connaître particulièrement. 11 suflisait
de le voir pour reconnaître au prenuer
abord la dignité et la bonté qui respi-
raient dans sa personne. Toute sa phy-
sionomie, toutes ses paroles et toutes ses
actions poitaient l'empreinte d'une in-
ébranlable égalité de caractère. Quoique
son système iu»rveux fût d'une irritabilité
extr ê.ne qui élonnaii les hommesde l'art,
Moehler avait réussi néanoioins à pren-
dre sur lui-nïême un tel empire, qu'il )
aurait eu lieu de croire ijue c'était un
don de la nature plutôt que l'œuvre de
la rétlexion, si des infirmités com inuelles
n'eussert trahi à quel prix il ét.iil par-
venu il assurer a son esprit la lomina-
tiou sur la partie inférieure et physique
de son moi. La sage mesure qu'il obser-
vait à l égard d£ s«« aou^ et de le^ tong
^tm
KEVUE GEKMAISIQUE RELIGIKIJ&E.
mis . et qu it uf perdait pas même de vue
quand il avait à conibatlre des intentions
malveillantes, comme cela lui arrivait
souvent, celle mesure, disons-nous, était
le fruit naturel d'une humilité sincère et
de l'absence complète d'une apprek^ia-
tion excessive de lui mt)m^^ Rien nVHait
plus étranger h Moeliler que cette suni-
sance que le monde loue et admire ,
quoiqu'elle ne soit autie chose qu'une
expression de l'orgueil intellectuel. La-
borieux comme il l'élait , Moehler ne
pouvait pas ne pas aimer la solitude ;
aussi comparait-il souvent sa demeure à
une cellule claustrale , et se regardait-il
lui-mt^me comme un de ces infatigables
enfans de Saint Benoît, dont les doctes
ouvrages avaient pour lui le charme le
plus vif. Néanmoins, la retraite n'altérait
en rien l'aménité de son caractère, et il
avait su se garantir des défauts si com-
muns dans les hommes qui ne voient et
n'entendent toujours qu'eux-mêmes ; l'on
retrouvait, au contraire, dans Moehler
*ine profonde connaissance du monde et
du cœur humain, telle que nous la re-
trouvons dans les grands hommes du
cloître, et qui est le signe du triomphe
complet de l'esprit sur le monde exté-
rieur. Plus cette connaissance était pé-
nétrante et profonde , plus aussi Moehler
savait y allier la plus franche reconnais-
sance du mérite dautrui, et une retenue
dans le jugement du prochain qui ne lui
faisait manifester sa pensée que dans les
circonstances extrêmes et quand un de-
voir impérieux l'y obligeait. Cette modé-
ration toutefois n'était pas l'indifférence,
que Ton voudrait décorer du litre de
charité chrétienne dans un siècle qui ab-
horre tout ce qui s'élève au-dessus du
médiocre. INloehler avait une aversion
prononcée pour tout ce qui porte un ca-
ractère faux, double, ou versatile; il
n'hésitait jamais à s opposer de toutes
ses forces à une injustice ouverte, quoi-
que, d'un autre côlé, il chercliût à mon-
trer la plus grande condescendance pour
les faiblesses d'aulrui; sa chanté était
guidée par la prudence qui tient en ar-
rêt un zèle trop inconsidéré et trop vio-
lent. C'est dans de semblables circon-
stances qu'apparaissait la vrait^ force de
son Ame, qui se prononçât au dehors
tour aucun sur le moi humain. A C€$
belles qualités de l'esprit et du cœur,
qui lendaient Moehler l'un des hommes
les plus aimables, et lui assuraient même
la plus profonde estime des ennemis de
l'Église , il joignait des connaissances
étendues et pro ondes ; il n'était pas
moins versé dans la littérature des com-
munions hétérodoxes et des sciences pro-
fanes que dans la liitérature sacrée de
l'Église catholique. JNous avons men-
tionné plus haut les principaux ouvrages
que Moehler a publiés, et qui lui assu-
rent à jamais une place distinguée parmi
les plus célèbres écrivains catholiques.
Outre ces grandes compositions , dont
deux des plus importantes ont déjà paru
ou vont paraître en français , il a fourni
plusieurs articles extrêmement intéres-
sa ns au Catholique de Spire et à la Revue
Thcologiffue trimestrielle de Tubingue ,
dont il fut long-temps l'un des plus ac-
tifs collaborateurs. Dans les leçons publi-
ques qu'il donna sur l'histoire de l'Eglise,
notre savant faisait admirer à la fois une
exposition si nette et si précise, une in-
telligence si vraie et si profonde du sujet
qu'il avait à traiter, qu'il suffisait de l'en-
tendre pour être convaincu du soin avec
lequel il méditait ses matières, les étu-
diait dans les sources mêmes , et cher-
chait à séparer toujours le fond d'avec
les simples incidens ; car Aloehler, vou-
lant instruire ses auditeurs, ne négligeait
rien de ce qui pouvait conduire à ce but :
suus se laisser aller au plaisir de mettre
ses élèves en communication immédiate
avec le fruit de ses longues et pénibles
recherches , il évitait tout ce qui pou-
vait paraître affectation ou désir de bril-
ler, et savait se restreindre ou s'étendre
suivant la portée de son auditoire, et
suivant 1 importance du sujet. On a vu
maiiitefois des hommes d'un grand mé-
rite , des savans illustres, non seulement
sortir des cours de Moehler pleinement
satisfaits, mais reconnaissant, en outre ,
avoir appris de lui une foule de choses
nouvelles et d'aperçus qui, jusque-là,
leur avaii nt échappé à eux-mêmes.
La mort préuialurée de Moeliler prive
la littérature catholique de plusieirs ou-
vrages imporldus commencés p^r lui,
mais auxquels il n'a pu mettre la dér-
atée précision et avec énergie sans re- j niere ma^u. Ce sout ; Un Commentaire
NOTICE SUR L'ABBÉ MOEHLER.
4691
sur l'Epître de saint Paul aux Romains ,
une Histoire de V Eglise , et un travail
très étendu sur les monastères en Occi-
dent. L'auteur avait déjà recueilli de
riches et nombreux matériaux pour ce
dernier travail ; les deux autres étaient
en grande partie achevés , et ne devaient
plus qu'être soumis à une nouvelle et
sévère révision. Quelques jours avant sa
mort, Moehler avait rédigé un article
sur les affaires de l'Eglise catholique en
Prusse : ce morceau , quoique resté ina-
chevé, a été inséré dans les feuilles histo-
riques et politiques que pubi ient à Munich
MM. Philipps et Gœrres • les amis de
Moehler ont voulu rendre à leur défunt
collègue cet hommage , et, par là , faire
voir comment le dernier effort du mou-
rant a été voué à la défense de la vérité
et de la justice.
Communément la science enfle le cœur
de l'homme , et lui fait oublier les vertus
d'une nature plus haute qu'il lui im-
porte d'acquérir pour travailler avec
fruit dans le champ du père de famille.
Mais Moehler avait une âme trop belle,
une intelligence trop haute pour se lais-
ser ou éblouir par le vain éclat de l'éru-
dition, ou enivrer par les applaudisse-
mens d'une jeunesse enthousiaste de son
maître; il n'avait qu'une seule ambition,
celle de former de dignes ministres des
autels, des défenseurs habiles de l'orlho-
doxie religieuse ; il ne voulait exercer
une influence quelconque que pour tra-
vailler plus efficacement à la gloire de
Dieu et au salut du prochain. C'est pour-
quoi Moehler avait soin de joindre à ses
grands travaux littéraires la pratique
consciencieuse de toutes les vertus d'un
prêtre éclairé et zélé, et il mettait tout
en œuvre pour inculquer les mt^mes sen-
timens aux jeunes théologiens qui se
trouvaient avoir avec lui des rapports
intimes ou seulement éloignés. L'exem-
ple de Moehler n'était pas moins instruc-
tif que sa parole et son enseignement;
il savait, avec un talent admirable , faire
triompher la vérité, sans jamais blesser
ni la charité, ni les convenances socia-
les. La part vive et chaleureuse qu'il prit
aux destinées de l'Eglise, le talent et le
bonheur avec lesquels il sut élever la
voix dans toutes les circonstances im-
portantes et défendre avec un admirable
succès la religion dont il était le mi-
nistre et l'ornement, lui avaient marqué
sa place au rang des plus illustres théo-
logiens et des plus fermes appuis de
l'Eglise en Allemagne. Il y avait surtout
dans Moehler une vertu que ses plus
grands adversaires ne pouvaient s'empê-
cher de reconnaître et d'admirer, une
vertu qui est la base et le couronnement
de la perfection chrétienne : Moehler
était éminemment humble et modeste.
Cette seule qualité suffirait pour faire
son éloge, si l'Europe entière n'était là
pour rendre hommage à ce beau génie
trop tôt enlevé à l'Eglise et à sa patrie.
Moehler fut théologien profond, et d'au-
tant plus dévoué au principe d'une ri-
goureuse orthodoxie qu'il y fut amené
graduellement par ses études ; car les
premières années de sa vie publique por-
taient l'empreinte visible d'une tendance
alors trop communeen Allemagne, d'une
tendance qui se manifestait surtout par
une grande antipathie pour ce que l'on
était convenu d'appeler injustement
l'ultramontanisme et les prétentions de
Rome. Plus Moehler avança dans ses re-
cherches, plus il apprit à connaître les
monumens de l'antiquité chrétienne et
à découvrir les odieuses accusations des
novateurs contre le centre de l'unité re-
ligieuse, plus aussi ses doctrines s'ôpu-
rèrent, et lui-même finit par vénérer,
par aimer, par défendre avec la supi^rio-
rité d'un grand génie ce tjui avait été
d'abord l'objet d'une certaine déliauce.
Moehler aima Home du moment où il la
connut.
J. M. AxiNGER, chanoine d'Evreux.
TOMl YIIl, ^ H« 48. 185».
iU
470
«OLLETINS BTBLTOGP.APHIQUES.
lîDLLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
BULLETIN BIBLlOGRAPllIQrE DE LA REV[ E
GERMAMQIK RELIGIEUSE (i).
LES MARIAGES MIXTES CONSIDÉRÉS DU POINT
DE VUE DE LA DOCTRINE CATHOLUJUE, par
Jkan-Baim isTF kuTsr.MKKK, dociour en ihiologie
fl proresscur de ihéologio morale à Cl niversilé
impériale el royale d'Oliniitz. Deuxième édition,
revue el augmentée; Vienne, à la librairie de
Eranvois W'iuuner , Ui.'iJ. 1 volume in-y"" de Zôli
pages.
La question des mariafîes mixtes est une des
questions vitales de notre époque; c'est elle qui a
provoqué les graves événemens de Cologne el de
Posen: c>sl elle qui a dévoilé les manœuvres our-
dies par la réforim* pour arriver au triomphe de
»es doctrines el ù l'anéantissement de TÉglise ca-
tholique en Allemagne ; c'est à elle que nous devons
ce retour à Tunité, qui se manifeste de toutes paris
dans les états de la confédération Irunsrliénane ; ce ré-
Teil de la conscience d'un grand nombre d'évèques el
de prêtres, qui s'étaient laissé plus ou moin s influencer
par leurs gouverneraens respectifs. Donc tout ce qui
tend à jeter du jour sur une question aussi grave,
dans son principe comme dans ses conséquences, ne
peut qu'être accueilli avec faveur par les amis sin-
cères de notre sainte Église. L'ouvrage que nous
indiquons ici mérite, à ce titre , notre attention et
notre gratitude, parce quMl répond à un besoin
(i) De» raisons particulières ont, jusqu'à ce jour ,
empêché la réalisalion de la Revue germanique reli-
gieuse , lelle que MM. les directeurs de VUniiersilè
Pont annoncée; toutes les mesures sont prises
par M. l'abbé Axinger, pour que désormais elle
paraisse plus régulièrement. Rien ne sera né-
gligé pour donner à celle importante publication
loute l'extension el tous les soins que commande
Piotérêl des connaissances religieuses. Atin d'être
mieux à même de remplir sa tâche, M. l'abbé Axin-
ger passera en Allemagne la plus grande partie de
son tomps, et y fixera tciiiporairemcnt son s< jour.
De celle manière, la littérature catholique al«
lemande sera connue eiactemcnl , étudiée sur les
lieux même» , aucun ouvrage marquant ne sera
passé sous sil' nre ; de cette manière encore pourra
s'établir entre la France, l'Allemagne, l'Italie el
l'Anglftorre une rommunication intime , désirée
dans (bacun de ce» pa\s par les amis siucéres de
l'Eglise.
long-temps senti , et (lu'il se présente avec tonte»
les garanties de savoir el d'équité désirables. Écrit
pour le ynuveait journal thcologique , publié à
Vienne , par M. le chanoine PIct/ , le présent traité
se trouve connu depuis environ trois ù quatre an-
nées ; les derniers événemens ont rendu nécessaire
une publication compacte des articles insérés dans
les divers cahiers du journal de ihéologie , el c^'est
ainsi qu'a paru le travail sur les mariages mixtes ,
dont nous allons donner une analyse succincte.
L'auteur nous fait lui-même connaître l'esprit et
le but dans lequel il a voulu traiter la question, el il
nous suflira, sous ce rapport, de citer le passage
suivant de l'introduction pour prouver qu'il n'y a
aucune exagéralioudans les éloges donnés à M. Kuls-
chker : « Rechercher, dit-il, ce que, depuis son ori-
« giue jusqu'à nos jours , rÉglise catholiciue a
<( pensé sur les mariages entre personnes apparle-
(( nunl à des croyances diverses, c''esl-à-dire sur les
« mariages mixtes, dans le sens le plus étendu de ce
((mot, c'est là un travail qui, aujourd'hui, est
<( d'une haute importance el toul-à-fait approprié au
« temps dans lequel nous vivons. Car ce n'est qu'à
(( l'aide d'une connaissance exacte de la discipline
« ecclésiastique sur cette matière que pourront ré-
« gler leur conduite ceux des pasteurs qui ont af-
(' faire à des pci sunncs détei minées à contracter de
U semblables unions. Cette connaissance est d'autant
« plus désirable que , sans elle, le catholique peut
« aisément se laisser tromper par les assertions les
K plus étranges el les moins fondées des fauteurs
« des mariages mixtes , el être entraîné à la fausse
(( idée qui voudrait faire accroiie que la seule
<( cause qui porte certains évéques et certains
« prêtres à s'opposer à celle espèce de mariage ou
« à leur acceptation pure el simple, c'est un atta-
« chemcut opiniâtre à des préjugés anciens el invé-
(' lérés. II a été beaucoup écrit sur ce sujet, el, dans
(( ce grand nombre d'ouvrages, il y a beaucoup
«r d'excellentes choses. Mais communément on envi-
t( sageail la question sous un autre point de vue que
.' celui sous Icijuel nous croyons devoir l'envisager.
« Dans le présent ouvrage , les mariages mixtes se-
« ronl considérés exclusivement sous le point de
«( vue de l'Église; il sera démontré que, d'après
« l'esprit de l'Écriture sainte, d'après le témoignage
« formel des Pères el des anciens écrivains de PÉ-
(( glise , ces mariages sont inadmissibles, motif pour
<( lequel les canons des conciles anciens el mo-
"■ dernes, Cùmme aussi les décrets des souverains
<( pontifes les ont toujours prohibés, ou ne les ont
i' permis qu'avec beaucoup de circonspectioD , el
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
471
« seulement après raccomplissement de certaines
<( conditions. Le sujet est d^uue haute importance ;
« quoiqu'il ait été discuté souvent déjà, il serait
« difficile d'assurer qu'il l'a été d'une manière com-
« pléle et sous toutes ses différentes faces : c'est là
« ce qui porte l'auteur à croire qu'en publiant le
« présent exposé , il n'a pas entrepris un travail
« tout-à-fait inutile. » — Ce court exposé sulfit pour
donner on aperçu général du livre de M. Kutschker,
parce qu'il nous en fait connaître et le but et le con-
tenu , tout en nous exposant nettement les principes
dans lesquels il l'a conçu et exécuté.
Tout l'ouvrage se compose de cinq chapitres. Le
premier expose la doctrine de la Bible sur les ma-
riages mixtes , tant sous la loi ancienne que sous la
loi évangélique. Le deuxième chapitre développe ce
qu'ont pensé et écrit sur cette question épineuse les
Pères de l'Église et les autres écrivains des premiers
âges du Christianisme, tels que Terlullien, saint Cy-
prien, Zenon de Vérone, saint Ambroise , saint Jé-
rôme et saint Augusiin. Le troisième chapitre fait
connaître les décisions des conciles : de ce nombre
sont principalement les synodes d'Elvire, d'Arles ,
de Nicée , de Laodicée; le troisième concile de Car-
thage,ceux de Chalcédoine, d'Agde^ de Lérida ; les
conciles des sixième et septième siècles, etc. Dans
le quatrième chapitre, se trouvent les sentences
rendues par les papes Léon-le-Grand , Boniface V,
Etienne IV, Nicolas I", Boniface VllI, Clément Mil,
Urbain VIH, Clémeni XI, Benoît XIV, Clément XIlI,
Pie VI, Pie VII, Léon Xll, Pie VIII, Gréi^oire XVI.
Après avoirélabli par des témoignages irrécusables
la tradition et la discipline constante de l'Église,
l'auteur aborde la discussion rationnelle et montre
combien sont conformes aux principes du Cliris-
tianisme les décisions qui condamnent les unions
entre personnes appartenant à des croyances divcr
ses. C'est ainsi que, dans le chapitre cinquième,
M. Kutschker établit comment, par la nature même
de la chose, ces unions sont inadmissibles. Celle
inadmissibililé résulte , i^ de l'idée même du ma-
riage; 2o dans les mariages mixtes , il y a un obs-
. tacle à ce que le but du mariage puisse être atteint;
30 principalement à l'égard des eofans ; A° le carac-
tère sacramentel du mariage calhulique prononce
également l'inadmissibilité des mariages mixtes.
Quiconque connaît les différens traités qui ont
paru jusqu'ici sur la malière peut se convaincre,
par la seule indication que nous venons de doniu-r,
que pa» un savant n'a fourni un travail plus étendu
ni plus complet sur les maria^'S niixles, que celui
dont le docteur Kulschker vient d enrichir la liilcra-
lurc calholique. Déjà , dans Tancien Teslanu-nt ,
l'auteur trouve les preuves du principe reçu à tou-
tes les époques de la révélation divine . que le ma-
riage est illicite avec des personnes professant une
autre croyance. Ce qui fait le mérite principal de ce
livre, c'est la nianière claire et précise avec la-
quelle il commente les divers passages tirés princi-
palement des saints Pères à l'appui de sa ilièse, les-
quels offrent souvent de grandes dillicullés pour
dire bi«n C0|npri$« la iiièwe lucidité «e trouve en-
core dans le développement du texte des conciles ,
que le célèbre Stapf , dans son instruction pastorale
sur le mariage , s'est borné à indiquer dans leur
ordre chronologique.
Les additions faites à la seconde édition sont
les suivantes : au lieu des simples extraits qui se
trouvent dans la première. Fauteur a transcrit le
texte entier des brefs et des décisions du pape
Pie VII. Le bref adressé par Pie VIII aux évèques
de la Prusse rhénane, en date du 2o mars I8ô0, et
commençant par ces paroles : Liiteris alleru , man-
quait d'abord , parce qu'il n'est parvenu à la con-
naissance du public qu'en 1834; dans la nouvelle
édition, il a été inséré intégralement et enrichi
d'un excellent et judicieux commentaire. L'instruc-
tion adressée le 27 mars 1<!Ô0 par le cardinal Albani
aux mêmes évèques manque , au contraire , dans le
livre que nous analysons : toutefois l'auteur est ex-
cusable , parce que celle pièce est connue depuis
fort peu de temps seulemenl. C'est du reste une la-
cune qui laisse beaucoup à regretter, parce que
celle pièce aurait fourni matière à des aperçus neufs
et à une jusiification plus énergique du principe
adopté par l'Église , relaiivemeni aux mariages en-
tre catholiques et protesians. A la suite de Tinstruc-
tion que Grégoire XVI fil adresser aux évèques de
la Bavière par le cardinal Bernetti, .M. Kutschker
place des observations extrèmemeni intéressantes.
Un des plus curieux passages que nous remarquons
est surtout un extrait de l'ouvrage do M. Stapf,
l'un des tbéologiens moralistes les plus ilisiingués
de l'Allemagne; ce passage se rapporte à la coopé-
ration posiiive aux péchés d'autrui. La doctrine
louchant cette même coopération étant une des
questions les plus ardues de !a tbéologie morale, et
trouvant surloui son application dans les mariages
mixtes, où l'on s'abuse si souvent par l'idée d'une
non-coopération illusoire aux péchés d'autrui , il
faut regarder comme un véritable service rendu à la
science de la religion que d'avoir montré dans le
bref et dans l'instruction de sa sainle:é Gré-
goire XVI, quelles sont les limites extrêmes aux-
quelles on peut aller sans se rendre coupable du
mal commis par autrui. C'est en saisissant bien la
théorie de celle coopération , dont M. Stapf cite les
idées fondamentales el les principes , qu'il esl pos-
sible de se garantir de tout excès qui consisterait à
endormir la conscience d'autrui par des ménage-
mens intempestifs el mal enlendus , au lieu de la
réveiller d'une léthargie dangereuse par des remon-
trances salutaires et par une in^iruriion oonve
uable..
Kn résumé, nous pouvons, comme Pont fait
plusieurs recueils esumahie» el essenliellement or-
thodoxes de l'Allemagne, voir dans le traite da
docteur Kuisrhker , une (inivre utile à la religion,
parce qu'elle met dans titul son jour la xérité, rela-
tivement à cette question qui, en ce inumcnl, oc-
cupe l'altciilion do presque tout I univers catholique.
Si le présent travail sur les mariages mixtes avait be-
soin de la recommandation d'un homme, juge bien
compétent dans do semblables matières, nous pour-
471
l'.Uï.l.ETINS milLlO(;nAPHlQÙKS.
rioii!» ajouter avec une onlitTO corliimlr (pie le dodo
pore l'errono , piolre de la coinpai'.nie do Jésus et
professeur de dogme au collô^^c ruiuaiii, n'a pas d^-
dai|';tif do le lonsiiller pour un sonihlulile Irniic (lu'il
fait iinpriiuor en ce niuuieul ù Home, ù l'usii[;e de
ses leçuDS publiques.
LA VIE DE JÉSUS, exposée gclenliliquomenl par le
docteur Jkan Rohn , professeur i^ lu fucnlté do
ihèoloi^io catholique do '1 iihintîue ; premier vo-
lume, de WA pagos. Mayour»', chez l'Iorian Kup-
ferberg. Hrix : ." Iloriiu, I:'» kreul/er.
Grande fui la sensation que lit dans le monde re-
ligieux et savant l'apparition de la vie de Jôsus-
Chri^t, par le dociour Strauss de 'lubiniçue. Ce li-
tre, en eflet , esl le complément des doctrines nées
de la réforme du seizième siècle; c'est le dernier
terme auquel vient nécessairement aboutir le sens
privé revemliquo par Lullier el par ses adoptes;
c'est donc aus^i la condition la plus forte, la protes-
tation la plus éner^^ique contre ces croyances qui,
depuis trois siècles, se parent du litre pompeux el
mensonger d'èvQn{;èli(iues; contre celte rolornie qui
a prétendu rendre à TÉvangile el au Christianisme
sa pureté primitive. Pour quiconque connaît à fond
la littérature ihéologique de rAliomayne protestante,
telle qu'elle s'est dc\eloppée depuis (environ soixante-
dix ans, il n''y a aucun sujet d'élonnement dans la
publication du livre de Strauss; tl y trouve bien
plus accomplie la prédiction que faisait aux héréti-
ques de son temps le grand évoque de Weaux.
Voilà sans doute pourquoi il y a eu , parmi les sa-
vanscatholicpies, si peu d'hommes qui aient cru de-
■yoir réfuter l'absurde système formulé par Strauss ;
une semblable doctrine montre le mal profond qui
ronge Téglise proleslanie, el no peut que crouler,
ainsi que la base sur laquelle elle s'appuie. Parmi
nos frères séparés , il n'en a pas été ainsi ; tous ont
senti le coup mortel porté à leur religion , et Ton a
vu les hommes les plus distingués par leur savoir
«lescendre dans la lice pour combattre l'audacieux
adversaire de la véracité hislori(|no des Évangiles.
Le» alliés de Strauss eux-mémc» ont cru prudent de
se déclarer c ntre lui, pour sauver au moins les ap-
parences. Mais toutes ces justiliculions ne déiruisent
pas le mal fait à la réforme par la > ie de Jésus-
Christ, telle que l'a publiée le docteur protestant.
Ce n>st pas tant Télément mytliiquc qui domine
dans le travail do Strauss, que Ton puisse craindre,
et qui ail , par conséquent, besoin d'èlre réfuté; ce
•ont, au contraire, les principes dont émane Pappli-
cation du mythe pour expliquer le récil évangéli-
que : or, ces principes sont plus anciens que l'inter-
préialion »ilp iiième. (^'esl \a le motif qui a déter-
miné M. Kuhn .1 composer son ouvrage, après avoir
développé le môme sujet dans les leçons publiques
qu'il donna à Gi'sson dans le courant do l'année
185C.
Ce qui a amené Strauss à la négation du récit
évangclique, ce sont ; l'antipatliie dominante, dans
•on é;;lise , pour tout ce (jni |»orio un caractère sur-
naturel , et l'onvnhissomcnt de la théologie proteB-'
tante par le panthéisme do llogcl; le résultat fourni
par les recherches et les critiques concernant l'in-
lerpréialion de la Rible, et tendant à faire croire
que les passages de l'ancien Testament sur lesquels
les évangélisles basent leur récit ont un sens tout
autre que celui que ces derniers lent- donnent , par
consé(|uenl la négation des prophéties et dr> mira-
cles; eu troisième lieu, enfin. Il faut ranger les ron-
tradiclions apparentes ou réelles des récits faits par
chacun des quatre évangélisles.
C'ist à l'cxanien de ces trois points que s'attache
M. Kuhn ; son livre n'est p;is tant une réfutation de
l'ouvrage de Strauss, qu'une réfutation savatitc el
approliindie des principes qui dominent la réforme
actuelle et qui ont. en quelque sorte , rendu néces-
saire rinlerprétalion mythique, afin de trouver une
issue au dédale dans Io(juel se perdaient de plus en
plus ces docteurs abandonnés aux erremens de leur
propre raison.
La vie de Jésus-Christ étant le centre auquel
viennent aboutir toutes les parties de la révélation,
notre autour a partagé son introduction ou ses pro-
logcmènes en deux grandes parties : l'exposé des
documons sur lesquels repose celte histoire , et
l'exposition scienlillque. Ces prolégomènes forment
la plus grande partie du premier volume qui a paru;
l'histoire du Sauveur ne va que jusqu'au moment
de l'inauguration du Messie, de son apparition
comme docteur public. L'idée des prophéties el des
miracles forme le po ni essentiel de la controverse
moderne ; c'est aussi celle à larjuelle M. Kuhn a
donné le plus grand soin. Cette double question ap-
paraît comme la plus saillante dans la vie du Mes-
sie. En clfol , les évangélisles n'ont pas voulu nous
donner une notice exacte et complète sur Ja vie de
leur divin maître; les fragmens qu'ils nous ont
conservés ne doivent, au contraire, servir que de
points d'appui pour faire ressortir le point de vue
ihèologique, le caractère de la divinité réelle de Jé-
sus-Christ, la vérité de la rédemption opérée par
lui.
Ce qui nous a surtout inlércssés dans Ponvrage
en (luestion , c'est l'étude consciencieuse qHo l'au-
teur a faite des Pères de l'Kglise el des anciens cora-
nit ntateurs de l'Écriture sainte. Il a puisé <^ la véri-
table source, et c'est là un des plus beaux titres à
la reconnaissance des contemporains. IM. Kuhn dit
lui-même que, s'il n'avait réussi qu'à provoquer à
une élude nouvelle de ces hommes de l'anliquilé el
du moyen âge trop peu connus, il se croirait suffi-
samment récompensé de ses veilles el de «es recher-
ches laborieuses. L'abbé Axi>r.ER.
ADIIÉGÉ I>E L'HISTOIRE D'A>GLETERRE de
LiNfiAUD , par P. Sapi-KR, continué par 1» même
auteur , depuis Jacques II jusqu'à nos jours; ou-
vrage fait en particulier pour l'usage des classes
et de ceux qui étudient les élémens de l'histoire;
traduit pour la première fois en français. A Paris,
u la librairie d oducation calholiquo et classique ^
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
M3
rue des Maçons-Sorbonne, n» 5. 2 gros volumes
in -12; prix, 7 francs.
'VUisluire d Angleterre du docteur Lingard est
jugée; le temps n'a fait que confirmer le succès
qu'elle obtint dés son apparition. Peu d'ouvrages
sont d'un intérêt aussi attachant, et ont trouvé au-
tant de lecteurs. Qui n'a voulu étudier avec Lin-
gard les phases diverses de la vie de ce peuple ,
notre éternel rival , dont les destinées ont si souvent
influé sur celles de la France ?
Mais, quel qu'en soit le mérite, rhisloire de Lin-
gard, à raison de son étendue, ne saurait être un
livre d'éducation. C'est ce qu'a senti M. Sadler; et
il en a publié un abrégé , dont la traduction est
sous nos yeux.
M. Sadler nous a semblé s'être heureusement ac-
quitté de la lâche difficile qu'il avait entreprise.
Sauf quelques réflexions inutiles, le récit est rapide
et animé; les événemens se groupent et se déve-
loppent sans confusion , et de manière à ce qu'on
puisse en suivre sans peine l'enchaînement; les faits
d'une importance secondaire ont été négligés, et
rien d'essentiel n'est omis.
L'auteur s'est attaché à rendre son livre aussi
propre que possible à la destination spéciale qu'il
voulait lui donner. Les personnes chargées de l'en-
seignement lui sauront bon gré de ses sommaires ,
rédigés avec soin sous la forme de questions, ei qui
précisent et résument en quelques lignes tout une
matière.
Certaines parties de l'Abrégé de M. Sadler nous
ont paru mieux traitées que d'autres; nous avons
remarqué notamment ce qui concerne le règne d'É-
lisabclb. En relisant ce règne si long et si souvent
flétri par les actes d'une politique sanguinaire , on
serait toujours tenta de s'étonner de l'espèce de
culte que tant d'historiens anglais se sont crus obli-
gés de rendre à la mémoire d'Klisabeth , si l'esnrit
de secte n'expliquait pas la partialité enihousiusic
dont la Olle de Henri Mil a été l'objet. M. Sadler
réduit à leur valeur ces panégyriques menson-jers.
M. Sadler ne s'est par arrêié avec Lingard; son
abrégé va jusqu'à nos juurs. (!ette continuation nous
a semblé un peu trup étendue relativement au lesle
de l'ouvrage. On peut aussi reproiher à l'aulour de
ne s'être pas niuniré, en quelques occasions, assez
impartial. Nous savons la force et renirainement
des préjugés nationaux ; mais il faut pourtant être
juste envers les princes et les peuples étrangers.
INonobstanl ces critiques, lo travail do \\. Sadler
est digne d'élogos , et doit «'iro signalé à Pattenlion
des instituteurs et des pères de famille. Il n'm
existait pas encore de traduction ; relie qui vient de
paraître est satisfaisante, ù quelques négligences
près.
Nous terminerons par une observation générale.
Il y a des personnes (|ni affeclent une sorte de dé-
dain pour les abrégés historiques; nous leur ren-
dons , quant à nous , plus de justice. Un bon abrégé
«st moins aisé à faire (pi'on ne Ir snppo'^e. Il faut un
discernement éclairé , une exécution lialnlo , pour
emprunter aux annales d'un peuple leurs traits prin-
cipaux, et en former un laiWeau intéressant et vrai;
ce n'est pas un petit mérite que d'être concis sans
sécheresse , sobre de détails et { ourtaut couiplci.
L'utiliié des abrégés historiques se fait surtout sen-
tir à une époque où le nombre et la variété des élu-
des exigées de la jeunesse laissent si peu de temps
à chacune d'elles. De pareils ouvrages sont une pré-
paration nécessaire à de plus sériei;ses lectures , un
coup d'œil rapide , qui embrasse et éclaire la roule,
et donne par là le moyen de l'explorer plus tard avec
avantage.
R. B.
LE CATHOLIQUE ,
Recueil siensuei. publié a Spire.
Livraison de juin.
ï. Rituel du diocèse de Roltembourg (Wurtemberg).
Cet art cle contient une juste et sévère ciitique
des innovalions ralionalisles introduites dans son
diocèse par M. de Iveller , évêque de llottembourg ,
un de ces prélats naguère trop nombreux en Alle-
magne , sur lesquels comptait le proltstanlisme dans
sa guerre sourde et lente contre FEglise. Fort de
ses concessions à l'esprit protestant , ."U. de Keller a
cru devoir demander au gouvernement luthérien de
StultgarJ la construction d'uue nouvelle calhédrale.
Mais ce projet a rencontré de l'i^ppositioa dans les
chambres, mémo dans le parti catholique, il. le ba-
ron de llornsteiu, champion intrépide de la religion,
l'a repoussé en ces termes : k Nous ne demandons
rien pour noire Église : mais aussi nous voulons
qu'un ne lui demaaiie rien. Qu il n'en soit pas chez
nous Comme à Cologne , où l'on répare avec luxe la
cathédrale, et où l'on emprisonne l'archoèque. m
II. De la (locirino de saint Ihomas d'Aquin sur
l'immaculée conception de la suinie Vierge.
On a souvent aftirmé que ce grand sami avait
soutenu des opinions contiaires à la coiiccplion im-
maculée ; mais l'auteur de ce travail démontre, par
un examen approfondi de divers passages du doc-
leur angéiique, qu'il reconnais>ail formellement ce
dognje si cher à notre Église.
m. Le docteur Strauss et rarchevcque de Cologne.
Exposé excellent du coutrasio entre la teodanee
protestante et la tendance catholique en Allemagne.
liiblirgraphie. — «. Explication des prophéties rela-
tives au Messie, par le docteur >'erd, profes-
seur à Ualisbonne , I8i^7.
2. Le prèire , envisagé sous tous les points de vue
de sa vocaiion . par M.-J. IlKn/. . dojen à Sigma-
ringcn, V'S?,.
."i. Manuel de rilisloire ecclésiastique , par le doc-
teur noi.i.isiiKU , professeur de iliéologie à Mu-
nich, 1 51311.
î. Traduction de PHi:loire de Pic > »l , par le che-
valier .Artaii».
174
RULLETlINiJ lUBLlOGHAPHlQDES.
Livraison rie juillet.
1. Pu mode p.ir loqucl Ifs lioiniucs sont arriTrs i la
(•onni>i>s;itico de Diru.
II. Di<»cuurs lie M. Tcgner , t'vèque (luihérion) de
Weiio t-n Sui'ile , à son synode, i-n tiopleinbre
Déiioiicialioti curieuse des proj^rès du rationa-
lisme ei de Tanarchie intellectuelle dans cette église
lointaine.
III. De la réimpression d'un ancien livre de mi-
racles.
Cet ailicic , dft i la plume savante et spiritcelle de
M. Golbrry , (h'pnté du Maut-Rhin , est une noble
réhabilitation des lé{',eniles el des tradurlions catho-
liques, si maladroitement procrites depuis deux
siècles par l'esprit {gallican el janséniste.
Uihliiigraphie. -- I. Histoire du (Ihrislianisme pri-
mitif, par M. Gfrorkr, bibliothécaire à Slutt-
gard. 2 volumes , !J>."ir..
Ce savant vvurtembourgeois est un mythiijue de
l'école de Strauss.
2. Sur la philosophie spéculative de l'époque ac-
tuelle , piir M. Senglbr , professeur à Marbour^ ,
18.-7.
3. OEuvres complètes de SiiLSR, évêque de Ratis-
bonne. Tome xix , 1«59.
Livraison d^août et teptembre.
I. Sur la prédication catholique.
II. Sur le dernier écrit de M. Baader , intitulé :
« Peut-oii cjuanciper le catholicisme de la dicta-
ture romaine en matière ihéologique ? )>
Ce iraNail nous révèle un fait aldigeanl, mais peu
surprenant, la défection de M. IJaader, qui avait été
pendant un temps l'honneur <le la philoso,)hie catho-
lique en Allemagne. Comme !M. de Lamennais,
Baader s'est perdu par l'orgueil el raliacliemenl ou-
tré à ses prétendues découvertes : il faut le plaindre
d'avoir choisi , pour trahir el renier son vieux dra-
peau, le moment où TKglise d'Allemagne se couron-
nait d'une gloire inatlendue.
Jll. Histoire du premier concile œcuménique à
Nicée.
IV. Situation du calhoticisme en Suisse.
Dans ce tableau détaillé des outrages el des per-
sécutions que la démocratie suisse ind.gc à l'Église ,
nous trouvons, entre autres curiosiiès , le coiiside-
rani suivant U'un arièi lendu le ôl janvier U(3U ,
contre uo curé fidèle à ses devoirs : <( Attendu que
le libre ex»-rcice de la leligion catholique et la li-
berté entière de conscience, garantis par la con-
stitution de Glaris, signifient que, dans ce pays de
Clans , le pape et les evèques n'ont rien à voir ni à
commander. »... Il est impossible de mieux traduire
les doctrines soutenues, d'une manière plus voilée,
par MM. Isamberi, Dupin , llello, etc.
BibliiigrapMe, — 1. Des principes de l'éducation el
de linstruction , par le docteur Bl'CUNEB , profes.
fesfeeur de théologie à Niunicb.
2. Logique de Bol/anu,4 t. 1U57. M. BoLZA>o,prc'lre
catholique de la Bohème , a essayé d'introtilier le
rationalisme dans la théologie; mai» il n'a heu-
reusement trouvé qu'un petit nombre d'adhé-
rens.
Z. IManuel des catéchistes, par le docteur Tomek.
Prague, i»,"?.
Chaque livraison contient en outre l'appréciation
de plusieurs livres de piété el de sermons, récem-
ment publiés, ainsi qu'un supplément fort étendu,
qui donne les nouvelles ecclésiastiques el diverses
pièces officielles.
Nous profilerons do celle occasion pour exprimer
aux savans rèdacïeiirs du Catholique le regret que
nous éprouvons de ne pas les voir consacrer une
portion de leur recueil à l'examen des nombreuses
el importantes publications historiques , qui font
l'honneur de l'Allemagne moderne , et qui touchent
presque toutes de très près aux intérêts du catholi-
cisme.
MANUEL DES PRINCIPALES CONFRÉRIES, et
autres Praii(iues de Piété à Fusage des âmes
pieuses, par M. B , curé de Saint-Amans ; ap-
prouvé par monseigneur Parchevèque d'Albi. —
Un gros vol. in-18 , orné de 8 ligures , couverture
imprimée, caractère neuf; prix : broché, 1 fr. 50.
Un prêtre du diocèse d'Albi a eu l'heureuse idée
de réunir en un petit volume tout ce qu'il importe
de savoir sur les indulgences, les principales con-
fréries , et autres exercices de piété en usage parmi
les fidèles. Des recherches scrupuleuses ont été faites
pour découvrir l'origine de ces diverses asso-
ciations et pratiques , el faire connaître les grâ-
ces el privilèges qui y sont attachés. Si ce but,
comme nous l'espérons , est heureusement atteint,
il en résultera cet avantage pour les âmes pieuses,
qu'elles trouveront réuni dans un seul ouvrage
ce qu'elles sont journellement obligées de cher-
cher dans une foule de petits livres. Beaucoup de
variété devra par conséquent régner dans celui-ci.
Après les prières liturgiques, vient une messe
votive de la Vierge el la messe quotidienne des
morts; un traité sur les indulgences; deux che-
mins de croix, dont l'un \enu récemment de
Home, avec des fruits pratiques à la fin des sta-
tion*; tout ce qui se rapporte aux principales con-
fréries , c'est-à-dire leur origine , statuts , prières et
indulgences , un exercice pour la confession et la
communion, vêpres et compiles du dimanche, le
petit office de la Vierge, prières pour le salut, etc.
On y a joint cinq neuvaines de préparation aux fêtes
principales de la Saiote-Vierge , conformes à l'usage
qui se pratique A Rome dans un grand nombre d'é-
glises, et iraduiies sur un recueil de prières et
d'indulgences, imprimé par ordre de la sacrée con-
grégation des indulgences.
L'éditeur, ne voulant rien négliger afin qae cela
soit une offrande agréable au clergé et aux âmes
pieuses, a fait liiliographier huit sujets religieux,
tels que le Rosaire, Nolre-Damc-Auxiliatrice , le
BULLETmS BIBLIOGRAPHIQUES.
475
Sacré'Cœar, etc., qui ajontent beaucoup à la beauté
typographique de l'ouvrage.
Monseigueur l'archevêque d'AIbi a bien touIu
l'honorer de Tapprobalion la plus flatteuse , et le
recommander pour son diocèse.
A Castres (Tarn), chez Charrière, libraire-éditeur,
et à Paris, chez Pélisâonnier.
MES VACANCES EN ITALIE, par M. Pabbé Ch,
MoRBAD , vicaire de Notre-Dame de Paris (1).
Sous un titre assurément très modeste , sous les
formes les moins prétentieuses, M. Pabbé Moreau
nous a donné un livre attachant, et qui mérite d'ê-
tre distingué au milieu de tant de publications dont
ritalie a été Tobjet ou le prétexte. Il ne s'agU pas
ici d'un de ces touristes, comme on les appelle, in-
cessamment jaloux de faire briller la supériorité de
leur esprit, et, dans le récit de leurs explorations,
se préoccupant bien plus d'eux-mêmes que des
contrées qu'ils décrivent. Après un voyage dés long-
temps projeté et qui lui a laissé de vives impres-
sions , M. Tabbé Moreau dit ce qu'il a vu, ce qu'il a
observé; il le dit dans un style rapide, chaleureux,
que déparent à peine quelques négligences ; il le dit
surtout avec un accent de vérité, rare de nos jours,
et qui va droit à la confiance du lecteur, si souvent
obligé de se tenir en garde contre les admirations
banales et convenues ou les dénigremens systéma-
tiques.
Ainsi qu'un devait s'y attendre, la ville des pon-
tifes a , plus que tout le reste , captivé l'attention
du pieux voyageur. Pour un ami de l'antiquité sa-
vante , pour un chrétien , pour un prêtre, quel pays
peut être comparé à Rome? M. l'abbé Moreau a
étudié Rome dans son passé et dans son état pré-
sent, dans ses monumens religieux et profanes,
dans ses solennités catholiques, dans sa littérature
et ses arts , dans le caractère et les mœurs de sa
population. Il nous serait facile d'indiquer un grand
nombre de chapitres remplis dun haut intérêt ou
d'observations neuve» et piquantes. Peu de livres
donnent une idée aussi exacte de la cité-reine, et
apprennent aussi bien à la connaître.
En parlant de Rome et de ceux qui l'habitent,
M. l'abbé lloreau a plus d'une occasion de réfuter
des opinions erronée» propagées par certains de ses
devanciers. C'est ainsi que so rencontre parfois sous
sa plume le nom du président Dupaty , nom jadis
célèbre et maintenant presque oublié, ^ui songe au-
jourd'hui à demander des appréciations sérieuses et
vraies aux fameuses Lettres sur T Italie .^ Y cherche-
t-on autre chose, si on le lit, que quelques explica-
tions assez brillantes, quelques tableaux assez éner-
giquerocnt tracés ?
L'auteur raconte en termes touchans sa présenta-
(1) Théod. Leclerc, parvis Notre-Dame, 22;
Gaume frères , rue Potrde-Fer , i>.
tion au pape Grégoire XVI. Il règne dans tout ce
récit un élan de joie respectueuse et najve , un ac-
cent de tendresse filiale , dont il est impossible de
ne pas se sentir ému. On s'unit par la pensée au
bonheur de l'humble prêtre, venu de loin pour s'a-
genouiller aux pieds du pontife suprême , de l'au-
guste vicaire de Jésus-Christ , et recueillant avec
transport ses si bienveillantes et si paternelles pa-
roles.
En résumé, M. l'abbé Moreau a bien employé se»
vacances; et le public ne peut que lui savoir gré
d'en avoir retracé les souvenirs.
R. B.
RÈGLES DE LA VIE CHRÉTIE>NE ou lettre» spi-
rituelles à une dame anglaise convertie à la foi
catholique . par feu M. l'abbé Premord; traduites
par M. l'abbé Bt'fSAU : 2 vol. chez Gaume frè-
res. — 1859.
Cet ouvrage destiné aux mères de famille chré-
tiennes ne saurait leur être trop recommandé. Elle»
y trouveront d'utile» conseils dictés par l'expérience
d'une vie longue et sainte. C'est comme un legs
que le vénérable auteur avait voulu faire .lu pays de
son exil, à la terre où ses travaux avaient été cou-
ronnés de tant de succès, et la France devait avoir
sa part dans un pareil héritage. Nous remercions
M. l'abbé Bussau de ce qu'il l'a réclamée en tradui-
sant cet excellent livre , qui i beaucoup d'autres mé-
rite» joint le premier de tous pour un ouvrage de ce
genre , celui d'être entièrement pratique. M. Pre-
mord a pris le monde tel qu'il est, et c'est aux mè-
res dont les enfans vivront un jour ou vivent déjà
au milieu du tourbillon qu'il adresse des avis appli-
cables à toutes les po>itions et presque à toutes les
circonstances.
MANUEL DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION,
ouvrage utile à toutes le» personnespieuses ; 1 vol,
in-i8. A Paris , chez Lagoy , frère» , rue Bourbon-
le-Chlteaa, 1.
On trouvera dan» ce petit ouvrage les meilleurs
conseils et les meilleurs exemples pour fai.e naître
et entretenir une Traie et solide piété.
SAGESSE DE L'ÉCIISE CATHOLIQUE DANS LA
CANONISATION DES SAINTS, par M. Ubtcri di
BosàLD ; vol. in 18 de 104 pages. Paris , à la So-
ciété de Saint-Nicolas, rue de Sèvres, 59. Prix
75 c.
Les gens du monde treuveront dan» cet opuscule
une excellente justification de toute la conduite de
l'Église dan» l'acte si »olennel et »i imposant de la
ciuonJiation des saint». Les chrétiens eai-mémef y
47^i
A JSOS AliOJNlNÉa.
appreodroot avec fruit bien des cboaoi qu'ils i^Do-
reDt, et qui auGiueuleruol la foi el lu piolù cuver)»
ceux doDl rÉi;liit> poruei de réclamer roÀ^ittiance.
L'édileur y a joiul uu ai)})t:iuiicc i(ui Iraiic do:> .Ift-
raclês, de la vUUet Sainlt, de leur gloire , etc., el
une excellente ISoiiee tur la beatifxcation et la ea-
itunisadun des Saints , extraite du grand ouvrage de
Ueooil XIV.
AUX ABON.NÉS DE LTiNIVEUSITÉ CATHOLIQUE.
Selon notre habitude, nous allons, en
peu de mots, résumer les travaux de
ce volume de rZ7/iM'tv\ç/7é^ et faire con-
naître ceu\ qui doivent entrer dans le
volume suivant.
ISous commencerons d'abord par nou$
féliciter de voir que M. l'abbi'i Gerbet ait
pu reprendre ses travaux dans les nu-
méros d'octobre et de novembre; il con-
tinuera, dans les cahiers qui vont suivre,
à nous faire part des impressions qu'a
faites sur son âme cette ville de Rome,
qui offre à tous les esprits qiielqne point
de vue nouveau et jusque-là inaperçu. Les
articles de M. l'abbé Gerbet formeront un
tableau dans lequel la plupart des uio-
numens de Rome passeront successive-
ment sous les yeux de nos lecteurs, avec
des explications ou des commentaires
qui permettront de leur faire connailre
les monumens les plus importans du
Christianisme et les principaux dogmes
de noire croyance.
M. L'abbé de Salinis s'excuse ici de
n'avoir pu apporter son tribut à la ré-
daction de V Université ; mais il réparera
cette lacune dans le prochain volume,
où il compte donner au moins trois le-
çons.
On a continué à nous féliciter du
Cours de >I Douhaire sur les cycles des
apocryphes. Ce cours touche à sa tin. et
il sera terminé dans le volume qui va
suivre; ce qui permettra à son auteur
d'en commencer un antre, qui ne cédera
en rien d'intérêt et d'importance à celui
qui l'aura précédé. M. Uouhaire est uu
écrivain que la scitnce catholique ré-
clame, et qui aussi lui a consacré sa
plume et ses études.
roules les personnes qui aiment a con-
naître l'histoire de notre pays dans ce
qti'elle a de plus intime et déplus relevé,
tous les Français qui aiment à suivre les
progrès que le Çlu istianisme a fait faire
^ U civilisatiqu française, liseuL avec
fruit et plaisir les articles de M. Dumont.
Cet habile professeur continue à travail-
ler pour V Univcrsitc j et une nottvelle
leçon sera publiée dans le numéro de
janvier.
Les vacances et un voyage assez long
n'ont pas permis à M. de Coux de
donner plus d'une leçon ; mais ce cours
sera plus suivi dans le prochain volume,
et nous avons entre les mains un de ses
articles.
Les leçons de M. Desdouits sur Vûstro-
noniie j en devenant moins techniques et
plus historiques, ont permis à ce savant
proft'sseur de déployer son érudition,
qui est si grande . et U' rare talent d'ana-
lyse qu'il possède. Ce cours, qui tire
vers sa fin, sera suivi presque sans in-
terruption, et nous permettra d'en com-
mencer un autre sur les sciences phy-
siques.
M. de Moy a enfin repris ses profon-
des et savantes leçons sur le droit , et il
nous promet de les continuer sans in-
terruption. Ce cours, avec celui de M. de
Hiancey, que nous annonçons plus bas,
formera un tout qui fera bien connaître à
nos lecteurs la partie théorique et la
partie pratique de la législation de l'E-
glise.
Le Traite de Psychologie de M. Slein-
melz passe à bon droit parmi nos lecteurs
pour un essai entièrement neuf sur une
des questions les plus relevées et les plus
impoi tantes de la philosophie, el que
cependant jusqu'à ce jour on avait tota-
lement négligée.
Le Cours de droit criminel de M. Du
Boys, à mesure qu'il ^e rapproche des
temps plus voisins du Cluistianisme, ac-
quiert plus d'intérêt et plus d'impor-
tance. Son auteur le continuera aussi sans
interrupiion. M. Du Roys est un jeune
magistrat qui, dans la retraite honora-
ble qu'il s'est faite, a consacré sa plume
à la cause catholique, et ne se laissera
A NOS ABONNÉS.
477
entraîner par aucune considération à
aller porter dans d'autres revues le fruit
de ses travaux. Uni à nous de croyance,
d'amitié , de sympathie , il ne cessera de
consacrer ses études à V Université.
Au nombre de nos plus infatigables ré-
dacteurs , nous devons aussi faire entrer
M. Cyprien Robert, le pèlerin de la science
catholique, qui parcourt le monde orien-
tal , faisant connaître notre foi au peu-
ple assis dans le schisme, et commu-
niquant à ses frères d'Occident les beau-
tés de cette architecture chrétienne , que
nos frères séparés conservent soigneuse-
ment, mais dont ils ne comprennent plus
le symbolisme depuis qu'ils se sont sé-
parés de ce centre d'unité qui explique
tout, qui vivifie tout. Nous venons de
recevoir de lui une lettre datée d'Argos ,
dans laquelle il nous parle des disposi-
tions générales qu'il a rencontrées dans
toutes les populations qu'il a visitées,
pour revenir à l'unité et à ia foi primiti-
ves. Son voyage n'aura pas été inutile à
cette grande manifestation. Son cours sur
l'architecture des églises de Hw^sie nous
est arrivé complet, et sera continué avec
assiduité et peut-être achevé dans le
volume suivant.
Enfin , le cours sur l'Histoire de l'état
monastique de M. Chavin , a fait connaî-
tre une source à peu près inexplorée jus-
qu'ici de l'influence du Christianisme sur
la civilisation. On nous a l'ait sur ce cours
une observation à laquelle l'auteur aura
égard; mais l'on s'est accordé à louer
les recherches qu'il a nécessitées, et la
manière tout à la fois intéressante et
curieiise dont elles sont mises en œuvre.
Yoilà ce qui a été fait et ce qui sera
continué. Pour le volume suivant , nous
annoncerons en outre deux cours nou-
veaux : le premier sui- Vllistoiic législa-
tii'c de l'Eglise, par C. de Riancey. Les
décisions des conciles et des papes ont eu
une immense itilluence sur toute la civi-
lisation depuis la venue de .h^sus Christ :
or, on s'est peu occupé de cette influence
dans les histoires modernes : c'est donc
une mine toute neuve h exploiter. Ce ne
sera point, au reste, l'histoire des Con-
ciles et des Papes, faite déjà plusieurs
fois ; l'auteur recherchera dans chacun
de ces monumens ce qui a rapport au
dogme, à la morale, à la discipline, à
l'art j il exposera quelles étaient les er-
reurs ou les mœurs de l'époque par les
loisqui les réprimaient ou les dirigeaient.
Le premier article paraîtra dans le mois
de janvier.
Le second cours sera sur V Histoire de
l'antiquité. L'auteur , M. Henri de Rian-
cey, essaiera surtout de faire voir com-
ment, dans le dernier siècle, on a déna-
turé celte histoire. En considérant les
peuples, leurs erreurs et leurs croyances
séparément , sans les comparer entre
elles, sans remonter à leur origine, les
historiens ont séparé tous ces peuples au
lieu de les réunir et ont ainsi semé les
doutes que le dix-huitième siècle a élevés
contre la Bible.
Quant à la Revue de l'Université , on
s'est accordé à louer la direction qui lui
a été imprimée et le choix des matériaux
qui y sont entrés. Deux personnes, il est
vrai , auraient voulu qu'elle occupAt plus
déplace j mais plusieurs abonnés d'autre
part en ont réclamé une plus grande
pour les cours. Nous ne pouvons que
maintenir la ligne que nous avons suivie,
c'est-à-dire que la revue et les cours se
partageront toujours à peu près les pages
de /' Université .
Tels sont nos projets pour l'avenir:
nous espérons qu'ils seront appréciés de
nos lecteurs et qu'ils voudront bien con-
tinuer u nous soutenir de leur suffrage
et de leurs conseils. L'Université ctitliO'
tique a presque parcouru la moitié de
.sa carrière, et tiendra toutes les pro-
messes qu'elle a faites: elle compte sur
ses lecteurs potir les nu'ner à bonne lin,
et produire ainsi le bien qui est dans la
pensée des directeurs, des rédacteurs et
de ses lecteurs.
Les Duuxteurs de l* Université.
FIN DU UUITItME VOLUME.
TABLE AUMI VBEÏFQUE DES 3I\TIERES
( Voir la Table des articles au commencement du volume. )
Abbaye de Cluny. Son histoire , 291.
Abbaye. Tableau des ruines de celle de Crowland.
GJ.
Aignan (sainl), évoque d'Orléans. Sa Tie. 309.
Albert-le-Grand. Extrait de sa Vie des saints de Bre-
tagne. liO.
Albigeois cl leur hérésie. 47>2.
André (le père), jésuilc. Elude sur sa vie. 382.
Architecture des églises de Russie. 101. 42o.
Archive:» curieuses de l'histoire de France, par M.
Danjuu. IGO.
Arménie. État du Catholicisme dans ce pays. 3G2.
Astronomie ( cours d'). VI' leçon, 2-4». lô« leçon,
414.
Athènes. Sa législation comparée ù celle de Rome.
2G.
Audiey ( M.^. Analyse de Touvrage sur Innocent III.
271. 432.
Axinger (l'abbé). Notice sur Moehler, 462.
Basile saint'. Sa yie el sa régie. 182.
Bautain(M.). Examende sa psychologie. 127.
Belleval (M.). Sur les institutions de charité. ll>0.
Bernard (saint). Son é oge. 303.
Bonald i Henri de). Annonce de son ourrage, Sagesse
de l' Église catholique, etc., 47o.
Bore (Eugène). Lettre d'un voyageur catholique.
3G2.
Bretagne ( sa description ). Voir de Condè.
Bruno ^ sainl). Histoire abrégée de la fondation de
la Chartreuke. 301.
Bulletin des annalt délie «cienze religiose, par l'abbé
de Luca. i60.
Cathirei. 43^.
Cerfbeer (M.\ Rapport lur les prisons; voir Pri<
tons.
Charité (Premier èial»lisi*»mentdeV Voir Parabolani.
Chartreuse. Tableau de ce lieu célèbre. .'Ol.
Cbavin ( Emile ). Cours d'hiitoire dei ordres mona.
Sliquei. 1^. 182. 405.
Chronique de Rains. 80.
Cluny. Histoire de cette abbaye , par M. Lorrain.
291.
Collège de Juilly.— Discours de M. Léon Bore, pour
la distribution des prix. loa.
Combats (les) de la Foi dans Tadversité, par Bf.
d'Exauvillez. 23G.
Combeguilles(M.). Réfutation de l'ouvrage de M. Sal-
vador contre Jésus-Ohrist. 3l>.
Comètes. 248.
Conciles. Leur histoire annoncée. i64.
Condè (de). Promenades eu Bretagne. 232.
Congnet (l'abbé), ^otice sur sa Grammaire grecque
et ïon lieux helléniste , 84.
Constantinople. Récit de la conquête de cette ville,
par Villehardouin. i47.
Cosmogonie do Moïse. Article 1'^. 192.
Coucher cosmique. 416. — Héliaque. ib.
Coux (de). Cours d'économie sociale. l6o.
Cranmer, archevêque de Cantorbéry. Son histoire.
!«' article, 279. 2% 447.
Création (la) envisagée historiquement. ^S.
Cruwland. Ruines de l'abbaye de ce nom. Gi>.
Cyprien Robert. Cours d'architecture des églises de
Russie. 2' leçon, 104. 3% 4'ÀS.
Danielo. Examen de son Histoire el tableau de Puni-
vers, 224. — Examine rUistoirc de saint Louis,
374.
Dante, el la philosophie catholique de son siècle.
101.399.
Dc«douits. Cours d'astronomie. 12' leçon, 248. 15*
leçon, 414.
Digbi (M.). Introduction de ses Ages de foi. 61.
Directeurs (les) de Vi'niversilé caihulique à leurs
abonnés, 47G.
Dominicains (frères). Leur influence dans l'Église,
37G.
Douhaire (M.). Histoire de la poésie chrétienne.
8' leçon, 92. 9' kçon, 271.
Drapeau (histoire du), par M. Rey. 404.
Droil*CaDOD. Son imporUnce. 271.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES.
479
Droit Criminel (Cours de), par M. Alb. Daboys.
Voir ce nom.
Droit (Philosophie du). Voir De Moy.
Duboys. Cours de droit criminel. 7« leçon , 26. 8«
leçon , 337. Notice sur l'église de Viviers. 211.
Son histoire de saint Hugues. 300.
Dumont (Edouard). Cours d'histoire. Voir Histoire.
— Pèlerinages suisses.
E
Économie sociale (cours d'). IGo. *
Église de Viviers (études historiques). 211.
Empire romain (chute de 1'). 0 et suiv.
Éphrem (saint). Notice sur sa vie. 409.
Étoiles. Recherches sur leur mouvement. 416.
Évêques. Notice sur le cérémonial de leur récep-
tion à Orléans. 312.
Exauvillez (M. d'). Examen du Comte de Varfeuil ,
236.
F
Francheville (Jules). Utilité des légendes populai-
res. 140.
Franciscains (frères). Leur influence dans l'Église ,
576.
Funérailles des moines. Description. 413.
G
Gelase (saint). Contre les lupercales. 7.
Genoude (M. de). Notice sur ses divers ouvra-
ges. 161.
Gerbet (l'abbé). Articles sur Rome. Voir Rome.
Glaire (l'abbé). Annonce de son introduction histo-
rique à l'.Ancien et au Nouveau Testament. 244.
Gournerie (Eugène de la). Examen de l'Histoire et
tableau de l'univers. 224.
Grégoire de Nazianze. Notice sur sa vie. 182.
Griveau (M. Algar). Éludes sur un grand homme.
387.
Guiraud (M. le baron). Voir Philosophie catholique
de rhisloire.
Guyot (Ludovic). Analyse de la vie de saint Hugues.
300.
H
Halley (comète de), 249.
Henri VIII. Histoire de son schisme et de ses
cruautés. 449.
Herbinius. Extrait Je son histoire de Kijow, 106.
Hernian , trouvère du treizième siècle. Extrait de
sa Genèse, 26J. — De l'assomplion de la Vierge ,
2<;«.
Histoire de France. — XIII» leçon , 7 ; XIV' le-
çon, 171.
Histoire ilu Drapeau, par M. Rey. 401.
Histoire de saint Louis, par le marquis de Ville-
neuve-Trans. 374.
Histoire lillèraire des Bénédictins, continuée par les
Membres de l'Institut. Défaut de ce travail. 2(51.
Hugues (saint), évèiiuo de Grenoble ; par Albert du
DoYS. 3()0.
Hugues Metel ou Mémoires pour servir à Thisloire
ecclésiastique [du XII» siècle, par M. do Furtia
d'Urban. istt.
Hurter (M.). Examen de son Histoire d'Innocent III.
271,432.
Hypathia. Controverses sur la mort de celle fem-
me célèbre. 407.
I
Iconostases des églises russes. 428. De Troitsa, sa
grande beauté. 429.
Ingeburge, épouse de Philippe-Auguste. Opprimée
par son mari , défendue par Rome. 283.
Innocent III et ses contemporains. 271. 432.
Institutions charitables ou de l'Abonnement des
des hospices enlevé aux Sœurs de Charité. loO.
Interdit lancé sur le royaume de France. 284.
Jacomy-Regnier. Cosmogonie de Moise. 292.
Jérôme (saint). Sa vie , sa pénitence et ses ouvra-
ges. 22.
Jésuites. Examen de leur histoire. 220.
Jésus-Christ. Sa doctrine , défigurée par F. Salva-
dor, etc. Réfulaiion. 3u.
Joseph d'Arimathie. Son histoire d'après les légen-
des. 265.
Jugeraens. De leurs formes à Rome. 3o0 et suiv.
Juif-Errant. Extrait de sa légende. 92.
K
Kerdanet (M.). Sur son édition de la Vie des saints
de Bretagne, 140.
Kijow. Description de ses églises et de ses cala-
combes. i04.
Kuhn (rabbé). Examen de sa Vie de Jésus. 472.
Kutschker (l'abbé). Examen de son ouvrage sur les
mariages mixtes. 470.
Leclère d'Aubigny. Examen de son Histoire des Jé-
suites. 220.
Légende du Juif-Errant. 92.
Légendes ou Cycles des Apocryphes. VIII» leçon,
92. IX' leçon, 203.
Légendes populaires (de leur utilité), par M. de
Francheville. 110.
Lernay (madame la comtesse de). Voir Aignan.
Lever héliaque. 418.
Liogard (Le D.). Abrégé de son histoire d'Angle-
terre. 472.
Lobineau (dom). Nouvelle édition de sa Vie des
sainl» de Untaguo. MO.
Loi des XII Tables. :0.
Lorain (M.). Examen de son Histoire de l'abbaye de
Cluny. 291.
Louis (saint). Son histoire , par Villeneuve-Traa«.
Voir ce nom.
M
Manichéens. Résumé de cette secte. 4Ô3.
Marei Pabbé). Annonce de son Essai «ur le pan-
théiMue. 3^.
Mariage chez les Romains. Avili. 271. — Rébâbi<-
\\\k par les chrétiODi. 276.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES.
4m
llaury (M.)- O»"'"''''. Son histoire. 208, ^17.
M. lanie. Servie es rendus à rÉ[;liso. 20.
Moehier (rabbé)- Noliee sur sa vie et ses ouvrages.
4ti2.
Mœurs calholiques, ou les Aj^es de Foi. 151.
Moines, l'ablenu de Ivur vie solitaire. 411. — Ta-
bleau de leurs funérailles. IIô.
MOise. Eiamen de sa cosmogonie. IJ)2.
Montesquieu (M. de). Essai sur sa vie et ses ouvrages.
ô»7.
Moreau ^l'abbé). Kxaraen de ses Vacances en Italie.
Mii.
Morvonnais. Du travail intellectuel en France. 229.
Voir aussi Tlu'baide.
Moy (M. de\ Cours sur la philosophie du droit. 9"^ le-
çon, SSI.
O
Ordres monastiques. Sur leur origine et leur in-
fluence, lli. 102. 40;î. •
Ozanam. Étude sur le Dante. Voir ce nom.
P
Panthéisme dans les sociétés modernes, par Maret,
prêtre. 520.
Parabolani (société charitable des). 403.
Paravey. Ce qu'il dit du zodiaque. 421.
Paris (Louis). Examen de sa chronique de Rains.
80.
Paris (Paulin\ Sur son édition de la conquête de
Conslantinople de Villehardouin, etc. 147.
Pèlerinages en Suisse, par L. Veuillot. 78.
Philippe-Auguste el son divorce. 283. 283.— Se sou-
met enfin. 288. — Trompe le pape cl sa femme.
oa<)._Sa cruauté envers la reine. Ib. — Reprend
enfin «a femme. Ib.
Philosophie calholiquede rhisloire,ou Thistoire ex-
pliquée à l'aide de l'Écriture Sainte, oîi.
Philosophie du droit, par M. de Moy. — Voir ce
nom.
Po«'ies grecs. Orphée, Hésiode, Pindare, Théocrite,
Synésius, etc. 241.
Poésie chrétienne. Cycle des apocryphes. 1)2. 2<;3.
Premord i^Tabbé'». Annonce de ses règles de la vie
chrétienne. 47li.
Prisons , ba;^nes , maisons de force en Ilalie. Rap-
port au ministre de Tintérieur. ÔIG.
Psvchologie expérimentale, de M. Raulain. 127.
Psychologie expérimentale (cours de), par M. Slein-
metz. 88. 382.
Purgatoire russe. 109.
Q
Quod (rabbé). Annonce de sa grammaire grecque.
R
Réforme en Anglelerre. Tableau de ses ravages.
20o. 433.
Religion. Périodlco, lilosofico, hlstorlco y lille-
rario. Journal espagnol. Analyse. ."18.
Rey (,^1.). Annonce de son histoire du drapeau, etc.
404.
Riombourg (M.). Ses œuvres philosophiques, pu-
bliées par MM. Foisset. 112.
Rianiey. Anal^scdo Thistoire de Cluny. 201.
Rome. Sa législation comparée à celle d'Athènes, 2C,
— Juridiction religieuse. ô.">7. — Forme des juge-
mens, Ô41. — Ses Mariages. Voir ce mot.
Rome. Considérations sur sa position el ses ruines.
24u. 521J.
Russie. Caractère de Tarchitecture de ses églises.
104. 425.
S
Sacrifices humains. Recherches sur leur origine. 51.
Sadier (^L). Examen de son abrégé de Tbisloire
d'Angleterre. 472.
Salvador. Examen de son ouvrage sur Jésus-Christ.
Sidonius. Sa pari et son influence sur les affaires de
la France au cinquième siècle. 9, 10, 172.
Solstices. S'il est vrai que les Égyptiens aient connu
leur existence. 418. — Preuves négatives. 419.
Steinmeiz (M.). Cours de psychologie. IV*- leçon. 83.
V"^^ leçon. 528.
T
Thébaïde des Grèves. Reflets de Bretagne , pat
II. IVlorvonnais. 500.
Thomassy (Raym.). Sur la chronique de Rains el sur
l'histoire de l'empire de Conslantinople. 30. 147.
Travail intellecluel en France, par Amédée Duques-
nel. 229.
Tresvaux (l'abbé). Sur sa Vie des saints de Bretagne.
140.
U
Univers (tableau de 1'), parDanielo. 224.
Université catholique deLouvain. Programme. 522.
Veuillot (Louis). Voir Pèlerinages.
Vierge (Sainte). Extrait d'un poème du moyen âge.
iOl.
Vies (les saints de la Bretagne armorique , par Al-
bert Legrand. 140.
^'illeneuve-Trans (M. de). Voir Ilistoire de saint
Louis.
Visconti. Ce qu'il pense des zodia(|ues. 422.
Voyageur catholique (lettre d'un). 502.
W
>Vilson (M.). Sur les œuvres de M. Riambourg. 112.
Z
Zodiaques. Recherches sur les plus célèbres. 413.
417. 418. 421. Leur âge véritable. 423.
FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES.
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